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lundi 7 janvier 2019

SCARLET #5, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


C'est la fin d'une entreprise de dix ans qui est actée avec ce cinquième épisode de la troisième série Scarlet : Brian Michael Bendis et Alex Maleev auront donc pu conclure leur histoire après bien des péripéties. Mieux : ils l'ont fait en permettant aux lecteurs qui n'avaient pas lu les chapitres de la "saison 2" de tout de même comprendre et apprécier ce dénouement. Qui est vraiment épatant.


Les militaires de Portland ont trahi leur commandement pour évacuer Scarlet Rue au lieu de l'arrêter après sa reddition. A bord d'un véhicule de l'armée, elle est conduite rapidement jusqu'à un parking souterrain où l'attend une bande d'insurgés.


Ceux-ci la prennent en charge dans une voiture banalisée et roulent jusqu'à la sortie de la ville en état de siège. Grimée, Scarlet est méconnaissable et passe le checkpoint avec ses complices qui se font passer pour des journalistes.


Les soldats les préviennent que la situation avec les rebelles reste en suspens. Durant le reste du trajet, couvrant la traversée de plusieurs Etats de l'Amérique, Scarlet dort. Quand elle se réveille, elle est accueillie par sa cousine, Sophie, également insurgée.


Les deux jeunes femmes pénétrent dans un bâtiment et parviennent à une salle immense remplie d'écrans et d'ordinateurs. Scarlet reconnaît le centre de sécurité de la Maison-Blanche.


Sophie lui explique rapidement que la révolution de Portland a fait tâche d'huile dans les grandes villes, incitant l'armée à se retourner contre le gouvernement et le président à se retirer. En direct, Scarlet Rue va donc s'exprimer comme le nouveau leader du pays.

Les révolutions dépassent souvent ceux qui les initient : c'est la morale de la série. Brian Michael Bendis réussit un tour de force narratif avec ce final car il conserve l'intimisme de son histoire, centrée sur Scarlet, tout en aboutissant à un dénouement spectaculaire, que le lecteur intègre et mesure en même temps que l'héroïne.

C'est un tour de force car en concluant en seulement cinq épisodes une série débutée il y a dix ans, en lui donnant une fin digne de ce nom et surprenante malgré tout, en respectant le cheminement de son personnage tout en lui conférant une dimension épique, Bendis fait preuve d'une grande habileté.

Pendant les deux tiers de ce dernier volet, on assiste donc à l'exfiltration de Scarlet par des militaires à qui elle s'était rendue et donc on pensait qu'il allait la livrer aux autorités pour qu'elle soit jugée afin que l'insurrection qu'elle avait initiée soit éteinte.

Mais comme le montrait la dernière page du #4, surprise : les soldats trahissent leur supérieur et évacuent Scarlet à laquelle ils affichent leur soutien, du moins pour certains d'entre eux car, comme on le découvre, Portland reste assiégée par l'armée. Celle-ci déploie d'ailleurs immédiatement ses effectifs pour localiser la fugitive -hélicos en patrouille, checkpoints.

Malgré tout, Scarlet quitte sa ville avec des complices civils. On peut alors craindre que Bendis s'en tienne là et imaginer que la série s'achève avec un bond dans le futur, montrant la jeune femme ailleurs, dans une nouvelle vie vouée à rester discrète. Mais non.

Alex Maleev a l'idée géniale d'évoquer les conséquences de la rebellion et son extension dans plusieurs grandes villes avec une série de doubles pages représentant non pas de grandes images spectaculaires mais des cartes postales de voeux auxquelles correspond une voix off (celle de Sophie), résumant comment le mouvement de Scarlet s'est répandu et a renversé le pays.

Le twist final a lieu dans rien moins que la Maison-Blanche, comme l'indique la couverture - ou plutôt la "Scarlet-House" désormais. Maleev, comme Bendis, ne quitte pas des yeux Scarlet et traduit subtilement sa surprise puis sa sidération au fur et à mesure qu'elle saisit ce qu'elle a inspiré. Puis l'assurance dont elle fait preuve au moment de prononcer sa première allocution filmée.

La colorisation de Maleev joue aussi un rôle important dans ce crescendo : on passe des teintes grisâtres et brunes de Portland, renvoyant à l'évasion discrète, de Scarlet au bleu dominant du centre de sécurité de la Maison-Blanche. Le sourire qu'affiche l'héroïne, noyée dans cet azur froid, devient alors ambigü : va-t-elle être un leader éclairée, après les épreuves passées, ou une meneuse aussi isolée par sa nouvelle fonction qu'un politicien ordinaire ?

