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vendredi 29 septembre 2017

L'AMANT DOUBLE, de François Ozon


Actuellement, avec Woody Allen, François Ozon est le plus ponctuel des cinéastes. Il partage avec son homologue américain un cinéma de qualité, qui explore sans lasser des zones bien particulières, troubles à souhait, évoluant le plus souvent dans le réalisme dramatique, parfois dans la comédie aussi, souvent à la lisière du fantastique. Cette année, son nouvel opus, L'Amant Double, a été présenté au Festival de Cannes, d'où il est reparti bredouille... Sans doute trop bien fait pour un jury téléguidé par le sélectionneur Thierry Frémaux, qui a transformé la manifestation en réunion pour happy few. Pourtant, cette adaptation d'un court roman de la prolifique Joyce Carol Oates (The Lives of the Twins) est une pépite.

 Chloé (Marine Vacth)

Chloé est une jeune femme qui souffre de maux de ventre fréquents. Elle consulte une gynécologue qui ne remarque aucun problème physique et l'incite à rencontrer un thérapeute car son mal est sans doute psychosomatique.

Michel et Chloé (Jérémie Renier et Marine Vacth)

Chloé choisit Michel comme psychanalyste et, au fil des séances, son état s'améliore sensiblement. Mais le jeune homme doit mettre fin à leurs rendez-vous car, comme il le lui avoue, il commence à éprouver des sentiments pour elle, incompatibles avec la neutralité exigée par son travail. Comme Chloé partage cette attirance et s'estime guérie, ils s'installent ensemble. 

Louis et Chloé (Jérémie Renier et Marine Vacth)

Mais bientôt Chloé éprouve des doutes au sujet de son compagnon, malgré leur bonheur. Il refuse de parler de son passé, qu'elle devine douloureux, et elle l'aperçoit même un jour, depuis le bus qui la ramène chez eux, en train de parler avec une autre femme. Il dément. Elle se rend à l'adresse où s'est passée la scène et découvre qu'un autre psy y a son cabinet. Elle prend rendez-vous et découvre, sidérée, que Louis, ce thérapeute, est le jumeau de Michel.

La mère et Chloé (Jacqueline Bisset et Marine Vacth)

Louis inflige une thérapie de choc à Chloé en devenant son amant et en la guérissant de sa frigidité. Mais lorsqu'elle l'interroge sur Michel, il se ferme et l'invite à enquêter seule. Elle découvre, en fouillant les affaires de son compagnon, une vieille correspondance amoureuse avec une certaine Sandra dont elle trouve l'adresse... Et, en rencontrant sa mère, apprend qu'elle est lourdement handicapée après avoir tenté de se suicider, violée par un des frères.

Louis et Chloé 

Chloé sonde Michel qui accuse Louis tout en estimant Sandra responsable pour avoir voulu les séduire tous les deux. Louis brutalise Chloé quand elle le confronte à cette histoire puis elle est à son tour confondue en présence des deux frères, qui ont échangé à son sujet. 

Michel et Chloé

Chloé commet alors l'irréparable en tuant un des jumeaux avant d'être hospitalisée, en état de choc. La vérité sur sa condition mentale révélera une surprise renversante, remettant en cause tout ce qu'elle a précédemment vécu - ou cru vivre...

Depuis toujours, François Ozon propose au public deux films en un, il n'est donc pas étonnant qu'il ait fini par explorer le thème du double frontalement, en allant jusqu'à jouer avec le sens du titre qu'on peut lire comme L'Amant Double effectivement imprimé sur l'affiche mais aussi comme "l'âme en double".

Mais pourquoi dis-je qu'il y a toujours deux films en un chez Ozon ? Parce que ce cinéaste est rusé : de prime abord, le spectateur a droit à une intrigue conforme aux apparences présentées par l'auteur - ici, un thriller érotique sur la gémellité - , exploitée de manière très efficace, sans temps mort (le film dure 105 minutes), très élégamment ouvragée. Puis, une fois vu, le long métrage révèle une seconde couche, une histoire souterraine, dissimulée qui explique le trouble du spectateur et le hante - ici, la remise en cause de la réalité des faits découverts par Chloé et la construction d'un délire élaboré sur ce qu'on appelle "le jumeau parasite".

