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vendredi 14 janvier 2022

ROBIN & BATMAN #3, de Jeff Lemire et Dustin Nguyen

 

Pour ce dernier chapitre de la mini-série Robin & Batman, Jeff Lemire livre une conclusion bouleversante et s'impose comme le grand auteur des relations filiales. La preuve qu'un grand auteur sait s'exprimer aussi personnellement dans le cadre d'un univers partagé qu'il ne possède pas que dans des oeuvres en creator-owned. Dustin Nguyen met cela en images avec majesté et insuffle encore plus de poésie à l'histoire.


Batman et Robin corrigent les acolytes de Killer Croc mais ceux-ci ignorent où leur chef se trouve. De retour au manoir Wayne, Alfred fait état de sa désapprobation sur la déscolarisation de Dick Grayson. Mais de retour en classe, le garçon est menacé par Killer Croc qui a pris le principal en otage.


Dick, craignant que le monstre ne révèle son identité secrète, profite de l'évacuation des élèves pour aller défier Killer Croc. Batman surgit mais, mal remis des blessures infligées lors de leur précédent combat, est capturé et enlevé.


Dick rentre au manoir pour se changer et part, seul, contre l'avis d'Alfred, au secours de Batman. Il sait que Killer Croc se cache là où le cirque était installé. Batman enchaîné au dessus d'un bassin rempli d'eau tente de mettre en garde Robin mais trop tard.


Malmené, Robin trouve les ressources pour riposter. Il crève un oeil de Killer Croc. Blessé, le monstre essuie les coups du garçon qui parvient à l'assommer. Batman a la tête sous l'eau. Robin tente de crocheter le verrou qui maintient ses chaînes fermées.


Batman libéré serre Robin dans ses bras et lui exprime sa reconnaissance et sa fierté. Dick retourne à l'école le lendemain, se fait des amis. Lorsqu'il revêt son costume de Robin, il renoue avec les Jeunes Titans. Il a trouvé sa voie, sans imiter son mentor.

Ce troisième et dernier épisode de Robin & Batman se lit d'une traite. Jeff Lemire épure son scénario pour aller à l'essentiel : le lecteur a ce qu'il attend avec la confrontation attendue entre Robin et Killer Croc, ainsi que la révélation de l'histoire qui les unit.

Jadis, les "Flying Grayson", les parents acrobates de Dick, triomphaient sous le chaîteau du cirque installé à Gotham. Dans l'ombre, Croc faisait partie des bêtes de foire qu'on exhibait et il observait le tout jeune Dick en compagnie de ses parents, heureux, dans la lumière, enviant l'enfant, son bonheur, mais le haïssant aussi parce qu'il l'ignorait. Des années plus tard, Killer Croc, grâce au Calculateur, a découvert que Dick Grayson était Robin et entend bien le faire payer.

Beaucoup de livres, pour ne pas dire tous, de Jeff Lemire traitent de la relation entre parents et enfants. Black Hammer est l'histoire de Lucy Weber dont le père, Joseph, fut le plus grand héros de Spiral City. Dans son run sur Green Arrow, Oliver Queen était hanté par le souvenir d'un père disparu. Quand il a animé Hawkeye, Clint Barton et Kate Bishop entretenaient des rapports filiaux. Ses comics les plus indépendants évoquent l'enfance, et donc la relation aux parents. Je pourrrais continuer comme ça pendant longtemps, et encore je suis loin de lire tout ce que produit Lemire.

Là où je veux en venir, c'est que ce qui fait la marque d'un grand auteur, c'est sa capacité à écrire sur le(s) sujet(s) qui le passionne(ent) quel que soit le cadre. Il est capable de le(s) aborder aussi bien dans des oeuvres de commande, au sein d'un univers partagé dont les personnages ne sont pas ses créations, que dans des livres où il a tout inventé. Jeff Lemire est scénariste remarquable dans la mesure où il s'empare de n'importe quel héros pour y infuser ses motifs favoris.

Quand on aborde Batman, on a l'impression que tout a été dit. Le dark knight a plus de 80 ans, d'innombrables scénaristes l'ont écrit. Il n'est plus vraiment question de trouver quelque chose d'original mais bien de le traiter avec sensibilité, de l'utiliser comme le véhicule des obsessions d'un auteur. La proposition plaît ensuite ou non au lecteur. En outre, chacun a son Batman : c'est le détective, le justicier, le membre de la Justice League, des Outsiders, des Gotham Knights, du Club des Héros, c'est Bruce Wayne, le milliardaire, le palyboy, le mentor des Robins, c'est un super-héros sans pouvoir, un stratège hors pair et un parano, l'amant de Catwoman, etc.