Ni le dessinateur ni le scénariste ne le disent, laissant au lecteur le loisir de poursuivre le destin de Scarlet. Mais en l'état, ce terminus est fascinant, trouble et troublant à souhait.

dimanche 2 décembre 2018

SCARLET #4, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


La fin approche (c'est la semaine pour ça, dirait-on...) : ce quatrième épisode de Scarlet est aussi l'avant-dernier (alors que j'avais mal calculé en croyant que la série compterait six chapitres). L'héroïne de Brian Michael Bendis et Alex Maleev a décidé de se rendre. Mais sa reddition est-elle aussi simple et soudaine ? Réponse :


Scarlet s'isole avec le soldat venu négocier et fait prisonnier. Après les derniers événements, ayant abouti à la mort d'un soldat, elle lui explique qu'ele va se rendre pour que plus personne, dans chaque camp, ne soit blessé ou tué.
  

Il salue cette sage décision mais la met en garde. Dès qu'elle sera arrêtée, les autorités vont tout faire pour la faire passer pour folle. Et ses compagnons seront poursuivis, même si elle obtient leur impunité. Il déclare enfin être heureux de l'avoir connue.


Scarlet rejoint ses fidèles et leur fait ses adieux - ce qu'on retiendra d'elle, selon une proche, c'est cette capacité à fédérer tout en pardonnant les fautes de ses adjoints. Puis direction le pont Hawthorne où elle se agite un drapeau blanc à l'adresse du sergent Orlando.


Avant d'accepter sa reddition, le militaire lui demande de se déshabiller pour vérifier qu'elle ne porte pas d'explosifs sous ses vêtements. Puis Scarlet monte dans une nacelle et rejoint l'autre rive du pont détruit transportée par un hélicoptère.


Une fois aux mains des soldats, surprise : ceux-là se mutinent contre leur sergent pour apporter soutien et protection à Scarlet. Ils partent avec elle pour le centre-ville. Toute la séquence a été filmée par l'équipe des insurgés.

Scarlet est une série d'équilibristes, et la scène où on voit l'héroïne traverser le pont Hawthorne dans une nacelle tirée par un hélicoptère de l'armée peut se lire comme une sorte de résumé narratif. Le récit passe d'un territoire à un autre, d'une situation à une autre, nous emmène vers un dénouement imprévisible, dans une zone trouble et troublante.

Brian Michael Bendis aime balader le lecteur, c'est souvent ce que n'apprécient pas ses détracteurs qui considèrent qu'il le fait pour gagner du temps, décompresser son écriture. Ce n'est sans doute pas complètement faux, admettons-le : il pourrait aller plus vite.

Mais Bendis expérimente dans le cadre d'un titre dont il a, seul, la maîtrise et la propriété, sur lequel il a toute autorité et liberté. Dans ce cas, pourquoi ne se permettrait-il pas une façon de raconter affranchie des contraintes d'efficacité ?

Le mois dernier, à la dernière page, on voyait Scarlet agiter un drapeau blanc, annonçant sa reddition. Le plus évident aurait été d'enchaîner avec la suite de ce geste. Mais Bendis consacre les trois-quarts de l'épisode aux moments précédant cette acte. Une dernière conversation avec le soldat, les adieux aux fidèles, le pardon à Kit (qui a précipité cette décision), la consigne de tout filmer et de sauvegarder ce document.

Tout cela donne ce surplus d'humanité à la série qui narre une révolution en escamotant généralement les grandes manoeuvres pour se concentrer sur les doutes, les craintes, les espoirs d'une poignée d'insurgés qui a plongé une ville dans la chaos. Il y a même un écho surprenant avec l'actualité puisque, hier, notamment à Paris, le mouvement des gilets jaunes a pris des airs de guérilla urbaine. Qui sait si, dans cette révolte désordonnée, il n'y a pas une Scarlet Rue ?

Alex Maleev est en petite forme pour cet épisode, après avoir livré quelques-unes de ses plus belles pages. Les décors sont sommaires, quand ils ne sont pas absents, les personnages se meuvent de manière maladroite. Seuls les visages témoignent de la finesse expressive du dessinateur.

Il apparaît qu'il n'est pas à l'aise avec ces scènes telles qu'écrites par Bendis, à moins qu'il n'ait pas réussi à les mettre en image comme il le désirait (par manque de temps ? d'inspiration ?). C'est inhabituel de la part de Maleev, mais on peut aussi mettre cela sur le compte d'une lassitude, légitime : il a sans doute hâte de conclure une aventure qui l'aura occupé, irrégulièrement, depuis dix ans.