J'évite, dans le résumé ci-dessus et dans cette critique, d'en dire trop sur le twist final du récit pour que ceux qui liront mon article sans avoir encore vu le film ne soit pas volé. Mais Ozon entretient le mystère brillamment et bien malin qui découvrira ce qui se cache derrière l'enquête de Chloé avant l'épilogue. S'il a adapté librement (c'est-à-dire en prenant des libertés) le texte de Oates, le cinéaste traduit formidablement l'esprit de la romancière, qui excelle dans ce genre de contes perturbants, et visuellement, il aura rarement été aussi loin dans le soin apporté à l'esthétique glacé et sensuelle à la fois, là encore en accord avec ce qu'apprécie la graphomane américaine.

La crudité de certaines images (comme ce plan d'ouverture ou le sexe de l'héroïne précède un plan sur un de ses yeux, ou encore l'étreinte surprise de Louis alors que Chloé a ses règles, sans même parler du malaise digne d'Alien, le huitième passager à la fin) est de celle que certains cinéastes étrangers, empêchés par une censure plus stricte qu'en France, aimeraient certainement tenter, même si Ozon n'a pas caché ses influences (Cronenberg, De Palma, Hitchcock).

Pour incarner (littéralement) une telle partition, les acteurs doivent assumer ses audaces et avec Marine Vacth (que Ozon révéla dans son formidable et tout aussi dérangeant Jeune et jolie) et Jérémie Renier (extraordinaire dans un double rôle), rien à redire. En prime, Jacqueline Bisset hérite d'un second rôle épatant, tout comme Myriam Boyer (après elle, plus jamais vous ne verrez une petite vieille qui adore les chats comme avant...).

Magistral tout simplement. 

dimanche 21 février 2016

Critique 821 : BULLITT, de Peter Yates


BULLITT est un film réalisé par Peter Yates, sorti en salles en 1968.
Le scénario est adapté par Alan Trustman et Harry Kleiner de Mute Witness de Robert Pike. La photographie est signée William Fraker. La musique est composée par Lalo Schiffrin.
Dans les rôles principaux, on trouve : Steve McQueen (Frank Bullitt), Jacqueline Bisset (Cathy), Robert Vaughn (Walter Chalmers), Don Gordon (Delgetti).
*
Le lieutenant de police Frank Bullitt reçoit d'un ambitieux procureur, prétendant à une carrière politique, la mission de protéger le mafieux repenti Johnny Ross jusqu'à son témoignage à un procès.
Frank Bullitt
(Steve McQueen)

Bien qu'il ait veillé à sécuriser l'homme, deux tueurs professionnels parviennent à le localiser et à l'abattre ainsi qu'à blesser gravement le policier qui le surveiller. 
Frank Bullitt et Walter Chalmers
(Steve McQueen et Robert Vaughn)

Pourtant, pour identifier les coupables et comprendre le fin mot de cette intrigue, Bullitt décide de subtiliser le cadavre et refuse de dire à Chalmers et ses propres supérieurs où il le cache.
Cathy et Frank Bullitt
(Jacqueline Bisset et Steve McQueen)

Cette stratégie ne met pas seulement en danger sa carrière de flic mais impacte aussi le couple qu'il forme avec Cathy, une jeune femme qu'il fréquente depuis peu et qu'il essaie de préserver de la violence de son métier et du monde en général.
La Ford Mustang Fastback 68 de Bullitt

En reconstituant le passé de Ross et ses derniers jours avant qu'il ne se livre, Bullitt comprend que le gangster a mystifié tout le monde : il est toujours en vie, en fuite, et l'homme mort à sa place était un prête-nom...

Revoir Bullitt, c'est faire l'expérience de comparer le souvenir flatteur d'un film découvert dans sa jeunesse, plusieurs fois diffusé à la télé, constitutif du mythe de son acteur-vedette, et la réalité d'un polar en vérité mineur mais diablement efficace.

Aujourd'hui, Steve McQueen, tel l'icone qui nous toise sur l'affiche rétro de ce long métrage sorti en 1968, année ô combien chargée de symboles sociétaux, est lui-même devenu une star décalée, dont le nom ne dit sûrement plus grand-chose, voire rien, aux générations suivant la mienne : tout au plus s'agit-il pour de nombreux jeunes que le mec qui figure sur les publicités pour une marque de montres de luxe.

