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mardi 8 mai 2018

ROOM, de Lenny Abrahamson


Suite des "révisions" concernant Brie Larson avec le rôle qui lui valut l'Oscar de la meilleure actrice en 2016 dans l'époustouflant Room, réalisé par Lenny Abrahamson (qui signa ensuite la série Chance, sur Hulu, avec Hugh Laurie).

Jack (Jacob Tremblay)

Jack fête son cinquième anniversaire avec sa mère. Il vit en captivité avec elle depuis sa naissance tandis que la jeune femme est séquestrée depuis sept ans par le "Méchant Nick" dans la "Chambre" - une cabane de jardin à l'entrée gardée par un digicode et dont l'unique fenêtre est au plafond. La relation entre l'enfant est sa mère est parfois tendue - comme lorsqu'il croit qu'il va recevoir un cadeau un petit chien ou que Ma chasse une souris qu'il cherchait à apprivoiser - mais le plus souvent tendre - elle obtient de son geôlier une voiture télécommandée pour son petit, lui fait la lecture, veille à ce qu'il ne souffre pas de sa réclusion.

Jack et Ma (Jacob Tremblay et Brie Larson)

Jack dort dans un placard et alors Nick rejoint Ma pour coucher avec elle. Il la prévient qu'il va perdre son boulot et que, d'ici six mois, il n'aura plus assez d'argent pour trois mais sans songer à la libérer. Jack surprend le couple endormi mais quand Nick s'en aperçoit et veut l'approcher, Ma s'interpose, subissant aussitôt des coups et des menaces de son ravisseur. Peu après, il coupe l'électricité, et donc le chauffage, dans la "Chambre".
Ma évoque avec Jack le monde extérieur en citant Alice au pays des merveilles où l'héroïne vivait aussi avant de tomber dans le terrier et elle essaie de lui expliquer la différence entre le vrai et le faux en regardant la télé. Mais le petit garçon retient surtout que personne ne sait où ils se trouvent.
Ma prépare un premier plan pour faire sortir Jack de la "Chambre" en faisant croire à Nick qu'il est malade et doit être conduit aux Urgences, mais il s'y refuse. Elle convainc ensuite son fils de faire le mort et il obéit, à contrecoeur parce qu'il a peur. Mais cette fois, Nick tombe dans le piège et sort l'enfant, enroulé dans un tapis par sa mère. A l'arrière de la camionnette de son ravisseur, Jack découvre alors le monde extérieur : le ciel, les arbres, les maisons, les gens. Il parvient de justesse à échapper à Nick puis est pris en charge par la police, prévenue par un passant.

Nancy, Robert et Joy (Joan Allen, William H. Macy et Brie Larson)

L'agent Parker qui s'est occupée de Jack fait quadriller le quartier. Ma est retrouvée et libérée puis conduite à son fils et ils sont hospitalisés. Les parents de Ma, qui s'appelle Joy Newsome, arrivent, mais elle apprend qu'ils ont divorcé depuis sa disparition. 

Jack et Ma

Les médias s'emparent de l'affaire, assiégeant le domicile de la mère de Joy, tandis que son père est en contact avec un avocat pour qu'aucun arrangement ne soit accepté avec le défenseur de Nick. Mais Bob Newsome refuse d'admettre l'existence de son petit-fils, fruit d'un viol. Leo, le nouveau mari de Nancy, devient l'ami de Jack, mais Joy souffre de rester encore enfermée chez sa mère et reproche à tous - famille, amies - de l'avoir oubliée après son rapt.
Elle accepte quand même de donner une interview pour la télé chez sa mère mais l'entretien se passe mal : elle avoue n'avoir jamais essayé d'organiser la fuite de Jack avant, voulant le garder auprès d'elle, et nie toute paternité à Nick.
Joy fait une tentative de suicide en avalant des calmants et est hospitalisée. Le Dr. Mittal, qui l'avait soignée lors de sa libération, suit comme psychothérapeute Jack, à qui Leo présente son chien, Seamus (l'enfant l'identifie comme le chiot qu'il espérait avoir à son anniversaire).   

Ma et Jack

Pour aider Ma à se rétablir rapidement, Jack demande à sa Grand-Ma, Nancy, de lui couper ses cheveux, qui lui donnait sa force (comme le mythique Samson). Et, alors qu'il joue au ballon avec son petit voisin, Aran, l'enfant voit revenir sa mère. Elle lui dit qu'il l'a sauvée comme elle l'a sauvé auparavant.