Quoi qu'il en soit, le cliffhanger, saisissant, est accrocheur : c'est un vrai retournement de situation qui va donner à la conclusion un relief particulier. Comment les auteurs vont composer avec cette issue ? Comme Scarlet, sans aucun doute : en n'en faisant qu'à leur tête.   

samedi 27 octobre 2018

SCARLET #3, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


Dernière critique pour les sorties de la semaine (petite semaine quantitativement parlant donc) avec le n° 3 de Scarlet par Brian Michael Bendis et Alex Maleev. Le mois dernier, l'épisode se concluait par une explosion aussi terrible qu'inattendue : on apprend ce qui s'est passé dans les pages de ce chapitre, où, une nouvelle fois, la narration fait des détours, partition idéale aussi pour un graphisme incroyable.


Avant d'être une alliée de Scarlet Rue, Kit était coiffeuse à Portland. Un jour, l'ex-fiancé de sa soeur, Gary, fait irruption dans son salon de coiffure, furieux d'avoir appris que la soeur de Kit a vendu sa bague de fiançailles, qui appartenait à sa mère (à lui).


Brutalisée à l'époque, Kit voit aujourd'hui dans sa ligne de mire Gary parmi un groupe de soldats. Bouleversée, elle tire et l'abat d'une balle dans la tête sans même s'en rendre compte. Mais cette réaction permet à l'armée de connaître sa position.


Un tir de bazooka dévaste l'immeuble où est Kit. Le fracas de l'explosion est telle qu'il alerte Scarlet qui, avec un commando réduit se rend sur place pour récupérer son amie, si elle est encore en vie. Kit émerge des décombres, sonnée mais indemne.


En voulant regagner leur abri, le commando essuie les tirs de l'armée. Il riposte et brûle un des ponts de la ville. Scarlet rejoint la Mairie qu'elle et ses troupes ont prise et où est gardé le soldat messager envoyé par la Maison-Blanche.


Le colonel Orlando prend connaissance de l'évolution de la situation. Et les insurgés semblent avoir anticipé son arrivée puisque Scarlet se signale au loin, agitant un drapeau blanc...

Brian Michael Bendis pratique ici un de ses jeux narratifs favoris qui consiste à déporter provisoirement l'attention du lecteur sur un personnage secondaire pour donner une perspective différente à l'histoire. L'épisode s'éloigne donc de Scarlet, qui était sérieusement ébranlée par la tournure des événements dans l'épisode précédent, pour s'intéresser à une de ses lieutenants, Kit.

On avait suivi, en parallèle, cette dernière, dans l'épisode 2, lorsque, s'impatientant que Scarlet ne donne des ordres, elle était allée dans un immeuble avec un fusil à lunettes, prête à endosser le rôle d'un sniper. Sans qu'on saisisse bien la chaîne de cause à effet, le chapitre se terminait par une explosion contre l'immeuble en question.

Bendis remonte le temps à plusieurs reprises dans ce numéro : on découvre que Kit a été brutalisée par le fiancé de sa belle-soeur qui avait rompu leurs fiançailles. Elle revoit cet homme parmi les soldats en position dans Portland et l'abat, presque par inadvertance. Son coup de feu part sans qu'elle s'en rende compte parce qu'elle est bouleversée par cette apparition inattendue.

Petit cause, grande conséquence : la riposte, au bazooka, provoque donc l'explosion montrée dans le #2. Tandis que Scarlet s'emploie pour aller récupérer son amie, la scène de l'exécution est montrée du point de vue de la victime. Juste avant d'être abattue, elle tenait des propos radicaux sur le sort à réserver aux insurgés. Mais malgré la violence verbale et physique de Gary, sa mort apparaît comme le signe définitif d'un dérive, un dérapage tragique. De quoi justifier le sous-titre : "L'histoire de Kit, la femme qui détruisit Portland."

Le lecteur comme Scarlet prend en effet vite la mesure de ce tournant dans le conflit et Bendis insiste sur le fait qu'il n'y a aucune excuse possible à tuer un homme, quels que soient ses antécédents : en commettant ce qui est un crime de guerre, Kit est devenue une tueuse et a plongé son camp dans celui des méchants. Le drapeau blanc agité à la fin suffira-t-il désormais à sortir du conflit sans plus de dommages ? Scarlet vient-elle de comprendre que sa révolution lui a échappé ? Des négociations sont-elles encore possibles ?

Alex Maleev illustre sèchement cette partie : pas question de tourner autour du pot, il cadre l'action au plus près, de manière clinique, on voit la tête de Gary exploser sous le coup de feu après avoir été dans le viseur de Kit. Quand l'action est représentée du point de vue de la victime, l'effet est aussi saisissant car on en voit la soudaineté : Gary parle, discute avec d'autres soldats et, en une seconde, c'est fini, il est mort.

