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jeudi 6 octobre 2022

ANT-MAN #4, de Al Ewing et Tom Reilly (avec Alan Davis)


Il n'aura pas fallu attendre longtemps pour lire le dénouement de la mini-série Ant-Man puisque le précédent numéro était sorti la semaine dernière. Mais, avouons-le, il était temps car l'histoire de Al Ewing et Tom Reilly n'a pas tenu toutes ses promesses et ce dernier épisode noie littéralement le lecteur sous une tonne d'explications qu'il est impossible d'apprécier si on ne connaît pas sur le bout des doigs des travaux antérieurs du scénariste.


Zayn Asgahr est le Ant-Man de 2549. Rescapé d'une attaque de Ultron après que le robot ait été investi de la puissance d'Odin, ce scientifique et justicier a collecté les informations sur ses prédécesseurs.


Malheureusement, les voyages dans le passé ne sont jamais sans conséquence et n'ayant pu empêcher l'attaque de Black Ant contre Ant-Man III (Scott Lang), le pire s'est produit...


... Le destin de Ultron n'a pas été corrigé et il a réapparu en 2549, plus puissant que jamais, et réslou à éliminer les Ant-Men pour les empêcher de le détruire.


Cependant, Hank Pym suggère à Zayn Asghar de remodeler le pistolet vieillissant de son ancien ennemi, le Maître du Temps, et de l'utiliser contre Ultron...

Que Al Ewing ait une passion sincère pour Ant-Man, il ne faut pas en douter. Mais comme souvent dans ce cas de figure (un auteur veut rendre à un héros ses lettres de noblesse), ça ne suffit pas toujours. Et cela se vérifie dans cette mini-série qui avait pourtant bien commencé mais qui n'a cessé de sombrer ensuite.

Ce quatrième et dernier numéro démarre par un flashback de quatre pages qui sont en fait composées d'images tirées de Ultron Forever, un crossover entre les séries Avengers/New Avengers/Uncanny Avengers de 2015, écrit par Al Ewing et dessiné par Alan Davis. Je me souviens l'avoir lu sans que ça m'ait laissé un souvenir impérissable car le récit était alambiqué au possible, malgré de superbes illustrations.

Si vous n'avez pas lu Ultron Forever ou que, comme moi, vous ne vous en souvenez plus vraiment, alors la suite est une vraie purge. A titre personnel, je déteste quand un auteur, si brillant soit-il (et Al Ewing est brillant) oblige le lecteur à connaître ses oeuvres précédentes pour comprendre et savourer une histoire publiée sept ans après comme c'est le cas avec Ultron Forever et Ant-Man.

Je sais bien ce que diront certains puristes : continuité, univers partagé, etc. Mais moi, ça m'emmerde. Je ne veux pas lire un comic-book avec des notes de bas de page me contraignant à relire tel épisode vieux de plusieurs années. Je suis un lecteur, pas un archiviste, ni un complétiste. J'ai envie que l'auteur me prenne par la main, me donne quelque chose d'immédiatement abordable : c'est presque une politesse littéraire.

Surtout que rien ne préparait le lecteur de Ant-Man à des références aussi précises et obscures (car, bon, honnêtement, Ultron Forever n'a rien d'un classique). Jusqu'à présent, dans cette mini-série, Ewing se contentait de quelques remarques amusantes sur l'expérience narrative du projet et s'amusait même, dans le premier épisode, à évoquer des vilains complètement ringards, à relier entre eux les trois premiers Ant-Man (comme Eric O'Grady dépeint comme un garnement qui importuanit Hank Pym et Janet Van Dyne dans un cinéma et Scott Lang pris sur le fait par la Guêpe alors qu'il cambriolait un appartement).

Mais plus le récit progressait, plus ces connexions devenait pointues, avec des allusions au skrull qui usurpa l'identité de Hank Pym à l'époque de Secret Invasion, ou à l'enfermement dans un sarcophage de vibranium scellé par des runes asgardiennes de UltronPym. Ce n'était plus du tout drôle et ça ne s'adressait qu'à des spécialistes, le meilleur moyen pour me faire sortir du jeu.

Dans cet ultime numéro, face à Ultron devenu tout puissant, investi de la puissance d'Odin, Ewing semble d'abord revenir à la simplicité du début, avec le nom sybillin du Ant-Man de 2549 - Zayn Asghar (=Asgard). Mais ensuite il y a ce fameux flashback explicatif qui renvoie à Ultron Forever et alourdit considérablement le propos. La bataille qui s'ensuit est pathétique avec Eric O'Grady qui ne sert strictement à rien, Scott Lang guère plus. Reste Hank Pym dont Ewing n'a pas caché qu'il souhaitait le réhabiliter à travers  ce projet, le premier et le seul légitime Ant-Man selon lui.

On en revient à ce que je disais en ouverture : Ewing aime Ant-Man et Hank Pym. Sa volonté de redonner du lustre au personnage originel (dont l'image est écornée depuis des années, après une gifle donnée à Janet Van Dyne dans Avengers #213, devenue le symbole des violences conjugales chez les super-héros) est louable. Mais tout ça pour ça, bon sang, que c'est compliqué, que c'est laborieux... Et finalement vain car personne n'aura assisté au geste de bravoure Pym en 2549 !

Au dessin, Tom Reilly aussi n'a pas convaincu. Passé un excellent premier épisode, où, avec la coloriste Jordie Bellaire, il imitait le style de Don Heck et la patine des pages mal imprimées des années 60, le jeune artiste n'a pas su renouveler cette performance quand il a fallu évoquer le style de Phil Hester avec Eric O'Grady. Et quand il s'est agi d'animer Scott Lang (qu'a surtout dessiné Ramon Rosanas, un dessinateur au style beaucoup plus lisse), Reilly s'est trouvé avec un script qui visiblement n'avait que faire du troisième Ant-Man.

Dans ce quatrième numéro, la colorisation joue un rôle encore plus prépondérant puisque, pour illustrer le look futuriste de l'intrigue, Jordie Bellaire a eu la permission d'effacer des contours d'encrage. Et Reilly lui-même a eu recours à un trait beaucoup plus schématique, avec des à-noirs massifs, qui donnaient à l'ensemble une allure très anguleuse et simpliste.

Le résultat est parfois original, parfois maladroit. On ne comprend surtout pas bien la raison de ce choix graphique qui n'est pas très beau ni très dynamique. Le découpage lui-même est inégal, avec des transitions d'une case à l'autre, des compositions bancales, et des finitions au niveau des visages parfois baclées. Avoir voulu expérimenter à chaque épisode est méritoire pour leur donner une identité visuelle propre, mais cela demande un savoir-faire que n'a visiblement pas encore Reilly (qui n'a pas la maîtrise en la matière d'un caméléon comme Stuart Immonen ou la virtuosité d'un J.H. Williams III).

