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lundi 5 mars 2018

CALL ME BY YOUR NAME, de Luca Guadagnino


Récompensé cette nuit par l'Oscar du meilleur scénario adapté décerné à James Ivory (qui devait initialement aussi réaliser le film), Call me by your name n'étonnera pas les familiers de l'oeuvre du cinéaste de Chambre avec vue. Après une pré-production qui a duré dix ans, c'est l'italien Luca Guadagnino qui, au départ engagé comme consultant pour les décors, s'est pourtant emparé de cette histoire tirée du roman d'André Aciman. Le résultat est superbe visuellement même si l'émotion  tarde un peu à nous saisir...

 Anelle Perlman, son mari, Oliver et Elio (Amira Casar, Michael Stuhlbarg
Armie Hammer et Thimothée Chalamet)

1983, dans le Nord de l'Italie. La famille Perlman, dont le chef de famille est un éminent professeur d'archéologie, marié à Annella, une bourgeoise, et père d'Elio, 17 ans, accueille dans sa demeure Oliver, un étudiant américain, venu chercher conseil pour la rédaction d'un article académique.

Marzia, Elio et Oliver (Esther Garrel, Thimothée Chalamet et Armie Hammer)

Pour Elio, bibliophile et musicien prodige, ce visiteur représente d'abord tout ce qu'il n'aime pas avec son exubérance et son assurance, à qui il doit céder sa chambre et qui accapare toute l'attention. Il essaie de l'éviter le plus possible avec Marzia, jeune fille amoureuse d'elle, dont une amie s'est entichée d'Oliver - contrariant encore plus l'adolescent.

Elio et Oliver

Malgré tout, Elio passe de plus en plus de temps avec Oliver et apprend lentement mais sûrement à l'apprécier. Ils accompagnent le Pr. Perlman sur un site archéologique où sont repêchées des statues de l'antiquité étonnamment bien conservées. Elio se montre de plus en plus entreprenant avec Marzia au point de perdre leur virginité ensemble.

Elio et Oliver

Lors d'une virée au bureau de poste voisin, Elio révèle à demi-mots son attirance pour Oliver qui lui répond gentiment de ne pas insister. Les jours suivants, chacun s'évite... Jusqu'à ce que, en réponse à un billet glissé sous la porte de la chambre d'Oliver, Elio trouve sur son bureau un rendez-vous de l'étudiant pour qu'ils se voient le soir-même à minuit.

Oliver

Ils font l'amour pour la première fois et continuent ainsi les jours suivants. Au lit, Oliver demande à Elio de l'appeler par son nom et lui l'appellera par le sien ("call me by your name and I call you by mine"), leur intimité physique et émotionnelle grandit. Quand Oliver s'absente ou est occupé avec le professeur Perlman, Elio se masturbe en pensant à lui. Ce faisant, il néglige Marzia sans même chercher d'excuses sérieuses à lui donner quand elle vient aux nouvelles.

Elio

La fin du séjour d'Oliver approchant, les parents d'Elio, ayant deviné leur relation, les invite à partir visiter Bergame ensemble. Ils y passent trois jours et trois nuits à s'aimer avant de se quitter. Le coeur brisé, Elio téléphone à sa mère pour qu'elle vienne le rechercher. Marzia le réconforte comme elle peut, en lui promettant de rester son amie pour la vie. Son père lui avoue avoir failli connaître un amour identique dans sa jeunesse et lui explique qu'il ne doit rien regretter mais vivre sa vie comme il l'entend.
   
Elio et Oliver

A Noël, Elio reçoit un appel d'Oliver : il va bientôt se marier bien que l'adolescent lui manque toujours autant. Il se souviendra toujours lorsqu'ils s'appelaient par le nom de l'autre. Puis Elio, bouleversé, va s'asseoir devant le feu de cheminée sans réussir à retenir ses larmes, entre joie et chagrin.