Puis les conséquences de ce geste (et de la réplique de l'armée) défilent à toute allure : l'immeuble détruit par la roquette du bazooka, l'arrivée de Scarlet sur les lieux, l'évacuation en catastrophe sous les tirs ennemis, la riposte. On est vraiment "embedded", comme dans un reportage. Et cela, Maleev le dessine avec une sobriété étonnante qui renforce l'effet d'immersion, le sentiment de panique, la mesure du tournant.

Puis le bulgare nous gratifie d'une pleine page comme il en a le secret : une extraordinaire composition en clair-obscur sur le visage en gros plan de Scarlet, cadrée en contre-plongée (voir ci-dessus). Ce visage, dans l'ombre, presque entièrement noir donc, est traversé par une larme qui semble comme déchirer l'image en deux alors que le fond, également noir est occupé par les bulles du monologue intérieur de Scarlet. Peu après, elle dit face à l'image qu'elle sait comment tout ça va finir et conclut par un "shit" qui ne présage rien de bon.

Très impressionnant, Scarlet ne cesse de monter en intensité, au plus près de ses personnages tout en suggérant l'ampleur des dégâts. L'accroche sur la couverture ne ment pas : c'est Bendis et Maleev au top de leur art. 

vendredi 5 octobre 2018

SCARLET #2, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


L'intégration de Brian Michael Bendis au sein de DC se passe au mieux si on en juge par le nombre de titres qu'il écrit et de projets à venir (le scénariste va diriger un nouveau label destiné aux jeunes lecteurs, avec une série Young Justice comme fer de lance). "Jinxworld" est sa collection la plus audacieuse, la plus radicale : elle s'adresse aux lecteurs aventureux et aux fans purs et durs. Ce numéro de Scarlet pourrait en être l'emblème, même si les dessins d'Alex Maleev agissent comme son élément le plus attrayant.


Il y a trois semaines. Les forces de police donnaient l'assaut contre les partisans de Scarlet. Mais la jeune femme ne fut pas arrêtée comme prévu et la situation resta brouillée depuis. Assistait-on à la chute de Portland ? Ou à son éveil révolutionnaire ?


Aujourd'hui. Troy, un soldat des Navy SEAL, vient d'atterrir en parachute dans le camp des insurgés et tend un téléphone à leur leader. La Maison-Blanche est en ligne pour négocier avec Scarlet les termes d'une sortie de crise.


La jeune femme consulte sa garde rapprochée puis jauge l'émissaire afin de deviner les intentions du Président des Etats-Unis. S'agit-il d'un piège pour étouffer le mouvement ? La tuer ? Troy assure ne rien savoir, il n'est que le messager.


Mais Scarlet est surtout troublée parce que Troy lui rappelle son défunt fiancé Gabriel, abattu par la police, à l'origine de sa protestation spectaculaire. Elle doit réfléchir à tête reposée et intime à ses troupes de garder le soldat en otage. Puis elle s'isole et craque nerveusement, submergée par ses souvenirs.


Pendant ce temps, constatant l'irrésolution de leur chef, Kit et Gloria prennent une décision à sa place, une initiative sans retour. Scarlet, elle, trouve du réconfort auprès d'une de ses plus fidèles alliées. C'est alors qu'une explosion retentit au loin...

Lorsque, en ouverture, je disais que cet épisode était emblématique des productions estampillées "Jinxworld", c'est parce qu'on y trouve tout ce qu'on peut aimer (ou détester, selon son point de vue) chez Bendis. Conscient sans doute de cela, le scénariste pousse les curseurs au maximum pour que chacun choisisse son camp.

Or, cette démarche est également au coeur du récit puisque Scarlet est face à une décision cruciale quand Troy surgit en lui disant que la Maison-Blanche veut négocier avec elle. L'héroïne, elle aussi, doit choisir son camp. Va-t-elle sacrifier sa cause pour rétablir un semblant d'ordre ? Ou s'inscrire dans une démarche jusqu'au-boutiste et achever une guerre qui peut lui coûter la vie, quelque semaines après avoir failli être capturée ?

L'épisode est construit (quasiment) autour d'une seule scène et en tournant les pages, on se demande sans arrêt si Brian Michael Bendis va tenir ainsi. Le défi narratif ressemble à un exercice d'équilibriste : vingt pages, deux personnages, un choix. Presque rien d'autre. On peut ne pas adhérer, mais ça ne manque pas de culot.

