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lundi 11 septembre 2023

BABYLON ou l'hommage dionysiaque au cinéma de Damien Chazelle


Le cinquième film de Damien Chazelle est son plus fellinien : Babylon évoque instantanément le maestro italien par sa démesure, son outrance, mais aussi son ambition, son amour du 7ème Art. Sans négliger une part de nostalgie et d'amertume. Oeuvre-fleuve de plus de 3 heures, avec un casting époustouflant, on en sort lessivé. Le résultat n'est pas sans défaut mais rappelle que Hollywood est encore parfois capable de folie.


1926. Bel-Air, Los Angeles. Manny Torres doit convoyer un éléphant jusqu'à la villa du producteur du studio Kinoscope, Don Wallach, qui organise une bacchanale. Le sexe, la drogue et le jazz animent cette fête de tous les excès où sont conviés stars de cinéma, journalistes, et autres pique-assiette. La starlette Nellie LaRoy tente d'y pénétrer alors qu'elle n'a pas d'invitation dans l'intention d'être remarquée par le maître des lieux et de décrocher un rôle.
 

Manny la fait entrer puis doit s'occuper de l'overdose subie par Jane Thornton qui pratiquait un jeu sexuel avec Orville Pickwick. L'entrée en scène de l'éléphant dans la maison fournit une diversion parfaite pour l'évacuer vers un hôpital. Nellie se mêle à la foule des invités et danse comme une possédée, éveillant comme prévue la curiosité de Don Wallach qui, mis au courant de la situation de Jane Thornton, décide de la remplacer dès le lendemain matin par cette nouvelle venue. A l'aube, les invités se dispersent et Nellie remercie Manny en jurant de ne jamais l'oublier.


La journée qui suit est consacrée à divers tournages en extérieurs sur les hauteurs de Los Angeles. Nellie fait ses premiers pas devant une caméra et impressionne sa réalisatrice mais provoque la jalousie de la vedette du film. Jack Conrad, la star de la Metro-Goldwyn-Meyer, se prépare pour sa grande scène dans le film historique dirigé par Otto Von Strassberger qui insiste pour immortaliser un baiser romantique au soleil couchant sans lumière artificielle. Manny se distingue encore une fois en récupérant une caméra à la dernière minute pour cette prise de vue. Mais Nellie lui échappe encore.


1927. La carrière de Nellie connaît une ascension fulgurante, couverte par la journaliste Elinor St-John, qui suit aussi Jack Conrad. La sortie triomphale du premier film parlant, Le Chanteur de Jazz, ébranle toute l'industrie du cinéma et chacun tente de s'adapter comme il peut. Nellie est handicapée par son accent et surprend une discussion entre un producteur et un réalisateur qui parlent de la doubler ou de la remplacer. Manny sort son épingle du jeu en supervisant l'enregistrement sur un plateau d'un orchestre de jazz mené par le trompettiste Sidney Palmer , rencontré un an auparavant à la fête de Don Wallach.
 

Elinor St-John rapporte que Nellie a sombré dans la drogue et l'alcool. C'est désormais son père qui est son agent et qui la dépouille sans vergogne pour monter des affaires improbables. Pourtant, elle reste cette it girl qui est régulièrement invitée dans les parties. Ivre, elle défie son père de montrer à Jack Conrad et ses convives de capturer un serpent. Mais il s'évanouit devant un reptile dont elle se saisit et qui la mord dans le cou. Lady Fay Zhu, une chanteuse de cabaret, qui participait également à l'orgie chez Don Wallach un an plus tôt, tue la serpent et sauve Nellie qui l'embrasse passionnément.


1932. Sidney Palmer est devenu la vedette de films musicaux produits pour Kinoscope par Manny et il a abandonné son orchestre pour s'installer dans une somptueuse maison. La popularité de Jack Conrad décline lentement mais sûrement : malgré les conseils de sa nouvelle épouse, comédienne à Broadway, il ne convainc plus le public dans des rôles plus dramatiques à cause de son interprétation trop appuyée. La relation entre Nellie et Fay dérange le studio et Manny est chargé d'éloigner Fay.


