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vendredi 3 août 2018

SHADE THE CHANGING WOMAN #6, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone (FINALE)


Réussir sa sortie : c'est le défi qui se posent à Cecil Castellucci et Marley Zarcone pour ce sixième et dernier numéro de Shade the Changing Woman, série qui s'est sérieusement enlisée, comme assommée par son annulation en plein vol. Avec ce titre et son arrêt, c'est aussi l'aventure éditoriale "Young Animals" qui s'achève (même si Gerald Way, son initiateur, a réussi à sauver "sa" Doom Patrol, pourtant la plus en retard de toutes les productions de la collection...). Du coup, le thème du sacrifice au centre de cet épisode prend un relief tout particulier...


Loma a découvert les corps de ceux que Rac a précédemment envoûtés avec sa poésie et sa folie pour ne pas rester seul et en manque d'inspiration. Désormais, il veut récupérer son manteau magique pour retourner vivre parmi les humains. Et, pour cela, il est prêt à éliminer Loma.


Celle-ci lutte pour repousser son ancienne idole mais elle sait qu'elle ne pourra le vaincre - car elle n'a pas récupéré son coeur et sans l'amour qu'il donne et reçoit, elle est impuissante. Aussi décide-t-elle de se servir comme substituts du coeur des victimes de Rac.


Sur Terre, pendant ce temps, Mrs Deeps demande son exfiltration car l'invasion de la planète par The Cray a débuté, mais on lui répond de s'échapper par ses propres moyens. Surprise par Kelvin, elle tente de l'écarter mais il s'accroche à elle jusque dans la dimension de Rac.
  

De son côté, Wes, l'ex-fiancé de Megan (dont Loma a investie le corps), apprend par Teacup la vérité sur Loma. D'autre part, River fait équipe avec Lepuck et gagne lui aussi la dimension de Rac afin d'y trouver et d'aider Loma. Tous à présent convergent dans la même direction - Mrs Deeps et Kelvin, Wes et Teacup, River et Lepuck, et même le tueur en série venu de Meta.


Ce dernier sera la clé du combat qui se joue entre Loma et Rac : elle le convainc de fusionner avec elle pour tuer son adversaire et stopper l'invasion de la Terre tandis que Lepuck arrête Mrs Deeps. Blessé dans l'affrontement par Mrs Deeps, River sera sauvé par Loma grâce à un échantillon de la folie de Rac, faisant de lui le nouveau Shade.

C'est ce qui s'appelle limiter la casse : en effet, depuis deux-trois épisodes, le scénario de Cecil Castellucci avait pris une direction bien complexe que l'annulation programmée de la série n'arrangeait pas pour une conclusion satisfaisante. En multipliant les pistes narratives, le récit m'avait perdu, le rythme flottait, l'ensemble dérivait, semble-t-il, inexorablement.

Qui trop embrasse mal étreint : avec un serial killer (dont je n'ai jamais retenu le nom, si tant est qu'il en ait eu un...) extraterrestre et une invasion alien sur les bras, plus la relation dégradée entre Loma et Rac, sans oublier les seconds rôles brouillés entre eux (River, Teacup), Castellucci n'avait à l'évidence pas conçu son histoire pour la boucler en seulement six épisodes. Mais il fallait bien terminer, si possible sans expédier trop facilement ce qu'elle avait mis en place.

Pour son dernier chapitre donc, Shade the Changing Woman devait composer avec de nombreux handicaps et on louera les efforts de la scénariste pour les surmonter avec panache. Il s'agit donc d'associer des éléments épars pour les résoudre en paquet : l'astuce n'est pas très subtile mais elle fonctionne pas trop mal. Le sort de Rac, le poète premier porteur du manteau de folie, devient lié à l'invasion de The Cray, donc à l'évasion de Mrs Deeps. Pour empêcher la victoire de ces crapules, Loma devra lutter avec ses dernières ressources, donc en s'appuyant sur le renfort des amis qu'elle a si longtemps négligés.

L'alliance se scelle en même temps que s'opèrent les retrouvailles avec River, Teacup, Lepuck dans la dimension parallèle de Rac. On sent nettement la compression à laquelle a été obligé Cecil Castellucci, et la résolution finale devient pathétique par son manque d'ampleur, tout comme le sauvetage providentielle de River (peu probable que DC utilise cette version de The Shade the Changing Man - Boy ? - dans le futur).

Marley Zarcone aura fait preuve d'une remarquable constance tout au long des deux volumes de la série, produisant dix-sept épisodes sur dix-huit, avec une aide mineure d'Ande Parks à l'encrage, et surtout la colorisation de Kelly Fitzpatrick, essentielle dans la charte graphique du titre.

Si on constate un net essoufflement dans ces ultimes pages, avec des compositions moins inventives qu'auparavant et un abandon total de souligner les volumes et textures (laissés aux bons soins de Fitzpatrick, dont les teintes acidulées ne sont pas d'un grand secours), la régularité de l'artiste et sa marge de progression devraient lui permettre de rebondir vite, même si son avenir est, à mon avis, davantage dans la production indé que dans le mainstream.

Je ne peux cacher le soulagement avec lequel je quitte cette lecture, tant le plaisir n'était plus au rendez-vous. Contentez-vous de Shade the Changing Girl si vous êtes curieux. Pour le reste, l'expérience "Young Animals" ne me paraît pas prête à rebondir (malgré les promesses de Way). 

samedi 7 juillet 2018

SHADE THE CHANGING WOMAN #5, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone


C'est le pénultième épisode de Shade the Changing Woman... Et, pour être tout à fait franc, c'est avec soulagement que j'attends la fin désormais, tant l'enthousiasme des débuts m'a progressivement quitté, et ce, même si j'ai pu déplorer l'annulation abrupte du titre. L'inspiration a de plus en plus manqué à Cecil Castellucci tandis que Marley Zarcone sauve ce qui peut encore l'être.
  

Ayant échoué à retrouver son coeur enterré dans le désert, Loma erre sans but, oscillant entre rage et désespoir. Son état physique s'en ressent également puisqu'elle vieillit précocement, comme si elle se fissurait - ce que ses amis et ennemis ressentent.     

Sur la planète Meta, Lepuck éprouve lui aussi la souffrance de son amie et décide d'aller à son secours même si on le met en garde contre les humains. Loma tente une opération de la dernière chance pour repousser l'invasion de The Cray contre la Terre et comprend que ce n'est qu'en sauvant sa planète d'adoption qu'elle se sauvera aussi.                                                                                                            

Lepuck, une fois chez nous, ne tarde pas à retrouver le coeur de Loma mais il est aussitôt arrêté par la police anti-extraterrestre. Toutefois, juste avant d'être emmené à la Faculté de Floride, il a le temps de donner à River le coeur de Loma.


