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vendredi 22 juillet 2016

Critique 958 : LA FILLE DU DESERT, de Raoul Walsh


LA FILLE DU DESERT (en v.o. : Colorado Territory) est un film réalisé par Raoul Walsh, sorti en salles en 1949.
Le scénario est écrit par John Twist et Edmund H. North. La photographie est signée Sidney Hickox. La musique est composée par David Buttolph.
Dans les rôles principaux, on trouve : Joel McCrea (Wes McQueen), Virginia Mayo (Colorado  en v.o., Carolina en v.f.), Dorothy Malone (Julie Ann Winslow).
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En prison au bureau du shérif, dans l'Etat du Missouri, le hors-la-loi Wes McQueen attend d'être jugé mais, avec la complicité du vieux Dave Rickard, il réussit à s'évader. Il reçoit en contrepartie pour instruction de se rendre dans le Colorado où Dave souhaite le revoir pour diriger un nouveau méfait.
Wes McQueen
(Joel McCrea)

Mais, avant cela, Wes ne résiste pas à l'envie de retourner dans son village natal pour se recueillir sur la tombe de sa fiancée, morte à seulement 27 ans. Affligé, il monte dans une diligence pour rejoindre son rendez-vous et, durant le trajet vers l'Ouest, il fait la connaissance des deux autres passagers, Fred Winslow et sa jeune et jolie fille, Julie Ann, qui viennent s'installer dans la région. Alors que des bandits prennent le véhicule en chasse, Wes prête main forte aux conducteurs pour les abattre. A leur arrivée au terminus, il est félicité par le shérif qui ne reconnaît pas le fugitif dont la tête est mise à prix sur un avis de recherche.  
Fred et Julie Ann Winslow
(Henry Hull et Dorothy Malone)

McQueen ne s'attarde pas en ville et file jusqu'aux ruines de Todos Santos, non loin du canyon de la mort, où l'attendent les hommes de main de Rickard, Duke Harris et Reno Blake. Une femme est également là, superbe et farouche métisse qui répond au nom de Carolina (Colorado en v.o.) Carson, sauvée par l'un d'eux d'une fusillade et qui leur sert désormais de cuisinière.
Colorado/Carolina
(Virginia Mayo)

Il est évident que ces deux desperados n'inspirent pas confiance à McQueen et il confie ses doutes à leur sujet en allant voir Rickard, qu'il retrouve malade et très affaibli. Le fugitif explique qu'il entend raccrocher après l'attaque du train prévue par son mentor. 
Repassant chez les Winslow, Wes ne peut cacher son attirance pour Julie Ann, mais le père de la jeune femme le met en garde : il l'a emmenée ici pour qu'elle oublie son amour de jeunesse issu de la bourgeoisie.
De retour au repaire, Wes doit raisonner ses partenaires, nerveux avant l'attaque du train, et composer avec Carolina qui espère trouver l'amour dans les bras d'un homme loyal comme lui. Les bandits commettent leur méfait, McQueen en profitant pour se débarrasser de ses deux acolytes, qui avaient prévu de le doubler, puis fuyant avec Carolina. 
Blessé, il se réfugie avec elle chez les Winslow qui le soigne. Julie Ann tente de s'emparer de leur butin pour repartir mais ce geste convainc Wes qu'elle n'est pas faite pour lui. Avec Carolina, il reprend sa cavale, poursuivi par le shérif et plusieurs hommes armés, guidés par des pisteurs indiens... 

Colorado Territory présente une particularité peu commune puisqu'il s'agit d'un remake du film noir La Grande évasion (High Sierra, 1941, avec Humphrey Bogart et Ida Lupino)... Déjà réalisé par Raoul Walsh ! L'histoire a "juste" été adaptée dans le cadre d'un western, mais bénéficie auprès de cinéphiles avertis (Martin Scorsese en premier) d'une excellente réputation comme la première version. J'ai donc profité de sa diffusion dans l'après-midi sur Arte pour le découvrir. 

On pourra légitimement s'étonner que les scénaristes de l'original - rien moins que W.R. Burnett et John Huston - ne figure pas au générique de ce western, mais le plus épatant reste qu'une troisième version en sera tirée, en 1955, avec La Peur au ventre (I Died a Thousand Times, de Stuart Heisler, avec Jack Palance et Shelley Winters). Aura-t-on droit à un quatrième film inspiré par La Fille du Désert un jour ?

C'est un film curieux, où on sent les réécritures et le travail d'adaptation, mais plus encore par son traitement : lorsque le récit débute, on croit avoir affaire à un western plutôt léger, puis, progressivement, il mute en une romance lyrique et s'achève tragiquement. Ces ruptures de ton constituent à la fois sa qualité première (on ne sait jamais à quoi s'attendre) mais aussi sa limite majeure (on se demande si les auteurs savent vraiment ce qu'ils veulent faire de cette histoire).