Avec l'aide d'Elinor, Manny tente de remettre en selle la carrière au point mort de Nellie en changeant son image. Mais elle ne supporte pas la fréquentation de la haute société et scandalise ses hôtes lors d'une réception. Jack Conrad apprend que son meilleur ami, le producteur George Munn, le premier à avoir cu en lui, s'est suicidé après un énième revers amoureux. Sidney, lors d'un tournage aux côtés de musiciens à la couleur de peau plus noire que la sienne, doit se passer du cirage sur la figure. Humilié, il boucle la prise et quitte définitivement le cinéma pour se produire à nouveau dans des clubs. Jack croise Fay qui part en France, consciente qu'elle ne décrochera plus de travail ici. Il se suicide juste après cet échange.
 

Nellie resurgit un soir dans la vie de Manny en lui expliquant avoir contracté une énorme dette de jeu après du gangster James McKay. Elle ne peut s'en acquitter car elle est ruinée. Avec un complice, Manny paie McKay avec de faux billets mais quand il s'en aperçoit, il les prend en chasse. Manny et Nellie doivent quitter la ville. Il s'arrête prendre quelques affaires mais elle disparaît dans la nuit avant son retour. Il ne la reverra jamais et partira pour le Mexique.


1952. Manny revient avec sa femme et leur fille à Los Angeles. Il s'arrête devant l'entrée des studios Kinoscope puis entre dans un cinéma qui projette Chantons sous la pluie, hommage à l'époque où Hollywood est passé du muet au parlant. Il éclate en sanglots en repensant à cette époque et ceux qui l'animèrent et qu'il connut.

Comme on pouvait s'y attendre, Babylon n'a pas marché en salles aux Etats-Unis. Sa crudité, son outrance, sa nostalgie critique n'ont pas séduit un large public et on peut même se demander comment la Paramount a pu accorder à Damien Chazelle de tels moyens (80 M de $ - même si, à l'écran, il a l'air d'en avoir coûté le double). Sans doute le cinéaste profite-t-il encore du succès de La La Land et des excellents retours critiques de First Man... Chez nous, en revanche, il a eu une belle carrière en salles.

Il y a en tout cas dans ce projet quelque chose qui évoque immanquablement le New Hollywood des années 70, quand le cinéaste était roi et que les majors s'arrachaient les prodiges de l'époque en leur donnant carte blanche (et final cut) pour des histoires qui aujourd'hui n'auraient que peu de chances d'être validées par les comptables.

C'était en tout cas pour Chazelle un film rêvé et il ne s'est pas laissé débordé par son sujet. Même s'il a saisi toute la folie qui régnait à Hollywood à la fin des années 20, début des années 30, pour composer cette fresque dionysiaque sur le cinéma, il a su garder le contrôle alors que, dans les années 70, ce serait devenu une oeuvre aussi culte pour son résultat final que pour son tournage dantesque.

Babylon suit donc le destin de sept personnages, d'inégale importance. C'est peut-être d'ailleurs son seul gros défaut. Chazelle a voulu montrer des figures emblématiques de l'époque en changeant les noms, en synthétisant plusieurs individus, mais même en 3 h. 10, il n'a visiblement pas eu le temps ou l'inspiration de tous les écrire de manière aussi aboutie. Il y a Manny Torres, un jeune mexicain, qui va gravir les échelons dans un studio de cinéma ; Nellie LaRoy, une starlette sulfureuse dont la gloire et la déchéance seront également fulgurante ; Jack Conrad, un acteur très populaire qui voulait faire évoluer le milieu mais sera dépassé par les révolutions techniques en cours ; Elinor St-John, une commère aussi redouté que terriblement lucide sur les soubresauts enregistrés par l'industrie ; Sidney Palmer, un trompettiste de jazz pris sous le feu des projecteurs mais cantonné à son rôle ; Lady Fay Zhu, une chanteuse de cabaret homosexuelle d'abord vénérée puis rejetée ; et enfin James McKay, un gangster qui rêvait de placer ses histoires alors qu'il était consumé par ses démons.

Le fil rouge de Babylon, c'est le "couple" que forment Manny et Nellie, qui ont en commun de vouloir appartenir à quelque chose de plus grand, de percer dans l'industrie. Issus tous deux de milieu modeste, ils sont animés par une ambition folle, mais mus par des forces contraires. Manny est déterminé, patient, endurant. Nellie est impatiente, excessive, sulfureuse. Elle l'entraînera finalement dans sa chute avant de disparaître dans les ténèbres pour mourir, dans l'indifférence, à 34 ans. Lui devra fuir Los Angeles, traqué par James McKay et ne reviendra sur le "lieu du crime" que vingt ans plus tard.

