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mardi 24 octobre 2023

WOLVERINE AND THE X-MEN, TOME 4 : LA SAGA DES DAMNES, de Jason Aaron, Nick Bradshaw, Pasqual Ferry, Pepe Larraz, Todd Nauck, Salva Espin, Steven Sanders, Ramon K. Pérez, Shawn Crystal et Chris Bachalo


Et c'est la fin de cette rétrospective sur Wolverine and the X-Men avec ce tome 4. Jason Aaron boucle son run en bonne compagnie : Nick Bradshaw dessine les épisodes 31 à 35 et l'Annual plus quelques pages du 42, Pasqual Ferry l'épisode 30 avec l'aide de Pepe Larraz et Salva Espin, Pepe Larraz les épisodes 38 à 41 plus quelques pages du 42, Todd Nauck finit l'épiode 41, et enfin Steven Sanders, Shawn Crystal et Chris Bachalo ferment le ban sur l'épisode 42.
(Les plus attentifs noteront que je ne mentionne pas les épisodes 36 et 37, qui font partie du crossover Battle of the Atom, qui ne figurent pas dans cet album ni l'omnibus de la série et qu'il n'est pas indispensable d'avoir lu.

Wolverine et Rachel Summers tentent de localiser le repaire des Damnés, sans succès. Le Fauve se rend sur la station orbitale du Peak pour tenter de convaincre le Dr. Xanto Starblood de l'aider à guérir Broo. Mais le Philistin aide le zoologiste alien à s'évader. Quentin Quire sonde mentalement un Bamf et découvre que Oya a intégré l'académie des damnés pour trouver qui a tenté de tuer Broo. Il décide de la rejoindre avec la complicité du Crapaud qui veut, lui, renouer avec Husk.
 

Kade Kilgore a fondé une académie pour concurrencer l'école Jean Grey et il a réussi à y attirer des élèves comme Glob Herman, Broo, Oya. Pour les éduquer, il les a confiés à des professeurs comme Mystique, Maître Pandémonium, Madame Mondo, le Philistin et Sauron. Un élève, Snot, est victime de harcèlement et Quire mène l'enquête au risque d'être démasqué.
 

Cependant, Wolverine utilise les Bamfs pour remonter la trace des élèves disparus et il trouve enfin où opère le club des damnés. Les autres X-Men et Krakoa le rejoignent et engagent la bataille contre les professeurs de l'académie. Le Crapaud, Oya et Quire leur prêtent main forte mais ne peuvent empêcher Mystique et Dents-de-sabre de fuir ni Wilhemina Kensingtonde franchir un portail dimensionnel avec le Philistin.
  

Quant à Xanto Starbllod, il file avec Broo mais quand celui-ci est surpris par un Bamf, il le mord et recouvre ses esprits puis attaque son ravisseur dont la navette s'écrase au pied de Krakoa. Tornade, Iceberg, Kitty Pryde, Rachel Summers, le Fauve craignent qu'après tout ça Wolverine veuille fermer l'école, mais il tient à continuer et même à accueillir les élèves qui avaient fuir ainsi que Max Frankenstein et Manuel Enduque, les deux derniers membres du club des damnés.
 

Qu'est-il arrivé à Kid Gladiator depuis que son père l'a retiré de l'école Jean Grey ? Contre toute attente, il ne se plait pas à l'académie de la garde impériale Shi'ar et regrette la compagnie de ses anciens professeurs et camarades. Il désobéit à son père quand les Avengers affrontent les Bâtisseurs en aidant les héros de la Terre. Gladiator consent alors à renvoyer son fils auprès de Wolverine.


Les X-Men ont découvert que le S.H.I.E.L.D. possédaient ses propres Sentinelles. Wolverine avec l'aide Quentin Quire localise l'endroit où elles sont entreposés et s'y rend avec le projet de les détruire. Cependant, l'école Jean Grey accueille deux nouveaux élèves, Tri-Joey et Squidface, qui sont en réalité des espions à la solde du SHIELD et de Mystique qui a usurpé l'identité de Dazzler.


Tandis que Wolverine trouve Cyclope dans la base où sont les Sentinelles et accepte qu'ils les mettent hors service ensemble, à l'école Quire, Kid Gladiator, Shark Girl, Eye Boy, Genesis, Oya, Broo, et Sprite démasquent Tri-Joey et Squidface. Ceux-ci, leurs souvenirs des installations effacés, quittent l'établissement. Wolverine et Cyclope règlent leurs comptes au sujet de la mort du Professeur X et de la révolution mutante initiée par les Uncanny X-Men.


C'est le jour de la remise des diplômes pour les élèves de l'école Jean Grey. Quentin Quire espère ne pas subir l'humiliation d'être promu... Et dans le futur, Wolverine s'apprête à fermer son établissement quand il reçoit la visite de son élève le plus ingérable, venu lui faire une ultime surprise...

Ce n'est pas sans mélancolie qu'on achève la lecture de Wolverine and the X-Men. La série aura bien eu droit à un deuxième volume, écrit par Jason latour (et dessinée au début par Mahmud Asrar), mais mieux vaut ne pas se gâcher la vie à la lire (c'est médiocre au-delà du possible et ça témoigne de la manie de Marvel à donner des suites inutiles à des runs quasi-parfaits).

42 épisodes donc au final, écrits par Jason Aaron : ce n'est pas mal, mais pas tant que ça et on aurait aimé que ça se prolonge. Il y avait encore bien des histoires à raconter et je suis sûr que le scénariste y avait pensé. D'ailleurs quand il lancera ensuite Amazing X-Men, ce sera dans l'esprit d'une suite, avec des personnages familiers comme Tornade, le Fauve, Wolverine, Iceberg, et d'autres entr'aperçus ici comme Firestar, avec à la clé le retour de Diablo. Mais Aaron (et Ed McGuinness et Cameron Stewart) ne livrera que six maigres épisodes avant de jeter l'éponge, prétextant un manque de temps (il écrivait alors Thor en parallèle). Dommage.

Est-ce que cette dernière ligne est à la hauteur de ce qui a précédé ? La réponse est : oui. D'abord parce que ce dernier tome est découpé en trois parties d'égale qualité. Le premier arc est une sorte de climax à lui tout seul (et on imagine fort bien qu'il aurait suffi à conclure la série) en mettant en scène l'académie des damnés fondée par Kade Kilgore, Wilhemina Kensington, Max Frankenstein et Manuel Enduque pour pervertir les élèves mécontents de l'enseignement prodigué par l'école Jean Grey.

Cette histoire est folle mais Aaron l'avait en quelque sorte initiée dès le début de son run en soulignant l'obsession de Kade Kilgore pour ruiner l'initiative de Wolverine. Ce développement tardif ne déçoit pas avec Quentin Quire en faux traître, Oya en justicière et le Crapaud en amoureux transi désireux de récupérer Husk. 

Les enseignants de cette académie sont haut en couleur avec Mystique et Dents-de-sabre (qui seront pleinement exploités par Brian Michael Bendis dans All-New X-Men et Uncanny X-Men), mais aussi Mâitre Pandémonium, le Philistin, Sauron, Madame Mondo, Wendigo et Dog Logan (qui se rachète bravement ici des méfaits qu'il a commis dans le tome 3). Aaron se lâche complètement, notamment quand il donne à Nick Bradshaw, lui aussi survolté, la possibilité de représenter Krakoa en action aux côtés de Iceberg qui se transforme en un Transformer glacé géant (il faut le voir, ça ne peut pas se résumer).

Certes, le scénariste règle vite le retour à la normale de Broo (en évoquant déjà ce qui formera le postulat de Amazing X-Men), mais on est surtout content de retrouver ce dernier en bonne santé. Et puis cette formation de X-Men a quand même belle allure avec Wolverine, Tornade, Rachel Summers, Iceberg, Kitty Pryde, le Fauve. Nick Bradshaw signe son dernier arc complet sur la série dans une forme éclatante, avec des planches comme d'habitude d'un luxe de détails ahurissant, et il restera ensuite sur le titre comme cover-artist.