Jeff Lemire a pris un parti intéressant parce que décalé et il l'a signifié dans le titre de sa mini-série : ici, c'est Robin le narrateur, l'acteur principal, c'est à travers lui, par ses yeux, qu'on vit cette histoire et qu'on considère Batman. Qu'en retire-t-on ? Que Batman enrôle un gamin et en fait un soldat, sans respecter son intimité, qu'il charge d'espionner les sidekicks de ses camarades de la Justice League, et envers, jamais, il ne montre aucune complaisance. C'est un individu détestable. Aucune équivoque là-dessus.

Robin est un gosse qui veut impressionner cet intransigeant mentor mais ose lui désobéir. Jusqu'à ce que sa route croise celle de Killer Croc et qu'il découvre que ce dernier a un lien avec son passé, celui de ses parents, les "Flying Grayson". Ce dernier épisode voit converger toutes les lignes narratives : le mystère des origines, la relation Batman-Robin, celle entre Robin et Croc, l'affirmation par rapport au père. Lemire est redoutable : il réussit à rendre le sort de Croc, enfant, émouvant, mais sans occulter le fait qu'il est devenu un authentique monstre, motivé par la rancoeur, la jalousie, tandis que la colère, le désir de vengeance montent en Robin. Inévitablement, l'affrontement entre le monstre et l'enfant, qui a des airs de conte, à la fois primitif et effrayant, sera sanglant.

Mais au fond, c'est ce qui découlera de ce combat qui émeut le plus : quand Robin sauve Batman, celui-ci tombe, poétiquement, le masque en avouant être fier de son élève, en lui exprimant sa gratitude, oubliant de le tancer pour les risques fous qu'il a pris. Le "père" remercie le "fils". Plus beau encore : dans les dernières pages de l'histoire, Dick/Robin trouve sa voie - il ne sera pas un Batman junior, un double de son maître. Il sera lui, avec d'autres (des camarades de classe, les Jeunes Titans). Et surtout il incarnera la lumière, l'espoir. Robin, ce sera ça, et pas les ténèbres, la solitude, le deuil insurmonté de Batman. Magnifique synthèse, simplement exprimée.

Cette simplicité et cette beauté sont prolongées par les images de Dustin Nguyen. Ses aquarelles sont plus liquides et éthérées que jamais, l'ensemble de l'épisode baigne dans des tons grisâtres, bleutés, froids. Seul le costume jaune, rouge et vert de Robin tranche avec cette esthétique maussade. Et cela préfigure la conclusion du récit avec l'ambition d'incarner la vie, l'espoir du jeune héros.

Nguyen s'économise sur les décors, et cela pourra en frustrer certains. Moi-même, j'apprécie quand un artiste fait l'effort sur ce point -là. Mais dans le cas présent, il me semble qu'il ne faut pas s'en formaliser outre mesure. Nguyen est un styliste et la technique qu'il emploie pour dessiner est délicate, elle exige un savoir-faire que peu ont. Et impose des choix picturaux. Hugo Pratt, autre grand aquarelliste, disait que pour exceller avec la peinture à l'eau, il fallait penser à ce qui était essentiel à la compréhension de l'image, ne pas chercher à texturer, à jouer avec la matière mais bien avec l'élement liquide. C'est un art de la transparence, de la légéreté. On ne peint pas à l'aquarelle comme on le fait à la gouache (c'est même l'opposé).

Ce qu'on perd donc avec les arrières-plans, on le gagne en fluidité et rythme. Lorsque l'action s'accélère et culmine dans le combat entre Robin et Croc, Nguyen prouve que ses parti-pris sont justes car ils définissent parfaitement la lourdeur brutale de Croc face à la souplesse aérienne de Robin dans un décor désolé. L'enjeu est de rendre la bataille intense et le suspense palpable (Batman est en train de se noyer).

Il faut savourer cette mini-série car il est probable qu'on ne revoit pas Lemire chez DC (tout comme Nguyen) avant longtemps : l'auteur et son comparse vont être accaparés par leurs propres créations (chez Image, Dark Horse). Mais ce détour valait le coup.   

jeudi 16 décembre 2021

ROBIN & BATMAN #2, de Jeff Lemire et Dustin Nguyen


Jeff Lemire est très fort. Avec Robin & Batman, il prouve encore une fois qu'il est un narrateur exceptionnel, qui s'approprie n'importe quel personnage et vous le raconte comme personne avant lui. Et pourtant, tout est familier, tout semble facile pour cet auteur. Dustin Nguyen s'entend particulièrement bien avec lui grâce à leur longue complicité passée. C'est un régal à lire.