C'est d'autant plus insensé que, bien sûr, le dialogue est abondant et ponctué par les apartés de Scarlet, confessant qu'elle bluffe, qu'elle a peur, qu'elle n'a pas confiance, qu'elle ne sait pas quoi faire dans ces circonstances. Le désarroi qu'elle exprime dans ces moments où elle prend le lecteur à témoin la rend humaine, fragile, vulnérable, touchante, agaçante aussi. On la découvre surtout dépassé par ce qu'elle a provoqué - rien moins qu'une révolution qui a coupé une ville en deux et une crise qui requiert l'intervention du Président des Etats-Unis.

C'est effectivement bavard au sens le plus "Bendisien" du terme puisqu'on voit seulement (passées les trois premières pages) deux personnages échanger verbalement. Mais c'est cela aussi la vérité d'une situation extraordinaire comme celle de la série : le trouble qui gagne du terrain, les doutes qui rongent, le temps qu'on grappille, les souvenirs qui remontent et vous submergent. Quand, in fine, Scarlet choisit de ne pas choisir sur le moment et garde Troy en otage pour aller s'isoler, on a droit à deux pleines pages, magnifiques.

Alex Maleev, dans cette entreprise, joue un peu l'atout charme. Son dessin, qui a atteint une forme d'épure convenant idéalement à cette parenthèse étrangement intimiste dans le contexte de bruit et de fureur du récit, est d'une beauté indéniable. La manière dont il emploie la couleur, alternant flash-back flamboyant et présent grisâtre, souligne efficacement l'ambiance suspendue de l'épisode, qui commence dans le rouge-orangé d'un raid de la police pour finir dans le bleu froid d'un cabinet de psy abandonné servant de poste de tir pour un sniper.  

L'artiste s'attache évidemment beaucoup sur les visages sans pour autant appuyer leur expressivité car Scarlet comme Troy dissimulent leurs sentiments - elle cache les émotions qui l'assaillent, lui fait le job qu'on lui a confié. Et puis, soudain, donc, vers la fin, deux splash-pages, magnifiques.

Dans la première, on revoit Scarlet et Gabriel au temps de leur bonheur, jeune couple radieux, insouciant, courant main dans la main. Une image de félicité palpable. Dans la seconde, Scarlet, aujourd'hui, est allongée sur le sol d'une chambre, recroquevillée, se prenant la tête dans les mains, et poussant un cri de souffrance muet. Tout est admirablement concentré : une existence déchirée, une tragédie inconsolable, la folie aux aguets. On reçoit ces deux planches comme des uppercuts mais aussi comme des épiphanies.

Bendis et Maleev agissent en créateurs ne ménageant plus ni leurs envies ni leurs lecteurs. Scarlet est une BD viscérale, poignante, confondante, extrême. On aime ou pas, mais impossible d'y rester insensible.

jeudi 30 août 2018

SCARLET #1, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


Deuxième série estampillée "Jinxworld" à paraître chez DC, Scarlet est en vérité une relance d'un titre lancé sous le label "Icon" de Marvel. Brian Michael Bendis avait écrit un premier volume de six épisodes, remarqué, puis quatre autres épisodes, sortis dans l'indifférence générale (Marvel ne communiquant plus sur le titre). Toujours avec Alex Maleev, l'artiste présent depuis le début, Scarlet va achever son aventure dans cette mini en six chapitres.


Depuis son agression par un policier véreux qui a tué son compagnon, Gabriel, et l'a laissée, elle, pour morte, Scarlet, à sa sortie de l'hôpital, a pris la résolution de dénoncer les agissements dont elle a été la victime. En filmant et en mettant en ligne des preuves accablantes, elle s'est attirée des partisans aussi nombreux désormais que ses ennemis.


La situation a dégénéré au point que Portland, Oregon, où elle vit est désormais assiégée par l'armée, abritant un véritable ghetto dans une ambiance de guerilla urbaine. Scarlet est devenue à la fois une égérie et la femme à abattre. Deux statuts qui la dépassent mais qu'elle tente d'assumer en prenant les armes.
  

Kit, une des alliées, lui rappelle que tout cela a commencé par la mort de Gabriel et qu'il faut désormais poursuivre cette révolution jusqu'à son terme, quel qu'en soit le prix. Des civils quittent leurs logements bombardés par des drones militaires.


Tex, un autre supporter de Scarlet, prend un bazooka et dégomme le drone. Scarlet reconnaît là tactique employée pour contenir des émeutes dans le Tiers-Monde. Mais elle sait disposer d'un avantage important dans cette guerre : tout continue d'être filmé et mis en ligne, prouvant à l'opinion les exactions des forces de l'ordre.