Comic-book trop petit pour ses trop grandes ambitions et plombé par un final trop référencé, Ant-Man passe à côté de son objectif. pas sûr du tout que Hank Pym en sorte rafraîchi. Et incidemment, pas sûr que je lise la mini-série The Wasp que Ewing proposera début 2023, en écho à celle-ci.

jeudi 26 mars 2020

GIANT-SIZE X-MEN : NIGHTCRAWLER, de Jonathan Hickman et Alan Davis


Deuxième Giant-Size X-Men (sur cinq), celui-ci se concentre sur Nightcrawler (Diablo en vf). Du moins en apparence car Jonathan Hickman lui adjoint quelques autres (jeunes) mutants pour une variation mouvementée sur le thème de la maison hantée ("Haunted Mansion" comme s'intitule ce one-shot). Pour l'occasion, le scénariste a convaincu Alan Davis de reprendre son crayon : c'est heureux puisqu'il est un de ceux qui savent le mieux animer Kurt Wagner. Le résultat est agréable mais, aussi, hélas ! un peu en deçà des espérances.


Prévenus d'une anomalie dans l'ancien Institut Xavier pour surdoués, Diablo, Magik, Cypher, Eye-Boy et Lockheed sont chargés de l'enquête. L'ancien manoir des X-Men paraît vide mais une présence est flairée par Lockheed qui part à sa poursuite pour la brûler.


Diablo calme le petit dragon avant de remarquer ce qui ressemble à Rachel Summers dans son costume de chien de meute. Il la rattrape dans un tunnel aux parois organiques contre lesquelles s'appuie Cypher. Doug Ramsey disparaît, et Rachel s'échappe à nouveau.


Cypher découvre un globe gardé par des Sidri, des arthropodes extraterrestres et entre en communication avec eux grâce à son bras cybernétique. Diablo et ses partenaires arrivent dans le sous-sol du manoir et sont encerclés par des Sidri.


Une bataille éclate. Diablo envoie Magik à la recherche de Cypher tandis qu'il se charge d'évacuer Eye-Boy. Ilyana Rasputin découvre Doug Ramsey et Warlock en train de négocier avec les Sidri protégeant le globe et le ramène auprès des autres.


Dans un cocon, ils découvrent Lady Mastermind qui a été capturée par les Sidri en voulant gagner Krakoa via le portail du manoir. En échange de sa liberté, Cypher a convenu avec les Sidri qu'ils occupent le manoir et en protègent l'accès.

Après le premier Giant-Size, sublime exercice de style centré sur Jean Grey and Emma Frost, on attendait beaucoup de ce nouveau one-shot avec Nightcrawler en vedette. Pour ma part, c'est le X-Man que je préfère, depuis longtemps (même si, ado, je lui préférai comme beaucoup Wolverine). Ajoutez à cela que l'épisode est dessiné par le grand Alan Davis et l'excitation était à son comble.

Pourtant, on sort de ce numéro insatisfait, frustré.

Attention, ce n'est pas mauvais, loin s'en faut. Jonathan Hickman profite de l'occasion pour livrer une histoire très rythmée, dynamique, riche en action et en mystère. Il lève aussi une part du voile sur un personnage important de sa refonte de la franchise (Cypher, un de ses favoris). Mais alors d'où vient qu'on n'est pas comblé ?

D'abord, contrairement au précédent Giant-Size, où Jean Grey et Emma Frost étaient vraiment un premier plan, celui-ci voit Diablo partager l'affiche avec d'autres personnages. Jonathan Hickman a pourtant fait de Kurt Wagner un mutant important : il siège à la table du Conseil de Krakoa, et ambitionne de fonder une religion (comme on l'a vu dans X-Men #7). Mais il apprécie aussi beaucoup les Nouveaux Mutants.

Voilà donc Diablo flanqué de Cypher, Magik et le méconnu Eye-Boy (sans oublier Lockheed). On se demande ce que fait là Magik pendant une bonne partie du numéro (elle n'intervient de manière décisive que dans une des dernières scènes en récupérant Cypher). Quant à Eye-Boy, on aurait très bien pu faire sans. Tout ça pour dire que Diablo n'avait pas besoin d'une pareille escorte.

Cependant, le rôle dévolu à Cypher est déterminant à plus titre : c'est lui qui va apporter la solution à l'intrigue et une scène révèle un des secrets bien gardés de Doug Ramsey - en l'occurrence, on découvre que son bras cybernétique est la forme concentrée de Warlock et que celui-ci réside donc à Krakoa à l'insu de tous. Pourquoi Cypher le cache-t-il ainsi ? Hickman seul a la réponse mais il est évident qu'il la garde pour plus tard (toutes les hypothèses sont ouvertes et certains commentateurs prédisent que Warlock empoisonne peut-être Krakoa avec le techno-virus des Phalanx, ce qui collerait avec le futur de la neuvième vie de Moira McTaggert comme on l'a vu dans Powers of X.).

Ce qui semble récurrent, c'est le côté enquête de chaque Giant-Size : après avoir visité l'esprit de Tornade, ce retour au manoir de Westchester a tout d'un jeu de piste avec à la clé l'apparition d'un élément inédit (ici, la réapparition de Lady Mastermind, dont les pouvoirs mentaux créent des illusions guidant le groupe de mutants détectives). Diablo fait figure de guide pour ses jeunes compagnons et Hickman s'amuse à adresser des clins d'oeil aux fans de Excalibur version Claremont avec une fausse Rachel Summers habillée comme un chien de meute. On aurait aimé que le scénariste pousse le bouchon encore davantage en convoquant Captain Britain (Brian Braddock) et Kitty Pryde : malheureusement, le premier a légué son titre à Betsy Braddock dans la série Excalibur actuelle écrite par Tini Howard et la seconde a été tuée par Gerry Duggan dans Marauders.

Cette envie de renouer avec l'équipe d'origine est d'autant plus forte que le numéro est dessiné par Alan Davis. L'artiste ne cache plus guère son désintérêt pour les comics, alors que Marvel ne lui accorde plus le droit de développer ses projets. Quand il dessine encore, ce manque de motivation est sensible, au point qu'il a délégué cette tâche à Paul Renaud pour la mini Tarot qu'il a écrite. Terrible gâchis.

Sans doute la perspective d'animer à nouveau Diablo (mais aussi Cypher et Magik, qu'il dessina pour un fameux Annual de X-Men il y a longtemps) lui a-t-il suffi pour accepter d'illustrer le script de Hickman. Ce dernier a su jouer sur les forces de Davis dans une histoire efficace.

On notera que Davis s'encre lui-même pour l'occasion, ce qui est exceptionnel. Et il s'en sort très bien. Le découpage est fantastique d'énergie, et la forme des vignettes parfois indique clairement que le dessinateur a eu le loisir de faire ce qu'il voulait (alors que les scripts de Hickman sont réputés pour leur précision). Une double page comme celle qui figure ci-dessus dans mon résumé et où l'on voit Diablo, Lockheed, Magik et Eye-Boy batailler contre des Sidri rappelle à quel point Davis est un maître en la matière, avec un trait d'une souplesse fantastique, un art consommé de la composition. Et lorsqu'il croque Lady Mastermind, il lui prête des formes pulpeuses irrésistibles, comme il sait le faire, sans vulgarité.