Trop de citations peuvent, sinon tuer, en tout cas écraser un film et c'est sans doute là la limite de Call me by your name - ou du moins celle de son réalisateur, qui s'est longuement épanché en interviews sur ses références.

D'abord, après Amore (2009) et A bigger splash (remake de La Piscine, en 2015), ce long métrage clôt une trilogie sur le désir. Mais comme pour l'oeuvre de Jacques Deray, Luca Guadagnino s'empare de l'histoire d'un autre que devait mettre en scène encore un autre : il se l'approprie avec talent, mais on ne peut s'empêcher de considérer l'entreprise comme un projet altéré à force de passer de main en main.

Ensuite, donc, le cinéaste a vécu les étapes d'une production difficile, étalée sur dix ans : James Ivory acquiert les droits du roman d'André Aciman dès sa sortie en 2007 pour l'adapter dans la foulée. Mais des difficultés pour boucler le budget auront raison de la volonté du metteur en scène, bien que Guadagnino avait été sollicité pour trouver le décor naturel de l'histoire (alors que, dans le livre, rien n'était précisé à ce sujet - de même, le sujet se situait en 1988, le film a lieu en 1983).

Puis, après bien de péripéties et la progression de la côte de Guadagnino, c'est à lui que revient la tâche de réaliser le long métrage. Ses relations de travail avec Ivory sur le script ont été houleuses - le californien déplorera que son collaborateur renonce à filmer les acteurs masculins frontalement nus (arguant qu'on l'impose aux femmes) et à ne suggérer que les scènes d'amour homosexuelles. 

Enfin, l'italien arrive avec, donc, des inspirations précises : il cite Bernardo Bertolucci pour la sensualité, Proust pour la chronique (bien qu'il se débarrassera de voix-off), Jean Renoir pour le naturel, Philippe Garrel en engageant sa fille Esther (un moyen de communiquer avec son confrère par personne interposée) et plus généralement le cinéma d'auteur français via Amira Casar. Tout ça fait beaucoup de monde...

Des réalisateurs qui veulent saluer leurs pairs, passés ou présents, cela ne les empêche certes pas de réussir leur coup à condition que les modèles qu'ils se choisissent ne soient pas trop écrasants. Woody Allen, par exemple, a souvent aspiré à faire à la manière de Fellini, Bergman, tout conservant son propre style, sa propre voix, car ils étaient assez forts pour ne pas se diluer. Guadagnino a plus de mal à s'affranchir de ses tuteurs, mais s'en sort avec élégance à défaut de singularité.

Formellement, en effet, Call me by your name est splendide, grâce à la photo radieuse de Samobhu Mukdeeprom : à l'image, on a droit à une Italie verdoyante, luxuriante, dont la campagne est un cadre idéal, idyllique, à la volupté des sens. Tout bourgeonne au diapason de la passion qui dévore le jeune Elio et l'apollon Oliver, qui figurent les pousses les plus mûres de cet été. La séduction complémentaire des deux acteurs principaux contribuent énormément à la sensibilité de l'histoire avec d'un côté Thimothée Chalamet, dans un rôle de tête à claques successivement agacé, intrigué et envoûté par le visiteur, et de l'autre Armie Hammer, dont la carrure athlétique (il mesure deux mètres) et le charme rétro en font un astre solaire tour à tour arrogant et troublé.

Le film se déploie sur un rythme languide, prenant son temps (131 minutes) sans ennuyer, mais sans véritable pic de tension. Tout est un peu trop égal et c'est là que pêche l'entreprise. Effectivement, par pudeur ou frilosité, la caméra de Guadagnino panote lorsque les amants s''étreignent, ou échoue tristement à saisir l'émotion qui prend à la gorge dans des moments cruciaux (la scène d'adieux est étrangement terne à force d'être trop dans la retenue). Avec un montage aussi fluide et une durée conséquente, on regrette aussi que des personnages secondaires soient sacrifiés (comme Marzia) ou n'aient au mieux qu'une grande scène (renversant Michael Stuhlbarg quand il se confie à son fils tout en lui intimant de ne rien regretter). 

