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mardi 3 mars 2015

Critique 581 : THEODORE POUSSIN, TOMES 4 ; 5 & 6 - SECRETS ; LE TRESOR DU RAJAH BLANC & UN PASSAGER PORTE DISPARU, de Frank Le Gall


THEODORE POUSSIN : SECRETS est le 4ème tome de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publié en 1990 par Dupuis.
Cette histoire est le premier volet d'un diptyque qui s'achève au tome 5 (Le Trésor du Rajah Blanc).
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THEODORE POUSSIN : LE TRESOR DU RAJAH BLANC est le 5ème tome de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publié en 1991 par Dupuis.
Cette histoire termine celle du diptyque entamé avec le tome 4 (Secrets).
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Parti de sa ville natale de Dunkerque en 1928 pour retrouver la trace de son oncle, un fameux aventurier présumé mort, le capitaine Steene, Théodore Poussin traverse les mers dangereuses d'Indochine. 
Il a cherché dans le Nord de Bornéo Marie Vérité, la fille du rajah blanc, Sir Laurence Brooke, mais ses investigations n'ont rien donné. Néanmoins il compte être quand même payé pour rentrer en France. Ses espoirs semblent ruinés quand le rajah blanc est arrêté et incarcéré par les hollandais qui veulent mettre la main sur le mythique trésor de Sir Brooke.
Poussin accepte de rendre service à un ami, Martin, en prenant à son bord un couple. Dans la nuit suivant leur départ, après avoir déjoué la surveillance des hollandais, le navire du héros est attaqué par les autorités qui l'ont pris en chasse.
En compagnie de M. Novembre, son étrange protecteur, Poussin et le couple réussissent à leur échapper à bord d'une chaloupe. Ils dérivent, sans vivres ni eau jusqu'à ce qu'ils soient sauvés par le capitaine Georges Town, un pirate anglais qui convoite aussi le trésor du rajah blanc.
Après s'être débarrassés du couple et avoir affronté la mutinerie de son équipage, Town et Poussin échouent sur près des côtes de Macassar. Ils scellent une alliance avec des pillards indigènes pour se partager le pactole. La mission s'annonce à haut risque...

Après trois premiers tomes où Frank Le Gall a défini plutôt laborieusement sa série aussi bien narrativement (en étant aidé par Yann) que graphiquement, ces deux épisodes marquent une nette progression en développant une intrigue palpitante, pleine de personnages hauts en couleurs et de rebondissements. On assiste vraiment à l'établissement du titre qui a trouvé son identité dans ses histoires et son esthétique.

S'il fallait un symbole de cette maturité atteinte, on la situerait avec la première page du tome 5 où M. Novembre, ce charismatique second rôle récurrent du premier cycle des aventures de Théodore Poussin, résume tout le parcours du héros en animant des découpages en ombres chinoises dans quelque taverne fréquentée par des marins. Cette scène est superbement mise en scène, c'est une vraie trouvaille qui rend attractive l'exercice toujours un peu pénible consistant à rappeler les faits déjà produits. Le Gall règle ça rapidement, avec ingéniosité, et avec une adresse visuelle remarquable.

Ce récit en deux parties propose son lot de moments forts : le tome 4 se déroule quasi-entièrement sur l'eau, d'abord à bord du bateau de Poussin, puis dans la chaloupe, enfin sur le "Mouse-traps, Moon & Memory" du capitaine Georges Town. Ce dernier sert de cadre à la fois au curieux échange entre Théodore et son hôte, redoutable pirate qui veut faire rédiger sa biographie afin que le roi d'Angleterre le réhabilite - un projet absurde - puis à la mutinerie de l'équipage, entraînée par M. Novembre - 16 pages intenses qui se terminent par une tempête.

Puis le tome 5 voit l'intrigue se déployer d'une manière encore plus ample, c'est d'ailleurs l'album le plus volumineux de toute la série avec ses 54 planches mais quel sens de l'aventure y déploie Le Gall ! De la rencontre avec les pillards jusqu'à l'arrivée à la forteresse où est détenu le rajah blanc en passant par la traversée de la jungle puis l'assaut de la prison, tout est admirablement construit, maîtrisé, avec des séquences haletantes, aux ambiances soignées, des surprises... On pardonnera au scénariste d'avoir été moins inspiré au moment du dénouement, avec le procès, expédié dans des circonstances trop théâtrales, de Théodore Poussin.