Si Chazelle traite ces deux-là avec passion, il n'accorde pas la même attention aux autres. Jack Conrad est un personnage fascinant, d'abord flamboyant puis prenant conscience que son temps est révolu et qui mettra fin à ses jours. Sa présence, son charisme sont tellement puissants qu'il n'a pas besoin de grand-chose pour nous marquer. En revanche, le cinéaste a plus de mal, bizarrement, à donner chair à Sidney Palmer : pourtant amoureux fou de jazz (Whiplash en témoigne), Chazelle n'arrive jamais à faire proprement exister ce trompettiste génial qui, au prix d'une terrible humiliation raciste, plaquera tout pour revenir à sa passion première.

C'est un peu le même partage avec Elinor St-John et Lady Fay Zhu. L'une est inspirée par les grandes commères hollywoodiennes, comme Hedda Hopper, et en quelques scènes, elle imprime la pellicule et résume une époque de manière prégnante. L'autre est une évocation évidente de Anna May Wong, qui avait déjà inspiré Ryan Murphy dans sa série Hollywood, mais Chazelle ne réussit pas davantage que ce dernier à faire de cette figure tragique un élément de fiction autre qu'exotique, à la traîne derrière les autres. Quant à James McKay, il n'apparaît qu'à la fin, dans une longue séquence hallucinée, remarquablement incarné par un Toby Maguire franchement terrifiant.

La réalisation permet une fois de plus d'apprécier le brio de Chazelle, capable aussi bien d'orchestrer des plans-séquence ahurissant de fluidité, même au milieu d'un chaos indescriptible (la fête d'ouverture, le tournage du film historique de Otto Von Strassberger, double de fiction de Eric Von Stroheim) que de se poser pour saisir en plan fixe les confessions désabusées de Jack Conrad. Le cinéaste s'est complètement lâché et nous gratifie de morceaux de bravoure tape-à-l'oeil comme donc la bacchanale au début, une sorte de test pour le spectateur qui découvre la débauche absolue des noubas d'alors, c'est-à-dire avant le Code Hays, qui contraignit les studios non seulement à censurer leurs propres longs métrages mais aussi à gendarmer leurs vedettes sur et en dehors des plateaux. Je crois que Chazelle, au début, avait envisagé de faire jouer à ses acteurs de véritables stars de l'époque, comme Clara Bow (le modèle pour Nellie) ou Anna May Wong (pour Fay) avant de se raviser. Peut-être là aussi, à presque un siècle d'écart, éviter que le studio ne le réprime (par crainte de procès des descendants). Finalement, Hollywood ne s'est jamais vraiment remis du Code Hays.

Le casting est royal. Brad Pitt prouve encore une fois combien il vieillit bien : comme dans Once upon a time in Hollywood, il campe un second rôle qui vampirise toutes ses scènes et la manière dont il joue cet acteur populaire puis dépassé est formidable. Margot Robbie a hérité du rôle initialement promis à Emma Stone (qui a décliné car elle était enceinte) et elle lui a apporté une sorte d'hystérie poignante et de sensualité débridée totalement grisante. Jean Smart est exceptionnelle dans le rôle d'Elinor : cette immense actrice domine ses partenaires à chaque fois qu'elle partage le plan avec eux sans effort, avec une classe incomparable.

Même si, donc, Jovan Adepo, dans la peau de Sidney Palmer, et Lin Jun Li, dans celle de Fay Zhu, n'ont pas une partition aussi dense à jouer, ce sont deux belles performances : dommage vraiment que leurs personnages aient eu si peu de substance. Enfin le débutant Diego Calva est épatant en Manny, vibrant à chaque plan jusqu'au dernier où son visage semble traversé à la fois par une peine immense et une sorte d'épiphanie troublante.