C'est alors qu'un homme atterrit en parachute. Il est un soldat de l'armée et n'est pas armé. Il tend un téléphone à Scarlet en lui expliquant que la Maison-Blanche veut négocier une sortie de crise avec elle...

La variant cover de Michael Gaydos.

On ne pourra jamais enlever à Brian Michael Bendis d'avoir de la suite dans les idées et d'oeuvrer avec pugnacité. Même si cela le pousse à tenter un pari périlleux en voulant conclure, en six épisodes, l'histoire de Scarlet, une série qui a connu une existence chaotique éditorialement.

En signant chez DC, Bendis a eu l'opportunité d'écrire Superman et Action Comics, avec un héros dont il se sentait proche. Il peut aussi via son label "Jinxworld" produire des mini-séries comme Pearl (avec Michael Gaydos), et bientôt Cover (avec David Mack) puis United States vs. Murder Inc. (avec Mike Avon Oeming). De tous ces projets, le plus risqué est sans doute Scarlet.

Je me demandais comment il allait s'y prendre. Reformuler l'intrigue ? La résumer ? La poursuivre comme si de rien n'était ? On trouve sur la page des crédits un bref rappel des faits du premier volume. Et puis c'est tout. Nous plongeons directement dans la guerilla à Portland, en compagnie de Scarlet, qui mène une révolution armée contre la corruption de la police dans une ville en état de siège où ses partisans se font mitrailler et des innocents bombardés par des drones militaires.

Ce choix narratif est audacieux. Mais finalement reste accessible. On sait ce qu'il y a savoir - l'héroïne a été victime d'un flic ripou qui a tué son fiancé, elle réclame justice en filmant tous les actes délictueux de la police et en les mettant en ligne, un mouvement se créé autour d'elle, l'Etat riposte. Ce premier épisode immerge le lecteur, déjà familier des événements ou tout nouveau, dans le coeur de l'action.

En revanche, la narration reste déroutante avec les monologues de Scarlet face au cadre, brisant le "quatrième mur", comme si elle s'adressait directement à nous, nous prenait pour témoin. Parfois elle s'interrompt pour répondre à un de ses partisans qui l'interpelle. Pour s'y retrouver, c'est toutefois simple : quand Scarlet nous parle, les phylactères sont rectangulaires ; lorsqu'elle parle à d'autres personnages, les bulles deviennent rondes.

C'est un Bendis bavard qui écrit Scarlet, soyez prévenus. Il l'est parce que son héroïne l'est, c'est simple. Elle commente, parfois de façon étonnante, ses propres faits d'armes, son parcours, ses états d'âme, donne son avis sur la démocratie américaine. Bendis dresse un état des lieux peu reluisant en établissant son histoire dans une ville où l'armée pilonne des civils, créé un ghetto. On se croirait revenu à la guerre des balkans ou en Afghanistan, en Irak, et Scarlet apparaît presque comme une reporter embedded, mais qui aurait franchi la ligne rouge en prenant parti pour un camp (et même en le dirigeant).

Cette confusion se prolonge dans le traitement visuel d'Alex Maleev. Si, dans les six premiers épisodes du premier volume, il expérimentait beaucoup à coups d'images répétées, de couleurs, il a ensuite adopté un graphisme plus classique pour les quatre chapitres suivants. Ici, il opère une sorte de synthèse à l'image de ce que son style est devenu récemment (depuis ses épisodes de Hellboy ou de Infamous Iron Man).

Les décors sont ainsi clairement des fichiers numériques reproduisant des photos qu'il encre ensuite et colorise pour leur donner des textures plus ou moins définies. En revanche, les personnages sont dessinés, d'un trait épuré, d'où l'usage des trames, de Photoshop et autres trucages a disparu. Maleev n'est pas un artiste dynamique, ses images ont quelque chose de figé, mais en même temps, ses références réalistes et le dépouillement qu'il a atteint produisent un effet séduisant pour qui les acceptent.

Il semble en tout cas acquis que pour Maleev comme Bendis, cette troisième étape dans le cycle de Scarlet sera bien la dernière. Le scénariste a déjà suggéré qu'en 2019, lui et son dessinateur développeraient un projet plus classique dans le DCU (d'ailleurs, à la fin de numéro, on a droit à un florilège de couvertures de Batman : The Dark Knight par Maleev. Est-ce un indice ?). 

samedi 3 mars 2012

Critique 314 : SCARLET, VOL. 1, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


Scarlet rassemble les 5 premiers épisodes d'une série en "creator-owned" écrite par Brian Michael Bendis et illustrée par Alex Maleev, publiée par Marvel Comics dans la collection Icon en 2010/2011.
*
 