A la Fac, justemnt, Mrs Deeps lave le cerveau des généraux de l'armée sur le pied de guerre. Surprise par River, elle lui explique être à l'origine de l'invasion en cours de The Cray et comment leurs membres vont neutraliser toute résistance pour conquérir notre monde.
  

Les événements s'accélèrent dramatiquement en tout sens : Teacup est agressée par Gan, le tueur provenant de Meta, mais elle réussit à l'écarter ; Lepuck est livré à Mrs Deeps à qui il promet de la faire juger et condamner ; Loma sollicite l'aide de Shade qui réclame qu'elle lui rende son manteau de folie. Mais elle refuse et découvre que le poète l'a dupée depuis le début...

Il n'y a guère plus triste spectacle pour un lecteur de séries que de voir s'envoler, inéluctablement, le charme d'un titre qui, justement, l'avait séduit par sa capacité à l'embarquer ailleurs, à le séduire imprévisiblement. C'est ce qui s'est passé lorsque Shade the Changing Girl a mué en Shade the Changing Woman.

Pourtant l'idée de poursuivre les aventures de l'extraterrestre de Meta dans le corps de Megan Boyer mais à l'âge adulte était prometteuse. Mais entre temps la série a été raccourcie en vue de son annulation subite et surtout c'est comme si la scénariste Cecil Castellucci avait perdu son mojo, n sachant ni modifier ses plans mais surtout faire grandir son histoire comme son héroïne désormais partie dans un récit beaucoup moins passionnant et moins maîtrisé.

Je ne veux pas l'accabler ni donner l'impression de brûler ce que j'ai aimé, surtout donc que Castellucci a du composer avec l'agenda remanié de la collection "Young Animals" (dont seul Doom Patrol a échappé à l'arrêt ordonné pour Cave Carson have a cybernetic eye et Mother Panic). Mais il est évident qu'elle n'avait visiblement pas d'idée aussi forte à développer pour cette nouvelle étape. On lit donc désormais les épisodes d'un air plus détaché, limite indifférent, car les situations et les personnages échouent à nous faire vibrer, à nous étonner. Loma elle-même est devenue agaçante, errant dans sa propre histoire, capricieuse, déconnectée de ses amis et de toute réalité, aux prises avec une invasion fomentée par sa pire ennemie, avec un subplot (le tueur en série Gan) complètement décalé du reste.

Marley Zarcone dessine encore avec une exemplaire rigueur une série qui avance comme privée de direction. Elle a du mérite car c'est vraiment son travail qui suscite le plus d'intérêt. Mais son style, fin et délié, paraît aussi fragilisé, ne pouvant plus assurer la douce dinguerie de ce projet.

Les couleurs acidulées de Kelly Fitzpatrick donnent un aspect gentiment psychédélique à l'ensemble mais sans l'ivresse qui pourrait assurer au lecteur un vrai trip. C'est l'effet domino : le scénario s'effilochant, ni le dessin, ni ce qui l'accompagne et le soutient ne résistent au déclin de l'affaire.

DC a le culot de tenter des choses, avec des labels ("Young Animals", "The New Age of Heroes"), mais il manque à ces projets un vrai chef d'orchestre, une densité, une identité au-delà du gadget (qui consiste à faire du post-"Vertigo" ou des variations de Marvel). On verra si la collection offerte à Bendis (avec Scarlet, Pearl, Cover...) sera mieux bâtie (en comptant sur des artistes bien plus solides).     

mardi 12 juin 2018

SHADE THE CHANGING WOMAN #4, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone


Shade the Changing Woman approche de sa fin (au mois d'Août avec le n°6) et est-ce à cause de cette échéance, intégrée par ses auteurs, mais son quatrième épisode accuse un peu le coup, comme si Cecil Castellucci et Marley Zarcone cherchaient un moyen d'en finir à la fois vite et dignement (ce qui n'a rien d'évident). Cette difficulté apparaît de manière évidente (et embarrassante) ce mois-ci aux vues de la solution choisie pour orienter la conclusion.


En se séparant (littéralement) de son coeur, Shade a provoqué une castatrophe (et l'ire de son mentor, le poète Rac Shade) : une race extraterrestre, the Cray, est désormais en capacité d'envahir la Terre en semant la folie dont a héritée la native de Meta. Impuissante à prévenir la population et dans l'incapacité d'alerter les autorités (qui font la chasse aux aliens), elle doit tout de même trouver un moyen de se faire entendre.
   

Brouillés avec River depuis qu'il a intégré la faculté de Floride et son programme contre les extraterrestres, Teacup accepte néanmoins de se réconcilier avec lui lorsqu'il lui parle de l'invasion qui se prépare et du danger qu'ils encourent avec leur amie Shade.
  

La conviction de River est fondée sur le fait qu'il a surpris un scientifique originaire de Meta, en relation avec les autorités militaires terriennes, conseiller d'envoyer des satellites pour localiser l'ennemi et des missiles pour les anéantir ensuite.


Teacup et River assistent également, chacun de leur côté, à un autre événement traumatisant : lors de la retransmission télévisée d'un concours de natation synchronisée auquel participent deux de leurs camarades de lycée, celles-ci sont agressées par une force ressemblant à celle produite par Shade - mais en vérité diffusée par le tueur des parents de Megan Boyer, également venu de Meta.
  

Shade répond à l'appel désespéré de Teacup et va agir, quitte à se sacrifier pour ce monde qui la traque. Mais pour réussir, elle doit récupérer son coeur, ce qui n'est pas évident car elle l'a enterré dans un désert...

Pour une série plutôt intimiste comme Shade, voir le scénario soudain basculer dans une histoire d'invasion, avec la notion de grand spectacle que cela induit, a de quoi dérouter. On peut considérer que ce n'est pas contradictoire avec un titre qui a toujours tout fait pour désarçonner son lecteur, à commencer par féminiser la version du héros créé par Steve Ditko puis repris par Peter Milligan.

Il n'empêche qu'on se pose la question de savoir si la direction empruntée par la scénariste Cecil Castellucci relève d'un choix assumé et mûri depuis le début de ce volume, ou s'il est dicté par l'imminence de l'annulation de la série et donc la nécessité de conclure rapidement grâce à une idée expéditive.

Cette incertitude brouille la lecture et gâche le plaisir qu'on prend habituellement à lire cette série. Mais elle permet aussi d'apprécier la qualité réelle de Shade the Changing Woman en considérant qu'elle est honnêtement moins bonne que Shade the Changing Girl. En voulant élargir le spectre de son récit, la scénariste a perdu ce qui en faisait la magie, la singularité : la chronique presque policière sur les affres de l'adolescence via le transfert de l'esprit d'une extraterrestre dans le corps d'une vraie peste que ses souffre-douleurs avaient laissée pour morte, noyée dans un lac, séduisait par son étrangeté quasi-Lynchienne. En lançant son héroïne hors de ce milieu vicié du lycée, en souligant sa relation avec Rac Shade, en mettant en scène son rejet par ses deux meilleurs amis, puis en orchestrant des subplots moyennement accrocheurs (un tueur en série venu de Meta, une invasion extraterrestre en possession des pouvoirs fous de Shade), l'intérêt s'est dilué à force de courir plusieurs (trop) de lièvres à la fois.

