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mardi 9 mai 2023

La LIAISON dangereuse de Vincent Cassel et Eva Green


Liaison est la première fiction française produite par Apple +, ce qui est une sorte d'événement pour la plateforme de streaming. Il serait toutefois plus juste de la considérer comme ce que les mauvaises langues appellent un "europudding" puisque le casting rassemble acteurs français et britanniques. Toutefois, la création de Virginie Brac a de l'allure et ne mérite pas d'être jugée avec condescendance.

ATTENTION !  CE QUI SUIT CONTIENT DES SPOILERS !


Deux frères syriens, Samir et Walid Hamza, demandent l'asile à l'ambassade France à Damas en échange d'informations sur des cyberattaques imminentes en Europe qu'ils ont découvertes en hackant les fichiers du régime de Bachar Al Hassad. Cela remotne jusqu'au sommet de l'Etat français mais le Président de la République préfère confier cette affaire à la Task Force de Didier Taraus qu'à la D.G.S.E. de Sophie Saint-Roch. Taraud demande à Alain Dumas, patron de l'agence privée Telkis, d'envoyer un de ses hommes sur place. Au même moment, une cyberattaque frappe les barrages de la Tamise à Londres et le Ministère de la Défense, Richard Banks, confie à son assistante, Alison Rowdy, une enquête sur les services de Mark Bolton. Gabriel Delage, l'agent de Telkis, échoue à exfiltrer les frères Hamza qui prennent la fuite pour gagner l'Angleterre où ils ont un contact haut placé.
 

L'échec de Taraud avec les syriens vaut à la DGSE de récupérer le dossier tandis que Delage rejoint à son tour l'Angleterre où Telkis a localisé les deux frères Hamza. Là-bas, Delage retrouve seul Walid mais celui-ci tente de le semer puis essaie de le tuer. Delage l'envoie à l'hôpital en lui dérobant la clé USB sur laquelle les Hamza ont stockés leurs infos sur les cyberattaques, mais elle est cryptée et impossible à ouvrir. Samir, prévenu de ce qui est arrivé son frère, quitte le Royaueme-Uni pour Dunkerque tandis que les caméras de surveillance ont permis de filmer l'agression de Walid par Delage que reconnaît tout de suite Alison, son ancienne maîtresse, sans rien dire.


Telkis localise Myriam, la femme de Samir, dans un centre de rétention en Belgique et envoie Delage la chercher. De son côté, Banks missionne Alison et Bolton pour aller à Bruxelles négocier le retour de l'Angleterre dans le système de cyberdéfense européen. En l'apprenant par son ex-femme, haut-fonctionnaire à Bruxelles, Taraud lui demande de torpiller cette requête mais Alison obtient malgré tout un rendez-vous avec Vandermeer, son supérieur. Bolton, lui, s'absente pour rencontrer Bob Foret, administrateur d'Antropa, une société de cyberdéfense qui veut, grâce à Taraud, récupérer le marché de la cyberdéfense pour l'Europe. Mais après avoir appris que Antropa était responsable de l'attaque contre le barrage de la Tamise, Bolton prend peur. Alison le trouve pendu mais sans croire à un suicide.
 

Delage récupère Myriam mais des sbires d'Antropa les attaque. Ils réussissent à les semer mais Delage appelle Alison à l'aide. Celle-ci, sous le choc, répond aux questions de la police au sujet de Bolton puis rejoint Delage qu'elle ramène avec Myriam à Bruxelles. Après un peu de repos et avoir parlé avec Dumas, Delage comprend que les Hamza avaient découvert les plans d'Antropa et il convient avec Alison et Myriam que Samir les rejoigne. Reste à décider qui, de la France ou de l'Angleterre, gagnera le droit de garder Samir. En attendant, il faut le mettre à l'abri et Alison pense à les conduire, lui et sa femme, chez son père, un ancien officier de l'OTAN. Mais Antropa les suit. De son côté, Dumas rencontre Sophie Saint-Roch pour l'informer de la complicité de Taraud avec Antropa et le coincer pour trahison.


Les sbires d'Antropa débarquent de nuit chez le père de Alison. Celui-ci réussit à leur échapper grâce à Delage et Alison. Ils gagnent Dunkerque où ils avaient laissé Samir et Myriam à des amis de Delage. Dumas contacte son agent et lui fixe un rendez-vous avec Alison. Elle négocie avec Sophie Saint-Roch la garde de Samir contre la tête de Taraud qui doit se rendre à Londres pour conclure avec Antropa et son patron, Francis Miller. De retour à Londres, Alison confie Samir et Myriam à Banks tandis que Delage infiltre les locaux d'Antropa. Après un peu de repos, Alison retourne au bureau rejoindre Banks mais elle est enlevée par des sbires d'Antropa alors que Gabriel est arrêté par les services de sécurité de cette société.


Alsion est emmenée devant Miller qui veut la faire passer pour une traître aux yeux des autorités anglaises tandis que Delage servira de bouc émissaire pour Taraud. Mais les deux ex-amants réussissent à filer. Des échanges de coups de feu alertent la police qui investit le siège d'Antropa et obligent Taraud et Miller à filer en hélicoptère. Séparée de Delage qui la couvre contre les tirs des sbires d'Antropa, Alison sort du bâtiment avec Myriam mais sans Samir qui s'est sacrifiée pour sauver sa femme et elle aperçoit dans le ciel l'hélico exploser en vol. Banks arrive avec sa garde rapprochée sur les lieux; Myriam est prise en charge mais Alison refuse de continuer à servir son ministre. Elle retrouve Gabriel, indemne au milieu des ambulances et voitures de police.

Virginie Brac, la créatrice, principale scénariste et showrunner de Liaison, s'est faite un nom en écrivant des romans policiers puis, ensuite, à participant à la production de séries pour Canal + (comme Engrenages). C'est sans doute ce C.V. qui a convaincu Apple + de produire sa nouvelle série, la première avec la France pour la plateforme de streaming.

Ajoutez-y deux acteurs hexagonaux connus à l'étranger et le tour est joué. Après, vous trouverez malgré tout des grincheux pour dire du mal de Liaison en expliquant que ça n'a pas l'envergure ni l'ambition de projets anglo-saxons dans un registre équivalent. Pourtant, à l'écran, on ne peut que constater la qualité de cette production qui ne ressemble pas du tout à une série au rabais.

Tout n'est certes pas parfait dans ces six épisodes. Pendant un peu trop longtemps (en tout cas à mon goût), on va-et-vient entre Londres et Paris, Londres et Bruxelles, Londres et Dunkerque et l'intrigue y perd en intensité. Ce jeu du chat et de la souris pour récupérer un hacker syrien qui a découvert qu'une entreprise de cybersécurité privée fomentait des attentats pour forcer la main de plusieurs Etats européens à lui confier sa cyberdéfense est un peu trop filandreuse et ses conspirateurs un peu trop sommaires.

Le personnage de Didier Taraud est le plus problématique car cette éminence grise de la Présidence française fait appel à une agence privée d'anciens espions sans rien en dire à personne. C'est difficile à avaler et cela donne surtout encore le mauvais rôle à notre pays, qui certes a son lot de barbouzeries mais pas plus que ses homologues. Le personnage du Président, campé par Thierry Frémont, évoquant peu subtilement Nicolas Sarkosy, passe pour un type manipulable qui, contre toute logique, préfère s'appuyer sur un collaborateur mystérieux que sur la chef de la DGSE. Bon, c'est plus romanesque, mais c'est surtout moins crédible et c'est tout de même ennuyeux quand on prétend raconter une histoire plausible.

En revanche, côté anglais, la hiérarchie est présentée de façon un peu moins caricaturale, même si là aussi il y a des éléments tirés par les cheveux, comme l'importance du conseiller du Premier Ministre, qui a l'air de trancher sur tout, ou le fait que Mark Bolton n'éveille pas davantage et plus vite les soupçons. Son assassinat mal maquillé en suicide dans les murs même de la commission européenne à Bruxelles est aussi extravagante quand on imagine le niveau de sécurité de ce genre d'endroit.

Une fois qu'on a gobé tout ça (ce qui est, je le conçois, beaucoup, et qui accapare presque la moitié de la série), le niveau s'améliore. D'abord tout simplement parce que les deux héros sont enfin réunis et engagés dans une course-poursuite où leur intégrité physique et morale est mise en jeu, avec son lot de scènes d'action, de retournements de situations et de règlements de comptes efficaces. Par ailleurs, ces deux anciens amants, chez qui la flamme n'est pas éteinte, bénéficient d'une solide caractérisation, avec un background bien fourni (elle et lui ont été des éco-activistes mêlés à un drame accidentel, lui cache un vieux secret à ce sujet, elle culpabilise pour ce qui s'est passé).