Ce qui manque à cela, c'est une tension, une folie. L'exploration psychique de Jean Grey et Emma Frost avait quelque chose de très référentiel (en renvoyant au célèbre épisode de Grant Morrison et Frank Quitely), mais se distinguait justement par son parti-pris (quasiment muet) radical. Ici, c'est bien plus sage et le twist final n'a pas la même force que le danger qui menace Tornade. On s'en doutait un peu, mais Hickman a des difficultés à se lâcher complètement alors que, seul aux commandes, Davis aurait sublimé ça, narrativement comme il le fait visuellement.

Il faut donc à la fois s'en contenter, et une fois les prochains Giant-Size (consacrés à Magneto, Fantomex, et Tornade) parus, on situera mieux encore la place qualitative de celui-ci.

dimanche 10 juin 2018

CAPTAIN AMERICA #703, de Mark Waid, Leonardo Romero et Alan Davis


C'est l'avant-dernier épisode du run de Mark Waid (qui se conclura dans quinze jours) et l'intrigue file toujours à toute allure, dans une narration très compressée, haletante. Le scénariste peut toujours compter sur le talent de Leonardo Romero pour l'illustrer, et le concours d'Alan Davis invité pour quelques pages.


Jack Rogers a libéré du cube cosmique Crâne Rouge alors qu'il espérait y trouver son ancêtre, Captain America. Pour que le nazi l'épargne après avoir appris son nom de famille, il lui explique comment s'emparer du pouvoir en Amérique alors que Washington est en proie au chaos depuis qu'il a découvert les secrets du général Pursur. En échange, Crâne Rouge devra sauver le fils de Jack.


Autrefois. Captain America est prisonnier du Melter et de Radioactive Man qui tentent, par la torture, de lui extorquer les codes de la sécurité du manoir des Avengers. Mais le héros résiste assez longtemps pour que ses acolytes - Hawkeye, Scarlet Witch et Quicksilver - le tirent de ce mauvais pas.


Une fois à la Maison-Blanche, Crâne Rouge neutralise facilement, grâce à la puissance du cube cosmique qu'il a assimilée, les gardes du général Pursur, qui se cache après avoir pris en otage le fils de Jack Rogers. Une fois dans la salle des archives, Crâne Rouge, guidé par Jack, dévoile au public que Pursur a déployé partout des agents dormants Kree pour prendre le pouvoir.


En infériorité numérique face à la foule déchaînée, les Kree sont vaincus et Pursur demande des renforts via un portail spatial. Crâne Rouge continue de consulter les archives et découvre que le fils de Jack porte le prénom de Captain America et est malade. Jack profite que le nazi soit distrait pour localiser Pursur.


Jack affronte le général et délivre son fils, mais Pursur affirme que les renforts Kree arrivent et vont reprendre le dessus. Mais Jack affirme avoir encore un atout dans la manche...

En ayant ouvert l'équivalent de la boîte de Pandore lorsqu'il a libéré Crâne Rouge du cube cosmique où il était détenu depuis sa dernière bataille contre Captain America, Jack Rogers a, comme son aventure, changé dramatiquement de statut. Désormais, il doit composer avec les conséquences de ses actes tout en sachant qu'il lui faudra ruser pour sauver et son fils et le monde pris en tenaille entre le nazi ressuscité et les manigances du général Pursur.

Mark Waid, dont on pouvait craindre qu'en perdant son partenaire Chris Samnee, connaîtrait des difficultés à animer son récit sur un tempo aussi vif, prouve qu'il fonce toujours pied au plancher san faire n'importe quoi. 

L'épisode est dense, jonglant avec plusieurs niveaux de lecture tout en restant focalisé sur le personnage de Jack : ce dernier s'est conduit jusqu'à présent comme subissant la situation, conscient qu'il n'était pas un héros, désirant seulement sauver son fils, mais improvisant avec maladresse jusqu'à devenir un fugitif. Maintenant, il lui faut faire face à plusieurs forces d'ampleur contre lui et sa détermination se manifeste par une attitude plus pro-active. Il manipule Crâne Rouge, suffisamment pour qu'il ne le tue pas et surtout pour qu'il écarte les gardes de Pursur. Puis il affronte directement le général, même si celui-ci obtient des renforts Kree.

Cette fois-ci, Waid n'interrompt l'histoire que par un flash-back mais il est révélateur : Captain America est torturé et résiste jusqu'à ce que les Avengers le localisent et l'aident. Il s'agit d'un intermède situé à l'époque où le héros est le chef de l'équipe, après les départs de Hulk, Ant-Man, la Guêpe, Iron Man et Thor - remplacés par Hawkeye, Scarlet Witch et Quicksilver, trois malfrats repentis. Ainsi entouré, Cap' est dans la même configuration que son descendant Jack, allié à Crâne Rouge, mais surtout il donne l'exemple en ne résignant pas.

Ce passage bénéficie des dessins d'Alan Davis et c'est toujours un régal de voir des pages de ce grand artiste qui, ces dernières années, s'est fait moins rare, mais tout de même discret en collaborant avec Jim Starlin sur des histoires avec Thanos (dont l'écho est resté confidentiel - Starlin a d'ailleurs fait part de son mécontentement concernant la promotion de ces épisodes alors que Marvel mettait le paquet pour populariser le titan fou en vue du film Avengers : Infinity War. Solution : ces récits sont désormais hors continuité et le scénariste a claqué la porte). On espère en tout cas que l'artiste rebondira vite (C.B. Cebulski lui fera-t-il cadeau d'une nouvelle production avec Excalibur ou Clandestine ?).

Le reste de l'épisode est dessiné par Leonardo Romero dont la prestation est comme toujours de haute volée. On ne peut que s'incliner devant la qualité de l'italien qui non seulement a su soutenir la comparaison avec Samnee en le remplaçant, mais qui s'est adapté à la narration de Waid en fournissant des épisodes impeccables, avec un vrai souffle.

Rendez-vous dans quinze jours pour le dénouement et la fin du run de Mark Waid, aussi imprévisible que méritoire et captivant.

mardi 7 novembre 2017

EXCALIBUR #61-67, d'Alan Davis

Et voici, enfin, ma dernière entrée concernant le run d'Alan Davis comme scénariste et dessinateur sur la série Excalibur avec les épisodes 61 à 67, datant de 1992-93. Cette ultime séquence comporte deux parties : la première avec une intrigue courant des épisodes 61 à 65, la seconde avec les épisodes 66-67.

Penchons-nous d'abord sur le premier acte.


Rachel Summers a quitté l'équipe d'Excalibur pour voyager dans l'espace en quête de réponses sur la raison pour laquelle elle est l'hôte choisi par la force du Phénix et la manière de l'employer. Elle croise le dévoreur de mondes, Galactus, sur le point de détruire une planète pour se sustanter, et l'affronte pour l'en empêcher. Mais il lui fait comprendre qu'ils représentent tous deux des forces régulatrices dans l'univers.