Harcelé à l'école, Dick Grayson est rappelé à l'ordre par le directeur, mais Alfred le défend. De retour à la Batcave, Dick enfile le costume de Robin et Batman l'emmène dans le satellite de la Justice League. Le gamin est présenté à l'équipe et Superman l'accueille comme un membre à part entière.

Dans une salle voisine, les sidekicks de certains des héros attendent et font la connaissance du nouveau venu. Pour tromper leur ennui, Robin leur donne la solution pour échapper à la vigilance de Hawkman et aller règler leurs comptes à quelques vilains sur Terre pendant que la Ligue est occupée ailleurs.


Une fois leurs exploits accomplis sans s'être faits remarquer, les jeunes héros rentrent au satellite. Robin est accepté par la bande, qui le remercie de leur avoir procuré cette échappatoire. Wonder Girl salue le leadership du protégé de Batman.


Batman et Robin reviennent à la Batcave. Robin fait son rapport : il a étudié les forces et faiblesses de Wonder Girl, Aqualad, Kid Flash et Speedy. Son mentor le félicite mais Alfred, furieux, reproche à Batman de s'être servi du garçon pour ses propres intérêts au lieu de lui faire un cadeau d'anniversaire.


Pendant ce temps, Killer Croc rencontre le Calculateur à qui il a demandé de faire des recherches sur le fils des Grayson. Il apprend qu'il a été adopté et qu'il suit des cours à l'Académie de Gotham, dans les parages de laquelle il va roder...

Ce que j'apprécie le plus chez Jeff Lemire, c'est que non seulement il sait raconter une histoire, avec efficacité et subtilité, mais il y ajoute une couche, celle du commentaire. Ce n'est donc jamais une simple lecture, mais un contenu riche et toujours fluide dans lequel on se plonge.

Ainsi lorsqu'il entreprend de raconter le dynamic duo du point de vue de Robin, encore enfant, on peut être certain que Lemire ne va pas se contenter d'un simple flashback. Il va explorer justement l'enfance, l'éducation, la filiation et les secrets de famille. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il a trouvé dans la relation entre Batman et Robin un matériau qui l'a inspiré.

Ce deuxième épisode sur les trois que comptera la mini-série commence par une scène de harcèlement scolaire dont Dick Grayson est victime. Le gamin réplique, violemment, et il passe alors, aux yeux du directeur de son école, pour un élève difficile alors que nous avons vu qu'il subissait le comportement des autres. Cela sollicite notre empathie et elle est récompensée via le personnage d'Alfred Pennyworth, qui prend fait et cause pour Dick en rabrouant le directeur et en réconfortant l'enfant.

Mais, et c'est là où c'est formidablement bien mené, Lemire nous "endort" avec ce prologue. Car l'action a lieu le jour de l'anniversaire de Dick. Et Batman, après s'être excusé d'avoir lu le journal intime de son protégé, lui a préparé un cadeau : une visite dans la base de la Justice League, dans leur satellite en orbite autour de la Terre.

Le lecteur n'a aucun mal, même s'il est familier avec ce décor célèbre, à partager l'enthousiasme de Robin lorsqu'il arrive, par téléportation, dans la salle des trophées, puis voit arriver Hawkman et Hawkgirl, puis, surtout, quand il est présenté aux plus grands héros de la Terre. Superman tend la main au gosse, ébahi, et plus encore car le héros ne le considère pas avec condescendance, mais avec bienveillance.

Lemire introduit ensuite ce qui deviendra la première formation des Teen Titans telle que créée dans les années 60. A cette époque, il s'agissait d'un groupe de sidekicks, avec Wonder Girl (protégée de Wonder Woman), Aqualad (partenaire de Aquaman), Kid Flash (supporter de Flash) et Speedy (compagnon de Green Arrow). En quelques lignes, il caractérise magistralement cette petite bande : Roy Harper sarcastique, Garth blasé, Wally West excité, et Donna Troy amicale. La dynamique fonctionne instantanément parce que Lemire joue à la fois sur la connaissance des fans de la première heure tout en veillant à ne pas oublier les moins DCultivés.

S'ensuit une séquence où Robin entraîne ses camarades dans une série d'actions rondement menée, où la complicité entre les cinq jeunes héros est déjà parfaite. Puis tout ce beau monde rentre, ni vu ni connu. Robin est remercié par les autres, heureux d'avoir pu s'exercer sans la tutelle de leurs mentors et appréciant la débrouillardise et le sens du leadership de Dick. Retour à la Batcave.