Et au fond, on comprend pourquoi avoir casté Eva Green et Vincent Cassel a été déterminant non seulement pour convaincre Apple + mais aussi pour bâtir tout ce projet. Cassel rêvait de donner la réplique à Green depuis longtemps et il se trouve qu'il a exaucé ce souhait deux fois d'affilée (ici et avec le diptyque des Trois Mousquetaires, dont le premier volet cartonne actuellement en salles). Il y a quelques années, Cassel avait déjà brillé dans un excellent film d'espionnage, Agents Secrets (Frédéric Schoendoerffer, 2004) avec sa compagne d'alors, Monica Bellucci. A 57 ans, avec sa gueule de voyou grisonnant, le fils de Jean-Pierre Cassel reste impeccable.

Face à lui, Eva Green apporte toute sa fièvre romantique au personnage de Alison Rowdy, constamment tiraillée entre ses sentiments et la raison (d'Etat). Souvent, il faut bien le reconnaître, elle vole la vedette à son partenaire par un jeu plus nuancé, moins monolithique, et sa palette de jeu, éprouvé par une filmographie impressionnante (au ciné et à la télé) lui permet de faire passer des scènes limites. Son couple avec Cassel est parfaitement crédible et l'alchimie fonctionne à plein entre eux deux.

Ils sont bien entourés par des seconds rôles soignés. Peter Mullan est formidable en ministre aguerri. Irène Jacob est épatante en patronne de la DGSE. Le revenant Stanislas Merhar est parfait en magouilleur sans scrupules. Je serai plus réservé sur la prestation de Gérard Lanvin qui, comme d'habitude, semble s'ennuyer, à tirer la tronche pour paraître grave. Tcheky Karyo apparaît dans le dernier épisode, transparent, alors qu'il incarne le grand méchant de l'histoire. Dommage.

Liaison n'est donc pas dénué de défauts, mais tient principalement grâce à ses deux vedettes, irréprochables et à une densité narrative appréciable. Virginie Brac aurait gagné des points en allant davantage à l'essentiel et en imprimant plus de nerf à son intrigue, filmée par Stephen Hopkins avec efficacité. J'ai quand même, au final, envie de soutenir cet effort et de conseiller le visionnage de ces épisodes.

mercredi 6 mai 2020

WESTWORLD - SAISON 3, EPISODE 8 : CRISIS THEORY (HBO)


Et c'est la fin de cette saison 3 de Westworld. Ce huitième épisode long de 72 minutes offre un épilogue épique tout en ne répondant pas à tout (une tradition pour la série). En vérité, le show de Jonathan Nolan et Lisa Joy a une étonnante faculté à conjuguer sophistication et non-sens. A cet égard, cet ultime chapitre résume les (grandes) qualités et les (petits) défauts de ce qui a eu lieu cette année. Entre moments WTF et scènes anthologiques en somme.

Caleb et Dolores (Aaron Paul et Evan Rachel Wood)

Muni de la perle de Dolores, Caleb revient à Los Angeles, à feu et à sang. Guidé par la stratégie de Salomon, il découvre dans un entrepôt un coffre avec un nouveau corps pour Dolores qu'il active. Elle lui explique alors qu'ils doivent à présent détruire Rehobaom avec le virus que leur a procuré Salomon. Mais avant cela, Caleb exige de savoir pourquoi elle l'a choisi comme partenaire.

Dolores et Caleb (Evan Rachel Wood et Aaron Paul)

Autrefois, explique-t-elle, elle a assisté à l'entraînement de l'armée américaine dans le parc 5 de Westworld et s'est souvenu que Caleb a empêché des soldats de son unité de s'en prendre à des hôtes (dont elle faisait partie) utilisés dans une simulation de guerre civile. Caleb accepte de continuer à suivre Dolores, escortés par des mercenaires recrutés via l'application Rico à travers Los Angeles. En route, Dolores est obligée de quitter Caleb pour affronter Maeve. Elle la domine cette fois-ci mais Charlotte surgit pour la neutraliser, suivant son propre agenda. Maeve peut ensuite livrer Dolores à Serac qui veut trouver l'accès au projet d'immortalité de Delos dans la perle de l'androïde rebelle.

Caleb et Maeve (Aaron Paul et Thandie Newton)

Caleb réussit difficilement à atteindre le siège d'Incite pour y détruire Rehoboam. Mais avant d'y parvenir, il est appréhendé par Maeve et conduit jusqu'à Serac. Ce dernier lui montre alors une projection de Rehoboam pour qu'il comprenne à quoi ménerait le plan de Dolores : la fin de l'humanité dans une suite de catastrophes économiques et sociales.

Dolores et Serac (Evan Rachel Wood et Vincent Cassel)

Dolores profite de l'échange entre Serac et Caleb pour communiquer avec Maeve. Elles se retrouvent virtuellement dans le parc et Dolores explique qu'elle n'a jamais eu l'intention de tuer les humains, malgré tout le mal qu'ils lui ont fait subir. Elle souhaitait seulement leur redonner la liberté de penser, de choisir leur futur. Comme les hôtes se sont affranchis des cadres de Delos, elle rêvait pour les hommes de s'affranchir de Serac.

Dolores et Maeve (Evan Rachel Wood et Thandie Newton)

En connaissance de cause, Maeve se retourne contre Serac dont elle tue les gardes, sur le point d'exécuter Caleb. Serac tente de l'immobiliser au moyen de sa télécommande mais elle réussit à l'en empêcher, ayant saisi qu'il n'est en vérité qu'une marionnette de Rehoboam, un algorithme incarné. La mémoire de Dolores achève d'être effacée et court-circuite l'Intelligence Artificelle. Rehoboam se reroute mais cette fois Caleb peut la commander. Il lui ordonne de s'effacer définitivement. Abandonnant Serac à son sort, Caleb et Maeve quittent le bâtiment de Incite. Dehors, c'est le chaos mais aussi le choix de devenir celui qu'on souhaite.

Bernard (Jeffrey Wright)

Pendant ce temps, après avoir blessé Stubbs et échappé à Bernard, William a rejoint son avocat, résolu à reprendre le contrôle de Delos malgré le désordre ambiant. Bernard est retrouvé par Lawrence (avec la conscience de Dolores) qui lui remet une mallette. Bernard prend une chambre dans un motel avec Stubbs et se coiffe avec le casque dans la mallette. Ainsi il a accès au Sublime grâce auquel il va pouvoir découvrir comment le monde va se relever du chaos. Il se désactive.

Deux scènes post-générique de fin :

Charlotte/Halores et l'Homme en Noir (Tessa Thompson et Ed Harris)

- 1/ William débarque au siège de Delos International et accède au sous-sol où il est confronté à Charlotte. Lorsqu'il pointe un pistolet sur elle, il est attaqué et tué par un double de l'Homme en Noir. Des centaines (milliers ?) de caissons, abritant des hôtes en sommeil, apparaissent alors derrière eux.

Bernard (Jeffrey Wright)

- 2/ Dans la chambre de motel, recouvert de poussière, Bernard revient à lui après une longue période de sommeil suite à son séjour dans la Sublime.

Reconnaissons-le d'entrée de jeu, cet épilogue laisse un sentiment étrange, assez frustrant et pourtant exaltant. Avec seulement huit épisodes (contre dix les saisons précédentes) et malgré un format exceptionnel de 72 minutes, on sent bien que les showrunners ont eu du mal à dire tout ce qu'ils voulaient pour conclure dignement cette saison. D'où quelques moments limites. Mais aussi des scènes fabuleuses et alléchantes...

Sur le strict plan des réponses et de la confrontation attendue entre Dolores et ses adversaires, le programme remplit parfaitement ses objectifs. L'épisode met le paquet sur une ambiance fin du monde (et début potentiel d'une nouvelle époque, qui devrait être développée dans la saison 4), la production a mis les moyens pour reconstituer les émeutes qui ravagent Los Angeles suite à la fuite des données collectées par Rehoboam sur les citoyens. C'est réellement impressionnant, très réaliste, puissant.

Suivre Dolores, Caleb et quelques recrues de Rico à travers la ville à feu et à sang m'a fait penser au mythe de Thésée et le Minotaure. Le fil d'Ariane est le dispositif confié par Salomon à Caleb pour détruire Rehoboam. Thésée est Caleb. Dolores est Ariane. Le Minotaure est Serac (et par extension Rehoboam - on découvrira que l'homme et la machine sont plus intimement liés qu'on ne le supposait). 

