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samedi 2 février 2019

DOCTOR STRANGE #10 (#400), de Mark Waid et Jesus Saiz, avec Tom Palmer, Butch Guice, Kevin Nowlan et Daniel Acuna


De tous les numéros anniversaire que Marvel a consacré ces derniers mois à des séries, celui-ci est certainement le plus abouti. Car ce n'est pas seulement le dixième épisode de ce nouveau volume de Doctor Strange qu'a écrit Mark Waid, c'est aussi (toutes parutions confondues) le 400ème mettant en scène le sorcier suprême. Pas moins de 45 pages donc, avec un premier chapitre de trente et trois extras, tous dessinés par des pointures.


L'Ancien s'agenouille devant Stephen Strange et lui explique qu'on lui a ôté sa magie et qu'il est le prochain visé. Redevenu mortel, l'Ancien est sur le point de s'éteindre mais Strange le prolonge grâce à un sort.


Ensemble, les jours suivants, le maître et l'élève consultent des ouvrages mystiques pour identifier, localiser et vaincre l'ennemi. Ceci fait, Strange laisse l'Ancien se reposer tandis qu'il se déplace dans une dimension parallèle.


Il y rencontre le comptable de la magie, T. Hotrhan, qui lui rappelle, sans ménagement, que la magie a un prix et qu'en l'ayant beaucoup utilisé, Strange est donc très endetté. Un combat s'engage.


D'abord dépassé par son adversaire, Strange doit recourir à la force physique pour reprendre le dessus, d'autant que Hothran détient Wong, Kanna et Zelma, ses proches. Le comptable précise alors à Strange qu'une entité très puissante a racheté sa dette pour toutes les fois où il a invoqué un sort ou une force.


Le créancier de Strange n'est autre que Dormammu. Le sorcier est cependant en mesure de le combattre. Sauf que la créature a anticipé et que ses démons ont commencé à attaquer la Terre, qui servira de monnaie d'échange si Strange s'obstine...

En 2018, Spider-Man, Daredevil, les Avengers, Captain America ont fêté diversement leurs anniversaires par des numéros aux chiffres impressionnants (de 600 à 800 épisodes publiés). Mais Marvel a semblé bien dépourvu d'idées au moment des célébrations, tout comme l'éditeur n'avait rien produit de spécial pour honorer le centième anniversaire de la naissance de Jack Kirby (quand DC avait multiplié les initiatives). En réalité, à part Spider-Man pour lequel Dan Slott a concocté un #800 de 80 pages (qui était aussi l'avant-dernier épisode de son run), ce fut la déception en ce qui concernait les autres.

Mark Waid a dû le noter quand il a anticipé que son dixième épisode de Doctor Strange coïnciderait avec le 400ème numéro du héros (toutes parutions confondues puisque, comme beaucoup de personnages, celui-ci n'a pas toujours eu un mensuel à son nom). Et le scénariste, avec l'intelligence qui le distingue, a rédigé un menu copieux et plaisant.

L'exemplaire est consistant avec ses 45 pages. Mais il est surtout simplement et habilement construit. Waid n'a pas voulu d'un numéro double suivant l'intrigue en cours mais a découpé le programme en deux parties distinctes : d'abord la suite de l'arc en cours, puis trois nouvelles éclairant le personnage.

On avait quitté Stephen Strange sur un coup de théâtre avec l'Ancien, son mentor, réclamant son aide à genoux. Que pouvait bien redouter le plus puissant magicien qui avait enseigné son art au Docteur ? Une fois encore, Waid fait preuve d'ingéniosité.

Tous les comics évoquant la magie, de près ou de loin, ressassent la même rengaine : la magie a un prix. Oui, mais lequel ? En quels termes celui-ci s'exprime-t-il ? de quelle nature est-il ? Et comment le paie-t-on ? Le scénariste y répond avec un étonnant et malicieux pragmatisme en inventant un comptable de la magie, nommé T. Hothran.

Très puissant, à la tête d'une administration infinie, il tient les comptes et note chaque sort, chaque entité invoqués par les sorciers comme autant de factures à régler. Evidemment, pour Strange, qui est le sorcier suprême de la Terre, et qui passe donc son temps à lancer des sorts au nom d'untel ou à puiser dans telle source d'énergie mystique, l'addition est salée. Lorsqu'on lui présente son ardoise, il refuse pourtant de la payer puisqu'il emploie la magie pour protéger la Terre et non pour son plaisir.

La situation s'envenime jusqu'à ce que Hothram lui explique que quelqu'un a racheté sa dette mais souhaite désormais être remboursé, sinon il réclamera justement la Terre. Et le créancier de Strange est le pire qui soit, plus stratège que puissant (car le sorcier s'est perfectionné durant son périple spatial)...

Waid, en introduisant Dormammu dans son récit, ne recrute pas seulement un des ennemis les plus charismatiques de Strange (que Jason Aaron avait étonnamment négligé durant son run), il s'en sert à un moment particulièrement bien choisi puisque ce #400 sort après The Best Defense : Doctor Strange (de Gerry Duggan et Greg Smallwood) où le sorcier suprême, à la fin des temps, affrontait une dernière fois son ennemi. On a ainsi l'impression d'assister à une avant-première, un épisode d'anticipation, d'autant que Dormammu en fait déjà baver à la Terre ici, pour obliger Strange à le payer.

L'idée est génialement simple : le comptable, le créancier, le piège, le sorcier plus fort que jamais mais pourtant dépassé, l'Ancien sur le carreau. Vraiment, c'est brillant. Et magnifiquement mis en images.

Jesus Saiz réalise des planches une nouvelle fois superbes auxquelles on pardonne leur aspect un peu figé à cause de leur hyper-réalisme. Mais le soin apporté au découpage, la science des compositions, les couleurs fabuleuses donnent un écrin à la mesure du script de Waid. Il faut en profiter puisque l'espagnol va bientôt céder une nouvelle fois sa place à un fill-in artist, Barry Kitson (autant dire que pour la flamboyance, on repassera).

Le cliffhanger est diabolique, avec un aveu accrocheur. Dur de résister.

*

Mark Waid, plutôt que de proposer un "simple" épisode double, a préféré donc poursuivre son arc narratif et ensuite écrire trois segments sans rapport avec l'intrigue en cours. Ces trois brèves s'ouvrent par un poster récapitulant la carrière du Docteur Strange, peint par l'encreur Tom Palmer.


- House Call (Dessiné par Butch Guice) - Le fils d'un ami du Dr. Strange a dérobé une amulette magique pour se venger de camarades de son école qui le harcelaient. L'un d'eux est prisonnier de l'artefact. Strange va le libérer.

Ce premier bonus est assez quelconque et Waid a la sagesse de l'emballer rapidement. Pourtant il souligne le caractère toujours assez cassant de Strange (qui reproche à son ancien disiciple sa négligence et gronde l'enfant pour son manque de prudence).

En revanche, rien à redire au niveau visuel : Butch Guice signe des planches très toniques, où on sent l'influence de Gene Colan, avec un encrage bien souligné et un découpage sage mais dynamique.
  

- The Lever (Dessiné par Kevin Nowlan) - Stephen Strange est accueilli par l'Ancien après l'accident qui lui a coûté l'usage de ses mains. Mais, au lieu de recevoir une guérison miracle, il doit se plier à l'enseignement des arts occultes. Il surprend Karl Mordo complotant contre l'Ancien mais ne peut l'avertir à cause d'un sort.

Ce qui séduit dans ce deuxième bonus, c'est l'humour avec lequel il est écrit : Waid démythifie la fameuse origine de Strange en en faisant un homme capricieux, impatient, gros ronfleur, qui casse autant les pieds à Mordo qu'à l'Ancien. Lorsque la machination du premier est révélée, elle est aussitôt résolue par le maître de façon tranquille, philosophe.

Et puis quel bonheur de savourer des pages par Kevin Nowlan : lui qui a produit des couvertures superbes pour la série nous gratifie de planches magnifiques, où l'expressivité des personnages, le jeu des ombres et lumières, la précision des décors se conjuguent à la perfection.



