Affichage des articles dont le libellé est Nexus Omnibus. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nexus Omnibus. Afficher tous les articles

lundi 30 mars 2015

Critique 594 : NEXUS OMNIBUS, VOLUME 4, de Mike Baron, Steve Rude et Paul Smith


NEXUS OMNIBUS : VOLUME 4 rassemble les épisodes 40 à 52 et le premier de The Next Nexus de la série créée et écrite par Mike Baron, publiés initialement en 1988-1989 par First Comics puis réédités dans cet album par Dark Horse Comics en 2013. Les dessins sont signés par Steve Rude (#40-42, 45-48, 50, et The Next Nexus #1) et Paul Smith (#43-44, 49, 51-52).
Il faut, bien sûr, avoir lu les trois précédents volumes (disponibles dans la même collection Omnibus chez le même éditeur) pour comprendre les histoires de celui-ci.
*

Horatio Hellop alias Nexus continue à exécuter des criminels dans toute la galaxie ainsi que le lui commande le Merk, l'entité qui lui a donné ses pouvoirs, mais cette tâche ingrate, qui lui fait perdre le sommeil, rogne sur sa vie privée et sociale, lui pèse de plus en plus au point qu'il songe désormais à démissionner.
Néanmoins, avant cela, une mission importante requiert toute son attention : suite la défaillance du dispositif Gravity Well, mis au point par le Général Loomis (qui a été précédemment abattu par Nexus), et qui peut créer artificiellement des trous noirs, la voie lactée est menacée de disparition. La seule solution pour empêcher cette catastrophe: obtenir l'aide d'Ashram, un extra-terrestre suffisamment puissant pour contrecarrer la machine. Mais pour cela, il faut retourner sur le Bowl-Shaped World, désormais aux mains du mégalomane Sklar, qui a placé Ashram en détention.
Nexus s'y résout en étant accompagné de son fidèle ami, Judah Maccabee, et de l'incontrôlable Norbert Syles alias Badger, tous deux comme lui familiers de l'endroit. Dans ce contexte de fin du monde, Mezzrow et son groupe de rock entreprennent une tournée cosmique afin de rassurer les populations.
Cependant, les trois filles du général Loomis - Stacy, Lonnie et Michanna (la benjamine, qui a réussi à entrer en contact télépathique avec le Merk, afin qu'il les investisse de pouvoirs similaires à Nexus) - organisent leur vengeance contre le bourreau protecteur d'Ylum. Cette lune est traversée par des tensions à cause des élections présidentielles imminentes, qui oppose leur dirigeant Tyrone (qui a réussi à sécuriser l'endroit) à Vooper (l'homme de paille du conseiller Swerdlow)... Et à Sundra Peale (la fiancée de Horation Hellpop, soutenu par Dave, autre proche de Nexus et père de Judah Maccabee) !
Enfin, Ursula XX Imada, mère des deux filles de Nexus (Sheena et Scarlett, qui ont hérité de quelques-uns des pouvoirs de leur père), doit se préparer, elle aussi, à l'avenir, sur les plans parental et politique...

Bien que j'avais fait l'acquisition de ce 4ème Omnibus de Nexus depuis un bout de temps, je n'ai pris le temps que de le lire ces derniers jours : une autre conséquence de ma lassitude des récits super-héroïques depuis quelques mois. Je l'ai donc ouvert sans grande conviction, comme pour me débarrasser d'un devoir trop longtemps reporté... Avant d'être à nouveau happé par ce feuilleton !
Le plaisir était aussi certainement dû au fait que je ne pouvais trouver une bande dessinée plus différente que Les Tours de Bois-Maury, dans laquelle je suis actuellement plongé : quoi de mieux en effet que des aventures futuristes au fin fond de l'univers pour ponctuer avec une saga au Moyen-Âge ?  
  
Les premiers épisodes de ce tome sont classiques, dans la plus pure tradition de la série, avec des missions remplies par Nexus, mais l'efficacité avec laquelle Mike Baron les écrit prouve à quel point la qualité demeure au rendez-vous, surtout que le scénariste trouve encore des cas passionnants à régler pour son bourreau galactique (une possession, une collection de cibles qui veulent toutes s'éliminer) : à chaque fois, on a affaire à bien plus que des meurtriers de masse sanguinaires, et leur exécution soulève des interrogations troublantes aussi bien pour le héros que pour le lecteur - la première restant les critères, toujours mystérieux mais sommatoires, de Merk, le commanditaire de Nexus, pour désigner les coupables (ils le sont à chaque fois, mais parfois à leur corps défendant).

Après cette (re)mise en route, Mike Baron développe à nouveau tout ce qu'il a patiemment mis en place dans les volumes précédents, et comme les sous-intrigues sont innombrables, ce ne sont pas les dossiers en attente qui manquent. Tout gravite plus ou moins directement autour de Nexus, et si, quelquefois, on a pu, par le passé, ressentir un ralentissement certain du rythme avec lequel tout cela était traité, cette fois, tout prend de la vitesse pour culminer avec le double 50ème épisode.

La menace centrale concerne le trou noir et le dispositif du Gravity Well, que l'exécution de son concepteur, le général Loomis, n'a pas réglé. La solution entraîne Horatio Hellpop sur un monde délirant, déjà visité auparavant, avec les renforts de Judah Maccabee et du loufoque Badger (un pitre qui a une double utilité : celle de secourir ses deux partenaires à un moment compromis mais aussi celle d'injecter une dose d'humour dans une situation désespérée). C'est l'aboutissement d'une histoire ayant couru sur une vingtaine d'épisodes et la résolution est satisfaisante, avec une dimension spectaculaire exceptionnelle et des débouchés inattendus pour un comic-book super-héroïque (au terme de ce périple, Nexus fait le choix de quitter ses fonctions, ce qui signifie évidemment de futurs problèmes pour lui).