Les dessins sont eux aussi d'un niveau exceptionnel, qu'il s'agisse de la fuite en pleine nuit de la "Marie Vérité", de la tempête qui malmène le "M, M & M", du périple en pleine jungle avec les pillards, de l'attaque de la forteresse. Autant de décors que Le Gall a particulièrement soignés : son trait s'est affirmé, son art des contrastes, ses passages nocturnes sont magnifiques.

Le découpage de plusieurs scènes révèle aussi un artiste désormais en pleine possession de ses moyens, qui se fait visiblement plaisir en représentant des images dignes des meilleurs récits d'aventures.

Les personnages ne manquent pas non plus de caractère et de variété, Le Gall réussissant à incarner des seconds rôles immédiatement mémorables, en particulier M. Novembre et Georges Town, dont le charisme est aussi grandement déterminé par rapport au physique de Poussin, avec sa bouille et ses lunettes rondes, son allure trapue et son look vestimentaire subtilement décalé (il ne départit d'une certaine classe même au fond de la jungle ou après un naufrage).

Un pur régal, qui se prolonge dans le 6ème tome où on assiste à la fin du premier cycle de la série, avec encore quelques coups inattendus mais dans un registre différent.
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THEODORE POUSSIN : UN PASSAGER PORTE DISPARU est le 6ème tome de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publié en 1992 par Dupuis.
Cette histoire conclut le premier cycle de la série.
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Après avoir sillonné les mers d'Asie, Théodore Poussin est sur la route du retour chez lui, à Dunkerque.
Mais avant de retrouver les siens, il fait une escale à Colombo où se trouve l'énigmatique M. Novembre : entre les deux hommes, aux relations ambiguës, c'est l'heure des explications. Mais chacun a son calendrier.
Théodore pose des questions sur son oncle, Charles Steene, ce marin qu'il était parti chercher en Indochine deux ans auparavant, sans succès, mais sa curiosité gêne tous ses proches. Que lui cachent-ils ?
Novembre resurgit, opportunément, et Poussin va découvrir la vérité sur ses origines, qui remettront tout sa vie en cause...

Avec ce 6ème tome, Frank Le Gall clôt le premier cycle des aventures de son héros. Le ton change radicalement des précédents épisodes avec une atmosphère très intimiste et pesante : si on peut encore parler de voyage, celui-ci est intérieur, Théodore Poussin devinant confusément qu'on lui cache des pans entiers de son passé et voulant découvrir qu'il est réellement.

Même s'il faut souvent se garder de sur-interpréter les intentions d'un auteur en lui prêtant des objectifs qu'on imagine tout seul, de son point de vue de lecteur, il demeure troublant de constater que Le Gall a bouclé le premier cycle de sa série en faisant explorer non plus l'espace (au sens géographique du terme) mais le temps à son héros. Pas n'importe quel temps puisqu'il s'agit de celui de la mémoire, des origines, de la naissance, de la famille. 

Et, partant de ça, le projet devient passionnant quand on sait que Théodore Poussin a été inspiré à Frank Le Gall par un de ses propres aïeux, Théodore-Charles Coq, figurant au dos de chaque album sur une photo d'époque en médaillon. L'auteur et son héros se confondent presque, mais presque seulement car Théodore Poussin est intégré dans le cadre de la fiction, une interprétation romancée.

Ce qui est certain, en tout cas, c'est que le scénario traduit parfaitement le malaise croissant qui s'empare du héros à mesure qu'il cherche à en savoir plus sur qui il est, d'où il vient, ce que lui cache sa famille et pourquoi. Le suspense est excellemment géré et aboutit à une scène très forte, poignante, tout en restant d'une sobriété impeccable.

Graphiquement, cet épisode tranche évidemment avec les précédents puisqu'on n'évolue plus dans des décors exotiques. Cela ne signifie pas que Le Gall a ménagé ses efforts et ses vues de Dunkerque, ses rues, mais aussi sa plage, ses maisons en bord de mer, sous un ciel gris et lourd, dégage une ambiance envoûtante.