Il reste la beauté graphique de la série et de ce côté-ci Marley Zarcone épate par son incroyable constance à réaliser des images bizarres et belles à la fois, à jouer avec le découpage, la composition des images, tout ça avec ce trait clair, épuré, soutenu par les couleurs de Kelly Fitzpatrick.

C'est désormais l'artiste qui semble porter vraiment le titre et accrocher le lecteur un peu las, un peu perdu. On est toujours étonné de l'imagination visuelle de Zarcone quand Castellucci semble s'essouffler ou ne plus y croire. Mais reste alors le sentiment d'une BD coupée en deux alors que la complicité entre la dessinatrice et sa scénariste faisait autrefois toute la différence. Dommage.

On ne va pas totalement cesser d'y croire - qui sait, le dénouement peut encore épater. Mais les deux derniers épisodes risquent hélas ! d'être plus laborieux et les adieux à Shade moins émouvants que prévus.
*

A la fin de cet épisode, on trouve (en plus de la back-up story, toujours aussi dispensable, mais qui semble être la dernière) un petit bonus : les études graphiques de Marley Zarcone pour figurer l'évolution de Shade d'adolescente à jeune femme, en soulignant son changement de garde-robe notamment.
  

mercredi 16 mai 2018

SHADE THE CHANGING WOMAN #3, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone


C'est avec un sentiment divisé que je vais parler de ce troisième épisode de Shade the Changing Woman car si la série conserve intact son charme, l'annonce de son annulation prochaine (au #6) gâche le plaisir et provoque un énervement légitime contre le responsable de cet arrêt déplorable. En somme, le fan que je suis est dans le même état que Loma dans ce chapitre...


Pour mieux appréhender l'humanité (à laquelle elle doit désormais s'intégrer, bon gré mal gré), Loma décide pourtant de devenir plus distante, moins sentimentale, puisque tous ses amis la rejettent, lui refusant l'hospitalité. Elle se débarrasse donc littéralement de son coeur sur les conseils de Rac Shade.


Pendant ce temps, la nouvelle de la mort des parents de Megan Boyer fait le buzz dans les médias locaux qui suspectent une agression extra-terrestre compte tenu de la violence de l'acte commis - la reporter dépêchée sur place est elle-même en proie à des hallucinations.


River, lui, est vite écoeuré par les traitements infligés aux aliens dans la faculté de Floride. Il aborde un des médecins extra-terrestres affecté au programme et apprend qu'il provient, comme Loma, de la planète Meta, comme son amie - ce que devine son interlocuteur, disposé pour le soulager à lui offrir une drogue. River se lamente d'avoir repoussé Loma alors qu'il aurait finalement bien besoin d'elle à présent.


Loma, justement, laisse un livre dans un bar où elle s'est restaurée et l'ouvrage passe bientôt de main en main, ébahissant ses lecteurs par son mystérieux contenu. Mais en parallèle, le tueur des Boyer s'en prend à Seema, une des harceleuses de Megan, poursuivant son intrigante vengeance.

On ne peut donc pas critiquer cet épisode comme si rien ne se produisait en coulisses et préparait sa fin imminente (au mois d'Août prochain). Shade the Changing Girl/Woman fait partie depuis le début d'un label, "Young Animals", patronné par le chanteur (de Chemical Romance) et scénariste Gerald Way, à qui on doit notamment l'excellent The Umbrella Academy.

Ce dernier titre nous met aujourd'hui la puce à l'oreille puisqu'un troisième tome (Hotel Oblivion), longtemps annoncé, n'a jamais vu le jour, laissant les frères Gabriel Ba et Fabio Moon vaquer à d'autres projets. On n'a jamais su ce qui s'était passé : agenda trop rempli des artistes ? Procastination de l'auteur ? Aujourd'hui il semble que cette seconde piste soit la plus crédible.

En effet, la série-vedette de "Young Animals" était le revamp de Doom Patrol, dont, passé le premier arc en six épisodes (que j'ai critiqué), la suite a accumulé les retards de plus en plus conséquents. Là encore, qui était le responsable ? En tout état de cause, pas le dessinateur Nick Derington, qui poste régulièrement sur sa page Facebook des dessins pour passer le temps et, surtout, est le cover-artist de Mister Miracle de Tom King et Mitch Gerads. 

Finalement, le couperet est tombé, d'un commun accord entre DC Comics (qui hébergeait le label) et Gerald Way : toutes les séries "Young Animals" vont s'arrêter au numéro 6 dans leur formule actuelle, finies Mother Panic, Cave Carson..., Shade.... Toutes ? 

Non, car Way a réussi à sauver Doom Patrol, en promettant de livrer ponctuellement ses scripts et parce que DC compte adapter le titre à la télé. Autrement dit, la série qui a connu le plus de déboires, dont le scénariste est le moins fiable, est épargné quand toutes les autres sont envoyées à la casse.

Certes, les chiffres de vente n'étaient pas mirobolants - tout comme ceux de la ligne "The New Age of Heroes" (avec The Terrifics notamment), et DC va certainement, à court terme, devoir prendre des mesures drastiques (annulations, changements artistiques, reformulation en mini-séries ?). Mais ces expériences étaient intéressantes, et audacieuses dans le cadre de "Young Animals" qui ambitionnait de devenir un Vertigo-bis. Une ambition qui a surtout prouvé que Way n'était pas un editor.

Il va falloir bien du mérite à Cecil Castellucci pour adapter son histoire et la conclure en trois épisodes (alors qu'elle avait sûrement prévu un nouveau cycle de 12 numéros), et je doute que que cela se fasse sans casse malgré son talent. Sur ce chapitre, on ne sent pourtant pas un changement de rythme conséquent : tout juste a-t-on la confirmation sensible que Shade the Changing Woman peine davantage que le précédent volume à avancer aussi droit, semblant hésiter entre le thriller (l'arc avec le tueur), le récit d'apprentissage (le livre de Loma), la métaphore (la détention et les traitements des aliens à la fac de River). Tout est moins fluide et, avec l'obligation désormais de conclure en trois épisodes, il faudrait un miracle narratif pour que ça le devienne.

Marley Zarcone, elle, est imperturbable : son dessin dégage la même pureté tranquille, transformant les moments les plus étranges, dérangeants, crus, en une sorte de poésie graphique naïve et pourtant très élaborée. Il faut souhaiter qu'un talent comme le sien (et celui de ses partenaires scénariste et coloriste) rebondissent vite une fois l'aventure achevée car DC tient là une équipe donc la ponctualité et la constance sont remarquables.