Et là, à nouveau, Lemire nous cueille avec une scène terrible : Batman s'est servi depuis le début de Robin pour connaître les protégés de ses acolytes. Le gamin dresse un rapport implacable sur leurs forces et faiblesses. Alfred enrage et nous avec lui : Batman est un enfoiré paranoïaque. Non seulement, il ne passe rien à Dick mais sous couvert de lui faire un cadeau, il l'a manipulé. Le gosse n'a même pas conscience d'avoir été piégé, trop heureux d'avoir rencontré ses idoles et d'autres enfants de son âge. C'est atroce mais tellement bien écrit qu'on en a le coeur brisé. Avant de retrouver Killer Croc, enquêtant sur Dick et ses parents : l'épisode se conclut sur cette note, intrigante à souhait.

Dustin Nguyen illustre tout ceci avec ses magnifiques aquarelles. S'il est parfois (très) léger sur les décors, il sait situer une scène avec de larges cases voire une page entière, en en mettant plein la vue sans qu'on ait l'impression que ce soit un effort. Ensuite, il peut déployer la scène en se concentrant sur les personnages et on oublie alors (presque) qu'ils parlent dans des vignettes dont les arrière-plans sont vierges.

Car Nguyen est un maître en la matière quand il s'agit de dessiner des enfants et cet épisode lui donne l'occasion de le prouver. Il réussit parfaitement à rendre crédible l'âge des protagonistes, en accord avec leurs attitudes, leurs comportements. Parce qu'il représente sans défaut le langage corporel, on lit immédiatement, avant même le texte, qui est qui, ce qui le résume. L'expressivité des personnages est traduite simplement, de manière épurée, mais irréprochable, avec des moues, des mouvements, et le découpage est toujours dosé, avec des valeurs de plans impeccables.

Lors du passage où les futurs Teen Titans s'éclatent (en éclatant quelques vilains), Nguyen opte pour des doubles pages dont les compositions sont lisibles et toniques. Il synthétise la narration en une image sur deux pages pour un rendu spectaculaire et très esthétique, toujours grâce à sa maîtrise de la couleur directe.

Par contraste, lorsque Robin fait son rapport, Nguyen établit un gaufrier de quatre cases avec le personnage en gros plan, de 3/4 face, modulant légèrement l'expression de son visage durant l'exposé. C'est très fin et très sommaire, mais l'impact est maximal. Les dernières pages avec Killer Croc et le Calculateur sont dans un registre graphique plus sombre et inquiétant, bouclant la boucle avec le prologue brutal.

Il n'y a vraiment rien à redire, c'est parfait. Les deux auteurs sont sur la même longueur d'ondes et savent se mettre en valeur en jouant sur les forces de l'autre. L'histoire en sort grandie, plus intense, plus belle, plus cruelle et prenante. Jeff Lemire et Dustin Nguyen donnent une leçon mais sans professoralisme. Chapeau !

mercredi 10 novembre 2021

ROBIN & BATMAN #1, de Jeff Lemire et Dustin Nguyen


Jeff Lemire n'arrête jamais : comme si animer son univers Black Hammer (chez Dark Horse Comics) ne lui suffisait pas, et en plus de ses creator-owned chez Image Comics, il a trouvé le temps pour revenir chez DC Comics et proposer cette mii-série de prestige en trois numéros, Robin & Batman, mise en images par un de des fidèles partenaires, Dustin Nguyen. Le Black Label compte une nouvelle merveille dans son catalogue.


Le jeune Dick Grayson, récemment adopté par Bruce Wayne, est envoyé en mission nocturne dans les bas-fonds de Gotham. Il surprend et affronte des voleurs de quartiers de viande. Mais quand Batman lui ordonne de s'éclipser, le gamin désobéit et neutralise ses derniers adversaires.


De retour à la Bat-cave, Dick apprend qu'il ne sortira plus en mission jusqu'à nouvel ordre. Au matin, il est en classe, mais dessine sur un cahier son futur costume de Robin, en espérant que Batman l'autorisera à patrouiller de nouveau avec lui. Alfred Pennyworth douche ses espoirs.


La nuit venue, Batman, qui a obtenu du commissaire Gordon la libération des voleurs, les suit jusque dans les égoûts. Déguisé en Robin, Dick suit son mentor à son insu et s'étonne que les brigands aient été relâchés.


