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jeudi 31 mars 2016

Critique 855 : GRINGOS LOCOS, de Yann et Olivier Schwartz


GRINGOS LOCOS est à la fois un récit complet et le premier épisode d'une série avortée, écrit par Yann et dessiné par Olivier Schwartz, publié en 2012 par Dupuis.
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En 1948, effrayé par la menace nucléaire et l'éventualité qui en découle d'une troisième guerre mondiale, Joseph Gillain dit "Jijé" entraîne sa femme, Annie ; leurs quatre enfants (dont un encore bébé) ; et ses deux disciples, André Franquin et Maurice de Bevere dit "Morris", dans un voyage aux Etats-Unis, où, espère-t-il, ils seront à l'abri des bombes.
L'autre objectif des trois hommes est de se faire embaucher comme dessinateurs au sein des studios de Walt Disney à Burbank. Mais sur place, c'est la désillusion car l'échec commercial de Bambi a obligé le cinéaste-producteur à licencier une grande partie de son personnel.
Jijé prend alors la décision de gagner le Mexique avec femme et enfants, tandis que Franquin et Morris s'attardent encore un peu en Amérique. Mais ils ne peuvent y rester bien longtemps : leur titre de séjour expire bientôt, et ils sont à court d'argent - Franquin vient de donner sa démission aux éditions Dupuis (à qui sa dernière histoire de Spirou a déplu), Morris n'envisage ni de succéder à son père à la tête de l'entreprise familiale de confection de pipes ni de dessiner éternellement Lucky Luke.
Au Mexique, Morris et Franquin retrouvent donc la famille Gillain. Jijé veut reprendre Spirou, Franquin a l'idée d'un nouveau héros inspiré d'un mexicain paresseux, Morris se met dans de sales draps en séduisant une jolie fille.
Noël arrive avec ses cadeaux et ses remises en questions...

C'est d'abord l'histoire d'un lamentable gâchis artistique : il faut savoir que Gringos Locos ne connaîtra (sauf rebondissement) de suite (le tome 2 devait s'intituler Crazy Belgians) car l'album a déplu aux héritiers de Franquin, Morris et Jijé, estimant que l'image des trois créateurs était trop écorné. L'éditeur acceptera même, ce qui est pathétique, que les fâcheux expriment leur mécontentement dans les pages du livre !

Il n'y avait pourtant pas de quoi crier au scandale (sauf si on croit qu'écrire sur des artistes ne peut qu'aboutir à une hagiographie) car cette histoire est et reste à la fois un hommage enjoué et une divertissement très agréable, en aucun cas un ouvrage qui se prête à la polémique. Yann (de son vrai nom Yann Le Pennetier) a bien connu Franquin (avec qui il a participé à l'écriture des Marsu Kids et eu des échanges fréquents pendant plusieurs années) comme Morris (pour lequel il a écrit des aventures de Lucky Luke et Kid Lucky et dont il était également proche), quant à Jijé il a longuement conversé avec ses enfants durant la conception de cette bande dessinée. Personne n'a été trahi et le scénariste témoigne ici de son admirative affection pour ses glorieux aînés.

La forme de l'histoire est celle d'un road trip loufoque et inspiré de faits réels : Jijé était effectivement inquiet qu'une troisième guerre mondiale éclate, il hébergea Morris et Franquin à leurs débuts (après qu'ils aient tous les deux voulu faire carrière dans un studio belge d'animation, qui fit faillite à la Libération), et toute cette bande, avec l'épouse et la progéniture de Gillain, partit en Amérique à la fois pour se mettre à l'abri des bombes russes mais aussi pour intégrer les équipes de Walt Disney.

Yann raconte cela sur un rythme enlevé, ponctué de nombreux gags, souvent visuels, très inspirés, et d'expressions belges savoureusement décalées dans ce décor de western. Les trois héros sont merveilleusement caractérisés - Jijé tonitruant père la débrouille, Franquin éternel hésitant dépressif, Morris charmeur espiègle et impulsif. La présence d'Annie Gillain figure une femme endurante et philosophe, qui aurait à son insu séduit Franquin (peut-être s'agit-il d'un point discutable qui a déplu à la succession de l'artiste), tandis que Morris n'est pas seulement montré comme ce jeune homme bien propre sur lui avec son noeud papillon et raisonnable (là aussi différent de l'image iconique). Quant aux enfants Gillain, ils ne sont pas là que pour la figuration : on mesure l'excentricité du voyage quand on songe qu'ils y ont été embarqués comme si c'étaient de grandes vacances.

Après leur première collaboration sur Une aventure de Spirou : Le groom vert-de-gris (qui avait déjà dérangé des fans puristes), Olivier Schwartz a admis, dans une interview donnée lors de la prépublication de Gringos locos, qu'il avait hésité puis eu du mal à prendre du plaisir à dessiner ce projet avant de reconnaître s'être beaucoup amusé.

Emule de Chaland (auquel Yann avait d'abord pensé pour cet album, bien avant d'en développer l'idée), Schwartz est un grand admirateur de Jijé, Franquin et Morris, mais n'a pas cherché à les imiter. Le résultat est d'une grande élégance et possède du pep's. Les décors sont très soignées, la reconstitution minutieuse (ainsi apprend-on que la voiture de Gillain était la même que celle de Jack Kerouac), et la colorisation de Fabien Alquier met tout cela magnifiquement en valeur.

Mais l'entreprise exigeait aussi d'animer des héros ayant réellement existé et donc de les réinterpréter pour un artiste qui n'évolue pas dans un registre réaliste classique. Tout en s'appuyant sur des photos prises des années après cette histoire, ce qui a conduit Schwartz à les rajeunir, il s'est aussi inspiré de personnalités leur ressemblant (Adrien Brody pour Franquin, Georges Simenon et son propre père pour Jijé, et le Félix de Tillieux pour Morris !). C'est excellent, très vivant, parfaitement maîtrisé.

Hélas ! donc, il est plus que compromis qu'une suite soit produite, et c'est regrettable vu la qualité de ce premier tome mais aussi par rapport à ce que promettait un autre épisode (le retour en Amérique, la rencontre avec Goscinny, les choix de carrière des trois gringos...). Que c'est désolant, ces héritiers n'ayant pas le sens de la dérision de leurs parents !  

jeudi 10 mars 2016

Critique 836 : CHALAND - FREDDY LOMBARD, INTEGRALE TOME 2, d'Yves Chaland, avec Yann Lepennetier


CHALAND, FREDDY LOMBARD 2 est le deuxième tome de l'Intégrale de l'oeuvre d'Yves Chaland et rassemble les deux derniers albums de la série Freddy Lombard en un seul volume, publié en 1996 par Les Humanoïdes Associés.
Le premier récit s'intitule Vacances à Budapest, écrit par Yann Le Pennetier et Yves Chaland et dessiné par Yves Chaland en 1988, et compte 46 pages.
Le second récit s'intitule F.52, écrit par Yann Le Pennetier et Yves Chaland et dessiné par Yves Chaland en 1989, et compte 46 pages.
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LES AVENTURES DE FREDDY LOMBARD : VACANCES A BUDAPEST est le quatrième tome de la série, écrit par Yann Le Pennetier et Yves Chaland et dessiné par Yves Chaland, publié en 1988 par les Humanoïdes Associés.
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Eté 1956, en Italie. Dina Martino gagne sa vie en enseignant le latin à Laszlo Karczi, un adolescent hongrois, pendant que Freddy Lombard, son ex-mari, et leur ami, Jean "Sweep" Dupuis campent près de l'hôtel au bord du lac.
Laszlo veut regagner la Hongrie toujours sous la domination de la Russie trois ans après la mort de Joseph Staline comme il l'a confié à Dina, mais pour cela il doit fausser compagnie à sa tante.
Freddy et Sweep décident de conduire le garçon dans son pays sans Dina. L'oncle de l'adolescent est un dignitaire complice des russes, mais sa situation est compromise quand le peuple de Budapest s'insurge le 23 Octobre.
La révolte est cependant vite matée par l'armée soviétique et Laszlo, capturé, risque d'être déporté en Sibérie si Freddy, Sweep et Dina ne le sauvent pas...
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FREDDY LOMBARD, SWEEP ET DINA DANS F.52 est le cinquième et dernier tome de la série, écrit par Yann Le Pennetier et Yves Chaland et dessiné par Yves Chaland, publié en 1989 par les Humanoïdes Associés.
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1957. Freddy, Sweep et Dina sont engagés comme "extras" à bord du F.52, un avion révolutionnaire à propulsion atomique capable de rallier Paris à Melbourne en 24 heures.
Les passagers embarquent, ravis pour certains des bons prix accordés aux familles modestes, curieux de découvrir le pays des kangourous, toujours impatients pour les plus riches d'entre eux. Parmi eux se cache un espion russe chaussé pour capter des poussières de l'alliage secret du F.52.
Durant le vol, la petite Isadora Léger échappe à la vigilance de sa mère et tombe entre les griffes d'un couple de passagers en première classe qui veulent alors l'enlever et se débarrasser de leur propre fille mongolienne.
Sweep aide la mère éplorée de la fillette à la retrouver avec le concours de Freddy, qui tient le bar en première classe, et Dina, que le chef du personnel tente de séduire, tandis que l'équipage est occupé à démasquer l'espion...

