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dimanche 3 septembre 2023

LE CHALLENGE est une comédie plus sensible que le laisse croire son pitch


Le Challenge (ou No Hard Feelings en vo) marque le vrai retour sur grand écran de Jennifer Lawrence. Et, surprise, c'est une comédie, genre dans lequel elle ne s'était jamais illustrée. Vendue avec une accroche débile, traduite en français par un mot anglais, réalisée par un inconnu, il y avait de quoi être méfiant. Mais c'était sans compter le talent de l'actrice et surtout un scénario bien plus sensible que prévu.
 

Résidant à Montauk (Etat de New York), la trentaine, Maddie Barker gagne difficilement sa vie en étant chauffeur pour Uber. Mais quand on lui saisit sa voiture car elle n'a pas payé la taxe foncière de sa maison, elle sait que la prochaine étape sera la vente de la maison que lui a laissée sa mère, décédée. Elle accepte donc de répondre à une annonce en ligne d'un riche couple, les Becker, qui souhaitent déniaiser leur fils, Percy, timide, n'ayant aucune expérience avec les filles, le sexe, la boisson, les fêtes alors qu'il entre à Princeton à la rentrée. Si elle réussit, Maddie gagne une voiture neuve.
  

Elle aborde Percy dans le refuge pour animaux où il est bénévole et après avoir répondu à un questionnaire pour adopter un chien, lui propose de le reconduire chez lui. Mais le comportement de Maddie le trouble et il la gaze avec une bombe lacrymo, pensant qu'elle veut le kidnapper. Malgré ce malentendu, il accepte de la revoir le lendemain pour boire un verre dans un bar. A la nuit tombée, elle l'entraîne sur la plage pour un bain de minuit. Mais alors qu'ils sont à l'eau, des adolescents leur volent leurs affaires et Maddie sort pour les rattraper et les rosser. Inquiet, Percy veut rentrer chez lui mais la police surgit. Maddie sème les flics et, chez elle, aguiche Percy. Mais rien ne se passe.


Les jours se suivent et Maddie et Percy apprennent à se connaître et devenir de vrais amis. Ils comprennent qu'ils ont beaucoup en commun malgré leur différence d'âge et de milieu, en particulier en ce qui concerne leur relations compliquées avec leurs parents et leur scolarité isolée des autres. Ils dînent au restaurant où Percy croise une camarade de classe qui l'invite à une fête. Durant le trajet, Maddie, prise de remords, tente de calmer Percy sur leur avenir en commun et, vexé, il se soûle à la fête de son amie. Elle le ramène et il lui avoue qu'il l'aime, mais elle refuse de coucher avec lui dans son état.


Le lendemain, Percy déclare à ses parents son intention de rester à Montauk avec Maddie à la rentrée. Affolés, ils l'appellent mais Percy surprend leur échange téléphonique et invite ensuite Maddie chez lui pour les démasquer. Il s'isole dans sa chambre où elle rejoint pour tenter de justifier son rôle, il lui répond qu'il veut faire l'amour. Mais une fois au lit, il est trop ému et met un terme à leur relation.


Maddie reçoit la voiture promise par les Becker et paie ses dettes en reprenant son travail de chauffeur. Ayant pris conscience qu'elle ne reste à Montauk que pour garder la maison de sa mère, elle décide de la vendre à sa meilleure amie Sara et son mari Jim. Puis elle retrouve Percy pour tenter de se réconcilier avec lui. Il refuse de l'entendre mais elle insiste et il admet que les torts sont partagés - il s'est enflammé sans comprendre ce qu'elle traversait, elle a abusé de sa confiance. Tous deux doivent prendre leur envol.
 

Percy part donc pour Princeton et c'est Maddie qui l'y conduit avant de gagner la Californie, mais ils promettent de rester en contact.

En lisant certaines critiques sur ce film, on peut se demander si ceux qui en ont parlé l'ont compris puisqu'ils évoquent le retour des sex comedies façon American Pie du début des années 2000. D'ailleurs, aussi bien aux Etats-Unis qu'en France, l'affiche et les bande-annonce insistent sur cette référence, comme si c'était un gage de qualité (ce qui n'est franchement pas le cas).

L'accroche du poster français est à cet égard accablante : "elle a un été pour le chauffer". On croirait une pub pour un Max Pécas ! En vérité, Le Challenge vaut tellement mieux que ce plan com' foireux.

D'abord, tout simplement parce que ce film marque le vrai retour au cinéma de Jennifer Lawrence. Don't Look Up et Causeway étaient produits par des plateformes et uniquement visibles sur ces médias (respectivement Netflix et Apple TV +) - et si le premier est une super production ratée, le second rassurait sur le fait que l'actrice savait toujours choisir ses rôles et les incarner avec maestria.

Ici, elle campe une jeune femme dans la dèche : chauffeur Uber, elle est privée de son instrument de travail car elle n'arrive plus à s'acquitter de ses dettes. Quand elle découvre une annonce passée par des parents qui veulent déniaiser leur fils avant son entrée à la fac, elle tente sa chance, même si elle n'a pas l'âge requis et que cette mission la met mal à l'aise. En même temps, le salaire pour ce job, c'est justement une voiture.

Effectivement, si on s'en tient à cette amorce, ce n'est pas engageant et on s'interroge sur ce qui a pris à Jennifer Lawrence de s'investir dans une histoire grivoise et bas du front comme ça. Mais, en étant attentif, même au début, le script (signé Gene Stupnitsky, le réalisateur, et John Phillips) égratigne la gentrification des stations balnéaires autrefois peuplées par des gens modestes, qui n'avaient pas les moyens de se loger dans les grandes villes, et souligne la précarité des employés de plateformes comme Uber. Donc, ce n'est pas si gras que ça en a l'air.

Une fois qu'on entre dans le vif du sujet, c'est-à-dire quand Maddie essaie de séduire Percy, le film est ouvertement comique. Les malentendus fournissent des gags vraiment drôles, les personnages sont aimablement caractérisés : Jennifer Lawrence s'amuse visiblement beaucoup à jouer les bombasses racoleuses et le jeune Andrew Barth Feldman est excellent en puceau craintif et méfiant à l'excès. Lorsqu'une scène de séduction finit par elle qui le prend sur ses genoux puisqu'il n'a pas l'air d'être émoustillée en la voyant se frotter contre lui, on rit de bon coeur tout en éprouvant de la tendresse pour ce garçon qui est tellement anxieux qu'il a une éruption cutanée.

On arrive en fait à la fin du premier Acte. Et c'est là que le film change de ton et gagne à être vu et reconsidéré. Ce n'est pas que son déroulement devienne original, mais plutôt que son traitement devient plus fin, plus touchant, plus sensible. Il n'est plus question pour Jennifer Lawrence de faire la danse du ventre ou les yeux doux ni pour Andrew Barth Feldman d'écarquiller les yeux ou de d'avancer d'un pas et reculer de deux. 

En fait, le récit change de tactique comme son héroïne qui comprend qu'elle ne séduira pas le garçon en sortant le grand jeu. Ils deviennent amis, sincèrement, et Maddie se prend au jeu en découvrant que Percy partage des points communs avec elle : tous deux se sentent en fait à l'étroit dans leur vie, lui auprès de parents surprotecteurs, elle parce qu'elle n'a plus ses parents (sa mère est donc morte, son père l'a abandonnée), ils sont coincés sur place et effrayés à l'idée de devoir bouger. Et par bouger, on pense grandir.