Les personnages demeurent aussi bien campés, et leur air de famille est dépeint avec beaucoup de subtilité, de ce trait à la fois naïf, simple et précis. Le découpage, tout aussi sage mais bien étudié, donne un relief raffiné à cette introspection délicate.

Théodore Poussin trouve ici sa confirmation : celle d'une série qui sait marier le romanesque dans ce qu'il a de plus dépaysant et d'intimiste.   

mardi 24 février 2015

Critique 578 : THEODORE POUSSIN, TOMES 11 & 12 - NOVEMBRE TOUTE L'ANNEE & LES JALOUSIES


THEODORE POUSSIN : NOVEMBRE TOUTE L'ANNEE est le 11ème tome de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publié en 2000 par Dupuis.
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En Novembre 1932, Théodore Poussin obtient une place de commissaire à bord du "Cap Padaran", un cargo mixte commandé par le capitaine Grandieu, à bord duquel va embarquer une troupe de théâtre depuis Dunkerque. Avant le départ du navire, l'inspecteur vient interroger les responsables car il est aux trousses d'un meurtrier en série surnommé "le requin" (à cause de son goût pour le sang).
Une fois en mer, Théodore remarque parmi les membres de la troupe le nom d'une vieille connaissance, Barthélémy Novembre, qui fut celui que son père biologique, le capitaine Charles Steene, chargea de veiller sur lui tout en l'empêchant de le retrouver. Novembre est un individu louche, comédien à l'origine, et Théodore le soupçonne d'être le tueur recherché par la police.
La disparition durant le voyage du régisseur et les relations exécrables entre les comédiens ajoutées aux doutes de Poussin entretiennent un climat tendu. Mais la vérité sera bien plus étonnante que ce que pense notre héros...

Trois ans séparent ce tome, l'avant-dernier de la série, du précédent (qui concluait le diptyque de La terrasse des audiences), et il est aisé de considérer que Frank Le Gall sentait la fin de son projet approcher : en effet, il mettra ensuite cinq ans pour livrer un nouvel album.

Pourtant, à la lecture, le dénouement ne se fait pas sentir et on a même le plaisir de constater que l'auteur est très inspiré par cette 11ème aventure placé sous le signe du polar, dans un registre proche des romans d'Agatha Christie. D'une manière très efficace, il revisite le genre en soi du crime en huis clos avec cette intrigue de serial killer ayant trouvé refuge sur un bateau.

Pour développer une histoire pareille, il faut avant tout un bon casting et Le Gall ne déçoit pas en imaginant une troupe de théâtre dirigée par Henri Ballet, un auteur qui ne recule devant aucune grosse ficelle pour faire frissonner son public, donc tout spécialement intéressé quand il entend parler de ce tueur en liberté. Les membres de son équipe se détestent tous et font tous d'excellents suspects, en particulier Desmoulins (expert des rôles sinistres), Flanquet (désigné comme "monstre"), Jacques (le jeune premier cynique) ou Mme Vallier (la doyenne méprisante), sans oublier M. Novembre (un personnage présent régulièrement dans le premier cycle de la série, ambigu à souhait, qui s'y entend comme personne en trucages et mystifications).

La résolution de l'affaire est assez originale pour satisfaire le lecteur qui aura d'abord voulu percer le mystère du "requin", mais le véritable intérêt du récit réside dans son ambiance bien campée par Le Gall, dont on éprouve toute la tension comme Théodore Poussin, cette fois dans une partition plus active que spectatrice.

Les dessins sont remarquables aussi. La représentation du "Cap Padaran", qu'il soit montré de l'extérieur ou de l'intérieur, est admirable, précise sans être surchargé de détails, avec ce trait clair et élégant qui fait de Le Gall cet artiste si talentueux. On devine facilement la documentation solide sur laquelle il s'est appuyé mais il ne cherche jamais à épater la galerie avec une reconstitution de cargo qui pourrait trop détourner l'attention du lecteur par rapport à son intrigue.