Par ailleurs, le titre français (mais aussi celui de la v.o., qui suggère à la fois le territoire de l'Etat du Colorado et celui du personnage de Colorado - rebaptisée Carolina en v.f.) indique que la véritable héroïne est la métisse sensuelle et farouche et non l'outlaw Wes McQueen. Cette femme fatale évoque celui de Pearl Chavez, incarnée par Jennifer Jones trois ans auparavant dans le passionnel Duel au soleil de King Vidor, mais il est difficile de réprimer son amusement en découvrant Virginia Mayo dans ce rôle. Non pas qu'elle manque d'érotisme, mais avec une couche de fond de teint pareille (visible même en noir et blanc) et les lèvres outrageusement peintes, elle ressemble plus à une mauvaise caricature qu'à la créature à la fois sauvage, fragile et incendiaire qu'elle est censée représenter. 

Ce miscast est d'autant plus déplorable que sa rivale est interprétée par la superbe Dorothy Malone, qui aurait été bien plus crédible qu'elle ne l'est en fille à papa déplorant de vivre dans un trou perdu. Ajoutez à cela le manque de charisme des complices du héros et des seconds rôles en général, et vous mesurez mieux ce qui ne fonctionne pas - ou mal - dans ce western. 

Mais, heureusement, il y a Joel McCrea : récemment, lors d'une discussion, quelqu'un estimait que cet acteur était méconnu et mésestimé, notamment par rapport à Bogart, dont il reprend ici le rôle. J'aime beaucoup "Bogie", malgré son jeu un peu rigide et son emploi répétitif (le gars revenu de tout, sarcastique et dur), mais il évident ici que McCrea compose son personnage avec beaucoup d'allure. Si, comme Gary Cooper, il a trop de classe naturelle pour faire un bandit vraiment menaçant et détestable, il apporte à Wes McQueen une humanité et une sensibilité qui traduisent bien les déchirements qui l'animent, celle d'un fugitif qui, pour espérer refaire sa vie, doit une dernière fois accepter un sale boulot. L'acteur parvient à communiquer son malaise et le fatalisme qui l'accablent avec subtilité, dominant une distribution bien moins bonne que lui. 

Le scénario de John Twist et Edmund H. North est inégal, parfois trop bavard et lent, parfois étonnamment tendu, avec des ambiances fortes (le quotidien des bandits dans la ville fantôme, la cavale finale). Vers la fin, avec un moralisme pesant et inutile, la religion s'invite comme pour annoncer une issue dramatique et souligner l'aspect romantique, mais Raoul Walsh est bien plus inspiré en insistant, avec sa mise en scène nerveuse, brute, implacable. En quelques plans, il en dit plus long et bien mieux sur ce qui attend ces amants maudits (magnifique dernier plan où leurs mains sont jointes), préfigurant même Bonnie and Clyde d'Arthur Penn d'une vingtaine d'années. 

La fille du désert souffre donc de défauts trop prononcés pour mériter son statut de classique ou même de film culte, mais réserve des fulgurances indéniables et permet de (re)découvrir un fabuleux acteur en la personne de Joel McCrea.

mardi 21 juin 2016

Critique 925 : LA FLECHE ET LE FLAMBEAU, de Jacques Tourneur


LA FLECHE ET LE FLAMBEAU (en v.o. : The Flame and the Arrow) est un film réalisé par Jacques Tourneur, sorti en salles en 1950.
Le scénario est écrit par Waldo Salt. La photographie est signée Ernest Haller.
Dans les rôles principaux, on trouve : Burt Lancaster (Dardo), Virginia Mayo (Anne de Hesse), Nick Cravat (Piccolo), Frank Allenby (Ulrich de Hesse).
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XIIème siècle. Dardo est un montagnard vivant dans la région de Lombardie (en Italie). Archer émérite, il élève seul son fils unique en lui enseignant à quel point il est précieux d'être un homme libre. Il va avoir très vite l'occasion d'éprouver cette morale...
 Dardo et son fils
(Burt Lancaster)

En effet, de retour d'une partie de chasse, Dardo découvre que son village est sous le joug de "l'aigle allemand", Ulrich de Hesse, qui règne en tyran sur cette région qu'il a conquise. Il arrive, accompagné de l'ex-compagne de Dardo, qui est désormais sa femme, venue réclamer la garde de son fils.
Dardo s'enfuit mais, blessé, il ne peut empêcher son fils d'être emmené.
 Anne de Hesse
(Virginia Mayo)

Le petit garçon est initié aux manières de la cour, tandis que son père se rétablit, déterminé à se venger. Pour cela, il capture, alors qu'elle chevauche dans les montagnes, Anne de Hesse, la soeur de Ulrich, dont il compte négocier la libération.
Piccolo et Anne
(Nick Cravat et Virginia Mayo)

Anne essaie d'abord de s'échapper en embobinant les alliés de Dardo, comme Piccolo, muet mais pas sourd et surtout d'une loyauté indéfectible. Ce dernier va transmettre une offre d'échange à Ulrich : sa soeur contre le fils de Dardo. Mais cette proposition est refusée.
La situation s'envenime jusqu'à ce qu'un prêtre, ami de Dardo, confondu, est condamné à la pendaison. Dardo se livre et prend sa place sur la potence, mais ses complices sont dans la place et simulent son exécution.
Alors qu'ils préparent une attaque le lendemain matin, les montagnards apprennent par Anne de Hesse que leur plan est éventé et ils décident de lancer leur assaut dès cette nuit-là. Au terme d'une bataille épique, Dardo récupérera-t-il son fils et reconnaîtra-t-il les sentiments qu'il éprouve pour Anne comme elle pour lui ?

