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mardi 18 octobre 2022

TEEN SPIRIT, de Max Minghella


Teen Spirit est le premier film de Max Minghella, le fils du regretté Anthony Minghella (Le Patient Anglais). Le sujet est original (montrer les coulisses des télé-crochets et l'ascension d'une candidate), mais loin d'être abouti. Néanmoins, le long métrage est prometteur et bénéficie de l'interprétation une nouvelle fois fabuleuse de Elle Fanning.


Violet, une adolescente de 17 ans, d'origine polonaise, vit seule avec sa mère sur l'île de Wight, dans des conditions difficiles. Elle rêve de partir pour devenir une pop-star et se produit parfois dans un bar. C'est là qu'elle fait la connaissance de Vlad, un ancien chanteur d'opéra déchu à cause de son alcoolisme. Violet remarque le le télé-crochet anglais, Teen Spirit, organise des auditions dans la région et elle s'y présente. Retenue, elle doit se rendre à la prochaine étape avec un adulte, mais comme elle sait que sa mère refusera, elle demande à Vlad de la chaperonner. Il accepte s'il devient son manager à des condtions très favorables pour lui. Après s'être entraînée, Violet décroche son billet pour aller se produire à l'émission à Londres.
  

Vlad se présente à Maria, la mère de Violet, qui renégocie ce que sa fille lui devra s'il elle remporte le concours. Avant de partir pour Londres, Violet répéte avec Luke, un ami du lycée, et son groupe, puis ils s'envolent tous ensemble pour la capitale anglaise. A peine arrivés et logés à l'hôtel, Violet est abordée par Jules qui veut la signer sur son label. Mais Vlad exige und élai pour étudier le contrat qu'elle propose et il comprend, en le détaillant, qu'il sera écarté de l'entourage professionnel de Violet. Invitée à une fête dans un night-club avec son groupe, Violet boit trop et Keyan, le gagnant de la précédente édition de Teen Spirit, tente d'abuser d'elle. Vlad surgit et corrige le jeune homme et embarque Violet qui s'mporte contre lui, le congédie et lui dit qu'elle va accepter l'offre de Jules.


Le lendemain, Violet se réveille avec la gueule de bois et elle s'aperçoit qu'elle a perdu le collier avec un crucifix que sa mère lui avait offert pour lui porter chance. Vlad, après avoir passé la nuit dehors à se soûler, rentre à l'hôtel et aperçoit Violet en compagnie de Jules, croyant que la jeune fille a mis sa menace à exécution en signant avec elle. En vérité, Jules a retrouvé le collier de la jeune femme et précise qu'elle doit signer sur son label avant la finale de Teen Spirit. Le soir arrive et l'émission commence. Violet a le trac et se réfugie dans sa loge pendant que les autres dandidats passent sur scène.


Vlad réapparaît et ils s'excusent l'un auprès de l'autre. Violet le rassure en expliquant avoir refusé la proposition de Jules. C'est à son tour d'entrer en scène. Avec le groupe de Luke, elle livre une performance exceptionnelle, le public l'ovationne, puis on l'entraîne en salle de presse tout de suite après que Vlad l'ait félicitée. Elle rentre chez elle avec le trophée de la gagnante avant d'entamer l'enregistremetn de son premier album et une tournée promotionnelle.

Je l'avoue, je ne me serai pas intéressé à ce film si Elle Fanning n'avait pas été à son affiche. Pour moi, elle est une actrice phénoménale, peut-être le plus douée et la plus charismatique de sa génération, même si elle semble actuellement privilégié des productions pour le petit écran (avec la série The Great dans laquelle elle incarne Catherine II de Russie, ou la mini-série The Girl from Plainville inspirée d'un fait divers, son premier rôle de méchante).

Mais je ne doute pas qu'elle reviendra bientôt au cinéma et qu'elle connaîtra une deuxième partie de carrière aussi étincelante que la première (quand elle a tourné avec Sofia Coppola, Woody Allen, Francis Ford Coppola, Nicolas Windong Refn...). A 24 ans, elle a tout la vie devant elle mais elle est également à un tournant délicat où elle doit sortir des rôles d'adolescente auquels son physique juvénile peut la cantonner pour accéder à des rôles plus mûrs.

Teen Spirit est à cet égard intéressant car même si le personnage de Violet qu'elle joue n'est âgé que de 17 ans, elle ment d'abord sur son âge en prétendant en avoir 21 pour dissuader Les éventuelles avances de Vlad. Puis ensuite, confrontée aux tentations du star-system, elle lutte entre des envies de jeune fille subjuguée et une détermination de jeune femme prête à conquérir le monde.

Le rôle est très riche et l'interprétation de Fanning est superbe. Elle ne joue pas de son sourire désarmant et lumineux, Violet est taciturne, méfiante, mais lorsqu'elle chante, elle est agie par la musique, donnant tout ce qu'elle a, sans réserve. On a même l'impression dans ces scènes que l'actrice elle-même se lâche comme jamais puisque c'est bien elle qui chante, et elle a une voix impressionnante. 

Pour une premier film, Teen Spirit investit un sujet et un milieu original et si vous avez déjà suivi, au moins, une fois, un télé-crochet (The Voice, Nouvelle Star, Star Academy...), il est intéressant de découvrir les coulisses. Mais Max Minghella, dont c'est le premier opus, et qui est aussi l'auteur du script, échoue un peu à exploiter un pareil scénario.

Dans le premeir tiers, il s'attarde sur la situation sociale de Violet, qui vit seule avec sa mère, d'origine polonaise et exilée sur l'île de Wight. Elles vivent dans la précarité, de petits boulots, et la religion occupe une place importante, au point que la mère ne comprend pas pourquoi chanter dans la chorale de l'église ne suffit pas à sa fille. Violet se produit dans un bar peu reluisant devant un public endormi d'ivrognes. Jusqu'à ce qu'elle remarque une affiche annonçant des sélections pour un télé-crochet.

Son duo avec un ancien chanteur d'opéra déchu qui veut être son manager, plus pour l'argent que ça pourrait lui rapporter que par réelle conviction que la jeune fille puisse gagner, aboutit pourtant à une forme de miracle puisque, même inexpérimentée, Violet passe les étapes de qualifications avec succès. Vlad se rend progressivement compte de son potentiel et va s'employer à tailler de diamant brut en l'entraînant. Pourtant elle échouera en finale régionale face à une fille plus aguerrie... Avant d'être repêchée suite à une fraude de la gagnante.

Sur ce, Minghella introduit des seconds rôles qu'il aura grand mal à faire exister. Il suggère que Luke, un jeune guitariste et leader d'un groupe de rock avec lequel répéte Violet, est amoureux de cette dernière, mais ensuite le cinéaste ne développe pas cette partie de l'histoire, peut-être par peur du cliché qu'elle contient. Les autres membres de cette bande sont réduits à des figurants sans consistance.

Lorsque le récit se déplace à Londres, plutôt là aussi que de détailler les coulisses du télé-crochet, dont on sait que ce sont des émissions exploitant sans vergogne des post-ados pour en faire des idoles éphémères, Minghella réduit la compétition à des saynètes frustrantes. Il introduit la patronne d'un label discographique qui a repéré Violet et veut la signer avant la finale : le personnage est trop caricatural pour être suffisant, et Rebecca Hall, actrice médiocre (dont le seul fait de gloire aura été de tourner avec Woody Allenn pour ensuite crier avec la meute sur le fait qu'il aurait abusé d'une de ses filles adoptives, alors que la justice l'a toujours innocenté), a du mal à être aussi prédatrice que son personnage l'exige.