Ses personnages sont une fois encore parfaitement caractérisés, dotés de physiques immédiatement identifiables, permettant à l'histoire de se développer sans qu'on soit perdu par le nombre de protagonistes. La figure de M. Novembre domine ce casting fourni avec son charisme équivoque contrastant avec la bouille ronde de Théodore Poussin : peut-être n'est-ce qu'une idée que je me fais mais je ne peux m'empêcher de voir Louis Jouvet comme le modèle de ce fascinant individu.

Le découpage simple mais dense (une moyenne de dix plans par page) et la colorisation de Dominique Thomas, superbe, achèvent d'accrocher le lecteur.

Un nouveau chapitre passionnant dans la saga de Frank Le Gall.
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THEODORE POUSSIN : LES JALOUSIES est le 12ème tome de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publié en 2005 par Dupuis.
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En Décembre 1933, Théodore Poussin s'est installé sur une petite île perdue d'un archipel indonésien où il possède une plantation de cocotiers, cultivée pour produire du coprah. Il est assisté dans sa tâche par le contremaître Bouis, qui mène les indigènes employés avec sévérité ; Martin, son vieil ami en charge de l'administration ; et M. Novembre, qui s'occupe du jardin.
Cette petite communauté de messieurs tranquilles va être perturbée par l'arrivée inattendue de Chouchou Bataille (voir les tomes 9 et 10, La terrasse des audiences 1 & 2). Elle est venue proposer à Théodore de faire leur vie ensemble, comme ils l'avaient envisagé autrefois. Cela le surprend tant qu'il demande un délai de réflexion.
Sage décision en vérité car, au détour d'une conversation au cours de laquelle ils évoquent André Clacquin, l'ami d'enfance de Théodore, ce dernier devine que Chouchou lui cache quelque chose à son sujet - et il finit par découvrir, accidentellement, qu'elle est déjà mariée.
La situation prend un tour plus dramatique lorsque le capitaine Crabb, avec lequel Théodore eut maille à partir jadis, débarque sur l'île en même temps que Clacquin : le premier pour se venger en s'accaparant les biens de Poussin, le second pour récupérer son épouse...

Ainsi donc, après cinq années d'attente, les fans de Théodore Poussin purent enfin, en 2005, découvrir son ultime (à ce jour, car il paraîtrait qu'un 13ème tome serait dans les tuyaux) aventure.

Comme c'est fréquent dans ce cas de figure, on peut (sur)interpréter facilement beaucoup d'éléments narratifs en voulant y déceler des signes de la fin de la série, comme si l'auteur voulait à la fois conclure en beauté et opérer une synthèse d'histoires antérieures. Ainsi il est à nouveau question (comme dans le tome 8) d'une maison dans une île, décor autour duquel gravite un groupe de personnages, mais cette fois sans renfort fantastique. 

La présence de plusieurs protagonistes déjà vus dans de précédents épisodes renforce aussi cette impression de dernier acte : on retrouve ainsi Chouchou Bataille (tomes 9 et 10), M. Martin (présent dans le premier cycle), André Clacquin (tome 7), et M. Novembre (revenu dans le tome 11 après avoir eu un rôle récurrent dans les six premiers tomes).

L'histoire se divise nettement en deux parties : d'abord avec l'arrivée de Chouchou et la reprise de sa romance avec Théodore Poussin, puis ensuite avec celles simultanées de Clacquin et du capitaine Crabb, tous deux venus récupérer quelque chose auprès du héros (l'un une revanche, l'autre sa femme). Cette construction donne au récit un aspect un peu déroutant, avec notamment une seconde partie beaucoup plus dramatique (et quelques scènes étonnamment violentes, comme une décapitation), alors que dans un premier temps l'incertitude autour du couple reformé par Chouchou et Théodore semblait indiquer une trame romantique plus classique.

Mais Le Gall est suffisamment habile et doué pour livrer une aventure à la fois intimiste, sentimentale et palpitante, durant 48 pages denses et fluides à la fois. La subtilité avec laquelle il anime ses personnages, le soin avec lequel il pose ses ambiances, assure au lecteur un excellent moment, tout à fait dans la ligne de ses précédents albums.