Sur Terre, Nightrawler, Kitty Pryde, Cerise et Feron s'interrogent sur les mises en gardes de Widget à chacune de ses apparitions, leur prédisant le retour menaçant des Sentinelles (ces robots géants programmés pour éradiquer les mutants). Quant à Captain Britain, obsédé à l'idée de venger Courtney Ross (tuée par Opal Sat-Yr-9), il veut rassurer Meggan sur les sentiments qu'elle lui inspire en la demandant en mariage. Cependant, une mystérieuse équipe neutralise Micromax et Alistaire Stuart...


Alistaire se réveille captif de Nigel Orpington-Smythe alias "Peter", responsable du déshonneur de sa soeur Alysdane, et directeur du R.C.X. (Resources Control eXecutive), qui a également enlevé Micromax.

Avec ses agents surhumains, "Peter" capturent Nightcrawler, Kitty et Cerise alors qu'ils enquêtent dans l'endroit où, pour la dernière fois, il les a appelés à l'aide. Sur ordre du chef du RCX qui englobe désormais toutes les prérogatives des anciens services spéciaux, Excalibur est dissous et ses membres étrangers sont considérés comme clandestins en Grande-Bretagne. Au même moment, Captain Britain perd son pouvoir de voler subitement.


De nouveaux agents du RCX neutralisent Kylun. Nightcrawler, Kitty et Cerise apprennent les objectifs de "Peter" : sur les 400 mutants dont il est responsable, 63 sont déjà tombés malades et certains déjà morts. Il a besoin de ses captifs pour trouver un remède.


Les héros acceptent d'aider à élaborer un antidote en servant de cobayes. Nightcrawler, lors d'un test, est diagnostiqué comme atteint du même mal et même mourant. Entre temps, Captain Britain et Meggan sont à leur tour menacés par des agents du RCX qu'ils refusent de suivre.


Neutralisé, Captain Britain revient à lui au QG du RCX, "Cloud Nine", et découvre, qu'en ayant été appréhendé, il a gravement blessé Meggan. "Peter" le convainc de devenir son héros emblématique en échange de soins pour sa fiancée.


Kitty découvre la duplicité de "Peter" mais elle est assommée  et confiée à Lucas, le bras-droit de Orpington-Smythe, qui a emprisonné Meggan, Kylun, Alistaire, Micromax et d'autres agents des services spéciaux. Dans l'espace, Rachel fait face à la force Phénix qui restaure sa mémoire et lui permet de contrôler sa puissance avant de la renvoyer sur Terre. Elle découvre alors qu'elle porte le costume du Phénix noir !


Nightcrawler découvre à son tour que "Peter" lui ment sur ses plans et, grâce à Cerise, localise l'endroit où sont retenus Kitty, Kylun, Alistaire, Micromax et les autres prisonniers du RCX. Captain Britain comprend également que Orpington-Smythe, nostalgique de l'empire britannique, veut se se servir de lui pour le rétablir par la force. 


Les héros se rebellent contre leurs geôliers et renversent de justesse la situation. Alistaire décide de succéder à "Peter" pour veiller sur les mutants qu'abrite "Cloud Nine". C'est alors que Rachel resurgit devant ses amis et leur annonce son intention de regagner le futur alternatif dont elle est originaire pour en changer le cours !

Après avoir passé la main sur les épisodes 59-60 au duo Scott Lobdell-Scott Kolins, Alan Davis s'engage dans ce qui seront ses dernières contributions à la série à laquelle il a tant apportée - à commencer par sa co-création avec Chris Claremont en 1988. Mais le sait-il alors ? Rien n'est moins sûr, même s'il paraît acquis qu'il n'avait pas prévu de retour rapide. Toutefois, dans les années 2000, un dessin promotionnel apparaîtra, annonçant une histoire intitulée Excalibur Genesis  et promettant, notamment, d'expliquer définitivement les origines de Nightcrawler, en compagnie de Captain Britain, Meggan, Kitty Pryde, Rachel (dans l'ombre, à l'arrière-plan de cette image, on pouvait deviner les présences de Cerise et Kylun, voire des Technets). Chris Claremont était attaché au projet, mais il ne verra jamais le jour, sans qu'on sache pourquoi. Il semble qu'on ne lira plus d'aventures d'Excalibur par le duo magique... Encore plus triste : récemment, l'annonce du premier Annual de la (nouvelle version de la) série X-Men Gold montre en couverture l'équipe réunie (avec Meggan tenant dans ses bras l'enfant qu'elle a eu avec Captain Britain), dessinée par Davis... Mais Marvel n'a pas jugé bon de confier l'écriture et le dessin à ce dernier ni même d'impliquer Claremont (payé à ne rien faire chez l'éditeur qui ne veut plus que le mythique scénariste officie pour des concurrents).

Tout cela rend donc encore plus précieux ces épisodes de 1992-93, qui n'ont toutefois rien d'un chant du cygne triste, désabusé. Au contraire, Davis a de nouveau imaginé une histoire fournie en péripéties, une intrigue dense et passionnante, ponctuée de moments savoureusement drôles (quoique rares), à la hauteur de sa production.

Le récit s'articule autour d'un piège tendu à l'équipe de héros par un ancien chef d'une branche des services spéciaux britanniques qui, sous le prétexte de chercher un remède pour éviter une mort prématurée à des agents mutants ou hybrides, capture les membres d'Excalibur. Captain Britain occupe une place à part dans ce stratagème puisque Nigel Orpington-Smythe veut en faire son nouveau porte-drapeau en rétablissant grâce à son armée clandestine de surhumains l'empire britannique d'antan.

On est captivé par la manière progressive dont Davis dispose ses pions, révèle le double jeu de "Peter", la situation du RCX, puis comment Nightcrawler et Kitty Pryde soupçonne l'espion de les tromper sur ses intentions. Kurt Wagner devient véritablement le chef de l'équipe et Davis l'écrit comme un personnage à la fois plus posé, raisonné, rationnel, et combatif, dévoilant une énergie inédite dans l'adversité : le téléporteur est en pleine possession de ses moyens physiques (après avoir été longtemps diminué, durant l'époque Claremont mais aussi David) et n'est plus réduit à un acrobate charmeur - non, ici, c'est un leader qui s'assume, qui élabore des stratégies, qui est en première ligne dans les bagarres, qui tempère ses partenaires ou les dirige.

La romance entre Captain Britain et Meggan est aussi plus franche puisque Brian Braddock demande sa belle en mariage  - une décision lourde de sens à un moment où il est encore obsédé par le projet de venger Courtney Ross tuée par son double d'une dimension nazie. Le côté impétueux et fonceur du personnage resurgit néanmoins, mais avec à-propos, quand lui aussi découvre que "Peter" veut le manipuler. Résultat : il s'en prend vraiment plein la figure, comme jamais auparavant, mais Davis met en scène cette humiliation brutale pour convaincre Roma que le héros est plus digne que jamais d'être le champion d'Autre-Monde, le gardien de la Matrice du corps des Captain Britain.