C'est alors qu'il est surpris par Killer Croc avec qui il engage le combat. Batman arrive à sa rescousse mais prend un mauvais coup. Robin écarte Killer Croc. Les deux partenaires rentrent à la Bat-cave où Batman dispute son élève pour son indiscipline et son costume trop coloré.


Dick pensait qu'il s'agissait d'un test et découvre que Batman lui a fait confectionner un habit sur mesure. Mais le garçon s'insurge car Batman, pour le designer, a lu son journal intime. Cependant, Killer Croc regagne le cirque où il était exhibé enfant... Et où se produisaient les Flyin' Grayson.

La productivité de Jeff Lemire a de quoi laisser pantois, mais il a toujours beaucoup écrit, menant de front, sans aucune difficulté, sans aucun retard, plusieurs projets, à la fois en creator-owned et en work for hire. Dans son agenda, il a donc trouvé le temps de caser cette mini-série en trois actes, Robin & Batman, au sein du Black Label de DC Comics.

Robin & Batman : l'ordre des noms est déterminant car il s'agit bien ici d'un récit du point de vue de Robin, le premier d'entre eux, Dick Grayson. Un récit d'apprentissage, comme le commenté l'intéressé en voix-off, dès la première page. C'est aussi dire à quel point Lemire a conçu cette histoire à sa manière, à la fois pur divertissement et réflexion sur le divertissement, la forme du récit, le genre dans lequel il s'inscrit.

C'est ce qui fait tout l'attrait des histoires écrites par Lemire : elle sont entraînantes mais ne se contentent pas de l'être, il y a une part méta-textuelle dans son travail, avec la volonté d'avoir un angle d'attaque différent, original. Raconter ainsi le début du Dynamic Duo entre Batman et son Boy Wonder par la voix de Robin, c'est une sorte de manifeste narratif.

Après une première scène d'action, qui annonce la couleur sur la relation conflictuelle entre Batman et Robin, on a droit à un dialogue entre Bruice Wayne, Dick Grayson et Alfred Pennyworth dans la Bat-cave riche en enseignements. Furieux d'être privé de futures patrouilles, et donc de la possibilité de parfaire sa formation, Dick part s'enfermer dans sa chambre du manoir Wayne. Il sort de sous son lit un patron de couture en achève la confection de son costume, coloré à souhait (vert, jaune, rouge) pour contrarier Batman (qui souhaiterait l'habiller de façon plus sombre, comme lui, pour se fondre dans la nuit). Pendant ce temps, dans la cave, Alfred confronte mâitre Bruce à ses méthodes, l'invitant à être plus clément avec le garçon. Mais Wayne pense que la clémence, l'indulgence mettraient Dick en danger pour ce qu'il veut en faire (un soldat). Alfred rétorque qu'en faire un soldat n'est peut-être pas si judicieux, que Dick s'exprimera mieux autrement. Wayne n'en démord pas : ce qu'il veut, c'est ne pas avoir la mort du gamin sur la conscience.

Dick Grayson, aussi bien en tant que Robin qu'en tant que Nightwing (auquel Lemire adresse un clin d'oeil malicieux quand le gamin se cherche un pseudonyme, hésitant entre Nighthawk et Nightwing), est pour beaucoup de fans (et l'actuelle série écrite par Tom Taylor et dessinée par Bruno Redondo conforte cela) l'incarnation du héros positif, qui s'est émancipé de son mentor, c'est un acrobate avec cette dimension aérienne et gracieuse.

Mais Lemire, en replongeant à la source, rappelle que Dick Grayson a été un enfant, adopté par Bruce Wayne dans des circonstances tragiques (la mort de ses parents lors d'un numéro de trapèze). Et Wayne l'a entraîné durement, sans rien lui passer. De fait, le lecteur est amené par le scénarsite à interroger l'éducation spéciale qu'a prodiguée Wayne à Dick. En situant le récit à hauteur d'enfant, on se rend mieux compte de la sévérité de Wayne et des sentiments du garçon vis-à-vis de cet homme. On réfléchit aussi au contrat passé entre l'enfant et son père d'adoption (l'entrâiner pour venger ses parents, avant d'être son sidekick). La légèreté de Dick cache une colère sourde, une frustration palpable, très bien traduites, aussi bien dans les dialogues que dans les situations (le fait de donner des couleurs vives à son costume pour contrarier Batman, mais aussi pour rendre hommage à ses parents circassiens).