Durant la partie, importante aussi bien en termes de contenu que de volume, se déroulant sur le Bowl-Shaped World, Baron s'amuse à mixer des éléments empruntés à plusieurs autres genres avec sa saga spatiale : on y trouve des pirates, des monstres, un navire comme aurait pu en imaginer Jules Verne, de la comédie, de l'aventure, et beaucoup d'action, sans que, jamais, la caractérisation ne soit sacrifiée. Là encore, le tonus avec lequel le récit est conduit est vivifiant, sans jamais sombrer dans un prêchi-prêcha pseudo-philosophique, mais en assumant simplement son rôle de divertissement (scénaristes et editors de Marvel comme DC pourraient relire ces épisodes et s'en inspirer pour leurs events, autrement plus pompeux !).

Pour ponctuer tout cela, Baron rappelle au lecteur que la vie ne s'arrête pas même quand l'univers risque de disparaître dans un trou noir : des ponctuations légères (comme la tournée du groupe de rock de Mezzrow) ou plus graves (comme la progression de la vengeance des filles Loomis) alternent avec le voyage de Nexus, Judah et Badger, tandis que sur Ylum se préparent les élections, que le garde du corps quatro Kredd (et son comparse, ex-assassin gucci, Sinclair) continue d'être traqué pour le massacre commis sur Mars et finit par en assumer la responsabilité devant la justice, ou encore que Ursula (la mère des enfants de Nexus) manoeuvre pour son avenir politique tout en devant s'acquitter de ses devoirs de parent (avec deux filles aux facultés bien spéciales). Tout cela procure à la série une richesse dramatique incroyable et une densité narrative rare, qui la privent de tout temps mort. 

Visuellement, on peut affirmer sans hésitation que ce 4ème volume est le plus beau et le plus impressionnant de la collection.

Dans les deux premiers épisodes de l'album, Steve Rude change sensiblement son style pour l'épurer de manière somptueuse (inspiré par ses échanges, musclés, avec Alex Toth, qui n'hésita pas à le bousculer quand il lui soumit des planches de Jonny Quest - un test pour un artiste à l'ego affirmé comme le "Dude" mais aussi pour le fan qu'il reste des grands maîtres des comics de l'âge d'argent). Il est très probable en tout cas que des dessinateurs comme Chris Samnee, Ron Salas, Tonci Zonjic, David Aja, entre autres, aient lu ces chapitres tant on y trouve une matière similaire à ce qu'ils ont développer (en s'appuyant sur des références communes avec Rude, comme Noel Sickles, Milton Caniff, Hugo Pratt).

Ensuite, le trait retrouve son modelé si reconnaissable, avec des finitions élégantes et fournies, notamment dans la représentation des décors et véhicules mais aussi le design des vêtements. Rude compose une esthétique à la fois rétro et futuristes dans des images aux compositions souvent acrobatiques mais impeccablement maîtrisées, avec des personnages séduisants (quand ils sont d'apparence humaine), souriants, et des seconds rôles aux physionomies aussi délirantes que variées (dans ce domaine, l'artiste semble d'une imagination sans limites).

Le charme de la série doit énormément à la contribution de Rude, qui bonifie les scripts de Baron (même si les deux hommes, aux caractères bien trempés, se fâchent et se réconcilient régulièrement : conflits imparables pour des partenaires aussi exigeants l'un que l'autre ?). La narration est dopée par un sens de l'image à la fois suranné et aux références parfaitement digérées, avec une technique d'une propreté et d'une solidité peu communes (Rude démontrant aussi un talent de peintre évident comme en témoignent ses couvertures).   

Pour les plus attentifs, Rude glisse même, dans le 50ème épisode (qu'il encre aussi lui-même, comme The Next Nexus #1), des caméos comme Magnus the robot fighter (la création de Russ Manning, son idole), le capitaine Kirk et Mr Spock (de Star Trek), ou Jan, Jayce et Blip (issus de Space Ghost, d'Alex Toth) !

Evidemment, un résultat graphique aussi poussé oblige régulièrement Rude à recourir à un remplaçant et si, par le passé, ses suppléants ont été inégaux, cette fois, plus de souci puisque c'est le seul Paul Smith qui assure l'intérim sur les 5 épisodes restants (parfois encrés par John Nyberg, le collaborateur de Rude). Artiste trop rare, il effectue des prestations remarquables, respectant la charte graphique de la série tout en ne déguisant pas son style, plus rond, moins fouillé, mais d'un raffinement exquis.

Ce 4ème Omnibus est donc une réussite. Pourtant je vais en rester là car, même si j'aurai aimé, par exemple, connaître le dénouement de quelque subplot (celui impliquant les filles Loomis), les deux prochains volumes (qui terminent les rééditions de la série originale) voient Steve Rude s'absenter de plus en plus (seulement 6 épisodes dans le tome 5, et plus aucun dans le 6ème et dernier).
Néanmoins, je ne saurai, une fois de plus, que chaudement conseiller à tous la lecture de cette collection, disponible à prix très abordables (en neuf comme en occasion) compte tenu de la quantité d'épisodes pour chaque album et de la qualité de ceux-ci. Nexus est une série formidable, réalisé par un tandem artistique de haute volée, une découverte jubilatoire.

dimanche 23 mars 2014

Critique 427 : NEXUS OMNIBUS, VOLUME 3, de Mike Baron, Steve Rude, Paul Smith, Mike Mignola, Rick Veitch, José-Luis Garcia-Lopez, Gérald Forton, et Jackson Guice


NEXUS OMNIBUS, VOLUME 3 rassemble les épisodes 26 à 39 de la série co-créée et écrite par Mike Baron (exception faite de quelques back-up avec le personnage de Judah Maccabee, écrites par Roger Salick) et co-créée et dessinée par Steve Rude (#26-27, #33-36, #39).
Mike Mignola (#28), Rick Veitch (#29), José-Luis Garcia-Lopez (#30), Gérald Forton (#31), Jackson "Butch" Guice (#32) et Paul Smith (#37-38) illustrent les autres chapitres.
La série a été originellement publiée par First Comics en 1986-87, et réédité en 2013 par Dark Horse Comics.
*
 