Il est toujours triste de lire une BD en sachant sa fin proche, mais il est surtout désagréable de la voir se terminer à cause de l'incompétence d'un auteur qui s'est voulu chef de file d'un label sans avoir ni la solidarité ni l'exemplarité. DC Comics n'est pas non plus un éditeur philanthrope qui peut publier à perte, mais en laissant carte blanche à Way, leur responsabilité est aussi engagée car il aurait fallu quelqu'un pour le seconder, voire le secouer. Plus injuste est que c'est quand même lui qui s'en sort le mieux quand tous les autres auteurs vont se trouver le bec dans l'eau cet été...

lundi 9 avril 2018

SHADE THE CHANGING WOMAN #2, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone


Que va devenir Loma Shade qui a, provisoirement, trouvé refuge chez River, à l'Université de Floride, où le gouvernement a ordonné aux étudiants de signaler toute présence extra-terrestre ? Le deuxième épisode de Shade the Changing Woman apporte quelques réponses tout en réservant des surprises aux lecteurs et à l'héroïne de Cecil Castellucci et Marley Zarcone.


Désemparée, Loma cherche conseil dans l'au-delà auprès de Rac Shade qui lui dit de se méfier de ses sentiments envers les humains, y compris de ses amis car elle reste une alien même dissimuler dans une enveloppe terrienne.


Les préventions de Rac Shade se vérifient, hélas ! vite : River est obligé de demander à Loma de s'en aller de sa chambre à la cité universitaire car, d'une part, aucune présence féminine n'y est admise et, d'autre part, il a reçu la consigne des autorités de signaler toute manifestation extra-terrestre.
   

Cependant, un autre habitant de la planète Meta, qui a vécu un transfert identique à celui de Loma (sans qu'on en sache les circonstances), débarque à Valleyville et se présente chez les parents de Megan Boyer en assurant être leur fils. Visiblement perturbé, il les tue quand ils s'obstinent à ne pas le reconnaître.
   

Loma débarque chez Teacup pour y trouver un nouveau refuge mais celle-ci lui passe un savon pour l'avoir laissée sans nouvelles depuis des années et avoir le culot de se manifester ainsi, sans même s'excuser ni se demander si elle est la bienvenue. D'abord surprise par cette véhémence, Loma retourne auprès de Rac Shade qui lui conseille à présent de ne plus fuir mais d'affronter la situation s'en rien attendre de ses amis ni de quiconque.


L'étranger de Meta repart de chez les Boyer. Au même moment, en Floride, River est invité par Kelvin, le responsable des étudiants, à visiter une aile de l'université où sont placés des extra-terrestres déjà capturés et voués à être examinés pour déterminer leur provenance et leur dangerosité.

Pour bien apprécier Shade the Changing Woman, il faut en accepter les sinuosités narratives : Cecil Castellucci n'est pas une scénariste qui assène un message direct, elle préfère jouer avec son héroïne, les épreuves qu'elle traverse, et la manière qu'a le lecteur de les apprécier pour suggérer des ambiances, des états d'esprits.

Cette manière de faire peut laisser penser que l'audace de la scénariste est limitée, qu'elle écrit de manière trop prudente, timorée, parce que, précisément, elle ne cherche jamais à imposer les situations, à choquer, à susciter le malaise. Mais là encore, c'est une fausse piste : tout est ici affaire de dosage, de mesure. En avançant lentement mais sûrement, le récit permet au lecteur d'appréhender la finesse de ce que subit Loma.

Dans le premier Volume de la série, toute l'astuce consistait à montrer comment une extra-terrestre en investissant le corps d'une jeune fille en apparence bien sous tous rapports découvrait qu'il s'agissait en vérité d'une petite garce. Confrontée à un retour de bâton, jusqu'à la réapparition fantomatique de Megan Boyer, elle essayait de se racheter de fautes dont elle n'était pas directement coupable, avant de fuguer, découragée.

Désormais, c'est à un autre cas de figure que Loma est confrontée puisqu'il ne s'agit plus simplement de composer avec ce que Megan Boyer a fait (ce stade est désormais dépassé), mais avec ce qu'on pourrait faire à l'extra-terrestre qu'elle est si elle était découverte. Le gouvernement américain attend des étudiants qu'il signale toute présence étrangère à notre planète et River ne peut plus accueillir Loma (sans compter qu'elle est une fille dans un dortoir masculin, ce qui est interdit par le règlement intérieur).

Loma essuie aussi la colère et le ressentiment, justifiés, de Teacup lorsqu'elle se tourne vers elle. Justifiés parce qu'elle l'a laissée sans nouvelles des années durant et débarque dans sa vie sans se poser la question de savoir si elle y est la bienvenue.

Cecil Castellucci, en répétant ces scènes où Loma est poussée vers la sortie par ses deux meilleurs amis, évite les grandes effusions, les portes qui claquent, les emportements : River a peur aussi bien pour elle que pour lui, Teacup est plus blessée que vraiment furieuse. Mais Loma finit l'épisode plus seule que jamais, avec pour tout appui moral Rac Shade dont les conseils sont certes judicieux mais peu réconfortants. On ressent à la fois de la peine pour elle tout en comprenant les sentiments qui dictent les réactions de River et Teacup. Et le subplot avec le nouveau venu de Meta ajoute au suspense déjà établi par la traque des aliens à l'Université de Floride.

De la même façon que la scénariste se refuse à céder aux effets tapageurs, Marley Zarcone privilégie un dessin déjouant l'attente des lecteurs. La délicatesse de son trait, qui permet aux couleurs douces de Kelly Fitzpatrick de maintenir ce look acidulé à l'histoire, souligne davantage l'expressivité des personnages dans notre dimension que les excentricités du découpage, celles-ci étant réservées aux moments passés entre Loma et Rac Shade.

Dans ces dernières pages, on évolue dans des fonds qui se substituent à des décors classiques, une séparation commode mais que la dessinatrice sait varier, faire palpiter avec habileté. Où se trouve-t-on d'ailleurs exactement ? Rien ne le précise, ne l'indique clairement. C'est une sorte d'au-delà pop-art, doucement psychédélique, une sorte de bulle où la jeune fille s'abrite aux côtés d'un mentor qui lui rappelle en permanence de se méfier des humains, de ne pas s'isoler mais de faire face aux problèmes qui la submerge. Leur relation est celle d'un mentor et de sa disciple : Rac Shade en sait plus que Loma et il alterne préventions énigmatiques puis plus radicales. Marley Zarcone illustre cela par un motif récurrent où Rac fait tomber ou entraîne Loma dans une chute comme s'il fallait ça pour qu'elle apprenne à se relever, à être plus endurcie. Cette mobilité dans cette dimension tranche avec les scènes plus sages où Loma sollicite l'aide de River et Teacup (même si Zarcone se permet quelques délicieuses fantaisies, comme une pleine page digne d'une affiche de music-hall).