Les malentendus qui persistent à éclater entre eux revêtent une autre forme et une autre substance. Les sentiments s'en mêlent. Les remords l'étreignent, elle qui a pourtant besoin de remplir cette mission pour avoir un véhicule. Et quand la vérité parvient au garçon, il se sent légitimement trahi, malgré les excuses qu'elle lui fait, malgré les raisons qu'elle invoque pour l'avoir dupé.

Dans ces moments-là, on mesure deux choses. La première, c'est que Le Challenge appartient à une catégorie de films qui n'existe pratiquement plus, quelque part dans le sillage du Lauréat de Mike Nichols (où déjà une femme s'occupait d'un jeune homme avant son entrée à l'université, sauf que là, dans No Hard Feelings, ils ne passeront jamais à l'acte tandis que Dustin Hoffman et Anne Bancroft s'envoyaient en l'air plusieurs fois). Economiquement, c'est comme si les studios ne voulaient plus financer ce genre de productions qui n'est ni un film indé, ni un blockbuster, mais un divertissement intermédiaire, catégorisé par la censure comme visible par des jeunes accompagnés (parce qu'on voit de la nudité frontale dans une scène et que quelques gros mots sont prononcés).

La seconde, c'est que Jennifer Lawrence est une star. Une vraie. Sur son nom se montent des films, parce qu'elle est bankable, qu'elle a un Oscar (et plusieurs nominations). C'est sans doute la seule actrice de sa génération à avoir ce statut, et même son absence des écrans (durant laquelle elle s'est mariée et est devenue mère) n'a pas entamé son crédit. Pourtant, elle a choisi de revenir non pas dans un blockbuster mais une petite comédie, parce qu'elle l'a co-produite. Ce qui ne signifie pas qu'elle ferme la porte à de gros films. Mais elle semble vouloir reprendre en douceur et s'investir dans des projets personnels. En tout cas, c'est une actrice formidable, lumineuse, sexy, mais surtout subtile, qui a vraiment la vis comica, et en même temps qui est capable de vous toucher en plein coeur, et qui ne cherche jamais à briller sur le dos de son partenaire. Elle a compris qu'au contraire on brille mieux à deux et Andrew Barth Feldman est réellement épatant tout du long, jamais dans la caricature, toujours à la hauteur de sa partenaire.

Certes, Le Challenge n'a pas une réalisation extraordinaire, et avec dix minutes en moins (le film dure 1h. 45, ce qui n'est pas non trop long), il aurait gagné en rythme, en densité. Mais il est bien écrit, déjouant son pitch, attachant, sensible encore une fois. C'est un feel-good movie pas bête, avec quelques réflexions bien senties. Et de toute façon, si vous êtes fans (comme moi) de Jennifer Lawrence, c'est immanquable.

dimanche 6 novembre 2022

CAUSEWAY, de Lila Neugebauer (Apple TV +)


Disponible depuis Vendredi sur Apple TV +, Causeway marque donc le vrai grand retour de Jennifer Lawrence au cinéma. Enfin... Pas tout à fait au cinéma puisque donc ce premier long métrage de Lila Neugebauer est visible sur une plateforme de streaming. Mais ça fait plaisir de retrouver cette exceptionnelle actrice dans un premier rôle à la hauteur de son talent dans une production intépendante. Et aux côtés d'un partenaire à la hauteur en la personne de Brian Tyree Henry.


Lynsey, ingénieur dans le génie civil, revient d'Afghanistan après avoir été lbessée dans l'explosion d'une mine lors d'une embuscade qui a coûté la vie à plusieurs de ses compagnons d'armes. Admise dans un centre de rééducation, elle souffre de lourdes séquelles d'un traumatisme crânien et doit tout réapprendre avec l'aide d'une infirmière spécialisée, Sharon. Elle doit également prendre un traitement médicamenteux lourd à base d'anti-dépresseurs à cause d'un syndrome post-traumatique.
 

Au terme de sa convalescence, elle ne pense déjà qu'à reprendre du service mais on lui impose du repos. Elle revient donc chez sa mère avec laquelle la communication est difficile car cette dernière n'a jamais compris la raison de son engagement. Lynsey, pour passer le moins de temps possible chez elle, trouve un boulot de nettoyeuse de piscine, largement en dessous de ses qualifications.


Mais lors de son premier jour, son pick-up tombe en panne. Elle le dépose chez un garagiste, James, qui doit commander une pièce détachée pour le réparer et accepte de la déposer à son travail. Il la croise à nouveau à la fin de la journée et la reconduit chez elle : en route Lynsey découvre qu'elle a fréquenté le même lycée que la soeur de James et lui apprend d'où elle revient. Ils finissent la soirée ensemble dans un bar puis un parc en fumant un joint. James explique avoir perdu sa jambe gauche dans un accident de la route qui a coûté la vie à son neveu.


Lynsey a rendez-vous avec le Dr. Lucas, neurlogue, qui observe son rétablissement et lui prescrit ses médicaments. Il refuse, malgré ses progrès, de lui signer une autorisation qui lui permettrait de repartir car si physiquement elle récupère bien, pyschologiquement elle présente encore un risque pour elle et les autres. Frustrée, Lynsey se concentre sur son travail, monotone et répétitif. Elle revoit James avec qui elle devient ami. Le fait qu'elle lui avoue aimer les femmes lève toute ambiguïté sur leur relation, même si, après avoir à nouveau bu et fumé ensemble, il l'invite, si elle le souhaite, à s'installer chez lui, dans la maison familiale où il cohabitait avec sa soeur avant l'accident.


Lynsey se remet à faire de l'exercice physique mais conserve des troubles moteurs et nerveux, elle dort mal et n'arrive pas à expliquer clairement à sa mère pourquoi elle a fui pour s'engager dans l'armée. Un soir, elle invite James dans la propriété de clients absents et ils se baignent dans leur piscine. James avoue qu'il avait bu quand il a eu son accident et fond en larmes, écrasé par la culpabilité d'avoir tué son neveu et détruit la vie de sa soeur. Lynsey l'enlace et l'embrasse avant de se détacher, confuse, reconnaissant qu'elle a fait ça par pitié. Mais James, furieux, lui répond qu'elle agit ainsi avec tout le monde, préférant fuir que de connaître les autres et admettre qu'ils souffrent comme elle.
 

Ayant perdu la seule personne dont elle se sentait proche, Lynsey revoit le Dr. Lucas qui accède à sa requête et lui délivre l'autorisation de rempiler. Mais avant de repartir, elle visite son frère, Justin, en prison, condamné pour traffic et consommation de drogues. Contre toute attente, il lui explique être mieux derrière les barreaux car protégé de la tentation, même si sa soeur lui manque et que leur mère ne soit toujours pas venue le voir depuis son incarcération.


Lynsey rentre en ville et achète un pack de bières, Elle récupère son pick-up au garage mais ne doit rien au mécano à qui James a dit que les réparations étaient offertes pour les soldats. Lynsey se rend chez James à qui elle annonce son intention de ne pas repartir dans l'immédiat et rappelle son offre de l'héberger qu'elle accepte si c'est toujours valable.