Horatio Hellpop alias continue d'inspecter les vestiges archéologiques d'Ylum dont le Merk (la créature qui lui donne ses pouvoirs) lui cache la signification. Mais il doit rapidement délaisser ses recherches pour renouer avec son activité de bourreau galactique : il fait face à Clayborn, qui lui donne du fil à retordre.
De retour à sa base, il doit gérer l'arrivée de son oncle Lathe, un prêtre fanatique de l'Ordre d'Elvon qui s'oppose au progrès technologique et va voler des armes pour détruire la station Gravity Well - projet interrompu in extremis par Nexus.
Comme pour le récompenser, le Merk confie à Horatio une précieuse relique, un appareil lui permettant de se déplacer dans le temps et l'espace et lui permettant, pour l'occasion, de visiter la bibliothèque d'Alexandrie, sauvée et intégrée à la plus grande bibliothèque de l'univers. 
Cependant, les 2 filles d'Ursula XX Imada (Sheena et Scarlett), dont le père est Nexus, doivent suivre les enseignements d'un professeur particulier pour maîtriser les pouvoirs qu'elles ont hérité de leur géniteur et c'est Judah Maccabee qui obtient le poste. 
Durant la même période, des tensions diplomatiques opposent la Terre, Mars, Procyon et Ylum à cause des ressources énergétiques et des moyens d'y pourvoir et donc des accords commerciaux dans ce but. 
Kreed et Sinclair (les 2 extraterrestres Quatros, gardes du corps de Horatio) requièrent la présence de Nexus lors de l'assemblée annuelle des assassins sur la planète Acacia. Une fois sur place, ils vont se trouver au coeur d'une vengeance ourdie par une victime des deux anciens tueurs.
 
Après cela, Nexus doit exécuter un autre tyran en exercice mais quand il arrive sur sa planète, les opprimés lui demandent de mener leur révolution ou, au moins, de les accueillir comme réfugiés sur Ylum.
Horatio Hellpop décide de rendre visite à ses filles, bien qu'Ursula Imada le lui est interdit. Durant son absence, il confie à Kreed et Sinclair le soin d'éliminer une liste de criminels de guerre mais les deux Quatros, pris d'un accès de folie, commettent un terrible massacre sur Mars. Nexus obtient de ramener les coupables sur Ylum en promettant qu'il sévira. 
Horatio retourne ensuite dans l'empire Sov pour y visiter les églises, en espérant trouver un lien avec les vestiges d'Ylum, mais son projet est contrarié quand il doit secourir une femme prêtre persécutée. Il ne se doute pas que les trois filles du Général Loomis, qu'il a tué (voir Nexus Omnibus volume 1), Michana, Lonnie et Stacy, s'emploient à acquérir des pouvoirs semblables aux siens pour le faire payer.

Avec ce troisième volume des rééditions des épisodes de Nexus, la série subit, malgré son flot de péripéties, une baisse notable de régime. Le scénariste Mike Baron a, dans les 25 premiers épisodes (et les 4 premiers du premier volume), établi un nombre considérable de pistes qui, alignées, formaient un feuilleton palpitant et si haletant qu'on ne souciait guère de leur aboutissement. Ici, il semble vouloir à la fois poursuivre les aventures pour procurer au lecteur sa dose de rebondissements, de décors exotiques, de personnages hauts en couleurs, tout en veillant à faire le point sur ce qui s'est passé précédemment et nous assurer que rien n'est oublié.
La première conséquence de cette narration hybride est que le rôle de Nexus n'est plus qu'occasionnellement utilisé : certes, il remplit encore quelques missions de bourreau et rencontre même, au tout début, avec Clayborn, un adversaire redoutable, mais on se rend compte au terme de ce tome qu'il a passé plus de temps à réagir aux situations qu'à exécuter des "contrats". Horatio Hellpop est désormais moins harassé par ses rêves et ses obligations de Nexus que préoccupé par sa paternité, ses investigations d'historien ou son désir de renouer avec Sundra Peale. C'est comme s'il était devenu un héros à temps partiel, traversant des intrigues où l'essentiel se joue sans lui, n'intervenant plus seulement parce que le Merk l'y oblige mais parce qu'il est témoin des évènements ou sollicité par une nouvelle venue sur Ylum. 
 
Tout cela laisse un sentiment étrange et frustrant. Mike Baron est comme pris à son propre piège : son imagination féconde lui a permis d'installer toute une galerie de situations de personnages, d'endroits, et il lui faut maintenant gérer tout ça, ce qui fait que le temps consacré à s'occuper de ces intrigues pléthoriques et de cet abondant casting dans d'innombrables localités l'empêche d'animer Nexus normalement (au risque d'ajouter encore plus de futurs problèmes à résoudre). 
Le fan de la première heure qui était curieux de ce anti-héros au métier peu commun et à la morale équivoque et qui était resté en étant emporté par les aventures à la fois percutantes et subtiles ne pourra qu'être déçu par l'évolution à l'oeuvre dans ce volume.
Les résolutions ne sont pas toutes au rendez-vous, et quand elles le sont, parfois de manière expéditive (comment expliquer que Nexus ne punisse pas Kreed et Sinclair, auteurs d'un véritable carnage sur Mars, comme tous les assassins de masse qu'il exécute d'ordinaire ?).
D'autres pistes narratives s'étirent au-delà du raisonnable, comme c'est la cas avec les filles d'Horatio et Ursula (l'idée était intéressante mais le scénariste semble être embarrassé à présent, ne pas savoir quoi en faire). Vers la fin, la réapparition des filles Loomis et leur projet de vengeance ranime un peu l'intérêt, mais Baron n'est visiblement pas pressé (elles en sont encore à se demander comment elles vont pouvoir agir contre un être aussi puissant que Nexus).
Il reste cependant de très belles séquences, progressant à la marge de la série, mais peut-être amenées à la nourrir ultérieurement : la capsule qui permet à Horatio (avec Dave ou Sundra) de voyager dans le temps et l'espace, l'histoire de la femme prêtre, permettent à Nexus d'être écrit comme un explorateur ou un justicier plus que comme un bourreau maudit, le personnage y gagne en sensibilité.