Des mises en garde de Rac Shade à celle du critique envers les lecteurs curieux, tout est affaire d'approche dans cette série : Shade the Changing Woman s'affirme comme le récit non pas tant d'un apprentissage mais d'un enseignement pratique.     

mercredi 28 mars 2018

SHADE THE CHANGING WOMAN #1, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone


Suite au crossover Milk Wars, dans lequel les personnages du label "Young Animals" de Gerald Way rencontraient ceux de la JLA et des versions détournées de Superman, Batman et Wonder Woman, toutes les séries de cette collection sont relancées au #1. Leurs intitulés subissent aussi quelques changements pour souligner leur évolution au terme de la saga (même s'il n'est pas indispensable de l'avoir lue pour raccrocher les wagons) : Shade the Changing Girl devient donc Shade the Changing Woman. Mais, heureusement, avec la même équipe artistique.


Cinq ans ont passé depuis la fin des précédentes aventures de Loma. Son corps sur la planète Meta a péri et son esprit est donc désormais prisonnier du corps de Megan Boyer, qui, lui-même, a vieilli en conséquence. Ce n'est plus une adolescente mais une jeune femme, toujours vêtue du manteau de folie du poète Rac Shade avec lequel elle peut communiquer depuis l'au-delà pour qu'il la guide encore sur Terre. Mais il lui recommande surtout, désormais, de se laisser porter par les événements.
  

Sur Meta, après avoir subi les infâmes traitements de Mellu Loran, Lepuck est libre et Mme Depps a levé toutes les charges pesant contre lui. Malheureusement, il demeure inconsolable depuis la mort du corps de Loma, bien qu'il ait eu le temps de lui avouer son amour et qu'il sait son esprit encore vivant dans un corps terrien. Mais son destin est peut-être, à lui aussi, sur le point de basculer quand un anneau des Green Lantern l'aborde...


Sur Terre, River, après avoir obtenu son baccalauréat, s'inscrit à l'université de Floride pour y suivre des études d'exobiologie. Loma l'a suivi pour avoir son soutien, plus déboussolée que jamais par sa situation. Teacup communique avec eux via Skype et suggère à Loma de consulter un groupe de thérapie collective.


Mais cette solution ne convient pas au désarroi de la jeune femme dont le manteau de folie lui fait ressentir tous les troubles de la Terre - contestations sociales, menaces de guerre, autant d'éléments qui ajoutent à sa détresse... Et devant lesquels River se sent bien impuissant à la rassurer.


Lui-même doit composer avec Kelvin, le responsable de la cité universitaire réservé aux garçons, qui a remarqué la présence de Loma et donne 24 heures pour qu'elle parte. River ressent un trouble physique évident envers cet élève. Mais ce n'est rien comparé au fait que le corps enseignant exige que leur soit communiqué, sur ordre du gouvernement, tout signe d'une forme de vie extraterrestre s'il en rencontre une...

La folie douce de ce nouveau Volume de la série perpétue parfaitement celle qui régnait dans les douze épisodes précédents, tout en y ajoutant un piment supplémentaire. Le cadre de l'action se déplace en même temps que l'état de l'héroïne a sensiblement évolué, et d'ailleurs, d'entrée de jeu, nous sommes avertis que cinq ans ont passé depuis les événements narrés dans Shade the changing girl.

Il n'est donc plus question d'explorer, de manière métaphorique, les affres de l'adolescence avec une histoire d'esprit extraterrestre ayant investi le corps d'une jeune fille américaine à la conduite répréhensible. Le récit initiatique s'est mué en une aventure plus complexe sur le fait de devoir composer avec une situation sans issue puisque le corps de Loma n'est plus et que son esprit est condamné à rester sur Terre dans le corps de Megan Boyer.

Cecil Castellucci consacre plusieurs pages, quasiment les deux tiers de l'épisode, à montrer le désarroi de Loma aujourd'hui. Dans un corps de jeune femme qui donne son nouveau titre à la série, Shade the Changing Woman, elle fait l'expérience du bonheur, de la sexualité, mais aussi du malheur, du deuil, de la différence. Son hypersensibilité, accrue par le manteau de folie, lui communique les tourments non seulement de son hôte mais de la Terre entière en proie à diverses tensions. 

Comme le suggérait les douze premiers épisodes, la folie du manteau de Rac Shade menace d'engloutir celui/celle qui l'enfile et on craint d'abord que ce soit ce qui attend Loma. Pourtant, en essayant d'avoir quelques conseils avisés du poète, elle ne reçoit que de vagues suggestions comme de ne pas résister, de se laisser porter par les choses, de ressentir pleinement le monde, de se laisser submerger - elle devrait alors, naturellement, faire ses propres choix, s'engager sur son propre chemin : en un mot, s'adapter.

Après avoir failli s'égarer donc, Loma constate qu'elle a "merdé" (selon sa propre expression) et se reprend en mains. Mais ce ressaisissement est fragile et elle suit donc, à sa manière, bien singulière, avec les pouvoirs que lui confère son manteau, River, qui intègre l'université et une cité non-mixte. La présence de Loma se transforme à la fois en compagnie pour le jeune homme et en problème (puisqu'une présence féminine n'est pas tolérée dans ces murs). Au passage, la scénariste glisse une allusion discrète à l'homosexualité éventuelle de River, troublée par Kelvin, responsable des étudiants.

Marley Zarcone, qui a soufflé le temps du crossover Milk Wars, revient visiblement gonflée à bloc et illustre cet épisode majoritairement introspectif avec une inventivité visuelle magistrale. On devine des influences comme celle de Dali, mais aussi des affichistes de propagande, dans des pleines et dess doubles pages somptueuses, où tout le délire qu'autorise le manteau de folie est traduit.

Mais l'artiste fait aussi montre d'une malice réjouissante quand elle joue avec un découpage plus classique dans lequel Loma utilise ses pouvoirs (voir le moment où elle passe littéralement à travers l'écran de l'ordinateur de River et aboutit dans la chambre de Teacup). La colorisation acidulée de Kelly Fitzpatrick n'adoucit pas forcément les tourments traversés par l'héroïne mais les souligne en introduisant un décalage entre les extravagances graphiques que le manteau de folie produit et la panique éprouvée par le personnage.

Il y a bien des choses encore à picorer dans cet épisode (la présence d'un anneau de Green Lantern devant Lepuck ?), comme autant de promesses à exploiter pour la série. On a l'assurance que Cecil Castellucci et Marley Zarcone ont encore beaucoup à dire et à montrer avec leur personnage excentrique et terriblement attachant. La folie douce de cette Changing Woman est aussi captivante que savoureuse.

mercredi 21 mars 2018

SHADE THE CHANGING GIRL, VOLUME 2 : LITTLE RUNAWAY, de Cecil Castellucci, Marley Zarcone et Marguerite Sauvage


Pour la seconde partie de la première "saison" des aventures de Shade the Changing Girl, le duo Cecil Castellucci-Marley Zarcone est renforcé le temps d'un épisode (#7) par Marguerite Sauvage. C'est aussi l'occasion pour l'héroïne de poursuivre ses découvertes, sur un ton plus dramatique mais dans des ambiances toujours aussi étonnantes.