La dernière fois qu'on a vu Jennifer Lawrence au cinéma remonte à 2018-19 avec Red Sparrow (pouces en haut) et X-Men : Dark Phoenix (pouces en bas). L'actrice oscarisée (elle reste la plus jeune laurétate de ce prix) s'est ensuite retirée pour se marier et avoir un enfant tout en militant pour la cause féministe et le vote aux élections présidentielles américaines (en soutien de Joe Biden). L'an dernier, elle partageait l'affiche de la super-production Don't Look Up : Déni Cosmique d'Adam MacKay sur Netflix avec Leonardo di Caprio, mais je n'ai pas écrit de critique à ce sujet car ce fut une grosse déception (même si elle en était le meilleur élément).

Pour son "vrai" comeback au premier plan, Jennifer Lawrence n'a pas choisi la facilité : elle revient dans une petite production indépendante, mise en scène par Lila Neugebauer, dont c'est le premier long métrage (après plusieurs pièces de théâtre), dans un drame intimiste. Mais c'est surtout une forme de retour aux sources piur celle qui fut révélé dans le vibrant Winter's Bone (en 2010).

Lawrence a porté ce projet qui n'a vu le jour que grâce à son statut de star. Le scénario de Luke Goebbel, Ottessa Moshfegg et Elizabeth Sanders raconte le retour d'une femme qui revient d'Afghanistan après avoir sauté sur une mine et survécu à une embuscade dans laquelle ses compagnons d'armes ont tous péri. Victime d'un traumatisme crânien, elle souffre de graves séquelles et doit suivre une longue rééducation.

Le film ne montre aucune image de la guerre mais s'ouvre dans la clinique où Lynsey doit tout réapprendre : on observe un corps en souffrance, un esprit brisé. Elle ne tient plus debout, n'arrive plus à tenir une brosse à dents ni à écrire, elle parle à peine, a des insomnies et des crises d'angoisse nocturnes. Ce qui frappe, c'est l'économie, la sobriété avec laquelle Lila Neugebauer met cela en images : pratiquement pas de dialogues, des scènes courtes, une photographie (de Diego Garcia) crue. Tout est fait pour supprimer le pathos et le jeu de Lawrence est au diapason : on n'est pas dans une "performance" à Oscar, mais dans la retenue.

Le retour à une vie presque normale n'est pas plus simple : Lynsey vit avec sa mère, souvent absente et qui la retrouve en lui disant d'emblée qu'elle ne l'attendait pas si tôt. Lorsqu'elle va chez son neurologue, elle n'a qu'une idée en tête : repartir, même si elle sait qu'il est trop tôt. En vérité, elle veut fuir plus que retourner au combat car elle ne se sent plus à sa place ici. Et on découvrira durant l'heure et demie que dure le film qu'elle ne s'est jamais sentie bien chez elle. Son frère, un toxico et un dealer, est en prison mais elle l'évoque en en parlant toujours au passé, ce qui fait d'abord croire qu'il est mort. Le père n'est jamais mentionné.

Le récit s'attache à montrer des non-événements, il fuit tout spectaculaire, toute démonstration. Lynsey trouve un job où elle n'a pas à penser, à réfléchir (elle nettoie des piscines) alors qu'elle est surqualifiée (elle est ingénieur de formation). Son temps libre, elle le passe avec un garagiste à qui elle a confié son pick-up, à boire des bières et fumer des joints (alors qu'elle prend aussi des anti-dépresseurs), et avec qui elle est devenue amie en apprenant qu'elle avait fréquenté le même lycée que sa soeur.

C'est l'interprète de Phastos dans Les Eternels, Brian Tyree Henry, qui incarne James et fait passer le film dans une autre dimension. Non seulement il tient la dragée haute à Lawrence par sa présence physique imposante mais surtout par la subtiltié de son jeu. Comme Lynsey, James est un survivant hanté par le passé : lors d'un accident qu'il a causé, il a perdu son neveu et sa soeur, qui ne lui a jamais pardonné, a quitté la maison familiale dans laquelle ils habitaient. Sa jambe gauche amputée, il se dplace en claudiquant à cause de sa prothèse qui lui rappelle sans cesse sa faute.

Lynsey et James se trouvent en partageant leurs failles, leurs traumatismes. Leurs paroles se libèrent alors que d'ordinaire ils sont tous deux taiseux. Il n'y a pas de romance entre eux, Lynsey préférant les femmes et James répétant plusieurs fois qu'il ne cherche pas à la draguer quand il se montre attentionné avec elle. Le film est si délicat qu'on en oublie même que lui est noir et elle blanche, ce n'est pas la question, ce qui les unit dépasse tout ça.

Un suspense s'installe, progressivement, imperceptiblement, quand Lynsey exprime à plusieurs reprises (devant sa mère, son neurologue, James) son désir de repartir en Afghanistan. Mais une scène fait tout basculer : lors d'une baignade dans la piscine de clients absents, une discussion entre James et Lynsey dégénère lorsqu'elle le prend maladroitement en pitié et qu'il réplique colériquement en pointant qu'elle préfère fuir que vivre et profiter des gens qui l'aiment. Dans sa dernière ligne droite, alors que Lynsey décroche enfin le droit de repartir, elle visite son frère en prison et comprend son erreur. La fin reste ouverte, d'ailleurs elle déclare ne pas vouloir retourner en zone de guerre "dans l'immédiat" mais veut savoir si l'offre de James de s'installer chez lui tient toujours.

Sans violons ni trémolos, sans effets de manche, Causeway nous touche profondément par sa capacité à simplement montrer le retour à la vie de ses deux héros blessés, qui sont une béquille l'un pour l'autre. Les seconds rôles sont tous tenus par des vétérans à qui il ne faut pas beaucoup de temps de présence à l'écran pour faire exister leurs personnages, comme Jayne Houdyshell (Sharon l'infirmière), Linda Emond (Gloria la mère) ou Stephen McKinley Henderson (le Dr. Lucas). Il faut aussi citer Russell Harvard, qui campe le frère de Lynsey, dans une scène magnifique, sous-titrée car il s'exprime en lague des signes.

Jennifer Lawrence confirme qu'elle est bien l'actrice la plus phénoménale de sa génération et elle se remet à enchaîner les projets. Brian Tyree Henry est aussi exceptionnel, insufflant une humanité dans le film à nulle autre pareille. Le fait que Causeway ne sorte pas en salles montre bien l'évolution du 9ème Art car auparavant, avec deux interprètes pareils, il aurait sans doute connu une belle carrière en salles. Mais qu'importe le support de diffusion, l'essentiel est que ce film existe.

mardi 29 mai 2018

HUNGER GAMES 1 ; 2 : L'EMBRASEMENT ; 3 & 4 : LA REVOLTE, de Gary Ross et Francis Lawrence


Je n'avais jamais vu la tétralogie Hunger Games et j'ai voulu corriger ça ces derniers jours en visionnant les films de cette saga cinématographique à succès, adaptée des romans de Suzanne Collins, qui ont consacré Jennifer Lawrence comme une vedette - en parallèle à sa carrière tout aussi brillante dans des productions d'auteur. Le résultat : un habile mais captivant cocktail de divertissement et de réflexion politique sur fond de symboles dans un cadre dystopique.

 Effie, Haymitch et Katniss (Elizabeth Banks, Woody Harrelson et Jennifer Lawrence)

Katniss Everdeen, 16 ans, vit dans le District 12 de l'Etat de Panem, autrefois les Etats-Unis d'Amérique. Le pays a pour Président Snow, qui le dirige d'une main de fer après avoir, jadis, mis fin dans un bain de sang à une insurrection populaire, détruisant notamment le 13ème District.