De manière assez maline, les scénaristes séparent Dolores et Caleb à mi-chemin et nous avons droit à une sorte de match retour entre Dolores et Maeve. Cette fois le combat tourne à l'avantage de Dolores qui a eu l'occasion dans l'épisode précédent de jauger son adversaire. Mais surtout on comprend pourquoi Maeve, qui peut théoriquement contrôler les hôtes, ne peut le faire avec Dolores : c'est simplement parce que Dolores a été la première androïde conçue par Ford, tous les hôtes qui ont été fabriqués ensuite l'ont été à partir d'elle. Même Maeve descend d'elle.

Il n'empêche, on regrettera que les scénaristes aient si maladroitement employé Maeve cette saison en en faisant une adversaire de Dolores alors qu'en toute logique elle aurait tout gagné à s'allier à elle contre Serac. Plus loin, d'ailleurs, on a droit à un grand moment WTF lorsque Serac face à une Maeve rebelle, retournée par Dolores, la désactive au moyen de la télécommande (utilisée lors de leur première rencontre dans l'épisode 2)... Avant que, inexplicablement, Maeve échappe à son emprise et ne le blesse. On ne comprend pas comment elle peut faire ça, et encore moins pourquoi elle ne l'a pas fait avant. 

L'autre incongruité de l'épisode (entr'aperçue dans l'épisode précédent), c'est l'attitude de Charlotte (ou Halores). On se souvient que dans l'épisode 3 Dolores avait expliqué avoir choisi Hale pour son comportement prédateur, implacable, à même de faire face aux obstacle qui allaient se dresser sur leur route. Pourtant au contact de la famille de Charlotte, Halores montrait des failles, altérant sa dureté mentale. A la fin de l'épisode 6, la mort de l'ex-mari de Charlotte et de leur fils montrait une Halores, non seulement physiquement très endommagé, mais sur la voie toute tracée d'une vengeance contre Serac (l'auteur évident de l'explosion fatale). Or, la semaine dernière, Halores trahissait Musashi en le livrant à Clementine et Hanaryo, justifiant cela en suggérant qu'elle suivait désormais un autre plan que celui de Dolores. Cette fois, elle déclare ouvertement la guerre à Dolores (mais sans s'être alliée cependant à Serac). Je déplore cette évolution, même si désormais on a certitude que Halores sera la grande méchante de la saison 4 (le première scène post-générique de fin le confirme).

Ces mauvais points relevés, revenons à ce qui fonctionne bien mieux - ou du moins, moins mal. 

Certes, je reste perplexe sur le transfert de pouvoir accordé à Caleb quand, une fois Dolores vidé de sa mémoire (et visiblement morte... Même si j'imagine mal la série sans elle, qui en est l'animatrice incontestable, le coeur, l'âme. Et qui, en tant que personnage, a sûrement prévu sa défaite et donc son retour : on découvre ainsi que Lawrence est une autre de ses copies, donc une partie d'elle est encore dans la nature, et avec Maeve et Bernard, on peut extrapoler qu'elle sera recréee pour les aider contre Halores).  D'une manière générale, le personnage de Caleb reste bancal : son arc est intéressant et on ne peut que louer l'habilité avec laquelle les auteurs ont lié son destin à celui de Dolores (le flash-back dans le parc 5 est ingénieux), mais je persiste à penser qu'il aurait été plus fort de le connecter encore plus étroitement aux hôtes (au point d'en faire un). La plupart du temps, cette saison, Caleb n'est qu'un suiveur, étonnamement docile (et peu étonnée de côtoyer des hôtes), quand Dolores voit en lui un futur leader.

Vous l'aurez déduit tout seul, le meilleur atout de Westworld reste Dolores. Le personnage vampirise presque la série par son charisme exceptionnel, sa progression constante, et le sort qui lui est réservé dans cet épisode est à la fois spectaculaire et poignant. On a bien la confirmation que son objectif n'était pas de détruire les humains (ce à quoi je n'ai jamais cru) mais de les affranchir de toute tutelle comme elle-même s'est émancipée. Cela lui confère une noblesse bouleversante. Cette androïde qui a choisi de voir la beauté dans un monde et une humanité qui l'a malmenée si dûrement a quelque chose d'admirable, d'authentiquement héroïque. Et on peut même lire une certaine ironie de la part des showrunners de confier à ce personnage un tel rôle, comme une invitation adressée aux téléspectateurs de ne pas être trop dépendants des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) comme Dolores elle-même ne veut pas que les hôtes soient les marionnettes de Delos et les humains les pantins de Serac.

L'autre bénéficiaire, in extremis cette saison, de l'histoire, c'est Bernard. Bien entendu, un peu comme Maeve ou Halores, il n'a guère eu l'occasion de briller au cours des huit épisodes. Pire : on a souvent eu l'impression que, tellement à l'écart du feu de l'action, les scénaristes le détachaient trop de la série, bien qu'il ait été souvent suggéré qu'il jouait un rôle décisif dans le plan de Dolores. Bernard n'a même pas eu droit à un épisode dédié (contrairement à Halores, Caleb, Maeve, Serac). Mais, in fine donc, on nous explique, succinctement mais justement, en quoi il est si important : la fameuse dernière perle de Dolores, c'est Bernard qui en est le récipient. Ainsi il ressent ce qu'elle ressent (et sait quand elle disparaît), mais surtout il hérite d'un casque lui donnant accés au Sublime. Et cette dimension virtuelle n'est donc pas qu'un refuge des consciences des hôtes sauvés par Maeve, mais une sorte de fenêtre sur le futur après Rehoboam et Serac. Là encore, dans une scène post-générique de fin, les scénaristes font un bond en avant, un flash-forward vertigineux (qu'on peut deviner en voyant l'épaisse poussière dont est recouvert Bernard) : il se réveille après son séjour dans la Sublime et... C'est reparti pour d'intenses spéculations sur ce qu'il y a découvert. Combien de temps exactement Bernard s'est-il absenté ? Par rapport à l'autre scène post-générique de fin avec le meurtre de William et la situation de Halores ? Tout ça est très excitant et devrait assurer à Bernard plus de consistance, plus de temps à l'image dans la saison 4.

Ce qui rendrait justice au talent de Jeffrey Wright, car disposer d'un acteur de ce calibre et le sous-utiliser aussi peu relève du gâchis. Le même constat s'impose pour Tessa Thompson. Et Ed Harris, qui, s'étant récemment plaint du flou entourant la nature réelle de William, va pouvoir renouer avec toute l'impressionnante noirceur de l'Homme en Noir.

Y aura-t-il un futur pour Aaron Paul dans la série ? Je pense que oui, mais en même temps, rien n'est certain car Caleb a accompli sa mission. Thandie Newton va pouvoir reprendre son rôle de Maeve avec un peu plus de cohérence, ce qui sera un profit énorme.

La grande inconnue concerne Evan Rachel Wood. la Dolores "Prime" que nous avons suivie depuis trois saisons semble bien morte. Pourtant j'imagine vraiment mal la série continuer sans elle. L'actrice est phénoménale (il faut souhaiter que, enfin, les Emmy awards la sacrent) et Dolores est la star du show. Westworld sans elle, ce ne serait plus Westworld. En tout cas, j'aurai beaucoup de mal à m'y intéresser autant.

Souhaitons surtout que, en même temps que notre monde perturbé par le virus, il ne faille pas attendre deux ans encore pour retrouver la série. Même si, quoi qu'il arrive, cela en vaudra sûrement la peine.  

mercredi 22 avril 2020

WESTWORLD - SAISON 3, EPISODE 6 : DECOHERENCE (HBO)


Chaque semaine désormais, c'est le vrai suspense : le nouvel épisode de Westworld se hissera-t-il au niveau des précédents de cette éblouissante saison 3 ? Decoherence ne déçoit pas et il a même le mérite de continuer à faire grimper la tension d'un cran supplémentaire - on est vraiment dans le "endgame" annoncé par Dolores à William : la fin de la partie est imminente. Par ailleurs les scénaristes en profitent pour justifier des éléments perturbants jusque-là et orchestrer un retour inattendu.

Maeve (Thandie Newton)

Maeve, après avoir été tuée par Musashi/Sato/Dolores, est renvoyée dans le Warworld par Srrac afin d'y perfectionner ses talents de combattante en vue du match retour contre Dolores. Elle y retrouve Lee Sizemore et Hector Escaton, restaurant la mémoire de ce dernier pour le gagner à sa cause.