Babylon est un film total, épuisant, galvanisant. Un vrai grand huit cinématographique.

lundi 12 décembre 2022

BULLET TRAIN, de David Leitch


Bullet Train est un vrai popcorn movie, un divertissement volontiers régressif mais qui l'assume et c'est pour ça qu'il est si drôle. David Leitch, le réalisateur, qui avait déjà signé Deadpool 2, sait ce qu'il fait : cet ancien cascadeur nous en met plein la vue sans se prendre au sérieux, dirigeant une troupe de comédiens qui s'amuse visiblement beaucoup.


"Coccinelle" est un tueur à gages qui accepte, à contrecoeur, un contrat que devait remplir un collègue, Carver, représenté comme lui par Maria Beetle : il doit récupérer dans le train à destination de Kyoto une mallette remplie d'argent. Coccinelle redoute que sa malchance le poursuive et il n'a pas tort car le train est rempli d'assassins lié par leurs relations avec un parrain russe surnommé "la Mort Blanche".


"La Mort Blanche" a ainsi recruté deux tueurs, "Citron" et "Mandarine", pour lui ramener son Fils kidnappé par un gang rival, et la mallette contenant la rançon. C'est cette mallette dont doit s'emparer Coccinelle et quand ses deux collègues s'aperçoivent qu'il l'a volée, ils découvrent en revenant à leurs places que le Fils a été empoisonné. 


Celle qui tué le Fils est "le Prince", la propre fille de la Mort Blanche, désirant se venger de ce père qui l'a ignorée depuis toujours. Elle maîtrise ensuite Yiuchi Kimura, dont elle blessé le fils, et dont elle compte se servir pour approcher la Mort Blanche pour le piéger.


Cependant, Coccinelle s'apprête à quitter le train au prochain arrêt. Mais il en est empêché par "le Loup", un autre tueur, qui monte dans le train au même moment et qui l'accuse d'avoir empoisonné sa femme et les invités de son mariage. Les deux hommes s'affrontent et Coccinelle réussit à éliminer son rival. Mais le train est reparti. Coccinelle cache le corps du Loup dans le bar du train et dissimule la mallette avant de prévenir Maria Bettle de la situation.


Citron et Mandarine se séparent pour retrouver la mallette et tuer celui qui l'a volée. Coccinelle tombe alors sur "le Frelon", une autre tueuse, qui a commis l'empoisonnement au mariage du Loup. Coccinelle parvient à la supprimer avec la seringue remplie de poison qu'elle lui destinait. Mandarine le surprend et devine qu'il est le voleur de la mallette car il l'avait croisé dans le compartiment juste avant que celle-ci ne disparaisse. Les deux hommes se battent jusqu'à l'extérieur du bar.


Le train s'arrête et Coccinelle pousse Mandarine sur le quai. Au même moment, à une autre porte, l'Ancien monte à bord et part à la recherche de Yiuchi, son fils. Celui-ci et le Prince croisent Citron, toujours à la recherche de la mallette et du voleur, et qui, intrigué par ce couple, se met à les soupçonner. Le Prince lui tire dessus après que Citron ait touché par balles Yiuchi. Elle cache les corps des deux hommes dans le toilettes. Coccinelle observe la scène avant que l'Ancien ne croise le Prince, ne la dépasse et ne trouve les corps des deux hommes à son tour. Le train arrive à son terminus.


Suivant le conseil de Maria Beetle, Coccinelle en descend et remet la mallette aux hommes de main de la Mort Blanche, qui, lui, monte dans le train où il est défié par l'Ancien. Les sbires du parrain ouvrent la mallette qui explose. La déflagration projette Coccinelle dans le train à bord duquel Mandarine a réussi à grimper à nouveau et qu'il remet en marche. Tandis que la Mort Blanche et l'Ancien se battent. Coccinelle et Mandarine s'allient pour éliminer la garde rapprochée du parrain. Une balle perdue endommage les commandes du train qui déraille et dévaste un village. La Mort Blanche meurt, Mandarine et le Prince s'entretuent en étant éjectés. L'Ancien a survécu. Maria Beetle arrive sur place pour exfiltrer Coccinelle.

A l'origine, Bullet Train est un roman de Kotara Isaka, inscrit dans une collection ayant l'agent de tueurs Maria Beetle comme personnage récurrent. Il n'est donc pas exclu, vu le succès rencontré par le film (dont le budget a été modeste pour une production pareille et qui a été largement rentabilisé en salles), qu'il s'agisse du premier volet d'une franchise.