A l'abri des regards, dans une ruelle, Scarlet Rue étrangle un policier et, une fois qu'il est mort, lui fait les poches, dérobant quelques centaines de dollars. C'est alors qu'elle s'adresse directement à nous et commence à nous raconter son histoire pour justifier son crime.
Nous apprenons ainsi qu'au cours d'un banal contrôle de police, la jeune femme a été aux prises avec un officier ripou et toxicomane qui a fini par tuer son fiancé, Gabriel Ocean, et lui tirer une balle dans la tête. Mais Scarlet a miraculeusement survécu puis découvert que le flic a fait passer sa bavure pour un acte de bravoure (Gabriel ayant été accusé d'être un dealer) et a été promu inspecteur.
Révoltée et déterminée à ce que plus personne ne subisse ce qui lui est arrivée, Scarlet entreprend d'abord de se venger avant d'élaborer une action de plus grande envergure visant à dénoncer la corruption des forces de l'ordre en alertant les citoyens de Portland.
Une enquêtrice locale, l'agent Angela Going, et un agent fédéral, Nathan Daemonakos, suivent l'affaire, comprenant la croisade de la jeune femme sans toutefois cautionner ses méthodes...
*
Depuis plus d'une décennie, Brian Bendis est devenu une vedette des comics : venu de la bande dessinée indépendante et inspiré par la série noire, après avoir été un temps dessinateur de ses propres histoires, il a pris du galon au sein de Marvel dont il est devenu un des "architectes" en dirigeant des titres emblématiques (comme Ultimate Spider-Man, New Avengers, Daredevil...) et des sagas évènementielles (House of M, Siege...). Son style fondé sur les dialogues, la narration décompressée et une vision iconoclaste des super-héros lui valent des succès commerciaux massifs (lui permettant d'effectuer de longs passages sur les titres que Marvel lui confie) et divisent le lectorat (entre fans appréciant son ton et détracteurs l'accusant de rompre avec la tradition).
Au fil des ans et des productions, Bendis a noué des liens spéciaux avec un de ses artistes, le bulgare Alex Maleev : ensemble, ils ont réalisé un run mémorable sur Daredevil, mais ont aussi travaillé sur Sam et Twitch (pour Image) à leurs débuts, l'adaptation du jeu vidéo HaloSpider-Woman et récemment Moon Knight. C'est pour son dessinateur favori que le scénariste a élaboré Scarlet, d'abord conçu comme une mini-série avant qu'une suite ne soit annoncée (le dénouement de ce premier tome l'imposait de toute façon). C'est un projet en "creator-owned", c'est-à-dire que les droits des personnages et l'histoire appartiennent à ses auteurs.
Narrativement, Brian Michael Bendis se permet des audaces qu'une série classique n'autorise que rarement : la plus frappante est celle qui brise la loi dit du "quatrième mur", quand Scarlet s'adresse "face caméra" au lecteur, qui devient donc son confident. A la fin du premier épisode, l'héroïne nous prévient même q'uil va falloir que nous l'aidions à accomplir sa révolution.
Ce procédé n'est pas un artifice : il permet à Bendis d'écrire un personnage doté d'un sacré caractère, aux méthodes contestables mais qui se bat pour une cause à laquelle on ne peut qu'adhérer, pour des raisons particulièrement poignantes. Le scénariste part d'une situation terriblement banale et fonde là-dessus un récit à la fois riche, complexe, troublant, mais toujours à hauteur d'homme. On pense à V pour vendetta d'Alan Moore et David Lloyd, mais Scarlet n'est pas une terroriste anarchiste, juste une jeune femme à qui un drame a donné un sens à sa vie. Contrairement au héros de Moore, elle ne cherche pas à tout détruire et ne considère pas que tous les policiers sont corrompus ni que la société est malade et a besoin d'être brutalement soignée.
Par ailleurs, Bendis situe son récit dans le temps, en le datant (nous sommes en 2010) et en précisant des codes sociaux et technologiques (transmissions de textos, de vidéos sur internet, organisation d'un flashmob, etc.). Tout cela contribue à donner des accents de vérité étonnants à son projet, qui ressemblent parfois à une sorte de reportage gonzo, en immersion, sur les pas d'une pasionaria.
Deux planches de Scarlet #1 où en quelques vignettes
sont résumés des temps forts de la vie de l'héroïne.