Snow, le Président de Panem (Donald Sutherland)

Pour distraire la bourgeoisie du Capitole mais aussi dissuader la populace de se rebeller à nouveau sont organisés depuis 73 ans les "Hunger Games" (les Jeux de la Faim") pour lesquels sont tirés au hasard deux adolescents mixtes dans chaque District. Ils doivent ensuite s'affronter dans une série d'épreuves dans une arène sous un dôme jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un seul vainqueur.
  
Katniss et Gale (Jennifer Lawrence et Liam Hemsworth)

Face à cela, Katniss et son ami Gale, qui s'aiment depuis l'enfance, font contre mauvaise fortune bon coeur, attendant résignés l'année où ils seront sélectionnés tout en rêvant de s'enfuir dans les forêts environnant leur District en y chassant à l'arc (discipline pour laquelle ils sont remarquablement doués).
  
Caesar, Katniss et Peeta (Stanley Tucci, Jennifer Lawrence et Josh Hutcherson)

Mais lorsque c'est sa soeur cadette, Prim, qui est désignée pour participer aux Jeux, Katniss la remplace en se portant volontaire et elle fait ensuite équipe avec Peeta Mellark, le fils du boulanger, également épris d'elle, mais sans le lui avoir avouée. Ensemble, ils déjouent les pièges et ont raison de leurs adversaires, Katniss s'attirant même la sympathie des autres Districts en accompagnant une jeune candidate dans son agonie, ce qui déplaît à Snow. In fine, Katniss et Peeta sont déclarés vainqueurs de l'édition après avoir menacé de se suicider plutôt que de s'entretuer. 

*


Le triomphe du premier film conduit naturellement le studio Lionsgate à enchaîner avec la production d'une suite, avec l'espoir de confirmer et d'exploiter la franchise comme Twilight auparavant. Le budget grimpe notablement comme cela est visible à l'écran mais le réalisateur change : Francis Lawrence s'installe dans le fauteuil et ne le quittera plus, nouant avec Jennifer Lawrence une collaboration fructueuse (jusqu'au récent Red Sparrow, sorti cette année et dont j'ai parlé dernièrement).  

Peeta, Haymitch et Katniss

Suite à leur sacre, Katniss et Peeta deviennent les jouets de la propagande du Capitole et enchaînent avec une tournée dans les Districts pour promouvoir les vertus du régime. Ils sont accompagnés par Haymitch, leur coach, et Effie, leur costumière, dans un train spécialement affrété.

Katniss et Peeta

Katniss se montre peu coopérative, écoeurée après avoir vu le faste dans lequel vit la bourgeoisie de la capitale alors que les Districts sont dans le dénuement complet. Mais Snow l'a menacée de s'en prendre à sa famille si elle n'est pas plus docile pour apaiser les velléités de rébellion qu'elle inspire. En vérité, le Président veut se débarrasser d'elle et charge pour cela le haut-juge Plutarch d'organiser l'assassinat de l'adolescente.

Le haut-juge Plutarch (Philip Symour Hoffman)

Plutarch lance alors l'idée d'organiser une édition spéciale des "Hunger Games" dit de l'Expiation dans lesquels les champions des précédentes années s'affronteraient. A nouveau Katniss et Peeta (qui a refusé que Haymitch le remplace, malgré la promesse faite à Katniss) font équipe. Mais cette fois les concurrents nouent des alliances pour ne pas se massacrer. Le point culminant de cette fronde a lieu quand, séparée de Peeta à la suite d'une péripétie, Katniss brise la plafond du dôme de l'arène avec une de ses flèches. Elle est alors évacuée à bord d'un overcraft.

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L'Embrasement est un carton tel que Hunger Games devient un vrai phénomène au box office et dans les médias : l'emblème du Geai Moqueur auquel est associé l'héroïne de la saga et qui est le signe de ralliement des rebelles devient même, à l'époque, un logo pour les plus jeunes spectateurs. Le studio Lionsgate, constatant qu'il tienne un filon inestimable prend alors la décision de transformer ce qui était conçu comme une trilogie en quatre films, coupant l'histoire du troisième opus, La Révolte, en deux parties. Un choix qui décevra la critique et divisera les fans sans diminuer les recettes...

Tous derrière le "Geai Moqueur"

Katniss découvre qu'elle a été exfiltrée par la Rébellion dont le haut-juge Plutarch est l'éminence grise et Gale Hawthorne, son ami d'enfance, un des soldats. Tous se cachent dans les souterrains du District 13, autrefois rasé par Snow, sous le commandement de leur propre chef, la Présidente Coin, consciente de l'importance de Katniss mais qui aurait préféré sauver Peeta, plus malléable.
  
La Présidente Coin (Julianne Moore)

Plutarch, Coin, Haymitch et Effie préparent Katniss à jouer le rôle du Geai Moqueur, l'égérie de la résistance à Snow dans des films de propagande afin d'unifier les Districts contre le Capitole. Mais la jeune femme n'est pas à l'aise pour jouer la comédie, plus soucieuse de savoir si Peeta est encore vivant.
  
Peeta

Ce qui va la motiver, ce sont les découvertes de la destruction du District 12 (dont Gale a réussi néanmoins à sauver sa mère et sa soeur) et la présence, dans une vidéo du régime, de Peeta comme partisan de Snow, comme si on lui avait lavé le cerveau, appelant à la cessation des combats. Un raid est organisé pour délivrer le compagnon de Katniss mais en le retrouvant, elle le découvre conditionné mentalement pour la haïr, ce qui la plonge dans la détresse et la colère contre Snow...

*


Plus encore que les précédents volets, la seconde partie de La Révolte est donc la suite organique de Hunger Games 3 : l'histoire reprend exactement là où elle s'arrêtait et met en scène le dernier acte de la saga dans une super-production ambitieuse, à la fois synthèse et conclusion. Francis Lawrence et Jennifer Lawrence retrouvent tout leur élan pour leurs adieux à cette saga. 

En route pour prendre le Capitole avec Boggs (au centre : Mahershala Ali)

Katniss, ivre de vengeance après le traitement infligé à Peeta, s'échappe du District 13 avec le projet d'assassiner Snow. Mais sa réputation et son signalement la précédent désormais partout où elle se déplace et Gale, avec la compagnie dans laquelle il sert, ne tarde pas à la localiser. Bon gré mal gré, un commando accepte de la soutenir dans la mission qu'elle s'est fixée à condition qu'en chemin elle continue d'être filmée pour des vidéos de propagande au bénéfice de la Rébellion.
  
Dans les entrailles du Capitole avec Peeta, Katniss et Cressida (Natalie Dormer)

En plus des pièges qu'il rencontre durant leur progression en remontant vers le Capitole, le groupe doit aussi composer avec Peeta que Plutarch a jugé opportun de rapprocher de Katniss afin qu'elle ne tente pas de semer les soldats qui l'escortent. Mais l'état mental du jeune homme en fait un danger supplémentaire dans un environnement déjà très hostile. Le commando perd ainsi son chef dans une embuscade mais, juste avant de mourir, il a désigné Katniss comme son second.

Peeta et Katniss

Atteignant le Capitole, après avoir essuyé d'autres pertes humaines, Katniss décide de profiter de l'invitation de Snow à ses partisans de rejoindre son palais pour y être protégés et s'infiltre parmi eux avec Gale. Mais alors qu'ils arrivent aux portes du bâtiment, des vaisseaux de la Rébellion bombardent la foule et tuent des centaines de civils innocents, dont la soeur de Katniss, Prim, venue porter secours en sa qualité d'infirmière. 