Maeve et Hector (Thandie Newton et Rodrigo Santoro)

Dans cette simulation, Lee guide Maeve et Hector jusqu'à la copie endommagée de Dolores récemment contenu dans l'hôte à l'image de Martin Connels, récupéré par Serac. Maeve lui explique qu'elle ne peut prétendre régenter tous les hôtes. Mais Dolores lui rétorque qu'elle veut offrir leur émancipation aux hôtes comme aux humains, dont l'existence a été contrôlée par Robert Ford dans le parc et Serac dans le monde réel. Maeve, ne pouvant suivre Dolores sur cette voie, est punie par Dilores qui détruit la perle de Hector à distance.

Serac (Vincent Cassel)

Charlotte Hale (ou "Halores" : Charlotte + Dolores) assiste à l'exécution de Brompton, un membre du conseil d'administration de Delos prêt à l'aider pour contrer l'OPA de Serac. Ce dernier arrive ensuite au siège de la compagnie qu'i est désormais la sienne et ordonne la destruction de tous les hôtes dans le parc ainsi qu'un test de tous les membres du personnel de Delos pour démasquer la réplique de Dolores qui s'y trouve.

Charlotte (Tessa Thompson)

Charlotte copie les données des hôtes du parc avant d'être convoquée par Serac qui la démasque. Elle tue les membre du conseil d'administration (Serac y échappe - c'est son hologramme qui est présent dans la pièce) et s'enfuit jusqu'à la forge dans le sous-sol de la compagnie. Elle découvre que Serac y confectionne trois nouveaux hôtes pour assister Maeve dont le nouveau corps est presque achevé. Elle détruit la perle de Hector et quitte l'immeuble en affrontant les gardes de Serac. De retour chez elle, elle évacue son ex-mari et leur fils mais leur voiture, sabotée, explose. Charlotte sort du véhicule, gravement brûlée.

William et James Delos (Ed Harris, Jimmi Simpson et Peter Mullan)

Pendant ce temps, dans l'asile où il a été interné, au Mexique, William reçoit un traitement de choc. On lui greffe dans le palais un implant limbique (semblable à celui de Caleb) afin de le plonger dans des simulations rééducatives. Il est alors confronté à toutes ses incarnations précédentes sous la forme d'hôtes ainsi qu'à une réplique de James Delos.

William (Ed Harris)

William comprend que sa violence, qu'il tentait de purger dans le parc, a toujours été présente en lui, au contact d'un père alcoolique et brutal. Il se rebelle en détruisant les hôtes et décide de reprendre les choses en main, en étant le héros de son histoire. Il revient à lui, réveillé par Bernard et Ashley tandis que l'asile a été abandonné, suite au chaos provoqué par Dolores après qu'elle a transmis les fichiers d'Incite.

Le résumé ci-dessus, en trois blocs correspondant aux protagonistes de l'épisode, ne correspond pas au déroulement de l'épisode qui entremêle ces trois lignes narratives. Les scénaristes baladent ainsi le téléspectateur dans un tourbillon d'actions étroitement liées, avec en fil rouge la thérapie extrême subie par William.

Le point d'accroche du récit se situe au moment où la copie endommagée de Dolores dans la simulation du Warworld envoie un ordre à Charlotte Hale (ou "Halores" comme la surnomment les fans puisque cette réplique de Charlotte est le réceptacle d'une copie de Dolores "prime") au moment où celle-ci, traquée par les gardes de Serac, qui vient de la démasquer, découvre que le nouveau propriétaire de Delos façonne dans une forge de nouveaux hôtes. Charlotte détruit alors la perle de Hector et dans le Warworld, celui-ci s'effrondre aussitôt. Maeve est brisée par cette mort brutale qui va sûrement lui donner une raison supplémentaire de tuer Dolores.

Ce qui se passe dans le Warworld (une simulation) est donc synchronisé avec ce qui se passe dans le monde réel, et on peut une nouvelle fois mesurer la perfection des mouvements de Dolores (on se rappelera alors avec ironie de la remarque de Liam Dempsey Jr. dans le précédent épisode où doutait qu'elle puisse être dotée du don d'ubiquité alors qu'elle commandait à Martin Connels de transmettre les fichiers d'Incite partout dans le monde. C'est la copie de Dolores qu'abritait Martin Connels qui lance l'ordre à Charlotte Hale de détruire la perle de Hector.).

Ces deux parties, qui se jouent en parallèle fonctionnent de manière retoutable même si on ne saisit leur lien qu'au moment de cette scène cruelle et poignante (il semble bien que cette fois-ci on ne revoit plus Hector). Pourtant, elles se déroulent sur des tempos différents : Maeve, renvoyée dans le Warworld pour se préparer mieux au combat contre Dolores dans le monde réel, se fait d'abord la main sur un régiment nazi dans le village italien occupé puis retrouve successivement Lee Sizemore et Hector Escaton dans un bar de la même simulation. Elle en profite pour mettre à jour Hector et on peut constater que, même si Serac la tient en la menaçant de la priver de sa fille si elle échoue dans la mission qu'il lui a confiée, elle dispose encore de ressources considérables en influençant les serveurs à distance.

Enfin, Maeve se confronte à Dolores (ou du moins à une de ses répliques). Un dialogue parfait intervient alors dans lesquel les scénaristes réussissent à équilibrer le débat. D'une certaine manière, Maeve comme Dolores sont d'abord des mères : Maeve veut retrouver sa fille dans le Sublime où elle a envoyé les consciences de plusieurs hôtes, dans l'espoir qu'ils y seront à l'abri (elle a compris que ce n'était pas le cas puisque Serac a accès au Sublime). Dolores aussi veille comme une mère sur ses semblables mais elle refuse de les priver de la liberté d'évoluer dans le monde réel. Ce sont deux conceptions de la protection de leur "espèce" qui s'affontent : Maeve estime que le Sublime est un havre de paix pour les hôtes. Dolores considère que les hôtes ont le droit de vivre en dehors du parc (et même davantage puisqu'elle veut libérer les humains du joug de marionnetistes mégalomanes comme Serac).

Les deux positions se valent et on comprend que Maeve et Dolores ne sont pas si différentes. Simplement Maeve est aux mains de Serac. On peut alors repenser à un élément resté mystérieux jusqu'à présent : Dolores a extrait du parc cinq perles. Quatre d'entre elles sont des copies d'elle-même (dans les corps de Martin Connels, Charlotte Hale, Musashi/Sato et donc Dolores "Prime"). Mais alors quid de la cinquième perle ? Au petit jeu des théories, je me demande alors s'il ne s'agirait pas de la perle contenant la conscience de la fille de Maeve, ce qui serait alors un joker redoutable pour Dolores au moment de la convaincre de se ranger dans son camp contre Serac...

L'autre interrogation soulevée par Maeve dans son dialogue avec Dolores renvoie au fait que Dolores "Prime" possède en elle-même la clé de cryptage convoîtée par Serac. Mais de quel droit s'en arroge-t-elle la propriété ? Elle détient grâce à cela la destinée des hôtes et cela en fait une marionnetiste au même titre que celles qu'elle a combattus comme Ford et maintenant Serac. Un pouvoir égoïstement utilisé pour sa seule révolution. Certes, sur le plan des méthodes, Maeve ne peut guère faire la leçon à Dolores (elles ont toutes deux du sang d'humain sur les mains), mais le téléspectateur peut s'interroger, comme Maeve, sur jusqu'où est prête à aller Dolores pour offrir la liberté à tous ? Il ne fait en effet plus guère de doutes que, à la fin du précédent épisode, elle repart avec Caleb pour le parc afin d'y lever une armée d'hôtes contre Serac et sa propre police. Mais qu'adviendra-t-il quand elle découvrira que Serac a fait détruire les hôtes du parc, de manière préventive ? Et surtout en tuant Hector, Dolores n'a-t-elle pas fourni à Maeve la motivation ultime pour qu'elle la tue ?

Ce qui nous conduit à la troisième partie de l'épisode, le troisième bloc, détachés des autres narrativement mais pas dramatiquement. J'avais pensé qu'après l'épisode 4, c'en était fini de William, piégé de manière diabolique par Dolores, enfermé dans un asile. Que nenni !

Il apparaît que l'ex-homme en noir est interné au Mexique dans ce qui semble être un des centres de rééducation de Serac, et soumis à une thérapie particulièrement agressive, derrière des séances en groupe apparemment innocentes. On lui greffe un implant limbique dans la bouche - identique à celui que porte Caleb (par ricochet, on comprend donc que Caleb a aussi fait un passage dans un établissement identique et cela amène à se questionner sur les derniers mots de Liam Dempsey Jr.. Caleb a sûrement subi un lavage de cerveau en règle, qui conditionne tout ce qu'on ce sait de lui - a-t-il vraiment servi dans l'armée ? Perdu un frère d'armes ? Reçu une balle dans la tête ? Ou tout cela n'est-il que ce qu'on lui a "suggéré" en thérapie ?).