Comme il l'a déjà prouvé dans Ultimate Spider-Man, Bendis sait intelligemment traiter de la jeunesse et celle de Scarlet est parfaitement exploitée pour souligner à la fois l'émotion que suscite son drame et la radicalité de sa réaction. Au-delà même, cette jeunesse apparaît, dans l'histoire, comme un atout face à une société gangrénée par la corruption : il y a chez Scarlet une soif d'absolu qui se cristallise après ce qu'elle a subi. Plus la raison lui impose d'aborder la suite avec modération, plus elle agit avec fermeté en assumant ses prises de position. Elle ne se défilera pas quand des citoyens touchés par ses revendications se mobiliseront ou quand il lui faudra accepter de devenir la leader d'un vrai mouvement de protestation.
Néanmoins, pour éviter que Scarlet ne devienne une figure iconique dont les agissements extrèmes seraient acceptables, Bendis prend soin de contrebalancer son récit avec des seconds rôles dont la position nuance le propos : Angela Going (une autre policière, qui désapprouve les crimes qu'elle a commis tout en comprenant ses mobiles) ou Nathan Daemonakos (un agent du FBI) ne prennent pas parti pour Scarlet (ils se placent plutôt en observateurs, attendant de voir où cela va aboutir, et cherchant à pacifier la situation) ou contre la police (ils sont eux-même des membres des forces de l'ordre et souhaitent arrêter Scarlet vivante plutôt que venger leurs collègues morts).
Bendis maintient son histoire dans un faux rythme : d'un côté, comme à son habitude, il prend son temps, de l'autre, on note que les évènements qu'il relate se déroulent sur quelques semaines à peine (du basculement de la vie de Scarlet après l'abus de pouvoir de l'agent Gary Dunes au moment où elle accède au rang de symbole).
Et ne vous attendez pas à une solution facile à la fin : le dénouement est ouvert et l'annonce qu'une suite est officiellement en chantier laisse entrevoir des choses prometteuses, qui pourraient achever de transformer ce projet en une bédé politico-philosophique atypique. Pourtant, en l'état, ces cinq épisodes contiennent déjà un matériel passionnant, actant la naissance d'un personnage peu commun et mémorable.
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Portrait de Scarlet au lavis par Alex Maleev.

L'autre attraction de ce livre tient aux illustrations d'Alex Maleev. Il y développe des techniques utilisées sur des projets antérieurs, s'appuyant principalement sur un dessin basé sur la photographie (en d'autre termes, Maleev dessine sur des clichés - et non d'après photo). Pour ce faire, il a carrèment (comme sur Spider-Woman) pris un modèle réel pour incarner Scarlet (une certaine Iva), mentionnée en bonne et due forme dans les crédits de l'album. Puis, pour les décors, intérieurs et surtout extérieurs, il a fait un véritable reportage à Portland (la ville où réside Bendis).
Tout cela évoque davantage les sérigraphies d'Andy Warhol que la bande dessinée traditionnelle (encorequ'aujourd'hui, avec les outils numériques, la composition d'images est souvent un mix de dessin classique et d'inserts de fichiers informatiques, même chez des artistes qui n'oeuvrent pas dans le réalisme).
De fait, ce quasi-roman-photo produit un effet confondant, transcendant les codes du genre : selon les besoins de la scène, Maleev élimine, modifie, altère les élèments de l'image photographique, ne conservant que ce dont il a besoin pour la structure picturale des vignettes, usant du copier-coller, des inversions de vues, ajoutant ici de l'aquarelle, substituant là des effets de texture. Chaque case devient quasiment un tableau, chaque page une succession de panneaux, où l'angle de vue, la valeur du plan, le choix de la couleur, est un motif narratif aussi important que le texte, même quand Maleev s'aventure dans l'abstraction avec des vignettes vides et monochromatiques (traduisant l'émotion dans son aspect le plus brut).
L'effet a quelque chose de fascinant, non seulement par son côté référentiel (voir les pages 2-3 du 2ème épisode avec le visage 12 fois reproduit de Scarlet, hommage aux portraits d'Elizabeth Taylor de Warhol) mais aussi pour son côté signifiant (ces plans ne sont pas identiques, ils résument la période où Scarlet guérit après son agression, témoignant de ses résolutions pour le futur et recouvrant son visage antérieur à l'accident, avec ses cheveux qui repoussent par exemple).
Cette re-présentation du réel via des astuces esthétiques, des trucages cosmétiques, a pour résultat de donner du poids au banal, de rendre exceptionnel l'ordinaire (comme lorsque Scarlet se fait gifler par sa mère) et beau le quelconque.
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Scarlet est un comic-book détonant, sur un sujet inattendu. Les deux compères démontrent que, hors des cadres rigides des super-héros, ils ont des idées atypiques que leur savoir-faire leur permettent d'exprimer avec force : de la réflexion dans une forme attrayante, c'est déjà un beau programme - et on a envie d'en connaître la suite.