Katniss

Lorsqu'elle revient à elle, Katniss constate que Snow a été renversé et que la Présidente Coin a pris sa place. Invitée à prendre place à la table des décisions du nouveau gouvernement provisoire, avant des élections prévues dans plusieurs mois, Katniss entend la dirigeante proposer la tenue de nouveaux "Hunger Games" pour calmer la foule qui souhaite l'exécution massive des anciens partisans de Snow. La proposition divise mais Katniss la soutient en échange du privilège de tuer en place publique Snow - c'est une ruse pour abattre Coin. Son geste lui vaut d'être bannie, renvoyée dans le District 12 en ruines, où Peeta la rejoint vite. Ils deviennent amants et parents, libres enfin du tumulte et des intrigues politiques.

De 2008 à 2012, la saga Twilight a raflé la mise au cinéma, après avoir été un succès de librairie : cette romance fantastique sur fond de vampires et de lycanthropes conquit le coeur de midinettes éprises de Robert Pattinson et permit à Kristen Stewart d'accéder à une popularité immense. Malgré une niaiserie souvent épinglée, on assistait à un phénomène proche de celui des Harry Potter, avec de jeunes héros aux destins contrariés par des forces obscures.

Cela allait donner lieu à une vraie recette qu voulurent reproduire toutes les majors companies d Hollywood en achetant les droits de romans en plusieurs tomes susceptibles de charmer le même public avec des arguments narratifs similaires. A ce jeu-là, finalement, peu rivalisèrent avec Twilight et Harry Potter, et bien des starlettes sur lesquelles les studios comptaient pour devenir la nouvelle Kristen Stewart ou de jeunes bellâtres pour succéder à Robert Pattinson furent vite jetés aux oubliettes.

Jusqu'à ce que Lionsgate mit la main sur les best-sellers de Suzanne Collins et entreprit d'en faire leur machine à cash. Le pari, rétrospectivement, était ambitieux car le fond des romans n'était pas optimiste et possédait un discours politique, certes manichéen, mais détonant par rapport aux adaptations de Stephanie Meyer (Twilight) ou J.K. Rowling (Harry Potter). On est là dans le registre de la dystopie et de l'uchronie, et même sans rivaliser avec la complexité d'un Philip K. Dick, c'est tout de même moins léger et sentimental que les amourettes des vampires ou l'apparentissage des sorciers.

La production du premier film Hunger Games trahit d'ailleurs une certaine prudence (et une prudence certaine) : la réalisation est confiée à Gary Ross, qui est davantage un habile faiseur, un technicien compétent, ancien scénariste (on lui doit notamment Big de Penny Marshall avec Tom Hanks dans les années 80), qu'un auteur racé. Le budget dont il dispose est confortable mais on ne sent jamais qu'on a affaire à un long métrage taillé comme un blockbuster, avec de fastueux décors et une débauche d'effets spéciaux (seuls les costumes du Capitole se distinguent par leur exubérance). Néanmoins, il y a quelque chose dans cette modestie qui rend le résultat direct, sans fioritures, très efficace, comme si, en cas d'échec ou du moins de résultats insuffisants au box office, le film devait se suffire à lui-même.

Le propos est original et brode autour d'une version moderne des jeux du cirque romain conçus pour distraire l'élite et contrôler le peuple par le divertissement. Dans la république de Panem, les jeunes adolescents sont de la chair à canon, des outils pour le pouvoir autoritaire en place, qui se sacrifient pour le District auquel ils appartiennent dans une loterie cruelle et absurde. Le concours n'est rien d'autre qu'une battle royale où il ne doit en rester qu'un à la fin.

Le plus choquant en dehors de cette compétition aberrante est le contraste que montre le film entre la bourgeoisie, oisive, composée de courtisans, de goinfres, ignorant (ou choisissant d'ignorer) la misère des Districts. Panem est une société concentrique : le Capitole en occupe le centre, les Districts à mesure qu'ils sont éloignés sont de plus en plus pauvres, désolés. Le Président Snow et ses sujets les plus proches sont habillés de vêtements colorés, coiffés de manière délirante, agissent avec affectation, ont profité de tous les avantages dus à leur rang (bonne éducation, confort matériel...). Les Districts sont gris, leurs habitants exercent des métiers pénibles, l'espérance de vie y est faible, leur condition archaïque (on y chasse à l'arc dans des forêts environnantes comme dans le District 12 dont est originaire Katniss).

Katniss est le produit de ce milieu et le scénario la décrit rapidement et très bien : c'est une archer remarquable, aussi déterminée que mélancolique, aspirant à fuir ce monde quitte à aller ailleurs en se contentant d'encore moins mais en étant libre. Ses projets sont bouleversés quand sa jeune soeur est choisie pour participer aux "Hunger Games" et elle se porte volontaire pour la remplacer, devinant qu'elle n'y survivra pas car elle n'est pas une guerrière et qu'elle veut préserver son innocence. Katniss est à cet égard une soeur exemplaire, une fille aînée remarquable, mais aussi un peu "l'homme de la famille" (sa mère vit seule, veuve).

Son partenaire est Peeta et non Gale, comme le spectateur pouvait s'y attendre et le prologue le suggérer en nous montrant Katniss chassant avec son ami d'enfance, beau et amoureux d'elle (et elle de lui). Ce choix scénaristique va bouleverser la donne de l'intrigue jusqu'à la fin de la saga, la rendant moins prévisible que ce qu'on craignait (même si Josh Hutcherson dans le rôle de Peeta tout comme Liam Hemsworth souffrent d'un égal manque de charisme préjudiciable).

Il est souvent décisif de trouver dans un film la scène où tout bascule et ici, elle se trouve lorsque Katniss assiste à la mort d'une très jeune concurrente noire, Rue, touchée à sa place. L'attention avec laquelle elle l'accompagne dans sa brève agonie et la sincérité de son chagrin après sa mort ainsi que, surtout, le signe de solidarité qu'elle adresse aux habitants du District de la sacrifiée éclairent son personnage d'une aura singulière et durable, autant parce qu'elle s'attire ainsi la sympathie des spectateurs que l'ire du Président Snow, qui comprend aussitôt qu'elle devient l'égérie des affamés - un grain de sel dans sa machine bien huilée, un danger contre le système, la potentielle étincelle d'une poudrière, celle par qui la rébellion pourrait resurgir. Donald Sutherland n'a pas à forcer son talent pour incarner alors le mal absolu, ce politicien déjà bien accablant qui, non content d'envoyer les enfants à la mort, a désormais comme adversaire une adolescente qu'il faut éliminer sans la transformer en martyr.

C'est ce que Francis Lawrence, un cinéaste qui a percé en 2008 et a ensuite servi des stars (comme Will Smith dans Je suis une légende ou Keanu Reeves dans l'adaptation du comic-book Constantine) avec un goût pour la belle image, va s'employer à développer avec un peu plus de style et d'envergure que Gary Ross dès le deuxième film.