En parallèle, on suit l'errance spatiale et existentielle de Rachel Summers dans l'espace. Pour illustrer ces passages plus contemplatifs, Davis utilise une mise en page plus éclatée, avec des plans larges, des coupes obliques, des pleines pages spectaculaires. C'est alors l'occasion d'un duel à bâtons rompus avec Galactus où l'affrontement physique est aussi important que la morale qu'en tire Rachel sur sa condition d'hôte de la force Phénix. C'est ensuite carrément avec la Mort puis l'esprit de cette force de Vie qu'elle débattra dans des planches somptueuses aux discours d'une profondeur rare dans un comic-book mainstream.

Le casting déployé durant ces cinq épisodes est époustouflant, entre l'équipe d'Excalibur, "Peter" et son bras-droit Lucas, les savants du projet "Cloud Nine", les mutants et hybrides du RCX : Davis ne ménage pas sa peine pour faire vivre tout ce monde, lui donner une identité visuelle immédiatement mémorable et originale, s'amusant même à relooker (de façon sobre et chic) Nightcrawler (mais aussi Rachel avec un clin d'oeil faussement menaçant à sa mère...). Les décors sont extraordinairement fouillés, les scènes collectives à la fois chargées et toujours lisibles, d'une énergie épatante, avec là un découpage plus sage.

Naturellement, avec un tel foisonnement narratif, tout le monde n'est pas logé à la même enseigne : certains protagonistes sont utilisés de façon accessoires, voire opportunistes - Cerise, Kylun, et même Kitty souffrent plus ou moins à côté des rôles déterminants joués par Nightcrawler et Captain Britain. Mais l'ensemble est tellement accrocheur et l'issue de l'aventure si satisfaisante qu'on ne saurait le reprocher à Davis.

*

Et maintenant examinons le diptyque qui conclut le run de l'auteur.
  

Rachel vient d'une terre parallèle et d'un futur alternatif où la population mutante a été décimée par les Sentinelles. Elle s'en est échappée grâce à Katherine Pryde en 2013. La conséquence de son évasion a abouti en 2015 au règne mondial des Sentinelles, dont le chef se nomme la Hiérarchie et le pisteur Ahab, ennemi juré de Rachel qui l'a mutilé en s'enfuyant. 


La prochaine étape est le programme Nimrod, un chasseur androïde ultime. C'est de ce danger que Widget cherchait à alerter Excalibur car le robot est aussi devenu l'hôte de l'âme de Katherine Pryde en 2015. Rachel veut empêcher cela mais l'effort qu'elle doit produire pour se déplacer dans le futur interdit qu'elle puisse emmener ses amis avec elle.


Toutefois, lors d'une connexion entre Widget et Rachel, toute l'équipe d'Excalibur est transportée en 2015 avec elle. Rachel est séparée du groupe et capturée par Ahab tandis que le reste de l'équipe rencontre les derniers résistants contre les Sentinelles, menés par Nigel Orpington-Smythe alias "Arthur", désormais chef d'un nouveau RCX (comme Resistance Coordination eXecutive).
  

En utilisant une Sentinelle endommagée comme cheval de Troie, ils investissent le repaire de la Hiérarchie que Rachel, ayant réussit à se libérer avec Widget, réussit à reprogrammer pour préserver les humains et les mutants, obligeant Ahab à se dérober.

Quel qu'ait été l'intention de Davis à l'époque vis-à-vis de la série (y revenir un jour proche ou plus lointain), il est manifeste qu'il a voulu s'en retirer en rangeant les jouets avec lesquels il avait joués : cela ne suffira cependant pas aux auteurs suivants qui, comme le déplorera le scénariste-dessinateur, n'ont pas exploité tout ce qu'il avait laissé à cultiver. En 1993, quand il s'en va, Davis ne mesure sans doute pas vraiment à quel point l'industrie va changer (est déjà en train de changer) : sous l'impulsion des auteurs-artistes qui créent Image Comics (Jim Lee, Rob Liefeld, Todd MacFarlane, Marc Silvestri, Erik Larsen, Whilce Portacio et Jim Valentino - tous ayant éclos chez Marvel), les comics mutent dans leurs narrations écrites et graphiques vers des séries plus violentes, cherchant à flatter les bas instincts d'un lectorat à la fois bouleversés par la vision noire des super-héros (inspirée au premier degré par Watchmen de Moore-Gibbons) et l'attirance pour des sensations plus fortes mais aussi plus primaires que les icônes classiques de DC ou les "héros à problèmes" de Marvel.

Dans ce nouveau cadre-là, une série comme Excalibur, conjuguant aventures, humour et empathie pour ses personnages, fait figure d'ovni. Trop léger et en même temps construite sur des sagas au long cours, dessinée avec un souci de qualité, écrite avec subtilité, produite à l'ancienne, c'est déjà le vestige d'une époque en train d'être dépassée par des cyborgs, des justiciers nihilistes, des méchants brutaux et sadiques, des graphismes outranciers, des scénarios sommaires (qui ne retiennent pour leurs protagonistes que la surface de héros classiques en aboutissant à des mixes improbables - voir Spawn de McFarlane, empruntant autant à Spider-Man qu'à Batman dans un univers occulte et violent, ou Savage Dragon de Larsen, mélange de Hulk et de super-flic parodique, ou encore Youngblood, une resucée bâtarde des X-Men et des Avengers par Liefeld).

25 ans plus tard, Image Comics est devenu bien plus respectable car, à côté des Spawn et consorts, des auteurs en mal d'indépendance, désireux de posséder les droits de leurs histoires, et reconnus par la critique et le public après s'être aguerris chez Marvel et DC, y publient des cartons comme The Walking Dead, Fatale, Saga et bien d'autres titres qui n'ont rien de super-héroïques (et qui contribuent ainsi à être considérés avec moins de réticence en Europe). Mais en 93, ce n'était pas la même chanson, les mêmes objectifs, les mêmes exigences.

Si Davis a sans doute mésestimé le bouleversement de ce nouvel éditeur sur toute l'industrie, il s'en moque pourtant ouvertement dans les deux derniers épisodes de son run : l'intrigue se situe dans un futur où des robots génocidaires font la loi et où les héros usent de malice et de ruse pour en triompher, en se payant justement la tête de ce qui a influencé les créations des auteurs d'Image Comics - voir Kitty Pryde grimé en pseudo-Sarah Connors dans Terminator est irrésistible.

A la bêtise crasse des "young guns" ayant fui Marvel pour voler de leurs propres ailes, Davis répond en citant Herman Melville via le personnage d'Ahab (soit le capitaine Achab dans Moby Dick), mi-humain, mi-machine obsédé par Rachel/Phénix comme son homonyme par la baleine blanche. Puis c'est au tour d'Homère carrément d'être convoqué quand Excalibur et les résistants de 2015 utilisent une Sentinelle comme cheval de Troie à l'instar d'Ulysse et des guerriers grecs pour pièger les Troyens dans L'Iliade.

Vous ne trouverez rien de tel chez McFarlane, Larsen, Liefeld à l'époque, et encore moins une dernière page comme celle du #67, véritable photo de famille avec tous les héros heureux, souriants, déclarant apprécier le fait d'être ensemble et de savourer une fin heureuse.

Merci pour ça, Mr. Davis, et pour vos planches magnifiques, cet esprit intact, cette exigence de divertir sans abêtir. On aurait aimé que ça dure encore davantage, mais merci quand même.