Le final nous gratifie d'une performance live de Elle Fanning, qui donne envie de se procurer la bande originale du film ou, mieux encore, qu'elle enregistre un album car elle est vraiment épatante. Elle se déchaîne comme jamais, offrant à voir une autre facette de son jeu, plus exubérant, fièvreux surtout. Hélas ! Minghella survole le vrai dénouement, préférant glisser dans le générique de fin des scènes additionnelles dévoilant l'ascension de Violet après sa victoire.

Il reste que le jeune réalisateur filme avec amour celle qui, à l'époque (en 2018) fut sa compagne. Mais l'amour semble malheureusement lui avoir fait oublier des pans entiers de son histoire, on se retrouve, c'est un comble, avec un film trop court, trop elliptique, alors que le sujet méritait mieux. Reste donc Elle Fanning, dont le vrai défi dans l'avenir sera surtout, certainement, de trouver des cinéastes à sa hauteur.

lundi 10 octobre 2022

TOUS NOS JOURS PARFAITS, de Brett Haley (Netflix)


C'est un vrai cycle "teen drama" que j'ai entamé, je m'en rends compte. Tous nos jours parfaits appartient encore à cette catégorie et ce long métrage produit par Netflix et mis en ligne en Février 2020 dépasse son titre optimiste pour se convertir en une romance poignante entre deux ados confrontés à des événements éprouvants. Le tout illuminé par Elle Fanning.


Theodore Finch et Violet Markey sont deux adolescents dans une petite ville de l'Indiana. Elle vient de perdre sa soeur aînée dans un accident de la route auquel, elle, a survécu. Lui est surnommé le "conglé" par ses camarades en raison de ses accès de violence. Ils se rencontrent un matin où Violet s'apprête à se jeter du haut du pont où s'est écrasée la voiture de sa soeur.


Finch s'impose à Violet pour être son binôme pour un devoir donné par leur prof de géographie : ils doivent visiter des lieux insolites de la région pour rédiger un exposé sur celui qui les aura le plus inspirés. Au début, ils se déplacent en vélo car Violet refuse de monter à nouveau dans une voiture, jusqu'à ce Finch la convainque de le suivre sur un site situé à 250 km de chez eux.


Violet et Finch passent la journée sur des montagnes russes installées ssur le terrain d'un particulier. La jeune fille se détend, sensible aux efforts de son partenaire pour lui redonner goût à la vie sans la considérer avec pitié. Sur la route du retour, il arrête sa voiture, en descend, ouvre la portière de Violet, détache sa ceinture de sécurité et la fait descendre à son tour. Ils s'embrassent.Mais Violet remarque ensuite que Finch est introuvable et injoignable les jours suivants. Elle en parle avec le meilleur ami du garçon, Charlie, qui lui explique que cela arrive souvent et qu'il faut l'accepter.


Lorsque Finch resurgit, il emmène Violet au lac de Blue Hole dont on raconte que le fond conduirait à l'autre bout de la Terre. Elle voit les cicatrices sur le corps du garçon et il confie à demi-mots avoir été blessé par son père quand il était enfant. Désormais, il vit avec sa soeur aînée, Kate, serveuse dans un bar. Après avoir été une nouvelle fois moqué par un élève, Finch le frappe. Pour ne pas être exclu, il doit participer à un groupe de parole mais il a du mal à mettre des mots sur ses maux. Il entraîne Violet dans un wagon désaffecté qui lui sert de refuge et où ils font l'amour. Le lendemain matin, les parents de la jeune fille, morts d'inquiétude, congédie Finch.
 

Finch disparaît à nouveau. Violet raconte à son père comment ils se sont rencontrés et il lui suggère de le chercher partout où ils se sont baladés pour leur devoir. Elle se rend au lac de Blue Hole où elle trouve les vêtements de Finch et comprend qu'il s'est suicidé en se noyant. Après ses funérailles, elle présente leur exposé comme un hommage au garçon qui a su lui montrer les meilleurs aspects de la vie.

L'affiche montrant ce couple d'ados souriant et s'aimant, unis dans un geste tendre, sur le point de s'embrasser, et le titre (All the Bright Places, soit Tous ces Endroits Lumineux, mais la vf est très bien aussi) entraînent le spectateur curieux sur des fausses pistes. Il ne s'agit pas d'une bluette, mais bien d'un film dramatique, sensible et triste.

Adapté du roman de Liz Hannah, le scénario écrit par Jennifer Niven se distingue par la délicatesse avec laquelle elle explore la situation de deux adolescents aux prises avec un profond mal-être. D'un côté, nous avons Violet, jolie jeune fille blonde, qui a survécu à un accident de la route, fatal à sa soeur aînée, et qui compose mal avec la culpabilité. De l'autre, on a Finch, un garçon moqué par les autres élèves, qui consulte le conseiller psychologique du lycée depuis qu'il a frappé un de ses camarades, mais qui en vérité refuse toute aide.

Pourtant, après avoir sauvé Violet sur le point de suicider, il se met en tête de la réconcilier avec la vie en lui prouvant qu'elle mérite d'être vécue, malgré tous les coups durs qu'on peut subir et dont on pense ne jamais se relever. Impulsif, insistant, fébrile, Finch colle sur le plafond de sa chambre, sous le toit de la maison où il habite avec sa soeur, des post-it sur lesquels il écrit des phrases courtes, parfois des citations : son moyen à lui de canaliser son énergie, de rester concentré, de ne pas oublier ce qui a illuminé ses journées.

On apprendra plus tard quelles douleurs dissimule ce garçon au sourire trop franc mais qui, parfois, a le regard perdu dans le vide, ou qui disparaît sans donner signe de vie pendant plusieurs jours. Son meilleur ami explique à Violet que c'est fréquent mais qu'il faut le respecter, qu'il ne veut pas causer du souci mais simplement faire le point, loin de tous.

A l'occasion d'un exposé, Violet suit Finch dans la région pour visiter des coins insolites. Autant de prétextes pour rester avec elle et la convaincre que tout ne s'est pas arrêté ce soir tragique où sa soeur est morte et où elle a survécu. Ces endroits ne doivent rien au hasard : cet arbre où sont pendues des paires de chaussures, ce monticule désigné comme le plus haut sommet de l'Indiana, et surtout ces montagnes russes, ce sont autant d'étapes pour s'émerveiller même face à des sites pas terribles. Le beau se cache même dans le laid, c'est à nous de le trouver, de ne pas s'arrêter à la première impression.

Et ça fonctionne : Violet retrouve le sourire, apprécie les efforts de son partenaire et lui rend son baiser quand il lui en donne un. Si l'histoire s'était arrêtée là, ce n'était qu'une romance adolescente fleur bleue quelconque. Jolie mais insignifiante. Mais ce n'est que la fin du premier acte.

Ensuite, le film révèle sa part sombre et dramatique, avec les éclipses de Finch, ses accès de colère, sa hantise mal formulée d'avoir hérité des gènes violents d'un père abusif, sa peur de ne pas être digne de Violet, son besoin de tout gâcher pour ne pas être regretté. Et alors c'est Violet qui devra rechercher, tenter de sauver Finch comme lui l'a sauvé ce matin alors qu'elle allait se jeter d'un pont. Sauf qu'elle n'y arrivera pas : Finch est trop cassé, trop endommagé, pour être sauvé.

La scène où Violet comprend qu'il s'est noyé est absolument bouleversante, et le cri qu'elle pousse alors nous brise le coeur. Tous nos jours parfaits n'est définitivement pas un teen drama de plus, et son dénouement nous serre la gorge. L'exposé que lira Violet se transforme en une élégie et un hommage pour ce garçon qu'elle a aimé, à qui elle s'est donnée, mais qui surtout lui a enseigné la beauté du monde, la valeur de la vie. La mort de Finch permet à Violet de dépasser le deuil de sa soeur et éprouve sa résilience, d'une façon terrible, mais aussi lumineuse.