Loma accepte d'accompagner River et Teacup à un bal où seront présents tous les collégiens. En route, elle explique à ses amis la vie sur Meta et son passé : enfant adoptée, elle fut mal-aimée par ses parents et rebelle à l'école. La découverte de la poésie de Rac Shade l'éblouit et confirma son envie d'explorer des territoires inconnus. Mais lorsque le poète disparut subitement, elle crut tous ses espoirs envolés. Le bal dégénère vite lorsque Loma est victime d'une vengeance organisée par ses anciennes victimes qui l'humilient publiquement. Ecoeurée, elle décide de quitter Valleyville.


Direction : Gotham. Elle visite la ville, flânant dans Robinson Park et Bachalo Square, intriguant les passants qui, plutôt bienveillants, lui recommandent tout de même d'éviter un homme avec une cape qui fait régner l'ordre ici... Cependant, sur Meta, Loran torture Lepuck pour le rendre fou et espérer ainsi localiser le manteau de folie et donc Loma. A Valleyville, les parents de Megan alertent la police au sujet de la fugue de leur fille tandis que River reproche à Teacup de s'être rendue complice du piège tendu à Loma lors du bal.


Loma se rend à un concert des Sonic Booms, un groupe de rock qu'elle a vu jouer dans un vieux feuilleton terrien sur Meta, "Life with Honey". Mais elle n'avait pas pris en compte que le tournage de cette série datait des années 1950 et découvrent les musiciens âgés et que le concert a lieu pour lever des fonds car Honey Rich, la vedette du show, est très malade. Loma décide alors de la retrouver pour la guérir. Tandis que la torture de Loran sur Lepuck ne donne pas le résultat escompté, River entreprend de pister Loma en cherchant les événements bizarres sur le Net.


Loma arrive à Los Alamos, ancienne zone des essais nucléaires américains, où habita Honey Rich. Sur Meta, Mme Depps intercepte le signal énergétique du manteau de folie et Loran envoie sur Terre deux agents le récupérer par tous les moyens. River décide de rejoindre Loma et Teacup accepte à contrecoeur de le suivre. Loma se défend contre les agents de Loran en les atomisant puis s'échappe. Après son départ, des scientifiques prélèvent sur place des échantillons du manteau de folie pour l'armée.


Loma gagne Los Angeles où Honey a appris par son médecin qu'elle n'a plus que quelques mois à vivre et se suicide en absorbant une surdose de barbituriques. Loma la ressuscite mais l'opération abouti au transfert de son esprit dans le corps de Honey et de l'esprit de Honey dans le corps de Loma. Elles passent un marché : Honey emmène Loma sur un tournage si cette dernière la laisse mourir ensuite. Sur Meta, le corps original de Loma dépérit et Loran convainc alors Lepuck d'aller sur Terre pour tuer celle qui sert d'hôte à l'esprit de son amie et récupérer le manteau de folie. Loma est justement repérée par un directeur de casting et l'esprit de Honey ne peut résister à goûter de nouveau aux feux de la rampe.
  

Alors que le tournage reprend, Honey (avec l'esprit de Loma) a un infarctus et est conduite à l'hôpital dans un état critique. Lepuck surgit sur le plateau et comprend que l'esprit de Honey a investi le corps de Loma : il faut qu'elle sauve cette dernière. River et Teacup arrivent à Los Angeles et apprennent l'hospitalisation de Honey à la télé à l'aéroport. Pendant ce temps, sur Meta, l'agonie de Honey et donc de l'esprit de Loma permettent enfin à Loran de s'emparer du manteau de folie et de rejoindre Rac Shade mais il la repousse pour avoir trahi leurs idéaux. La mort de Loran permet à Loma de réintégrer son corps et à Honey de trouver le repos éternel. Lepuck est renvoyé sur Meta après avoir avoué son amour à Loma mais conscient qu'il n'a pas sa place sur Terre.

Ce second tome de la série s'inscrit à la fois dans la lignée du précédent - il s'agit toujours d'un récit initiatique - tout en sachant déjouer les attentes du lecteur en l'entraînant ailleurs - et par là, j'entends sur un plan géographique car l'action se déplace dans d'autres décors.

Tout commence par un violent retour de bâton pour Megan Boyer infligé par ses anciennes victimes lors d'un bal. Ignorant que l'adolescente n'est désormais qu'une enveloppe abritant l'esprit de Loma, ils ne savent pas qu'en se vengeant, ils blessent l'extraterrestre. Cet incident va précipiter l'héroïne dans une fugue qui imprime sa forme au récit. Après avoir appris à s'habituer à sa nouvelle condition sur Terre, à Valleyville, elle comprend qu'on ne lui pardonnera jamais les vilenies de Megan et qu'il lui faut partir pour trouver la tranquillité. La fugue devient un retour à son objectif premier : explorer la Terre.

Ce septième épisode détone visuellement car Marguerite Sauvage en est la dessinatrice. Son style est différent de celui de Marley Zarcone, mais la transition s'opère en douceur grâce à la colorisation de Kelly Fitzpatrick. Le trait reste très élégant, et le récit, essentiellement construit en flash-backs sur le passé de Loma sur Meta, s'accommode finalement fort bien de ce fill-in. Sauvage laisse la couleur dominer son graphisme, notamment les lignes d'encrage, ce qui aboutit à un quasi-photo-réalisme, mais pas trop poussé (on n'est pas dans le registre d'Alex Ross non plus). La représentation de la vie sur Meta, de la jeunesse de Loma, avec les designs et les décors extraterrestres, fait penser davantage à la mode des habits et des intérieurs/extérieurs des sixties qu'à une interprétation plus radicale et originale d'un monde lointain, et confère à l'ensemble un mélange assez pop de rétro-futurisme (sans tomber dans le steampunk).

Le périple de Loma démarre ensuite et va servir de colonne vertébrale à toute l'aventure : on navigue entre fantaisie pure - Loma visite Gotham et, grâce à elle, la ville de Batman (dont le nom n'est jamais prononcé mais dont la présence est évoquée) apparaît, le temps d'une scène comme vous ne l'avez littéralement jamais vue (encore une fois Fitzpatrick fait des merveilles aux couleurs). Le décalage induit entre la candeur de Loma et le cadre urbain d'habitude oppressant de Gotham rappelle à point l'originalité de la série - et souligne que la folie du manteau revêtu par l'héroïne n'est pas une démence mais aussi une rêverie.