- Perchance (Dessiné par Daniel Acuna) - Cauchemar, un des pires ennemis du Dr. Strange, est piégé par ce dernier dans son sanctuaire sacré. Parce qu'il s'est endormi, épuisé par une bataille dans les limbes, il a fait à son tour ce mauvis rêve.

Enfin, Waid se penche toujours avec ironie sur le cas d'un autre ennemi emblématique du Docteur : Cauchemar. Créé par Steve Ditko, ce démon est confronté à son propre pouvoir : celui d'être pris dans un mauvais rêve. La chute est délicieusement sadique.

Mais le traitement graphique qu'applique Daniel Acuna transcende l'exercice et l'on se prend à rêver de ce que cet artiste ferait sur la série (ah, si c'était lui qui alternait avec Saiz...). L'espagnol s'amuse avec la forme des cases, et ainsi transforme le propos en véritable épreuve pour le protagoniste. Et en fééerie hallucinée pour le lecteur.

dimanche 22 octobre 2017

UNCANNY AVENGERS (VOLUME II) : COUNTER-EVOLUTIONARY, de Rick Remender et Daniel Acuña


Jetons un coup d'oeil dans le rétroviseur et examinons le très bref Volume II de la série Uncanny Avengers avec son unique arc narratif, en cinq épisodes : Counter-Evolutionary. Rick Remender y faisait ses adieux au titre qu'il avait lancé, juste avant que la saga globale Secret Wars de Jonathan Hickman ne chamboule tout.

Pour contextualiser ce récit, un rappel s'impose : durant la saga globale Avengers & X-men : Axis, écrite par Remender (et dont la sinistre réputation m'a dissuadé de la lire), Scarlet Witch, manipulée télépathiquement par Crâne Rouge, jette un sort d'inversion. Tous (ou presque) les héros deviennent des vilains et (presque) vice-versa. A la fin, la situation est partiellement rétablie mais surtout, entretemps, Wanda Maximoff et frère jumeau Pietro, alias Quicksilver, ont appris que Magneto n'était pas leur père biologique.
Cette histoire, Remender l'avait initialement prévue pour la série Uncanny Avengers mais le staff éditorial s'en mêla et contraint le scénariste à lui donner plus d'envergure. Dessinée par Jim Cheung, Adam Kubert et Terry Dodson (ce qui donne un aperçu du grand n'importe quoi de l'entreprise, les styles de ces trois-là n'ayant rien en commun et certains terminant parfois l'épisode de son collègue), la saga est, avec Age of Ultron (de Brian Michael Bendis, Bryan Hitch, Carlos Pacheco et Brandon Peterson), une des pires produites par Marvel ces dernières années.

Mais revenons à cette deuxième génération des Uncanny Avengers.


Pour connaître la vérité sur leurs origines familiales, les jumeaux Maximoff se rendent sur la Contre-Terre, située derrière notre soleil, et sur laquelle règne le Maître de l'Evolution, un généticien fou et extrêmement puissant (il a eu accès à la technologie des Célestes et aux Gemmes de l'Infini). L'arrivée des deux mutants ne passent pas inaperçue et, avant qu'ils aient obtenu des informations pertinentes, ils sont capturés par un mystérieux individu. Sur Terre, Rogue a assemblé une nouvelle équipe de X-Men et d'Avengers - Vision, Dr Voodoo, Captain America (Sam Wilson), Sabretooth (toujours "inversé" psychologiquement depuis Axis) - et a remonté la piste de Scarlet Witch et Quicksilver jusqu'aux monts Wundagore. Attaqué par une sentinelle, le Dr Voodoo téléporte ses acolytes mais son sort les disperse sur la Contre-Terre.



Vision rencontre Eve, une synthésoïde comme lui, avec laquelle il s'accouple. Rogue est détenue par un scientifique à la solde du Maître de l'Evolution, mais qui réalise des expériences secrètes. Captain America est prisonnier de créatures végétales qui le transforment en hybride. Sabretooth surgit dans la capitale de ce monde et le Maître de l'Evolution le neutralise, fasciné par ses pouvoirs régénérateurs mutants. Dr Voodoo découvre un temple abandonné où les âmes des victimes du Maître de l'Evolution réclament vengeance. 


Scarlet Witch et Quicksilver sont, eux, parmi une bande de résistants humains et hybrides, dirigée par le fils du Maître de l'Evolution qui envoie pour les abattre sa fille, génétiquement améliorée, Luminous. Sabretooth, qui l'accompagne, asservi, se rebelle et aide les dissidents, permettant aux jumeaux Maximoff de gagner la capitale. Ils y libèrent Rogue et retrouvent Captain America.


Pendant ce temps, Vision doit choisir entre suivre Eve et éduquer leur progéniture, loin de la haine des hommes qui, comme sa compagne en est certaine, court à leur propre perte et refuseront leur famille comme ils rejettent les mutants, ou partir aider ses amis contre le Maître de l'Evolution. La bataille bat son plein au coeur de la capitale de la Contre-Terre et les Uncanny Avengers sont en difficulté contre de puissants adversaires comme Luminous et son père.


C'est alors que le Dr Voodoo surgit et libère les âmes des victimes du Maître de l'Evolution contre lui, le forçant à fuir par un portail dimensionnel après avoir prédit à ses ennemis une future guerre et révélé à Scarlet Witch et Quicksilver qu'ils lui doivent leurs pouvoirs grâce à ses expériences lorsqu'il les enleva à leurs parents bohémiens. De retour sur Terre, les héros pansent leurs plaies, Vision réconfortant particulièrement Wanda Maximoff avec laquelle il partage désormais la douleur d'avoir été séparé des siens...

Ce qui frappe dans cette histoire, c'est sa densité, mais avec la conviction que Rick Remender a dû se montrer concis à cause de l'imminence de la saga Secret Wars, au cours de laquelle Marvel suspendit toutes ses séries pour en faire des tie-in à l'intrigue de Jonathan Hickman.

Déjà frustré d'avoir été dépossédé d'Avengers & X-Men : Axis, initialement intitulé Inversion si l'histoire avait été conservée pour la seule série Uncanny Avengers, le scénariste a enchaîné avec ce deuxième Volume du titre sans certainement se douter qu'il ne durerait que cinq petits épisodes. C'est assez flagrant quand on note toutes les pistes narratives qu'il ouvre dans cet arc - et qui n'ont pas été développés depuis par Gerry Duggan, le nouvel auteur de la série - : il est notamment question à la fin d'une menace formulée par le Maître de l'Evolution d'une future et terrible guerre de l'évolution, juste avant qu'il ne s'éclipse avec sa fille, Luminous.

Par ailleurs, avec Axis, la réécriture des origines familiales de Scarlet Witch et Quicksilver suscita de vives réactions chez les fans de ces personnages : en ne faisant plus de Magneto leur père biologique mais le produit d'expériences menées par le Maître de l'Evolution sur deux nouveaux-nés enlevés à des gitans, Remender avait certainement des plans pour creuser cette affaire au moins aussi profondément que les fautes du passé de Thor et Wolverine dans le Volume I de la série (qui aboutirent à la vengeance des jumeaux Apocalypse, la création de la Planète X, le piège de Kang).

Bref, on a le sentiment que Remender en avait gardé beaucoup en réserve et que Secret Wars a fait voler ses plans en éclats. A la même époque, il acheva un premier run sur Captain America et venait de lancer sa suite en donnant le bouclier à Sam Wilson, mais, là, Marvel conserva l'idée et Nick Spencer l'exploita très (trop) politiquement jusque récemment (le mois prochain, Mark Waid et Chris Samnee auront la lourde tâche de redonner du lustre au Captain avec Steve Rogers de nouveau en possession de son bouclier).