Cette deuxième Intégrale de l'oeuvre de Yves Chaland clôt donc la série consacrée à son héros Freddy Lombard. Ce bel album ne compte que deux histoires, mais qui sont plus longues (46 pages chacune), et de superbes bonus sur les coulisses de la création des cinq tomes.

Dans cette section finale intitulée Images et Repentirs, on peut lire des déclarations témoignant des ambitions de Chaland : ses propos paraissent à la fois péremptoires, arrogants, et définitifs, mais expriment aussi la volonté de cet auteur de livrer des histoires où le lecteur serait mis à contribution, presque testé. En initiant des récits à la pagination plus conséquente, il était évident qu'il entendait mettre en application ses théories.

Dans Vacances à Budapest, Chaland dénonce ce qu'il considère comme une lâcheté des bandes dessinées contemporaines des événements qu'il aborde : en 1956, le journal de "Spirou" ou de "Tintin" ne firent pas allusion au drame hongrois. Le jugement de l'artiste est sévère car Franquin, par exemple, épinglait avec beaucoup d'audace les dérives politiques en Amérique du Sud dans Spirou et Fantasio : Le Dictateur et le champignon. Par ailleurs le traitement qu'il fait de l'insurrection de Budapest contre les tanks russes n'a rien d'un cours d'histoire magistral réparant une injustice littéraire : c'est un récit d'aventures au ton fantaisiste dont le dénouement est assez angélique.

Néanmoins, on ne peut que reconnaître l'efficacité narrative du projet, rehaussé par les dialogues piquants de Yann et des personnages bien définis, moralement assez ambigus pour que le trio de héros conserve la sympathie du lecteur. Dans cette configuration, Chaland expliquait que "Freddy Lombard serait un bélier, il fonce d'abord et réfléchit ensuite. Dina, c'est la tête qui parle peu et pense, et Sweep, c'est l'élément plus fort, il a une carrure, il n'est pas trop bête et arrive à faire la liaison entre les deux autres."

Mais la vraie réussite de ce volume et de toute la série reste l'ultime tome, F.52. Chaland a déclaré à son sujet : "Je me suis inspiré des "Science & Vie" de la fin des années quarante. On y voyait des avions à l'image de mon F.52. On pensait que les avions du futur seraient géants, stratosphériques et atomiques."

Ce superbe appareil est un personnage à part entière d'une histoire très originale, référentielle et efficace. Si l'artiste est toujours à l'origine du synopsis, la contribution à l'écriture de Yann est essentielle : on devine qu'il a charpenté l'intrigue, en a souligné les temps forts, défini la caractérisation des personnages avec une galerie de seconds rôles déterminants, ajouté des dialogues bien sentis.

Les influences qui traversent ces pages sont multiples mais reconnaissables : des clins d'oeil sont adressés à Blake & Mortimer : Le secret de l'Espadon d'Edgar P. Jacobs, Une Femme disparaît d'Alfred Hitchcock et même... Les frères Igor et Grichka Bogdanov (qui étaient des stars de la télé et de la vulgarisation scientifique dans les années 80) ! Le résultat est jubilatoire, troublant, atypique.

Et graphiquement, Chaland est au sommet de son art : il met en images ce huis clos en plein ciel en en conservant toute l'intensité dramatique, découpe en virtuose les parenthèses humoristiques, ose des planches (dont une pleine page psychédélique magistrale) tirant l'entreprise vers le fantastique, soutenu par la colorisation de Baumenay-Joannet.

Yves Chaland était un créateur unique et son oeuvre a conservé sa modernité tout en s'inscrivant dans un hommage à l'âge d'or de la bande dessinée franco-belge. (Re)lire Freddy Lombard permet de mesurer la singularité de cette oeuvre fulgurante dont les principes parfois cassants pour le lecteur ne doivent pas masquer les qualités narratives et esthétiques.    

mardi 21 juillet 2015

Critique 671 : PIN-UP, EDITION INTEGRALE CYCLE 3, de Yann et Berthet


PIN-UP : EDITION INTEGRALE CYCLE 3 rassemble en un seul volume le tomes 7 à 9 de la série, écrits par Yann et dessinés par Philippe Berthet, publiés par Dargaud.
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PIN-UP : LAS VEGAS est le 7ème tome de la série (et le premier du 3ème cycle), écrit par Yann et dessiné par Philippe Berthet, publié en 2001 par Dargaud.
Cette histoire se termine dans le tome 8.
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Dottie est devenue physionomiste au casino "Flamingo", tenu par Gus Greenbaum, à Las Vegas. En coulisses, les propriétaires de ces établissements, financés par la mafia, s'organisent pour dissuader Hugh Hefner, le patron du magazine de charme "Playboy", de lancer le "Golden Rabbit" dans les murs de l'ancien "New Frontier".
Dottie est harcelée par Frank Sinatra, qui se produit au "Sands", et doit composer avec les accès suicidaires de sa co-locataire, Millicent, fille du défunt parrain Bugsy Siegel, dont le mythique magot caché attise encore les convoitises. 
Sinatra provoque le renvoi de Dottie qui est alors approchée par Pinky, la maîtresse de Hefner, pour devenir la future directrice du "Golden Rabbit". Mais la tâche s'annonce délicate à cause la jalousie de Pinky, les happenings de militantes féministes et les manoeuvres de la pègre...

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PIN-UP : BIG BUNNY est le 8ème tome (et le 2ème du 3ème cycle) de la série, écrit par Yann et dessiné par Philippe Berthet, publié en 2002 par Dargaud.
Ce tome conclut l'histoire débutée au tome 7.
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"Snaky", un GI de retour du Vietnam, assiste aux obsèques de sa fiancée, une des playmates de Hugh Hefner dont l'assassin court toujours. Dottie fait sa connaissance à cette occasion et ils ne tardent pas à devenir amants.
Gus Greenbaum, croyant capturer Dottie, kidnappe Pinky et en profite pour la mutiler afin d'obtenir d'Hefner qu'il renonce à son projet de casino. Au même moment, Virginia Hill, qui fut la maîtresse de Bugsy Siegel et qui gère désormais les affaires d'Hefner à Chicago, arrive à Las Vegas en espérant y retrouver le butin de son défunt amant - ce qui l'opposera fugacement mais violemment à Dottie, qu'elle confond avec Millicent.
"Snaky" fausse subitement compagnie à Dottie quand il apprend à la télé que Jane Fonda participe à une manifestation pacifiste à Los Angeles : il veut la tuer après avoir échoué dans ce projet au Vietnam car il estime qu'elle trahit l'engagement de l'Amérique.
Gus Greenbaum, désormais débarrassé de Hefner, tente de convaincre Dottie de revenir au "Flamingo" mais elle refuse - et pour ne plus être ennuyée, elle le dénonce à la brigade des stupéfiants après l'avoir piégé.
Puis la jeune femme part loin de Las Vegas, après avoir vendu sa voiture à un joueur : direction Hawaï.
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PIN-UP : VENIN est le 9ème tome (et le dernier du 3ème cycle) de la série, écrit par Yann et dessiné par Philippe Berthet, publié en 2005 par Dargaud.
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Dottie réside désormais à Hawaî où, pour se protéger de la mafia, elle circule sous une fausse identité. Pour vivre, elle chasse les serpents aquatiques dont elle extrait le venin revendu à un laboratoire pharmaceutique. Mais cela ne suffit pas à semer la tueuse lancée à ses trousses : Dottie trouve alors refuge parmi une étrange communauté formée par des kanaks adeptes et dessinateurs de tatouages…

Cette troisième Intégrale diffère des deux précédents puisqu'elle ne propose pas un seul récit en trois épisodes mais d'abord un diptyque et un one-shot : c'est là un signe frappant de l'évolution éditoriale de la série après l'accueil critique et public mitigé du 2ème cycle. On notera aussi que si les tomes 7 et 8 ont été réalisés en 2001 et 2002, le tome 9 n'aura été livré qu'en 2005 - désormais le titre ne se déclinera plus qu'en récit complet d'un épisode et à intervalles de plus en plus irréguliers, les auteurs s'engageant dans d'autres projets (nombreux et très inégalement intéressants pour Yann, plus sélectifs pour Berthet).