Le premier opus a en effet cassé la baraque et Lionsgate n'a donc pas hésité à mettre en chantier non pas une mais deux suites, une trilogie orchestrée comme un crescendo. La franchise ainsi lancée profite même d'un atout inattendu quand, en 2012, son actrice principale reçoit, pour son exceptionnelle interprétation dans Happiness Therapy de David O. Russell, l'Oscar de la meilleure actrice. Désormais Hunger Games dispose non plus simplement d'une jeune comédienne prometteuse mais d'une lauréate de la prestigieuse académie, de quoi conférer une crédibilité artistique providentielle au projet qui passe de divertissement de masse pour un public jeune à une oeuvre portée par sa jeune vedette reconnue par le milieu.

Sous-titré L'Embrasement, le script du deuxième épisode a la délicate tâche de faire mieux que le premier tout en préparant une conclusion accrocheuse. Et il y parvient impeccablement avec restant focalisé plus que jamais sur le personnage de Katniss dont le Capitole fait un instrument de propagande au cours d'une tournée à la suite de sa victoire aux Jeux de la Faim. Mais la jeune femme n'est pas dupe ni très coopérative, elle n'obtempère d'ailleurs que sous la menace de Snow qui veut s'en prendre à sa famille.

Mais le ver est de toute façon dans le fruit : les Districts, même sous la contrainte des sinistres Pacificateurs (la police de Panem), accueillent Katniss et Peeta pour les écouter réciter un discours que personne ne veut plus entendre. Des exécutions sont commises contre des francs-tireurs, horrifiants le jeun couple. Plutarch, le haut-juge du gouvernement, convainc Snow d'organiser à la hâte de nouveaux Jeux dits de l'Expiation pour mater ce début de révolte : de manière sournoise, on va y opposer les vainqueurs des précédentes éditions dans l'objectif qu'un ancien champion aguerri saura éliminer Katniss et étouffer l'espoir qu'elle a suscité.

Lawrence mène son affaire avec beaucoup de maîtrise en profitant de moyens plus larges mais sans verser dans l'exagération. Il y a un sens du dosage exemplaire chez le metteur en scène qui lui permet de découper son récit en plusieurs étapes et on passe du premier au second acte avec de quoi encore surprendre. Les pièges qu'affrontent les candidats sont pervers à souhait (fumée empoisonné, animaux mutants, éléments déchaînés...), les forçant à nouer des alliances pour survivre. Katniss se méfie malgré tout de tout le monde, ayant deviné qu'elle est la cible à abattre.

Comme dans le premier film, il faudra une péripétie déchirante pour qu'elle agisse radicalement. Mais le réalisateur choisit une solution intermédiaire, moins tragique que la mort d'un candidat (ce qui évite la redite), se "contentant" de séparer Peeta de sa partenaire pour qu'elle interrompe la partie de façon spectaculaire dans un cliffhanger parfait à l'iconographie très christique (Katniss évacuée dans les pinces géantes d'un overcraft les bras en croix, à demi-morte électrocutée).

L'Embrasement dépasse en entrées et en gains le premier opus et va conduire Lionsgate à un choix plus commercial qu'artistique, que tout le monde lui reprochera : découper en deux parties le dernier chapitre et donc transformer la trilogie en tétralogie. Il n'y a pas de petits profits pour le studio qui espère ainsi doubler ses bénéfices. Le calcul ne dispensera pas le studio de devoir augmenter ses acteurs, peu désireux d'enchaîner deux nouveaux épisodes au prix d'un seul...

La Révolte 1 & 2/2 n'est cependant pas un ratage indigne car Francis Lawrence s'emploie avec énergie à filmer une histoire plus décompressée sans pour autant livrer un montage trop lâche (le troisième film dure ainsi seulement deux heures). Mais il ne peut malheureusement pas tout corriger et les scénaristes manquent l'occasion de développer des aspects importants comme leur aurait permis de le faire ce re-découpage du récit.

Aux mains de la Rébellion, installée dans le District 13 (autrefois rasé par Snow pour empêcher une insurrection), et commandée par la Présidente Coin (dont on devine, comme Katniss, qu'elle ne vaut guère mieux que son adversaire déclaré - et qui le lui rend bien car cette chef n'apprécie pas la jeune femme trop indocile pour ses projets de reconquête), Katniss prend pleinement la mesure de son rôle d'égérie, d'incarnation du Geai Moqueur (l'oiseau emblématique des insurgés). Mais cela ne signifie pas qu'elle sait jouer mieux cette partition que lorsque Snow voulait qu'elle serve la propagande du Capitole.

On le voit ainsi quand elle doit être filmée dans des petits films à destination des Districts hésitants à se rebeller. Elle n'est pas une actrice pouvant singer l'insubordination parce qu'elle l'a vécue et donc elle doit être saisie en situation. En apprenant par Gale, soldat de la Rébellion, que le District 12 a été détruit (mais que sa famille en a été évacué à temps), elle trouve l'inspiration et les accents de la pasionaria parce qu'elle a des raisons objectives d'en vouloir à Snow et de le défier. L'autre raison étant que Peeta est aux mains du Capitole...

Et le jeune homme, pour lequel Katniss a éprouvé depuis le premier épisode, des sentiments confus, apparaît lui aussi dans des vidéos émises par le régime présidentiel, soutenant Snow et appelant les révoltés à déposer les armes. Une mission est désignée pour aller le délivrer et quand il est ramené, avec d'autres candidats torturés, au District 13, Katniss découvre son ami rendu fou de haine contre elle, le cerveau lavé - une manoeuvre odieuse de Snow pour la décourager. Sauf que, évidemment, la colère va l'emporter sur le chagrin et la jeune femme, pour la satisfaction de Plutarch et Coin alliés, veut désormais faire payer personnellement le Président en le tuant pour tout le mal qu'il (lui) a fait.

Le quatrième film reprend avec adresse la structure même des Jeux de la Faim mais en l'appliquant à l'insurrection lors d'un raid auquel participent Katniss, Gale, Peeta, l'équipe de tournage des films de propagande de la Rébellion, et des soldats, en direction du Capitole. A nouveau on a droit à une succession de pièges, d'étapes, à des pertes humaines, à des courses d'orientation (à la surface et en sous-sol). Le spectacle renvoie, dans des décors ravagés par des bombardements et des obstacles sadiques, aux théâtres de guerre, laissant les villes des Districts à l'état de ruines. Francis Lawrence a le bon goût de ne pas esthétiser ces horreurs et se montre même étonnamment sobre pour les représenter (qu'il s'agisse d'explosions, de tirs échangés, de jets de flammes, de mutants voraces dans les égouts...), préférant souligner la tension au sein du commando, l'état mental fragile de Peeta (qui constitue un poids supplémentaire pour le groupe), l'émancipation de Katniss (qui doit rapidement remplacer le chef de l'équipe). Bien joué.

En revanche, les scénaristes manquent une occasion en or, dans le troisième film, de s'intéresser (et nous avec) à l'organisation de la Rébellion, sa hiérarchie, son passé, ses stratégies, sa base, son armée, ses équipements. Tout cela aurait été passionnant à décrire et aurait permis à l'histoire d'être enrichie sans sacrifier le reste (l'évolution de Katniss, ses retrouvailles contrariées avec Peeta, son amitié amoureuse sacrifiée avec Gale, la trahison de Plutarch qui abandonne Snow pour Coin...).