Réalisé très sobrement, sans artifices (pas de voix off, pas de violons, en une centaine de minutes), le film de Brett Haley bénéficie aussi, surtout de deux comédiens en état de grâce. Justice Smith est une révélation et il incarne Finch avec une justesse renversante, sans jamais forcer le trait, sans jouer de son charme simple et naturel. Face à lui, on trouve celle qui esst sans doute l'actrice la plus douée de sa génération, Elle Fanning : elle a 22 ans quand elle tourne ce long métrage, qu'elle co-produit, et sa présence radieuse imprègne tout le récit. La subtilité de son jeu, son élégance innée, transcende son rôle.

Beau et cruel aussi, comme un conte, Tous nos jours parfaits est un récit initiatique très émouvant, jamais tire-larmes ni putassier, magnifié par ses interprètes. Une pépite.

mardi 9 novembre 2021

LIVE BY NIGHT, de Ben Affleck


Après Shutter Island, dont j'ai parlé récemment pour l'adaptation qu'en a tirée Martin Scorsese, je poursuis ma découverte des oeuvres de Dennis Lehane au cinéma avec Live By Night, réalisé par Ben Affleck. L'acteur-metteur en scène, quatre ans après le sacre de Argo, n'a pas manqué d'ambition, mais cela n'a pas suffi à convaincre le public d'aller voir son long métrage. Une injustice.


1926. Boston. Fils d'un capitaine de la police et vétéran de la première guerre mondiale, Joe Coughlin revient d'Europe, résolu à ne plus suivre les ordres de personne, dégoûté par le traitement de ses frères d'armes par les officiers militaires. Il s'engage dans une vie criminelle aux côtés d'Emma Gould, une intriguante, qui est aussi la maîtresse du parrain Albert White. Son rival est Maso Pescatore qui menace Joe de révéler à White qu'il est cocu si Joe ne le tue pas avant. Mais Coughlin refuse et White n'a pas le temps de l'éliminer et le livre à la police. Joe écope d'une peine de trois ans de prison et apprend que Emma est morte noyée.  Son père décéde quelques mois avant sa libération.


A sa sortie de prison, Joe veut se venger de White et offre ses services à Pescatore qui lui confie ses affaires en Floride. Avec son ami Dion Bartello, Joe s'installe à Ybor City où il négocie avec les cubains la production et le commerce de l'alcool pour concurrencer White. Il soudoie le chef de la police, Figgis, pour étendre son empire et s'éprend de Graciella Corrales, qu'il épouse.


A la même période, Loretta, la fille de Figgis, part à Hollywood tenter sa chance dans le cinéma mais elle sombre dans la drogue et se prostitue pour payer ses dealers. Le beau-frère de Figgis, RD Pruitt, membre du Ku Klux Klan, attaque les établissements et les employés de Joe. Pour contraindre Figgis de le lui livrer, Joe lui montre des photos de la déchéance de Loretta et promet de la lui remettre. Pruitt liquidé, Joe tient parole puis livre une guerre-éclair contre le Klan, qui fuit la région.
 

La fin annoncée de la Prohibition inspire à Joe l'idée d'investir dans un casino. Mais un nouvel obstacle inattendu va se dresser sur sa route : Loretta, pour se racheter de ses péchés, est devenue une prédicatrice et milite pour l'interdiction des lieux de vice. Elle mobilise les foules et influence les notables. La banque refuse à Joe un emprunt qui fait capoter le projet du casino. Joe croise Loretta dans un café où elle lui avoue n'avoir réussi qu'à moitié sa mission car l'alcool continue de couler.


Le lendemain de cette discussion, Joe apprend dans le journal que Loretta a mis fin à ses jours. Figgis sombre dans une profonde dépression et ne répond plus aux appels de Joe. Celui-ci, prévenu par Dion, sait que Pescatore, mécontent de la tournure des événements, malgré l'argent qu'il a gagné en Floride, va venir réclamer des comptes. Joe garde malgré tout le soutien de ses hommes de main et du frère de Graciella, chez qui il voit une photo prise un mois auparavant sur laquelle figure Emma. Dion est chargé d'emmener Graciella à l'abri.
 

Pescatore donne rendez-vous à Joe dans un hôtel qu'il a entièrement privatisé pour l'occasion et révèle qu'il a embauché White, ruiné, pour reprendre ses affaires dans la région. Alors que White va le tuer, JOe lui montre la photo avec Emma. Pendant ce temps, les hommes de Joe, menés par Dion, investissent l'hôtel par les souterrains qui parcourent la ville, grâce auxquels on faisait passer l'alcool sans que la police s'en aperçoive. Le gang de Pescatore et White est décimé et Joe se venge enfin.


Mais au bout du compte, lassé par cette vie, il décide de se retirer et confie son business à Dion pour se consacrer à Graciella et des oeuvres de charité envers les réfugiés cubains. Ils ont un fils. Figgis tue Graciella avant d'être abattu par Joe qui élèvera seul son fils dont le rêve est de devenir policier comme son grand-père paternel dont il porte le prénom, Thomas.

Révélé en même temps que son ami Matt Damon dans le film Will Hunting (Gus Van Sant, 1997), Ben Affleck a connu une carrière beaucoup plus chaotique, entre problèmes liés à son alcoolisme, succès fracassants et bides monstrueux au box office, et des amours qui ont fait les choux gras de la presse people. Jusqu'à 2012 et Argo, qu'il met en scène et dans lequel il joue, et qui rafle trois Oscars. 

Lorsqu'il revient derrière et devant la caméra en 2017 pour Live by Night, adapté du roman de Dennis Lehane, Affleck obtient un budget conséquent pour cette fresque se déroulant entre les deux guerres mondiales, et qui relate l'ascension d'un gangster au temps de la Prohibition.

Le résultat a belle allure, mais la critique se montrera tiède et le public ne se déplacera pas pour vérifier sa qualité. Ce sera un échec cuisant, comme si à chaque fois qu'il avait atteint le sommet, Affleck était condamné à dégringoler. De ce point de vue, le parcours de son personnage, Joe Coughling lui ressemble de manière troublante.

Vétéran de la première guerre mondiale, il revient aux Etats-Unis dégoûté par le sacrifice de ses frères d'armes par des généraux indifférents à leur sort. Désormais, Joe refusera d'être aux ordres de quiconque. Pourtant, la réalité va vite lui apprendre qu'il faut conquérir sa liberté. Trahi par une femme et le rival du caïd qu'il sert, il passe par la case prison. Lorsqu'il en sort, il est obsédé par le désir de se venger et se lie à la mafia italienne. Pendant un temps, il devient un roi, retrouve l'amour, ruine l'homme qui a éliminé la femme qu'il aimait. Jusqu'à ce qu'un obstacle imprévu, inattendu, se dresse sur sa route et provoque la chute de son empire.

Du roman, foisonnant de Dennis Lehane, Ben Affleck, qui signe aussi le scénario, tire un récit vif et ample, contenu dans un film de 2h 10, ce qui est un tour de force. On ne s'ennuie pas en suivant cette histoire pleine de péripéties, au casting fourni, dans des décors somptueusement reconstitués. L'argent est sur l'écran, Affleck ne se moque pas du monde, son film a de la classe.

Mais peut-être a-t-il été jugé trop classique, trop académique, et en comparaison d'autres films de gangsters contemporains, manque-t-il d'audace. Ce sont des reproches que je trouve injustes car il n'y a aucun mal à être classique quand la qualité est là. Affleck a visiblement voulu donner cette facture à son long métrage, comme pour rendre hommage à un cinéma passé. Par ailleurs, il a su s'entourer, notamment en prenant comme chef opérateur Robert Richardson (qui a collaboré justement avec Scorsese sur Shutter Island) : l'image est sublime, les mouvements d'appareil élégants et fluides. 