Loma se met en quête de retrouver son idole sur Meta, une comédienne terrienne des années 50 qui jouait dans une série télé. Mais ses investigations la confrontent non plus à l'espace séparant son monde de la Terre mais au temps passé entre ce qui a été tourné et dont elle était téléspectatrice et l'actualité. Ainsi s'étonne-t-elle, effarée, du grand âge des musiciens du show se produisant en concert pour collecter de l'argent pour le traitement médical de Honey Rich (un nom bien ironique en l'occurrence...). En prenant conscience de cet aspect des choses, qu'elle n'avait pas du tout envisagé, c'est une autre forme de folie qui la gagne : celle du temps perdu et qui ne se rattrape plus.

Dès lors, qu'elle s'engage dans une course contre la montre pour sauver l'actrice condamnée comme d'échapper aux tueurs de Mellu Loran, on sait, comme elle doit s'en douter elle-même, qu'il s'agit moins d'empêcher l'inévitable que de le retarder. L'expérience est cruelle, douloureuse, chaotique, mais en route on apprend l'autre raison pour laquelle Loran convoite le manteau de folie, les sentiments réels de Lepuck pour Loma, la fiabilité de l'amitié de River et Teacup pour Loma. C'est finalement très dense.

Mais Marley Zarcone, grâce à son dessin aérien, et ses découpages toujours aussi inventifs, inspirés par le surréalisme, glissant sur la naïveté bienveillante de Loma mais aussi sa combativité, sa pugnacité, transforme ce parcours d'obstacles en balade digne d'Alice aux pays des merveilles. L'artiste sait à merveille traduire cet incessant ballet que danse son héroïne, tour à tour galvanisée par sa mission puis tourmentée par les épreuves qu'elle rencontre. Avec beaucoup de finesse, elle exprime l'agitation qui s'empare d'elle, puis l'abattement qui la rattrape, elle représente son exaltation touchante puis le contrecoup d'un combat mené et remporté difficilement contre deux tueurs.

Le morceau de bravoure intervient pourtant dans les deux derniers épisodes où Zarcone réussit à rendre parfaitement claire le fait que l'esprit de Loma est désormais dans le corps de Honey Rich et l'esprit de Honey dans le corps de Loma. La narration rapide de Castellucci alliée à la lisibilité du dessin de Zarcone aide le lecteur à ne jamais être embrouillé, confus, perdu, créant même un vrai suspense lorsque la santé de Honey décline brutalement et risque donc d'impacter le sort de Loma. Une double page (voir ci-dessus) propose même au lecteur de décider comment la lire en faisant tourner un crayon en son centre et en commençant par la vignette désignée par la pointe dudit crayon : essayez, vous verrez, ça fonctionne, c'est ludique et épatant, tout à fait compréhensible.

La chute de l'histoire annonce le grand changement de la série, à commencer par son titre même - Shade the Changing Woman. On peut choisir, selon sa curiosité, de lire le crosssover Milk Wars pour apprendre par le détail la mue de Loma, mais la relance de la série reste accessible en s'en dispensant, offrant de nouvelles perspectives, de nouveaux enjeux, et, surtout, confirmant que c'est la production la plus aboutie du label "Young Animals".  

mardi 20 mars 2018

SHADE THE CHANGING GIRL, VOLUME 1 : EARTH GIRL MADE EASY, de Cecil Castellucci et Marley Zarcone


Lancé en 2016 par le chanteur et scénariste Gerald Way (Umbrella Academy), la collection "Young Animals" a connu, au sein de DC Comics, des fortunes diverses, avec des chiffres de ventes modestes mais des critiques généralement favorables et ce, malgré des retards fréquents ou des changements d'artistes pas toujours heureux. J'avais d'abord jeté mon dévolu sur la nouvelle version de Doom Patrol (par Way et Nick Derington) mais j'ai lâché l'affaire à cause des délais entre chaque numéro.  Il faudra que je me remette à Mother Panic et Cave Carson has a cybernetic eye. En attendant, je vais vous parler de la première "saison" de Shade the Changing Girl de Cecil Castellucci et Marley Zarcone, le titre le plus régulier et original, aujourd'hui disponible en deux albums, avant sa relance.


L'extraterrestre Loma, originaire de la planète Meta, dérobe le manteau de folie du poète Rac Shade et téléporte son esprit jusque sur la Terre où elle prend possession du corps de Megan Boyer. Cette adolescente était dans un coma jugé irréversible depuis de longs mois à la suite d'une overdose et d'une noyade. Problème : comme va rapidement le découvrir Loma, c'était surtout une affreuse chipie, détestée par ses proches, avec laquelle même ses parents avaient des problèmes - bref, personne ne désirait son retour. Mais sur Meta, la disparition du manteau n'est pas passé inaperçu et la chef de la police, Mellu Loran, ouvre une enquête dont elle charge Mme Depps pour le récupérer.
  

Loma/Megan rentre à l'école où son retour créé la sensation. Evidemment, elle ne reconnaît plus Wes, son ex-petit ami, mais fait la connaissance de River et Teacup, deux élèves qui s'occupent de la bibliothèque qui lui accordent leur amitié. Grâce à eux, elle découvre qu'elle faisait partie de l'équipe de danse aquatique dans laquelle elle se comportait comme une chef autoritaire et dont la rivale (et désormais remplaçante) est Seema Chaham. Sur Meta, Loran fait suivre Lepuck Lapo, le dernier compagnon connu de Loma.


River, pour expliquer le ressentiment qu'elle inspire aux autres élèves, montre à Loma/Megan une page web entièrement consacrée au recensement des humiliations qu'elle fit subir à ses camarades. Epouvantée, elle se rapproche de Wes dont elle devine qu'il est toujours amoureux d'elle et lui demande de lui ré-apprendre à nager. Mais quand ses anciennes partenaires l'apprennent, elles lui signifient qu'il est hors de question qu'elle réintégre l'équipe. Sur Meta, la piste Lepuck ne menant à rien, Loran envisage de contacter le Centre de Recherche Occulte pour son enquête.
  

Collé à l'école après s'être battue avec Seema Chaham, Loma/Megan avoue à River qu'elle est une extraterrestre, ce qui fascine le jeune homme féru d'astronomie. Ses parents, eux, consultent le neurologue de l'hôpital où elle était admise pour se renseigner sur d'éventuelles séquelles, considérant son étrange comportement (résumé par son insistance à se faire appeler Shade). Les souvenirs de Megan envahissent les rêves de Loma et la tourmentent : de quoi la pousser à tenter de se réconcilier avec ceux que la jeune fille a harcelés... Et à partager une nuit avec Wes, au cours de laquelle elle se rappelle que lui et leurs amis l'ont laissée se noyer après son overdose ! Sur Meta, Loran surprend Depps avec Lepuck et lui tire dessus : elle est désormais certaine qu'il sait où est Loma et donc le manteau.
  