La série possède également un lot de seconds rôles sympathiques qui rendent la série plus légère tout en lui conservant une ambivalence séduisante. Ylum n'est pas qu'un refuge pour d'anciennes victimes de régimes oppresseurs, c'est aussi une résidence grouillante de monde, où des voyous tentent d'imposer leur loi par la force, où les autorités sont souvent dépassées (avec des fonctionnaires trop négligeants) : en bref, il n'y a pas assez de place pour tous, et finalement la notion d'abri y est toute relative. En filigrane, Mike Baron suggère que, même avec les meilleures intentions, on ne peut accueillir toute la misère du monde, et que si, hier on était persécuté, on peut devenir persécuteur dans un endroit administré avec laisser-aller.
Ce qui est toutefois dommage, c'est que Baron, toujours limité par le dénouement d'histoires précédentes et d'espace disponible pour le faire, ne peut qu'écrire succinctement des seconds rôles comme Dave, Sundra, Tyrone, des personnages pourtant intéressants, pris dans des intrigues originales, aux relations prometteuses, mais condamnés à de la figuration.

C'est un comble mais Nexus est en vérité victime, comme série, de sa (trop grande) richesse en termes de personnages, de situations et de récits. Il faut s'accrocher, être patient, car néanmoins le voyage vaut le détour, mais cette quinzaine d'épisodes est une transition quasi-obligée : c'est un peu long, il y a des épisodes dispensables, mais le suite devrait être plus digeste.

Et puis, parfois, au cours d'un chapitre, Mike Baron nous rappelle pourquoi Nexus est si épatant à lire, avec une concision diabolique : alors, un canevas se forme sous nos yeux, rassemblant plusieurs fils narratifs autour d'un thème précis.

Le 31ème épisode est à cet égard une grande réussite : Horatio règle son compte à dictateur (classique) mais le peuple qu'il croit avoir libéré sait que cela ne suffira pas et pour s'assurer que la situation va vraiment et durablement s'améliorer, réclame à Nexus de conduire une révolution. Il est alors coincé, pris au piège des évènements, dans l'obligation morale de s'impliquer dans un mouvement qui, sinon, risque de causer encore plus de dégâts et donc de rendre son action initiale nulle. Au lieu de broder autour d'affrontements spectaculaires, Baron choisit alors de montrer clairement les limites de la rébellion mais aussi celles de son héros : il ne suffit pas d'éliminer un tyran pour délivrer un peuple, il faut aussi l'accompagner. La politique du bourreau et du pourvoyeur d'asile que mène Horatio se heurte alors à une réalité qui le contraint à composer avec des lignes de force plus profondes que les cauchemars provoqués par le Merk. 
Par ailleurs, Baron parvient aussi à faire converger plusieurs composantes de sa saga : l'épisode 37 synthétise là encore la nécessité pour le héros de réfléchir à sa position sur une échelle plus vaste. Individu investi d'un pouvoir considérable, Nexus est au coeur des mouvements politiques internationaux et interplanétaires lorsqu'il s'agit de négocier l'énergie nécessaire aux besoins de toutes les civilisations. Il n'est plus alors seulement question d'un bourreau surpuissant intervenant ponctuellement mais d'une sorte d'arbitre galactique, un rôle plus trouble et inconfortable pour un personnage qui justement rechigne à jouer dans cette cour (déjà bien occupé par ses autres missions et une vie amoureuse et parentale compliquée). 

Dans ces cas-là, on comprend avec quelle minutie Baron a préparé son affaire, à quel point la construction dramatique de sa série est organique, et son ampleur considérable. Peu de bandes dessinées offre une telle ambition tout en se présentant comme un divertissement plaisant au premier degré.

Enfin, le scénariste sait aussi dépayser le lecteur en l'entraînant lors de 2 ou 3 épisodes d'affilée et complets dans une vadrouille insolite, presque comique mais aussi inventive, invitant toujours à la réflexion (comme la visite de la bibliothèque galactique dans l'épisode 34).
L'autre raison pour laquelle on peut être aussi plus tiède avec ce volume est que, bien qu'il soit sur la couverture fait seulement mention de Steve Rude comme artiste, il n'assure en fait que la moitié des épisodes. 7 épisodes, vous me direz que c'est déjà formidable, et effectivement, ça l'est : chaque page de Rude est toujours aussi exceptionnelle, le trait est d'une beauté à couper le souffle, les détails sont incroyables, les compositions de chaque image sont d'une invention remarquable, les personnages possèdent une classe folle, avec un encrage extraordinaire de John Nyberg. 7 épisodes qui suffisent à convaincre n'importe quel amateur de beau dessin à acquérir l'album.

La part de Steve Rude "the Dude" dans le plaisir à lire Nexus est essentielle, on ne peut le nier. Imaginer la série sans lui suffit à mesurer l'importance de sa contribution. Du coup, quand il n'est plus là, et même s'il est remplacé par des dessinateurs très valables, ce n'est plus la même chanson, même si John Nyberg reste présent pour encrer les fill-in.

Sur le papier, citer des intérimaires comme Mike Mignola (#28) est alléchant mais un peu trompeur car vous ne trouverez pas le dessinateur de Fahrd and the Grey Mouser ou Hellboy mais un débutant encore maladroit.
Rick Veitch (#29) a un style chargé mais beaucoup moins plaisant que celui de Rude.
Gérald Forton est lui aussi un artiste dont le dessin a pris un sérieux coup de vieux (#31).
Et Jackson "Butch" Guice était lui aussi très loin du niveau d'excellence qu'on lui connait aujourd'hui (#32).
Les deux seuls vraiment sortir leur épingle du jeu sont José-Luis Garcia Lopez, un habitué de DC Comics, aux finitions soignées, qui s'est même d'ailleurs amusé à glisser quelques personnages comme Grim Jack, Wonder Woman et Batman dans la figuration (Rude reprendra ce petit jeu à son tour en glissant par exemple le Space Ghost parmi les résidants d'Ylum, mais il faut bien examiner les cases pour les repérer).
Et puis il y a Paul Smith, que les fans de Uncanny X-Men (cru 1983, grande année) connaissent bien, et qui va devenir un invité régulier de la série ensuite : il signe les épisodes 37 et 38 (en se chargeant aussi de l'encrage), et son style simple, très élégant, soutient la comparaison avec celui de Rude sans le singer. C'est de toute façon un régal de lire ce dessinateur si rare.

