mardi 18 octobre 2022
TEEN SPIRIT, de Max Minghella
lundi 10 octobre 2022
TOUS NOS JOURS PARFAITS, de Brett Haley (Netflix)
L'affiche montrant ce couple d'ados souriant et s'aimant, unis dans un geste tendre, sur le point de s'embrasser, et le titre (All the Bright Places, soit Tous ces Endroits Lumineux, mais la vf est très bien aussi) entraînent le spectateur curieux sur des fausses pistes. Il ne s'agit pas d'une bluette, mais bien d'un film dramatique, sensible et triste.
Adapté du roman de Liz Hannah, le scénario écrit par Jennifer Niven se distingue par la délicatesse avec laquelle elle explore la situation de deux adolescents aux prises avec un profond mal-être. D'un côté, nous avons Violet, jolie jeune fille blonde, qui a survécu à un accident de la route, fatal à sa soeur aînée, et qui compose mal avec la culpabilité. De l'autre, on a Finch, un garçon moqué par les autres élèves, qui consulte le conseiller psychologique du lycée depuis qu'il a frappé un de ses camarades, mais qui en vérité refuse toute aide.
Pourtant, après avoir sauvé Violet sur le point de suicider, il se met en tête de la réconcilier avec la vie en lui prouvant qu'elle mérite d'être vécue, malgré tous les coups durs qu'on peut subir et dont on pense ne jamais se relever. Impulsif, insistant, fébrile, Finch colle sur le plafond de sa chambre, sous le toit de la maison où il habite avec sa soeur, des post-it sur lesquels il écrit des phrases courtes, parfois des citations : son moyen à lui de canaliser son énergie, de rester concentré, de ne pas oublier ce qui a illuminé ses journées.
On apprendra plus tard quelles douleurs dissimule ce garçon au sourire trop franc mais qui, parfois, a le regard perdu dans le vide, ou qui disparaît sans donner signe de vie pendant plusieurs jours. Son meilleur ami explique à Violet que c'est fréquent mais qu'il faut le respecter, qu'il ne veut pas causer du souci mais simplement faire le point, loin de tous.
A l'occasion d'un exposé, Violet suit Finch dans la région pour visiter des coins insolites. Autant de prétextes pour rester avec elle et la convaincre que tout ne s'est pas arrêté ce soir tragique où sa soeur est morte et où elle a survécu. Ces endroits ne doivent rien au hasard : cet arbre où sont pendues des paires de chaussures, ce monticule désigné comme le plus haut sommet de l'Indiana, et surtout ces montagnes russes, ce sont autant d'étapes pour s'émerveiller même face à des sites pas terribles. Le beau se cache même dans le laid, c'est à nous de le trouver, de ne pas s'arrêter à la première impression.
Et ça fonctionne : Violet retrouve le sourire, apprécie les efforts de son partenaire et lui rend son baiser quand il lui en donne un. Si l'histoire s'était arrêtée là, ce n'était qu'une romance adolescente fleur bleue quelconque. Jolie mais insignifiante. Mais ce n'est que la fin du premier acte.
Ensuite, le film révèle sa part sombre et dramatique, avec les éclipses de Finch, ses accès de colère, sa hantise mal formulée d'avoir hérité des gènes violents d'un père abusif, sa peur de ne pas être digne de Violet, son besoin de tout gâcher pour ne pas être regretté. Et alors c'est Violet qui devra rechercher, tenter de sauver Finch comme lui l'a sauvé ce matin alors qu'elle allait se jeter d'un pont. Sauf qu'elle n'y arrivera pas : Finch est trop cassé, trop endommagé, pour être sauvé.
La scène où Violet comprend qu'il s'est noyé est absolument bouleversante, et le cri qu'elle pousse alors nous brise le coeur. Tous nos jours parfaits n'est définitivement pas un teen drama de plus, et son dénouement nous serre la gorge. L'exposé que lira Violet se transforme en une élégie et un hommage pour ce garçon qu'elle a aimé, à qui elle s'est donnée, mais qui surtout lui a enseigné la beauté du monde, la valeur de la vie. La mort de Finch permet à Violet de dépasser le deuil de sa soeur et éprouve sa résilience, d'une façon terrible, mais aussi lumineuse.