Loma, écoeurée aussi bien par l'attitude de Megan que par celle de tous ceux qui l'ont laissée pour morte, veut rentrer sur Meta car elle sait qu'elle sera toujours haïe dans ce corps. Elle en parle avec River et Teacup et essaie de se téléporter à nouveau avec le manteau, mais sans succès car elle ne peut localiser sa planète d'origine et estimer la distance qui la sépare de la Terre. Sur Meta, Loran explique à ses pairs pourquoi récupérer le manteau est si important : elle peut rendre fou celui qui la porte, mais aussi être maîtrisée et donc asservir des peuples étrangers et conquérir d'autres mondes.


L'esprit de Megan, revitalisé, agresse son corps habité par Loma et son agressivité croit à mesure qu'elle découvre ce que l'extraterrestre a changé dans son existence. Loma cherche un moyen de la contrer et utilise les pouvoirs du manteau contre elle afin de détruire l'esprit de Megan. Mais l'affrontement est aussi risqué pour l'alien... Sur Meta, Loran torture Lepuck pour trouver la combinaison du coffre où le corps de Loma dort avec le manteau. Victorieuse contre Megan, Loma peut à présent révéler tout son passé à River et Teacup sans cesser de réfléchir à un moyen de rentrer sur Meta.

Cette première partie en six volets, intitulée Earth Girl Made Easy, constitue seulement la moitié de l'aventure de Loma mais s'avère déjà suffisamment dense et palpitante pour imposer cette nouvelle version du personnage créé par Steve Ditko, puis revisité par Peter Milligan et Chris Bachalo.

Le label "Young Animals" permet ceci de particulier aux auteurs de se réapproprier des personnages méconnus (ou d'en imaginer de nouveaux) tout en s'appuyant sur un héritage parfois ancien. Aussi atypique que la Doom Patrol, Shade était d'abord un changing man, sans manteau, mais avec une bonne dose de bizarrerie narrative et visuelle. Cecil Castellucci l'a bien compris en s'emparant du concept pour l'emmener ailleurs.

Dans sa forme présente, la série s'inscrit dans le registre du récit d'apprentissage : l'âme d'une extraterrestre occupe le corps comateux d'une adolescente terrienne et pense ainsi explorer notre planète, en apprendre les us et coutumes. Sauf que, évidemment, rien ne se passe comme prévu car son hôte n'est pas une gentille fille mais une abominable petite garce que personne n'aimait et dont personne ne souhaitait le retour à la vie - y compris ses parents.

Pour ne rien arranger, Loma, notre alien, a volé le manteau de folie qui lui a permis de transférer son esprit et de traverser l'espace entre sa planète et la notre. Ce qui entraîne une enquête pour retrouver le vêtement magique, investigation menée par une policière pugnace, cruelle et aux motivations troubles.

La narration va et vient ainsi entre Meta, ce monde où se côtoient des créatures aux aspects les plus excentriques (mais parmi lesquels on trouve des humanoïdes, comme justement Mellu Loran, la flic), et la Terre, où les monstres sont finalement plus terribles même en ayant l'apparence d'adolescents ordinaires. C'est dans cette approche, classique mais éloquemment exploitée, que la scénariste réussit à convaincre et à accrocher de la pertinence de son propos. Ce portrait de l'adolescence, des aspirations à s'émanciper, mais aussi à assumer qui l'on est, à pouvoir changer le regard qu'on porte sur soi ou les autres, se colore d'une cruauté parfois étonnante - après tout, même si Megan Boyer était une peste, elle a quand même été laissée pour morte par ceux qu'elle malmenait.
   

En parallèle des (més)aventures de Loma sur Terre, obligée de composer avec le passé de Megan, les parenthèses sur Meta sont un peu laborieuses et Cecil Castellucci, on le sent, est parfois obligée de tirer un peu à la ligne pour justifier l'acharnement de Mellu Loran à vouloir récupérer sans éventer trop vite la raison pour laquelle cela l'obsède tant. Mais, en revanche, la faune de la planète lointaine est décrite de manière fascinante. Et c'est là que l'autre réussite de la série intervient.

Nick Derington (Doom Patrol) s'est vite avéré incapable de produire mensuellement sa série, Tommy Lee Edwards (Mother Panic) a vite déserté son poste au profit de remplaçants plus ou moins inspirés. Seul Michael Avon Oeming (Cave Carson have a cybernetic eye) et donc Marley Zarcone ont été en mesure de livrer chaque nouvel épisode de leur titre ponctuellement et sans perdre en qualité.

L'illustratrice canadienne est devenue la vraie révélation des "Young Animals" supervisés par Gerald Way (qui signe une postface un peu pathétique pour ce recueil, affirmant que Shade the Changing Girl est sa série préférée de la collection... Exactement ce qu'il dit pour toutes les autres !). Elle assure dessin et encrage (parfois soutenue sur ce dernier point par Ande Parks, sans que cela se remarque) et son style est superbe.

Il se distingue par un trait léger et épuré, sans à-plats noirs, ni variations dans l'épaisseur. La première impression est de le trouver un peu inconsistant, manquant de nuances, mais le soin apporté aux compositions de plans, à l'expressivité des personnages (notamment dans leur gestuelle - particulièrement celle de Loma qui doit apprivoiser le corps d'une terrienne), et l'inventivité avec laquelle elle introduit les effets relatifs au manteau de folie sont remarquables. Par petites touches, elle campe une esthétique délicate et troublante à la fois, qui réussit le tour de force de séduire tout en perturbant. Les personnages font vraiment leur âge, leurs looks sont étudiés, les décors sont détaillés. Quant aux extraterrestres, ils sont d'une diversité épatante (Loma est un oiseau sur pattes, Lepuck évoque un panda...), et Meta ressemble à un monde à la fois pastel et bureaucratique.
  
La simplicité de Zarcone permet en outre à sa coloriste d'avoir de la place pour s'exprimer et on imagine mal ce que la série serait sans la contribution magnifique de Kelly Fitzpatrick, dont la palette est d'une richesse qui ne rime jamais avec surcharge. Les épisodes ont grâce à elle un côté acidulé, rassurant, et en même temps, cette douceur souligne la noirceur de certains passages, le cauchemar prêt à resurgir (tel le retour de l'esprit de Megan).

Ajoutez-y des variant covers par Tula Lotay, Joelle Jones entre autres, et des couvertures originales de Becky Cloonan, plus des back-ups dessinées par Ryan Kelly (amusantes mais dispensables) et même l'emballage a de l'allure.

A l'heure où vient juste de paraître, après le crossover Milk War (où les séries "Young Animals" rencontrent celles du DCU classique, en particulier la JLA), le premier numéro de Shade the Changing Woman, il est temps de réviser cette série pour se familiariser avec son héroïne, dont je couvrirais les six derniers épisodes dans ma prochaine critique. Stay tuned !