L'aventure de Las Vegas est une heureuse surprise : on y renoue avec le meilleur de Pin-Up. Le cadre et l'époque étaient parfaitement désignés pour une série comme celle-ci puisque l'intrigue est construite autour du patron du magazine de charme "Playboy" : Hugh Hefner. A la sortie du tome 7, Yann ne cachait pas le plaisir qu'il avait pris à imaginer ce récit et à se documenter sur ce qui le compose (on le comprend, et quand on s'y intéresse à son tour, on découvre que cela dépasse le simple attrait érotique).

Las Vegas, c'est aussi une manière de convoquer toute une mythologie américaine ayant connu une sorte d'âge d'or dans les années 60, avec les casinos, les crooners qui s'y produisaient et les liens que les établissements et les vedettes entretenaient notoirement avec la mafia. Logiquement, Yann fait de Frank Sinatra, figure emblématique de l'époque, un des seconds rôles mémorables de cette histoire en le faisant courir après Dottie : le portrait qu'en dresse le scénariste n'est pas tendre, il préfère mentionner la muflerie du chanteur-acteur que ses talents de performer, et le procédé rappelle le traitement infligé à Milton Caniff et Howard Hughes précédemment. Mais c'est amusant et l'impact sur la trajectoire de Dottie est astucieux.
Frank Sinatra devant la façade du casino "Sands".

Dottie elle-même, si elle ne vieillit miraculeusement pas physiquement, s'est considérablement endurcie depuis sa première apparition et il est évident qu'à travers elle, c'est désormais Yann, le cynique à la langue bien pendue, qui parle, à coups de répliques vachardes, souvent savoureuses. Le contraste entre l'extrême beauté de l'héroïne et son caractère féroce en fait une des créatures les plus irrésistibles et puissantes de la BD moderne : pas besoin dans ces circonstances d'affirmer que les auteurs n'ont pas voulu la réduire à une belle plante, elle n'a peur de rien et calme tous les mâles en quelques mots, quand ils ne sont pas envoûtés par elle.

L'intrigue est très plaisamment développée avec l'ambition d'Hefner (nabab équivalent à Howard Hughes, mais envers lequel Yann se montre bien plus indulgent : n'a-t-il pas déclaré qu'il aurait aimé être soit Walt Disney, soit le boss de "Playboy" ?) de diriger son propre casino en toute indépendance, contre donc la mafia qui avait la main basse sur ces établissements. Le scénario sait rester à distance raisonnable de ce qui aurait été un argument facile pour attirer les lecteurs les plus voyeurs en ne montrant guère les playmates et toutes les parties à la Playboy Mansion, préférant animer une authentique modèle du magazine dans un registre souvent humoristique avec Pinky - qui est inspirée de Barbi Benton (alias Barbara Klein), miss Juillet 1969.
La playmate Barbi Benton, le modèle de Pinky.

A la fin de Big Bunny (référence au jet privé de Hugh Hefner, rebaptisé ici "Bunny One" comme le "Air Force One" des présidents américains), Dottie prend la direction d'Hawaï. Et il faut bien admettre que ce qu'elle va y vivre est moins intéressant, même si le tome 9 conserve une originalité certaine. 

Il est d'ailleurs troublant de remarquer que Pin-Up est une série où le graphisme et les scripts ont évolué de façon inverse : le trait de Berthet n'a cessé de gagner en sensualité, en finesse, avec une colorisation subtile (désormais due à Bernard Denoulet), au point de devenir l'argument de vente principale du titre et de ses dérivés dans le merchandising, quand les histoires de Yann, sont passés de sagas d'envergure à des oeuvres de moins en moins cohérentes, dont Venin est le symbole criant.

En inscrivant sa série dans une temporalité soulignée, au gré des conflits armées et d'autres événements historiques, Yann n'a pas su éviter le piège d'animer une héroïne qui ne vieillit pas physiquement malgré les années qui défilent. De plus, alors que les premiers tomes de Pin-Up séduisaient par leur mélange de fantaisie et de documentation, ce 9ème opus se complaît dans une collection de clichés exotiques pour un récit capillotracté.

Passe encore que Dottie ait été tour à tour ouvreuse de cinéma, modèle pour un comic-strip, épouse d'espion, physionomiste, mais la voilà désormais pêcheuse de serpents. Si on accepte cet aspect complètement invraisemblable, c'est encore assez savoureux, mais sinon, on peut s'interroger sur la tentation parodique de l'auteur.

Encore une fois, c'est visuellement que l'album gagne à être lu : Berthet, aussi à l'aise dans la Sin City que dans les décors paradisiaques des îles de la Polynésie, produit des planches somptueuses où son héroïne irradie. 

Le méchant de l'affaire, très inspiré par le Docteur No de James Bond, ou la rivale manchot sont plus amusants qu'inquiétants, mais le savoir-faire de l'équipe créative suffit à ce que le lecteur tourne les pages sans jamais décrocher.

Et après ? Il y aura la brêve tentative d'une série futuriste, injustement incomprise, Yoni (deux tomes parus), et le spin-off  Les exploits de Poison Ivy. Yann et Berthet attendront 2011 pour revenir à leur Pin-Up, reconvertie en détective amateur, dans un album intitulé Le dossier Alfred H. (comme Hitchcock). 

lundi 20 juillet 2015

Critique 670 : PIN-UP, EDITION INTEGRALE CYCLE 2, de Yann et Berthet


PIN-UP : EDITION INTEGRALE CYCLE 2 rassemble en un seul volume le tomes 4 à 6 de la série écrite par Yann et dessinée par Philippe Berthet, publié par Dargaud.
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PIN-UP : BLACKBIRD est le 4ème tome (et le premier du cycle 2) de la série, écrit par Yann et dessiné par Philippe Berthet, publié en 1998 par Dargaud.
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Francis Gary Powers était aux commandes de son U2 Grevdlosk pour y photographier, pour la CIA, la base russe de Mchanina quand il est abattu en vol. Il s'éjecte de son appareil plutôt que de mourir lors du crash et il est fait prisonnier.
Aux Etats-Unis, le milliardaire Howard Hughes apprend la nouvelle et charge Jeff Chouinard de savoir si Powers a survécu. Le détective lui révèle que le pilote est marié à Dorothy "Dottie" Partington, l'ancien modèle des comic-strips de "Poison Ivy".
La jeune femme est accablée par la disparition de son mari et le comportement de son beau-fils, Rusty, qui la déteste et fugue.
De son côté, Milton, le dessinateur de "Poison Ivy", qui anime désormais la série "Steve Canyon", espère aussi tirer parti de la situation, harassé par sa femme Tallulah et leur fille (prénommée Dottie).
Gary comprend que les russes veulent connaître l'altitude maximale que peut atteindre un U2 afin de peaufiner la portée de leurs missiles, mais s'il a été touché, c'est parce que son engin a été saboté. Par qui ?
Dottie récupère Rusty dans la zone 51, une base militaire du Nevada. Sur le route du retour, ils s'arrêtent au Bates Motel. Dans la nuit, elle est enlevée par plusieurs hommes qui l'emmènent chez Howard Hughes : le milliardaire promet de faire libérer Gary si elle consent à tourner un film et à coucher avec lui...
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PIN-UP : COLONEL ABEL est le 5ème tome (et le 2ème du cycle 2) de la série, écrit par Yann et dessiné par Philippe Berthet, publié en 1999 par Dargaud.
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Dottie a entamé le tournage de l'adaptation des aventures de Poison Ivy produite par Howard Hughes, avec Robert Mitchum comme partenaire.
Le colonel Abel, chef du réseau des espions russes sur le sol américain, confie à Gladys la mission d'éliminer plusieurs de ses éléments soupçonnés de trahir leur pays. Elle loge Hayhanen mais il lui échappe en la blessant.
En Russie, Gary est condamné à une peine de dix ans de prison, au lieu de la peine capitale, grâce à l'influence de Howard Hughes auprès de Khroutchev. Dottie, qui a assisté au procès, rentre aux Etats-Unis, désespérée. Mais l'avion de la TWA à bord duquel elle se trouvait avec Chouinard s'écrase et elle est portée disparue.
Milton, de son côté, s'inspire de la mésaventure de Gary pour le comic-strip de "Steve Canyon", ce qui lui attire les foudres des autorités et sa mise sous surveillance par Gladys...  
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PIN-UP : GLADYS est le 6ème tome (et le dernier du cycle 2) de la série, écrit par Yann et dessiné par Philippe Berthet, publié en 2000 par Dargaud.
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L'agent Hayhanen a négocié son impunité avec la CIA et, en échange, il leur livre le colonel Abel. L'arrestation de ce dernier provoque l'arrivée en Amérique de l'agent Lioubov, précédemment chargée de la garde de Gary (qui a trompé Dottie avec elle), et de Likhoï pour prêter main forte à Gladys dans le "gel" du réseau.
Chouinard, qui a aussi survécu au crash, retrouve Dottie en suivant Milton qu'elle a contactée pour lui demander de l'argent : le détective ne veut plus travailler pour Hughes qui l'a trop humilié mais veut aider la jeune femme qui lui remontait le moral à Iwo Jima via les comic-strips de "Poison Ivy". Mais Angell, le bras-droit de l'enquêteur, le trahit pour empocher la récompense promise par le milliardaire. Dottie réussit à s'échapper et Chouinard se sacrifie pour elle.
Gladys comprend que Lioubov la supprimera quand le réseau sera décimé et préfère se suicider.
Dottie retourne chez Hughes et lui accorde une faveur sexuelle afin qu'il tienne sa promesse de faire rentrer Gary. Mais elle découvre au même moment son mari à la télévision de retour en Amérique et embrassant Lioubov, qui coopère désormais avec la CIA...