Ma

La vie peut reprendre. Mère et fils vont à la plage, au supermarché, à la patinoire, au fast-food. Puis, à la demande de Jack, une ultime fois à la "Chambre", mais il ne reconnaît plus l'endroit, vidée, et surtout dont la porte demeure désormais ouverte.

Ecrire sur Room de Lenny Abrahamson qui valut la statuette à Brie Larson est une manière de saluer la qualité de la prestation de la gagnante donc mais surtout le brio supérieur du film. C'est tout simplement une oeuvre magistrale et bouleversante qui vous retourne complètement après les deux heures qu'elle dure. 

Avec une histoire pareille, particulièrement inspirée à la scénariste, qui a adapté elle-même son roman, par le calvaire d'Elizabeth Fritzl, séquestrée et violée pendant 24 ans en Autriche et qui donna naissance à son fils durant sa captivité, on comprend ce qui a retenu l'attention des votants de l'Académie, mais encore fallait-il convertir ce matériel en un film digne de ce nom sans sombrer dans un spectacle glauque et racoleur.

Le réalisateur a su éviter éviter exemplairement tous les pièges qui se dressaient devant lui par la grâce d'un regard et la tenue de l'écriture de Emma Donoghue. L'exercice est d'autant plus impressionnant qu'il s'appuie sur le point de vue non pas de l'héroïne mais de son tout jeune enfant, et là encore, le résultat déjoue tout pathos malsain, toute mièvrerie complaisante, toute sensiblerie facile.

Room est pendant 48 minutes un huis-clos se déroulant entièrement dans l'espace exigu d'une cabane de jardin, la fameuse "Chambre" du titre, sans que le spectateur ne puisse la situer. Tout ce qu'on apprend au sujet de cet endroit et des circonstances qui y ont conduit Ma est raconté, de manière succincte, par la jeune femme à son fils : piégée sept ans auparavant par un certain Nick (nommé comme le "Méchant" ou le "Vieux" Nick), elle n'en est plus sortie depuis. Violée (sans que le mot ne soit jamais prononcé), elle a donné naissance deux ans après à Jack, et l'enfant n'a jamais connu d'autre lieu que cette "Chambre". De l'extérieur, il ne sait que ce qu'il voit (c'est-à-dire rien que le ciel) par la fenêtre au plafond et ce que diffuse un poste de télé, imaginant donc que dehors est en réalité une autre planète.

Lenny Abrahamson choisit de peu montrer Nick, au départ il n'est qu'une vague silhouette à travers les interstices des portes du placard où dort Jack, l'homme qui vient ravitailler Ma puis coucher avec elle. Lorsque son visage nous est révélé, il apparaît dans son effrayante banalité, non comme un monstre pervers mais un type ordinaire, fugacement violent, mais ne reconnaissant pas du tout l'horreur qu'il inflige. Plus tard, quand il sortira l'enfant, qu'il croit mort, enroulé dans un tapis, il sera plus embarrassé qu'ému, et quand le garçon lui échappe, s'il le rattrape, il le laisse filer dès qu'un passant avec son chien s'étonne de la situation.

Le cinéaste préfère donc à chaque fois, plutôt que l'emphase, traiter les étapes de cette histoire de la manière la plus délicate possible. Et c'est ce qui surprend mais aussi trouble et convainc le plus : l'extrême douceur appliquée pour un récit aussi sombre. Le film bascule alors dans une poésie inattendue, parfois en une image (Jack observant la fenêtre de la "Chambre" puis découvrant le ciel/les arbres/les maisons/Les gens une fois dehors, considérant la ville depuis sa chambre d'hôpital - paysage vertigineux, immense, effrayant d'une ville entière), parfois en une scène (Ma serrant son fils contre elle pour se frayer un chemin jusqu'à la maison de sa mère encerclée par une nuée de journalistes, Nancy (formidable Joan Allen - lorsqu'elle entend l'enfant lui dire qu'il l'aime, je défie quiconque de ne pas avoir la chair de poule) coupant les cheveux de son petit-fils, Jack jouant au ballon avec Aran). 

Ces nuances permettent aussi d'apprécier la glaçante cruauté de la condition du tandem, hier enfermé dans un réduit, aujourd'hui contraint de rester dans la maison des Newsome ; hier sans aucun interlocuteur, aujourd'hui devant répondre aux questions pernicieuses d'une journaliste trop attentionnée pour être compatir et comprendre ; hier face à un geôlier sans remords ni états d'âme, aujourd'hui face à un grand-père ne supportant pas de regarder cet enfant fruit d'un viol (on pourra d'ailleurs un peu regretter, mais c'est le seul bémol du film, que le scénario ne creuse pas davantage ce malaise du personnage magnifiquement joué par William H. Macy).
   