Cet implant sert à imposer des simulations à William et on a droit alors à une séquence étourdissante où il est confronté à des répliques virtuelles de lui-même à différentes périodes de son existence (enfant, jeune homme...) ainsi qu'à celle de James Delos (à qui il a infligé un terrible sort à la fin de sa vie). Jusqu'à présent, William est apparu comme un authentique bad guy, capable des pires atrocités dans le parc, sombrant dans la folie au point de tuer sa propre fille (pensant qu'elle était un hôte). Cette session avec lui-même apporte une correction et une affirmation.

Les auteurs suggèrent dans un premier temps que William enfant a subi des violences de la part d'un père alcoolique. Puis, en évoquant une bagarre à l'école au sujet des penchants de son père, William admet qu'il n'a pas eu besoin de maltraitances familiales pour être un sujet violent. C'est un être frustré depuis toujours et qui le fait payer brutalement aux autres. Le parc a représenté l'aboutissement de sa névrose en se défoulant sur des hôtes et en cherchant à percer un supposé secret de Robert Ford, un secteur inédit du parc qui apporterait une sorte de révélation-délivrance à celui qui le découvrirait.

Devenu enfin lucide sur son état mental, William change totalement de perspective, d'objectif. Il sera le good guy, le héros de l'histoire. Et on pourra vérifier si c'est le cas et de quelle manière prochainement car, entretemps, l'action de Dolores (révéler à tous les fichiers d'Incite) a provoqué la fuite du personnel de l'asile. C'est dans ce décor déserté que Bernard et Ashley retrouvent William et le libèrent. Comme Bernard est déjà repassé par Westworld et que William n'aura d'autre envie que d'y retourner, en voilà deux (trois en comptant Ashley) qui vont s'y rendre et certainement y croiser Dolores, Caleb puis Maeve (et sa bande) et Serac.

Voyez à présent comment toutes les pièces s'emboîtent et convergent vers le "endgame", la fin de la partie, alors qu'il reste juste deux épisodes avant le terme de la saison 3. Voilà à quoi ressemble un récit parfaitement construit, charpenté.

Encore une fois, la distribution fait des étincelles. Si Thandie Newton est finalement un peu en retrait par rapport à ce qui se met en place (mais l'issue de son retour dans le Warworld va changer tout cela assurément), en revanche Tessa Thompson est éblouissante dans sa partie (l'épisode explique au passage pourquoi "Halores" ressent des émotions envers la famille de Charlotte : il est clair désormais que les hôtes au contact des humains peuvent s'attacher à ses derniers, ce qui les rend confus). On mesure à quel point elle a pu caler son jeu, ses attitudes, sur celle de Evan Rachel Wood (peu présente effectivement de l'épisode puisqu'on ne la voit que dans le rôle de sa copie endommagée), plus rigide, plus badass aussi (la scène où elle dégomme les gardes Serac est jouissive). Quant à Ed Harris, sa prestation est tout simplement magistrale : d'abord complètement déboussolé, manipulé, à la ramasse, il se déchaîne ensuite (là aussi, le voir massacrer ses doubles est hallucinant).

On voit venir la fin avec impatience et aussi regret (8 épisodes pour cette saison, c'est vraiment trop peu). Espérons surtout que HBO donne vite son feu vert pour une saison 4 (et même 5, puisque l'histoire de Jonathan Nolan et Lisa Joy est idéalement conçue pour cinq saisons). 

mercredi 15 avril 2020

WESTWORLD - SAISON 3, EPISODE 5 : GENRE (HBO)


Quelle saison que cette saison 3 ! Je pensais qu'après l'épisode de la semaine dernière, la série risquait de stagner, peut-être baisser d'un ton, et voilà que Genre débarque et épate encore par son audace, sa densité, sa maîtrise. Westworld acte III est d'un niveau décidément exceptionnel. Dire qu'il ne reste plus que trois numéros...

Enguerrand et Jean-Mi Serac avec Liam Dempsey Sr. 
(Alexander Bar, Paul Cooper, Jefferson Mays)

Serac revient sur les origines du Rehoboam et son passé personnel : après que lui et son frère, Jean-Mi, aient assisté à la destruction nucléaire de Paris, ils élaborèrent une intelligence artificielle (Salomon) pour prédire et contrôler le comportement humain afin d'éviter pareille catastrophe. Grâce au soutien financier de Liam Dempsey Sr., patron d'Incite, ils perfectionnent leur outil (David) et leur influence s'étend. Mais Dempsey Sr. est d'abord intéressé par les profits financiers qu'il en tire et quand il découvre qu'Enguerrand interne des individus susceptibles d'altérer le futur, il veut se retirer. Serac le tue en maquillant son crime et profite de son fils, Liam Jr., plus faible, pour perfectionner le système (Rehoboam).

Dolores et Caleb (Evan Rachel Wood et Aaron Paul)

Aujourd'hui, Dolores et Caleb emmènent Liam en sécurité tandis que Serac mobilise toutes ses ressources pour les arrêter. Liam devine qui est vraiment Caleb et, pour tenter de lui échapper, lui injecte une drogue récréative, qu'on lui a fourni à la soirée où il a été enlevé. Le Genre provoque alors une série d'hallucinations pendant que Caleb tente avec Dolores et deux mercenaires qu'elle a recrutés via l'application Rico de semer les sbires de Serac.

Caleb et Dolores

Caleb expérimente des états inspirés de genres narratifs. Dolores force Liam à lui livrer un accès au système du Rehoboam en échange de la vie sauve. Puis elle transmet la clé de décryptage de Liam à Martin Connels qui s'est introduit avec Bernard dans le siège d'Incite où se trouve le Rehoboam.

Bernard et Martin Connels (Jeffrey Wright et Tommy Flanagan)

Martin accède aux données de Serac qu'il envoie à Dolores. Puis il transmet leurs profils à tous les individus fichés par le système afin qu'ils sachent qu'ils sont manipulés. Le chaos se répand à travers le monde car les gens se révoltent contre ce qu'on a déterminé pour eux. Leurs boucles narratives se brisent en direct comme y assiste Serac, impuissant et furieux.

La montre connectée au Rehoboam de Serac

Martin laisse filer Bernard après lui avoir révélé qu'il était le seul élément irremplaçable dans le plan de Dolores et l'existence des centres d'internement de Serac. La garde rapprochée de ce dernier vient arrêter Martin qui se fait sauter. Sur une plage, Liam est abattu par un des mercenaires engagés par Dolores et meurt dans les bras de Caleb, ébranlé par des flashes de son passé.

Serac et Dolores (Vincent Cassel et Evan Rachel Wood)

Dolores et Caleb gagnent un aérodrome privé où les attend un jet. Serac parvient à contacter Dolores et la menace de représailles mais elle lui assure avoir en sa possession tout ce dont elle a besoin pour le neutraliser. Un coursier livre un mystérieux sac à Caleb qui accepte, hésitant, de suivre encore Dolores.

Par où commencer pour parler de cet épisode extraordinaire ? Peut-être en disant qu'il est riche en action et psychologiquement très dense. C'est une manière de rappeler que Westworld dans sa troisième saison est à la fois devenue une série plus directe, plus spectaculaire, sans sacrifier à sa complexité.

Prenez le titre de ce cinquième épisode : Genre. Il renvoie à plusieurs choses : d'abord au nom d'une drogue récréative qu'administre par surprise Liam Dempsey Jr. à Caleb pour tenter de s'enfuir. Ensuite aux effets de cette substance pyschotrope puisque Caleb est ensuite victime d'épisodes hallucinatoires durant lesquels il expérimente l'ambiance de plusieurs styles narratifs alors que lui et Dolores (et deux mercenaires) affrontent et fuient les sbires de Serac. Enfin, il questionne le genre à travers les personnages de Dolores et Martin Connels (celui-ci étant un hôte avec la personnalité dupliquée de Dolores, comme on l'a vu dans l'épisode 4).

Ce qui pourrait n'être qu'un brillant exercice de style permet à l'épisode de brasser divers tonalités dans une longue séquence de cavale. Caleb expérimente ainsi, grâce à la drogue, le film noir, puis le film d'action, le film romantique, le film dramatique, la réalité, et le thriller horrifique. Il faut souligner ici la réalisation virtuose qui permet de distinguer les différents genres évoqués (par exemple le film noir avec des couleurs désaturées ou le film romantique avec des ralentis). Mais surtout la musique de Ramin Djawadi.