Pourtant, même accompagné de cette nostalgie, le film demeure magique parce qu'il est justement devenu un objet mythologique, une oeuvre de mémoire, le témoignage d'une époque, d'un certain style. McQueen incarne tout cela et Bullitt en est l'écrin.

Même si on n'est pas un macho, ce film déborde d'une virilité étonnante, qui est presque comique. C'est un film de mecs, un film pour les garçons, avec de grosses bagnoles, des fusillades, des jolies filles, d'affreux malfrats, des politiciens magouilleurs.

Bullitt est un un lieutenant de police, mais son grade n'a finalement que peu d'importance : c'est d'abord, surtout un flic. Il est taciturne, incorruptible, entêté. Il sort avec une superbe fille, moins âgée que lui, et qui est l'archétype de la fiancée du héros, une potiche aussi sexy que fragile : on se dit qu'il a de la chance d'avoir une girlfriend aussi jolie, aussi éprise, et on sourit ironiquement en pensant qu'il avait un bien dur métier, McQueen, en tournant la même année avec Faye Dunaway (dans L'Affaire Thomas Crown) et Jacqueline Bisset (tout juste âgée de 25 ans alors).

Le romantisme avec lequel Peter Yates, jeune cinéaste anglais imposé par McQueen après qu'il ait vu son précédent opus (Trois milliards d'un coup, sorti en 1967), met en scène le couple a quelque chose de ridicule tellement il est cliché, avec des filtres, dans l'appartement de Bullitt ou lors d'un dîner au restaurant avec des amis snobs de la jeune femme. Quand la cruauté brutale du monde du héros atteint celui de sa compagne, lorsqu'elle voit le cadavre d'une femme dans une chambre d'hôtel, la suite est rapidement expédiée à cause du peu de consistance du personnage féminin (elle pique une crise mais retombe dans les bras de son amoureux).

Ce traitement est symptomatique : tout, dans Bullitt, est en fait survolé, effleuré, peu exploité. L'intrigue traîne souvent puis accélère brutalement pour aboutir à un dénouement frustrant. Mais tous ces défauts ont un charme pourtant irrésistible.   
Cathy
(Jacqueline Bisset)

Car Yates a su imposer des choix esthétiques très forts pour l'époque, qui conservent à son film une vraie modernité. Les personnages ont tous une allure fantastique et sobre à la fois, comme Bullitt et imperméable beige, son col roulé et son pantalon cigarette ; Cathy avec sa mini-jupe et ses bottes de cuir droites ; Chalmers et ses complets sur mesure. Tout a une classe folle dans la fin de ces années 60, où le lustre des 50's n'a pas encore cédé au naturalisme des 70's.

Même constat pour le scénario : ce qui compte n'est pas tellement donc ce qui nous est raconté, mais la manière dont c'est fait, avec un indéniable style. L'ambiance prime sur l'intrigue, dont les points forts résident plus dans l'opposition entre l'intègre Bullitt et l'ambitieux Chalmers que dans la révélation du dossier Johnny Ross. Revoir ainsi deux des anciens Sept Mercenaires, Steve McQueen et Robert Vaughn, face à face est un régal, chacun plus que parfaits dans leurs interprétations.

Il y a un climat cotonneux, quasi-contemplatif dans ce film, où les motifs esthétiques prévalent sur les figures narratives. La fameuse course-poursuite, le "morceau de bravoure", résume cela : tourné, comme toute l'histoire en décors naturels, se déroulant sur presque onze minutes, elle valut un Oscar du meilleur montage à Frank Keller et inspira une multitudes de scènes par la suite. Le spectacle de la Ford Mustang Fastback 68 est encore un sommet du genre, traquant, percutant, la Dodge Charger des tueurs dans les rues de San Francisco et hors de la ville est aussi saisissant au niveau sonore avec le vrombissement des moteurs, les crissements des pneus, les changements des boîtes de vitesse, le fracas des tôles, qui composent à la fois une symphonie baroque et un film dans le film.
"VRRAAAOOUMM !"