Surtout cette sobriété dans la réalisation rend justice à la solidité de l'adaptation avec des rôles magistralement développés, jusqu'au final spectaculaire (avec le règlement de comptes dans l'hôtel). Je parie que, avec les années, Live by Night vieillira comme un bon vin et qu'il sera redécouvert à sa juste valeur comme un film méritant plus de compliments et d'attention car il dépasse les modes et s'inscrit dans une tradition.

Affleck s'est attribué le rôle principal et il incarne ce Joe Coughlin avec charisme et autorité. Son jeu minimaliste, underplay, est séduisant, même s'il ôte au personnage une dimension plus attractive. Des seconds rôles l'entourent avec beaucoup de relief comme le genre l'impose, avec notamment Chris Messina, Remo Girone, Brendan Gleeson, Chris Cooper et Robert Glenister, tous des gueules mémorables.

Toutefois, la vraie bonne surprise du casting vient de ses interprètes féminines auxquelles Affleck a donné des partitions de premier choix : Sienna Miller a rarement été aussi bien servie qu'avec cette Emma Gould perfide à souhait. Zoe Saldana est à tous points de vue magnifique, filmée comme une vraie déesse, elle apporte de la sensibilité à Graciella et à tout le film. Enfin, Elle Fanning compose une Loretta extraordinaire, loin des rôles d'adolescente lumineuse à laquelle on a l'habitude : elle impressionne dans des scènes où elle harangue le public, presque possédée.

Pour les amateurs de sagas policières et historiques, Live by Night est un film à (re)découvrir. Et souhaitons à Ben Affleck que son prochain projet derrière la caméra lui permette de renouer avec le succès que cet opus n'a pas eu.  

lundi 23 mars 2020

UN JOUR DE PLUIE A NEW YORK, de Woody Allen


Après bien des rebondissement (sur lesquels je vais essayer de ne pas m'appesantir), le quarante-neuvième film de Woody Allen est enfin sorti l'an dernier. Et il y a quelque chose de proprement miraculeux dans cet long métrage car Un Jour de pluie à New York surprend par sa fraîcheur. C'est une charmante comédie sentimentale par un cinéaste de plus de quatre-vingts ans dont le talent et la verve sont intacts. Il aurait été dommage d'en être privé.

Ashleigh et Gatsby (Elle Fanning et Thimothee Chalamet)

Jeune couple d'étudiants, Ashleigh et Gatsby se rendent à New York pour un week-end romantique préparé par le jeune homme. Elle travaille pour le journal du campus et a réussi à décrocher une interview avec le cinéaste Richard Pollard. Lui est issu d'une famille bourgeoise et s'adonne au jeu au détriment de ses études.

Shannon et Gatsby (Selena Gomez et Thimothee Chalamet)

Lors de son entretien avec Pollard, celui-ci invite Ashleigh à voir en exclusivité son dernier film lors d'une séance privée. Cela oblige la jeune femme à annuler son déjeuner avec Gatsby. Contrarié, il erre dans Manhattan jusqu'à ce qu'il tombe sur Shannon, la soeur d'un ancien flirt, qui tourne dans un court métrage. Gatsby est réquisitionné par le réalisateur pour remplacer l'acteur qui devait donner la réplique à la jeune femme.

Ted Davidoff, Ashleigh et Richard Pollard (Jude Law, Elle Fanning, Liev Schrieber)

Pendant ce temps, Pollard, insatisfait de son film, abandonne Ashleigh à son scénariste, Ted Davidoff, et disparaît. Ils partent à sa recherche en voiture lorsque Ted surprend sa femme quittant un hôtel avec son amant. Gatsby se rend chez son frère aîné chez lui et apprend qu'il songe à annuler son mariage. Il se retire, ne voulant pas être mêlé à cette histoire, et retrouve par hasard Shannon qu'il accompagne au Metropolitan Museum of Art. Là, il tombe sur son oncle et sa tante qui lui rappelle que sa mère donne une soirée.
Ashleigh et Francisco Vega (Elle Fanning et Diego Luna)

Après avoir assisté à la dispute entre Davidoff et son épouse, Ashleigh échoue avec le scénariste dans les studios d'un tournage. Ils se séparent pour traquer Pollard mais elle rencontre alors le séduisant acteur Francisco Vega. Ils partent ensemble pour son penthouse sous les flashes des journalistes qui la présentent ensuite comme sa dernière conquête. Gatsby assiste à la scène devant la télévision du bar de l'hôtel où il attend Ashleigh et croit qu'elle vient de le laisser tomber.

Ashleigh et Gatsby (Elle Fanning et Thimothee Chalamet)

Gatsby remarque alors Terry, une sublime call-girl qu'il paie pour l'accompagner à la soirée connée par sa mère. Vega emmène Ashleigh chez lui et la fait boire. Mais quand ils sont sur le point de passer au lit, la fiancée du comédien surgit et Ashleigh est obligée de filer à l'anglaise, seulement vêtue de ses sous-vêtements et d'un imperméable sous une pluie battante. Chez sa mère, Gatsby a une discussion avec celle-ci, qui a reconnu la profession de Terry, ayant elle-même été prostituée avant de se marier.

Shannon et Gatsby (Selena Gomez et Thimothee Chalamet)

Ashleigh retrouve finalement Gatsby à l'hôtel après qu'ils aient traversé cette folle journée. Ils s'endorment, épuisés. Le lendemain, ils se baladent en calèche dans Central Perk. Gatsby comprend que lui et Ashleigh ne sont pas faits pour rester ensemble. Il lui laisse de l'argent pour qu'elle rentre et court retrouver Shannon.

Comme je le disais plus haut, je vais tenter de ne pas être trop long concernant les coulisses mouvementées de la sortie de ce film, même s'il le semble nécessaire d'y revenir. Pourquoi ? Parce que A Rainy Day in New York est devenu, à son corps défendant, le symbole de l'époque.

Depuis presque trente ans, Woody Allen subit les accusations d'une de ses filles, Dylan, au sujet d'attouchements sexuels. L'affaire est délicate mais ce que beaucoup omettent de préciser, c'est que le cinéaste en a répondu devant la justice et a été blanchi. Pourtant, ça ne suffit pas à l'innocenter et Mia Farrow, son fils Ronan (qui a révélé les méfaits du producteur Harvey Weinstein) et Dylan continuent régulièrement de l'accabler, même si d'autres de ses enfants adoptifs (comme Moses, présent lors des supposées agressions) défendent leur père.

Le mouvement #Meetoo a relayé abondamment les déclarations de Mia, Ronan et Dylan Farrow, au mépris des décisions de la justice, et contribué à faire de Woody Allen un pervers sexuel. L'ultime conséquence de tout cela a abouti à la rupture du contrat qui liait le cinéaste à Amazon, qui produisait ses derniers films (Allen a depuis porté plainte contre l'entreprise et trouvé de nouveaux financiers). Mais, détenant les droits d'exploitation d'Un Jour de pluie à New York, Amazon a refusé de le sortir en salles aux Etats-Unis et a bloqué sa commercialisation dans d'autres pays.

Allait-on un jour voir ce long métrage en France ? Ce fut chose faîte l'an dernier, dans un climat délétère car on a ici et là, dans notre pays, estimé que ce n'était pas souhaitable d'aider un "pédophile" (même si, encore une fois, Allen a été blanchi).