Enfin, Remender écrivit, parallèlement à ce Volume II, un récit complet, Rage of Ultron, centré sur la relation entre Hank Pym et son fameux androïde dément, à laquelle se mêlaient deux générations d'Avengers (l'équipe des années 70 et celle des Uncanny Avengers). Tout ce réseau d'histoires, brassant des personnages iconiques, devait certainement converger...

Donc, la lecture de Counter-Evolutionary ressemble souvent à une grande bande-annonce pour cet ensemble d'intrigues abandonnées par Remender (qui a quitté Marvel pour ne plus se consacrer qu'à ses oeuvres en creator-owned, notamment chez Image Comics - Low, Deadly class, Black science, Seven to eternity...). C'est passionnant mais terriblement frustrant, parfois un peu maladroit (l'équipe est vite et trop longtemps séparée) mais prometteur (le Dr Voodoo y opère un retour en force, la situation de Vision inspirera la mini-série de Tom King, l'inversion de Sabretooth est positivement étonnante contre toute attente...). En outre, le méchant de l'histoire est vraiment original, avec des motivations atypiques.

Et puis il y a Daniel Acuña au dessin et l'espagnol donne la pleine mesure de son grand talent, après avoir prouvé avec le Volume I de la série, qu'il méritait la confiance de Marvel. Son traitement éclatant des couleurs, l'expressivité des personnages (à qui il donne une gestuelle propre, une attitude distincte, résumant superbement leur caractérisation), le dynamisme de son découpage, sont autant d'atouts pour la relance du titre. C'est là aussi bien dommage que sa collaboration, complice, avec Remender, ait été interrompue alors qu'elle semblait bien partie pour un nouvel acte d'envergure (à l'heure qu'il est, Acuña, aussi incroyable que ça peut l'être, n'a plus de série régulière !).

Beaucoup de regrets donc, à la mesure du plaisir pris à cette lecture (même si Gerry Duggan ne démérite pas depuis sa reprise de la série).

dimanche 1 octobre 2017

MARVEL LEGACY #1, de Jason Aaron et Esad Ribic

(Variant cover de Valerio Schiti)

Nous y voilà ! Marvel vient de publier ce fameux Marvel Legacy #1, qui, promis par l'editor-in-chief  Tom Brevoort, allait "scinder Internet en deux"... Mais aussi réconcilier les fans de toujours et les nouveaux lecteurs, restaurer le rêve et l'espoir, et, en prime, ramener un "personnage chéri" du public.

L'initiative ne manquera pas de rappeler celle de DC Comics il y a un an à l'occasion du lancement de Rebirth - même format (un one-shot), mêmes ambitions (rebondir après les cinq années d'expérimentations du reboot des "New 52", retour de versions iconiques des personnages emblématiques de l'éditeur) - et la comparaison est inévitable (même si Marvel n'est pas passé par la case reboot et sort d'une longue saga, Secret Empire, au terme de laquelle "la maison des idées" a promis de ne plus en lancer de nouvelle avant au moins 18 mois... Tandis que DC vit au rythme de Metal de Scott Snyder et Greg Capullo). Alors que raconte et que vaut Marvel Legacy #1 ?  


Il y a un million d'années, Odin récupère sur Terre son marteau Mjolnir avec lequel il vient d'affronter un Céleste (un géant galactique surpuissant, membre d'un corps qui a créé les Eternels et les Déviants, et à côté desquels même Galactus ne fait pas le fier) lorsqu'il est rejoint par Phoenix qui a également pris part au combat (et en revendique la victoire). Ils rejoignent un groupe formé par les premiers Iron Fist, Black Panther, Starbrand, Ghost Rider (qui a perdu dans la bataille sa monture, un mammouth) et le sorcier Agamotto. Le Céleste n'est pas encore mort et l'équipe repart l'achever avant, comme le conseille Odin, de l'enterrer sur la Lune.


De nos jours. Robbie Reyes se réveille après avoir rêvé de ce combat en découvrant, sidéré, qu'il est non pas à Los Angeles (où il s'était endormi) mais à Cape Town en Afrique du Sud. Peu après, il est pris à parti par Kevin Connor, l'hôte actuel du Starbrand, qui veut l'empêcher d'atteindre un site voisin. Se transformant en Ghost Rider, Reyes riposte et finit, au terme d'un duel ravageur, par tuer son adversaire.


Au même moment, dans la Zone 51 du Nevada, aux Etats-Unis, Loki téléporte des géants des glaces aux abords d'une base prochainement désaffectée du S.H.I.E.L.D. (qui va être dissout) pour y récupérer une caisse contenant un objet très puissant, avec lequel ils domineront les neuf mondes. 


Mais la mission des voleurs est contrariée par l'intervention de Captain America (Sam Wilson), Thor (Jane Foster) et Iron Heart (Riri Williams). Dans la confusion de la bagarre, un des géants réussit malgré tout à dérober la fameuse caisse mais il ne va pas bien loin avec car un camion le percute. 


Depuis l'espace, Gamora (des Gardiens de la Galaxie) remarque qu'une des Gemmes d'Infinité est activée et interprète cela comme le signe d'un conflit important et imminent. Loki, lui, a compris qu'il n'aurait pas la pierre et se déplace dans la grotte Wonderwerk du Grand Karoo (entre Cape Town et Johannesburg, en Afrique du Sud - à proximité duquel se sont battus Ghost Rider et Starbrand). Des archéologues ont découvert ici des peintures rupestres représentant l'équipe menée par Odin un million d'années auparavant et le Céleste enterré ici, dont Loki précipite le réveil.


Cependant, Le géant des glaces percuté par le camion découvre l'identité du chauffeur : il s'agit de Wolverine, qui tue le voleur aussitôt et s'empare du contenu de la caisse, la Gemme d'Infinité bleue dite de l'esprit (contenant notamment les âmes de feux Rick Jones et Captain Mar-Vell).

Ponctuant le récit, une série de planches montre la situation de différents personnages :  

 (dessins de Chris Samnee)

- Steve Rogers dîne dans un resto routier anonymement alors qu'un journaliste à la télé se demande où il est passé depuis les événements de Secret Empire (où son double nazi avait pris le pouvoir) ;

(dessins de Russel Dauterman)

- Thor Odinson se soûle à Asgard tandis qu'un des vizirs du royaume se suicide après avoir découvert le retour prochain de Mangog ;

(dessin d'Alex Maleev)

- Mary-Jane Watson, directrice intérimaire de Star Industries, découvre que le caisson où reposait, en animation suspendue, Tony Stark/Iron Man depuis le dénouement de Civil War II est vide ;

(dessins d'Ed McGuinness)

- Deadpool, enfermé dans des toilettes, invoque le pardon de Dieu pour avoir tué l'agent du SHIELD Phil Coulson durant Secret Empire alors que trois policiers veulent l'arrêter pour cela et ouvrent le feu pour cela ;

(dessins de Stuart Immonen)

- Iron Fist est avec le Dr. Strange pour tenter de savoir qui a tenté de pénétrer dans le Sanctum Sanctorum du sorcier suprême - il s'agit de Norman Osborn qui s'en éloigne en maugréant ;

(dessins de Pepe Larraz)

- au manoir des Avengers, le majordome Jarvis est troublé en observant la statue de la première équipe des héros dans le parc sans savoir pourquoi, alors qu'une héroïne supplémentaire, Valerie Victor alias Voyager, y a été rajoutée ;

(dessins de Jim Cheung)

- sur le toit du Baxter building, Johnny Storm, la Torche humaine, interroge son ami Ben Grimm, la Chose, sur la nécessité de perpétuer le souvenir de leur ancienne formation, les 4 Fantastiques ;

(dessins de Daniel Acuña)

- sur la planète Bast s'étend désormais l'empire galactique du Wakanda gouverné par Black Panther ;

(dessins de Greg Land)

- dans une station de l'Alpha Flight, un opérateur s'absente et rate l'émission d'un message provenant de la planète Sakaar demandant à Hulk de revenir urgemment ;

(dessins de Mike Deodato)

- au Canada, la jeune Jean Grey des All-New X-Men (aka X-Men Blue) découvre que le squelette d'adamantium fondu puis pétrifié dans lequel est mort Wolverine est cassé en deux et elle comprend que le mutant est revenu à la vie ; 

(dessins de David Marquez)

- et enfin, dans le Multivers, Valeria Richards, en compagnie de son frère Franklin, la narratrice du récit, se demande quelle zone elle va explorer - en vue de préparer le retour de ses parents sur Terre ?