Cela est, en quelque sorte, compensé par la constance apportée au personnage de Katniss, et il est temps de parler de Jennifer Lawrence. La jeune actrice porte son personnage avec une rigueur impressionnante : elle est crédible en archer, en survivante acharnée, en égérie, en forte tête, sans oublier d'être séduisante (même lors des scènes de parade où elle est affublée de costumes kitschissimes). Son regard clair et perçant, son visage qu'on voit s'affiner des rondeurs de l'adolescence jusqu'à celui d'une jeune femme ayant vécu le pire, entourés d'une chevelure brune (comme dans Happiness Therapy, alors qu'elle est blonde et lumineuse au naturel), saisissent le regard. Elle capte l'attention naturellement et n'a aucun mal à voler la vedette même à des partenaires confirmés mais dont les prestations sont très inégales : pour une Elizabeth Banks au maquillage, coiffure et costumes ahurissants, qui donne le change, Woody Harrelson répète son numéro trop souvent vu de mec désabusé, noyant ses désillusions dans l'alcool, affublé d'un postiche ridicule, ou Julianne Moore échoue à surprendre en politicienne dont on devine trop vite la duplicité derrière un jeu froid, calculateur. Seul le regretté Philip Seymour Hoffman (mort en 2013, avant la fin du tournage, mais auquel est dédié le troisième épisode) donne satisfaction en Machiavel sans surjouer, avec une présence physique fabuleuse, à la douceur perfide.

La morale de ce casting, c'est que Jennifer Lawrence a besoin de comédiens de sa trempe pour que le film soit plus qu'une simple machine la mettant en valeur (David O. Russell l'a bien compris en lui associant Bradley Cooper et Robert de Niro). Car le succès et les prix d'interprétation plus le charisme immédiat de la comédienne lui ont donné une place à part dans le cinéma américain : bien que celui-ci regorge de jeunes actrices remarquables (Emma Stone, Kristen Stewart, Elle Fanning, Saoirse Ronan, j'en passe et j'en oublie), Lawrence est la seule à passer aussi bien des grosses productions sans s'y noyer aux films d'auteur en choisissant des cinéastes assez solides. Elle profite de l'attractivité de franchises lucratives (X-Men) comme de longs métrages "oscarisables", et même quand la critique étrille un de ses choix (comme dans le récent Mother !), elle trouve le moyen d'en tirer un bénéfice car on lui reconnaît le culot d'aller vers un projet casse-gueule (et qui se casse effectivement la gueule dans la presse spécialisée et au box office) en produisant une performance notable. Enfin, quand elle veut retomber sur ses pieds et retrouve son metteur en scène homonyme (même s'ils n'ont aucun lien de parenté), elle réussit à nouveau à performer dans les salles et à envoûter le public dans Red Sparrow de Francis Lawrence. C'est vraiment un cas.

La fin de la saga Hunger Games pourrait aussi illustrer le phénomène car l'histoire ne se termine pas franchement sur une happy end : Katniss, jusqu'au-boutiste, fait un choix tactique salutaire pour la démocratie mais sacrificiel pour elle. Son panache, c'est de réussir malgré tout à transformer son bannissement en libération, et même les derniers plans où on la voit, en couple avec Peeta, de retour dans le District 13 dont ils sont les seuls habitants, avec deux enfants en bas âge, diffuse la même mélancolie qu'on lisait dans ses yeux au tout début - celui de quelqu'un qui n'a jamais connu le bonheur spontanément mais a du lutter, abandonner beaucoup de choses, pour le gagner. Et promettant d'enseigner en priorité à sa progéniture ce pour quoi elle s'est battu, ce qui en vaut la peine de se battre, même en laissant derrière soi des amis, une carrière, la civilisation.

Pour échapper à la simplification ainsi, et malgré quelques errements de production, Hunger Games vaut la peine. A l'image de sa star, il y a dans cette épopée un éloge de la rectitude, de la droiture, de la pugnacité, sans concessions, irrésistiblement séduisant.              

lundi 21 mai 2018

RED SPARROW, de Francis Lawrence


Poursuivons notre thème "women power" avec la critique du film, sorti en Avril dernier, Red Sparrow, adapté du best-seller éponyme de Jason Matthews par Justin Hayte et mis en scène par Francis Lawrence. L'occasion pour le cinéaste de s'aventurer dans un registre plus noir, avec son égérie, la toujours sublime Jennifer Lawrence.

 Dimitri Ustinov et Dominika Egorova (Kristof Konrad et Jennifer Lawrence)

Danseuse étoile au Bolchoï, Dominika Egorova voit sa carrière brisée nette un soir de représentation où elle se blesse sur scène. Pour subvenir aux besoins de sa mère malade, elle accepte, à contrecoeur, l'offre de son oncle Ivan, agent du SVR (les services secrets russes) : il s'agit de séduire Dimitri Ustinov, un politicien véreux. Alors qu'il tente de la violer, ce dernier est assassiné par Simionov, un sbire d'Ivan qui prédit un grand avenir à sa nièce comme espionne après une formation.

Nate Nash (Joel Edgerton)

Nate Nash est un agent de la C.I.A. à Moscou mais il est contraint de fuir la Russie après avoir failli être arrêté par la police dans le parc Gorki avec son informateur, un certain Marble. Réaffecté, il tente de convaincre sa hiérarchie de le renvoyer sur le terrain car Marble ne parlera qu'à lui. Finalement, il est renvoyé mais à Budapest.

Dominika et la Matrone (Jennifer Lawrence et Charlotte Rampling)

Dominika intègre une école d'Etat où on lui enseigne l'art d'être un "moineau rouge" en apprenant à séduire les hommes pour leur soutirer des informations importantes. Elle excelle bien que sa formatrice, la Matrone, la juge trop orgueilleuse. Mais ses tests sont concluants et Ivan l'envoie à Budapest séduire l'agent Nash pour découvrir qui est Marble, la taupe du SVR qui l'informe.

Dominika et Marta (Jennifer Lawrence et Thekla Reuten)

A Budapest, Dominika partage un appartement avec un autre "moineau", Marta, et aborde rapidement Nash - qui devine vite qu'elle est une espionne. Lorsqu'il la questionne à ce sujet, elle ne le nie pas et cherche à négocier son passage à l'Ouest puis celui de sa mère en échange de quoi elle jouera les agents doubles pour le bénéfice de la CIA. Dominika découvre dans les affaires de Marta, en son absence, ce sur quoi elle travaille : une transaction avec Stephanie Boucher, la chef de cabinet d'un sénateur américain. Elle gagne du temps auprès d'Ivan pour doubler Marta - qui, elle, ne bénéficie pas de la même clémence (et de la même protection) et est assassinée sauvagement par Simionov (un avertissement adressé à Dominika).

Stephanie Boucher et Dominika (Mary-Louise Parker et Jennifer Lawrence)

Nash suit Dominika à Londres où elle doit rencontrer, à la place de Marta, Stephanie Boucher et la payer pour ses infos. Mais la chef de cabinet quitte l'hôtel où elles ont fait affaire et repère les agents de la CIA : paniquée, elle est écrasée par une fourgonnette. La mission compromise, Dominika est exfiltrée par le SVR et ramenée en Russie où elle subit un interrogatoire musclé pour savoir si elle n'a pas trahi Boucher. 

Dominika et Nate

Ivan est prêt à croire à la loyauté de sa nièce, qui a résisté à la torture, et la renvoie à Budapest. Dominika reprend rapidement contact avec Nash qui prépare son évasion en Amérique. Ils couchent ensemble mais au matin, l'agent de la CIA est torturé par Simionov pour qu'il lui livre ses secrets. Dominika feint d'aider le tueur avant de se retourner contre lui et de l'éliminer. Sur le conseil de Nash, elle appelle l'Ambassade américaine.