*
Vous pouvez vous procurer ces épisodes dans le recueil en v.o. Marvel Visionaries : Excalibur, volume 3, ou en v.f. dans la revue "Titans" (publiée par Semic - Panini Comics ne jugeant toujours pas opportun de rééditer cela). Un investissement que vous ne regretterez pas !

jeudi 5 octobre 2017

EXCALIBUR #54-56, d'Alan Davis


Après sa "Saga du Phénix", contée durant les épisodes 42 à 50 (collectés dans le volume 1 d'Excalibur Visionaries), Alan Davis a logiquement voulu souffler en déléguant le dessin de la série à d'autres artistes mais en restant aux commandes comme scénariste. Si le titre conservait ainsi une cohérence narrative, graphiquement le fan ne pouvait que déplorer l'absence de l'auteur pour l'illustrer, remplacé par de moins bons que lui.
Heureusement, cette cure allait prendre fin, d'abord avec ce triptyque, puis à partir du #61 jusqu'au #67 (où, hélas ! cette fois, Davis allait définitivement s'envoler pour de nouvelles aventures).
  

Commençons donc par le n°54 : Excalibur est dispersé. Kitty Pryde retire son plâtre à Nightcrawler (et on apprend ainsi qu'il l'avait depuis huit semaines dans le temps de la BD... Mais depuis plus d'un an dans le temps de la publication), lequel doit aussitôt partir en Allemagne aider une amie (un subplot traité dans un autre titre et sans incidence sur la compréhension de la suite). 
Rachel Summers s'est rétablie après son combat contre Necrom mais a pris le large (on découvrira plus tard, à partir du #61 où elle est et pourquoi).
Reste donc Captain Britain, Kylûn, Cerise et Meggan qui ont accepté de participer à une enquête menée par Dai Thomas du WHO sur la disparition mystérieuse de retraités dans un village. Meggan remonte leur piste et entraîne ses acolytes dans un terrier aboutissant à une dimension parallèle où le monde d'Alice au pays des merveilles est reproduit grâce aux pouvoirs conjugués de la Reine de Coeur et de l'ex-Technet Joyboy...

Cet épisode est une sorte de mise en bouche pour ce qui va suivre tout en en restant détaché. On est d'abord, et surtout, époustouflé par la beauté visuelle de Davis, visiblement bien requinqué après sa pause. Son découpage est un modèle de fluidité, s'amusant avec la perception du lecteur (la scène d'ouverture avec Kitty et Nightcrawler) et des héros (une fois hors du terrier). 
L'hommage à Lewis Carroll est somptueux, vraiment, et l'artiste a su y mêler les élements super-héroïques sans qu'ils jurent avec le décor. L'apparition du Crazy Gang (apparu au début de la série, dans les épisodes 4-5) est tout à fait légitime.  Les décors, les costumes, la composition générale des plans sont autant de motifs pour être ébloui.

Mais Davis n'oublie pas de raconter une histoire et, en l'occurrence, il s'attarde sur la caractère bouillonnant de Captain Britain en le poussant à s'interroger vraiment. Depuis toujours, le héros a un problème d'impulsivité : il le contenait au début de peur que sa puissance ne blesse autrui, puis ensuite, une fois membre de l'équipe, il a composé avec difficulté avec ses compagnons, en particulier Nightcrawler et Meggan, dont la complicité (et l'attirance sexuelle, même si elle était ambiguë puisque Meggan réagit par empathie à l'excès) l'exaspérait. 
Désormais, avec cette aventure, il prend conscience que cela le mine, il sur-réagit à tout, comme submergé par une colère permanente. L'heure est venue de se remettre en question, et Davis avance ses pions pour introduire dans les épisodes suivants la seule personne capable d'aider Brian Braddock.

Ajoutez-y un zeste de Widget, dont la métamorphose préoccupe toujours Kitty et Alistaire Stuart mais qui décide de disparaître subitement, et l'auteur prépare le terrain sur le long terme. Du grand art que ce mariage entre la tonicité et la finesse !
  

Les n°55 et 56 se suivent pour former une histoire complète (mais non fermée). Captain Britain s'entraîne avec sa soeur, la mutante Psylocke (ce qui nous renseigne sur le fait qu'entre temps Excalibur a appris que des X-Men que l'équipe croyait mort depuis sa formation ont repris contact avec eux... Même si les vraies retrouvailles auront lieu ensuite), afin qu'elle l'aide à se maîtriser.
Feron broie du noir, toujours frustré de n'avoir pas été l'hôte du Phénix comme on l'y avait formé. Et Kylûn s'absente pour aller retrouver sa famille humaine en Ecosse.
On donne une réception au manoir des Braddock : les Thomas sont invités ainsi que la soeur d'Alistaire (menacée de passer en cour martiale pour avoir vendu des infos au SHIELD) et, surtout, Courtney Ross - ce qui provoque la jalousie de Meggan - et Nigel Frobisher - qui déplaît à Brian Braddock. 

Un dernier invité se manifeste en attaquant l'assemblée des hôtes : Jamie Braddock. Seule Kitty Pryde réussit à s'échapper mais, affaiblie, elle sait que retourner la situation sera ardu...


Les révélations s'enchaînent ensuite, une fois Excalibur et les invités neutralisés : Courtney Ross a depuis longtemps été remplacée par Opal Lun Sat-Yr-9, son double nazie, issue de la terre 794. Aujourd'hui, avec ses amazones et ses soldats, elle entend bien régner sur notre Terre. Kitty parvient à infiltrer sa garde tandis que Meggan résiste à Jamie Braddock.


Et deux pépites de plus offertes par le maestro Davis : je suis toujours saisi, en lisant ces épisodes, par leur manière de synthétiser des éléments parfois initiaux de la série (ici tout ce qui concerne Courtney Ross depuis l'époque où Claremont écrivait Excalibur se révèle être une monumentale duperie) tout en les développant de manière très rythmée (un épisode pour tendre le piège, le suivant pour le résoudre, tout en gardant la porte ouverte pour réutiliser les méchants de l'affaire mais en en sacrifiant quelques-uns malgré tout).

La leçon est magistrale, mais jamais prétentieuse car Davis y glisse des instants pleins de drôlerie et de sensualité, comme dans les deux scènes consécutives dit du "massage labial" (dixit Cerise) : on y voit Courtney Ross tellement heureuse de retrouver Captain Britain qu'elle se jette à son cou pour lui rouler une pelle puis Megga, jalouse, l'imite pour récupérer son amant décoiffé, et enfin Cerise, intriguée par ce qu'elle croit être une coutume, après avoir questionné Nightcrawler à ce sujet, entreprend de l'expérimenter et offre un patin de plus de cinq minutes à son ami. Irrésistible, et magnifiquement découpé.

On retiendra aussi la couverture du n°55 qui est en fait la première planche de l'épisode comme l'indique un carton dans le coin inférieur droit où l'auteur nous prévient qu'il y a tellement d'action dans cet épisode qu'il s'est passé de couverture ! Le combat qui suit entre Captain Britain et Psylocke (divinement dessinée par l'artiste, toute en courbes, en tension, et avec ce visage métissé asiatique) est chorégraphié à la perfection.