S'il me paraît important de rappeler cela, ce n'est pas seulement parce qu'il faut séparer l'homme de l'artiste, mais parce que cela permet d'apprécier les conditions dans lesquels une oeuvre peut être vue. Et aussi parce que, à la justice des tribunaux, s'est substituée une justice des réseaux sociaux et des associations dangereuse, qui s'empresse, sans formalités, de lyncher des artistes sur la foi d'accusations ayant valeur de condamnations. On en a eu la confirmation lors de la récente cérémonie des César où Roman Polanski a fait l'objet d'une campagne haineuse, flirtant ignoblement avec l'antisémitisme.

Que la parole des victimes, avérées ou présumées, se soit libérée et soit prise en compte, c'est très bien. Qu'elle soit la seule à compter, ce n'est tout simplement pas possible. Polanski comme Allen ont aussi leur mot à dire, leurs avocats ont le droit de plaider, et les juges la responsabilité de trancher. On ne règle pas des sujets pareils en quelques tweets ou dans des tribunes de presse. En outre, les cas de Polanski et Allen sont très différents.

Dans ces conditions, visionner sereinement un film devient compliqué et on est vite taxé de complicité dès lors qu'on choisit d'aller en salles, comme si on soutenait automatiquement des violeurs présumés au lieu de vouloir simplement profiter d'une oeuvre cinématographique. Si on ne doit écouter, lire ou regarder que des disques, livres ou films faits par des artistes irréprochables, il va falloir sérieusement purger les médiathèques et se priver de quelques chefs d'oeuvre - cela étant dit pour ceux qui n'acceptent pas l'idée de séparer l'homme de l'artiste (et qui, certainement, ont dans leurs bibliothèque/discothèque/vidéothèque des oeuvres tendancieuses).

Revenons à Woody Allen et surtout à son dernier opus. Ce qui est remarquable, c'est que dans un contexte hostile pareil, le cinéaste soit encore capable de concentrer ses efforts pour mener un tournage. Et aboutir à un résultat pareil.

Car Un Jour de pluie à New York ne souffre pas de la situation. C'est un long métrage étonnamment frais et lumineux, aimable et dénué de cynisme, un des films les plus charmants de Allen. Il s'agit d'une comédie pleine d'esprit, sur un principe proche de vaudeville, qui va et vient entre ses deux jeunes héros confrontés aux tourments de l'amour (le leur en premier) durant une journée.

L'issue de l'intrigue ne fait guère de mystère : Ashleigh et Gatsby n'ont rien à faire ensemble. Ils sont jeunes, beaux, insouciants, mais opposés. Lui est un fils de bonne famille, flambeur et charmeur. Elle est une abeille en pleine effervescence, plus préoccupée par sa passion cinéphile que ses affaires de coeur, même si l'expérience va entretenir sa confusion entre le réel et ses fantasmes de midinette. Quand Gatsby croise Shannon, elle se montre à la fois mordante avec lui et l'embrasse langoureusement l'instant d'après - mais "pour de faux" car il s'agit d'un baiser de cinéma. Lorsque Ashleigh est en présence de Richard Pollard, elle est une fan en face de son idole toute émoustillée, comme ensuite avec l'acteur Francisco Vega auquel elle succombe sans même penser à mal.

Le chassé-croisé de ces deux amants bute contre la réalité quand, à la faveur d'un quiproquo boulevardier, Gatsby croit que Ashleigh le trompe. Il s'enfonce dans la déprime, les mensonges, et sa mère le démasque en lui révélant un secret étonnant : dès lors, le jeune homme comprend qu'il ne peut plus tricher, ni avec les autres, ni surtout avec lui-même. Sa décision concernant sa relation avec Ashleigh peut paraître mufle, mais elle est en vérité juste pour lui et elle : il ne la rendra pas heureuse, et elle ne l'était déjà certainement pas auparavant. Il a besoin d'une compagne capable non pas de supporter son numéro mais de le ramener sur terre, ce que la pétillante Ashleigh est incapable. Cette dernière gagne aussi car elle n'aurait pas profité d'un zébulon pareil ni était en mesure de le raisonner.

Comme souvent chez Allen, le récit profite de ses seconds rôles et celui-ci en regorge. Le film est ponctué par les rencontres hasardeuses que font Ashleigh et Gatsby. Pollard et Davidoff sont des figures purement "Alleniennes" de créateurs en proie à l'insatisfaction, au doute, à la suspicion, déconsidérant leur travail en même temps qu'ils sont tourmentés par leur vie privée. Mais le cinéaste choisit d'en rire en forçant le trait et Liev Schrieber comme Jude Law s'en donnent à coeur joie (Law est particulièrement drôle en scénariste jaloux). Shannon jouée par une Selena Gomez à la fois tentatrice et distante est formidable (même si la petite histoire retiendra que, comme Rebecca Hall et Thimothee Chalamet, elle n'a pas fait preuve de solidarité avec son réalisateur, refusant d'assurer la promotion du film et reversant son cachet à des associations contre les abus sexuels - participant ainsi à la curée).

Toujours particulièrement à l'aise avec de jeunes comédiens depuis qu'il a pris sa retraite comme acteur, Allen dirige avec brio Elle Fanning. Une fois encore, la jeune vedette, au parcours irréprochable, illumine son rôle et le film avec son sourire irrésistible et la justesse de son interprétation, légère, acidulée, tourbillonnante. Elle est ici dans son élément et prouve l'étendue époustouflante de sa palette. Face à elle, Thimothee Chalamet déçoit un peu, car, comme d'autres avant lui, il a pris le parti de caler son jeu sur celui de Allen, tout en fébrilité. Ce n'est jamais payant car la comparaison ne profite jamais à l'imitateur. Par ailleurs, Chalamet ne sort pas vraiment de sa zone de confort, après Call me by your name ou Lady Bird (où il jouait peu ou prou la même partition mi blasé, mi caliméro).

Superbement photographié (par Vittorio Storaro) et sur des airs de jazz entraînants, cet opus est un régal. Woody Allen n'est pas mort, au contraire il est d'une jeunesse fascinante et d'une classe confondante.

   

lundi 11 mars 2019

GALVESTON, de Mélanie Laurent


Remarquée pour ses longs métrages en France et portée par le succès mondial de son documentaire (Demain, co-réalisé avec Cyril Dion), Mélanie Laurent a tenté comme d'autres avant elle l'expérience américaine. Cette adaptation du roman de Nic Pizzolatto (le créateur de la série True Detective) n'a pas été une partie de plaisir mais le résultat conforte l'idée qu'une vraie cinéaste est à l'oeuvre.

Roy (Ben Foster)

1988. La Nouvelle-Orléans. Roy est l'homme de main de Stan, un usurier, et il souffre d'un  cancer du poumon. Envoyé initmider un client, il tombe dans un traquenard tendu par son patron qui a appris qu'il couchait avec sa maîtresse, Carmen. Roy tue ses adversaires et délivre une jeune femme retenue en otage sur place, Rocky.

Roy et Rocky (Ben Foster et Elle Fanning)

Ils fuient ensemble et, durant le trajet, elle lui raconte comment elle a été contrainte de se prostituer pour survivre alors qu'une amie lui avait promise un travail honnête. Rocky veut s'arrêter à Orange, sa ville natale, pour y récupérer de l'argent. Roy la conduit jusqu'à une maison dans les bois.

 Tiffany et Rocky (Aniston Price et Elle Fanning)

Peu après qu'elle y soit entrée, une détonation retentit et Rocky sort avec un sac de vêtements et une fillette. Roy redémarrre et s'éloigne tandis que la jeune femme lui jure n'avoir tué personne. La fillette s'appelle Tiffany et Rocky la présente comme sa jeune soeur, âgée de trois et demi.