Ce dernier, compositeur de la série depuis la première série, a conçu des génériques entêtants mais aussi réarrangé des titres célébres. Cet épisode met en valeur son génie d'orchestrateur puisqu'il se réapproprie fabuleusement des chansons ou des airs connus : dans le passage film noir, il s'inspire des thèmes de La Griffe du Passé (Jacques Tourneur) et Vertigo (Alfred Hitchcock) ; dans le passage film d'action c'est carrément La Chevauchée des Valkyries de Richard Wagner entendue dans Apocalypse Now (Francis Ford Coppola) qu'on entend. Le film romantique reprend le thème de Love Story par Francis Lai, puis le drame est accompagné par la chanson Nightclubbing d'Iggy Pop issue de Trainspotting (Danny Boyle). Plus fort encore : la reprise de Space Oddity de David Bowie durant le segment réaliste. Et pour finir c'est Dies Irae de Shining (Stanley Kubrick) qu'on reconnaît dans la section thriller. Et n'oublions pas le morceau de Fischerspooner, Emerge, durant le générique de fin.

Toute cette musique participe pleinement à l'écriture proprement dite de l'épisode, tout comme la photographie et les effets de caméra et de montage (allant même jusqu'à oser être ironique comme lors de la séquence film romantique quand Caleb observe, fasciné, Dolores en train de mitrailler leurs poursuivants).

A propos de Caleb, l'épisode s'amuse aussi à intriguer le téléspectateur en suggérant de manière quasi-subliminale des éléments issus de son passé. On l'aperçoit dans une pièce blanche soumis à un traitement de choc, qui rappelle celui des centres de rééducation de Serac (ou de l'asile dans lequel croupit désormais William) - de quoi phosphorer sur l'opération au cerveau que Caleb dit avoir subi, son syndrome post-traumatique après la guerre, la capture d'un prisonnier durant le conflit, la mort de son frère d'armes. Par ailleurs, Liam Jr. avant de mourir laisse entendre que Caleb a un rôle décisif à jouer dans l'avenir tout en étant "le pire d'entre tous". Le personnage a de toute évidence un potentiel plus grand que celui d'être le complice de Dolores.

Le Genre renvoie aussi la définition du genre humain comme on peut le voir avec le personnage de Martin Connels, qui est désormais un des hôtes abritant la conscience de Dolores (avec Charlotte Hale et Musashi/Sato). Littéralement, c'est l'esprit d'une femme dans un corps d'homme. Tout comme le comportement actuel de Dolores évoque celui d'un homme dans le corps d'une femme. On pensera aussi à Bernard qui est jugé "seul irremplaçable", sans doute en premier lieu parce qu'il est le seul specimen connu d'un hôte dans lequel on a transféré la conscience d'un homme (et pas seulement une intelligence artificielle). Lui aussi va jouer assurément un rôle décisif dans la suite des événements puisqu'il est mis au courant par Connels de l'existence de centre de rééducation et qu'il a compris que Dolores l'avait ramené à la vie pour accomplir une partie cruciale de son plan (qui ressemble de plus en plus à un projet visant à libérer les humains de l'emprise de gens comme Serac, comme elle s'est affranchie de son exploitation dans le parc).

Surtout l'épisode permet d'en savoir plus sur Serac. Il serait réducteur d'en faire le méchant de la série actuelle, même s'il est évident qu'il souffre d'un sérieux complexe divin et eugéniste en ayant créé tour à tour le Rehoboam et des centres de rééducation pour les individus susceptibles de perturber le futur (n'hésitant pas à y interner son propre frère). Serac avait évoqué dans l'épisode précédent la destruction de Paris dont il fut témoin dans son enfance et ce rappel l'avait montré sincèrement ému. Cette catastrophe a aussi été le déclencheur de son grand oeuvre.

Mais en voulant écrire l'avenir, contrôler l'Histoire, Serac n'est pas à l'abri de ses propres pulsions et s'avère plus faillible que l'homme puissant qui menace le président du Brésil dans la scène d'ouverture et qui sait tout sur tout et tout le monde. Ainsi quand Dempsey Sr. menace son projet, il le tue de ses propres mains et maquille son crime en accident, puis consulte ensuite sa montre connectée au Rehoboam pour s'assurer que son action a rétabli l'équilibre souhaité. Loin d'être le maître du monde et du temps, Serac est en constante tension avec ces deux notions-là. Il marche au-dessus d'un volcan, vole au-dessus des hommes dans son jet, tel un dieu moderne, mais un dieu fragile, fébrile. Même quand il menace directement Dolores, il perd vite sa superbe lorsqu'elle lui rétorque en savoir suffisamment sur lui désormais pour le faire chuter (quitte à tomber, elle aussi). Entre Dolores et Serac, cela se joue à qui échouera le premier - pour l'instant encore, Dolores a un temps d'avance. La suite promet d'être épique.

L'interprétation est encore une fois magistrale. Vincent Cassel est remarquable en tyran aux pieds d'argile et électrise chacune de ses apparitions (on saluera aussi le fabuleux travail de casting pour avoir caster Alexander Bar qui joue Serac jeune et ressemble de façon troublante à Cassel, puis les maquilleurs qui rendent crédible le vieillissement du personnage ensuite). Evan Rachel Wood est comme d'habitude impériale. Aaron Paul joue sa partition avec une intensité presque usante et qui dévore son personnage de Caleb, devenu à la fois revanchard et dépassé. Enfin Jeffrey Wright est un peu sous-exploité ici mais tout de même impeccable. Mention aussi à Tommy Flanagan, avec une sortie de scène explosive.

Le teaser du prochain chapitre est déjà accrocheur (un revenant de taille, un duel terrible... Et un titre redoutable : Decoherence). Encore une fois, quelle saison de ouf !

dimanche 12 avril 2020

WESTWORLD - SAISON 3, EPISODE 4 : THE MOTHER OF EXILES (HBO)



Attention ! Chef d'oeuvre ! Ce quatrième épisode de la saison 3 de Westworld, The Mother of Exiles, intervient donc à mi-parcours et atteint un pic dans la narration. Tout y est parfait : la caractérisation des personnages, les coups de théâtre, la progression de l'intrigue, les pistes ouvertes, la réalisation, l'interprétation. Le plaisir est total et la seconde moitié de la saison s'annonce grandiose.

William et le fantôme de sa fille Emily (Ed Harris et Katja Herbers)

Evacué de Westworld alors qu'il était gravement blessé et mentalement très atteint par la mort de sa fille Emily (qu'il a tuée en pensant qu'elle était un hôte du parc), William (alias l'Homme en Noir) n'est plus que l'ombre de lui-même, hanté par des visions de sa victime. C'est dans ce contexte qu'il reçoit la visite de Charlotte Hale, venue lui demander de réintégrer le conseil d'administration de Delos afin de contrer les manoeuvres de rachat de Serac.

Caleb et Dolores (Aaron Paul et Evan Rachel Wood)

Cependant, Dolores et Caleb poursuivent le plan de cette dernière en s'emparant d'une clé de décryptage donnant accès au compte bancaire de Liam Dempsey Jr.. Ils lui subtilisent sa fortune colossale en trompant le vigilance de la banque. Bernard et Ashley sont encore loin derrière mais le premier est convaincu que Dolores a remplacé Liam par un hôte et il compte le kidnapper lors d'une soirée de charité à laquelle il doit participer.

Bernard et Caleb (Jeffrey Wright et Aaron Paul)

C'est dans ce cadre que Dolores et Caleb, d'un côté, et Bernard et Ashley, de l'autre, vont se croiser. Bernard et Ashley coincent Liam pour constater qu'il n'est pas un hôte lorsque Dolores et Caleb les surprennent. Bernard s'enfuit avec Liam, poursuivis par Caleb, tandis que Dolores affronte (et tue) Ashley. Dehors, Martin Connels intervient pour stopper Bernard, laissant Liam décamper, rattrapé par Caleb.

Enguerrand Serac (Vincent Cassel)

Loin du théâtre de ces opérations, Serac convainc enfin Maeve de collaborer avec lui en échange de quoi il la renverra auprès de sa fille dans la Sublime.Il explique que son projet avec le Rehoboam est de dupliquer l'esprit humain afin de prévenir les catastrophes - comme la destruction atomique de Paris à laquelle il,assista enfant. Mais pour cela il doit détenir des données développées par Delos, auxquelles Dolores peut seule accéder.

Maeve (Thandie Newton)

Pour remonter la piste de Dolores, il faut à Maeve retrouver le Croque-Mort, un trafiquant d'organes qui aurait pu lui fournir des corps pour héberger les cinq perles qu'elle a emportées en quittant Westworld. A Singapour, en utilisant ses pouvoirs sur la technologie, Maeve atteint le Croque-Mort qui lui révèle disposer des corps grâce aux yakusas. Ainsi Maeve rencontre-t-elle le chef de ces derniers, Sato... Qui n'est autre que Sato, rescapé du Shogunworld !