Pendant les épisodes 36-37, la série suit les événements du crossover Battle of the Atom (avec All-New X-Men, Uncanny X-Men et X-Men). Cette intrigue n'a aucune incidence sur la suite et il n'est donc pas nécessaire de la lire pour comprendre ce qui va se passer, mais toutefois on observera que Kitty quitte l'école Jean Grey pour rejoindre la bande de Cyclope avec les cinq premiers X-Men que le Fauve a déplacés pour tenter de raisonner Scott Summers. Jason Aaron ne reviendra jamais sur cela, comme s'il était en vérité soulagé (il n'a jamais exploité les cinq premiers X-Men). Par contre, c'est dommage qu'il n'ait pas traité la rupture entre Kitty et Bobby Drake.

L'Annual est encore dessiné par Nick Bradshaw et il n'a pas bâclé son ouvrage : il y a là des doubles pages totalement stupéfiantes et une énergie folle. Le récit quand à lui revient sur ce qu'il est advenu de Kid Gladiator depuis que son père l'a retiré de l'école Jean Grey. 

Bien que cet Annual s'inscrive dans l'event Infinity (de Jonathan Hickman), Aaron réussit à en faire quelque chose d'indépendant, où le lecteur n'est jamais perdu, n'a nul besoin d'avoir lu l'histoire de Hickman pour tout comprendre. En vérité, il s'agit d'un portrait touchant d'un gamin fort en gueule mais seul, écrasé par la figure paternelle, les codes de l'empire Shi'ar, et à qui ses profs et ses copains manquent.

Enfin, la fin de la série propose un récit en narration parallèle : d'un côté Wolverine et Cyclope unissent leurs forces et mettent leurs ressentiments de côté pour une mission commune, et de l'autre deux élèves infiltrent l'école Jean Grey pour le compte du SHIELD.

Aaron s'est montré plus investi et inspiré, mais on sent qu'il a surtout à coeur de réunir Wolverine et Cyclope pour une explication franche au sujet de la mort de leur mentor, le professeur Charles Xavier, et de la révolution mutante initiée par Scott Summers. Ce dialogue est bien senti, juste, nuancé. L'intrigue avec les deux espions est efficace aussi mais moins percutante et en réalité vite expédié.

Le dernier épisode est comme l'arc qui l'a précédé dessiné par Pepe Larraz, qui n'était pas encore la star qu'il est devenu mais qui affichait déjà un fort potentiel (même s'il a du mal à représenter les élèves avec la physionomie correspondant à l'âge qu'on leur soupçonne depuis le début, en particulier pour Quentin Quire). L'espagnol est rejoint pour ces adieux par Ramon K. Pérez, en grande forme, Shawn Crystal, très mauvais, Steven Sanders, toujours aussi piteux, et surtout, pour quelques pages par Nick Bradshaw et surtout Chris Bachalo. Ce dernier signe les ultimes planches et c'est très sympa de revoir l'artiste qui avait ouvert le bal sur la série.

Le propos est drôle et mélancolique à la fois, donc irrésistible. Bien joué.

Voilà : c'est fini. Wolverine and the X-Men est une série à part, encore aujourd'hui. Comme le dit Jason Aaron dans sa postface dans l'omnibus, il n'avait jamais écrit quelque chose comme ça et n'en écrira certainement pas de semblable ensuite. C'est aussi ce qui en fait la singularité et le prix. A l'heure où Marvel semble annoncer un retour des X-Men dans leur manoir de Westchester, on aimerait presque croire qu'à nouveau quelqu'un osera imaginer des histoires aussi fun avec nos mutants favoris....

WOLVERINE AND THE X-MEN, TOME 3 : RENTREE DES CLASSES, de Jason Aaron, Nick Bradshaw, Steven Sanders, David Lopez, et Ramon K. Pérez


On reprend aujourd'hui cette rétrospective sur la série Wolverine and the X-Men écrite par Jason Aaron avec le troisième tome. Au menu deux arcs narratifs et trois épisodes stand-alone, servis par des dessinateurs de choix : Nick Bradshaw pour les #19, 21 à 23, Steven Sanders pour le #20, David Lopez pour le #24, et enfin Ramon K. Pérez pour les #25 à 29. Attachez vos ceintures, ça va secouer !


Après le départ de Husk, Kitty Pryde est chargée de recruter un remplaçant. Les candidats les plus improbables se succèdent jusqu'à ce que Tornade apparaisse. Cependant, Wolverine et Rachel Summers traquent les responsables de la tentative de meurtre sur Broo. Iceberg embarque quelques élèves pour porter assistance à des extraterrestres dont les planètes ont été détruites par le Phénix. Et Angel récupère le contrôle de sa société grâce à Matt Murdock.


Mais un matin Quentin Quire se réveille et s'aperçoit que tous les professeurs ont disparu. Il les recherche avec Shark Girl, une nouvelle élève (trouvée par Angel), Genesis, Rockslide, Eye Boy, mais Oya reste au chevet de Broo. Max von Katzenelnbogen du Club des Damnés est également dans les parages et y découvrent un étrange cirque.


Ce cirque est tenu par le monstre de Frankenstein et il a fait des profs de l'école Jean Grey des monstres de foire grâce à l'emprise magique de la sorcière Calcabrina. Quire et ses amis tentent en vain de les libérer tandis que le monstre veut tuer Max qu'il reconnaît comme le descendant de son créateur. Oya l'en empêche tandis que Max blesse Calcabrina, qui relâche son emprise sur les X-Men.


Les X-Men se rebellent alors contre les zombies à la solde du monstre et de la sorcière, qui s'éloigne avec son complice en se téléportant. Max rejoint le Club des Damnés en exigeant désormais qu'on l'appelle Dr. Frankenstein comme son ancêtre.


Wolverine décide de tester l'esprit de groupe de ses élèves les plus difficiles et les emmène en Terre Sauvage. Livrés à eux-mêmes mais incapables de rester solidaires, Quire, Genesis, Glob Herman, Sprite, Broo (revenu à lui mais à l'état sauvage), Eye Boy, Shark Girl, et Oya se dispersent dans cet environnement dangereux. Quant à Wolverine, il est blessé par Dog  Logan, son demi-frère !


Dog Logan se remémore son enfance difficile auprès d'un père alcoolique, violent et coureur de jupons. Quand il découvre que James Howlett est son demi-frère et un mutant, la jalousie le ronge et il va passer des dizaines d'années à le traquer sans succès. Aujourd'hui, il compte bien lui prouver qu'il est le meilleur des deux fils Logan en devenant le nouveau mentor de ses élèves.


Mais les choses ne vont pas tourner comme il l'entend car les élèves n'apprécient pas son enseignement brutal et le traitement qu'il a infligé à Wolverine. Détenteur de diamants temporels, Dog finit par s'éclipser en se téléportant. Gloh Herman a également fui pour accepter d'intégrer l'académie des Damnés où Sauron lui a assuré qu'il a sa place.


A son retour de Terre Sauvage, Wolverine prononce un discours devant les profs et les élèves pour exprimer sa fierté de diriger l'école qu'il entend sanctuariser. 25 ans dans le futur, Wolverine, désormais un vieillard entouré par ses Bamfs, retrouve dans le parc de l'école un coffre qu'il avait enterré avec les élèves et il demande à Eye Boy d'envoyer un message dans le passé pour prévenir les profs de catastrophes à venir. Mais n'est-ce pas déjà trop tard alors que Oya décide à son tour de rejoindre l'académie des Damnés ?

Comme je l'avais suggéré, le tome 2 de la série me paraissait être la fin de l'Acte I de Wolverine and the X-Men. Cette impression se confirme avec le 19ème épisode qui ouvre ce tome 3 dans lequel on voit d'une part Kitty Pryde chercher qui remplacera Husk, et d'autre part Wolverine et Rachel Summers traquer celui qui a tenté de tuer Broo.