Le scénario se double d'une enquête sur des voleurs de viande, qui le font non pas pour l'appât du gain mais pour nourrir des déshérités (apparemment). L'affaire implique Killer Croc, dans un rôle d'ogre de conte, un monstre suffisamment inquiétant par rapport à l'enfant qu'est Robin. Lemire joue avec ces codes visuels et narratifs là encore pour appuyer les contrastes dramatiques. Il glisse même à la fin un indice sur un lien qui uniraient Robin à Killer Croc, ce dernier ayant été exhibé enfant dans le même cirque que celui où se produisaient les Flyin' Graysons. C'est accrocheur.

Lemire est aussi connu pour savoir bien s'entourer. Sa notoriété lui permet d'attirer de grands talents, mais souvent il préfère travailler avec des partenaires familiers ou des talents moins connus. Dustin Nguyen a souvent oeuvré à ses côtés, surtout ces dernières années avec les deux séries complémentaires que furent Descender et Ascender (publiées par Image Comics en vo et Urban Comics en vf).

Parce que Nguyen sait et aime dessiner les enfants (déjà au coeur de Descender/Ascender, mais aussi de Lil' Gotham), c'était l'homme de la situation. Ceux qui se sont arrêtés de lire les comics de Nguyen à la fin de son séjour chez DC (avec Detective Comics puis Streets of Gotham, écrits par Paul Dini) risquent d'être surpris par son évolution car désormais l'artiste assure dessin et colorisation - pour être exact, il ne dessine plus au sens strict mais peint à l'aquarelle.

Rompu à cette technique délicate, il la maîtrise à la perfection. Cela donne une facture unique à ses planches qui ont un côté à la fois ethéré et esthétiquement superbe. Certains n'aimeront pas ce trait léger, ces cases parfois dépourvues de décors, trouveront cela trop minimaliste, voire paresseux. Mais pour qui se laissera séduire, la beauté des images, l'intelligence des compositions, l'énergie du découpage (qui fait passer les 45 pages de l'épisode comme une lettre à la poste), et la fraîcheur générale qui en émane (malgré la noirceur de l'ambiance), alors ce sera un ravissement.

On ne peut guère nier à Nguyen un vrai talent pour produire des images stupéfiantes, iconiques, et une recherche sur la couleur d'une subtilité bluffante. Qu'il arrive à cela avec de l'aquarelle, sans jamais être en retard, est tout de même sidérant. Et c'est une alternative vraiment parfaite à la numérisation générale du dessin actuellement (certes, la tablette graphique fait souvent - pas toujours ! - gagner du temps aux artistes, mais aseptise aussi beaucoup le rendu quand le style n'est pas assez affirmé).

C'est donc encore une fois un coup gagnant pour Lemire et quel plaisir de relire du Batman et surtout du Robin illustré par Nguyen.

vendredi 20 mai 2011

Critique 232 : BATMAN : STREETS OF GOTHAM 1 - HUSH MONEY, de Paul Dini et Dustin N'Guyen