Ce deuxième cycle de la série a suscité des commentaires moins flatteurs de la critique et du public, qui l'a d'ailleurs moins acheté que les trois premiers tomes : on a reproché à Yann et Berthet une intrigue trop complexe et une certaine complaisance dans l'exploitation de l'érotisme du titre - blâmes qui ne sont pas complètement infondés, quoiqu'un peu sévères. Mais cela a impacté notablement la série, dont le cycle suivant ne comportera que deux épisodes, rompant aussi avec des éléments et personnages familiers.

Après avoir pris pour cadre la seconde guerre mondiale et les années 40, ces trois nouveaux chapitres se situent entre la fin des années 50 et le début des années 60, au coeur de la guerre froide, lorsque les relations diplomatiques entre les Etats-Unis et l'URSS étaient au plus mal et qu'un conflit nucléaire menaçait le monde à cause de cela.

Yann ne s'embarrasse pas de précisions sur la politique et le contexte historique, il se contente de l'évoquer à grands traits comme pour inviter/forcer (selon l'humeur avec laquelle on aborde sa méthode) le lecteur à s'informer tout seul de son côté pour en savoir davantage. C'est audacieux mais guère confortable si on n'a pas révisé cette période. Il procède de la même manière, très elliptique, pour disposer ses personnages, et c'est encore plus frustre car on retrouve Dottie dans une situation tout à fait différente de celle où on l'avait quittée à la fin du tome 3 : la voilà mariée à un pilote espion de la CIA avec un beau-fils qui la déteste (alors qu'au terme du cycle 1, elle renouait avec Joe Willys, qui se contente d'une apparition dans ce nouveau récit).

Rétrospectivement, on peut donc comprendre que les fans de la "saison 1" de la série n'aient que peu apprécié cette entrée en matière, et guère plus son développement, menée certes tambour battant mais sans préparation. Le vrai problème qui va se poser ensuite, c'est qu'on a souvent le sentiment de lire moins les nouvelles aventures de l'ex-pin-up, quand bien même son passé lui revient en pleine figure d'une façon perverse, qu'une affaire d'espionnage typique des années 50, avec une collection de seconds rôles inégalement exploités.

Ce qui fonctionnait superbement dans le premier cycle, avec deux ou trois niveaux de narration (la carrière de Dottie, la guerre vécue par Joe, la mise en abyme avec le comic-strip de "Poison Ivy" par Milton), est beaucoup moins fluide ici et de nombreux effets semblent forcés. Le plus notable de ces problèmes réside dans l'utilisation de l'érotisme : quand les trois premiers tomes s'en servaient de manière suggestive, ludique et justifiée ; là, même si Berthet s'en est défendu, on ressent une complaisance certaine quand plusieurs personnages succombent au charme d'autres, aboutissant à des représentations dénudées trop répétitives.

Gary trompe bien vite Dottie avec Lioubov, Milton est toujours aussi obsédé par Dottie (au point d'avoir donné son prénom à sa fille - un artifice lourdingue), Dottie est convoitée par Howard Hughes, a provoqué la mutilation de Chouinard, s'abandonne dans les bras de Gladys... Certaines scènes frisent le ridicule comme l'étreinte entre la pin-up et la tueuse sous la douche. Et sur bien des points, les invraisemblances plombent le récit (Gladys avec son physique de mannequin, noire et russe à la fois). 
Quant à Howard Hughes, même si le personnage était, c'est avéré, aussi névrosé en réalité que ce qu'écrit Yann, il n'est en vérité que la déclinaison du motif libidineux incarné par Milton dans le premier cycle, l'effet de surprise en moins, les machinations et la fortune en plus : il y avait moyen d'employer cette figure mystérieuse et célèbre de meilleure façon, mais le scénariste n'a pas su trouver la bonne distance pour le faire (tout comme sa manière d'employer Milton Caniff en le réduisant à un éternel soupirant pathétique devient embarrassante à cause du mépris qu'il lui inspire - on a le droit de ne pas aimer un artiste, fusse-t-il génial, mais à ce point, ça devient de l'acharnement et ce n'est même plus traité avec humour).

Voilà en somme un des travers de Yann : c'est un conteur très habile, documenté, qui distribue des rôles bien sentis dans des bandes dessinées qui ne manquent que rarement de caractère. Mais c'est aussi un auteur qui ne ménage personne, ni ses créatures, ni ses têtes de turc, ni ses lecteurs (encore moins les critiques), et cela peut vite passer pour une forme de suffisance, qui déteint sur sa production. Pin-Up est certainement un de ses titres les plus aimables, mais il a peu gâché son affaire avec ces trois tomes qui suintent d'une étrange agressivité : on a l'impression d'un type finalement peu satisfait du succès des débuts de sa série et qui s'échine à la rendre antipathique.

Pourtant, quand à la fin du tome 6, toutes les pièces du puzzle sont assemblées et dessinent cette nouvelle saga, on se rend compte que, hormis quelques facilités et une décompression narrative un peu trop visible (effectivement, deux épisodes seulement auraient atténué ces défauts), c'est efficace, original, ambitieux : séduisant donc, malgré tout.

Philippe Berthet ne souffre pas de critique comparable dans sa partie : sa prestation est remarquable et permet d'apprécier de nouveaux atouts. Dès les premières pages de cette histoire, l'artiste affiche d'épatantes dispositions pour représenter les avions, notamment le fameux U2 au centre de l'intrigue. Il ne fait pas que bien le dessiner, il s'en sert comme d'un objet iconique au moyen duquel il effectue des enchaînements inspirés (l'engin de Gary s'écrase, le jouet de son fils Rusty brise le verre d'une vitre).

A plusieurs reprises, Berthet va découper ses planches en jouant sur les transitions spatiales grâce à la lumière qui fait place aux ténèbres, à la ville qui cède la place au désert (de la zone 51) ou la campagne (où se crashe l'appareil de la TWA), de la torture subie par Gary aux assauts sexuels de sa geôlière Lioubov, etc. Tout se meut autour de contrastes forts (la peau blanche de Dottie et celle noire de Gladys, la réalité en couleurs et le noir et blanc du film produit par Hughes, le jour du dehors et l'obscurité de la chambre du milliardaire).

Les cases sont parfois audacieusement placées et détonent avec le découpage classique du premier cycle : par exemple, une scène avec Gary dans une cellule de prison russe est disposée selon un plan général dans lequel sont insérées six vignettes latérales (trois à droite, trois à gauche), signifiant le cheminement de sa réflexion à cet instant et sa réaction. Berthet qui aligne les pages en trois bandes triche avec ses propres règles en en superposant parfois quatre, voire cinq, mais dans une composition d'ensemble qui ne rend pas tout de suite sensible cet empilement. 

Ces constructions graphiques répondent à une narration dont j'ai souligné l'étonnante brusquerie. Mais l'effet est atténué par la représentation des personnages, toujours aussi élégante et racée, avec un trait égal, mais des à-plats noirs plus importants (là aussi en rapport avec l'ambiance plus lourde). Trois femmes dominent la distribution : l'agent Lioubov avec ses cheveux blonds et son visage qui masque à peine le feu sous la glace ; Gladys dont la couleur de peau atypique par rapport à son origine dégage une surprenante délicatesse dans son rôle de tueuse lesbienne ; et bien entendu il y a toujours Dottie, dotée d'une nouvelle coupe de cheveux mais à la classe intacte, avec cette détermination irrésistible.