Tous les épisodes (sauf les #29 et 36) sont complétés par des back-up de 6-8 pages consacrés à Clonezone (#26-27), toujours aussi navrant, puis à Judah Maccabee (#28-35, #37-39), un peu meilleures mais dispensables, écrites par Mike Baron puis Roger Salick et illustrés par des artistes moyens ou médiocres. es rééditions auraient gagnées à zapper ces suppléments, en les remplaçant à chaque fois, sur un volume entier par quelques épisodes supplémentaires de Nexus.

Je vais me répéter mais ce 3ème omnibus est un opus mineur depuis le début de la collection. Il ne faut pas ne pas le lire car il s'y passe des choses importantes pour la suite, et aussi parce que, malgré tout, les épisodes réalisés par Baron avec Rude ou Smith sont superbes (et puis aussi parce que ça ne coûte pas cher, en neuf, et encore moins en occasion).
C'est toute l'ironie de l'affaire : Nexus a, ici, les défauts de ses qualités - c'est une série tellement riche, atypique, feuilletonnesque qu'elle en pâtit quelquefois, et c'est si merveilleusement dessiné que lorsque son artiste prend un congé, les substituts souffrent de la comparaison.
Mais rien de tout ça n'est assez préjudiciable pour ne pas poursuivre la (re)découverte de cette saga culte. 

samedi 1 mars 2014

Critique 419 : NEXUS OMNIBUS VOLUME 2, de Mike Baron et Steve Rude


NEXUS Omnibus, Volume 2 rassemble les épisodes 12 à 25 de la série co-créée par Mike Baron (scénariste) et Steve Rude (dessinateur), publiés à l'origine en 1985-86 par First Comics, et réédités par Dark Horse en 2013.
Un tel volume est toujours compliqué à critiquer. Le mieux serait sans doute de laisser passer plusieurs semaines, voire des mois, pour le digérer et en tirer une analyse pertinente et consistante, à la mesure du contenu.
Pourtant il serait malvenu de se plaindre d'une telle édition car Dark Horse permet en republiant ces épisodes de découvrir une série magnifique, et par ailleurs inabordable financièrement dans sa version album "Archives" (deux fois moins de pages mais au minimum deux fois plus cher, y compris en occasion). Certains esprits chagrins râleront sur les dimensions plus réduites de ces Omnibus, qui ne rendent peut-être pas toujours justice au dessin minutieux de Steve Rude, mais pas besoin non plus de se munir d'une loupe pour apprécier ces pages.

Le premier volume nous présentait cet étonnant héros qu'est Nexus, bourreau cosmique résidant dans un futur lointain aux confins de l'univers, avec en arrière-plan une virulente critique du régime soviétique. Ses aventures étaient à la fois dépaysantes, excentriques, drôles, sombres. La galerie de personnages était également très originale, avec une collection de seconds rôles très bien campés. Mike Baron avait mis en place une fresque à la fois très distrayante, entraînante, et aussi profonde, ambiguë, une série qui était à la fois un hommage aux bandes dessinées de science-fiction des années 50 et une réflexion acérée sur les dérives morales et politiques de l'époque où NEXUS était publié, dans les années 80.

Il fallait transformer l'essai et ces 14 nouveaux chapitres y parviennent globalement. 
Horatio Hellpop, fils d'un haut gradé de l'empire galactique Sov, responsable d'un génocide, et qui a perdu sa mère dans des circonstances bizarres lors de la fuite de ses parents, est devenu l'exécuteur d'une force extra-terrestre très puissante qui lui confère des pouvoirs redoutables. Sa cible : des auteurs de massacres, en fuite ou ayant profité de leurs exactions pour conquérir le contrôle de leur Etat.
En contrepartie, Horatio/Nexus doit composer avec de terribles rêves qui lui indiquent ceux qu'il doit punir et le poids de ces exécutions, même si elles sont justifiées. Il doit aussi se méfier du pouvoir central du Web, le gouvernement issu de la Terre, qui aimerait le contrôler ou lui ravir ses capacités. Il tombera ainsi momentanément dans les griffes d'Ursula Imada, une ambassadrice-espionne, qui aura deux enfants de lui.
Il peut néanmoins compter sur des alliés : d'abord la population de la lune Ylum, son repaire où il recueille les réfugiés des régimes qu'il a fait chuter ; Judah Maccabee, un guerrier, et son père ; et surtout Sundra Peale, la femme qu'il aime, ex-agent d'Ursula.

Nexus est tellement harassé psychologiquement par sa tâche qu'il décide de subir une opération lui permettant de ne plus être harcelé par ses rêves. Il se laisse alors aller en compagnie douteuse. Les Sov comptent en profiter pour se débarrasser de lui et un de leurs tueurs s'infiltre au sein de la communauté d'Ylum pour le tuer, tandis que le Web veut expérimenter de nouvelles sources d'énergie pour alimenter les planètes de son système, sans être certain que la procédure soit sécurisée.
Horatio se reprend lorsque, au péril de sa vie, Sundra découvre la source de ses pouvoirs de Nexus (incarnée par le Merk, une créature tapie au coeur d'Ylum). Il peut alors entreprendre à la fois de protéger à nouveau son territoire mais aussi négocier avec son "créateur" le droit de mener sa profession sans être son jouet.
Le répit sera de courte durée car Ursula resurgit et Horatio découvre sa paternité, puis Steve Leberq, le fils de Sutta (tué par Nexus dans le volume 1), un pirate allié aux Sovs, le défie. Enfin, l'exécution du général Loomis laisse trois orphelines déterminées à se venger du bourreau d'Ylum...
Comme je le disais en ouverture, dresser une critique complète d'un tel foisonnement d'intrigues, de personnages, n'est pas chose aisée, surtout à chaud. On ne peut qu'en parler de manière partielle et partiale en évoquant les moments forts ou plus faibles ressentis pendant la lecture.
La lecture justement de ces 14 épisodes est d'une grande facilité et procure un vrai plaisir. Il n'y a pas de quoi être impressionné devant ces 400 et quelques pages qui sont faciles d'accès (même s'il est plus prudent de s'être d'abord plongé dans le premier Omnibus), très efficaces, riches en action, en situations variées et accrocheuses, avec des développements très ingénieux.
Mike Baron conduit son récit avec soin et ingéniosité, il ne se contente pas de livrer un simple space opera avec des batailles spectaculaires, des ennemis hauts en couleurs, dans des décors exotiques. Il invite le lecteur à s'interroger sur la condition atypique de son héros au moment où lui-même est en pleine crise existentielle. A partir de là, il ose la comédie, avec une satire de la fin de la vie d'Elvis Presley lorsque Horatio devient oisif, obèse et toxicomane. Puis, rappelé à l'ordre par Alpha et Beth, ses deux amis imaginaires (qui sont en réalité les messagers du Merk), il se ressaisit et on assiste au retour de Nexus, prêt à en découdre. Là encore le scénariste s'amuse avec nous qui savons qu'un traître est tout proche du héros, et il laisse planer le doute jusqu'au bout sur le fait qu'Horatio va le démasquer.