Réalisé très sobrement, sans artifices (pas de voix off, pas de violons, en une centaine de minutes), le film de Brett Haley bénéficie aussi, surtout de deux comédiens en état de grâce. Justice Smith est une révélation et il incarne Finch avec une justesse renversante, sans jamais forcer le trait, sans jouer de son charme simple et naturel. Face à lui, on trouve celle qui esst sans doute l'actrice la plus douée de sa génération, Elle Fanning : elle a 22 ans quand elle tourne ce long métrage, qu'elle co-produit, et sa présence radieuse imprègne tout le récit. La subtilité de son jeu, son élégance innée, transcende son rôle.
Beau et cruel aussi, comme un conte, Tous nos jours parfaits est un récit initiatique très émouvant, jamais tire-larmes ni putassier, magnifié par ses interprètes. Une pépite.
mardi 9 novembre 2021
LIVE BY NIGHT, de Ben Affleck
lundi 23 mars 2020
UN JOUR DE PLUIE A NEW YORK, de Woody Allen
Comme je le disais plus haut, je vais tenter de ne pas être trop long concernant les coulisses mouvementées de la sortie de ce film, même s'il le semble nécessaire d'y revenir. Pourquoi ? Parce que A Rainy Day in New York est devenu, à son corps défendant, le symbole de l'époque.
Depuis presque trente ans, Woody Allen subit les accusations d'une de ses filles, Dylan, au sujet d'attouchements sexuels. L'affaire est délicate mais ce que beaucoup omettent de préciser, c'est que le cinéaste en a répondu devant la justice et a été blanchi. Pourtant, ça ne suffit pas à l'innocenter et Mia Farrow, son fils Ronan (qui a révélé les méfaits du producteur Harvey Weinstein) et Dylan continuent régulièrement de l'accabler, même si d'autres de ses enfants adoptifs (comme Moses, présent lors des supposées agressions) défendent leur père.
Le mouvement #Meetoo a relayé abondamment les déclarations de Mia, Ronan et Dylan Farrow, au mépris des décisions de la justice, et contribué à faire de Woody Allen un pervers sexuel. L'ultime conséquence de tout cela a abouti à la rupture du contrat qui liait le cinéaste à Amazon, qui produisait ses derniers films (Allen a depuis porté plainte contre l'entreprise et trouvé de nouveaux financiers). Mais, détenant les droits d'exploitation d'Un Jour de pluie à New York, Amazon a refusé de le sortir en salles aux Etats-Unis et a bloqué sa commercialisation dans d'autres pays.
Allait-on un jour voir ce long métrage en France ? Ce fut chose faîte l'an dernier, dans un climat délétère car on a ici et là, dans notre pays, estimé que ce n'était pas souhaitable d'aider un "pédophile" (même si, encore une fois, Allen a été blanchi).
S'il me paraît important de rappeler cela, ce n'est pas seulement parce qu'il faut séparer l'homme de l'artiste, mais parce que cela permet d'apprécier les conditions dans lesquels une oeuvre peut être vue. Et aussi parce que, à la justice des tribunaux, s'est substituée une justice des réseaux sociaux et des associations dangereuse, qui s'empresse, sans formalités, de lyncher des artistes sur la foi d'accusations ayant valeur de condamnations. On en a eu la confirmation lors de la récente cérémonie des César où Roman Polanski a fait l'objet d'une campagne haineuse, flirtant ignoblement avec l'antisémitisme.
Que la parole des victimes, avérées ou présumées, se soit libérée et soit prise en compte, c'est très bien. Qu'elle soit la seule à compter, ce n'est tout simplement pas possible. Polanski comme Allen ont aussi leur mot à dire, leurs avocats ont le droit de plaider, et les juges la responsabilité de trancher. On ne règle pas des sujets pareils en quelques tweets ou dans des tribunes de presse. En outre, les cas de Polanski et Allen sont très différents.
Dans ces conditions, visionner sereinement un film devient compliqué et on est vite taxé de complicité dès lors qu'on choisit d'aller en salles, comme si on soutenait automatiquement des violeurs présumés au lieu de vouloir simplement profiter d'une oeuvre cinématographique. Si on ne doit écouter, lire ou regarder que des disques, livres ou films faits par des artistes irréprochables, il va falloir sérieusement purger les médiathèques et se priver de quelques chefs d'oeuvre - cela étant dit pour ceux qui n'acceptent pas l'idée de séparer l'homme de l'artiste (et qui, certainement, ont dans leurs bibliothèque/discothèque/vidéothèque des oeuvres tendancieuses).