Ces trois créatures éclipsent les hommes qu'elles croisent, comme le falot Gary (dont on n'arrive jamais à croire qu'il puisse inspirer un tel dévouement chez Dottie), Howard Hughes (trop détraqué et sans nuances pour qu'on éprouve la moindre sympathie à son égard), ou Robert Mitchum ("guest" de luxe mais un peu gadget, et Berthet loupe complètement). Seul Jeff Chouinard (malgré son nom grostesque) sort du lot, avec une évolution intéressante.

Ce deuxième cycle est donc globalement décevant : ses qualités narratives et visuelles ne rattrapent jamais suffisamment ses défauts, même si sa lecture n'est pas déplaisante. C'est la promesse de nouvelles aventures à Las Vegas, annoncées en dernière page du tome 6, qui convainc de suivre encore la Pin-Up la plus craquante de la BD franco-belge.            

lundi 13 juillet 2015

Critique 664 : PIN-UP,EDITION INTEGRALE CYCLE 1 - REMEMBER PEARL HARBOR & POISON IVY & FLYING DOTTIE, de Yann et Berthet


PIN-UP : EDITION INTEGRALE CYCLE 1 rassemble en un seul volume le trois premiers tomes de la série, écrits par Yann et dessinés par Philippe Berthet, publiés respectivement en 1994 et 1995 par Dargaud.

PIN-UP : REMEMBER PEARL HARBOR est le premier tome du premier cycle de la série, écrit par Yann et dessiné par Philippe Berthet, publié en 1994 par Dargaud.
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L'attaque de l'aviation japonaise contre la base américaine de Pearl Harbor le 7 Décembre 1941 déclenche l'engagement des Etats-Unis dans la seconde guerre mondiale.
En Juillet 42, une partie de l'armée américaine combat dans le Pacifique sur l'île de Guadalcanal contre les nippons. Parmi ces soldats loin de chez eux se trouve Joe Willys, dont la fiancée, la belle ouvreuse de cinéma Dorothy "Dottie" Partington l'attend, éplorée, au pays. Ils partagent un tatouage sur l'épaule droite : "R.P.H." ("Remember Pearl Harbor").
Dottie a pour amie Tallulah, brune au tempérament de feu, grande séductrice et entraîneuse au "Yo-Yo Club", qui lui propose de venir y travailler après qu'elle ait perdu son emploi et bientôt sa chambre, dont le propriétaire lui réclame le paiement en nature de plusieurs mois de loyer.
La jeune femme vend des cigarettes au club où elle est courtisée par un aviateur, Earl McPherson, dont elle repousse les avances, avant que Tallulah ne lui présente le dessinateur de comic-strips Milton. Il lui offre de devenir son modèle pour une nouvelle série, destinée à remonter le moral des troupes, "Poison Ivy".
Quand Tallulah et Joe découvrent le nouveau job de Dottie, à plusieurs milliers de km de distance, ils rompent avec elle. Désespérée, elle préfère alors ne plus collaborer avec l'artiste, dont elle est devenue plus que la muse : le fantasme... 
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PIN-UP : POISON IVY est le deuxième tome du premier cycle de la série, écrit par Yann et dessiné par Philippe Berthet, publié en 1995 par Dargaud.
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Dottie, qui a préféré ne plus jouer "Poison Ivy" pour le comic-strip de Milton, a rejoint les rangs des femmes de soldats pour participer à l'effort de guerre dans les ateliers Mitchell où sont construites les forteresses volantes de l'USAF.
Elle apprend par hasard que Tallulah a quitté le "Yo-Yo Club" pour camper la nouvelle héroïne de Milton, "Texas Lady". C'est alors que le colonel Eigrutel du service de propagande de l'armée vient lui demander de reprendre du service auprès de l'artiste. Elle accepte en espérant reprendre contact avec Joe dont elle veut se venger. Tallulah consent à laisser sa place de modèle si Milton l'épouse, ce qu'elle l'oblige à faire car elle entend leur enfant.
Pendant ce temps, Earl McPherson, toujours obsédé par Dottie dont il a fait peindre le portrait sur la carlingue de son bombardier, doit raisonner ses hommes prétendant être victimes d'une malédiction à cause des pin-ups sur leurs avions. Peu après, le pilote est abattu en plein vol...
Fait prisonnier par les japonais, Joe rencontre le dessinateur anglais Ronald Searle puis s'évade. Hospitalisé, il remporte un concours relatif à la publication des strips de "Poison Ivy" dont le prix est une soirée avec son modèle...
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PIN-UP : FLYING DOTTIE est le troisième et dernier tome du premier cycle de la série, écrit par Yann et dessiné par Philippe Berthet, publié en 1995 par Dargaud.
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Après le largage de la première bombe atomique américaine sur Hiroshima le 6 Août 1945 et d'une seconde sur Nagasaki le 9, le japon capitule et la seconde guerre mondiale s'achève.
Dottie n'a plus à poser pour Milton mais doit se résigner à le faire pour le photographe fétichiste Irving Klaw. Amère et sombrant dans l'alcool, elle accepte contre un peu plus d'argent des clichés de bondage encore plus humiliants.
Pendant ce temps, un mystérieux serial killer s'en prend aux filles ayant travaillé au "Yo-Yo Club", détruit dans un incendie. Le photographe à sensations Wee Gee et l'inspecteur Vargas conviennent d'une alliance pour résoudre cette affaire.
Milton, lui, n'a pas renoncé à posséder Dottie et lance à sa recherche Eigrutel devenu détective privé - mais aussi l'amant de Tallulah.
La soeur et assistante d'Irving Klaw, Paula, retrouve Joe Willys, désormais aveugle et clochard, et tente de le convaincre de renouer avec Dottie. Le tueur en série est d'ailleurs sur le point d'attaquer la jeune femme...

Cela faisait un moment que j'avais envie de relire la série Pin-Up et d'en rédiger quelques critiques : c'est un titre que j'ai découvert au moment de sa publication il y a maintenant une vingtaine d'années et que j'ai suivi jusqu'à son huitième tome. Après, un peu lassé et investi dans d'autres BD, j'ai lâché l'affaire, mais il n'est pas dit qu'un jour je ne rattrape pas mon retard (deux autres épisodes sont parus depuis).

J'étais tellement fan à une époque que j'avais fait l'acquisition d'une collection de cartes et d'une lithographie, avant de me procurer le n°21 de la revue DBD (Les Dossiers de la Bande Dessinée) entièrement consacré au dessinateur Philippe Berthet : dans un très long entretien mené par Frédéric Bosser, richement illustré, il revenait sur sa carrière et, bien entendu, une large part était consacrée à la réalisation de Pin-Up.

Le projet a démarré à l'initiative de Yann (alias Yann Le Pennetier), que Berthet fréquentait depuis le début des années 90 : ce scénariste, réputé pour son caractère cynique, est aussi connu pour proposer des idées sur mesure en fonction des artistes avec lesquels il a envie de collaborer. Bien que le dessinateur n'était pas spécialement fan des pin-ups, son talent pour représenter les belles femmes avait tapé dans l'oeil de son ami, qui avait remarqué la métisse du récit complet Halona (1993, chez Dupuis).

Il s'agissait de parler de ces filles qui avaient posé pour figurer sur des bombardiers lors de la seconde guerre mondiale, puis pour des illustrations de calendriers et de publicités, et dont certaines ont connu la célébrité (au cinéma notamment). Qui étaient-elles vraiment ? Comment vécurent-elles cette étrange notoriété ? Nous le découvririons à travers le personnage de Dottie, une "greluche" amoureuse d'un soldat et qui allait obséder plusieurs hommes, voulant ensuite se débarrasser de sa panoplie de pin-up.

Dans ce premier cycle de la série, qui compte trois chapitres, l'action se déroule de 1943 à 1945 et il y est autant question de l'implication des Etats-Unis dans la guerre du Pacifique que du parcours de l'héroïne qui d'ouvreuse de cinéma devient vendeuse de cigarettes dans un club puis modèle pour un dessinateur de comic-strips et un photographe fétichiste. Le scénario possède une envergure romanesque irrésistible, passant de la grande à la petite Histoire, sur un rythme soutenu par des dialogues piquants (un des nombreux talents de Yann, qui a la langue aussi bien pendue que ses héros).