Graphiquement, c'est une merveille : encore une fois, les décors sont somptueux, Le Gall imaginant une île paradisiaque mais crédible, dont il exploite parfaitement différents sites (la maison, la plage, l'embarcadère, la plantation de cocotiers, la forêt, la montagne), et la colorisation de Dominique Thomas, avec ses à-plats sobres et dosés, ajoute au ravissement.

C'est aussi un plaisir de revoir Chouchou Bataille, un des rares personnages féminins de la série, que Le Gall a doté d'un physique délicieux, très élégant - le genre de fille dont on croit sans difficulté que le héros soit amoureux tout en s'en méfiant comme on se méfie de toutes les filles très mignonnes.
Le casting offre une collection de visages et physionomies variés, tous très crédibles dans leurs rôles, avec ce qu'il faut de contraste par rapport à Théodore Poussin et son éternel air de jeune homme lunaire et volontaire à la fois.

Le découpage suit sagement l'évolution d'une intrigue n'autorisant pas de fantaisies (alors que dans le tome précédent, Le Gall s'était essayé à des pages plus audacieuses, lors de la scène d'ouverture ou d'une séquence onirique). Mais cette simplicité n'a jamais empêché la série d'être efficace et plaisante.

Quel que soit l'avenir de Théodore Poussin, qu'il revienne ou pas dans une prochaine histoire, Les Jalousies constitue de toute façon un épilogue très abouti, pour une série dont le second cycle est vraiment un sans-faute. 

dimanche 22 février 2015

Critique 575 : THEODORE POUSSIN, TOMES 9 & 10 - LA TERRASSE DES AUDIENCES (1 & 2/2), de Frank Le Gall

 
 (Couverture et extrait de THEODORE POUSSIN, TOME 9.
Textes et dessins de Frank Le Gall.)
 
(Couverture et extrait de THEODORE POUSSIN, TOME 10.)

THEODORE POUSSIN : LA TERRASSE DES AUDIENCES (1 & 2/2) est un diptyque formant le 9ème et 10ème tomes de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publiés en 1995 et 1997 par Dupuis.
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Philippe Bataille est le nouveau résident général d'un petit état malais sous protectorat malais. Il a succédé à Bouilhet, dont il vient à suspecter d'avoir été soudoyé par le prince Abdul Navab, quand il reçoit dans une corbeille de fruits cent pièces d'or visiblement destiné à acheter ses bonnes grâces. 
Recevant son ami Augustin Poisson, qui est accompagné par Théodore Poussin, Bataille se confie aux deux hommes qui acceptent de l'aider à enquêter sur les réelles intentions du prince et la loyauté de Bouilhet. Ils reçoivent l'aide de Chouchou, la fille de leur hôte, courtisée par Poisson.
Lorsque le prince invite le résident général et sa suite à une visite à son palais, l'occasion est toute trouvée pour entamer les investigations. Une chasse aux tigres est organisée spécialement, mais bien vite le groupe devine qu'il s'agit d'une manoeuvre pour assassiner le prince.
Qui en veut à leur hôte ? Qui a trahi les intérêts de la France avec ces pots-de-vin ? Les suspects sont nombreux : le secrétaire du résident, Eloi Tiburce ; le conseiller du prince, Ali Hãfiz ; l'architecte du prince, René Chaumette ; son professeur de musique, Carmontelle ; le Dr Weichmann...

Avec ces deux épisodes, Frank Le Gall s'est lancé dans le récit le plus ambitieux de sa série en innovant sa narration mais aussi en débridant son graphisme, à tel point que le fond et la forme évoquent parfois celles des romans graphiques.

Tout d'abord, il anime un casting abondant mais qu'il réussit à présenter rapidement et de façon claire, ce qui ne ralentit pas une intrigue qui ne dévoile sa vérité que dans les dernières pages du tome 10. Pas moins d'une douzaine de rôles est distribuée, et même si Théodore Poussin participe de manière active à la résolution des mystères, il se fond dans cette distribution très équilibrée, où chacun a son grand moment.

Les relations entre les protagonistes sont complexes et garantissent de l'humour, du suspense, de la romance, des rivalités : l'un des personnages n'y survivra pas et sa mort ajoute de l'émotion à ce qui n'aurait été autrement qu'une enquête certes très bien menée mais un peu trop mécanique.