Batman : Streets Of Gotham 1 - Hush Money rassemble les épisodes 852 de Detective Comics, 685 de Batman et 1 à 4 de Batman : Streets Of Gotham, écrits par Paul Dini et dessinés par Dustin N'Guyen, publiés par DC Comics en Mars 2009 (Detective Comics et Batman) et de Août à Novembre 2009 (Batman : Streets Of Gotham).
*
Le Dr Thomas Elliot tente de se suicider après avoir été corrigé et ruiné par Catwoman, mais il est sauvé par des marins et décide d'en profiter pour se venger. Ayant pris les traits de Bruce Wayne dont il a découvert la double identité, il sait que Batman n'est plus apparu en public depuis de longs mois et en déduit qu'il est mort, une occasion idéale pour prendre la place du playboy milliardaire de Gotham en détournant sa fortune.
Mais Elliott se montre trop gourmand et il est repéré puis enlevé par Catwoman qui le remet à Nightwing et Robin. Il est enfermé dans une cellule du manoir Wayne.
Dick Grayson endosse le costume et le nom de Batman et Damian Wayne continue de le seconder comme Robin alors que Firefly, un ancien agent du criminel Black Mask, met littéralement Gotham à feu et à sang. Profitant de la situation, Elliot s'échappe et usurpe publiquement l'identité de Wayne. Grayson et Damian, avec quelques amis, sont obligés de composer et autorise Elliot à jouer son rôle tout en l'empêchant d'aller trop loin.
Cependant, Black Mask, après l'arrestation de Firefly, confie une partie de son empire à Zsaz. De quoi occuper Batman et Robin...
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Pour apprécier cet album et les épisodes qu'il rassemble, il convient de faire le point sur la situation de Batman : Grant Morrison, le scénariste de la série consacrée au Dark Knight, a règlé son compte au justicier en deux temps. D'abord, il a fait subir au héros une longue descente aux enfers dans la saga du Gant Noir, avant, dans le crossover Final Crisis, de le faire succomber face à Darkseid. En vérité, Bruce Wayne, que tous ses amis croient vraiment mort, a été transporté dans la préhistoire et son retour attendu fait l'objet d'une saga intitulée Return of Bruce Wayne.
En attendant, ces épisodes écrits par Paul Dini, responsable de l'autre titre, l'historique Detective Comics (tout comme Action Comics est le titre original de Superman), reviennent sur la période entre la disparition de Wayne et son retour. Grant Morrison a établi (comme Ed Brubaker avec Captain America) que Dick Grayson, le disciple du héros, a décidé d'assumer l'héritage de Batman en se glissant dans son costume. Il est secondé par Damian, le fils de Wayne et Talia Al-Ghul. Désormais, Batman est l'élément "sage" du tandem tandis que Robin est un gamin violent.
Paul Dini, dans les deux premiers épisodes de ce recueil, s'emploie d'abord à conclure le dossier de Hush (Silence en vf), cet ennemi de Batman, créé par Jeph Loeb et Jim Lee dans la saga éponyme. En cavale, il est repris par Catwoman et Grayson, encore en action sous l'alias de Nightwing.
Puis, c'est le début de la série Batman : Streets of Gotham, lancée après Final Crisis, mi-2009. Grayson est devenu Batman entretemps, Hush est détenu dans une cellule du manoir Wayne, et Black Mask commande aux criminels de la ville.
Dini pilote la série selon un principe ingénieux puisque chaque épisode multiplie les narrateurs en voix-off, donnant à la fois le point de vue des "gentils" (comme le commissaire Gordon) et des "méchants" (Firefly).
Fidèle à la méthode déjà à l'oeuvre sur Detective Comics, dans un recueil comme Private Casebook, Dini écrit des récits brefs mais à l'action tendue, mais plus spectaculaire, en deux épisodes. Le personnage de Elliot/Hush sert de fil rouge aux six épisodes de l'album, de sa tentative de suicide à son sauvetage puis durant sa cavale jusqu'à sa capture, son incarcération et son évasion avant d'être "mis sous tutelle" par Grayson, Damian et leurs amis (les Outsiders, Zatanna, quelques membres de la JLA).
L'ensemble est très plaisant à lire, le rythme est soutenu, très fluide, la diversité des narrateurs conférant une ampleur à la série en suggérant la profondeur de la criminalité de Gotham. De la belle ouvrage, plus accessible que ce qu'écrit Morrison, où l'abondance de références au passé de Batman et les délires sur sa psyché tortueuse peuvent égarer les non-initiés.
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Graphiquement, c'est également brillantissime : Dustin N'Guyen forme vraiment un duo parfait avec Paul Dini, et son style à la fois "cartoony" et aux ambiances soignées conjugue à la fois originalité et qualité.
La force de l'artiste, dont le trait s'est à la fois affiné et diversifié, affranchi de tout réalisme tout en proposant des planches saisissantes (voir Gotham en feu) ou des vignettes savamment suggestives (le jeu sur les ombres, comme lorsqu'il révèle que Hush est surveillé par le Creeper alors que ce dernier est en civil), est de prolonger visuellement toutes les malices narratives sans que jamais le tempo ne s'en ressente.
A bien des égards, c'est le dessinateur le plus singulier et le plus efficace de DC aujourd'hui, avec, qui plus est, une productivité assez ahurissante (il signe les couvertures de la série et de bien d'autres !).
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Même si la série est désormais terminée Outre-Atlantique, voilà une production magistrale dont ce premier album donne très envie de découvrir la suite.

dimanche 14 février 2010

Critique 129 : BATMAN : PRIVATE CASEBOOK, de Paul Dini (et Peter Milligan) et Dustin Nguyen