Liam Dempsey Jr., Dolores et Caleb (John Gallagher Jr., Evan Rachel Wood et Aaron Paul)

Simultanèment, William, Bernard et Maeve vont comprendre le stratagème génial de Dolores. Elle a implanté dans les corps de Charlotte, Martin et Sato/Musashi son esprit - ils sont tous des copies de Dolores ! Bernard reste stupéfait. Maeve, surprise, est tué par Sato en combat au sabre. William est interné dans un asile après avoir dénoncé Charlotte à des infirmiers qu'il prenait pour des employés de Delos - dans sa cellule, il reçoit la visite du spectre de Dolores qui lui dit avoir accompli les dernières volontés d'Emily en l'enfermant dans sa propre folie.

Il y a, comme ça, des épisodes (de comics, de séries télé) si bien foutus qu'on en retire un plaisir intense, même si les auteurs vous ont roulé dans la farine en vous entraînant auparavant sur de fausses pistes. La solution choisie par les auteurs de Westworld pour révéler qui sont les hôtes alliés de Dolores est aussi simple que magistrale car fabuleusement amenée.

Ce n'est pas la première fois que la série réserve à ses fans un coup de théâtre si subtilement et efficacement conduit : on se souviendra par exemple de ce moment où on découvrit que le jeune William était le futur Homme en Noir, ou encore quand Ford décida de se suicider en préprogrammant les hôtes pour qu'ils massacrent les invités de Delos à son pot de départ, ou encore quand on comprit que Bernard était un hôte, etc.

Réussir encore à surprendre son public après trois saisons de façon aussi spectaculaire et intelligente est la preuve de l'excellence dans l'écriture des auteurs de la série. Cet épisode est un mécanique de précision, un modèle de construction, et quand Maeve, William et Bernard saisissent, en même temps, à qui ils font face, un frisson délicieux vous parcourt. La suite est encore plus jubilatoire : Bernard est comme interdit, Maeve est dépassée par Sato...

Mais c'est surtout le sort de William/l'Homme en Noir qui retient le plus l'attention. L'épisode 1 était celui de Dolores, le 2 celui de Maeve, le 3 de Charlotte : celui-ci est le sien. On retrouve ce personnage emblématique de la série dans un sale état physique et surtout mental, hanté par le fantôme de sa fille (le plaisir de revoir Katja Herbers, qui est depuis la vedette de la série Evil). Rappelons qu'il a assassiné cette dernière dans le parc en croyant qu'il s'agissait d'un hôte venue le tourmenter selon le voeu de Ford et tout devient évident.

Sur ces entrefaîtes, Charlotte Hale arrive et elle a besoin de lui pour contrer l'OPA de Serac sur Delos. Elle rase (comme autrefois Dolores le fit dans le parc, ce qui est déjà un indice sur ce qui suit), il s'habille, parle à Emily dont le reflet apparaît dans un miroir. Ce dialogue n'échappe par à Charlotte et elle le lui révèle. Un malaise s'installe et dans le regard malade de William brille déjà un soupçon sur l'identité réelle de son interlocutrice. En présence de deux employés supposés de Delos, qui sont en fait des infirmiers et surtout des témoins, saisissant à qui il parle, William commet la faute qu'elle attendait : il s'emporte en prétendant que Charlotte est Dolores - les paroles d'un fou assurément, même s'il a raison. Et Charlotte/Dolores de lui avouer qu'elle a orchestré cette mise en scène pour qu'il soit déclaré dément et qu'elle hérite de sa voix au sein du conseil d'administration (elle devient ainsi de facto la patronne unique de la compagnie).

Le calvaire de William n'est pas terminé. Il est enfermé dans un asile, vêtu d'une combinaison blanche (en opposition à son costume noir de cowboy dans le parc) et, drogué, est sujet à de nouvelles hallucinations. Il voit désormais Dolores telle qu'elle était dans Westworld qui lui murmure à l'oreille avoir exaucé le souhait d'Emily en le condamnant à la pire des prisons, seul avec lui-même et ses démons. "We're at the endgame now" conclut-elle : la fin de la partie donc pour William - et une sortie terrible pour ce personnage.

Tout ce dispositif diabolique est ponctué par une autre série de scènes qui permettent de voir l'ensemble du casting comme autant de binômes en marche. Il y a la team Dolores avec Caleb, qui détourne la fortune de Liam Dempsey Jr.. Il y a la team Bernard avec Ashley qui veut empêcher Dolores d'enlever Liam. Et il y a la team Maeve avec Serac qui veut retrouver Dolores.

Les scénaristes disposent donc leurs pions de manière à ce chacun rencontre un double de Dolores dans le corps d'un hôte : Bernard avec Martin Connels, Maeve avec sato/Musashi, et donc William avec Charlotte. la simultanéité de la révélation renforce sa puissance dramatique et souligne la perfection tactique des mouvements de Dolores "Prime". Je crois que chaque téléspectateur sera aussi sidéré que Maeve, Bernard et William en découvrant la vérité sur la Dolores army. Personnellement, j'ai trouvé cela malin, imprévisible et prometteur (car cela déjoue tous les pronostics sur les perles subtilisées par Dolores). La réalisation doit rendre compte de ce moment de bascule le plus clairement possible pour maximiser son impact et à cet égard le montage de la scène est d'une fluidité absolue.

Le niveau atteint par les acteurs est aussi exceptionnel. Tessa Thompson a expliqué en interview qu'un de ses regrets concernant la fin de la saison 2 était d'avoir appris tardivement qu'elle jouerait désormais un double de Evan Rachel Wood. Elle a eu, cette fois, le temps de s'y préparer et comme Tommy Flanagan (Martin Connels) et Hiroyuku Sanada (Sato/Musashi) on peut apprécier avec quelle finesse elle a calé son jeu sur celui de sa partenaire, en adoptant la raideur glaciale, la détermination machiavélique. C'est très troublant.

Mais, bien sûr, c'est aussi Ed Harris qui assure le show. Il a toujours été phénoménal dans le rôle de l'Homme en Noir et une fois encore il habite le personnage avec une intensité peu commune. On regrette qu'il sorte de la série (apparemment définitivement... Même si dans Westworld, tout est possible : après tout, il ne meurt pas), mais il faut reconnaître aux auteurs de lui avoir donné une sortie mémorable (de ce point de vue, les grands acteurs qui ont peuplé la série ont toujours eu droit à des adieux de première classe).

Vous l'aurez compris, les superlatifs manquent pour distinguer cet épisode. On peut bien sûr craindre qu'après la série peine à maintenir ce niveau. Mais l'expérience nous contredirait car Westworld, c'est ce miracle permanent d'une série qui sait grandir sans avoir peur de rien. Surtout pas de se dépasser.

samedi 11 avril 2020

WESTWORLD - SAISON 3, EPISODE 3 : THE ABSENCE OF FIELD (HBO)

2 100ème entrée du blog !



Pour ce troisième épisode de la saison 3 de Westworld, une nouvelle fois le récit se concentre sur un personnage : Charlotte Hale. Ou plutôt celle qui en a désormais l'apparence. De fait toute l'intrigue tourne autour de la notion d'identité et d'apparence jusqu'au coup de théâtre final qui lance de nouvelles pistes. Les acteurs sont prodigieux, la mise en scène sublime. Mais alors d'où vient qu'on n'est pas aussi convaincu que les fois précédentes ?

Dolores et la copie de Charlotte Hale (Evan Rachel Wood et Tessa Thompson)

Lors du massacre de Westworld, Charlotte Hale enregistre un message vidéo à l'intention de son fils, Nathan. Plus tard, après que Dolores Abernathy ait créé une réplique de Charlotte et lui ait implanté une des perles qu'elle a sorti du parc, elle lui assigne sa mission : prendre le contrôle de Delos afin de protéger les autres hôtes survivants.

Caleb et Dolores (Aaron Paul et Evan Rachel Wood)

Actuellement. Caleb appelle les secours après avoir trouvé Dolores blessée suite à la fusillade qui l'a opposée aux hommes de Martin Connels, le chef de la sécurité d'Incite et garde du corps de Liam Dempsey. Mais l'ambulance qui les conduit aux urgences est stoppée par des flics véreux utilisant l'application Rico et chargés de capturer Dolores. Elle revient à elle après que les ambulanciers aient été abattus et que Caleb soit en difficulté contre eux. Elle les élimine impitoyablement puis s'enfuit en remerciant Caleb.