Jason Aaron s'amuse et en même temps exploite une situation mise en place à la toute fin du 18ème épisode, dans le tome précédent. Le défilé des candidats nous vaut de savoureux moments avec des postulants très improbables, comme Blade ou Deadpool, le Loup-Garou de la Nuit ou Firestar (on devine que Aaron a commencé à penser à elle pour Amazing X-Men, la série qu'il a lancée après Wolverine and the X-Men) et bien d'autres. L'enquête de Wolverine et Rachel aboutit à un cul-de-sac mais le lecteur ne peut s'empêcher d'éprouver de la peine pour le pauvre Broo, personnage attachant, naïf et symbolique de la démarche du scénariste.

On a ensuite droit à un épisode dispensable : dessiné moyennement par Steven Sanders, il sert surtout à introduire une nouvelle élève, Shark Girl, qui va prendre de l'importance par la suite, et à évoquer la condition de Angel depuis les transformations qu'il a subies dans Uncanny X-Force de Rick Remender (à commencer par le fait que son pouvoir le consume, même si Aaron n'exploitera plus le sujet ensuite : c'est là la limite d'un univers partagé où un auteur n'a pas forcément envie de développer les idées d'un confrère).

Puis on enchaîne avec un arc de trois épisodes, entièrement dessiné par Nick Bradshaw. L'artiste fait feu de tout bois et on ne peut qu'admirer sa productivité en admirant ses planches incroyablement fournies, détaillées. Il faut s'arrêter sur les cases remplies à ras-bord et se rendre compte qu'il a dessiné tout ça en un mois à chaque fois ! Stupéfiant !

L'intrigue évoque un classique de l'ère Claremont/Byrne, Uncanny X-Men #111, où Mesmero avait fait de l'équipe des monstres de foire. Ici, Aaron utilise un duo composé par le monstre de Frankenstein et une sorcière pour justifier la situation. Et c'est donc à un groupe d'élèves de l'école Jean Grey qu'échoit la délicate mission de sauver leurs profs. En parallèle, on apprend qu'un des membres du nouveau club des damnés est un descendant du Dr. Frankenstein.

Même si le dénouement de cet arc est un peu abrupt, avec la fuite du monstre et de la sorcière (qu'on ne reverra plus ensuite), le divertissement est efficace. Aaron qui fait de Wolverine un clown est en soi un gag très drôle tandis que Quentin Quire fait à la fois preuve d'un esprit d'initiative qu'on ne soupçonnait pas sans se départir de son goût pour le sarcasme (quand il voit avec jubilation à quoi est réduit Wolverine).

Aaron aime bien laisser ses héros et le lecteur respirer entre deux aventures et donc l'épisode 24 offre un répit aux mutants, très joliment mis en images par l'excellent David Lopez. C'est l'occasion notamment pour Kitty Pryde et Bobby Drake de se poser pour parler de leur relation ou pour Tornade, qui a intégré le corps professoral, de se donner à Wolverine. Hélas ! le scénariste manque, comme beaucoup d'auteurs actuels, de souplesse : ces parenthèses n'occupent qu'un épisode comme des entractes et il ne revient pas dessus ensuite, trop accaparé par l'écriture d'arcs narratifs où l'action domine.

Ce côté soap opera est, à mes yeux, ce qui manque le plus aux X-Men depuis longtemps. Claremont était maître en la matière, ce qui ne l'empêchait pas de développer des histoires spectaculaires. Mais il ne négligeait jamais les relations, souvent sentimentales, entre ses héros. Aujourd'hui, on a le sentiment que les scénaristes ne savent pas/plus comment faire : c'est soit l'histoire, soit les personnages, mais ils échouent à écrire les deux en même temps. Et c'est pour cela que Wolverine and the X-Men, comme d'autres titres, est frustrant : Aaron suggère des éléments mais il les laisse ensuite en plan, comme si ça ne devait pas occulter le reste, ce qu'il a planifié. Dommage.

Toutefois, il convient de rester mesuré et d'apprécier l'excellence de ce qui suit avec un des meilleurs arcs (si ce n'est le meilleur) de la série. la séance de training en Terre Sauvage permet au lecteur de savourer une histoire sur deux niveaux. D'un côté, on suit un groupe d'élèves totalement incapables de travailler en équipe malgré un danger permanent, et de l'autre, on assiste aux retrouvailles musclées entre Wolverine et son demi-frère, Dog Logan.

Jason Aaron se montre très inspiré dans les deux lignes narratives. Il montre bien comment par un enchaînement de circonstances, des fortes têtes comme Quentin Quire convainc ses camarades de faire corps contre quelqu'un qui ne pense pas à leur bien, comme il le prétend, mais veut surtout prouver à son adversaire ses mérites. Le portrait, en creux, qu'il dresse de Wolverine le rend plus touchant que jamais car il révèle ses origines de manière succincte et poignante, mais aussi parce que, de façon forte, il devient le prof qu'il a, sans trop y croire, entrepris d'être - et cela ne passe pas par sortir les griffes dès qu'un obstacle se dresse entre lui et ses protégés.

C'est tellement juste que l'épisode 29, qui ferme l'album, complète cet arc très élégamment. Logan faisant un speech devant ses amis et ses élèves, c'est un grand moment, mais quand, par la grâce d'un flashforward, le scénariste nous transporte 25 ans dans le futur et que Logan a l'opportunité de changer ce qui va se passer à notre époque, on a la confirmation que Wolverine n'est pas condamné à rester ce type bourru, brutal, mais bien l'héritier de Charles Xavier, prêt à tout pour "ses" enfants.

Ces cinq derniers épisodes sont en plus dessinés par Ramon K. Pérez et c'est splendide. Je pèse mes mots car vraiment, c'est exceptionnel. Pérez est un artiste formidable (tous ceux qui ont lu son Tale of Sand, d'après Jim Henson, le savent), avec une technique impeccable. Il produit des planches d'une beauté saisissante, avec un découpage virtuose. Mais quand en plus il passe en mode couleurs directes et emploie l'aquarelle pour les flashbacks, là, on passe dans une autre dimension qui donne à l'histoire une valeur esthétique ajoutée.

Le programme reste copieux donc et très abouti, même si quelques bémols peuvent être émis. Wolverine and the X-Men est toutefois proche de la fin mais ce sera pour une prochaine entrée. 

Stay tuned !

dimanche 15 octobre 2023

UNCANNY X-FORCE, de Sam Humphries, Ron Garney, Adrian Alphona, Dexter Soy, Ramon K. Pérez, Dalibor Talajic, Philippe Briones et Angel Unzueta

J'ai récemment fait l'acquisition pour un très bon prix de l'intégralité du run de Sam Humphries sur Uncanny X-Force en floppies. Parus entre 2013 et 2014, ces 17 épisodes ont suivi le run de Rick Remender, beaucoup plus mémorable. Pourtant, le travail de Sam Humphries mérite d'être (re)découvert et c'est ce que je vous invite à faire aujourd'hui (en me contentant des 15 premiers chapitres, car les deux derniers font partie d'un crossover avec l'autre série du scénariste, Cable & X-Force, qui n'est pas indispensable).



Sam Humphries a découpé son run en trois parties, trois arcs narratifs qui ont chacun été traduits en France dans la revue All-New X-Men mais jamais réunis en albums sauf en vo. Les six premiers épisodes sont au menu de Let It Bleed (hommage au titre du LP des Rolling Stones) et sont dessinés par Ron Garney (#1-4), Adrian Alphona (#3-6) et Dexter Soy (#5-6).


Après la dissolution de l'ancienne formation d'Uncanny X-Force, Psylocke a intégré en tant qu'enseignante l'école Jean Grey dirigée par Wolverine. Mais celui-ci n'apprécie pas sa manière trop agressive de se comporter avec les élèves et l'envoie en mission à Los Angeles en compagnie de Tornade. Sur place les attend Puck qui les informe qu'une nouvelle drogue, le Tao, fait des ravages et que celle qui alimente le marché n'est autre que Spiral. Or, c'est elle qui, jadis, a transféré l'esprit de Betsy Braddock dans le corps de Kwannon !