Baron ne néglige pas non plus les personnages secondaires à qui il donne du temps et de l'espace, comme dans le cas de Sundra Peale (sur le passé de laquelle on en apprend plus, et qui tient un rôle crucial dans l'information de Nexus par rapport à la source de son pouvoir) ou Judah Maccabee (qui a droit à un épisode entier, dans lequel toute la force comique et l'attitude philosophe du personnage sont mises en valeur). Ces autres protagonistes, contrairement à beaucoup de séries, ne sont pas dépendants du héros, ils le complètent, l'assistent, mais ont aussi leur vie propre, leurs propres problèmes à régler, ils peuvent très bien ne pas apparaître pendant plusieurs épisodes d'affilée, tout en sachant qu'ils sont à l'oeuvre ailleurs, peut-être en prévision d'autres aventures auxquelles sera mêlé Nexus.
A travers eux, Baron souligne aussi que l'environnement d'Horatio est une composante à part entière de ses actions, qu'il doit en subir les conséquences comme lorsque Tyrone, le président d'Ylum, s'emploie à bâtir une démocratie, à régler le problème des réfugiés ou de diriger la défense de ce territoire quand il est la cible des Sovs (et que Nexus, privé temporairement de ses pouvoirs, doit s'absenter pour satisfaire aux exigences du Merk afin de les récupérer).

Esthétiquement, NEXUS est aussi une magnifique réussite car elle dispose d'un exceptionnel artiste avec Steve Rude. A cette époque, le dessinateur étaient très influencé par le classicisme d'Andrew Loomis (dont le nom inspira celui du général et de ses filles qui apparaissent dans les derniers épisodes de ce volume) et de Russ Manning (dont la série Magnus Robot Fighter est LA référence de la série).
La beauté sans âge de ses personnages, qui échappent à tous les stéréotypes (des hommes athlétiques sans être sculpturaux, des femmes élégantes sans être racoleuses, des aliens aux morphologies variées mais référentielles), et le soin insensé apporté à la représentation des décors (intérieurs comme extérieurs), des objets, des vêtements, des véhicules, sont impressionnants. C'est une des rares fois où le talent du "Dude" est pleinement exploité sans faire de l'ombre au script.

Steve Rude découpe ses pages avec inventivité, ses compositions sont parfois savantes (avec l'usage de plongées/contre-plongées audacieuses, des ombres et lumières tour à tour franches et suggestives, des enchaînements séquentiels d'une fluidité sophistiquée), mais toujours au service d'une grande lisibilité et avec le souci de stimuler le lecteur, d'enrichir le scénario. Il est aussi aidé par la colorisation de plus en plus élaborée de Les Dorscheid, qui fait le choix de teintes pastels pour favoriser justement l'harmonie de planches.

Ce mélange de raffinement et de méticulosité font de NEXUS un titre visuellement au-dessus du lot, même près de trente ans après. On n'a jamais ce sentiment de bande dessinée old-school, surannée : c'est riche sans être lourd, copieux sans être indigeste.

Le bémol qu'on pourra exprimer envers ce volume 2, c'est que l'effet de surprise a disparu, et que le déroulement des épisodes est parfois plus inégal, les moments forts sont intenses, ceux plus calmes sont aussi plus creux. Sans parler des back-up issues qui accompagnent chaque chapitre : quand il s'agit de revenir sur le passé de Sundra Peale, passe encore (grâce aux dessins d'Eric Shanower, l'encreur de Rude, avant qu'il ne cède la place à John Nyberg, aussi excellent), mais j'avoue qu'ensuite j'ai zappé rapidement les aventures de Clonezone, le comique à tête de crocodile. Il y a aussi le faux pas de l'épisode dessiné par Keith Giffen, qui intervient au beau milieu d'une saga, et qui n'est ni beau ni intéressant.
Mais ces menues réserves ne doivent pas diminuer le sentiment très positif produit par l'ensemble de cette collection. Vivement donc le volume 3 !

dimanche 21 avril 2013

Critique 391 : NEXUS OMNIBUS VOLUME 1, de Mike Baron et Steve Rude


Nexus Omnibus Volume 1 rassemble les épisodes 1 à 3 (en noir et blanc) de la série Nexus, publiés par Capital Comics, et épisodes 1 à 11 (en couleurs), publiés par First Comics. 
Ces épisodes ont été édités entre 1981 et 1985, et ont été écrits par Mike Baron et dessinés par Steve Rude (avec Eric Shanower comme encreur à partir du #8).
*
En 2481, sur la Lune Ylum (une des lunes de la planète Marlis), Horatio Hellpop alias Nexus est immergé dans un grand réservoir aux parois transparentes. Quand il en sort, il a une mission : abattre le responsable d'un génocide, qui se trouve sur la planète Konstatinow. Mais qui est Nexus ? Et pourquoi fait-il cela ?
Le père d'Horatio était un officier qui, en quittant sa planète natale en pleine insurrection contre so régime dictatorial, l'a détruite. Ayant trouvé refuge sur Ylum avec sa femme, il y élève son fils. Son épouse se perd dans les couloirs labyrinthiques du repaire où ils ont élu domicile, et peu après Horatio est sujet à de violentes migraines. Pour le soigner, son père l'immerge dans le "tank", ce fameux réservoir.
Le jeune garçon grandit et finit par découvrir la faute atroce commise par son père. Il va le tuer et endosser le nom, le costume et la fonction de Nexus, pour exécuter tous les autres responsables de crimes de guerres dans l'espace.
Sa réputation grandit rapidement, mais ce n'est pas qu'un tueur : il offre l'asile aux victimes des bourreaux qu'il traque, secondé par Dave et Tyrone (lequel n'aura de cesse d'instaurer sur Ylum une république digne de ce nom). 
Le phénomène prend une telle ampleur que Sundra Peale, une journaliste, se rend sur place pour dresser un portrait de Nexus. Elle receuille les témoignages des résidents. Son arrivée précède celle d'autres créatures comme Judah Maccabee, le fils de Dave, un autre exécuteur, ancien gladiateur ; Ursula X.X. Imada, diplomate-espionne de la Terre et ancienne partenaire de Sundra ; Clausius, un esclavagiste qui capture les "Têtes" pour utiliser leurs pouvoirs télékinésiques ; Jacques Bravo, son bras-droit, ancien lutteur et adversaire de Judah ; Badger, un aventurier excentrique ; ou encore Clonezone, un crocodile anthropomorphe qui se produit comme humoriste...
*