Il faut attendre la toute dernière scène, sur laquelle défile le générique, un plan-séquence fixe sur le visage d'Elio dont les larmes racontent autant la peine que le souvenir euphorisant d'un amour fulgurant pour mesurer la force émotionnelle de ce qui s'est joué. Avant cela c'est trop suggéré, à peine frôlé : étrange paradoxe qu'un film sur la passion qui en manque tant.

La musique, superbe, de Sufjan Stevens (en bonne compagnie aux côtés de Bach, Satie, Ravel, Sakamoto...) exprime bien mieux l'épiphanie d'Oliver et le trop plein d'amour d'Elio. Beau film, esthétiquement parlant donc, mais un peu timoré en soi.

dimanche 23 juillet 2017

FREE FIRE, de Ben Wheatley


Sorti le 14 Juin dernier, j'ignore si ce film se joue encore dans quelques salles, mais si vous en avez l'occasion, payez-vous un ticket pour ce jubilatoire Free Fire de Ben Wheatley.
Chris (Cillian Murphy)

L'intrigue tient sur un post-it mais ça suffit au bonheur de celui qui cherche un plaisir coupable, soit une bonne série B réalisée avec un petit budget mais un casting d'enfer, où on tire (beaucoup) après avoir discuté (un peu) du problème de livrer des armes quand l'un des assistants de l'acheteur a malmené la soeur d'un des sbires du vendeur...
Justine (Brie Larson)

Quatre irlandais, membres de l'IRA, rencontrent à New York, grâce à une intermédiaire, un trafiquant d'armes, pour lui acheter plusieurs caisses de M16. La transaction commence mal quand le client constate qu'il s'agit d'AR70. Mais ce n'est rien par rapport à ce qui va suivre...
Ord (Armie Hammer)

Lorsque le van transportant le lot complet de fusils automatiques rejoint le groupe d'interlocuteurs, le chauffeur reconnaît parmi les irlandais le mec qui a couché et blessé sa soeur la veille au soir. La tension monte d'un cran...
Stevo (Sam Riley)

Après que les intermédiaires des deux parties aient tenté de calmer tout le monde, est commis : le frangin tire sur l'irlandais et provoque alors une gigantesque fusillade dans cet entrepôt désaffecté.
Vernon (Sharlto Copley)

Bientôt, plus personne ne sait qui est avec qui, mais tout le monde est blessé, plus ou moins gravement. Les plus sages veulent surtout fuir l'endroit, d'autres sont résolus à régler leurs comptes, à récupérer les armes, l'argent... Au bout d'une heure trente, il n'en restera plus qu'un seul debout. Mais à quel prix !
Harry (Jack Reynor)

L'action se passe en temps réel et le cinéaste ne cache pas ses influences (Scorsese en premier, qui a d'ailleurs produit le film, mais aussi Peckinpah ou Tarantino avec Reservoir Dogs).

Free Fire est un pur exercice de style, une sorte de gun movie, sans héros, avec un argument-prétexte pour une séance de pétarade hallucinante. C'est régressif, minimaliste, mais brillamment exécuté (c'est le cas de le dire).

Pourtant, Wheatley a soigné la caractérisation - chacune de ces crapules est solidement campé, et les rôles de chacun réservent bien des surprises. Le scénario se déroule avec des rebondissements habilement disposés pour ne pas lasser, et comporte quelques scènes délirantes (Martin, joué par Babou Ceesay, qu'on croit mort rapidement, réinvestit l'action le temps d'une séquence à la fois hilarante et sidérante). 
Martin (Babou Ceesay)

Mais ce qui fait surtout la différence, c'est le côté pince-sans-rire de l'entreprise : entre la résignation des uns, la bêtise des autres, tous ces gangsters ont leur moment, leur scène, une ligne de dialogue sensationnels (Chris qui tente de se débarrasser de Ord en se plaignant de son parfum et l'intéressé qui précise que c'est l'odeur de sa lotion pour barbe ; Vernon dont Justine souligne qu'enfant il a été diagnostiqué par erreur comme génie, ce qui l'a traumatisé ensuite...).