Il y a, en définitive, quelque chose de sommaire, de basique, de primaire dans ce polar. Regardez McQueen : il a rarement aussi peu paru jouer. Il est pratiquement muet pendant la majeure partie du film, mais quelle présence ! Ce superbe fauve vous fixe d'un regard perçant, l'économie de ses gestes, l'intensité de son charisme naturel suffit à meubler son personnage grossièrement taillé. Robert Vaughn incarne lui aussi l'arriviste absolu, odieux et onctueux à la fois, sans avoir besoin d'en faire trop : sa gueule même définit le district attorney parvenu qu'il campe. Et Jacqueline Bisset, bien que dirigée avec toute la misogynie typique de l'époque, est d'une telle beauté qu'elle magnétiserait n'importe qui. On remarquera même Robert Duvall, avec encore quelques cheveux sur le crâne, dans la peau d'un chauffeur de taxi dans une séquence cruciale (juste avant la course-poursuite, et déterminante dans la reconstitution du passé récent de Johnny Ross).

La nonchalance de la production aboutit donc à ce sentiment étrange que, malgré d'évidentes lacunes, le film est tout de même fascinant. Porté par une musique extraordinaire composée par Lalo Schiffrin (dont le thème est une vraie "scie", latino-jazz), Bullitt possède une aura paradoxale : franchement moyen et pourtant inusable, paresseux mais brut, il est pareil à une relique au charme improbable mais délicieux.

Souhaitons juste que jamais, comme il en est question depuis des années, un remake (prévu pour Brad Pitt) ne voit le jour...

jeudi 14 janvier 2016

Critique 792 : LE MAGNIFIQUE, de Philippe De Broca


LE MAGNIFIQUE est un film réalisé par Philippe De Broca, sorti en 1973. 
Le scénario original a été écrit par Francis Veber et Philippe De Broca, puis adapté par Jean-Paul Rappeneau et Daniel Boulanger.
La photographie est signée par René Mathelin. La musique est composée par Claude Bolling. Le film a été produit par Alexandre Mnouchkine, Georges Dancigers, Robert Amon pour les sociétés Simar Films, Les Films Ariane, Mondex et Cie
Oceania Produzione Internazionale, Rizzoli Film.
Dans les rôles principaux, on trouve : Jean-Paul Belmondo (François Merlin / Bob Saint-Clar) ; Jacqueline Bisset (Christine / Tatiana) ; Vittorio Caprioli (Georges Charron / le colonel Karpov - doublé par Georges Aminel) ; Monique Tarbès (Mme Berger, la femme de ménage) ; Jean Lefebvre (l'électricien).
*
Après la mort d'un espion, l'agent secret français, Bob Saint-Clar, est chargé d'enquêter. Il arrive au Mexique où l'attend sa séduisante collègue, Tatiana. Sur une plage, ils sont attaqués par leur ennemi, le colonel Karpof, chef des services secrets albanais, et ses sbires...
Bob Saint-Clar et Tatiana
(Jean-Paul Belmondo et Jacqueline Bisset)

Cette scène est en réalité le fruit de l'imagination du romancier François Merlin qui signe les aventures de Bob Saint-Clar. Mais il est sans cesse dérangé, dans son appartement délabré, par sa femme de ménage et son électricien.

Merlin utilise ses histoires personnelles pour rédiger ses livres, dans lequel il se venge de son quotidien. Ainsi, se débarrasse-t-il de ceux qui lui gâchent la vie et fantasme-t-il sur la femme de ses rêves en créant Tatiana.

Lorsque sa machine à écrire déraille, il sort en acheter un nouveau modèle et, à cette occasion, croise sa nouvelle voisine, une jolie étudiante britannique, Christine, dont il tombe secrètement amoureux et dont il se sert pour le personnage de Tatiana.
Bob Saint-Clar et Tatiana

Malgré cela, Merlin est harcelé par son éditeur, Georges Charron, qui le presse de terminer son nouvel ouvrage tout en lui refusant une avance financière. L'auteur s'inspire de ce pingre pour camper le colonel Karpof qui a fait de Saint-Clar et Tatiana ses prisonniers mais qui finissent par lui échapper après un bain se sang.
Bob Saint-Clar et le colonel Karpof
(Jean-Paul Belmondo et Vittorio Caprioli)

Christine sonne chez Merlin car elle aurait, elle aussi, besoin de faire appel au service d'un plombier. Elle remarque, en entrant dans l'appartement de l'écrivain, ses livres et lui emprunte plusieurs tomes des aventures de Bob Saint-Clar.