Fils d'un officier génocidaire, Horatio Hellpop va, en devenant
Nexus, s'employer à traquer et exécuter les meurtriers de masse.

En 1983, l'arrivée de Nexus au milieu des superhéros de Marvel et DC est un événement. Avec ce format omnibus, l'éditeur Dark Horse permet aux nouveaux lecteurs de commencer par le début pour un prix attractif.

Nexus porte-t-il le poids d'une malédiction pointée par son oncle ?


Comment résumer Nexus ?
On pourrait d'abord dire qu'il s'agit des histoires de plusieurs personnages.
Il y a d'abord celle d'Horatio Hellpop, fils unique d'un officier génocidaire, né sur Ylum, et qui va devenir Nexus, le bourreau des criminels de masses dans l'univers. Tourmenté par des cauchemars lui désignant ses proies, il s'acquitte de sa mission non sans chercher à se délivrer de ce qu'il considère comme une malédiction, une charge pesante pour un homme. Il trouve un certain réconfort lorsqu'il rencontre et admet ses sentiments pour Sundra Peale. C'est exécuteur, certes, mais aussi celui qui offre un refuge, un asile ("asylum" = "As-Ylum"), aux victimes de ceux qu'il tue, sans pourtant avoir l'ambition d'être leur chef.
C'est aussi l'histoire de Judah Maccabbee, l'auto-proclamé "Hammer of God" ("marteau de Dieu"), créature simiesque, ancien gladiateur, bon vivant, aventurier, ami indéfectible, natif de la planète Thune.
C'est aussi l'histoire de Dave, le père de Judah, qui croyait avoir perdu son fils, et le bras-droit de Nexus, conseiller sage qui veille à ce que la communauté d'Ylum vive en harmonie. C'est le compas moral de la série. Sa situation et celle de son rejeton apparaissent comme le reflet positif de ce qui s'est passé entre Horatio et son géniteur.
C'est l'histoire de Sundra Peale, l'amante d'Horatio, une belle jeune femme au passé chargé (elle a fui sa famille pour s'engager dans l'armée puis, se faisant passer pour une reporter, a infiltré Ylum avant d'abandonner sa mission). Elle découvre à la fois l'amour avec Nexus mais aura aussi une liaison avec la féline Jil De Smoot.
C'est l'histoire d'Ursula X.X. Imada, sulfureuse et séduisante espionne, chargée de découvrir le secret du pouvoir de Nexus, d'arrêter la traîtresse Sundra, et qui, abusant d'Horatio, aura deux fils de lui, possédant apparemment ses capacités.
Et c'est encore l'histoire de Tyrone, réfugié sur Ylum dont il devient le premier président en profitant d'une absence de Nexus ; de Clonezone "the Hilariator" dont l'humour lui attire bien des problèmes... Et d'Ylum ell-même, ce satellite mystérieux, berceau d'une énergie incroyable, refuge d'une population croissante et bigarrée, théâtre de ces aventures.

Mais, peut-être plus que tout cela, c'est l'histoire de Mike Baron et de Steve Rude, deux jeunes auteurs qui en 1981 ont imaginé ces personnages, ces récits, en marge des grands éditeurs, des modes, rendant à la fois hommage à la science-fiction des années 50, aux comics du golden et silver age, explorant une réalité qu'ils avaient entièrement façonnée, réinventant les classiques avec l'audace des débutants. Ils ignoraient alors qu'ils créaient une icône de la bande dessinée américaine indépendante, dont ils produiraient plus de 100 épisodes pendant plus de trente ans. Mais les 14 premiers chapitres réunis dans cet ouvrage ont la valeur de témoignage et la qualité d'un grand comic-book, intelligent, divertissant, brillamment écrit et superbement dessiné.

Nexus, c'est d'abord un look, un design, qui nous ramènent à Flash Gordon d'Alex Raymond ou Magnus robot fighter de Russ Manning, des productions dont la naïveté et l'esthétisme sont rehaussées ici par un propos philosophico-politique plus subtil (à charge contre les dictatures mais aussi réflexions sur le châtiment à appliquer aux criminels de guerre et traitement des victimes).
Le costume de Nexus, près du corps, aux lignes épurées, peut faire croire à un énième récit super-héroïque dans l'espace, mais la vérité est plus trouble. Au-delà des voyages cosmiques, des excentricités narratives, des aliens, la production de Baron et Rude nous parle aussi bien des génocides, de la justice personnelle, de la punition divine, du négoce politique, de l'esclavagisme, de la sexualité plurielle, des envies corruptrices.
C'est cette profondeur qui fait la différence et élève ce comic-book au delà du simple divertissement, mais si sur cette partie-là aussi, c'est une réussite exemplaire, dont la lecture n'ennuie jamais, ponctuée par de l'humour, du romantisme et le sens de l'épique.
Les "Têtes pensantes", vouées à être des seconds rôles 
importants de la série.