Le run de Paul Dini sur la série Detective Comics mérite vraiment d'être découvert car il représente exactement ce que de bons épisodes de Batman devraient être, accessibles pour les néophytes et jubilatoires pour les fans. Cinq des histoires rassemblées dans ce Batman: Private Casebook ont été publiées à l'origine comme des récits complets unitaires (à l'exception de l'intrigue en deux parties dont Zatanna est la guest-star), mais les six forment un ensemble parfait pour qui ne veut pas lire d'autres titres de la gamme.
Ce recueil contient les numéros 840 à 845 du titre mensuel Detective Comics et en bonus une courte histoire (5 pages) issue de DC Infinite Halloween Special 1.
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Ces épisodes sont illustrés par Dustin Nguyen dans un style qui, au départ, peut dérouter par son aspect plutôt sombre et anguleux. Mais passé ce moment d'acclimatation, c'est un dessin d'une rare efficacité et d'une réelle beauté qui s'impose, dont émane une certaine poésie inhabituelle par rapport auux standards graphiques des comics mainstream.
Le découpage est en outre d'une grande richesse, avec des cases qui se chevauchent et des masses noires qui enveloppent toute la page et semblent immerger l'action dans une éternelle nuit liquide comme de l'encre. L'encrage, sublime, de Derek Fridolfs, et les couleurs, magnifiques, de John Kalisz, sont également pour beaucoup dans l'impact créé par ces pages atypiques et envoûtantes. Le charme est si puissant, esthétiquement, qu'il suffit à justifier la nouvelle d'Halloween dont l'intérêt est pourtant dispensable.
*
L'autre point faible de l'album est le chapitre écrit par Peter Milligan où, étrangement, Bruce Wayne est dépeint comme un crétin, incapable de maîtriser une armure que lui a légué son ancienne fiancée (Talia Al Ghul), alors même que Batman est l'archétype du super-héros maître de lui-même, dôté d'un exceptionnel sens de l'anticipation, et habitué depuis le début de sa carrière à dompter ses démons intérieurs.
*
Restent donc les 5 histoires écrites par Paul Dini :

- la première est une conclusion au retour de Ra's al Ghul et constitue un exercice délicat dont le scénariste s'acquitte avec habileté. En effet, les responsables éditoriaux de DC devaient boucler une histoire bancale tricotée par les scénaristes des différentes séries Batman pour ressuciter ce vieil ennemi du héros. Le résultat n'est pas renversant mais a le mérite de ne pas traîner et la chute ne manque pas de malice.

Libéré de ce poids mort, Paul Dini peut alors développer son univers et il ramène alors des ennemis classiques mais sans en faire des criminels sanguinaires : au contraire, il règne un climat de folie douce, subtilement décalé, mélangeant la psychologie et l'action selon un savant dosage. C'est ainsi que le Châpelier Fou réapparaît dans une version inédite de ses lubies concernant l'oeuvre de Lewis Caroll : le titre de l'épisode est d'ailleurs éloquent (The wonderful gang).

- Puis c'est au tour d'une nouvelle incarnation de Scarface et, donc, d'une nouvelle marionnettiste, Peyton Riley, d'entrer en scène pour une histoire de vengeance et de magie - puisque Zatanna assiste Batman dans cette intrigue.

- Enfin, le Riddler interfère dans une enquête de l'homme chauve-souris (avec une brêve apparition de Catwoman - "Meow") : l'ex-vilain utilise les médias pour résoudre une série de crimes sordides sans se douter que le meurtrier lui tend un piège. Des visages familiers, comme Oracle/Barbara Gordon, le commissaire Jim Gordon, Oswald Chesterfield Cobblepot (le Pingouin), Chimp participent aussi fugacement à l'aventure.
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Subtilement, Paul Dini réussit à singulariser chacun de ces acteurs en les écrivant avec humour mais sans ironie : l'auteur respecte cet univers, son atmosphère, mais avec la distance adéquate pour le rendre savoureux.
Son choix de rédiger des histoires courtes, délibérement à contre-courant de la tendance actuelle, permet de donner beaucoup de rythme à l'ensemble, sans égarer le lecteur avec des références au reste du Batverse, ce qui est extrèmement agréable.
Des séquences sont jubilatoires comme le flirt entre Zatanna et Bruce Wayne (qui n'occulte pas les évènements d'Identity Crisis, où la magicienne a lavé le cerveau de Batman), ou la jalousie de Catwoman envers Zatanna (et plus généralement toutes les conquêtes de Batman), ou encore la manière dont le héros résoud l'affaire impliquant le Riddler avec un forum sur Internet appelé "les héritiers de Dupin" (une référence à la première histoire policière écrite par Edgar Allan Poe). Avec une aisance étonnante, Dini peut même faire intervenir le detective Chimp (du groupe Shadowpact) sans que cela soit grotesque.
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Si ce recueil n'est pas parfait, à cause de circonstances extérieures à la contribution de Dini sur le titre, il propose du matériel de grande qualité, visuellement surprenant et narrativement différent de ce que fournit ce genre de production. L'essayer, c'est l'adopter !