Grand styliste, héritier d'une élégance "française", Jacques Tourneur a su dépasser en prestige son père, lui-même cinéaste, Maurice, en s'exilant à Hollywood au milieu des années 30. Il y accomplira une très belle carrière jalonnée de belles réussites.

Habitué à gérer de petits budgets dès son engagement à la MGM, il sera remarqué en 1942 en signant un film d'épouvante mémorable, La Féline, en 1942, où son génie pour suggérer les éléments fantastiques et horrifiques, grâce un travail extraordinaire sur la lumière et le son, éclatera. Cela deviendra alors sa marque de fabrique.

De caractère modeste mais consciencieux, véritable esthète, il brille aussi bien dans le film noir, comme La Griffe du passé en 1947, que le western, comme Le Passage du canyon en 1946. En 1950, s'essaie avec le même bonheur dans le film d'aventures pour La Flèche et le flambeau.

La genèse du film est amusante puisque, toujours à cause des restrictions financières qu'on lui impose, Tourneur et son équipe de production récupère des décors et costumes d'un autre long métrage, le fameux Les Aventures de Robin des bois de Michael Curtiz (et William Keighley) auquel le studio voulut d'abord confier cette histoire avec son interprète fétiche Erroll Flynn, dont les carrières déclinaient. La fraîcheur et les qualités narrative et visuelle de Tourneur ont sans doute permis à The Flame and the arrow de dépasser ce qui n'aurait été qu'une série B pour devenir un divertissement flamboyant et jubilatoire. 

Après avoir été révélé quatre ans auparavant dans Les Tueurs de Robert Siodmak, Burt Lancaster tenait là une occasion de changer de registre en pouvant mettre en valeur ses exceptionnelles capacités athlétiques (ce qu'il fera encore la même année dans le chef d'oeuvre du film de pirates, Le Corsaire rouge, de Siodmak), en duo avec Nick Cravat, qui était déjà son partenaire lorsqu'il se produisait comme acrobate dans les cirques.
  
Si l'intrigue se développe de manière linéaire et classique, maniant les archétypes, avec d'un côté un héros valeureux, un affreux méchant et une belle demoiselle entre eux, le film profite de quelques additions plus originales en abordant une période historique méconnue - l'invasion germanique de la Lombardie - et en prenant parti de manière intelligente, c'est-à-dire sans occulter la part d'orgueil qui anime Dardo dans son combat (pour qui récupérer son fils exige de libérer sa région). Le méchant, incarné par Frank Allenby (dans une composition comme Claude Rains était un habitué, sans nuances mais efficace), y gagne en relief, croyant affronter un simple rebelle alors qu'il a provoqué un père.

Entre les deux ennemis, le personnage de Virginia Mayo, actrice depuis injustement oubliée (car elle n'a jamais eu de rôle marquant dans un grand film), est celui qui, en définitive, vit la plus grande et intéressante évolution : d'abord soeur et allié d'Ulrich, elle est ensuite l'otage de Dardo, cherchant à s'enfuir, puis séduite progressivement par son geôlier dont elle comprend à la fois la douleur paternelle mais aussi la mutation en chef de la résistance. Elle joue tout cela avec subtilité et ce charme rétro imparable, magnifié par les couleurs éclatantes de la photographie de Ernest Haller. On pourra juste regretter que la brièveté du film (85' déroulée sans temps mort) empêche la romance entre Anne et Dardo d'être mieux développée, apparaissant du coup un peu convenue, mécanique (une erreur que saura corriger Tourneur dans un autre de ses chefs d'oeuvre, La Flibustière des Antilles, 1952, avec la relation beaucoup plus complexe entre Jean Peters, Louis Jourdan et Debra Paget).

Les grands moments abondent dans ce film, où la présence charismatique de Lancaster fait merveille, intrépide au point de réaliser toutes ses cascades (hé oui, ma bonne dame, à cette époque, pas de câbles, de fond vert !), un sourire permanent de grand gamin rigolard aux lèvres, capable d'affronter un régiment de soldats avec tout ce qui lui passe par la main dans la salle à manger d'Ulrich, avec Cravat (impayable en acolyte muet - il ne prononçait pas un mot car son accent très fort de Brooklyn aurait juré dans un film d'époque).

Il y a une dimension "cartoonesque" dans ce long métrage, plus proche par exemple d'Astérix que tous les films (médiocrement) adaptés de la BD de Goscinny et Uderzo - on y trouve même un barde insupportable ! Mais le talent de Tourneur, tout en énergie et d'une beauté plastique enchanteresse, confère une vraie grâce à l'exercice.