Cependant, toujours à Los Angeles, Lucas Bishop resurgit après avoir été banni dans le futur, mais il n'est pas dans son état normal. Il traque une jeune mutante, Ginny, qui est sous la protection de Spiral. Tornade et Puck convainquent Psylocke d'aider Spiral contre Bishop. Psylocke sonde l'esprit de Bishop et découvre qu'il est possédé par le démon ours. Lorsqu'elle l'en délivre, il prend Ginny comme nouvel hôte.


La manoeuvre affaiblit Psylocke qui est enlevée par Cluster, le clone féminin de Fantomex, son ancien amant au sein de X-Force. Cluster lui explique que Fantomex a été capturé par l'Arme XIII, son clone maléfique et Psylocke accepte de l'aider à le libérer...

Il n'est jamais aisé de passer après un auteur qui a fait d'un titre un énorme succès et on imagine la pression qui pesait sur les épaules de Sam Humphries quand a été relancée Uncanny X-Force à la fin du passage de Rick Remender. 

Pour ne pas risquer d'être comparé à son prédécesseur, Humphries prend donc une direction différente, à commencer par le casting de la série. Il ne conserve que Psylocke, dont il va faire la figure centrale de son run en explorant son parcours depuis la dissolution de la précédente X-Force. Il lui adjoint l'expérimentée Tornade puis ajoute l'inattendu Puck (membre de Alpha Flight) et Spiral.

En 2013, la série mutante la plus populaire est Wolverine and the X-Men de Jason Aaron dans laquelle Logan a rouvert l'école de Charles Xavier, rebaptisé école Jean Grey. Nous sommes après le schisme : Cyclope est resté avec ses fidèles sur l'île d'Utopia au large de San Francisco d'où il compte former les jeunes mutants à la guerre contre les homo sapiens. En revanche, Wolverine souhaite donner une éducation moins guerrière à ses élèves et il peut compter (entre autres) sur Kitty Pryde, Iceberg, le Fauve, Rachel Summers, puis un peu plus tard sur Tornade. 

Psylocke qu'il avait sous ses ordres quand il menait la X-Force intègre aussi le corps professoral mais elle se montre trop agressive, sans s'expliquer sur la violence qui l'anime. Wiolverine préfère alors qu'elle reparte sur le terrain.

L'intrigue est nerveuse, riche en action : il est question d'une drogue, le Tao, fournie par Spiral. Or, c'est Spiral qui, autrefois, a transféré l'esprit de Betsy Braddock dans le corps de la ninja Kwannon. Autant dire que les retrouvailles entre les deux femmes sont musclées. Mais un adversaire commun va les forcer à collaborer : en effet Lucas Bishop revient du futur, enragé, et traquant une jeune mutante, Ginny, sous la protection de Spiral.

Humphries convoque, pour expliquer l'état mental de Bishop le démon ours, créé par Chris Claremont et Bill Sienkiewicz dans les pages de New Mutants dans les années 80. Il faut purger l'esprit de Bishop tout en veillant à ce que Spiral ne le tue pas avant ni ne s'enfuit avec Ginny. Mais la mission ne va évidemment pas se dérouler comme prévu, particulièrement pour Psylocke.

Il y a un évident déséquilibre dans l'histoire car on sent bien que Humphries ne sait pas trop quoi faire de Tornade, plus employée pour sa puissance de feu que parce qu'elle est apte à traiter ce genre de cas. De même la présence de Puck a quelque chose d'incongru car le scénariste le réduit souvent à un personnage de séducteur-cogneur. En vérité, c'est bien le trio Psylocke-Spiral-Bishop qui l'intéresse ici et qui lui aurait vraisemblablement suffi (cela se vérifie encore par la suite).

Visuellement, on est plutôt gâté : Ron Garney est un gage de qualité, ou du moins de solidité. Hélas ! même avec l'aide d'un encreur (Danny Miki), il a du mal à enchaîner comme à ses grandes heures (dans les années 90-2000) et dès le troisième épisode, Adrian Alphona vient le soutenir pour les scènes dans l'esprit de Bishop.

Alphona, qui a connu la gloire avec Runaways puis Ms. Marvel, est un artiste mésestimé alors que son style est plus original. Même quand on lui colle Dexter Soy dans les pattes pour les épisodes 5 et 6, il s'impose par ses planches aux compositions excentriques, d'une grande beauté bizarre, avec les couleurs de Christina Strain. Si la série avait été dessinée dès le début par Alphona, elle aurait incontestablement gagné en personnalité, en singularité, comme cela va se vérifier ensuite. 


Torn and Frayed, le deuxième recueil de Uncanny X-Force écrit par Sam Humphries, collecte les épisodes 7 à 12, parus en 2013. Les dessins sont signés Adrian Alphona et Dalibor Talajic (#7 à 9), Alphnoa seul (#12) et Ramon K. Pérez ((#10-11).


Que s'est-il passé entre Psylocke, Cluster et Fantomex pour que ces trois-là soient fâchés et ne se fréquentent plus depuis la dissolution de la précédente formation de X-Force ? Psylocke se le remémore : elle était devenue l'amante de Fantomex qui voulait en faire une voleuse pour qu'ils travaillent ensemble. Mais lassée de la pression qu'il lui mettait, elle trouva du réconfort dans les bras de...
 

... Cluster, le clone féminin de Fantomex. Toutefois, Psylocke se rendit compte que Cluster la manipulait pour le compte de Fantomex. Elle décida alors de rompre avec les deux et de rejoindre l'école Jean Grey dirigée par Wolverine. Aujourd'hui, Cluster sollicite l'aide de Psylocke pour délivrer Fantomex, capturé par l'Arme XIII, son clone maléfique. Elles le retrouvent à Madrippor où l'Arme XIII révèle avoir capturé Fantomex pour attirer Psylocke qu'il aime aussi...



Pendant ce temps, Bishop, purgé de l'influence du démon ours, explique à Puck et Tornade que, dans le futur, il a affronté les Revenants et il sent leur présence à Los Angeles. Leur Reine envoie ses démons psychiques contre eux mais Bishop réussit à s'échapper.


Avec l'aide du démon ours, Bishop sauve Puck, Tornade et Psylocke, revenue entre temps auprès d'eux. C'est alors que Spiral resurgit : elle a pisté la Reine des Revenants qui a pris pour hôte le corps de Ginny, la jeune mutante qu'elle protégeait initialement de Bishop...

Ce deuxième arc, qui contient en fait deux actes distincts, est le plus réussi du run de Sam Humphries. Le scénariste se lâche et se démarque complètement de Remender pour entraîner ses personnages et le lecteur sur des sentiers très audacieux.

Dans les épisodes 7 à 9, on découvre ce qui est arrivé à Psylocke entre la dissolution de la précédente X-Force et son arrivée à l'école Jean Grey. Humphries construit son récit avec une narration parallèle très efficace et troublante, où il est question de manipulation encore une fois, mais de manière bien plus subtile.

Le ménage à trois entre Psylocke, Fantomex et Cluster réserve des moments d'un érotisme assez étonnant pour une série mainstream. Rarement un auteur est allé aussi loin pour parler de triolisme, de "trouple", bien avant les suggestions de Jonathan Hickman sur les relations entre Jean Grey, Cyclope et Wolverine ou Jean Grey, Cyclope et Emma Frost. Humphries ne suggère pas, il montre, et c'est aussi trouble, troublant que toxique.

Simultanément, on suit Psylocke et Cluster qui tentent de sauver Fantomex des griffes de son clone maléfique, l'Arme XIII (ou Dark Fantomex), animé par son amour pour Psylocke. Humphries avec Alphona (qui dessine les flashbacks) mais aussi Dalibor Talajic (qui dessine les scènes du présent) s'amuse notamment quand il introduit les deux femmes dans un drôle de bordel à Madripoor où toutes les prostituées sont déguisées en X-Men ou quand il écrit les romances contrariées entre Cluster, Fantomex, l'Arme XIII et Psylocke.