Revenons à Woody Allen et surtout à son dernier opus. Ce qui est remarquable, c'est que dans un contexte hostile pareil, le cinéaste soit encore capable de concentrer ses efforts pour mener un tournage. Et aboutir à un résultat pareil.
Car Un Jour de pluie à New York ne souffre pas de la situation. C'est un long métrage étonnamment frais et lumineux, aimable et dénué de cynisme, un des films les plus charmants de Allen. Il s'agit d'une comédie pleine d'esprit, sur un principe proche de vaudeville, qui va et vient entre ses deux jeunes héros confrontés aux tourments de l'amour (le leur en premier) durant une journée.
L'issue de l'intrigue ne fait guère de mystère : Ashleigh et Gatsby n'ont rien à faire ensemble. Ils sont jeunes, beaux, insouciants, mais opposés. Lui est un fils de bonne famille, flambeur et charmeur. Elle est une abeille en pleine effervescence, plus préoccupée par sa passion cinéphile que ses affaires de coeur, même si l'expérience va entretenir sa confusion entre le réel et ses fantasmes de midinette. Quand Gatsby croise Shannon, elle se montre à la fois mordante avec lui et l'embrasse langoureusement l'instant d'après - mais "pour de faux" car il s'agit d'un baiser de cinéma. Lorsque Ashleigh est en présence de Richard Pollard, elle est une fan en face de son idole toute émoustillée, comme ensuite avec l'acteur Francisco Vega auquel elle succombe sans même penser à mal.
Le chassé-croisé de ces deux amants bute contre la réalité quand, à la faveur d'un quiproquo boulevardier, Gatsby croit que Ashleigh le trompe. Il s'enfonce dans la déprime, les mensonges, et sa mère le démasque en lui révélant un secret étonnant : dès lors, le jeune homme comprend qu'il ne peut plus tricher, ni avec les autres, ni surtout avec lui-même. Sa décision concernant sa relation avec Ashleigh peut paraître mufle, mais elle est en vérité juste pour lui et elle : il ne la rendra pas heureuse, et elle ne l'était déjà certainement pas auparavant. Il a besoin d'une compagne capable non pas de supporter son numéro mais de le ramener sur terre, ce que la pétillante Ashleigh est incapable. Cette dernière gagne aussi car elle n'aurait pas profité d'un zébulon pareil ni était en mesure de le raisonner.
Comme souvent chez Allen, le récit profite de ses seconds rôles et celui-ci en regorge. Le film est ponctué par les rencontres hasardeuses que font Ashleigh et Gatsby. Pollard et Davidoff sont des figures purement "Alleniennes" de créateurs en proie à l'insatisfaction, au doute, à la suspicion, déconsidérant leur travail en même temps qu'ils sont tourmentés par leur vie privée. Mais le cinéaste choisit d'en rire en forçant le trait et Liev Schrieber comme Jude Law s'en donnent à coeur joie (Law est particulièrement drôle en scénariste jaloux). Shannon jouée par une Selena Gomez à la fois tentatrice et distante est formidable (même si la petite histoire retiendra que, comme Rebecca Hall et Thimothee Chalamet, elle n'a pas fait preuve de solidarité avec son réalisateur, refusant d'assurer la promotion du film et reversant son cachet à des associations contre les abus sexuels - participant ainsi à la curée).
Toujours particulièrement à l'aise avec de jeunes comédiens depuis qu'il a pris sa retraite comme acteur, Allen dirige avec brio Elle Fanning. Une fois encore, la jeune vedette, au parcours irréprochable, illumine son rôle et le film avec son sourire irrésistible et la justesse de son interprétation, légère, acidulée, tourbillonnante. Elle est ici dans son élément et prouve l'étendue époustouflante de sa palette. Face à elle, Thimothee Chalamet déçoit un peu, car, comme d'autres avant lui, il a pris le parti de caler son jeu sur celui de Allen, tout en fébrilité. Ce n'est jamais payant car la comparaison ne profite jamais à l'imitateur. Par ailleurs, Chalamet ne sort pas vraiment de sa zone de confort, après Call me by your name ou Lady Bird (où il jouait peu ou prou la même partition mi blasé, mi caliméro).
Superbement photographié (par Vittorio Storaro) et sur des airs de jazz entraînants, cet opus est un régal. Woody Allen n'est pas mort, au contraire il est d'une jeunesse fascinante et d'une classe confondante.