Même si je suis moins clément, et client, avec ce qu'écrit Jason Aaron que beaucoup (mais sans pourtant le comparer à des auteurs que je lis plus volontiers - il ne s'agit pas d'une compétition de scénaristes, simplement d'être plus ou moins sensible à des histoires qu'ils proposent), je n'ai rien contre lui. Je constate cependant qu'il est devenu "l'architecte" en chef actuel de Marvel, son scénariste vedette, peut-être son scribe le plus influent (même s'il faut relativiser cette influence car les editors soufflent volontiers aux oreilles de leurs auteurs ce qu'ils veulent raconter).

Ceci étant dit, on mesure bien la différence entre ce que Marvel établissait en 2011, au moment de la publication de la saga Fear Itself (par Matt Fraction et Stuart Immonen), et aujourd'hui : il y a six ans, l'éditeur avait nommé plusieurs "architectes" - Aaron déjà, Jonathan Hickman, Fraction, Brian Bendis, Ed Brubaker) - pour conduire étroitement leurs séries-phares. Ce collectif trouverait à la fois son aboutissement et sa limite avec la conception de la saga Avengers vs. X-Men en 2013 où les scénaristes avaient développé une intrigue construite par Aaron et Bendis à la manière d'un pool comme celle des séries télé. Le résultat avait donné lieu à un récit bancal, avec de brusques ruptures de ton, une narration maladroite (sans parler de l'alternance pénible de trois dessinateurs).

Pendant ce temps, chez DC Comics, l'importance, dans l'organigramme et dans la continuité des titres, de Geoff Johns n'a cessé de croître (au point qu'il devienne une sorte de super-directeur artistique pour unifier les séries, ce qu'a concrétisé Rebirth). L'exemple a dû inspirer Marvel qui a confié les clés à Aaron : c'est ce que prouve nettement Marvel Legacy #1.

Ce one-shot de plus de 50 pages avait pour mission, selon l'annonce, de tirer le bilan des dernières années et de donner un nouveau souffle au Marvel-verse. Parallèlement, l'éditeur publie d'ailleurs une séries de récits unitaires, Generations, qui met en scène des rencontres entre les incarnations successives de héros emblématiques (Iron Man-Iron Heart, Captain Marvel-Captain Mar-Vell, les deux Wolverine, les deux Hawkeye, les deux Thor, les deux Jean Grey). "Legacy" signifiant "héritage" + Generations : le message est clair, il faut rendre justice au passé tout en gardant la fraîcheur des nouveautés injectées ces derniers temps.

Mais le souci, c'est que Marvel Legacy #1 ne parle pas vraiment d'héritage, quand bien même sa narratrice cite pas moins de 11 fois ce mot. Ou alors il s'agit surtout d'hériter d'ennuis, de cadavres dans les placards. Un Céleste qui se réveille et auquel Loki s'intéresse par ici, Steve Rogers obligé de restaurer sa réputation ruinée par un double nazi de Captain America par là... Rien n'est résolu ici, et la menace réactivée laisse perplexe (les Célestes sont quand même les entités les plus puissantes de tout l'univers Marvel, et celui qui est présent dans ces pages est décrit comme le plus dérangé).

Aaron a rédigé deux histoires en fait : la première, dessiné (superbement) par Esad Ribic, est incroyablement brouillonne, part dans plusieurs directions comme (déjà) une sorte de teaser artificiel où sont inventés des Avengers pré-historiques franchement grotesques. OK pour des créatures extraordinaires comme Odin, les premiers Starbrand, Ghost Rider et Phénix, voire Agamotto, dont les origines sont bien antérieures à un million d'années... Mais comment justifier des proto-Black Panther et Iron Fist à une époque où les hommes étaient encore des primates ? Et quitte à invoquer un Céleste pour réunir ces héros (bien que leur groupe brille surtout par la mauvaise ambiance entre ses membres), on peut légitimement s'étonner qu'aucun Eternel, des homo-sapiens génétiquement améliorés par les Célestes) ne soit dans les parages... Ou même qu'à la place d'Odin, ce ne soit pas son père, Bor, qui se montre... 

Ensuite, on a droit à un combat à mort entre les Ghost Rider et Starbrand actuels, le second voulant à tout prix empêcher le premier d'approcher de la tombe du Céleste... Alors que Robbie Reyes semble ne même pas être au courant de cela - et ne s'attarde d'ailleurs pas dans le coin, une fois qu'il a tué son adversaire ! A part éliminer Kevin Connor, à quoi sert ce passage ?

Le dernier segment est plus cohérent mais pas original pour un sou : on a droit à Loki qui, pour la énième fois, veut mettre la main sur une source de pouvoir sur Terre, mais sans se salir les mains. Evidemment, la mission échoue et, ni une ni deux, le dieu asgardien du mensonge s'en va en Afrique du Sud parachever le réveil du Céleste, dérangé par deux archéologues. Les émissaires de Loki, eux, sont embarqués par le SHIELD grâce à trois Avengers, et ce qu'ils étaient venus dérober est in fine récupéré par le fameux "personnage chéri du public" promis par Brevoort : Wolverine !

Le canadien est donc désormais non seulement de retour parmi les vivants (mais comment ? Mystère !) et en possession d'une Gemme d'Infinité (rien que ça !). En tout cas, ça risque d'être embouteillé question mutants griffus puisque actuellement on a Old Man Logan chez les X-Men Gold, Ultimate Wolverine chez les X-Men Blue, et Laura Kinney-All-New Wolverine dans sa propre série ! 

Lorsqu'on a terminé la lecture de la trame principale de Marvel Legacy, on est perplexe car il n'y a ni bilan ni assurance d'un avenir plus light. La seule nouveauté, ce sont ces fameux Avengers des temps anciens, qui apparaissent durant cinq pages, donc sans personnalité (Odin grogne, Phénix le nargue, Ghost Rider pleure son mammouth, Starbrand essuie des reproches, Agamotto avait tout prévu...), mais dont on nous promet le retour, et dont les actions impacteront le présent (à commencer par le fait qu'ils n'ont pas enterré le Céleste sur la Lune comme le recommandait Odin - bien prévenant pour les humains qu'il a pourtant toujours méprisé...).

Ce n'est donc pas brillant.

Alors on considère les planches intercalées dans cette histoire censées, elle, montrer où en sont des héros actuels... Et là, le procédé est aussi artificiel (toujours cet effet teaser) et frustrant (surtout en ce qui concerne les Fantastic Four, dont beaucoup espéraient davantage le retour que celui de Wolverine). Le sort de Tony Stark (qui n'est plus dans son caisson) est le plus intrigant et on verra ce qu'en fera Bendis (en charge du personnage), tout comme l'empire galactique (?!) du Wakanda. Mais la scène à Asgard avec cet exaspérant Thor Odinson qui se bourre la gueule en déprimant, celle où Deadpool se fait tirer dessus dans des WC, la tentative ratée de Norman Osborn d'entrer dans le sanctuaire du Dr. Strange, etc. Tout ça ne dit rien, c'est juste du placement de personnages, des allusions à de futures intrigues dans des séries, qui plus pauvrement dessiné (Immonen livre une page mochissime, tout comme Deodato, Marquez assure le minimum...). Seule la planche de Samnee avec Steve Rogers est bien composée et belle à voir (la reprise de Captain America par Waid et Samnee est, à ce jour, le titre le plus prometteur qui démarrera en Novembre).