Les épisodes suivants (10 à 12) remettent Bishop au centre du jeu. Il est alors question de Revenants du futur et de leur Reine dont l'influence psychique et la horde de démons risquent de corrompre le monde entier. La menace est plus spectaculaire mais Humphries va avoir plus de difficulté à convaincre dans ce registre. A l'évidence, il est plus à son avantage quand il doit s'occuper d'un nombre réduit de personnages et de leurs tourments intimes.

Néanmoins, c'est encore assez probant, surtout parce que Ramon K. Pérez illustre cette partie (hormis l'épisode 12, encore une fois mis en image par Alphona parce qu'il s'agit aux 3/4 d'un flashback sur Spiral). Ces chapitres servent surtout de rampe de lancement à la fin de la série.
   

Enfin, The Great Corruption clôt le run de Sam Humphries sur le titre. C'est un arc narratif de seulement trois épisodes, dessiné par Philippe Briones et Angel Unzueta (#13), Briones et Dalibor Talajic (#15) et Briones seul (#14), paru en 2014. Le recueil s'achève avec le crossover en quatre parties avec Cable & X-Force mais je n'en parlerai pas car je ne l'ai pas lu.


La Reine des Revenants affronte X-Force au complet et révèle sa véritable identité : il s'agit de Cassandra Nova, la soeur de Charles Xavier. Elle divise l'équipe en expédiant Puck et Psylocke en Enfer tandis que le reste de l'équipe affronte sa horde de démons psychiques. 


Mais ce combat la diminue et pour convaincre Psylocke de la rejoindre, elle lui offre de réintégrer le corps de Betsy Braddock. Bishop et Spiral blessent Ginny et Cassandra se sert alors du corps de Betsy comme hôte. Psylocke n'a pas le choix : elle tue ce corps pour empêcher Cassandra de sévir plus longtemps et mettre fin à l'invasion de sa horde de Revenants...

L'intrigue est assez brouillonne et on sent bien que Sam Humphries veut caser des rebondissements de manière artificielle, forcée pour conserver les lecteurs qui sont restés. A ce stade-là, Marvel avait certainement déjà prévu l'annulation de la série, même si le crossover avec Cable & X-Force ressemblait à une tentative de la dernière chance pour la conserver. Mais ça ne suffira pas et Humphries perdra sur les deux tableaux.

Le fait même de ressortir du placard Cassandra Nova, la jumelle maléfique de Charles Xavier, souligne l'échec de cet arc. Depuis Grant Morrison et Joss Whedon, elle ressemble au croque-mitaine qu'on emploie pour agiter sous les yeux des héros un danger a priori insurmontable. Sauf que, sans lui manquer de respect, Humphries n'est ni Morrison ni Whedon.

Cependant, il joue une carte assez habile au moment où Cassandra Nova offre à Psylocke de lui rendre son corps originel (celui de Betsy Braddock). Mais c'est un peu noyé au milieu d'une grande bataille brouillonne, avec un passage WTF dans les enfers. De plus, il aura fallu attendre ces épisodes pour que la X-Force soit enfin au complet (c'est-à-dire avec Tornade, Puck, Spiral, Bishop, et Psylocke) !

La partie graphique voit défiler plusieurs artistes - trop en vérité pour si peu d'épisodes. Dalibor Talajic revient sur le #15, Angel Unzueta apparaît sur le #13, et Philippe Briones interagit avec eux mais n'a droit qu'au #14 pour lui seul. Beaucoup de monde, de styles différents donc.

On a le sentiment que sur ce run Sam Humphries n'a jamais vraiment pu s'exprimer librement, sauf sur les épisodes 7 à 9. Comme ce sont (et de loin) les meilleurs, les plus réussis, autant narrativement que visuellement, on devine à quoi aurait pu ressembler sa Uncanny X-Force. Pour le reste, on a un début un peu déséquilibré mais efficace et un dénouement brouillon.  

jeudi 16 juillet 2020

GIANT-SIZE X-MEN : MAGNETO #1, de Jonathan Hickman et Ramon K. Perez


Pour ce troisième Giant-Size X-Men (sur cinq), Jonathan Hickman, en compagnie de Ramon K. Perez, donne la vedette à un de ses mutants favoris, Magneto. Pourtant, rien dans ce on-shot n'est ce qu'il paraît : entre une réalisation chaotique et un propos finalement très anecdotique, la perplexité domine. Fallait-il consacrer tant de pages pour si peu à dire ?


Magneto se rend dans les îles Féroé. Il y rencontre un habitant et lui explique vouloir acquérir l'île mais l'homme n'en est pas propriétaire. Il s'absente pour prévenir ce dernier tout en prévenant le maître du magnétisme que cela risque de prendre du temps pour obtenir une réponse.


Auparavant, Magneto est invité à déjeuner chez Emma Frost dans sa demeure sur Krakoa. Elle sait que son convive a une lognue histoire avec les îles et souhaite qu'il lui en trouve une pour qu'elle l'achète.


Le propriétaire de l'île n'est autre que Namor qui accepte de négocier avec Magneto parce qu'il représente Emma Frost. Magneto doit en échange l'accompagner dans les profondeurs environnantes pour retrouver des scientifiques atlantes mystérieusement disparus...


... Et c'est tout ! La suite et fin de cette histoire ne présente ni surprise ni même un quelconque intérêt. Vous en êtes quittes pour savoir les raisons motivant l'acquisition d'une île par Emma Frost. Quant à Magneto, son rôle, se résume dans l'affaire à être son chargé d'affaire. En ce qui concerne Namor, il reste écrit comme une caricature.
  

Depuis qu'il a initié cette collection de Giant-Size X-Men, Jonathan Hickman a laissé bon nombre des fans de sa reprise de la franchise "X" franchement dubitatif. Si son premier récit avec Jean Grey et Emma Frost (qui sera complété et conclu avec le dernier chapitre de la série, consacré à Tornade) était un bel hommage à un fameux épisode muet du run de Grant Morrison, celui qui a suivi (publié il y a quatre mois, juste avant que la crise sanitaire n'impose un shutdown des parutions) avec Nightcrawler accusait déjà un sérieux coup de moins bien, mais sa lecture demeurait agréable entre la variation autour de la maison hantée, les fantômes d'Excalibur (version Claremont) et les dessins d'Alan Davis.

Mais cette fois-ci... Honnêtement, qu'est-ce qui est passé par la tête du scénariste ? 

Peut-être, avant tout chose, faut-il retracer la conception de cet épisode. On remarquera que, contrairement aux fois précédentes, la couverture et les pages intérieurs sont l'oeuvre de deux artistes différents. Et pour cause : Ramon K Perez n'était pas prévu pour dessiner ces planches, Ben Oliver devait les réaliser. J'ignore pourquoi, mais le talentueux cover-artist a été remplacé et ne subsiste plus de son travail que ce portrait, vraiment magnétique, de Magneto.

Ramon K. Perez n'est pas un pis-aller : pour ceux qui le suivent, c'est un artiste certes volatile mais passionnant, dont l'adaptation d'un script inédit de Jim Henson (Tale of Sand) lui a valu une reconnaissance unanime et méritée. Il partage son temps entre projets pour les majors (surtout Marvel) et oeuvres indépendantes (il va collaborer avec Chip Zdarsky pour une série horrifique que Image Comics publiera cette automne). Son style est excellent, sa technique impeccable, et tout compte fait, c'est un bon choix pour suppléer Oliver car leurs registres graphiques n'ont rien à voir, donc pas de comparaison possible.

Mais il n'empêche que j'aurai bien aimé voir ce que Oliver aurait fait de ce matériau. En conservant sa couverture, Marvel a commis une erreur car cela rappelle qu'il était là le premier. Et qu'on s'interrogera toujours sur la raison de son remplacement et le potentiel de son travail.