Conquise par cette lecture, elle lui explique vouloir en tirer une thèse pour laquelle elle a déjà commencé à prendre des notes. Même si Merlin ne juge pas ses écrits dignes d'intérêt, il est flatté et se remet à écrire avec enthousiasme. Quand elle revient chez lui, il tente, grisé, de la séduire mais elle le repousse, et, vexé, s'en prend à elle dans l'intrigue qu'il termine.
François Merlin et Christine
(Jean-Paul Belmondo et Jacqueline Bisset)

Remarquant à son tour Christine, Charron entreprend aussi de la conquérir. Qui, du romancier ou de son éditeur, gagnera les faveurs de la belle anglaise ? Et quelles en seront les conséquence sur la suite et fin de la mission de Bob Saint-Clar ?

J'ai revu, récemment, ce film qui présente comme première particularité d'avoir mon âge, ce qui me lie à lui d'une manière singulièrement sentimentale. C'est une comédie d'aventures toujours aussi distrayante, un de ces longs métrages que je ne lasse jamais de regarder, et qui, je le pense, a gagné aujourd'hui le statut, sinon de classique, du moins de "film-culte" grâce à ses répliques très drôles, des scènes d'anthologie, et l'aura de Jean-Paul Belmondo, devenu un monstre sacré auquel on s'est encore plus attaché depuis qu'il a cessé de jouer - cette dimension particulière prend un relief encore supérieur quelques jours après le décès d'un de ses meilleurs camarades, Michel Galabru, ce qui nous rappelle tristement que si les personnages de cinéma sont éternels, ce n'est pas le cas de leurs interprètes...

Une autre spécificité savoureuse pour ce film où le rapport entre le réalité et la fiction est au coeur de son scénario tient justement au fait que ne figurent ni sur son affiche ni à son générique les noms des auteurs du script ! Le réalisateur, Philippe De Broca, a expliqué qu'il avait travaillé avec Francis Veber (qui deviendra ensuite lui-même un cinéaste à succès, bien qu'il soit un piètre metteur en scène, notamment avec la trilogie La Chèvre-Les Compères-Les Fugitifs ou Le Dîner de Cons), mais que très vite un désaccord sur le traitement des personnages les opposa : De Broca désirait ainsi que le rôle féminin principal (Christine/Tatiana) soit plus développé, ce qui ne convenait pas à Veber (on peut vérifier que, dans la filmographie de ce dernier, les femmes sont rarement mises en valeur).

Les script-doctors sont monnaie courante dans le cinéma américain, mais en France, peu de cinéastes et producteurs admettent y avoir recours. Pourtant, c'est un usage connu et des cinéastes fameux, comme Claude Sautet, avouèrent avoir pratiqué comme "matelassiers". De Broca demanda donc à son ami Jean-Paul Rappeneau (réalisateur des Mariés de l'An II, avec également Belmondo) de lui prêter main forte, ce qui provoqua l'ire de Veber, reniant le film. Il semble que le romancier-scénariste Daniel Boulanger, ami aussi de Rappeneau, participa aussi à la rédaction des dialogues.

Quoi qu'il en soit, le résultat ne souffre pas de sa genèse chaotique : c'est même un modèle d'efficacité et d'inventivité. La narration parallèle est brillante, avec des transitions très fluides et dynamiques de la réalité incarnée par François Merlin à la fantaisie dans laquelle s'agite Bob Saint-Clar. On rit beaucoup à la fois des tracas que subit le romancier et des excentricités qu'il fait vivre à son agent secret. Le Magnifique verse même dans un burlesque étonnant, rare dans la production comique française, n'hésitant pas à malmener ses protagonistes avec un esprit délirant, grotesque, qui inspirera bien des années plus tard celui des OSS 117 de Michel Hazanavicius avec un des fils spirituels de Belmondo en la personne de Jean Dujardin.

Ce qui ravit aussi le (télé)spectateur réside dans les références aux films populaires comme la série des James Bond (cité dans la scène où le colonel Collins est tué dans sa voiture ou avec le personnage de Karpof qui est une variation de Blofeld, le chef du SPECTRE). Les livres de François Merlin sont une parodie de ceux de Gérard De Villiers, SAS, avec leur lot d'aventures exotiques, de violence et d'érotisme, sur fond d'intrigues d'espionnage.