Roy et Rocky

Roy s'arrête à Galveston, une station balnéaire, et loue deux chambres pour une semaine dans un motel. La tenancière se doute qu'il n'est pas l'oncle de Rocky et Tiffany comme il le prétend mais ferme les yeux. Roy examine alors des documents pris sur le lieu du règlement de comptes et découvre une escroquerie montée par Stan.

 Rocky et Roy

Les jours s'écoulent, tranquilles. Mais Roy sait qu'il va leur falloir de l'argent pour vivre ailleurs, lui et les filles. Toutefois, il décide de fuir, seul, quand il lit dans le journal que lebeau-père de Rocky est mort de ses blessures. Il part rendre visite à Lauren, son ex-compagne, mais apprend qu'elle s'est mariée. Désoeuvré, il appelle ensuite Stan et le fait chanter en lui réclamant 75 000 $ contre les documents en sa possession.

 Roy et Rocky

De retour au motel à Galveston, Roy recherche Rocky dont il a appris qu'elle se prostituati à nouveau en son absence. Lorsqu'elle rentre, il la réprimande et, bouleversée, elle avoue avoir été violée par son beau-père et que Tiffany n'est pas sa petite soeur mais sa fille. Il l'invite au restaurant pour la consoler mais en rentrant, ils sont enlevés.

 Roy

Stan torture Roy pour l'avoir menacée. Mais Carmen, en son absence, délivre Roy qui s'échappe. Il découvre le corps sans vie de Rocky mais doit l'abandonner. Puis, une fois dehors, il vole une voiture. En voulant s'assurer qu'il n'est pas suivi, il percute un obstacle. Lorsqu'il revient à lui, Roy est hospitalisé et soigné pour son cancer. Puis, placé en détention, il reçoit la visite de l'avocat de Stan qui lui promet qu'il ne sera fait aucun mal à Tiffany si Roy se tait au sujet des magouilles de Stan.

Rocky

Vingt-cinq après. Roy reçoit la visite de Tiffany alors qu'un ouragan approche de la ville. Il accepte de lui dire la vérité sur Rocky - le fait qu'elle était sa mère, qu'elle ne l'a pas abandonnée... Puis, une fois seul, Roy sort et affronte les vents meurtriers en revoyant Rocky autrefois.

Le roman éponyme de Nic Pizzolatto tenait plus de la grosse nouvelle avec son histoire minimaliste et son maniement des clichés. Mais sa parution fut un petit événement car entre son écriture et sa sortie, l'auteur était devenu le showrunner de True Detective, la fameuse série policière de HBO.

En adaptant lui-même son texte sous le pseudonyme de Jim Hammett, Pizzolatto entendait rester le vrai maître à bord, comme il le voulait sur le show télé. Mais comme avec Cary Fukunaga, il connut une relation de travail tendu avec Mélanie Laurent, choisie pour filmer son script.

La française ne l'a jamais reconnue à voix haute mais dans les interviews qu'elle a données, on devinait que la production fut un bras de fer. Soutenue par l'équipe technique et financière alors qu'il s'agissait d'une commande pour elle, elle a pu imposer sa vision et livrer un film finalement plus abouti que le roman original.

Comme dans ses précédents longs métrages (Respire et Plonger), Mélanie Laurent s'attache à un couple toxique, mais en s'inscrivant dans un genre plus codé (bien que hybride), celui de polar romantique. Les conventions assumées par Pizzolatto, elle en fait des forces pour dresser le portrait de deux marginaux en quête d'une illusoire seconde chance.

Roy est un homme abîmé, malade, il se croit même condamné par le cancer au début. Rocky est une jeune femme abusée sexuellement qui a sombré dans la prostitution pour survivre. Leur fuite à Galveston est une parenthèse, comme un congé dans leurs existences gâchées, et le film montre le motel, la plage voisine, comme un mini paradis improbable. 

Contrairement au livre, la cinéaste refuse d'insister sur les aspects les plus glauques, les plus sordides, les plus désespérés. Bien que souffreteux, Roy ne passe pas son tmps à cracher ses poumons. Et Rocky resplendit comme si elle renaissait littéralement à la faveur de ces quelques jours au soleil. Cette séquence permet de souligner la cruauté du destin qui va les rattraper, violemment.

Mélanie Laurent ne se complaît pas non plus dans le spectacle de la violence : Roy reçoit un coup brutal au visage, on ne verra pas l'agonie de Rocky. En préférant laisser le spectateur imaginer leur calvaire, elle le rend plus poignant et suscite davantage notre compassion quand Pizzolatto échouait à inspirer les mêmes sentiments dans son ouvrage. Ce sens de l'ellipse, de la suggestion, aussi bien dans les moments doux que durs, sont une des grandes réussites de l'adaptation.

Bien que le film ne soit pas long (à peine 90 minutes), il s'autorise des moments en suspens, comme si le temps s'arrêtait pour ses protagonistes esquintés et méritant une trëve. On peut imaginer qu'alors une romance va se dessiner entre Roy et Rocky, mais Mélanie Laurent évite ce poncif et reste dans un rapport plus père-fille entre Roy et Rocky. Ce qui rend l'aveu concernant Tiffany encore plus puissant.

Pour incarner deux stéréotypes pareils, il fallait deux acteurs en état de grâce, capables d'apporter une épaisseur supplémentaire par leur interprétation et leur charisme. Ben Foster est excellent dans la peau de ce gars frustre mais rongé par les regrets, saisissant l'occasion de se racheter jusqu'au suicide (magnifique dénouement, triste sans être plombant). De ce seul point de vue, Galveston est une sorte de complément de programme idéal au formidable Leave no trace de Debra Granik où le comédien britannique brillait déjà.

Face à lui, Elle Fanning, recommandée à Mélanie Laurent par le réalisateur Mike Mills (qui filma Laurent dans Beginners et Fanning dans 20th Century Wowen), prouve une nouvelle fois son lumineux talent. Elle campe une Rocky attendrissante, fragile et mutine, délicate et souriant grâce à ce sauveur d'occasion. Déjà à la lectre du roman, son visage et sa silhouette s'imposaient, et il est impossible d'imaginer quelqu'un d'autre pour ce rôle.

Beau Bridges est Stan, mais n'a guère de temps pour défendre son personnage, tout comme Maria Valverde en Carmen (qui retrouve Laurent après Plonger).

Sentimental et fataliste, Galveston est un joli petit film en forme d'exercice de style. Il a failli suffire à sa réalisatrice pour diriger l'adaptation de Black Widow chez Marvel, mais confirme surtout le regard original et très mûr de Mélanie Laurent derrière la caméra.

mercredi 17 octobre 2018

20TH CENTURY WOMEN, de Mike Mills


Echec commercial injuste lors de sa sortie en salles l'an dernier, le deuxième long métrage écrit et réalisé par Mike Mills mérite d'être reconsidéré. Une séance de rattrape chaudement recommandée donc pour ces formidables 20th Century Women (Femmes du XXème siècle) et l'initiation de son jeune héros qui, bien entouré, deviendra un honnête homme. A l'image de son cinéaste, qui, une fois de plus, puise dans sa propre expérience pour raconter cette histoire.

Dorothea et Jamie Fields (Annette Bening et Lucas Jade Zumann)

1979. Santa Barbara, Californie. Dorothea Fileds, la cinquantaine, habite avec son fils Jamie, 15 ans, une grande maison dont elle loue des chambres à deux occupants : Abbie Porter, une jeune photographe qui se remet d'un cancer du col de l'utérus, et William, un mécanicien hippie qui collectionne les aventures sans lendemain depuis que sa femme l'a quitté. A ce groupe s'ajoute régulièrement Julie Hamlin, adolescente du même âge que Jamie, qui en est épris, et qui vient de réfugier là pour fuir une mère psychologue pour jeunes en difficulté. 