Reste le cas des FF : ce que ne dit pas Marvel Legacy (ni les editors de Marvel), c'est que Ike Permulter, un des pontes de Marvel, refuse de relancer une série avec ces personnages tant que la Fox ne cédera pas leurs droits d'exploitation cinéma. D'où cette situation absurde où la Torche humaine et la Chose sont sur Terre comme des âmes en peine, et Reed Richards, sa femme Sue, leurs enfants Valeria et Franklin en train de jouer hors champ aux explorateurs du Multivers depuis la fin de la saga Secret Wars en 2015... Voilà qui est particulièrement incongrue de ne pas ramener l'équipe au grand complet quand on invoque des notions de générations et d'héritage puisque les 4F furent les premiers super-héros de Marvel en 1963 !  

En vérité, et pour conclure, je ne sais pas à quoi sert ce one-shot : il ne correspond ni à son annonce et ne comble rien de ce qui manque essentiellement à Marvel aujourd'hui (un esprit, une cohérence, une passerelle entre tradition et innovation, un sens évident au retour ou à l'absence de personnages : bref, tout ce qui agrège une collection de séries, fonde un univers). On a plus affaire à une sorte de brochure promotionnelle pour ce qui va arriver qu'un comic-book synthétique et prometteur, rappelant à tous, nouveaux et anciens lecteurs, ce qui distingue Marvel et ses héros et leurs histoires.

jeudi 5 mars 2015

Critique 582 : UNCANNY AVENGERS, VOLUME 4 - AVENGE THE EARTH, de Rick Remender et Daniel Acuña


UNCANNY AVENGERS, VOLUME 4 : AVENGE THE EARTH rassemble les épisodes 18 à 22 de la série, écrits par Rick Remender et dessinés par Daniel Acuña, publiés en 2014 par Marvel Comics.
Ce volume conclut la saga entamée depuis le début de la série, en particulier depuis le 6ème épisode (et l'arc The Apocalypse Twins).
*
 
 
(Extrait de UNCANNY AVENGERS #18.
Textes de Rick Remender, dessins de Daniel Acuña.)

Suite au sort de ravissement lancé par la Sorcière Rouge, tous les mutants peuplent désormais une planète qui leur est réservés. Eimin, la fille élevé par Kang le conquérant, continue d'exercer son influence auprès du conseil X, composé notamment de Magnéto, Cyclope, son fils Cable, Tornade, Psylocke, Jean Grey et Quiksilver.
Mais ces dignitaires craignent pour leur royaume : Havok  est toujours activement recherché car il veut détruire le barrage de tachyons qui permettrait à Kang et des renforts d'accéder à la planète X et changer le cours des choses. Alex Summers n'est pas seul puisqu'il est désormais en couple avec la Guêpe, avec laquelle il a eu une fille, Katie, élevée par le Fauve.
Lorsque Kang débarque, il est accompagné de Thor mais aussi d'un gang d'alliés peu recommandables - Ahab, Stryfe, Dr Fatalis 2099, Deathlock 2055, Venom d'Earth X, la Magistrate Bettsy Braddock et Iron Man 2020 (Arno Stark). Havok rechigne à leur faire confiance mais reconnaît cependant qu'il n'a guère le choix.
L'Histoire pourra-t-elle être corrigée ? Et si oui, à quel prix ?

Au terme de ce nouvel acte, la série menée par Rick Remender arrive donc au total de 22 épisodes, dont 17 consacrés à cette saga opposant les Uncanny Avengers aux jumeaux d'Apocalypse, avec comme arbitre Kang. Ce décompte permet d'apprécier à la fois la principale qualité du projet - son ambition - et son principal défaut - sa complexité.

Effectivement, la série n'est pas simple à suivre avec son casting extrêmement fourni, ses sauts dans le temps et l'espace, les motivations troubles de plusieurs de ses protagonistes, sa violence souvent racoleuse, et ses références parfois ardues à de précédentes productions du scénariste (les jumeaux d'Apocalypse sont des reliquats de son run sur Uncanny X-Force) : quoiqu'on pense du résultat, ce n'est pas évident à lire et à comprendre et on a souvent le sentiment que l'auteur insiste pour nous dire qu'il en sait plus que nous - pire : que c'est à nous de se mettre à son niveau. 
C'est une conception de l'écriture à laquelle j'ai toujours du mal à adhérer, car j'estime qu'un scénariste doit toujours écrire de manière à ce que n'importe quel lecteur, aguerri ou néophyte, ne soit perdu. Il ne s'agit pas de faire le procès de Remender, bien d'autres procèdent aujourd'hui de la même façon mais cela ne signifie pas que ce soit un progrès (sauf à vouloir s'adresser prioritairement à des fans qui connaissent la continuité sur le bout des doigts). 

Néanmoins, comme je l'ai dit plus haut, l'ambition et le savoir-faire de Rick Remender sont indéniables, il sait s'y prendre pour injecter du souffle dans une intrigue, ménager des coups de théâtre, composer des séquences spectaculaires. Sa dextérité à manier les différentes réalités de son récit, à jongler avec l'espace-temps, est consommée. Il est certain que son histoire possède une réelle densité, et même si on peut juger que 17 épisodes pour raconter cela est excessif, non dénué de quelques longueurs, il faut reconnaître qu'on ne s'ennuie jamais.

En vérité, la logique d'Uncanny Avengers selon Remender n'est rien d'autre que celle d'une saga événementielle comme en propose une ou deux fois par an Marvel, mais traitée sur une longueur exceptionnelle. Tous les ingrédients y sont : casting abondant, menaces d'envergure, rebondissements incessants... Et aussi une sorte d'épuisement qui peut gagner le lecteur confronté à tant de héros, de vilains (parfois allant de l'un à l'autre camp), de situations "hénaurmes" (il ne faut pas avoir craindre une grandiloquence certaine), une propension affichée à vouloir tout réécrire (quand bien même ça ne doit pas durer).

Là où Remender est un peu plus pataud, c'est lorsqu'il se pique de susciter de l'émotion à son épopée, comme s'il voulait prouver qu'il est aussi fort pour enchaîner les morceaux de bravoure que pour écrire des moments plus émouvants. Le scénariste a souvent expliqué en interview qu'il voulait montrer que les violences commises par ses héros les impactent profondément.
Ici, il utilise une ficelle bien épaisse en présentant l'enfant qu'ont eu Havok et la Guêpe, prétexte pour hâter le choix du chef des Uncanny Avengers à sacrifier toute une planète (celle de ses semblables mutants) pour venger la terre ("avenge the earth") et rétablir l'équilibre temporel. Cette astuce mélodramatique est si grossière et expédiée qu'elle échoue à susciter toue émotion.
Chassez le naturel, il revient au galop aussi quand Wolverine revient dans la partie et inflige une redoutable série de coups de griffes à son fils ressuscité (Daken, devenu un des nouveaux cavaliers des jumeaux d'Apocalypse), mais qui refuse quand même de le tuer à nouveau parce qu'il a compris que ça ne servait à rien (quelle mansuétude...) ; ou bien quand le même Logan convainc Sunfire de ne pas complètement brûler le Hurleur (alors qu'il est déjà bien embrasé...).

De toute manière, Remender ne fait pas preuve d'une grande finesse pour traiter ses personnages dont les prises de conscience (Thor qui reconnaît s'être conduit comme un arrogant irresponsable, Malicia qui tombe dans les bras de la Sorcière Rouge en s'excusant d'avoir été si agressive avec elle... De grands moments de ridicule) ou les manoeuvres (l'inévitable trahison de Kang) arrivent avec leurs gros sabots pile quand il faut relancer l'intrigue. Tous les héros apparaissent comme de gros nigauds et les méchants comme des vilains traditionnels dont on s'étonne que les héros ne se méfient pas davantage.   

Là où il est plus à son avantage, c'est quand il ose et réussit à casser le fil de son récit, ponctué de bastons homériques et de coups tordus, pour créer le temps de quelques épisodes un monde alternatif plein de promesses, comme cette planète X, ou en évoquant les Guerres Secrètes de Jim Shooter (avec Kang dans un rôle voisin de Fatalis et Exitar le Bourreau Céleste à la place du Beyonder).