Zak Olkewicz a adapté ce livre avec une efficacité redoutable si on en juge par le rythme effrené du récit, au diapason de la vitesse de ce fameux train (l'équivalent de notre T.G.V. au Japon). Plus l'histoire progresse, plus les passagers se font rares dans le véhicule. Le seul qui reste malgré lui alors qu'il aimerait tant en descendre, c'est le fameux Coccinelle (Ladybug en vo), un tueur poissard qui accepte un contrat "facile" pour remplacer un collègue malade (le nommé Carver incarné le temps d'un plan par Ryan Reynolds, ami du réalisateur qui l'a dirigé dans Deadpool 2).

Ces passagers semblent ne rien voir durant le trajet qu'ils effectuent des réglements de comptes entre assassins qui se déroulent entre deux compartiments. Et quand il n'y a plus un seul civil innocent dans le train, ne restent plus que les tueurs ayant survécu. Tous sont liés, sans le savoir, à un même homme, un parrain russe qui détrôna un chef des triades autrefois et qui a hérité du surnom de la Mort Banche.

La manière dont cela est dévoilé est très bien amenée. Mais le film de David Leitch déborde parfois inutilement de personnages qui arrivent trop opportunément dans l'intrigue. Les meilleurs exemples sont le Loup et le Frelon, qui pour le coup n'ont rien à voir avec le reste. Le Loup a pisté Coccinelle pour se venger car il le croit coupable d'avoir empoisonné sa femme et les invités de son mariage alors qu'en vérité il s'agit du Frelon... Qui débarque peu après sans qu'on sache franchement ce qu'elle fiche là puisqu'elle semble surprise de trouver Coccinelle à bord. Mais peut-être voulait-elle finir le travail en tuant le Loup ?

Les connections entre Citron, Mandarine, le Prince, l'Ancien, Yiuchi et la Mort Blanche tissent un réseau complexe mais qui est clairement expliqué. Cela rend encore plus drôle et pathétique la situation de Coccinelle qui croit vraiment que sa malchance le poursuit. Alors qu'en vérité cette poisse terrible est ce qui le sauve jusqu'au terminus. En fait, le principe est simple : quand il souhaite échapper aux ennuis, ils lui tombent dessus comme une pluie de grêlons, mais quand il les affronte sa scoumoune s'abat sur ses adversaires ou les éléments qui pourraient lui causer du tort (à lui ou à ses amis).

David Leitch a débuté à Hollywood il y a plus de vingt ans en étant la doublure cascade (sur Fight Club, de David Fincher) de Brad Pitt : cela lui donne deux atouts - le premier est qu'il sait parfaitement mettre en scène un fim d'action aussi survolté mais sans se prendre au sérieux, en n'ayant pas peur d'exagérer (à l'image du déraillement final, complétement fou). Le second, c'est d'être familier avec un énorme star qui lui fait confiance.

Brad Pitt est un excellent acteur de comédie pour qui a vu Burn after reading des frères Coen (2008) où il campait un abruti ahurissant. Mais peu de cinéastes ont décelé ce potentiel chez lui. Ici, il est irrésistible en tueur guignard mais coriace, doté d'un look improbable avec ses lunettes de vue et son bob ringard, qui rechigne à faire du mal depuis qu'il a fait une retraite spirituelle.

Il est impeccablement entouré, même si ses partenaires sont inégaux. Parmi les meilleurs, on trouve le tandem formé par Brian Tyree Henry et Aaron Taylor-Johnson, deux assassins qui ne cessent de se chamailler en évoquant un programme pour enfants. Michael Shannon arrive tard dans l'histoire mais s'impose sans problème en parrain implacable. Et Hiroyuki Sanada est toujours aussi charismatique.

Par contre Joey King est une starlette interchangeable. Et Zazie Beetz n'a guère le temps d'exister dans la scène où elle apparaît. Sandra Bullock intervient à la toute fin et elle a le visage tellement figé (par la chirurgie plastique) qu'on a l'impression de voir une doublure avec un masque. Channing Tatum a un caméo qui fait croire qu'il a un rôle plus développé mais il n'en est rien.