Abbie Porter (Greta Gerwig)

Soucieuse de faire de son fils un homme bien dans sa peau et dans le monde, Dorothea se sent toutefois impuissante à l'y préparer et sollicite l'aide d'Abbie et Julie pour l'accompagner. Avec Abbie, Jamie va ainsi assister à ses premiers concerts sur la scène punk-rock alors en pleine ébullition, tandis qu'il cherche à comprendre pourquoi Julie se donne à d'autres garçons, au risque comme c'est le cas alors, de tomber enceinte faute de prendre les précautions nécessaires. 

William (Billy Crudup)

Il soutient Abbie lorsqu'elle se rend chez son oncologue et qu'il lui annonce que, suite à l'opération qu'elle a subie, elle ne pourra certainement jamais avoir d'enfant. En contrepartie, elle l'initie à la littérature féministe pour mieux saisir les comportements de Julie mais aussi de sa mère. Dorothea découvre, embarrassé, que son garçon grandit trop vite pour elle et cherche à le protéger de ce qu'il apprend, mais il se révolte en lui reprochant de se complaire dans son célibat alors qu'elle pourrait s'engager avec William, qui la respecte. 

Julie Hamlin (Elle Fanning)

La crise entre la mère et son fils aboutit à une escapade le long de la côte californienne entre Julie et Jamie. Il lui avoue ses sentiments mais elle est trop désabusée pour y croire et le repousse en lui expliquant qu'elle l'idéalise. Déçu, il disparaît pendant la nuit. Ne le voyant pas revenir, elle appelle Dorothea à la rescousse. 

Jamie et Julie

Accompagnée par William et Abbie, Dorothea rejoint Julie au petit matin dans un motel alors que Jamie vient juste de rentrer. La mère et le fils ont une explication franche sur la situation : il n'apprécie pas qu'elle se décharge sur les autres de son devoir maternelle, considérant que lui ne l'a jamais abandonnée de la sorte. S'il doit faire de nouvelles expériences en revanche, elle doit lui faire confiance. Et elle doit cesser de se résoudre à la solitude pour se préparer au jour où il partira.

Jamie et Dorothea

Les années suivantes, la maison des Fields verra ses résidents partir vers d'autres aventures - Julie poursuivra ses études à New York puis suivra son mari à Paris, perdant Jamie et Dorothea de vue. Abbie deviendra photographe professionnelle et épousera un homme avec lequel elle aura deux enfants. William partagera la vie de Dorothea pendant un an avant de s'installer en Arizona comme potier et de convoler deux fois en justes noces.  

Jamie, Abbie, Dorothea, Julie et William

Dorothea mourra en vingt ans plus tard, après s'être remariée. Jamie deviendra père mais sans jamais réussir à expliquer vraiment à son fils quelle femme hors du commun était vraiment sa mère.

Après avoir, magnifiquement, évoqué la mémoire de son père dans son précédent long métrage (Beginners, 2011), Mike Mills rend hommage à sa mère - ou, devrait-on dire, à ses mères, dans ce superbe portrait pluriel des femmes qui l'ont accompagné durant son adolescence.

Le tête-à-tête entre Dorothea et Jamie (le double de Mills à 15 ans) est devenu compliqué lorsque l'histoire débute : femme émancipée, à la fois ouverte aux changements du monde et attachée à ses principes (elle a assumé l'éducation de son fils seule, après le départ de son mari, et acquis son indépendance financière dans un métier où elle était au début la seule femme), la mère craint de ne pas savoir comment préparer son fils à devenir un adulte et une bonne personne tandis que lui se désole de ne pas la voir refaire sa vie avec un homme (préférant prendre des amants occasionnels) et être gagnée par une certaine mélancolie.

Ce récit initiatique (autant pour Dorothea que pour Jamie en vérité) est symboliquement illustré par les travaux incessants que subit la maison où la mère et son fils co-habitent avec deux locataires, une photographe fantasque qui se remet d'un grave problème de santé, partagée entre l'envie de profiter d'une seconde chance et le fossé qui s'est creusé entre elle et sa mère (remplacée d'une certaine manière par Dorothea), et un hippie charmeur et nostalgique, noyant son chagrin d'amour en multipliant les conquêtes grâce aux dépannages qu'il offre à de jeunes et jolies voisines. A cette tribu improbable se greffe une voisine, délurée et désabusée, dont Jamie est amoureux, fuyant les séances de thérapie collective auxquelles sa mère psychologue l'oblige à participer et se donnant à d'autres garçons sans plaisir et mépris d'elle-même.

Mike Mills réussit à conjuguer l'intimisme de la chronique et la grande Histoire (cet aspect culminant avec le discours incroyable prononcé par Jimmy Carter en 1979 et dénonçant l'insatisfaction à laquelle nous condamne le consumérisme effréné - un président qui doute bientôt remplacé par Reagan et l'avènement du capitalisme libéral à outrance). Il ajoute aux scènes de nombreuses images (animées ou fixes) d'époque immortalisant l'émergence de la scène punk-rock, cette déflagration musicale et sociétale, et joue sur des effets visuels représentant les mouvements intérieurs de ses personnages - accélérations ou ralentis, filtres colorant le paysage qui défile, etc.

20th Century Women prend alors des airs de grand collage impressionniste, procédé déjà à l'oeuvre dans Beginners, aboutissant à une émotion poignante quand le destin des protagonistes est résumé à la fin. Auparavant, assimilant le rythme des séries télé (dont ce long métrage pourrait être le pilote), ont été évoqués, via une mosaïque de vignettes, tantôt drôles, tantôt graves, des réflexions délicates ou crues sur le désir, les femmes, l'amour, la maternité, conférant à l'ensemble une dimension romanesque.

Dominé par l'interprétation magistrale de la trop rare Annette Bening, le film peut aussi compter sur les prestations formidables de Greta Gerwig, toute en franchise fantaisiste, de Elle Fanning, toujours aussi radieuse et subtile, de Billy Crudup, décidément parfait pour ces rôles de types dépassés dans les 70's, et de la révélation Lucas Jade Zumann, épatant de sobriété.

Elégamment raconté et mise en scène, le destin de ces "femmes du XXème siècle" vu par un auteur qui se rappelle de son adolescence bohème en Californie a un charme fou et bouleversant.

mardi 28 août 2018

THE VANISHING OF SIDNEY HALL, de Shawn Christensen


Sorti directement en VOD en France sous le titre littéral traduit de La Disparition de Sidney Hall, ce premier film de Shawn Christensen disposait pourtant d'un joli casting et d'une histoire intéressante, mais n'a pas convaincu un distributeur pour l'exploiter en salles. Séance de rattrapage donc pour ce mélodrame sur les affres de la littérature.

 Sidney Hall et Brett Newport (Logan Lerman et Blake Jenner)

A dix-huit ans, Sidney Hall est un brillant lycéen mais qui agace à dessein sa professeur d'anglais vieux jeu avec des rédactions provocantes. Un autre de ses enseignants, Duane Jones, lui conseille d'écrire un roman. Sidney est ensuite abordé par Brett Newport, un camarade de classe, footballeur, qui lui demande de l'aider à retrouver une boîte enterrée dans les bois dans leur enfance. Avant de l'aider, Sidney reçoit une lettre d'une admiratrice, Melody, dont il ne tarde pas à découvrir qu'il s'agit de sa voisine, connue à l'école primaire et perdue de vue ensuite. Amoureux d'elle, il permet à Brett de récupérer sa boîte mais le père de ce dernier s'en prend violemment à son fils à son retour. Sidney doit veiller sur le récipient mais il ne résiste pas à l'ouvrir : il contient une VHS sur laquelle est enregistrée la relation sexuelle entre le juge Newport et sa propre fille mineure, la soeur de Brett.