Même si la série ne court pas après un réalisme trop poussé, il est à noter que son auteur la situe précisément, en utilisant une astuce simple mais efficace (les films d'actualité qui étaient diffusés dans les cinémas). Les conséquences du conflit armé sont montrées sans détour avec des soldats américains blessés, mutilés, longtemps dominés par leurs adversaires japonais, dépeints comme des combattants féroces et fanatisés. Yann se fait volontiers plaisir en adoptant le point de vue non pas d'un chroniqueur objectif, reprenant le fil des événements avec du recul, mais tel qu'un scénariste américain l'aurait commenté à l'époque, d'où la description peu nuancée de l'ennemi nippon.

Pourtant, le portrait qu'il dresse des troufions US n'est pas très flatteur non plus : arrogants et obsédés par le sexe, ils sont superstitieux machistes et revanchards. Les hommes ne sont pas sympathiques dans cette série où les personnages féminins dominent la scène. Cela n'empêchera pas un malentendu durable entre une partie du public, de la critique, des vendeurs et les auteurs car Pin-Up fut longtemps considéré comme une série essentiellement érotique, voire pornographique, vulgaire - et donc rangés dans les rayons des BD pour adultes !

Pourtant, il est évident que ni Yann ni Berthet n'ont voulu produire une oeuvre racoleuse ni profiter du buzz autour des pin-ups : tous les épisodes de ce premier cycle (et des suivants) dégagent un parfum coquin inoffensif, au charme rétro, qui ne départit d'une exigeante élégance - rien de tendancieux ni dans la démarche ou le résultat final mais bien plutôt un hommage aux femmes, à leur beauté et aussi à leur détermination. 

L'évolution de Dottie témoigne de l'originalité de l'entreprise puisqu'elle passe de la vraie gourde à la femme de tête, éprouvant des sentiments de midinette avant de devenir cynique, éprouvée par de multiples épreuves qui forgeront son caractère et lui donneront un relief comparable à ses affolantes courbes. On comprend tout à fait pourquoi elle rend les hommes fous tout en étant touché par les humiliations, les dangers, qu'elle traverse.

L'intérêt de cette figure et de ses péripéties se double d'un récit dans le récit, une sorte de méta-texte très malin quand Dottie devient Poison Ivy, la créature (rebelle) de Milton, dont les strips sont un commentaire à la fois absurde et fantasmatique de la guerre militaire et sexuelle qui agit les hommes. Yann et Berthet ponctuent leur histoire avec les aventures de Poison Ivy qui forment un ensemble parallèle à l'intrigue principale, lequel obtiendra un tel succès auprès des fans qu'il incitera les auteurs à en concevoir des inédits pour l'édition intégrale du cycle 1. La manière dont, par ailleurs, ils concluent ce dispositif est une merveilleuse trouvaille narrative.

Les strips fournissent aussi l'occasion à Yann d'évoquer le modèle qui a servi au personnage de Milton : Milton Caniff, le célèbre auteur de Terry et les pirates, Steve Canyon et Male Call (cette dernière bande ayant été réalisée dans le cadre de l'effort de guerre pour soutenir les soldats américains au front). Physiquement, Berthet s'est inspiré de l'artiste et Yann l'a doté d'un caractère odieux, d'une muflerie jubilatoire, qui évite tous les pièges de l'éloge panégyrique : savoureux et iconoclaste.

Les dessins de Berthet sont magnifiques : à l'époque où il s'engage dans la série, il est déjà dans le métier depuis une dizaine d'années et une quinzaine d'albums (dont les séries Le Marchand d'idées et Le Privé d'Hollywood) et a été formé par Eddy Paape (le dessinateur de Luc Orient, Jean Valhardi), mais son style s'inscrit davantage dans la ligne claire à tendance réaliste.

L'évolution de son trait est subtile au fil des trois tomes de ce premier cycle, et pour la saisir, il faut connaître la façon dont Berthet adaptait visuellement les scripts de Yann. Comme il l'a expliqué à DBD, au début, il recevait en plus du découpage écrit un autre dessiné de manière humoristique très expressif destiné à le guider. Mais cette méthode, si elle encadrait le déroulement de l'histoire, bloquait aussi l'artiste qui demanda à procéder différemment assez vite. Il obtint alors de pouvoir découper graphiquement lui-même le script (jusqu'à prendre ensuite des libertés avec les indications de mise en scène et des cadrages).

De fait, dans un premier temps, on peut observer que Berthet produit des planches avec un nombre de plans élevé (jusqu'à une douzaine). Durant le tome 3, la moyenne a sensiblement baissé (8-9 plans), donnant des images aux compositions à la fois plus aérées et atmosphériques (notamment avec des scènes nocturnes aux à-plats noirs plus présents). La variété des angles de vue, de valeurs de plans, se fait croissante au fur et à mesure, et les décors traduisent la tonalité plus sombre de la fin de l'aventure.

Les personnages ont toujours une allure folle sous le crayon, encré au feutre, de Berthet : ses hommes ne manquent pas de classe, exhalant une virilité à l'ancienne qui colle bien avec l'époque où se déroule l'action. Mais bien sûr, ce sont les femmes qui sont les plus inoubliables : Tallulah est l'incarnation de la garce revenue de tout, manipulatrice, visiblement inspirée par Joan Crawford, l'archétype de la brune vénéneuse. Et puis il y a Dottie, sublime rousse, digne de Rita Haymorth et Maureen O'Hara, mélange parfait d'ingénuité et d'érotisme, dont la silhouette devient outrageusement sexy en brune Poison Ivy inspirée de Bettie Page. Pourtant, Berthet réussit l'exploit de ne pas en faire qu'une créature désirable et l'anime avec raffinement, ses scènes dénudées ne sombrant jamais dans le voyeurisme.      

Les couleurs, également en à-plats, de Topaze participent au charme unique de la série en lui donnant une palette dominée par les teintes chaudes (des camaïeux orange, jaune, brun, rouge) culminant sensuellement et dramatiquement à la fin du cycle lorsque l'identité du serial killer est révélée.

Cette première Intégrale permet de (re)découvrir une série qui a fait date - au point d'être, un peu comme les pin-ups sur les bombardiers de la compagnie d'Earl McPherson, une quasi-malédiction pour Yann et Berthet dont tous les autres projets communs (Yoni ; Les exploits de Poison Ivy) n'ont jamais connu de semblables succès ! 

dimanche 24 août 2014

Critique 498 : CHALAND - FREDDY LOMBARD, INTEGRALE TOME 1, d'Yves Chaland, avec Yann Lepennetier


CHALAND, FREDDY LOMBARD 1 est le premier tome de l'Intégrale de l'oeuvre d'Yves Chaland et rassemble les trois premiers albums de la série Freddy Lombard en un seul volume, publié en 1996 par Les Humanoïdes Associés.
Le premier récit s'intitule Le Testament de Godefroid de Bouillon, écrit et dessiné par Yves Chaland en 1981, et compte 29 pages.
Le deuxième récit s'intitule Le Cimetière des Eléphants, écrit et dessiné par Yves Chaland en 1984, et comporte deux histoires distinctes, de 22 et 23 pages.
Le troisième récit s'intitule La Comète de Carthage, co-écrit par Yves Chaland et Yann Lepennetier et dessiné par Chaland en 1986, et compte 46 pages.
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UNE AVENTURE DE FREDDY LOMBARD : LE TESTAMENT DE GODEFROID DE BOUILLON est le premier tome de la série, écrit et dessiné par Yves Chaland, originellement publié en 1981 par Magic Strip Edition. 
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Freddy Lombard, son ami Sweep et leur acolyte Dina tombent en panne sur la route conduisant à Sedan. Ils gagnent un restaurant où ils se mettent à l'abri d'une pluie abondante et s'offre un gueuleton alors qu'ils n'ont pas de quoi le payer. Quand l'aubergiste l'apprend, il entre dans une colère noire mais les trois aventuriers sont alors sauvés par Georges Bouillon, descendant de Godefroid de Bouillon qui les recrute pour l'aider à retrouver le trésor de son ancêtre. Ce qui parvient aux oreilles d'un autre client, Morbus, lui aussi issu d'une vieille lignée, celle d'un félon qui voulut éliminer le célèbre duc de Basse-Lorraine...
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LES AVENTURES DE FREDDY LOMBARD : LE CIMETIERE DES ELEPHANTS est le deuxième tome de la série, écrit et dessiné par Yves Chaland, publié en 1984 par Les Humanoïdes Associés.
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Dans la première histoire, Freddy Lombard, Sweep et Dina acceptent de partir en expédition en Afrique après avoir rencontré Botaxon, un collectionneur acharné de plaques photographiques, qu'il veut récupérer avant son rival Brixton. Problème : l'image qui aurait saisi le fameux Livingstone est en train les mains d'un vieux chef de la tribu des sauvages Bangobangos.
Dans la seconde histoire, alors qu'ils sont sans le sou et sur le point d'être expulsé de leur logement s'ils ne reçoivent pas une aide financière d'un oncle australien, Freddy Lombard entraîne Sweep et Dina dans une tortueuse enquête sur des meurtres commis contre d'anciens coloniaux par un assassin utilisant un poignard Bangobango.
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LES AVENTURES DE FREDDY LOMBARD : LA COMETE DE CARTHAGE est le troisième tome de la série, co-écrit par Yann Lepennetier et Yves Chaland et dessiné par Yves Chaland, publié en 1986 par Les Humanoïdes Associés.
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Alors qu'une pluie diluvienne s'abat sur Cassis, le cadavre d'une tunisienne est repêché sur la plage. Non loin de là, Freddy Lombard, Sweep et Dina sont installés dans une grotte et ramènent des bas-fonds des amphores. Une jeune femme, Alaïa, est sauvée par Freddy à qui elle a raconté être séquestrée et brutalisée par un sculpteur. Sur ces entrefaites, un vieux savant fou de Bruxelles, Auguste Piccard, émerge à bord de son son bathyscaphe. Les esprits s'échauffent dans cette ambiance de fin du monde...