Tout est tellement abouti dans ces pages qu'on n'a rien à reprocher, à discuter. C'est un état de grâce comme en connaît parfois une série en les mains d'un créateur inspiré et génial, au sommet de son art. De quoi lui pardonner d'avoir été moins productif entre deux sagas. 

mercredi 20 septembre 2017

EXCALIBUR #42-50, d'Alan Davis


Après avoir évoqué la saga The Cross-Time Caper, écrite par Chris Claremont, dont ce furent les derniers épisodes sur la série qu'il co-créa, plongeons à présent dans le run réalisé seul par Alan Davis. Scénariste et dessinateur du titre, le britannique fut sollicité pour en reprendre les rênes par l'editor Terry Kavanagh qui constatait avec dépit la chute des ventes, due au mécontentement des fans. Il lui accorda donc carte blanche, mais Davis savait que la réussite de la mission passait d'abord par quelques l'obligation de répondre à des questions laissées en suspens par Claremont... Tout en inscrivant son projet dans un récit palpitant. Il y accordera 8 épisodes (dont le dernier, 50ème de la série, est un numéro double), collectés dans le recueil Excalibur visionaries vol. 1 (premier des trois tomes rassemblant la totalité des chapitres de Davis).


Tout commence par une nouvelle attaque de Gatecrasher et ses Technets, frustrés que Opal-Luna Saturnyne ait levé le contrat sur la tête de Phoenix/Rachel Grey-Summers, contre Excalibur, au repos dans leur phare... 

Mais la bagarre est rapidement interrompue par Horatio Cringebottom, du ministère des transports trans-temporels, et Bert, mécanicien, qui pratiquement une correction rapide sur Widget pour éviter qu'il ne provoque de nouveaux transferts entre les dimensions à l'équipe.


Les Technets se mutinent ensuite contre Gatecrasher, qui s'éclipse. Nightcrawler invite les mercenaires à habiter dans le phare d'Excalibur contre le promesse de ses tenir tranquille dorénavant. Cependant, sur I'Thère, Kylûn, un guerrier, affronte les hordes de Necrom qui prétend agit au nom d'Excalibur.
  

En proie à une nouvelle crise de jalousie, et excédé par la présence envahissante des Technets, Captain Britain s'en prend violemment à Nightcrawler, au point de lui casser une jambe - ce qui lui vaut d'être arrêté par la police omniverselle. Son procès a lieu dans la foulée à Hors-Le Monde et il est condamné à mort !


Sur I'Thère, Kylûn libère la princesse Sat'Nine et affronte à ses côtés Necrom, qui exécute la jeune femme avant de prendre la fuite par un portail dimensionnel. Le guerrier le poursuit et surgit... Dans le phare d'Excalibur où Nightcrawler réussit à la calmer et écoute son histoire : sauvé sept ans (en années terriennes) par Widget des sbires de la Renarde, il comprend que Necrom s'est joué de lui en revendiquant ses actes au nom de l'équipe de héros.


Sans nouvelles de Captain Britain, Rachel propose à Meggan de l'accompagner sur les lieux de son enfance afin d'en apprendre davantage sur ses pouvoirs et leur source. Peu après Alistaire Stuart du W.H.O. (Weird Happenings Organization) débarque au phare mais, Rachel étant déjà partie, Kitty Pryde en profite pour l'entraîner dans une escapade romantique. 


Nightcrawler teste les Technets lors d'une enquête menée par le W.H.O. sur des vols de reliques sacrées, au cour de laquelle ils rencontrent leurs concurrents du F.I. 6 et leur super-agent, le mutant Micromax.


Acquitté in extremis par Opal-Luna Saturnyne, Captain Britain décide de profiter de son séjour à Hors-Le-Monde pour s'instruire sur la police omniverselle et son rôle en son sein. Il devine, grâce à un collègue, que, comme protecteur de la Terre 616 et membre d'Excalibur, rien n'a été le fruit du hasard. Mais pour en savoir plus, faute de parler à Merlin (mort), il doit s'entretenir avec sa fille, Roma.


Pendant ce temps, dans les Alpes françaises, Rachel et Meggan découvrent leurs points communs (une enfance traumatisante, des souvenirs confus, des pouvoirs immenses difficiles à contrôler) et retrouvent Neurus, agonisant, qui permet à Meggan de se rappeler d'où elle vient et qui elle est vraiment.


Au phare, Cerise, guerrière (du Ghrand Shar du Généclan de Subruki, Zartok et Kuli Kâ) égarée en traversant l'espace-temps, surgit et s'associe à la troupe dirigée (tant bien que mal) par Nightcrawler. A Hors-Le-Monde, Captain Britain est reçu par Roma qui lui explique que, suite à la mort de Merlin, elle a comploté pour provoquer la création d'Excalibur, ce qu'elle justifie en montrant la tournure (dramatique) qu'auraient prises les choses sans cela. Mais la finalité de tout cela demeure mystérieuse depuis la disparition de Merlin...


Entre temps Opal-Luna Saturnyne a envoyé un groupe pour récupérer les Technets et prévenir Nightcrawler que d'ici peu la Terre sera détruite (sans plus d'explications). Sur ces entrefaites, Captain Britain, Rachel et Meggan reviennent au phare et font la connaissance de Kylûn et Cerise mais aussi apprennent ce qui attend la planète.


Ils n'ont pas le temps de digérer la nouvelle que Kitty Pryde les contacte depuis un site archéologique en Irlande où les scientifiques du W.H.O. supervisés par Alistaire Stuart viennent de faire une étonnante découverte. Non loin de là, un jeune moine, Feron, quitte les prêtres qui l'ont formé pour devenir l'hôte de la force du Phénix.


Arrivée en Irlande avec ses amis, Rachel découvre dans une crypte la force de l'Anti-Phénix qui provoque la métamorphose de Widget avant d'être attirée jusqu'à Londres où Necrom l'absorbe. A l'aube du duel lancé par ce dernier contre Rachel, Merlin resurgit à Hors-Le-Monde et, devant Opal-Luna Saturnyne et Roma sidérées, augmente la puissance de son champion, Captain Britain.


Sous l'influence de Necrom, dont la puissance est décuplée par l'énergie de l'Anti-Phénix, la réalité s'altère autour des membres d'Excalibur, sa cible. Pour y faire face, Kitty, Meggan, Nightcrawler fusionnent avec Captain Britain qui traverse alors les dimensions entre toutes les terres parallèles pour protéger l'Omnivers. 


Kylûn protège Widget et Cerise les agents du W.H.O., tandis qu'à Hors-Le-Monde Merlin explique enfin à Roma et Opal-Luna Saturnyne comment, jadis, lui, le premier Feron et Necrom invoquèrent la force du Phénix. Mais Necrom les trahit en attaquant Feron pour tenter de s'emparer de cette énergie que son hôte préféra libérer dans l'espace.