Sidney Hall et Melody Jameson (Logan Lerman et Elle Fanning)

Troublé, Sidney se change les idées avec Melody qu'il accompagne à la fête foraine. Cependant, Velouria Hall, sa mère, trouve la VHS et la détruit. Sidney en informe Brett qui se suicide peu après. Le garçon s'inspire de ce drame pour écrire son roman, "Suburban Tragedy", et le soumet à Duane Jones, qui, impressionné, contacte des éditeurs. L'un d'eux souhaite le publier et Sidney accepte que Jones devienne son agent. Puis il en profite pour quitter le domicile de ses parents avec Melody.

Sidney Hall

A vingt-quatre ans, Sidney Hall est devenu un écrivain à succès après la parution de ses deux premiers livres. Mais la mort de Brett continue de le hanter et il est sujet à des hallucinations chroniques où il voit son ami disparu. Alcoolique, il voit Melody l'abandonner et la trompe avec la fille de son éditeur, Alexandra. En lice pour le Prix Pulitzer, Sidney se sent indigne de le recevoir face à Francis Bishop, l'autre favori pour cette distinction. Un lecteur à qui il a dédicacé son premier roman se suicide.

Melody et Sidney

L'affaire est montée en épingle par des politiciens qui veulent interdire son livre. Melody demande le divorce. Lorsque Alexandra lui demande de refaire sa vie avec elle, il rompt puis, dans une crise de graphomanie, il rédige plusieurs centaines de pages. Son assistante découvre ce manuscrit qu'il veut détruire mais l'en empêche. Sidney se ressaisit et revoit Melody qui lui avoue attendre un enfant. Pour fêter cela, en lui jurant qu'il va changer, il l'emmène dîner au restaurant. Mais Alexandra surgit et révèle son infidélité. En rentrant chez eux, Sidney et Melody sont coincés dans l'ascenseur en panne. Elle succombe à une crise d'asthme.

Francis Bishop (Kyle Chandler)

A trente ans, Sidney Hall a disparu de la vie publique depuis cinq ans. Il est remarqué dans plusieurs librairies où il brûle les exemplaires de ses deux romans. Puis il erre sur les routes ou se déplace dans des wagons de fret avec son chien. Un homme avec une badge de police le piste et rencontre ses proches (comme Duane Jones, redevenu enseignant), les libraires ayant signalé ses autodafés, un faussaire lui ayant fourni des papiers (au nom du lecteur qui s'était suicidé). Sidney est arrêté en état d'ivresse.

Francis Bishop et Sidney Hall

Libéré sous caution, il rencontre le policier qui n'en est pas un puisqu'il s'agit en vérité de Francis Bishop, son concurrent six ans auparavant pour le Prix Pulitzer. Il désire écrire la biographie de Sidney Hall et, pourquoi pas, le convaincre de reprendre la plume. Mais il refuse de se livrer et encore plus de créer à nouveau. Bishop le dépose dans une maison isolée mais luxueuse - celle qu'il avait acquise pour Melody après qu'elle lui en ait montré la photo quand ils avaient dix-huit ans.

Melody

Sidney se prépare à accueillir sa femme avant de faire un malaise. Hospitalisé dans un état grave, à cause de son alcoolisme et d'une commotion cérébrale non soignée, datant de ses dix-huit ans lors d'une dispute avec sa mère au sujet de la VHS, il réclame Bishop. Sidney lui dévoile l'histoire de Brett Newport, les circonstances du décès de Melody, les raisons de sa disparition médiatique. Il s'éteint apaisé en se revoyant avec Melody, adolescents.

Si le résumé ci-dessus est linéaire, la construction du film, elle, ne l'est pas, et c'est ce qui donne son principal intérêt narratif à The Vanishing of Sidney Hall : comment, une fois réunis, les fragments d'une existence, ses moments les plus saillants, les plus intenses, les plus critiques, disent la vérité d'un individu.

Comme souvent avec les films uniquement disponibles en VOD, il ne manque pas grand-chose pour en faire une oeuvre aussi solide qu'un long métrage et plus ambitieux qu'un téléfilm de prestige. En l'occurrence, ici, ce qui nuit au projet, c'est un léger manque d'émotions. Un comble pour un mélodrame...

L'histoire fait penser (un peu) au roman magistral de Paul Auster, Leviathan, dans lequel le héros découvrait que son meilleur ami, écrivain comme lui, était retrouvé mort suite à l'explosion d'une bombe artisanale. progressivement, on apprenait comment ce dernier, suite à un accident, et quelques événements indépendants de sa volonté, avait dérivé vers une forme de terrorisme artistico-politique qui allait lui coûter absurdement la vie.

Ici, on retrouve un peu le même mécanisme implacable : un enchaînement sur plusieurs années de drames et d'accidents bouleversent un jeune écrivain surdoué au point de l'entraîner dans une longue errance auto-destructrice tandis qu'un de ses confrères le recherche pour tenter de comprendre.

Mais le script de Shawn Christensen et Jason Dolan, remarqué par la société de production "Scott Free" (de Ridley et Tony Scott, qui voulaient en confier la réalisation à Joe Russo), charge trop la mule sans pour autant réussir à convertir l'ensemble en une somme poignante. En fait, il semble que les auteurs soient tombés sur un cas de conscience : lorsqu'on traite de la disparition au sens où quelqu'un décide de fuir les autres, faut-il montrer qu'on le retrouve ? Ou bien laisser le héros à l'oubli auquel il aspire ?

Je serai tenté de dire, comme Paul Auster dans Leviathan, que ce qui reste invisible prend une forme légendaire. Le mystère d'une disparition devient alors plus dramatique et fascinant quand on ignore si le disparu a fini par mourir, disparaître définitivement. S'effacer de la surface de la Terre, ne jamais être retrouvé, c'est par définition incroyable et éprouvant, douloureux pour les proches, surtout à notre époque où la technologie permet de tracer les individus n'importe où. 

A cet égard, Francis Bishop (joué par le toujours excellent Kyle Chandler) peut, avant qu'on sache qui il est, d'abord être pris pour Sidney Hall âgé (et on peut alors imaginer que le scénario aurait raconté comment le jeune prodige, traumatisé par les suicides de Brett et de son lecteur, la mort de Melody, aurait perdu la mémoire et finit par se chercher lui-même avant de comprendre à la fin qu'il est devenu Francis Bishop). Mais Christensen a préféré une autre option, moins troublante, et qui aboutit à un final étrangement éteint, avec d'ultimes confidences sur un lit de mort. Confidences qui en apprennent plus à Bishop qu'au spectateur et qui donc tombent à plat.

C'est un peu ballot, d'autant que la mise en scène, avec son montage en flash-backs, sur deux époques et le présent, bénéficie d'un grand soin, avec une belle photo, et un casting de qualité. Logan Lerman ne manque pas d'intensité dans le rôle-titre, même quand il est grimé avec une perruque et une barbe dans sa période hobo. Dans des seconds rôles, Michelle Monaghan (la mère de Sidney) et Margaret Qualley (Alexandra) savent profiter de peu scènes pour exister fortement. Toutefois, la grande gagnante reste Elle Fanning qui prête sa beauté irréelle et radieuse à Melody, personnage central que la jeune actrice rend vraiment magnétique.

Inégal donc, mais pas dénué d'atouts. En tout cas, pas moins bon que bien des longs métrages qui finissent dans les salles sans qu'on sache trop ce qui a convaincu les exploitants et les distributeurs de les soumettre au grand public.