Ces premiers épisodes se concentrent sur la situation d'Horatio Hellpop, ses préoccupations morales, ses devoirs sociaux, ses missions et l'interaction avec les personnages qui enrichissent la galerie de ses aventures. On découvre son enfance, ses tourments, l'ironie du sort qui fait de lui un tueur de tueurs de masses après avoir été le fils du responsable d'un génocide, l'amour qu'il découvre avec Sundra Peale, l'amitié avec Dave et Judah, etc. Mike Baron prend son temps mais chaque protagoniste est originalement présenté, richement développé, les rebondissements sont nombreux, le rythme alerte. Parfois même, une touche de poésie, une émotion troublante et poignante, surgissent au moment où on s'y attend le moins (comme lorsque Nexus laisse une de ses cibles, vieille femme résignée et lasse, se suicider plutôt que de la tuer). 
 Des combats aux mises en scène élaborées.

Cette narration au long cours, Baron l'emploie aussi pour souligner l'ambiguïté de son héros, l'impact de ses actions : il n'hésite pas à exécuter en public, à rompre toute relation avec la Terre (et le gouvernement galactique) pour sauver Sundra. Nexus est conscient de ce qu'il fait et en même temps ce chasseur est aussi une proie lui-même, obligé de se baigner régulièrement dans le "tank" pour apaiser les crises précédant une mission. On se pose alors la question de savoir si Horatio agit vraiment librement ou contraint par une force supérieure, s'il n'exécute pas pour lui-même survivre, s'il ne tue pas pour racheter la faute originelle de son père. Parfois aussi, il va abattre un criminel qui s'est retiré depuis longtemps, il est le juge et le bourreau : quelle est la justification morale de son acte alors ? Personnage passionnant parce que dérangeant et poignant, Nexus possède une dimension quasi-tragique.
Pourtant, alors que dans un premier temps, Baron s'attache à le décrire comme un héros ombrageux, solitaire, déterminé, doté de moyens matériels considérables (sur lesquels on n'a aucune explication), il devient plus nuancé ensuite en le représentant comme un être en proie au doute, souffrant de sa condition, et accueillant des réfugiés dans son antre, jusqu'à ce que l'un d'eux devienne président d'Ylum et ne le relègue (presque) au second plan dans la hiérarchie de ce monde !
 Nexus et le peuple d'Ylum : un asile de réfugiés rescapés 
où le héros n'est finalement plus chez lui.

En faisant de Nexus quasiment un invité dans sa propre maison, la série gagne en saveur et le personnage en humanité. Baron aborde légèrement la notion politique : Ylum est presque une démocratie et Horatio semble être plutôt de gauche, mais en même temps le régime que servait son père est clairement inspiré par la dictature communiste de Staline et la fonction de Nexus (avec la peine de mort à la fin) contrastent avec ces aspects libertaires.
Plus malin, Baron détourne de plus en plus, au fil de la progression de la série, les codes des comics super-héroïques, leurs clichés, comme les combats qui se règlent de manière inattendue avec une discussion philosophique ou un concours de rimes.

 Horatio Hellpop/Nexus et Sundra Peale...
 Sundra et Jil De Smoot...
Sundra et Ursula X.X. Imada :
les couples-phares de la série.

La question de la sexualité est aussi clairement traitée : Horatio est encore puceau quand il rencontre Sundra, Sundra est apparemment bisexuelle (sa relation avec Ursula le laisse penser, mais surtout elle aura une aventure sans équivoque avec Jil). Parfois, Baron est un peu moins léger quand il se sert, par exemple, de Judah Maccabee pour singer (c'est le cas de le dire) l'imagerie gay des films de gladiateurs, avec une virilité trompeuse. Mais, enfin, tout cela procède aussi d'une façon d'écrire assez osée pour ce genre de comics.
*
Pour servir et sublimer ce feuilleton atypique, la série bénéficie également d'un dessinateur exceptionnel en la personne de Steve Rude.
Dès les premiers épisodes, un peu maladroits mais aux illustrations déjà prometteuses et d'un niveau étonnant, jusqu'au passage à la couleur et l'arrivée en renfort de son premier encreur (Eric Shanower, qui fera ensuite carrière comme scénariste et dessinateur), on note un prodigieux sens de la composition, un goût assuré pour des lignes claires, riches en détails, avec des décors minutieux, et un constant souci de lisibilité.
A l'époque, Rude a deux influences majeures, Andrew Loomis (dont le nom inspirera des personnages de la série par la suite) et Russ Manning (Magnus robot fighter) : ces parangons du dessin classique, élégant,  forgent à l'évidence l'esthétique rétro, en provenance des années 50, de la série.  Le résultat est magnifique, s'améliorant d'épisode en épisode, démontrant une exigence rare.

La colorisation de Les Dorscheid utilise une palette volontairement douce, des teintes pastels, quelquefois rehaussées par des parties plus vives en contrastes. Cela produit un climat lumineux, une ambiance solaire, en accord avec la sympathie que suscitent les personnages ou la dramatisation ponctuelle de certaines séquences.
La poésie surgit dans les moments les plus inattendus.

Steve Rude fait déjà preuve de son grand talent pour la chorégraphie des combats, sans en rajouter : le choix de ses cadres, l'efficacité de ses découpages, la maniaquerie avec laquelle il représente les ombres portées, joue sur la profondeur de champ, tout cela suffit pour hisser chaque scène au-delà de qu'on attend d'une production comme celle-ci (même si la contrepartie de tous ces efforts est que Rude ne livrera pas forcément tous ses épisodes régulièrement - compensant toutefois, parfois, par des chapitres doubles, de 40 pages).
Comme le disait Alex Toth, une autre de ses idoles, Rude est à la fois un chef décorateur imaginatif, un costumier inspiré : c'est un designer impressionnant, qui, chose rare, n'a jamais faiblit depuis ses débuts prometteurs. 
Le lecteur devient vite "addict" à ces atmosphères, cette galerie de créatures, ces péripéties, et c'est autant grâce à l'ingéniosité de Baron qu'à la virtuosité de Rude.

Judah Maccabee entraînera aussi Nexus
dans une délirante aventure où ils rencontreront
Badger.
*
Mike Baron et Steve Rude posent les bases d'une série de science-fiction à tendance space-opéra qui aborde la question de la peine capitale de manière originale, avec un ton mariant bonne humeur et réflexions sur la nécessité d'un gouvernement, d'une justice, de l'importance de la philosophie, sur un mode discussion de discussion, plus que de quête de sens. 
Les épisodes suivants (12 à 25) sont réédités dans Nexus Omnibus Volume 2.Vivement !