Cet arc narratif retrouve pour sa mise en images Daniel Acuña. L'espagnol abat un boulot considérable et impressionnant dès les premières pages, en représentant ce monde mutant aux architectures sensationnelles, et avec de nombreux redesigns très inventifs et cohérents.

Acuña emploie l'infographie avec intelligence et efficacité pour donner vie à cette réalité parallèle, sans sacrifier à un découpage dynamique et des personnages expressifs. Sa colorisation, aux teintes souvent vives, rend le récit attractif et compense les passages où on sent que l'artiste a été pressé par le temps (on le lui pardonne d'autant plus que le script de Remender a exigé de lui des efforts que peu de dessinateurs soutiendrait mensuellement sans bâcler).

S'il est un mérite indéniable à cette série, ça aura été de permettre à Acuña d'accéder à la reconnaissance qu'il méritait et il a su en profiter pour relever des défis visuels importants : au terme de cette aventure, on lui doit une large part du plaisir de la lecture.

Avec cette saga, Rick Remender et Daniel Acuña ne font pas un sans-faute : leurs parti-pris aboutissent à une bande dessinée parfois trop riche, un plat trop garni, avec des assaisonnements  un peu épais. C'est du comics pour gourmands, faits par des auteurs qui veulent des lecteurs repus, à la limite de l'indigestion.
Mais il est certain que la dimension épique est au rendez-vous, et que les héros sont confrontés à des situations tellement ahurissantes qu'on doute avec un plaisir certain qu'ils réussissent à les surmonter. Dommage que ce feuilleton soit totalement dénué d'humour et ne soit pas assumé par son éditeur comme ce qu'il est vraiment, un event démesuré qui n'oblige pas toutes les séries à marquer le pas.

jeudi 13 novembre 2014

Critique 526 : UNCANNY AVENGERS, VOLUME 3 - RAGNAROK NOW, de Rick Remender, Salvador Larroca, Daniel Acuña et Steve McNiven


UNCANNY AVENGERS : RAGNAROK NOW rassemble les épisodes 12 à 17 de la série, écrits par Rick Remender et dessinés par Salvador Larroca (#12), Daniel Acuña (#13) et Steve McNiven (#14-17), publiés en 2013-2014 par Marvel Comics.
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(Extrait de Uncanny Avengers #15.
Textes de Rick Remender, dessins de Steve McNiven.)

Scarlet Witch (Wanda Maximoff) et Wonder Man (Simon Williams) ont décidé de suivre les jumeaux d'Apocalypse, Uriel et Eimin, dans leur projet : séparer définitivement la race mutante des humains en transportant magiquement la première sur une planète qui lui serait propre. Mais la Sorcière Rouge compte en vérité trahir ses  commanditaires pour rallier une armée de mutants afin de les terrasser.
Ce qu'elle ignore, c'est qu'Eimin, grâce à ses dons de voyance, connaît son plan et, avec Uriel, a pris les précautions nécessaires pour ne pas être doublés. Ce que ne sait pas non plus Wanda, c'est que Rogue et Sunfire ont trouvé Wolverine agonisant (après avoir été torturé par son fils, Daken, ramené d'entre les morts par les jumeaux) et qu'ils sont déterminés à éliminer Scarlet Witch, qu'ils jugent responsables de tous les problèmes.
De leur côté, la Guêpe (Janet Van Dyne) va tenter de neutraliser le barrage à tachyons mis en place par les jumeaux pour empêcher que Kang ne pénètre, avec des renforts issus de différentes lignes temporelles, dans leur base. Havok tente d'assurer les arrières de son équipière, dont il s'est sentimentalement rapproché ces derniers temps. Quant à Captain America et Thor, ils essaient de soumettre les jumeaux alors que le Céleste Exitar le bourreau est sur le point de détruire la terre, dont les habitants ont été jugés indignes de vivre.  

Pour continuer à bien situer l'enjeu principal de la série, il faut se rappeler que depuis les premiers épisodes le scénariste Rick Remender martèle une même idée : intégrer les mutants au reste de la communauté super-héroïque et humaine. Une fois qu'on garde ce thème bien en tête, c'est comme une ancre pour suivre un récit qui ne nous ménage pas avec d'autres artifices narratifs (voyage dans le temps, double jeu, destruction planétaire, vengeance).

Au début de ce troisième recueil, Remender enfonce le clou en revenant sur la jeunesse traumatisante d'Uriel et Eimin, détenus dans un camp de concentration par Crâne Rouge investi des pouvoirs de feu Charles Xavier et qui a infligé aux mutants le même traitement que les nazis aux juifs durant la seconde guerre mondiale. Le scénariste y fait preuve de sa "délicatesse" coutumière pour bien nous expliquer à quel point, finalement, les jumeaux ont des raisons d'en vouloir aux humains et Kang. Il en profite aussi, encore une fois, pour saluer la saga mythique des Uncanny X-Men, Days of future past (par Chris Claremont et John Byrne), ce qui nécessite pour le lecteur d'être bien à jour sur ses connaissances en matière de classiques des comics Marvel (tout ça date quand même de plus de trente ans), avec en prime des apparitions-éclair de personnages comme Broo, Deathlock, Dr Doom (version 2099), Talisman, etc. 

Tout chez Remender exige de la concentration, comme s'il voulait à la fois opérer une synthèse dans plusieurs éléments du Marvelverse et tester les connaissances de ses lecteurs (sur ce dernier point, je reste dérangé parce que je n'aime guère les scénaristes qui étalent leur science ainsi en me faisant bien sentir qui est le plus fort). Quand on manie des personnages comme Eimin, qui peut voir dans le futur, et Kang, spécialiste des voyages dans le temps (sous plusieurs identités et aspects, comme Immortus), il faut quand même s'accrocher, et peut-être des spécialistes plus savants que moi auront repéré quelques paradoxes temporels dans ce bouillon.

Malgré tout, et c'est ce qui est intéressant quand on lit (et critique ensuite) le travail d'un scénariste qui vous pose des problèmes (sur votre capacité à comprendre son récit mais aussi à apprécier son entreprise dans son ensemble), je dois admettre que la grande force de Remender réside dans sa capacité à développer une intrigue très dense, aux rebondissements abondants, avec beaucoup de spectacle, avec adresse et efficacité. 
La multiplicité des acteurs, le rythme soutenu des péripéties, demande une narration avec des décors toujous bien identifiables, même le temps d'une scène. Là, c'est très réussi, y  compris quand Kang recrute des alliés dans différents futurs (et ce, même si on peut chipoter sur le choix du casting, qui tient visiblement plus du bon plaisir d'un auteur-fan - Stryfe en 3806, Venom d'Earth X en 2033, Dr Doom en 2099, Arno Stark en 2020, la magistrate Betsy Braddock en 2043, Ahab en 2014, Abomination-Deathlock en 2055 - que d'un metteur en scène choisissant réellement des renforts à la mesure de la menace à affronter).

Le dernière partie de ce troisième arc est aussi bigrement prenante et impressionnante, Remender ne lésinant pas sur l'issue de la bataille, alignant une suite de bagarres ahurissante, à la fois hyper-violentes (avec, évidemment, son lot d'images chocs comme des éventration, brûlure, défiguration... Bon appétit !) et glaçantes. Comment rebondir après ça ? On a envie de le savoir et donc de lire la suite : c'est très bien joué. 

Visuellement, après un précédent tome qui gagnait en cohérence, ce recueil offre des prestations qui nuisent à nouveau à son unité esthétique. Daniel Acuña ne pouvant pas (parce qu'il assure dessin, encrage et coleurs) enchaîner plus de cinq épisodes d'affilée, Marvel a fait appel à Salvador Larroca pour assurer l'intérim durant le 12ème chapitre : je n'ai jamais caché que je ne n'aimais pas le style de ce dessinateur et donc j'ai été déçu de le voir s'occuper, même brièvement, de cette série. Sa prestation est au piètre niveau de ce que j'ai déjà (trop) vu avec lui, avec en prime une colorisation (par Frank Martin) très laide.