Surtout, même si, donc, Perez ne déçoit pas, il n'épate pas non plus. On n'a pas des pages fulgurantes comme il en est capable, rien de ce qu'il dessine ici n'est transcendant et ne relève l'intérêt. Là où Russell Dauterman étincelait dans l'exercice 'Nuff said avec Jean Grey et Emma Frost, et même un Alan Davis en petite forme (sans encreur aussi) faisait plaisir en animant à nouveau Nightcrawler, Perez ne semble jamais aussi concerné par son épisode qu'il exécute sans forcer son talent. C'est même plutôt le coloriste David Curiel qui lui vole quelquefois la vedette avec une palette magnifique (bien que "mangeant" un peu trop l'encrage, notamment quand il s'agit des chevelures de Magneto et Emma).

Toutefois, la responsabilité de notre incrédulité face à ce récit incombe à Hickman. Dans ces trois Giant-Size X-Men, il y a une constante sur la légéreté du propos par rapport au nombre de pages qu'il y consacre. Soutenu par un artiste exceptionnel, investi dans l'exercice, comme le fut Dauterman, la faiblesse de Hickman est compensée. Mais avec un Davis en mode mineur ou un Perez transparent, le résultat s'en ressent plus fortement.

Alors que dans la série X-Men (et auparavant dans House of X-Powers of X), Hickman a montré un Magneto majestueux, ici il le réduit à une sorte de négociateur pour Emma Frost (à se demander pourquoi elle ne s'occupe pas de transiger directement avec Namor, une fois l'île choisie). 

Ensuite, son face-à-face avec Namor tarde à se matérialiser : on devine la manoeuvre (Namor fait poireauter Magneto pour lui prouver qu'il est le maître des horloges), mais leur échange est bien plat alors qu'on est en présence de deux très forts caractères. Nulle tension ne vient alimenter leur dialogue où Namor est écrit comme un régent ombrageux bien peu nuancé (pas davantage en tout cas que ce qu'en a fait Jason Aaron) : quand on est fan du personnage, c'est une vraie misère de voir le traitement du roi atlante, un des individus les plus ambigüs de Marvel. 

Enfin leur exploration dans les profondeurs marines, leur rencontre avec d'étranges créatures pour récupérer une clé, l'allusion au roi Ahura (premier monarque d'Atlantis), tout cela est survolé, esquissé, jamais développé (à moins que Hickman ne garde cela pour le futur). C'est vraiment dommage car dans House of X, on avait eu droit à un bref mais intense échange entre Xavier et Namor, invité à rejoindre Krakoa (offre rejetée séchement sur un argument prometteur). C'est tout de même curieux, la maladresse du scénariste vis-à-vis de ce personnage qu'il a pourtant abondamment employé dans New Avengers.

On pouvait encore espérer une révélation, un twist à la fin mais on ignore pourquoi Emma tient à avoir son île (tout au plus, quand Magneto le lui demande, répond-elle qu'elle va lancer des invitations et voir qui viendra). Hickman procéde souvent comme ça dans X-Men, semant des indices (ou plutôt des mines) : peut-être lira-t-on dans l'avenir ce qu'il prépare ici. Mais pour l'heure, c'est trop frustrant.

C'est donc une déception. Mais ne jetons pas tout car le prochain Giant-Size X-Men s'intéressera à un des grands absents de la refonte "X", Fantomex, dessiné par l'excellent Rod Reis. De quoi espérer bien mieux. 

lundi 7 août 2017

HAWKEYE, VOL. 2 : HAWKEYES, de Jeff Lemire et Ramon K. Pérez


Et donc, Marvel relança All-New Hawkeye après seulement cinq épisodes ! Une décision d'autant plus absurde donc que Jeff Lemire terminait son premier acte sur un cliffhanger saisissant, suffisant pour convaincre les fans de poursuivre l'aventure.
C'est donc parti pour six nouveaux chapitres, avec toujours l'excellent Ramon K. Pérez au dessin (et Ian Herring aux couleurs - impossible de ne pas le mentionner tant sa contribution est essentielle).

2 arcs de trois épisodes forment ce nouvel acte : Bishop's Man et Hawkeyes.


30 ans ont passé : Clint est un old man Barton et Kate n'est plus une jeunette non plus. Malgré leur rupture, en très mauvais termes, jadis, elle vient demander de l'aide à son acolyte en lui expliquant qu'ils ont commis une terrible erreur en laissant l'Hydra re-capturer les trois enfants.


A l'époque, en vérité, le SHIELD avait réussi à les récupérer et s'en est servi comme des armes de destruction massive, notamment en Chine. Le Mandarin, qui a pris le contrôle du pays dévasté, a gardé en otage un des trois terribles gamins, que Kate et Clint vont tenter de libérer.


Retour au présent : Clint apprend par Maria Hill que les trois enfants sont en fait des Inhumains. Pour les délivrer des griffes de l'Hydra, Clint et Kate montent un piège avec la complicité de Barney Barton.


Cette mission rappelle à Kate son enfance, durant laquelle elle découvrit les activités crapuleuses de son père et, déjà doté d'un caractère bien trempé, eut la vocation de de devenir justicière en assistant à l'arrestation du Matador par Hawkeye - et les Avengers...

Plus long d'un épisode, ce volume est pourtant plus nerveux mais aussi plus dense et original que le premier, comme si Lemire et Pérez s'étaient enhardis. Le scénariste nous entraîne trente ans dans le futur, revient sur des événements du présent, explore le passé de Kate, et tout ça sans égarer le lecteur, grâce à une narration formidablement fluide et nerveuse.

Lemire réussit particulièrement bien à caractériser Kate en soulignant son rapport difficile à la paternité : on comprend pourquoi elle refuse de considérer Clint comme son mentor (ce n'est pas qu'un caprice) tout en lui devant sa vocation (magnifique flash-back), et son tempérament volcanique est nuancé dans des scènes légères mais suggestives où Noh-Varr ou America Chavez sont convoqués. Pour Clint, Lemire se contente davantage de respecter la version de Fraction - un aimable loser, incapable de se sociabiliser sans ruiner ses relations, mais attachant, fidèle, pugnace, malin.

Pour illustrer cette trame étonnante, Pérez fait feu de tout bois en mixant trois styles graphiques : le présent est traité de manière classique, avec un trait simple et épuré, au découpage sage ; le passé est en couleurs directes (et Ian Herring accomplit un travail remarquable) façon aquarelles ; tandis que le futur se distingue par des représentations proches du croquis, comme réalisées par un artiste fatigué, à la main tremblante (un parti-pris audacieux, déroutant au début, mais intelligent).

Le run s'achève sur une note à la fois positive et mélancolique, qui offre, rétrospectivement, une passerelle idéale à l'actuelle série animée par Kelly Thompson et Leonardo Romero (avec l'ambition de Kate d'agir indépendamment, sans renier Clint). Ce dénouement produit une émotion inattendue, dont la pudeur est très louable.

Ainsi note-t-on que de Fraction/Aja à Thompson/Romero en passant par Lemire/ Pérez, Hawkeye a été bien gâté après de multiples tentatives infructueuses pour en faire un héros capable de générer un titre viable.

dimanche 6 août 2017

HAWKEYE, VOL. 1 : ALL-NEW HAWKEYE, de Jeff Lemire et Ramon K. Pérez


Je l'avais évoqué récemment, en parlant de la série Hawkeye par Kelly Thompson/Leonardo Romero-Michael Walsh : causons donc de All-New Hawkeye, écrit par Jeff Lemire et dessiné par Ramon K. Pérez, publié d'abord en 2015 pour 5 épisodes. 


Clint Barton et Kate Bishop font équipe pour une mission du SHIELD en découvrant une cache d'armes de l'Hydra. Il s'agit de savoir ce qu'est le programme "Communion".


En fait d'armes, Kate trouve trois enfants sujets à des expériences, qui les ont physiquement transformés et dotés de pouvoirs mortels. Clint persuade sa disciple de les remettre, comme convenu, à Maria Hill.