La caméra manque parfois d'exploiter un peu plus la géographie de ce huis-clos, mais la confusion engendrée et entretenue par cette fusillade brouille finalement aussi bien les repères des acteurs que du spectateur, et donc, c'est bien vu.

Les acteurs, justement, sont tous formidables, du premier choix : Armie Hammer (fameux en king of cool), Brie Larson (loin de jouer la jolie poupée de service), Cillian Murphy (parfait en irlandais pointilleux), Sharlto Copley (grandiose en caïd crétin), Sam Riley (possédé en abruti junkie)...

Futur film-culte, je suis prêt à le parier !
*
Bonus track :

Cette fois, la publication de cette critique a fait moins de vagues, mais en trois réactions, la messe était dite. Premier à dégainer : Hips ! (un type remarquable par ailleurs, mais qui un poil cassant, et qui me fait le même effet que Lee Marvin - bref, quelqu'un qu'on n'a pas envie d'emmerder, mais si ça vous démange). Ce jour-là, il la joue désabusé, comme les grands tragédiens qui sont certains que le cinéma est mort (comme le rock'n'roll) - la preuve : il a détesté Valérian de Besson, mais de toute façon la cause était entendue, Besson l'insupporte comme individu et il avait envie de ne pas aimer le film.

Hips ! :

- J’ai trouvé l’idée ambitieuse mais l’exécution très pénible. C’est réalisé avec les pieds, aucune cohérence dans les directions de regard, on ne sait pas qui est où, c’est un bordel sans nom (et je ne pense pas que ce soit fait exprès. Au contraire, un film aussi chaotique se devait d’avoir une réal solide et carré)
Et à mon sens, pour qu’un film devienne culte il faut au moins qu’il innove, qu’il se distingue, soit sur la forme, soit sur le fond. Sur la forme, on a vu. Et sur le fond, ce film ne raconte rien de plus que “deux gangs de malfrats se tirent dessus dans un hangar“ basta cosi. Ca reste au ras-ras des pâquerettes. M’enfin, on va dire que c’est l’époque qui veut ça, du fun, du fun, surtout rien d’autre.

Puis, je vous le donne dans le mille, Zen Arcade (qui n'a pas vu ce film-là non plus) ajoute son grain de sel.

Zen Arcade :

- Ben Wheatley avait réalisé il y a quelques années un bon Kill list, sorte de variation post-moderne sur le thème du classique horrifique briton The Wicker man.
C'était roublard mais ça tenait bien la route. Et ça justifie bien le petit culte dont le film est aujourd'hui l'objet.
Malheureusement, comme c'est souvent le cas avec ce genre de petits malins, sa filmographie tend depuis à rapidement s'enliser, comme semble le laisser apparaître ce Free fire.

Puis Gilles C., un gars vraiment marrant, très philosophe et malicieux (même si certains interprètent ça comme de la condescendance... Avec laquelle il flirte parfois), tire le rideau.

Gilles C. :

- Sauf qu'il faut rarement croire UN forumer, et que ce film est qualitativement en réalité entre l' appréciation d'Hips et celle de Wildcard (et l'on remarquera que c'est souvent ici le cas.)

Ce post a déplu à Hips ! qui l'a qualifié d' "antilogie" peu après.

Mais cette hyper-réactivité, épidermique, et quelquefois alimenté par des gens, instruits mais n'ayant pas vu ce dont on parle, résume parfaitement l'ambiance d'un forum (surtout comme Buzzcomics) : on vous y fait croire que c'est un espace de discussions sympa, courtois, respectueux de l'autre, alors que c'est une arène.