Et puis, donc, il y a des dialogues fabuleusement troussés, parfois joyeusement absurdes ("Nous avons fait venir un interprète albanais, mais il ne parle que le roumain. Alors, il nous a fallu trouver un roumain, mais il ne parle que le serbe. Le serbe ne parle que le russe, le russe que le tchèque. Heureusement, moi je parle tchèque." ; ou cette perle absolue : "Vous avez un avion dans une heure. Nous avons un contact au Mexique, il vous attend à l'aéroport d'Acapulco. - Comment le reconnaîtrai-je ? - C'est une femme. Elle s'appelle Tatiana. Elle aura un pain de campagne sous le bras pour que vous puissiez la reconnaître." Saint-Clar débarque à Acapulco et rencontre donc Tatiana, son contact, qui lui dit : "J'avais peur que nous nous rations. Je n'ai pas trouvé le pain de campagne. - Nous ne pouvions pas nous rater, Tatiana.").

La réalisation de De Broca est à la hauteur du script et permet de rappeler quel cinéaste à part il était : ses films sont toujours élégants, plein d'énergie, influencés par les grandes comédies américaines qu'il adorait. La photo est flamboyante, et le budget confortable de cette production lui a autorisé à filmer cette histoire avec toute la liberté possible, dans des décors naturels et en studio insensés.

Puis, De Broca a disposé d'une distribution excellente. Après avoir dirigé Jean-Paul Belmondo dans (au moins) deux chefs d'oeuvre (L'Homme de Rio et Cartouche), il le retrouvait ici au sommet de sa gloire et de sa forme. "Bébel" a, on s'en rend compte maintenant, un comédien révolutionnaire dans le cinéma hexagonal : révélé dans A bout de souffle de Jean-Luc Godard, il a alterné pendant une dizaine d'années films d'auteurs et productions plus populaires en imposant son jeu physique et jovial, qui a contribué longtemps à la bonne santé du box-office français. Adoubé par Jean Gabin (avec lequel il ne tourna pourtant qu'une fois), contemporain de son rival/ami Alain Delon et Lino Ventura, Il a donné corps à une créature unique, synthèse de l'homme viril et du bon copain, passant du registre dramatique à la comédie avec un égal bonheur, tout en permettant parfois à des films de se monter sur son seul nom (comme Stavisky de Alain Resnais). Cascadeur improvisé, aussi intrépide que courageux, il s'est ensuite un peu trop cantonné à des rôles de flics-justiciers jusqu'à ce qu'il renoue avec le théâtre et remporte (enfin !) un César du meilleur acteur (grâce à Itinéraire d'un enfant gâté de Claude Lelouch... Mais il ne vint pas chercher son trophée, lucide sur l'hypocrisie de cette reconnaissance tardive de la profession).
Dans Le Magnifique, "Bébel" est impérial, digne du titre du film, cabotinant avec un plaisir communicatif, à la fois charmeur irrésistible et rêveur attachant.

Jacqueline Bisset est, elle aussi, splendide : alors âgée de 29 ans, elle est déjà une comédienne, ancien mannequin, avec une carrière internationale (elle a ainsi donné la réplique à Steve McQueen dans Bullitt ou Paul Newman dans Juge et hors-la-loi). La même année que Le Magnifique, elle a tourné dans La Nuit américaine de François Truffaut.
Sa beauté est fabuleuse ici et, quand elle joue Tatiana, cette espionne fantasmatique, il est impossible de lui résister : on sent dans chaque gros plan que lui consacre De Broca une fascination érotique pour cette jeune femme brune aux yeux bleus.
Mais Jackie sait aussi faire preuve d'un vrai talent de composition en interprétant avec subtilité la timide Christine et avec auto-dérision son alter ego des romans de François Merlin. Son délicieux accent anglais ajoute au charme de son jeu.

L'italien Vittorio Caprioli surjoue moins habilement et on devine que sa présence dans le double rôle de Charron-Karpof est surtout dû au fait que Le Magnifique est une co-production, avec une partie de son financement. Sa voix est d'ailleurs doublé par Georges Aminel (qui double aussi Collins), mais cela introduit un décalage perturbant. C'est la seule fausse note du film.

Accompagné par la musique aussi débridée que le récit de Claude Bolling, Le Magnifique est un divertissement plus profond qu'il n'en a l'air, mais qui a l'élégance de ne jamais insister sur cette ambivalence. Il n'empêche, c'est cette richesse thématique, avec la flamboyance de sa mise en scène et l'énergie de ses acteurs, qui fait qu'on est intelligemment et durablement distrait.