La situation initiale est très bien campée : le décor est vite et bien planté, dans ce petit territoire très riche où un prince affame son peuple pour mener à bien la construction d'un palais ruineux, projet pour lequel il semble vouloir acheter le fonctionnaire français qui protège son état. Cette histoire de corruption présumée densifie l'intrigue et sème le trouble dans l'esprit des héros comme du lecteur. Un troisième plan narratif met en scène le projet d'assassinat contre le prince et introduit un suspense très efficace, dont l'issue est réellement incertaine.

Le Gall se trouve à plusieurs reprises dans la position d'un conteur avec une matière si riche qu'elle l'oblige à trancher dans sa manière de la formuler, et plutôt que de découper des pages classiquement avec des personnages dialoguant pour exposer leurs états d'âme ou faire le point sur les affaires (d'espionnage, de corruption, de crime d'état), il a recours à une astuce épatante : il accompagne un texte qui occupe la majorité de l'espace, et rédigé comme des échanges dans une pièce de théâtre, d'une ou plusieurs (mais pas trop) illustrations. 

Cela lui permet d'économiser considérablement de place, de maintenir le rythme du récit, tout en le ponctuant de manière inattendue et imprévisible. Il a d'ailleurs le bon goût de ne pas abuser de cette ruse et ainsi de lui conserver tout son impact, en variant à chaque fois son usage (ainsi a-t-on droit à un dialogue romantique entre Théodore et Chouchou à la tombée de la nuit sur les hauteurs du palais comme à la "morale" de l'histoire par Théodore en présence de Chouchou, son père, le prince, Chaumette).

La toute dernière page est aussi très habile : un bref échange entre le prince et le résident indique que tout ce qui vient de se jouer marque en somme la fin d'une époque pour eux deux. Dans un futur proche, lorsque les empires coloniaux ne seront plus, les luttes d'influence et d'ingérence politiques ne se dérouleront plus de manière aussi romanesque.

Frank Le Gall est un artiste qui, avec cette série, a considérablement muté : en entrant dans la dernière ligne droite de sa saga (deux ultimes tomes viendront compléter le titre), il n'a plus rien de commun avec ce qu'il était à ses débuts. Son trait s'est affiné, raffiné, et le soin qu'il met alors à composer ses planches donnent aux aventures de Théodore Poussin un superbe cachet.

Une double page vient résumer cette évolution, cette maturité, et c'est celle où l'on découvre le décor principal de cette histoire : le palais du prince. Le bâtiment est représenté dans un plan large d'une beauté époustouflante, visiblement inspiré par une documentation bien choisie. C'est une image comme ça qui donne le "la" à tout un livre, en en soulignant l'exigence visuelle.

Mais ces deux albums sont aussi un régal pour les yeux grâce à un découpage exemplairement fluide, des personnages tous impeccablement caractérisés et crédibles, avec des visages, des expressions, un style vestimentaire qui les rend immédiatement identifiables et participent ainsi à la lisibilité de l'ensemble.

A plusieurs reprises, Le Gall joue, à la faveur de scènes nocturnes, avec les silhouettes des bâtiments et des personnages, et il manie cet exercice délicat avec un talent consommé, sans que rien ne nous échappe, dans des ambiances fascinantes. La colorisation du dessinateur et de Brigitte Findakly souligne l'excellence esthétique du projet.

Il n'est pas exagéré de parler de chef d'oeuvre quand on évoque ces deux tomes qui forment un récit ambitieux mais parfaitement maîtrisé. C'est assurément le sommet de la série.

mercredi 18 février 2015

Critique 574 : THEODORE POUSSIN, TOMES 7 & 8 - LA VALLEE DES ROSES & LA MAISON DANS L'ÎLE, de Frank Le Gall