Bullet Train aurait gagné à être délesté de quelques wagons, mais son swing, son humour et son impayable héros rattrapent ces quelques kilos en trop.

dimanche 22 mars 2020

ONCE UPON A TIME... IN HOLLYWOOD, de Quentin Tarantino

Voilà un bail que je n'ai pas écrit de critiques de film pour ce blog, mais comme j'ai acheté peu de comics ces dernières semaines, je vous propose de revenir sur des sorties en salles de ces derniers mois, pour lesquelles j'avais pris des notes. Et si on démarrait par un des longs métrages qui ont fait l'événement en 2019 ?


Once Upon a Time... In Hollywood est le neuvième film de Quentin Tarantino (et donc, supposément, son avant-dernier). Longtemps mûri, ce projet a finalement vu le jour l'an dernier, présenté dans une version inachevée à Cannes, puis en salles en été, avant d'être sacré aux Oscar. Ce fut l'occasion pour moi de renouer avec ce cinéaste dont les derniers efforts m'avaient déçu/déplu.

Cliff Booth, Rick Dalton et Marvin Schwarz (Brad Pitt, Leonardo di Caprio et Al Pacino)

Février 1969, Hollywood. Rick Dalton est un acteur qui a connu son heure de gloire à la fin des années 50 dans une série télé, mais qui n'a pas réussi au cinéma. Aujourd'hui, sa carrière décline au point qu'un agent, Marvin Schwarz, lui propose de rebondir en partant tourner des westerns spaghetti en Italie. Cliff Booth, sa doublure, devenu son homme à tout faire, le pousse à accepter car il retrouverait ainsi, lui aussi, du boulot - il est tricard ici, car bien qu'ayant servi durant la guerre, il est soupçonné d'avoir tué sa femme.

Roman Polanski et Sharon Tate (Rafael Zawierucha et Margot Robbie)

Rick découvre qu'il a pour voisin Roman Polanski, avec qui il rêverait de tourner, et Sharon Tate, étoile montante. Ils se rendent à une fête donnée à la Playboy mansion en compagnie d'autres vedettes, et leur couple fait parler les invités. Le lendemain, Charles Manson se présente à la maison du cinéaste en pensant y trouver une connaissance puis repart en s'excusant.

Sharon Tate (Margot Robbie)

Sharon, en l'absence de Polanski, parti tourner en Angleterre, se rend dans un cinéma qui projette un film dans lequel elle a joué. Dans la salle, elle savoure les réactions enthousiastes du public à chacune de ses apparitions. Cliff dépose Rick au studio après qu'il ait pris une cuite dans la nuit. Résultat : il est incapable de donner correctement la réplique à ses partenaires.
Cliff Booth (Brad Pitt)

Cliff se balade dans Los Angeles et prend en stop une jeune ado hippie nommée Cat. Il la conduit jusqu'à un ranch où il a jadis tourné et qui appartient à un vieil ami. Mais l'endroit est désormais squatté par une communauté - la "famille" Manson. Cliff s'enquiert de la santé de son ami et repart après avoir rudoyé un des occupants, qui a crevé un pneu de sa voiture.
Trudi Fraser et Rick Dalton (Julia Butters et Leonardo di Caprio)

Au studio, Rick se ressaisit et prépare sa grande scène à côté d'une jeune actrice, Trudi Fraser. Elle prend de haut avant de montrer plus d'empathie quand elle remarque la détresse de son partenaire, qui lui confie les hauts et (surtout) les bas de sa carrière. Rick donne tout ce qu'il a une fois devant la caméra et impressionne Trudi et le réalisateur. Revigoré, il décide d'accepter l'offre de Schwarz de partir en Italie plutôt que de continuer à enchaîner les seconds rôles de méchants dans des séries télé.

Francesca Capucci et Rick Dalton (Lorenza Izzo et Leonardo di Caprio)

8 Août 1969, Hollywood. Rick Dalton rentre d'Italie après avoir enchaîné les tournages et s'être marié à Francesca Capucci, une starlette. Il a aussi décidé de se séparer de Cliff pour donner de l'air à son couple. Les deux amis conviennent de fêter ça par une nuit d'ivresse chez l'acteur. Chez les Polanski, Sharon, enceinte, attend le retour de Polanski avec son ami Jay Sebring. Des fidèles de Manson ont ciblé sa villa pour y commettre un massacre.