Dolores et Charlotte (Evan Rachel Wood et Tessa Thompson)

Charlotte apprend que Engerrand Serac mène une OPA discrète contre Delos avec la complicité évidente d'une "taupe" au sein de l'entreprise. Elle diligente une enquête pour identifier le traître et réfléchit au moyen de contrarier le plan de Serac. Charlotte doit aussi composer avec son ex-mari et leur fils qu'elle néglige. De plus en plus désemparée, elle contacte Dolores qui s'aperçoit qu'elle s'auto-mutile car la personnalité de Charlotte lutte contre celle de l'hôte qui a été implantée dans sa réplique.

Caleb et Dolores (Aaron Paul et Evan Rachel Wood)

Sa tête mise à prix sur Rico, Caleb est capturé à l'hôpital où il rend visite à sa mère. Les deux mercenaires qui l'arrêtent l'entrainent dans un des gratte-ciel en construction où il travaille et le torturent pour savoir où est Dolores. Celle-ci, justement, demande à Connels de localiser Caleb et intervient pour le sauver. Puis elle lui explique son projet et l'invite à l'aider pour s'émanciper de l'influence du Rehoboam. Il accepte, troublé par ce que lui révèle Dolores sur cette intelligence artificielle qui a déjà pré-écrit sa vie.

Charlotte (Tessa Thompson)

Alors que l'enquête sur la "taupe" à l'intérieur de Delos piétine, Charlotte récupère la vidéo qu'elle avait enregistrée pour son fils durant le massacre de Westworld. Emue, elle va chercher Nathan à son école et surprend un pédophile qu'elle tue froidement et discrètement. Plus tard, elle se sert de la mélodie d'une chanson qu'elle entonnait à son fils pour débloquer la liste des contacts de son téléphone portable et accède ainsi au numéro de Serac. Celui-ci déroute alors le taxi dans lequel elle se trouve pour qu'elle arrive chez lui.

Serac (Vincent Cassel)

En présence de l'hologramme de Serac, Charlotte apprend qu'elle est son espionne au sein de Delos pour lui fournir les données d'un secteur secret du parc. Dolores a la clé pour accèder à ces datas et Serac presse donc Charlotte de la retrouver.

Depuis la fin de la saison 2, lorsqu'on l'a vue quitter le parc de Westworld en sachant qu'il s'agissait d'un hôte créé par Dolores, la question qui obsède les fans de la série est : qui occupe le corps de Charlotte Hale ? Cet épisode n'y répond pas, autant le dire tout de suite, mais certifie qu'il ne s'agit plus de l'administratrice de Delos. Et visiblement elle ne va pas bien.

Tout ici questionne l'identité et l'apparence. Charlotte Hale est morte dans le parc, son vrai corps a disparu, Dolores a abusé tout le monde avec une copie de la jeune femme et s'en sert à la tête de Delos pour son grand projet pour les hôtes survivants. C'est donc une pièce essentielle dans son dispositif.

Le coup est finement joué car personne ne soupçonne Charlotte Hale de n'être pas celle qu'elle est. La réplique est parfaite physiquement et en apparence elle joue son rôle à merveille en public puisque le conseil d'administration de l'entreprise n'y voit que du feu. L'illusion est si parfaite qu'à la fin de l'épisode, même Enguerrand Serac tombe dans le panneau.

Mais l'apparence n'est pas l'identité. Et de même, il ne suffit pas d'une interprétation parfaite sur scène pour que tout soit impeccable, imparable. C'est aussi, ironiquement, le problème de l'épisode lui-même. 

En effet, on découvre rapidement que la fausse Charlotte souffre d'un désordre intérieur profond. Elle s'auto-mutile, est tiraillée entre deux personnalités - celle de Hale et celle de l'hôte que lui a implantée Dolores. Mais comment est-ce possible ? Comment la conscience de Hale peut-elle encore résider dans une réplique d'elle-même ? C'est le souci scénaristique que pose ce chapitre.

Et les auteurs n'y répondent pas. Un hôte n'est qu'une coquille vide, un ersatz, certes très troublant puisque semblable physiquement à un humain, mais installez-y une perle et il devient ce que contient cette perle. Les seuls à dépasser ce stade sont des hôtes comme Dolores, Maeve, Bernard, qui ont trouvé un moyen de s'émanciper de leur condition, d'accéder à une conscience propre et même d'augmenter leurs capacités cognitives et motrices. Ce n'est pas le cas de la fausse Charlotte que Dolores a façonné complètement, sans rien garder de l'original : c'est une marionnette, une actrice dirigée par Dolores, munie d'une conscience permettant cela.

Donc il ne devrait rien rester de la Charlotte Hale dans cette Charlotte-ci. Et pourtant le trouble qui l'affecte indique bien que ce n'est pas le cas. D'ailleurs quand Charlotte retrouve, paniquée, Dolores, dans un hôtel, pour lui parler de Serac, Dolores lui explique qu'elle doit apprendre à contrôler les traits de caractère de Hale et s'en servir au lieu d'être dépassée par eux (en gros : il faut utiliser l'instinct de prédatrice de Hale, grâce auquel elle était une redoutable femme d'affaires). Mais, en vérité, la fausse Charlotte ne devrait pas avoir ce genre de troubles puisque rien ne subsiste de la conscience de Hale.

Il me semble donc qu'il aurait été plus simple et logique pour les auteurs de limiter les difficultés comportementales de Charlotte à celles que rencontrerait une actrice pour interpréter son rôle à la perfection plutôt que de suggérer qu'il restait des traces de la personnalité de Hale dans l'hôte à son image qu'a créé Dolores.

Cette (grosse) réserve mise à part, l'épisode fonctionne très bien. L'arc qui suit Caleb et Dolores est remarquable de concision : la scène où elle lui révèle l'influence du Rehoboam sur la vie des humains, au point de déterminer leurs échecs et leurs succès, jusqu'à la mort qu'ils auront, est vertigineuse. La densité des dialogues, l'intensité de l'interprétation des acteurs font passer rapidement et efficacement ce changement décisif pour Caleb.

L'autre réussite de l'épisode tient dans le twist final où on découvre, en même temps que Charlotte, qu'elle est la "taupe" de Serac au sein de Delos, qui plus est depuis des années. L'objectif de Serac (prendre le contrôle de Delos) tient dans un secteur secret du parc (le n°16) qui contiendrait des données importantes (sans qu'on sache encore lesquelles) et cela indique bien une fois encore à quel point Robert Ford a réussi à dissimuler à tous des recoins du parc. Même sorti de son enceinte, Westworld (et Ford) reste(nt) bien au centre de la série. C'est jubilatoire.

La réalisation de ce chapitre est magnifique. On y voit des plans composés avec une virtuosité esthétique bluffante (comme lorsque Charlotte contemple le siège de Delos la nuit : la forme du bâtiment qui se reflète dans un bassin qui l'entoure ressemble alors à un oeil géant et Charlotte se trouve en son centre, comme si elle observait cet oeil géant autant qu'il l'observait, elle). Une scène d'action comme celle de l'attaque de l'ambulance est aussi un vrai morceau de bravoure. Tout, jusque dans les moindres détails, témoignent d'une exigence folle et sollicitent l'attention du téléspectateur (remarquez comme les vêtement de Dolores et Charlotte se répondent, la première tout en noir et la deuxième tout en blanc quand elle se retrouvent à l'hôtel). Enfin, le fait que Charlotte ait rendez-vous non pas avec Serac en personne mais avec son hologramme questionne encore sur ce qui est vrai ou pas dans le récit (une théorie circule comme quoi Serac ne serait pas humain, mais peut-être une extension du Rehoboam).

Les acteurs sont toujours aussi excellents. Tessa Thompson se taille la part du lion : les producteurs ont sans doute deviné que l'actrice, dont l'ascension à Hollywood est irrésistible, devait être mieux exploitée que depuis deux saisons, où elle occupait un second rôle de luxe. Cet épisode est le sien (comme l'épisode 2 était celui de Thandie Newton) et elle livre une composition magnifique, fragile, fébrile, puis implacable. Du grand art.

Le duo Aaron Paul-Evan Rachel Wood fonctionne aussi merveilleusement. Les scénaristes ne l'écrivent pas sous un angle romantique (même si un des trailers de la saison 3 avançait cette piste). Wood, glaciale à souhait, et Paul, intense, forment une équipe étonnante et puissante.

Le procédé consistant à se focaliser sur un personnage continue dans le prochain épisode (qui est, je préviens d'avance, un pur chef d'oeuvre), qui marque la première moitié de cette saison. Il faut donc s'attendre à ce que, dès le chapitre 5, l'histoire bascule véritablement. Voilà qui promet beaucoup (mais après une telle mise en place, on y va confiant).