Heureusement, la suite est d'un autre calibre, d'abord avec le bref retour d'Acuña, qui, grâce à son sens de la couleur et un découpage superbement dosé, nous offre un 13ème épisode de toute beauté, à l'ambiance soignée (on peut être rassuré en sachant qu'il réalisera l'intégralité du 4ème arc).

Puis, c'est au tour de Steve McNiven de prendre en charge les planches. Marvel a fait appel à lui pour deux raisons évidentes : c'est à la fois un artiste possédant une grosse côte auprès du lectorat (depuis le triomphe de la saga Civil War, puis la mini-série Old man Logan, toutes deux écrites par Mark Millar) et son style détaillé promet des pages très fournies au moment où l'intrigue elle-même atteint une intensité dramatique et exige une grande puissance visuelle dans les combats.
McNiven, connu pour être lui aussi fâché avec les deadlines, doit être soutenu par, parfois, trois encreurs, mais Jay Leisten, John Dell et (surtout) Dexter Vines (qui avait déjà assisté le dessinateur sur Civil War et Old man Logan) réussissent à conserver à ses images une bonne cohérence, aidés aussi par la contribution aux couleurs de l'excellente Laura Martin (qui sait valoriser les dessins sans les noyer sous des effets). 
Mc Niven s'y entend plus pour impressionner son monde avec des splash-pages où un griffu (mais pas Wolverine) en embrôche un autre, ou aligner plusieurs cases occupant toute la largeur de la planche (et même parfois de deux) figeant des héros dans des poses iconiques (Thor armé de son marteau et du bouclier de Captain America).

Le récit cède donc un peu le pas aux questions existentielles sur les difficultés de l'intégration pour s'engager dans un flot d'action musclée. Le divertissement est garanti et la suite imprévisible mais prometteuse. La saga de Rick Remender, soutenue par des dessinateurs plutôt à leur avantage (même si on aurait préféré qu'un ou deux artistes seulement se relaient), est ambitieux, parfois escarpé, mais l'aventure est au rendez-vous. 

mardi 11 novembre 2014

Critique 525 : UNCANNY AVENGERS, VOLUME 2 - THE APOCALYPSE TWINS, de Rick Remender et Daniel Acuña


UNCANNY AVENGERS : THE APOCALYPSE TWINS rassemble les épisodes 6 à 11 de la série, écrits par Rick Remender et dessinés par Daniel Acuña, publiés en 2013 par Marvel Comics.
Entre les épisodes 6 et 7 s'intercale le n° 8AU, un tie-in de la saga Age of Ultron de Brian Michael Bendis, co-écrit par Rick Remender et Gerry Duggan et dessiné par Adam Kubert, également publié en 2013, mais dont le contenu reste compréhensible sans avoir lu l'histoire auquel il se rattache.
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(Extrait d'Uncanny Avengers # 8.
Textes de Rick Remender, dessins de Daniel Acuña.)

- (# 6, dessins de Daniel Acuña.) - En 1013, lors d'un séjour parmi les terriens, le jeune Thor est pris à parti par Apocalypse en Scandinavie puis à Londres. Le mutant a noué une (fragile) alliance avec Kang le conquérant, qui le manipule en secret pour récupérer Jarnbjorn, la hache enchantée du dieu du tonnerre capable de fendre l'armure des Célestes, les plus puissantes créatures de l'univers.
 
- (# 8AU, dessins de Adam Kubert) - En 4145, Kang explique aux jumeaux d'Apocalypse, Eimin et Uriel, qu'il a enlevés à leur mère peu après leur naissance, l'art de la guerre selon lui. Il les conduit pour cela dans une réalité alternative mais à notre époque pour tenter d'y tuer Captain America.

- (# 7 à 11, dessins de Daniel Acuña) - Génocide, le premier fils d'Apocalypse, investit avec ses trois cavaliers (dont Ishisumi, la mère des jumeaux) la station spatiale Starcore pour y recevoir la graine de la mort d'un des Célestes. Mais Eimin et Uriel s'interposent et tuent le géant. 
Pendant ce temps, sur Terre, Havok reçoit un sermon de Nick Fury Jr après que Rogue ait été filmée en train de tuer (accidentellement) le Moissonneur. Alex Summers obtient un compromis : il met sur la touche Anne-Marie, mais elle ne l'accepte pas et, après une nouvelle dispute entre elle et Scarlet Witch, des tensions se font jour dans l'équipe quant à la tolérance acceptée vis-à-vis de ses membres les plus violents. 
Ces débats sont abrégés quand la station orbitale Peak de l'organisation SWORD (chargée de surveiller les menaces cosmiques) est détruite par le vaisseau des jumeaux d'Apocalypse. Captain America, Abigail Brand et l'équipage réussissent à évacuer l'endroit juste à temps mais Sunfire  reste dans l'espace pour affronter les agresseurs. Thor, sur Terre, se démène pour épargner Rio de la pluie de débris en feu, après avoir reconnu sa hache dans les mains d'Uriel.
Echoué au Soudan, Captain America y trouve une capsule grâce à laquelle Immortus (une incarnation de Kang) le contacte et le met en garde contre la menace à venir. En route pour Akkaba (ancien repaire d'Apocalypse et ses adeptes), Wolverine comprend aussi, sans l'avouer tout de suite à ses acolytes, qu'il va devoir faire face aux conséquences de ses actions lorsqu'il dirigeait l'équipe X-Force avec laquelle il tua Apocalypse.
Lorsque la vérité éclate sur les erreurs passées de Thor et Wolverine, les Uncanny Avengers imposent : cette division va sceller leur défaite contre les jumeaux d'Apocalypse qui ont ressuscité quatre proches des héros pour en faire leurs nouveaux cavaliers et le rapt de Scarlet Witch pour qu'elle use de sa magie dans un but bien précis...
 
Après un premier arc décevant, Rick Remender redresse spectaculairement la barre avec ces nouveaux épisodes, même s'il est obligé de faire un crochet par le crossover Age of Ultron en cours de route. Est-ce à dire que la série devient impeccable ? Pas complètement. 
Autant le dire tout de suite, ce n'est pas une lecture facile et il faut s'accrocher pour suivre un récit très dense, qui a recours à des éléments narratifs toujours délicats à manier (et donc à faire digérer), comme les voyages dans le temps, la vengeance de méchants (qui le sont devenus après de mauvais traitements) dont l'origine remonte à une autre série antérieure (même si elle est du même auteur), un casting très riche et bien secoué par les remous de l'histoire.

Tout commence par un curieux chapitre entièrement centré sur Thor, Kang (dans sa version Rama-Tut, à l'époque où il sévissait dans l'Egypte des pharaons donc), et Apocalypse. Ce segment semble déconnecté de la série mais pose en vérité les bases de ce qui va suivre... mais pas tout de suite toutefois !

En effet, après cela, donc, Rick Remender, avec le concours de Gerry Duggan, doit écrire un épisode en relation avec la saga Age of Ultron (écrite, elle, par Brian Bendis). Ils se sortent bien de cet exercice en s'attardant sur Kang et l'éducation qu'il prodigue aux jumeaux d'Apocalypse, qu'il a ravis à leur mère juste après leur naissance. Néanmoins, on se serait aisément passé ce détour.

Ce n'est qu'au 8ème chapitre qu'on retrouve l'équipe et qu'on renoue avec l'intrigue principale ! Mais ce n'est pas un long fleuve tranquille qui attend le lecteur puisque, on l'aura compris, avec un vilain comme Kang (alias Immortus, alias Rama-Tut), et ses voyages temporels, ça ne va pas être de tout repos (quiconque a au moins lu la mini-série Avengers Forever, de Kurt Busiek, sait de quoi je parle : le personnage est passionnant, les possibilités scénaristiques qu'il offre incroyables, mais il faut mieux être très attentif pour apprécier toutes ses manipulations).