Cliff Booth (Brad Pitt)

Mais en remarquant la voiture des hippies dans son allée, Rick s'énerve et les chasse. Ils décident alors de revenir pour le tuer parce qu'il représente la violence à laquelle ils ont été exposés au cinéma. Hélas ! pour eux, ils tombent sur Cliff et son chien de garde qui leur règlent leur compte avant que Rick n'achève une des tueuses. Légèrement blessé, Cliff est transporté à l'hôpital ensuite. Sebring vient s'enquérir de la situation auprès de Rick et l'invite à prendre un verre avec lui et Sharon.

Comme beaucoup, j'ai vécu l'émergence de Quentin Tarantino dans les années 90 et sa consécration la décennie suivante comme une bouffée d'air frais dans le cinéma américain. Cet histrion débarquait avec son caractère volubile, sa gouaille intarissable, ses références B et semblait ringardiser tout Hollywood avec l'insolence des prodiges.

Pourtant, insensiblement, un malaise s'installait. Tout lui réussissait bien qu'on finit par s'en méfier. Quand on y réfléchissait, que nous disait de lui son cinéma ? Pas grand-chose en vérité. Cela restait jubilatoire à regarder mais aussi un peu creux, un peu trop fardé. Tarantino était devenu une marque - d'ailleurs on allait voir le dernier Tarantino sans se poser de questions, sans en attendre autre chose.

Et inévitablement, cela a fini, en tout cas chez moi, par provoquer de (cuisantes) déceptions. Pourtant, quand il s'est investi dans l'écriture et la réalisation de westerns, tout portait à croire qu'il allait y exceller. Mais ni Django unchained ni Les 8 Salopards ne m'ont ravi. Au contraire. Son espèce de remake de Django est inbitable. Et ses 8 Salopards est interminable et complaisant jusqu'à l'écourement. Il paraissait soudain bien loin le temps où QT régnait.

Si je devais situer la bascule, avec le recul, je dirais que ça s'est passé au moment de Kill Bill, volume 2, qui était vraiment très inférieur au Volume 1 (absolument dément). Après ça, Tarantino m'a semblé courir après sa légende, son efficacité.

Néanmoins, je conserve une affection pour deux de ses films mal-aimés ou moins cités : ainsi le bancal Inglorious Basterds demeure, pour moi, une réussite, qui préfigure d'ailleurs certains aspects de Once Upon a Time... In Hollywood, et surtout j'adore Boulevard de la Mort, ce machin improbable, authentique série B (ou C, voire Z), plus sincère et modeste que ses grandes oeuvres, mais surtout étonnamment aboutie.

Quand je suis allé voir Once Upon a Time..., j'étais donc méfiant, d'autant que les critiques étaient très divisées (euphoriques ou déboussolées). On évoquait dans plusieurs articles un retour à la veine mélancolique de Jackie Brown, mais aussi une somme des obsessions du cinéaste, un trip dans le passé...

Pour ma part, j'ai trouvé finalement le film étrangement drôle, même si lesté de quelques gros défauts. Tarantino avait, semble-t-il, d'abord envisagé une intrigue pour son long métrage avant de se raviser et de préférer suivre ses personnages dans une balade au coeur du Hollywood de 1969, durant l'été où les adeptes de Charles Manson commirent d'abominables crimes, tuant notamment Sharon Tate. Un fait divers qui fut considéré comme la fin de l'innocence, le terme de la mouvance hippie, en parallèle de l'enlisement du conflit au Vietnam.

De fait, l'histoire flotte beaucoup et pendant les trois quarts, on assiste à un enchaînement de scènes très plaisantes, dans les pas d'un comédien sur le déclin et de sa doublure. C'est au point que le film pourrait durer ainsi une éternité sans qu'on s'y ennuie vraiment (d'ailleurs la rumeur prête à Tarantino l'envie de proposer un montage alternatif du film qui aboutirait à une mini-série pour Netflix).