Yves Chaland a traversé le monde de la bande dessinée comme un météore au début des années 80 mais l'empreinte qu'il a laissé dans la mémoire des fans est encore vivace aujourd'hui, 24 ans après sa mort. Pour ma part, je suis passé à côté de son oeuvre de son vivant et ensuite, je n'ai eu ni l'occasion ni la motivation pour m'y intéresser : tout juste ai-je gardé en mémoire la lecture du Jeune Albert, une bande comique à l'esprit très caustique, emprunté il y a un bail.
Né en 1957, Chaland a toujours été fasciné par les maîtres de la bande dessinée classique franco-belge, en particulier Joseph "Jijé" Gillain, mais doté d'un esprit acéré et d'une inspiration iconoclaste, il ne pouvait se contenter d'inscrire ses pas dans ceux de ses prestigieux mentors, préférant produire des histoires au ton décalé, aux intrigues surréalistes, traversées de références littéraires multiples.
Une des anecdotes qui a contribué à alimenter la légende Chaland fut sa tentative avortée de reprendre Spirou et Fantasio après la défection de Jean-Louis Fournier. A cette époque, sa réputation de petit prodige commençait à être bien établie et les éditions Dupuis envisageaient d'exploiter leur héros emblématique en le confiant à plusieurs équipes artistiques à la fois pour produire plus d'albums qu'un seul auteur. Seul, puis avec la complicité de Yann Lepennetier (alias Yann, qui construisait déjà sa carte de visite d'auteur au caractère bien trempé), il proposa un récit intitulé Coeurs d'acier, qui resta inachevé car finalement refusé par l'éditeur (qui préféra confier les aventures du groom au duo Nic et Cauvin avant que Tome et Janry en héritèrent, avec la réussite et la longévité qu'on sait).
Le mythe Chaland fut gravé sur les tablettes du 9ème Art avec son décès prématuré à l'âge de 33 ans, dans un accident de voiture : une sortie digne d'une vedette de cinéma. Il laissait derrière lui une oeuvre déjà abondante, très variée, depuis transformée en objet de collection.

Freddy Lombard était un personnage emblématique de la bibliographie de Chaland, qui lui a consacré cinq histoires, réunies à partir de 1996 dans deux albums parus chez Les Humanoïdes Associés, sous la direction de la coloriste de l'auteur, Isabelle Beaumenay, et d'un de ses grands fans, le scénariste et dessinateur Jean-Christophe Menu. Ces deux tomes (auxquels s'ajouteront deux autres reprenant le reste des travaux de Chaland pour composer une Intégrale complète) sont deux beaux livres, grand format, consistant, mais auxquels il manque cependant de vrais textes pour initier le néophyte, resituer les récits, leur auteur : c'est dommage qu'un effort n'ait pas été fait dans ce sens, même si Chaland aimait que ses lecteurs ne soient pas passifs, fassent l'effort de décrypter son style, n'hésitant pas à leur livrer des récits parfois déroutants autant pour tester ses propres limites que pour éprouver la faculté d'assimilation des acheteurs.

A propos du Testament de Godefroid de Bouillon, cela reste l'histoire la plus abordable de ce volume. Sa brièveté (29 pages) y est pour beaucoup, ce qui n'empêche pas une narration dense. Elle procède de dispositifs typiques de Chaland qui voulait déstabiliser son lecteur en le privant des repères habituels d'une bande dessinée de genre : Freddy Lombard se présente a priori comme une aventure policière mais prend vite des chemins détournés avec des éléments folkloriques comme la chasse au trésor (qui n'est qu'un prétexte) ou la parenthèse onirique (qui plonge tout le monde, héros et lecteur, dans un voyage dans le temps).
Ce procédé, c'est celui que Hitchcock avait surnommé le "McGuffin", c'est-à-dire un élément dramatique qui anime histoire et personnages sans qu'on sache jamais vraiment sa nature - ici, il s'agit d'un parchemin conduisant au trésor, mais ce butin existe-t-il vraiment ou n'est-il qu'un fantasme d'un noble déchu porté sur la bouteille ?). A partir de ça, Chaland s'amuse dès la page 6 et pendant les 16 suivantes à revisiter les récits chevaleresques du Moyen-Âge : une liberté narrative réjouissante, tout à fait incongrue et très tonique.

Son trio de héros n'est pas commun non plus : Chaland avait imaginé Freddy Lombard comme un bélier, toujours prêt à s'engager dans les aventures les plus farfelues en y entraînant son ami Sweep, au caractère plus ombrageux, et la belle Dina, qui n'a rien d'un faire-valoir féminin mais tient plutôt le rôle d'une modératrice, partagée entre sa solidarité (amoureuse ?) pour Freddy et sa quête de réconfort auprès de Sweep.

L'ambiance est déjà bien arrosée, au propre comme au figuré : il pleut beaucoup et le vin corrompt les esprits, deux points qui reviendront souvent ensuite et qui corsent encore davantage ce jeu de piste absurde.

A propos du Cimetière des Elephants, l'entreprise est encore plus étrange puisqu'il s'agit non pas d'une mais deux histoires distinctes rassemblées sous ce titre. Le seul point commun entre ces deux affaires : l'Afrique, ou plutôt, là encore, son fantasme.
Dans le première histoire, les trois héros se déplacent sur le continent noir et recherchent à nouveau une forme de trésor (ici, une plaque photographique où figure Livingstone). Le récit se déploie sur une trame relativement linéaire, avec son lot de rebondissements, mais surtout un détournement équivoque des clichés sur les aventures africaines telles que la BD franco-belge en a beaucoup proposé : ainsi, on trouvera dans la bouche de Freddy et Sweep des considérations sur les noirs à prendre avec du recul car Chaland voulait exprimer le point de vue de personnages des années 50, encore éduqués selon les principes coloniaux et donc estimant les africains comme des sauvages. Il faut apprécier cette distanciation pour ne pas risquer de comprendre de travers l'auteur et tenir son discours comme raciste : c'est la nuance entre la pensée d'un personnage à une époque donnée et sa retranscription par le scénariste (et non le sentiment du scénariste sur une ethnie). Aujourd'hui, plus personne n'écrirait cela sans avoir souligné préalablement l'ironie de son récit, ou alors ce serait fait avec l'intention de provoquer.
Dans la seconde histoire, on revient aux codes policiers mais sans classicisme. L'arme du crime de plusieurs coloniaux, membres d'un club, provient de la même tribu que celle visitée par Freddy et ses amis juste avant. La résolution de l'intrigue frustrera les esprits les plus rationnels, Chaland se montre encore plus moqueur, sarcastique, sale gosse, avec ses lecteurs qu'il mène en bateau à coups de péripéties délirantes, alternant séquences inquiétantes, expressionnistes, et courses folles et grotesques dans des rues enneigées. Il en profite pour indiquer que la situation sociale de ses héros est précaire, dépendante d'un mystérieux oncle Isidore du bout du monde, mais qui n'entame en rien les élans de Freddy, au grand dam de Sweep (excédé et volontiers violent) et Dina (dépassée mais plus compatissante).
Chaland glisse un hommage foutraque à Tarzan avec le personnage et les origines du concierge. C'est du grand n'importe quoi, mais terriblement distrayant et efficace. 