Le lien extraordinaire qui unit cette mère à son enfant, et l'étude pudique mais complète des conséquences de leur liberté, fait de Room un miracle permanent : jamais ennuyé, à la fois grave et lumineux, on est saisi par la justesse du ton, le soin apporté à chaque détail, la capacité à capter gestes, regards, voix, lumières (la photo de Danny Cohen est fantastique), sons (le design sonore du film est absolument remarquable, accompagné par la musique superbe de Stephen Rennicks). Un travail d'équilibriste bluffant.

La seconde partie est sans doute plus convenue, mais pas moins bien développée, et ne sombre pas là non plus dans le déroulement de figures classiques : l'emballement médiatique est très contenue puisque Abrahamson ne montre pas les caméras faisant le pied de grue devant la maison des Newsome. Même la scène de l'interview est rapide, et repose plus sur les silences, les mots mal lâchées, le malaise diffus, que sur une sorte de démonstration. Le film rebondit sans jamais perdre son minimalisme, c'est à peine si on se rend compte en effet du mouvement de ses rouages, même quand un moment particulièrement périlleux comme la tentative de suicide de Ma survient (la caméra survole le corps de Joy, saisit l'effroi de Jack, l'arrivée épouvantée de Nancy et Leo - ce dernier est impeccablement joué par Tom McManus). 

Et Brie Larson dans tout ça, donc ? Elle est sensationnelle. Tout ce qu'elle laissait deviner, déjà très haut, dans States of Grace (Destin Daniel Cretton, 2013), est ici confirmé : elle n'a vraiment pas volé son sacre. Jamais, elle non plus, elle ne surjoue, ne fait de numéro, de "performance", son interprétation est tout en retenue, bouillonnante mais contrôlée, au bord du gouffre mais sans grands effets. Quelle intensité dans cette sobriété ! 

Et puis il y a ce gamin incroyable, Jacob Tremblay : juger la prestation d'un enfant est toujours difficile car comment distinguer ce qui relève du jeu instinctif de la composition, surtout si jeune ? Quoiqu'il en soit, il est bouleversant sans jamais être caricatural, sa voix off qui commente toute l'histoire est superbement utilisée et il lui donne des intonations d'une finesse sidérante, tout comme il est d'une expressivité millimétrée dès que la caméra le filme. 

Quel film ! Quelle émotion ! Respect. Bravo.

jeudi 28 septembre 2017

THE BOOK OF HENRY, de Colin Trevorrow


Qu'attendre de celui qui réalisa Jurassic World si ce n'est qu'il s'affirme comme un cinéaste compétent pour autre chose que réaliser l'énième épisode d'une franchise ? Réponse avec The Book of Henry où Colin Trevorrow ne fait pas que prouver qu'il sait filmer autre chose que des histoires avec des dinosaures mais, en l'occurrence, un long métrage aussi maîtrisé qu'atypique, mix étonnant entre mélodrame et polar, récit initiatique et hommage à Fenêtre sur cour.

 La famille Carpenter : Peter, Henry et leur mère, Susan 
(Jacob Tremblay, Jaeden Lieberher et Naomi Watts)

Susan Carpenter élève seule ses deux fils, dont l'aîné, Henry, est surdoué mais scolarisé normalement. Il veille sur son cadet, le timide Peter, tout en n'osant avouer son amour à Christina, sa camarade de classe.

Henry

C'est que Henry veut protéger la jeune fille, qui habite la maison à côté de la sienne, car il est convaincu qu'elle subit de mauvais traitements de son père, Glenn Sickleman, le chef de la police. Résolu à régler ce problème seul, il n'en parle pas à sa mère, serveuse dans un dinner, qui lui délègue par ailleurs la gestion de divers boursicotages grâce auxquels il lui fait gagner une fortune en espérant qu'elle lâche son travail pour reprendre son activité d'illustratrice de livres pour enfants. 

Susan 

Henry consigne dans un livre rouge diverses notes, un plan pour piéger et neutraliser Dean Sickleman, tout en se servant de son frère, Peter, lors de repérages. Il fait aussi promettre à ce dernier de transmettre ce cahier à leur mère si un malheur lui arrivait...