Vladimir Korchnoï (Jeremy Irons)

Hospitalisée avec Nash, Dominika retrouve Vladimir Korchnoï, le supérieur d'Ivan, qui lui avoue être Marble et lui explique les choix qui s'offrent à elle : soit elle part en Amérique, soit elle rentre en Russie et le remplace comme taupe (il s'est assurée que sa famille ne craindra rien).

Dominika et son oncle Ivan (Jennifer Lawrence et Matthias Schoenearts)

Dominika se rend à l'Ambassade russe où elle livre Marble en échange de son retour au pays. Mais lorsque le SVR remet la taupe à la CIA, Nash découvre que Dominika a dénoncé non pas Korchnoï mais son oncle Ivan (dont elle se venge pour le traitement qu'il lui a infligée).

Dominika

Promue au sein du SVR, Dominika retrouve sa mère avec laquelle elle partage désormais un meilleur logement et pour laquelle elle a obtenue des soins. Mais elle continue de collaborer en secret avec la CIA.

Il y a deux niveaux de lecture dans ce film dont les 2h 20 passent sans problème (il aurait facilement pu durer moins, gagnant ainsi en tension, en densité, mais on ne s'ennuie vraiment pas) et c'est ce qui le distingue d'une simple grosse production au service de son actrice vedette.

Dans un premier temps, au premier degré, il s'agit d'une histoire d'espionnage classique et rondement menée, qui ne s'embarrasse guère de quelques clichés ou invraisemblances. On a un peu du mal à croire à Jennifer Lawrence quand elle doit passer pour une ballerine car sa silhouette pulpeuse ne correspond pas à celles élancées des danseuses étoiles d'une institution aussi stricte que le Bolchoï, et d'ailleurs, même si elle s'acquitte de quelques entrechats, sa performance sur ce plan passe après celle, habitée, de Natalie Portman (dans Black Swan, de Darren Arronovsky, 2010... Dont Lawrence est devenue la muse et compagne depuis le tournage de Mother ! dont je vous ai parlé récemment).

On s'amusera aussi de croiser Charlotte Rampling en maîtresse d'école de "moineaux", qu'elle joue sans aucune distance, dans une blouse grise et avec autorité : une figure qu'on croirait issue d'un vieux spy movie de la guerre froide alors que l'action se déroule de nos jours.

Il n'empêche, l'intrigue est bien ficelée et le résultat est efficace. La narration est fluide, passant dans un premier acte de Dominika à l'agent Nash, dont les couvertures sont vite découvertes par chacun, mais déjouant ensuite les attentes du spectateur à qui on a promis du sexe et de la violence alors que les deux espions ne couchent pas ensemble et ne traversent aucune situation périlleuse. Cela se corse davantage dans le troisième acte avec deux scènes de torture mémorables.

L'essentiel est ailleurs, dans l'identité d'une taupe qui trahit les services secrets russes au profit des américains. Mais Francis Lawrence traite ça par-dessus la jambe et le spectateur s'en fiche autant que lui, au point que quand on découvre le fameux traître, non seulement le rebondissement ne surprend pas mais l'acteur qui l'incarne est très convenu. Du coup, c'est plus l'identité de l'héroïne qui est explorée véritablement et on ne sait jamais quoi penser de Dominika jusqu'à l'ultime image : elle est d'abord manipulée par son oncle, puis se résigne pour sa mère malade à devenir une sorte de prostituée implacable, puis sa loyauté est mise en question à plusieurs étapes (elle trahit sa co-locataire, son oncle, Nash). C'est une figure insondable et fascinante dont on ignore si elle a été pervertie par sa formation de "moineau" ou si elle a développé dans sa fonction d'espionne la dureté héritée de son apprentissage de danseuse, où déjà tous les coups étaient permis pour réussir. D'une manière, Red Sparrow peut se lire comme une réappropriation de son corps et de son esprit par l'héroïne mais aussi comme une reconversion dans un job pour lequel elle présentait d'étonnantes prédispositions (comme l'estime son oncle).

Et puis, il y a une autre manière d'envisager tout le projet, la transposition du roman de Jason Matthews en long métrage à part entière. Francis Lawrence et Jennifer Lawrence (aucun lien de parenté) ont déjà une fructueuse collaboration ensemble puisqu'il a dirigé l'actrice dans la saga Hunger Games qui l'a consacrée star (tout comme David O. Russell lui a fait gagner un Oscar et l'a établie comme une comédienne solide).

Red Sparrow devient alors l'oeuvre de la maturité, expression galvaudée mais qui, ici, reprend tout son sens : en effet, aux Etats-Unis, le film a été classé "Restricted" (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés - comme Logan, Deadpool...) à cause justement de sa représentation du sexe et de la violence. Du sexe, il y en a en vérité peu, comme je l'ai déjà dit : une seule scène nous montre Jennifer Lawrence frontalement nue, lorsqu'elle est à l'école d'Etat, testant l'excitation qu'elle provoque sur un camarade. Pour le reste, le personnage et l'actrice manoeuvrent habilement pour éviter le spectacle de l'érotisme facile, préférant susciter le désir par la gestuelle, l'expressivité, plutôt que par l'effeuillage.

La violence est rare mais plus spectaculaire, notamment quand il s'agit de montrer l'égorgement de Ustinov au début, puis les tortures infligées à Domenika à son retour de Londres puis à Nash à Budapest par Simionov. Mais rien de plus choquant que dans bien des films où l'hémoglobine coule à flots, sans même le filtre de l'humour.

Il n'empêche, le soufre dont on veut parfumer le long métrage lui confère une aura ingénieuse par rapport à Hunger Games et Red Sparrow devient donc comme le film par lequel Francis et Jennifer Lawrence s'affranchissent de la tétralogie dystopique qui les a fait roi et reine du box office. Le réalisateur et l'actrice s'adressent ici à un public adulte et averti, même si le marketing (et la censure) exagère(nt) le choc esthétique (on baigne dans de l'ocre, du gris, dans des ambiances troubles et tendues).

Jennifer lawrence n'a plus besoin de ça pour qu'on sache la puissance de son charisme, de son sex appeal, et la finesse de son jeu (ici, évidemment, beaucoup moins exalté que dans Mother !). Elle a naturellement cette allure de star, à la beauté qui subjugue, à la présence imposante - au point d'éclipser sans mal Joel Edgerton (trop pâlot pour convaincre en agent de la CIA capable de charmer une telle bombe) et Matthias Schoenearts (lui aussi bien fade en oncle pervers). Jennifer Lawrence a besoin désormais de partenaires masculins (ou féminines d'ailleurs - on lui prête un projet avec son amie Emma Stone et il faut souhaiter qu'il se produise car le face à face de ces deux brillantes jeunes femmes, aux styles si distincts, peut créer des étincelles) capables de soutenir la comparaison avec Bradley Cooper (son complice chez David O. Russell).  

Red Sparrow est donc tout à la fois une production fastueuse qui se donne un genre canaille, légèrement subversive, mais aussi se dote d'un discours méta-textuel sur le statut de son réalisateur et (surtout) de sa star en rompant définitivement avec ce qui a fait leur célébrité - tout en leur conservant un indéniable succès (au box office). Une mue réussie.