THEODORE POUSSIN : LA VALLEE DES LARMES est le 7ème tome (et le premier du second cycle) de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publié en 1993 par Dupuis.
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Théodore Poussin naît en 1902 à Dunkerque dans une famille aisée. Son père est un capitaine de la marine marchande et sa mère s'occupe de leur foyer, ils se sont mariés un an auparavant, le 18 Septembre - jour où le tsar Nicolas II de Russie, avec sa femme et leur suite, passèrent dans la ville.
A l'âge de 8 ans, Théodore entre à l'école Saint-Joseph tandis que ses parents vont se faire construire une maison à Rosendaël, la "vallée des roses" : cet emménagement prochain attriste le garçon qui sait qu'il n'y entendra plus les sirènes des bateaux, mais il s'efforce de rassurer sa jeune soeur, Camille.
Toutefois, dans cet établissement tenu par des curés, Théodore va faire une rencontre marquante avec un autre écolier, André Clacquin, qui deviendra son ami, avec lequel il jouera sur la plage aux pirates. Les jours s'écoulent, heureux et tranquilles, entre les visites de la cousine de sa mère (des précieuses mondaines), le passage d'un cirque, la fête foraine (en compagnie du grand-père, Pèpère), le retour du père (après le naufrage de son navire)... Jusqu'à ce que la guerre éclate.

Après un premier cycle de six albums, Frank Le Gall faisait une pause dans sa série pour conter les origines de son héros, Théodore Poussin. J'aurai aimé relire ses aventures par le début mais, malheureusement, tous les premiers épisodes n'étaient pas disponibles le jour où je me rendais à la bibliothèque municipale, et j'ai donc choisi de passer directement au second cycle.

Le Gall a signé avec Théodore Poussin sa série la plus connue et la plus personnelle (à ce jour) puisque son héros lui a été directement inspiré par un de ses ancêtres, dont les souvenirs ont servi de base au scénario de ce 7ème tome, Théodore-Charles Le Coq, qu'on peut voir en quatrième de couverture sur une photo prise en 1910.

Le récit ressemble en effet au développement qu'on aurait pu tirer à partir d'un daguerréotype, un vieux cliché dans un médaillon représentant un aïeul et résumant parfaitement toute une époque, dans lequel on peut deviner ce mélange d'insouciance liée à l'enfance et déjà une atmosphère lourde de menaces pour l'avenir. Au terme de cette rétrospective, on est en effet au début de la première guerre mondiale.

Pourtant, Le Gall ne signe pas une bande dessinée historique académique, lourdement signifiante sur des thèmes comme la fin de l'innocence, la barbarie du conflit qui embrasa la France, ou son impact sur une famille de la bourgeoisie dunkerquoise. Il s'agit davantage, et c'est tant mieux, d'un histoire sensible sur l'enfance d'un héros qui n'en a d'ailleurs ni l'allure ni le comportement : déjà, à huit ans, Théodore Poussin est plus un spectateur mélancolique qu'un acteur spectaculaire, il a ce côté lunaire d'un jeune garçon qui rêve d'ailleurs, regrettant de devoir déménager loin du port d'où il entendait les sirènes de bateaux et imaginait la vie des marins. Cet enfant, qui se vexe quand son père le raille gentiment à propos d'Ulysse (lui aussi fasciné par d'autres sirènes), voue pourtant un grand respect à son géniteur, ne pose pas de problèmes à sa mère, et éprouve une grande affection pour son grand-père. Il fait aussi la connaissance d'un ami cher à l'école, une relation inoubliable comme on en vit tous, et se montre protecteur envers sa petite soeur.

Cet aspect lisse du personnage est traduit visuellement par un dessin au trait simple, rond, d'une grande élégance : à ce stade de la série, Le Gall est un artiste parvenu à maturité, qui réussit à camper avec une économie admirable ses personnages en les rendant immédiatement mémorables, excellant aussi bien avec les enfants qu'avec les adultes et les vieux.

La simplicité de son style n'empêche pas le dessinateur de soigner les expressions et les attitudes et montre une capacité à traduire graphiquement des émotions sobres mais intenses. Les décors font aussi l'objet d'une grande précision, que vient souligner une colorisation à l'aquarelle splendide : on trouve dans cet album des plans et des pages qui sont peut-être les plus belles produites par Le Gall, à l'évidence le signe qu'il réalisait là une histoire qui lui tenait spécialement à coeur.