Le livre de Henry

Henry ne craint pas tant que le commissaire s'en prenne à lui que des maux de têtes fréquents dont il est atteint et qu'il cache à ses proches. Jusqu'à une nuit où, pris de convulsions, il doit être hospitalisé. Un neurologue établit un diagnostic rapide et terrible : Henry a une tumeur au cerveau et elle est inopérable. Peu de temps après, il meurt dans les bras de sa mère, dévastée, laissant son frère inconsolable.

La voix de Henry depuis l'au-delà guide sa mère

Les semaines passent. Peter se rappelle alors du livre de son frère et, comme promis, le remet à sa mère qui découvre alors la situation de Christina et le projet de Henry de se débarrasser de son père. Suivant les consignes de son fils à la fois pour respecter ses volontés et soulager la fillette, elle entreprend d'éliminer le policier. 

Christina Sickleman (Maddie Ziegler)

Après s'être procurée une arme et s'être entraînée, Susan décide de profiter de la fête de l'école comme alibi pour assassiner Glenn Sickleman. Mais après l'avoir attiré dans la forêt pour le tuer, elle refuse finalement d'accomplir un meurtre et préfère défier son ennemi en le menaçant de révéler qui il est et ce qu'il fait au FBI et à la presse. 

Glenn Sickleman et Susan Carpenter (Dean Norris et Naomi Watts)

Pourtant, même cela, Henry l'avait anticipé et justice sera faîte malgré tout, en tout légalité...

Le scénario de Gregg Hurwitz est déroutant et on sort du film déboussolé par le mélange des genres, les ruptures de ton qu'il a proposés. Le premier acte ressemble à une chronique familiale où Henry fait figure d'épice puisqu'il est surdoué. Sa conviction que sa voisine est maltraitée laisse pourtant dubitatif puisque, volontairement, Colin Trevorrow ne montre pas les violences infligées à Christina, préférant les suggérer. Tout cela ne serait-il pas une fiction imaginée par ce jeune garçon qui consigne tout dans son livre rouge comme on établit le plan d'une histoire.

Cette partie est excellente, on ne sait pas quoi penser, c'est très accrocheur, et émaillé de scènes émouvantes très sobres (dont l'une, superbe, où on peut apprécier le joli brin de voix de Naomi Watts, par ailleurs magnifique de sensibilité).

Puis le deuxième acte bascule sans prévenir dans le pur mélodrame : la maladie de Henry et sa mort rapide ébranlent le spectateur, de manière d'autant plus percutante que le réalisateur fait preuve encore une fois de beaucoup de pudeur. La scène même où le garçon expire dans les bras de sa mère vous noue la gorge sans effet facile. La musique, très belle, de Michael Giacchino se tait même pour ne pas en rajouter.

On pense alors que le troisième acte va développer le deuil, et pendant quelques scènes, finement mises en scène, on voit effectivement l'impact cruel de la mort d'un enfant, l'attitude de la mère à la fois dévastée et qui doit malgré tout se redresser pour son autre fils. Jusqu'à ce que Peter se souvienne du cahier de son frère : le film bascule alors dans un surprenant thriller mais aussi une réflexion sur la vengeance et la justice.

On peut alors craindre que le sujet ne glisse dans le grand n'importe quoi avec un règlement de comptes expéditif, d'autant plus périlleux qu'on ne sait toujours pas avec certitude si Henry a imaginé ou vraiment découvert les mauvais traitements de Christina. Mais, une fois encore, le dénouement prend tout le monde à contre-pied, imposant une solution implacable mais intelligemment amenée. Plus qu'une résolution sommaire, c'est une reconstruction qui est permise pour Susan, son fils et leur petite voisine : le happy end est acceptable grâce à cela.

Trevorrow raconte cela avec une authentique élégance, menant l'intrigue sur un rythme soutenu mais sans jamais sacrifier ses personnages, ce qu'ils traversent. Il a pu s'appuyer sur de jeunes interprètes extraordinaires avec Jaeden Lieberher (remarqué dans le fabuleux Midnight Special de Jeff Nichols), Jacob Tremblay (révélé dans le formidable Room de Lenny Abrahamson) et Maddie Ziegler (jeune danseuse vue dans plusieurs clips de la chanteuse Sia et dont c'est ici le premier rôle). Ces trois gamins ne jouent jamais comme des singes savants et donnent au film sa tenue, sentimentale mais jamais mièvre.

Une sorte de polar familial digne et palpitant : voilà la formule peu commune de ce Book of Henry, une pépite hautement recommandable.