Mais Kate devine vite que le SHIELD va à nouveau exploiter ces enfants pour leurs pouvoirs et convainc Clint de les cacher chez lui. A leurs risques et périls... Comme ils en prendront conscience des années après.

J'avoue : lorsque ces épisodes furent publiés, je ne me suis pas jeté dessus car j'avais tellement adoré le run de Matt Fraction et David Aja qu'il me paraissait indépassable. Même si la réputation flatteuse de Lemire et le talent exceptionnel de Pérez garantissait une reprise prometteuse, j'aurai aimé que Marvel laisse passer un peu de temps avant de donner une suite aux aventures de Clint et Kate. En outre, les previews me laissèrent sur ma faim...

Puis je me suis procuré tardivement les deux recueils collectant les 11 épisodes de Lemire et Pérez, composés en fait en deux actes (un premier de cinq chapitres, un second de six, à cause d'un énième relaunch entre temps).

Donc, les cinq premiers épisodes : autant prévenir tout de suite, c'est TRES décompressé narrativement. Lemire abuse volontiers de ce procédé en étirant son récit. Pourtant, ça se lit sans ennui grâce à une astuce toute simple : en effet, en parallèle de la trame principale avec les trois cobayes subtilisés à l'Hydra, l'histoire revient sur l'enfance de Clint et Barney Barton, lorsqu'ils étaient adoptés par un fermier violent jusqu'à ce qu'ils intègrent un cirque ambulant où ils rencontrent leur mentor, le Swordman. Ce dernier initie Clint à l'archerie et Barney à la cambriole, ce qui aboutira à une rupture entre les deux frères.

La morale issue de ces deux lignes historiques est élémentaire : on paie toujours le prix de ses erreurs - très karmique, mais guère étonnant de la part d'un auteur comme Lemire (qui illustrera avec maestria ce même motif dans son Moon Knight). Ce premier acte s'achève sur un stupéfiant cliffhanger (même s'il parlera à ceux qui ont lu Old Man Logan de Millar/McNiven) et donne une irrépressible envie de lire la suite (et fin).

Visuellement, difficile de passer après le génial Aja et ses épisodes-tours de force, aux découpages incroyables, mais Ramon K. Pérez relève le défi avec panache. Soutenu par le coloriste Ian Herring, il emploie lui aussi un "truc" facile mais efficace : les flash-backs sont en couleurs directes, avec un rendu évoquant l'aquarelle (mais sans doute s'agit-il d'un mix de diverses techniques, avec une part d'infographie), et c'est superbe, très suggestif.

Les scènes au présent sont dessinées dans un style plus traditionnel, avec un trait épuré, expressif, favorisant les continuités séquentielles (une succession de cases de la largeur de la bande, avec le même angle de vue, où les seuls éléments mobiles sont les personnages). Il tente aussi des choses intéressantes dans le storytelling quand les scènes du passé dominent en leur consacrant les deux tiers ou les trois quarts de la planche, réservant la dernière des trois ou quatre bandes à un moment du présent. Cela renvoie aux manoeuvres déployées dans certains strips (Winsor McCay, par exemple, jouait avec ça déjà, dans Little Nemo in Slumberland).
Et les toutes dernières pages du cinquième épisode sont traitées avec encore un autre style...

Le tout donne à lire quelque chose d'étrange, très différent de ce que firent Fraction/Aja (tout en en soulignant certains aspects - la relation conflictuelle entre Clint et Kate surtout), mais finalement qui ne démérite pas.

lundi 8 avril 2013

Critique 389 : JIM HENSON' S TALE OF SAND, de Jim Henson, Jerry Juhl et Ramon K. Pérez

Jim Henson's Tale of Sand est l'adaptation en bande dessinée d'un scénario de long métrage écrit par Jim Henson et Jerry Juhl, mis en images par Ramon K. Pérez, publié en 2011 par Archaia Studio Press (en 2012 pour la version française par les éditions Paquet).
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Le créateur (Jim Henson, à droite) et ses créatures (à gauche).

Parmi les créateurs américains les plus populaires et originaux de ces 40 dernières années, le nom de Jim Henson se distingue grâce à la renommée de ses programmes pour la télévision et le cinéma : il s'agit en effet de l'homme qui imagina des émissions telles que 1, Rue Sésame et le Muppets Show, connues des deux côtés de l'Atlantique.
Ces divertissements atypiques, qui ont séduit les plus jeunes et influencé d'autres divertissements (avec plus ou moins de bonheur...), ne constituaient pourtant que la partie visible du créateur.
Henson était passionné par le cinéma (on lui doit aussi Dark Crystal, co-réalisé avec Frank Oz, et Labyrinthe, co-produit avec George Lucas) : il fut nommé pour l'Oscar du meilleur court-métrage avec Time Piece en 1966, puis dirigea The Cube, un téléfilm expérimental pour la NBC en 1969.
De 1968 à 1974, avec son partenaire Jerry Juhl, Jim Henson développa Tale of Sand, un autre projet, qui était conçu comme à la fois la synthèse et le prolongement des deux précédents titres. Le refus des studios de produire une histoire aussi farfelue aboutit à son abandon et à l'archivage des versions du script, à tel point qu'en 1990, à la mort d'Henson, on crut celles-ci perdues.
C'est donc un petit miracle que de lire aujourd'hui ce récit complet adapté en bande dessinée.

Tale of Sand a connu une production laborieuse car la famille Henson - sa fille Lisa en particulier - et la compagnie qui gère ses oeuvres - par la voix de Karen Falk, l'archiviste - tenaient avec l'éditeur Archaia à respecter le travail original des auteurs tout en le transposant dans un autre média que celui auquel il était destiné.
La rencontre avec l'artiste Ramon K. Pérez, espagnol établi au Canada, et du coloriste Ian Herring allait permettre l'aboutissement de ce projet pour un résultat résolument étonnant, dont le succès critique (récompensé par 3 Eisner awards, un Joe Shuster award, et 2 Harvey awards notamment) et public a salué la réussite.
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Arrêtons-nous d'abord un instant sur le livre lui-même : c'est un bel objet, dont la version française est à la hauteur de la version originale (même si Paquet n'a pas conservé la couverture en moleskine). Le papier est d'une superbe qualité, la reprographie est exemplaire avec une restitution des couleurs et même du lettrage traduit fabuleuse (conformèment aux voeux de la Henson Company, certaines pages où le script apparaissait en arrière-plan n'a pas été traduit, mais ce n'est pas gênant). C'est une édition très classieuse qui égale (presque) celle de Pantheon Books avec des ouvrages comme Asterios Polyp et Habibi.
En prime, on a droit une préface de Karen Falk, des postaces de Lisa Henson et Craig Shemin (président de la Jim Henson Legacy) et d'une biographie de Ramon K. Pérez, avec des photos de la collection privée de Jim Henson et Jerry Juhl, un carnet de croquis de Pérez. Editorialement, Archaia (et Paquet en France) ont mis les petits plats dans les grands.
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Maintenant, que dire de l'histoire elle-même ? Le moins qu'on puisse dire est que c'est... Curieux, atypique, surréaliste. Tale of Sand ne ressemble à rien de connu et se détache totalement de la production mainstream américaine. On ne peut comparer son contenu qu'à quelques ovnis européens, le premier qui m'est venu à l'esprit étant Vitesse Moderne de Blutch. C'est décapant, déjanté, inclassable, et pourtant nourri d'influences, de références, typique d'un esprit des années 60, quand on pensait encore que l'art pouvait changer le monde ou l'interpréter de manière résolument iconoclaste.
C'est une bande dessinée "pop" (au sens musical, comme un album des Beatles post-Sgt Pepper par exemple), psychédélique par moments, un trip fascinant, éreintant, déroutant et jouissif : une vraie expérience.

Un bled perdu, une fête...
... Et dix minutes d'avance pour gagner un endroit.
Mais pourquoi ? Et contre quels dangers ?
Mac s'est engagé dans un périple fou,
dont il n'aura jamais la clé, ne saura jamais le fin mot.