Théodore Poussin est un titre à (re)découvrir : il aura vécu 12 tomes, et n'a pas pris une ride. Mieux même, à partir de ce second cycle qui s'ouvre avec cet album, il donne à voir un auteur en pleine possession de ses moyens, narratifs et visuels, animant un héros attachant et atypique, qui détourne avec sensibilité les codes du récit d'aventures pour viser l'évocation délicate d'un voyageur contemplatif.   
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THEODORE POUSSIN : LA MAISON DANS L'ÎLE est le 8ème tome de la série écrite et dessinée par Frank Le Gall, publié en 1994 par Dupuis.
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En 1929, à Macassar (détroit d'Indonésie séparant Bornéo à l'ouest de Célèbes à l'est), Théodore Poussin prend la mer à bord de sa péniche en pleine nuit, par un épais brouillard. Un indigène, familier des marins du coin, le met en garde contre les pièges de ce voyage en évoquant une île maudite d'où on ne revient pas, ou, dans le meilleur des cas, fou.
Théodore part quand même, sans avoir été averti à temps qu'un ouragan était sur son trajet. Le temps se gâte en effet le lendemain matin et le jeune homme échoue sur une île, sans savoir ce qu'il es advenu de son navire. Il rencontre alors plusieurs étranges personnages, qui ne se côtoient jamais mais sont tous ennemis : une belle ornithologue du nom d'Isa Tchekhov, un poète, un chasseur...
Mais il y a aussi une belle maison sur les lieux, qui semble toutefois se dérober à chaque fois que Théodore veut s'en approcher. Et si cet endroit était la fameuse île maudite dont lui avait parlé Confucius avant son départ ?

La figure de l'île perdue et favorisant une ambiance magique, pleine de mystères, de promesses mais aussi de dangers, est un grand classique de la littérature d'aventures : il est donc logique que Frank Le Gall, dans le cadre de sa série, ait voulu l'aborder pour en extraire une métaphore sur la quête du voyageur, ses illusions, et les enseignements qu'il peut retirer d'une telle expérience.

Fidèle à ce que Théodore Poussin incarne, c'est-à-dire moins un baroudeur des mers qu'un voyageur passif et pénétré par ce qu'il traverse, le récit propose une intrigue envoûtante, qui souligne bien que la série est davantage construite sur des ambiances que sur des rebondissements. Le Gall ajoute à la difficulté de cet exercice de style en prévenant, pour ainsi dire, et son héros et le lecteur dès le début que le séjour sur l'île est une sorte de trip, mais dont on peut ne pas revenir - ou, si c'est le cas, en étant devenu fou. En éventant ainsi ce qui va se produire immanquablement, l'intérêt est donc moins de croire ou non à ce que va vivre Théodore qu'à l'état dans laquelle il en sortira.

Une fois encore, la personnalité lisse et passive du héros n'est pas un défaut mais bien un atout pour ce genre d'histoires où l'auteur veut tenter de le désorienter autant que le lecteur. L'identification sera d'autant plus efficace. Similairement à Alice aux pays des merveilles, Théodore croise des personnages tour à tour séduisants (Isa Tchekhov), déroutants (le poète), inquiétants (le chasseur), qui sont autant de figures symboliques : le désir, la rêverie, le danger sont autant d'états rencontrés que personnifiés. Même si cela pourra frustrer des lecteurs espérant une aventure plus classique, voire convenue, le résultat reste très efficace.

Le Gall a aussi l'occasion de dessiner un décor auquel tout artiste veut se confronter, dans le cadre d'une série pareille, et il donne à l'île toute la beauté, la puissance d'envoûtement, la luxuriance, requises. La maison, qui donne son titre à l'album, a la majesté et le raffinement qui convient.

Les acteurs de cette étrange pièce bénéficient encore une fois aussi de physiques bien campés, avec des expressions superbement rendues malgré une économie étonnante dans les traits, et un langage corporel subtil. Il faut aussi souligner la qualité des habits, avec une colorisation (réalisée par Le Gall et Dominique Thomas) superbe.

Ce 8ème volet des aventures de Théodore Poussin confirme tout le bien à penser de cette série, et de ce second cycle en particulier.