Enfin, à propos de La Comète de Carthage, Chaland avec la complicité de Yann vont encore plus loin (trop loin ?) dans la déconstruction. Il n'est plus l'heure pour de se poser des questions de réalisme, de tribut aux classiques : c'est, comme qui dirait, Hergé revu et (sévèrement) corrigé par Fellini. 
Il faut s'accrocher, et j'avoue que j'ai été tellement déconcerté que j'ai fini la lecture de ce récit très perplexe. Il y a à la fois de quoi être épaté par une telle radicalité dans la fantaisie mais aussi de quoi être totalement largué, au-delà de que je peux sans doute tolérer (mais sans doute aussi ai-je plus de difficulté désormais à m'abandonner à ce genre de trip).
Le scénario a d'ailleurs divisé en son temps et même encore aujourd'hui, les fans sont partagés. Pourtant, il est évident que cette histoire tenait particulièrement à coeur à Chaland qui en refit plusieurs fois plusieurs planches entre sa prépublication dans la revue Métal Hurlant et sa parution en album, mais, paradoxe suprême, c'est un souci de lisibilité qui le motiva à ces corrections alors que le résultat est d'un baroque si échevelé qu'on peine à l'apprécier clairement (mixer Euripide, Flaubert et Jijé était-il de toute manière raisonnable ?).
Le lecteur est mis à contribution, au point que Chaland paraît l'inviter à faire lui-même son livre avec les ingrédients qu'il distribue au long de ces 46 pages. Audacieux mais, à mon goût en tout cas, trop hermétique.

Heureusement, le dessin de Chaland est toujours plus clair que ses scénarios et lire les aventures de Freddy Lombard permet d'admirer le formidable talent de cet artiste. 
Ses découpages pouvaient être très simples et donner à voir des images admirablement composés, avec des lignes épurées et élégantes pour des personnages aux traits élémentaires mais néanmoins expressifs, dont l'identité n'avait rien à envier dans leur forme iconique aux plus grands héros de la BD franco-belge. Freddy Lombard a cet aspect unique des créatures qui en évoquent d'autres antérieures et plus célèbres (sa houpette est par exemple un emprunt direct à celle de Tintin) tout en possédant sa propre silhouette (un côté trapu avec son nez pointu correspond bien à son caractère, de même que Sweep possède cette rondeur au regard dur et que Dina a cette élégance datée des top-models des années 80). Les seconds rôles ont tous des trognes savoureuses, mémorables, et Chaland peut aussi, au milieu de ces figures masculines, inventer une femme fatale comme Miss Darnell.
L'autre point fort de l'artiste tient dans sa représentation des décors, qu'il expose avec force détails pour toujours parfaitement situer l'action et poser les ambiances, avec de grands jeux d'ombres dramatiques, presque hallucinés (l'attaque d'un colonial dans Le cimetière des éléphants ou les intérieurs inquiétants du sculpteur dans La comète de Carthage). 
Lors de quelques scènes puissamment rendues dans toute leur dimension angoissantes, Chaland emploie des "gaufriers" sur presque toute la page, morcelant l'évènement pour mieux désorienter le lecteur. L'effet est garanti et témoigne aussi de la préoccupation de cet auteur à raconter par l'image un récit dont il voulait trouver la perfection formelle (c'est particulièrement visible pour La comète de Carthage donc, où il a corrigé plusieurs fois sa copie, sans être satisfait puisqu'il voulait en produire une troisième version).

Ce premier tome exige toutefois un effort, et si j'avais emprunté en même temps le tome 2 (comprenant deux récits, Vacances à Budapest et F-52), j'en ai remis la lecture à plus tard. Chaland est ainsi résumable : c'était un auteur passionnant, atypique, mais dont le graphisme si accueillant dissimulait une écriture complexe, à appréhender avec mesure. 
Ce n'est pas seulement la brièveté de sa carrière qui aura fait de cet artiste un cas si spécial mais bel et bien une oeuvre peu commune dont la modernité frappe encore aujourd'hui.

jeudi 15 mai 2014

Critique 446 : TIFFANY, TOME 1 - ESCRIME ET CHÂTIMENT, de Yann et Herval


TIFFANY : ESCRIME ET CHÂTIMENT est le premier tome de la série créée et écrite par Yann et dessinée par Herval, publié en 2006 par Delcourt.
Tiffany D'Arc est une jeune et jolie maître d'armes capable de lire les pensées : elle a de qui tenir puisqu'elle descend de la famille de Jeanne D'Arc, qui entendait aussi des voix. Ce don, elle accepte, à contrecoeur, de le mettre parfois au service de son frère Donatien, qui est détective privé et dont les enquêtes lui servent d'abord à rembourser ses dettes de jeu. Lorsque la riche famille des Luncingey-Coligny l'engage pour s'informer sur la respectabilité du jeune roturier que leur fille, Servane, souhaite épouser, il pense donc s'occuper d'une affaire qui le renflouera.
Mais les revers de fortune continuent : en effet, Tiffany s'éprend du prétendant, ce qui lui fait perdre son pouvoir, Donatien quitte prématurément la scène et la police s'en mêle... Pour couronner le tout, l'histoire se déroule dans un cadre familier pour l'héroïne : le château où elle a grandi - mais peut-être que sa connaissance du décor lui sera d'un précieux secours...

Yann (alias Yann Le Pennetier) est un scénariste notamment connu pour la série Pin-Up qu'il a écrit pour Philippe Berthet, mais aussi pour son caractère bien trempé (ce qui ne lui vaut pas que des amis parmi ses confrères et les lecteurs). Sa prolificité (en moyenne une demi-douzaine d'albums par an, séries régulières et one-shots confondus) lui permet de se frotter à tous les genres, de collaborer avec des artistes aux styles très différents et à la notoriété variable, passant d'une franchise (comme les spin-off de XIII) à des projets plus personnels.
Tiffany appartient à cette dernière catégorie tout en empruntant aux codes d'un produit bien calibré : on y retrouve le goût de l'auteur pour les figures féminines fortes, les intrigues policières, l'humour acide, mais dans un moule suffisamment formaté pour espérer toucher un large public. Hélas ! ça n'aura pas suffi puisque Delcourt a mis fin au titre après seulement deux tomes. Mais Yann a eu la bonne idée de composer ses scénarios comme des one-shots, évitant au lecteur d'être frustré.

Beaucoup d'éléments dans cette bande dessinée figurent un hommage à Audrey Hepburn : le physique de l'héroïne, son prénom (inspiré par le célèbre film de Blake Edwards, Breakfast at Tiffany's), la relation entre la jeune femme et son frère détective privé (qui renvoie à Ariane de Billy Wilder, où le rôle de l'enquêteur était tenu par son père de fiction, Maurice Chevalier). Ceux qui, comme moi, en ont toujours pincé pour la belle actrice seront ravis.
L'histoire s'articule autour d'une affaire qui se déroule de manière assez inoffensive durant les trois quarts de l'album avant une résolution puisée dans un passé beaucoup plus dramatique et qui produit donc un contraste étonnant avec le ton léger de l'ensemble (de l'ensemble seulement, car la mort d'un des protagonistes assez tôt surprend déjà). C'est d'abord une simple enquête de moralité qui devient ensuite un "whodunit" classique mais efficace. La lecture est d'autant plus plaisante que Yann, qui connaît son métier, emballe ça avec beaucoup de rythme, même s'il ne force pas son talent sur d'autres aspects (une caractérisation un peu lâche des seconds rôles, qu'il s'agisse des membres de la famille Lucingey-Coligny, de Benjamin Ducastel ou des deux adjoints de Donatien).
En revanche, Tiffany est une héroïne très sympathique, dont le don est évoqué et employé avec humour et parcimonie : Yann sait camper la féminité sans sombrer dans les clichés. C'est dommage que la série n'ait pas connu le succès car on tenait là une potentielle version de l'excellent Jérôme K. Jérôme Bloche d'Alain Dodier.    

Herval (alias Hervé Nau) est un dessinateur beaucoup moins réputé que son scénariste mais qui a déjà eu le temps d'exercer son talent ici et là : il a notamment travaillé dans l'illustration publicitaire et aussi sur les trois tomes de la série Marny (écrite par la comédienne Axelle Lafont), en employant un style graphique très différent (plus cartoony).
Il assure son encrage et sa colorisation : son trait est fin, fluide, expressif, parfois encore un peu trop "tendre" (pas assez de contrastes, de masses noires, de volumes, et des personnages secondaires moins travaillés), mais son utilisation de l'infographie et des couleurs par ordinateur, avec une palette très pastel, est sobre et séduisante.
Ses planches sont surtout bien découpées, avec des plans aérés aux compositions très bien vues (bonne disposition des personnages et des objets dans l'espace). 

Ce n'est pas une bande dessinée exceptionnelle, mais du travail bien fait, divertissant, sans doute un peu transparent. Mais qui méritait mieux qu'une interruption si rapide.