S'identifier à un personnage de fiction (dans un roman, un film, une bd), c'est surtout partager ses sensations, éprouver les mêmes émotions que lui. De ce point de vue, il n'est pas difficile de s'attacher au protagoniste, car on est rapidement aussi confus et constamment aussi surpris qu'il peut l'être par l'enchaînement de situations qu'il traverse.

Mac sort littéralement de nulle part quand il arrive dans ce trou perdu où une fête bat son plein. Après avoir partagé une danse endiablée avec une jeune femme, au son d'un quatuor de jazz, qu'il est porté en triomphe par la population locale jusqu'au bureau du shériff. Celui-ci lui remet une carte avec un point à atteindre (mais le prévient ensuite de ne pas se fier à cette carte) puis un sac avec des provisions et une clé géante. Il a dix minutes d'avance une fois franchi la ligne blanche du départ de son voyage - il découvre ensuite vite qu'un homme le poursuit et lui tire dessus, mais peut-être moins pour le tuer que pour l'inciter à courir. Première des nombreuses menaces qu'il va rencontrer en parcourant des paysages désertiques, sauvages, hostiles, et croiser les individus les plus inattendus (une belle blonde à plusieurs reprises, un lion, un club de jazz - qui tient tout entier dans une cabane minuscule ! - , un requin dans une piscine, des mamies golfeuses, des arabes belliqueux et délirants, des joueurs de football américain fous, la cavalerie...).
Et quand il croira avoir rempli sa mission, Mac connaîtra un ultime rebondissement aussi absurde que cruel...
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Tale of Sand est entièrement bâti sur le phénomène de sidération : le lecteur est stupéfait comme le héros par ce qui se passe et devine vite qu'il n'y a aucune logique derrière ça. C'est une histoire sur l'aliénation de l'individu, qui, effectivement, prolonge les thèmes des deux premiers films de Jim Henson (Time Piece, où les délires d'un homme défilaient dans une succession de situations surréalistes, et The Cube, où un homme était prisonnier d'une chambre d'hôpital sans fenêtre dont il ne pouvait s'échapper mais où il recevait plusieurs visites) : ici, Mac est littéralement enfermé dehors, sommé de cavaler sans jamais s'arrêter, pouvoir se reposer, et sans comprendre pourquoi lui, à quelle fin.
La quasi-totalité de l'aventure se déroule sans dialogues, mais de nombreuses explosions la ponctuent. Tout cela comme autant de diversions, qui empêchent le lecteur et le héros de réfléchir. S'arrêter, c'est mourir, c'est renoncer, c'est courir (une autre course, mentale, dans la course, physique) le risque de ne pas avoir d'explication.
Lorsque l'action ralentit, que les personnages s'arrêtent et parlent, leurs échanges n'apportent rien : on n'est pas plus avancé sur le "pourquoi" de cette affaire, le "comment" Mac va s'en sortir, le "où" cela va-t-il nous mener. Jim Henson et Jerry Juhl semblent s'être inspirés du cinéma burlesque muet tout en l'assaisonnant d'angoisses existentielles mais sans les formuler par autre chose que la force des images. Et si Tale of Sand vous force à quelque chose, c'est bien avant tout à vous arrêter pour contempler la puissance visuelle à l'oeuvre.
Ensuite, c'est à vous de choisir si vous lisez l'histoire en espérant qu'elle débouchera sur une explication, une justification, ou pour la simple griserie esthétique qu'elle procure, ce mix débridé de comique et d'anxiété, d'invraisemblance et de questionnement.
Tale of Sand est une bande dessinée qui, par le biais du sensible (le sens visuel), interroge l'intelligible. Et cette interrogation aboutit à une frustration pour qui attendra un dénouement classique, rationnel. Mais, en même temps, qu'est-ce qui pourrait expliquer cette débauche de situations rocambolesques ? Le voyage est plus beau et intéressant que la destination, et l'absurdité cruelle de la fin confère à l'entreprise une forme circulaire qui donne envie de relire tout depuis le début, comme si on allait découvrir des indices, remarquer des détails signifiants. C'est habile, mais aussi diabolique car comme Mac qui court pour survivre, le lecteur lira et relira pour tenter de comprendre une histoire filant entre ses doigts comme une anguille.
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La vraie "star" du livre, c'est donc le dessin, et Ramon K. Pérez avec son coloriste Ian Herring (plus quelques complices comme Terry Pallot, Andy Belanger, Walden Wong, Nick Craine et Cameron Stewart pour l'encrage, et Jordie Bellaire et Kalman Andrasofszky pour la colorisation) ont accompli un travail extraordinaire. Pour beaucoup, j'imagine, comme pour moi, ce sera une révélation (et l'arrivée de Pérez dans l'équipe de dessinateurs de la série Wolverine et les X-Men, écrite par Jason Aaron, chez Marvel, sera l'occasion de suivre l'artiste dans une publication plus accessible et régulière).
Le plus impressionnant reste le sentiment que Pérez ne semble pas avoir ressenti la moindre pression devant ce projet. Il a parfaitement su traduire graphiquement la singularité du récit, pallier l'absence quasi-totale de dialogues, représenter les aspects les plus déjantés des situations. Mais il a aussi su ne pas se laisser subjuguer par l'histoire du projet, le fait de mettre en images le script perdu d'une icône du divertissement populaire américain destiné au cinéma.
Les planches sont sublimes, les personnages expressifs, le découpage virtuose, les couleurs éclatantes et intelligemment disposées pour valoriser chaque effet.
Esthétiquement, c'est un des comics les plus émérites que j'ai lu depuis Asterios Polyp, avec une réflexion sur le sens des images, leur défilement, leurs couleurs, cette relation entre le visuel et l'émotionnel. Même si ça ne va pas aussi loin que Mazzucchelli (dont le propos était, il est vrai, beaucoup plus profond et poignant), c'est tout de même remarquable de tenir une exigence formelle telle sur plus de 160 pages, sans jamais lasser, en offrant toujours une réaction à la hauteur du script.
Ce n'est pas seulement un livre spectaculaire et beau, mais surtout une bande dessinée remarquablement intelligente dans les réponses qu'elle apporte au récit qu'elle illustre, qui vous en fait ressentir la force, l'originalité, en les bonifiant.
Un livre d'images est agrèable quand ses images sont belles, mais il devient supérieur quand ses images disent quelque chose : Pérez présente ici une multitude de styles pour répondre à ce qu'Henson et Juhl racontent, évoquant les collages de l'art contemporain, reproduisant la police de caractère de Henson, agençant les cases avec un vrai travail de montage.
Tale of Sand parvient à invoquer l'esprit de Henson mais aussi d'autres auteurs aux langages aussi décorsetés, comme le gonzo-journalisme de Hunter S. Thompson, les expérimentations surréalistes, les récits cauchemardesques de William Burroughs, les trips cinématographiques de David Lynch ou les folies bricolées de Terry Gilliam (et par extension l'humour excentrique des Monty Python).

Compte tenu de tout cela, il n'est donc pas étonnant que le script de Jim Henson et Jerry Juhl n'ait jamais abouti à un long métrage de cinéma et ait été rejeté par les producteurs de l'époque (même si l'industrie vivait alors la révolution du "New Hollywood", qui a permis à des films audacieux et des cinéastes révolutionnaires d'émerger). Plus de 40 ans après, ce qu'ils nous racontent reste incroyablement bizarre, décalé, moderne, inclassable.
Mais cet échec a été en quelque sorte une bénédiction, une chance, car il a permis à une bande dessinée exceptionnelle de voir le jour, et on peut penser que c'est sous cette forme que cette histoire a trouvé son accomplissement, sans que des contraintes budgétaires l'amputent d'un seul élément important.
Ne passez vraiment pas à côté : c'est un ouvrage un peu cher (mais parfois il faut s'accorder une petite folie) mais l'investissement vaut le coup. Ce n'est pas tous les jours qu'on lit quelque chose comme ça, et c'est surtout une bande dessinée qui célèbre le pouvoir de la création, l'imagination, le média, et l'envie de lire