Il est difficile de reprocher à un auteur, surtout quand il écrit dans le cadre d'un univers partagé, avec des personnages qui ne lui appartiennent pas (même s'il peut en choisir certains plutôt que d'autres, et que sa notoriété lui autorise quelque liberté de la part de son éditeur), de faire preuve d'ambition. Après tout est question de dosage, et je suis partisan des scénaristes qui gardent toujours en tête qu'ils s'adressent à tous les types de lecteurs, des connaisseurs comme des néophytes, ce qui exige de rester accessible.
Déjà dans son premier arc, j'avais retenu contre Remender le paradoxe qu'il instaurait entre l'objectif de Marvel de produire une série pour attirer ou ramener des lecteurs et son goût pour des références pouvant échapper à quelqu'un qui n'a pas une culture aussi aiguisée que la sienne concernant la continuité. On retrouve ici le même défaut tout en pouvant apprécier sa maîtrise dans la conduite du récit, porté par une caractérisation puissante et des rebondissements spectaculaires très divertissants.

A la fin des épisodes de The red shadow, Remender annonçait le retour d'Onslaught, une menace qui commence à dater (je n'ai pas lu cette histoire mais, en cherchant un peu, j'ai pu apprendre qu'il s'agissait d'une incarnation pervertie de Charles Xavier qui avait complètement bouleversé le Marvelverse). Le résultat de ce retour programmé (même si l'auteur ne précisait pas pour quand), c'était une autre référence, encore plus ancienne, aux épisodes d'Uncanny X-Men de Chris Claremont et John Byrne (le fameux récit Days of future past), décrivant un futur vraiment terrible pour les mutants.
Remender a de la suite dans les idées, c'est certain, puisque Uncanny Avengers s'appuie sur l'intégration des mutants aux Avengers et au reste de l'humanité. C'est très bien, louable même, mais il faut quand même être bien renseigné pour saisir de quoi il parle, au risque, sinon, d'être face à des images certes accrocheuses mais cryptiques.
 
Donc, pour résumer, on nous prévenait que Crâne Rouge, avec les pouvoirs de Charles Xavier, serait un nouvel Onslaught, déterminé à appliquer aux mutants le traitement que les nazis infligèrent aux juifs, avec des caps d'extermination, et des héros rejetés et éliminés pour n'avoir pas su prévenir et empêcher cette catastrophe.
Mais, plutôt que de développer cette trame, Remender choisit de nous entraîner dans une autre direction, en empruntant des sentiers tortueux. Dans l'épisode 5, on voyait Kang enlever les enfants d'un des cavaliers d'Apocalypse : il les a élevés, à la dure, avant qu'ils ne lui échappent, résolus à se venger de lui, autant pour le châtier que pour protéger la race mutante. C'est plutôt capillotracté mais original car la série se trouve de nouveaux méchants aux mobiles plus troubles, aussi déterminés à en faire baver à Kang qu'à séparer leurs semblables du reste de l'humanité considérée comme aussi malfaisante que Kang.

La situation de Thor, en particulier, mais aussi de Wolverine et enfin de Scarlet Witch est profondément redessinée et Remender leur donne ainsi un relief passionnant : il ne se contente pas de rejouer sur des défauts traditionnellement attachés à ces personnages (le dieu du tonnerre et sa jeunesse arrogante, le griffu aux méthodes expéditives, la récurrente tentation de la sorcière à modifier la réalité en espérant l'arranger), il les met face aux conséquences de leurs actes et cela nourrit efficacement les tensions puis les dissensions au sein de toute l'équipe. Même si on peut se douter qu'à la fin tout ce beau monde saura quand même se réunir pour vaincre les vilains, il demeure que les cartes sont bien rebattues, qu'un véritable suspense émerge, avec cette délicieuse incertitude sur l'état des troupes au terme de la bataille.

Toutefois, Remender, s'il n'économise pas les coups de théâtre, reste un adepte de la narration décompressée et, s'il donne son comptant de grosses baston aux lecteurs, lui impose aussi de longs dialogues très explicatifs, dont l'insistance pour bien situer les positions de chacun (comme les éternelles disputes entre Scarlet Witch et Rogue, déjà lassantes) sont lourdingues.
Sa manie, aussi, de relier cette histoire à celle qu'il avait initié dans son run sur Uncanny X-Force est gênante pour qui n'a justement pas lu cette précédente série.
Enfin, et ce qui m'agace le plus avec Remender, c'est, comme Geoff Johns chez DC, ce recours à l'ultra-violence systématique pour bien nous montrer que non seulement on n'est pas là pour rigoler, mais qu'en plus tout va péter (des Célestes, le monde, l'équipe des héros), ça va saigner méchamment (et vas-y que je découpe à la hache, que je m'arrache le visage, que je te lacère avec mes griffes empoisonnées de mort-vivant...). Bonjour la subtilité !

Rendons quand même à Remender un hommage : avec un tel récit, de tels enjeux, un tel casting, il met en scène de son côté quasiment son propre event, et c'est impressionnant, cohérent, prenant. Cela peut rappeler, la verve provocatrice et sarcastique en moins, ce que Mark Millar réussit jadis avec Ultimates. Et quand on examine la composition de l'équipe, on ne peut qu'être saisi par le nombre de personnages borderline (Havok : un ex-terroriste, Wolverine : un tueur infanticide, Rogue : une ex-fugitive, Wanda : une folle, Thor : un dieu irresponsable, Captain America : un leader intransigeant, Wonder Man : le frère perturbé d'un assassin, Sunfire : une bombe humaine...) : là aussi, à défaut de finesse, on a des héros bien équivoques, prompts à susciter l'intérêt de lecteurs blasés par des groupes de bons samaritains.
Avec cette équipe, Remender peut s'en donner à coeur joie sur la notion de responsabilité qui le passionne car les Uncanny Avengers, réunis dans l'urgence, n'ont rien pour s'entendre et explosent rapidement, ce qui leur vaut une cuisante dérouillée (dont ils tireront les leçons qui s'imposent ?). Leurs adversaires l'ont compris et n'auraient presque pas besoin de nouveaux cavaliers d'Apocalypse pour les diviser et les terrasser.

Visuellement, la série, qui a souffert du retour difficile de John Cassaday et d'un fill-in faiblard d'Olivier Coipel, gagne énormément avec l'engagement de l'espagnol Daniel Acuña, jusqu'ici abonné à de courts runs sur des séries diverses (même s'il y a souvent été excellent - cf : Black Widow, Eternals, ou chez DC, Uncle Sam and the Freedom Fighters).
Il réalise ses dessins à l'infographie, s'acquittant ainsi de l'encrage mais aussi de la colorisation : une technique qu'il n'a cessé de perfectionner et avec laquelle il obtient ici ses meilleurs résultats. Acuña parvient à conserver le dynamisme de l'esquisse avec le soin de finitions qui donnent à ses pages un rendu saisissant, très flamboyant.
Cette méthode prend toute sa valeur dans les scènes d'action où la manifestation des pouvoirs, les explosions diverses, possèdent une intensité remarquable. Dans les moments plus intimistes, la qualité expressive des personnages, qui bénéficie tous d'un traitement les rendant immédiatement identifiables et remarquables, aboutit aussi à de francs succès. Ses femmes sont séduisantes et élégantes, jamais vulgaires, ses hommes virils tout en ayant une vulnérabilité touchante.

En comparaison, les planches d'Adam Kubert paraissent infiniment plus quelconque, et pour qui (comme moi) n'apprécie déjà pas son style, dépourvues de saveur, de relief. Si son découpage possède une énergie certaine, son trait est trop frustre, comme en témoignent l'indigence de ses décors (quand il pense à les représenter).
Ce deuxième recueil présente le début de ce qui s'annonce une (très) longue saga, à la fois complexe et efficace, à l'imagerie "bigger than life". Il faut savoir faire un effort pour s'y plonger mais l'ensemble produit un résultat souvent puissant, avec un graphisme à la hauteur.