Tant, en tout cas, que le récit ne quitte pas Rick Dalton et Cliff Booth, c'est sans doute parmi ce que Tarantino a produit de plus attachant. Il y a en effet une sorte de mélancolie dans le parcours de ces deux vétérans des studios, mais elle n'est pas triste, elle est tendre, marrante, cool. Le cinéaste adresse des clins d'oeil directs, plus francs, moins roublards que d'habitude, au cinéma qu'il aime, comme quand il montre Dalton jouant le rôle ayant finalement échu à Steve McQueen dans La Grande Evasion, ou qu'il inflige une raclée à un Bruce Lee insupportablement arrogant via Cliff Booth.

Le statut de Tarantino lui permet d'attirer les plus grosses stars, y compris pour des petits rôles, mais aussi pour jouer ses héros. Il retrouve ainsi Leonardo di Caprio (qu'il avait dirigé dans Django unchained) et Brad Pitt (après Inglorious Basterds) pour incarner cet acteur et sa doublure et les deux acteurs font merveille. Leur complicité est palpable et ressuscite les mythiques duos de Hollywood (Newman-Redford par exemple). Il est savoureux de voir di Caprio jouer un acteur à la ramasse et Tarantino tire le meilleur de son interprétation, tendue, cabotine, très actor's studio : ce n'est plus du tout le jeune premier sans âge que la caméra de Robert Richardson saisit mais une star un peu bouffie, qui campe Rick Dalton comme un double raté de lui-même.

Pourtant, il n'est pas injuste d'affirmer que le grand gagnant reste Brad Pitt, récompensé justement de plusieurs prix, dont l'Oscar du meilleur second rôle (pourquoi seulement "second" alors qu'il a au moins autant de temps de présence à l'écran que di Caprio ? Mystère.). J'ai longtemps été dubitatif devant les éloges dont on couvrait Pitt, mais à cinquante ans passés, il a indéniablement gagné en épaisseur. Après son divorce médiatisé et une cure contre son alcoolisme chronique, l'ancien Apollon apparaît affûté (et Tarantino ne manque pas une occasion d'immortaliser le physique impeccable de son comédien). Surtout il traverse le film avec une sorte de grâce féline, un sommet de "coolitude" irrésistibles, comme s'il s'amusait de sa propre légende, avec le détachement de ceux qui ont plongé profond et remontent ragaillardis à la surface.

On sera en revanche beaucoup plus perplexe devant les louanges tressés à Margot Robbie tant son rôle est peu développé et son jeu irritant. Tarantino a-t-il eu peur de croquer Sharon Tate ? En tout cas, Robbie ne lui ressemble déjà pas du tout physiquement, mais son air constamment béât la rend bien fade, limite idiote. Au final, elle semble ne faire que passer, allant et venant sans avoir rien à défendre. Le même reproche peut d'ailleurs être adressé à toutes les véritables célébrités que Tarantino convoque dans sa reconstitution, un artifice inutile (seul Damian Lewis compose un Steve McQueen épatant le temps d'une scène).

Passé ce long premier acte, qui est le meilleur atout du film (mais aussi son pire ennemi car on peut très bien décrocher en se demandant où tout cela veut en venir), le dernier quart reprend un dispositif déjà vu dans Inglorious Basterds puisque Tarantino réécrit totalement l'Histoire. Il avait autrefois tué Hitler. Il sauve ici Sharon Tate et ses amis des atrocités de la Manson's family lors d'un final ahurissant et jouissif, véritable sommet en termes de mise en scène. Lorsque di Caprio dégaine un lance-flammes pour carboniser une des fidèles de Manson, on est dans le grand-guignol, mais aussi un spectacle régressif et hilarant, qui rend l'épilogue poignant.

Car Tarantino sauve non seulement Sharon Tate de son funeste destin, mais aussi le Hollywood de 1969, celui de sa jeunesse, et donc par ricochet il refait le match, gagne la partie, modifie toutes ses origines. Le coeur de Once Upon a Time... In Hollywood est bien là : le cinéma de QT n'est jamais meilleur que dans cette réalité parallèle, idéalisée, fantasmée, délirante. On comprend alors pourquoi ce "Il était une fois..." séparée de "... A Hollywood" est si important pour lui : c'est ce qui indique la dimension fantastique de son oeuvre, de son film qui est un conte, un authentique conte de fées, où les starlettes échappent aux monstres, où les acteurs déclinants renaissent, où les doublures sont des héros chevaleresques (bien que totalement défoncés à l'acide).