Merlin s'éclipsa pour créer Hors-Le-Monde et créer le corps des Captain Britain. Feron se retira pour fonder un ordre qui formerait son successeur quand le Phénix reviendrait sur la Terre 616. Et Necrom se cacha sur I'Thère en attendant l'heure de sa revanche... Qui a désormais sonné !


Bien qu'en agissant ainsi elle sacrifie ses souvenirs, Rachel accepte de répondre au défi de Necrom en libérant la puissance du Phénix dont elle est l'hôtesse. Leur combat, spectaculaire, se déplace dans l'espace jusqu'à la mort de Necrom.


Rachel, dans le coma, est récupérée par ses amis tandis que Merlin se satisfait de cette victoire. Néanmoins, Meggan sape l'énergie de Captain Britain pour détruire le phare - et, par là même, tous les autres sur les terres parallèles, qui faisaient office de tours de contrôle. Roma empêche son père de châtier la jeune femme et téléporte l'équipe jusqu'au manoir des Braddock où les attendent Kylûn, Widget, Cerise et Alistaire Stuart. Captain Britain rassure Nightcrawler en promettant qu'ils sont désormais sous la protection de Roma et qu'ils pourront se consacrer au rétablissement de Rachel.

Whaou ! Quelle prodigieuse aventure ! C'est dans cet état d'esprit qu'on achève la lecture de cette saga, véritable leçon de narration et tour de force graphique.

Il n'y a rien à jeter dans ces huit épisodes, à peine peut-on déplorer que Kitty Pryde soit un peu négligée, et que son rôle n'impacte pas le déroulement de l'action. Mais sinon, quel souffle ! Alan Davis parvient d'abord à agréger des éléments épars de la série depuis son lancement pour leur donner un sens : ainsi découvre-t-on que la formation d'Excalibur ne doit rien au hasard, pas davantage que l'incarnation de Brian Braddock comme Captain Britain de la Terre 616 (un emprunt direct au corps des Green Lanterns de DC Comics), mais encore retrouve-t-on en Kylûn ce gamin apparu fugacement dans Excalibur #2 (Novembre 88) et téléporté par Widget sur I'Thère où il est devenu un redoutable guerrier s'opposant au terrible Necrom.

Progressivement, de manière virtuose, Davis distille les indices en introduisant de nouveaux personnages et en en écartant d'autres. Le sort des Technets est résolu après un intermède comique savoureux (qui est un clin d'oeil aux X-Men avec Nightcrawler dans le rôle du mentor). L'arrivée de Cerise est moins naturelle, même si la scène où elle se présente est une merveille (demandant à Kurt Wagner à quoi ressemble le plus un humain parmi les habitants du phare, elle se voit répondre que c'est elle face aux Technets et Nightcrawler lui-même !). La transformation de Widget surprend aussi et n'est pas résolue à la fin de cet arc géant (mais continuera à alimenter les intrigues suivantes). Quant à Feron, il est regrettable qu'aucun scénariste ne se soient rappelés de lui au moment de l'event Avengers vs. X-Men (2013) car, pour toute intrigue impliquant le Phénix, il aurait été bien plus pratique que Hope Summers (dont on est depuis sans nouvelles...).

A cet effort de synthèse s'ajoute un vrai travail narratif pour intégrer le casting à un récit spectaculaire et haletant. Pour cela, il faut un méchant d'envergure (ce qui manquait en fait aux épisodes de Claremont, qui préférait exploiter la famille dysfonctionnelle qu'était Excalibur et la comédie engendrée par le décalage entre les héros et leurs adversaires) : ce sera donc le magicien Necrom. Davis le fait véritablement apparaître et agir tardivement, suggérant sa présence et sa puissance là aussi à petites doses avant un dernier acte grandiose. Pour éviter ce qu'on pourrait appeler le syndrome du "méchant providentiel", il le relie intelligemment à  diverses mythologies sur lesquelles sont bâtis la série et ses héros : d'un côté, il s'agit d'un ancien membre d'un trio tout-puissant composé de Merlin (le créateur du corps de police omniverselle d'Hors-Le-Monde, donc de Captain Britain), de l'autre il est en relation avec Feron, hôte initial de la force du Phénix (qui a irrigué longtemps les épisodes de Uncanny X-Men avec la transformation de Jean Grey puis la création de Rachel Grey-Summers). La manoeuvre est habile puisqu'elle permet d'impliquer, en les soudant (au propre comme au figuré le temps d'une séquence mémorable), les membres d'Excalibur.

Davis articule aussi une partie de son histoire, dans le premier acte, autour du thème de l'identité et connecte formidablement deux femmes jusqu'ici sans vrai lien, Rachel et Meggan : de cette dernière, le lecteur, non familier des aventures de Captain Britain avant la série Excalibur, ne sait rien sinon qu'elle agit/réagit de manière empathique et possède des pouvoirs métamorphes et quelques autres capacités extraordinaires. Mais Meggan est aussi peu affranchie que nous sur qui elle est, d'où elle vient, sa condition. Précisément, ce vide trouve un écho chez Rachel qui découvre qu'en utilisant moins (ou de façon moins spontanée et intense) son pouvoir elle a davantage accès à son propre passé (rappelons qu'elle a débarqué à notre époque depuis un futur apocalyptique pour les mutants d'une terre parallèle). En incitant Meggan à partir sur les traces de ses origines, c'est aussi la manière que trouve Rachel de s'éloigner de l'agitation des exploits d'Excalibur et donc de se recentrer pour ré-apprendre à se connaître et à se situer dans notre monde, notre époque.Il en résulte des pages touchantes, nimbées de mélancolie mais aussi de merveilleux, malgré les horreurs subies par Meggan comme par Rachel.

Graphiquement, Davis met une claque au lecteur non seulement en tenant huit épisodes d'affilée (neuf presque en comptant que le 8ème est un numéro double) de haute volée. L'expressivité des personnages est remarquable, mais l'énergie du découpage n'a rien à lui envier, et le degré de détail de chaque page est admirable, qu'il s'agisse de représenter le QG d'Excalibur (même si le phare ne survivra pas à cette épopée), Hors-Le-Monde (avec sa figuration ahurissante et ses décors fantastiques), I'Thère (inspirée par la saga de John Carter of Mars d'Edgar Rice Burroughs), jusqu'au duel à mort final dans l'espace entre Rachel et Necrom.     

L'encrage de Mark Farmer et les couleurs de Glynis Oliver ajoutent à la qualité de l'ensemble... Et devraient inciter les editors-in-chief actuels de Marvel à plus d'humilité quand, aujourd'hui, ils prétendent que le nouveau statu quo ("Marvel Legacy") offrira au public des histoires d'une envergure comparable à une saga à chaque fois : c'était déjà le cas ici, et Alan Davis aurait largement de quoi donner des leçons de narration et de dessin à bien des auteurs et artistes actuels qui prétendent, comme leur direction, réinventer la roue.

Par la suite, Davis, sans doute, et légitimement, épuisé, va se contenter d'écrire les épisodes suivants. Il ne re-dessinera que le diptyque des n°54-55 puis son ultime arc sur le titre, couvrant les épisodes 60 à 67... Dont je vous parlerai dès que je les aurai relus !