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mardi 14 mars 2023

CHLOE DENSITE, de Lewis Trondheim et Stan & Vince


Chloé Densité est l'Intégrale des trois tomes de la série précédemment connue sous le titre de Density, publiée entre 2017 et 2021 par Delcourt. Rebaptisée, cette histoire est désormais disponible en un seul volume de 300 pages et pour un prix raisonnable. Lewis Trondheim s'est associé au duo Stan & Vince pour ce comic-book à la française. Le résultat est plaisant, mais aurait pu être beaucoup mieux.


Chloé accompagne en voyage aux Etats-Unis son frère, Gilles, passionné d'ufologie, et sa soeur, Karine, et l'amie de celle-ci, Amina. Avant de poser leurs valises à Las Vegas où se tient une conférence sur la vie extraterrestre, les trois filles veulent faire une farce à Gilles en lui faisant croire à une rencontre du 3ème type. Mais les choses vont déraper...


En effet, quand un authentique alien surgit de derrière un rocher et tase Chloé alors qu'il visait Gilles, il lui donne d'étonnants pouvoirs dont elle va devoir vite apprendre à se servir car une invasion est sur le point de se produire de la part des Douss.


Après un entraînement express, Chloé rencontre Marco, un survivaliste, qui leur offre son aide contre les aliens. C'est ainsi qu'ils braquent un casino dont l'argent leur servira à acheter des armes. Pourtant tout va à nouveau dérailler, entre la trahison de Marco, la volonté du trafiquant d'armes de se venger, l'arrivée du champion des Douss au Japon, et enfin une bataille épique dans l'espace au cours de laquelle Gilles pensera avoir perdu sa soeur...


Il ne suffit pas toujours d'assembler une équipe de choc pour s'assurer un succès : c'est à la fois la morale de cette bande dessinée et de l'histoire qu'elle raconte. Troublant effet miroir pour cette production signée du prolifique et inclassable Lewis Trondheim, publiée par Delcourt sous la forme d'une intégrale de 300 pages, sortie récemment.
 

Avant de s'appeler Chloé Densité, ce récit complet s'intitulait Density et était paru en trois tomes de 100 pages entre 2017 et 2021. La narration avait dû décourager les curieux qui avaient acquis le premier volume, concentré sur la rencontre de Chloé avec un alien et le début de son entraînement. Mais en vérité, appelons un chat un chat, et disons que Density fut un échec commercial.

D'où l'idée de Delcourt de ressortir en la rebaptisant cette histoire sous la forme d'un seul livre, au format comic-book, plus en phase avec sa construction narrative et son influence. Lewis Trondheim n'aime pas se reposer sur ses acquis, c'est un touche-à-tout, et sa production est si vaste qu'elle comporte au moins autant de pépites que de trucs dispensables. J'aime par exemple sa série Lapinot, sa participation au regretté Atelier Mastodonte, Texas Cowboys (avec Matthieu Bonhomme - à quand un tome 3 ?), mais je n'ai jamais adhéré à la saga Donjon par ailleurs.

Toutefois le voir s'essayer au comic-book super-héroïque m'intriguait et il ne fait donc pas les choses à moitié. Toutefois il serait mensonger d'affirmer qu'il convainc complètement. Si le résultat final ne manque pas d'atouts, il pèche par plusieurs endroits.

Il est ainsi certain que Chloé Densité gagne à être lu d'une traite. Le rythme est soutenu, assez pour ne pas être trop embarrassé par quelques facilités, mais pas suffisamment pour ne pas les remarquer. Ainsi, on se demande, une fois le livre refermé, à quoi ont servis les personnages de Karine et Amina pendant toute cette épopée sinon à être là pour donner la réplique ou à jouer les demoiselles en détresse dans le dernier chapitre. C'est dommage parce que si Trondheim s'était contenté d'un seul autre personnage féminin (en dehors de Chloé), par exemple en faisant d'Amina la fiancée de Gilles, cela aurait pu fonctionner. Mais même en se limitant au duo Chloé-Gilles, ça n'aurait pas nui à l'ensemble.

Trondheim fait aussi un pari visuel en traitant de manière réaliste Chloé et Gilles, voire Marco, tandis que l'alien qui intervient au tout début est sciemment grotesque, dans son apparence, mais aussi dans ses motivations (il veut sauver la Terre pour pouvoir continuer à suivre des séries télé). Si on accepte pas d'emblée cette plaisanterie, inutile d'aller plus loin. Moi, ça m'a fait rigoler, mais je comprends que certains aient pu passer à côté.

En revanche, j'avoue que l'importance donnée à Gregor Saxe, le marchand d'armes, au point de lui consacrer un arc dans le derniers tiers de l'histoire, m'a paru superflu. L'astuce trouvée pour que Gilles le défie afin de sauver Karine et Amina est une ficelle grossière, mais surtout on perd de vue l'essentiel, qui est quand même le voyage de l'héroïne, Chloé.

Plus positif : le crescendo qui va de l'acquisition des pouvoirs à l'entraînement jusqu'au combat contre Jigg Nör, le champion de Douss, puis à l'affontement épique dans l'espace contre l'armada est parfaitement maîtrisé. Le format de l'album, le découpage avec une prédominance de "gaufriers" mais aussi quelques pleines et doubles pages, font passer les 300 pages comme une lettre à la poste. Il y a de l'humour, souvent amlicieux, des applications physiques relatives aux pouvoirs de Chloé, judicieuses, et donc des enjeux toujours revus à la hausse qui captivent.

Du côté du dessin, le bilan est mitigé. C'est compliqué de tirer sur le travail de deux artistes du calibre de Stan & Vince, d'autant qu'ils ont oeuvré aux Etats-Unis et que donc une histoire pareille est dans leurs cordes. En outre j'avais adoré ce que Vince avait fait sur Esmera, le one-shot écrit pour lui par Zep. Mais il faut bien avouer que je suis resté parfois perplexe.

Pour faire simple, disons que j'ai eu le sentiment malaisant de lire des planches parfois à l'arrache, comme si elles avaient été dessinées sans crayonnés, en tout cas très (trop) rapidement. Peut-être Stan & Vince ont-ils voulu coller au projet en l'illustrant comme s'ils devaient rendre leur copie dans des délais semblables aux artistes de comics. Mais le compte n'y est pas.

A plusieurs reprises, le trait manque de fermeté, les visages changent trop, comme si les deux dessinateurs s'étaient passés le relais, les proportions sont incertaines. On a cette impression quasi-permanente d'une BD pas suffisamment achevée, pas complètement soignée, en tout cas par rapport à ce à quoi nous ont habitués les auteurs de Vortex. Très influencés par le passé par Dave Stevens (The Rocketeer), Wally Wood (Cannon) ou Mark Schultz (Chroniques de l'ère xénozoïque), l'encrage n'est pas à la hauteur. Alors volonté d'aller vers un dessin moins peaufiné ou manque d'application ? Je l'ignore mais c'est dommage.

D'autant plus que quand les deux complices font l'effort, ils sortent des pages quand même dingues, comme le combat entre Chloé et Jigg Nör, ou la bataille dans l'espace, ou tout ce qui se passe sur l'exo-planète. Dans ces moments-là, on touche du doigt ce à quoi Chloé Densité aurait dû ressembler tout du long.

Néanmoins, je ne veux avoir l'air de bouder mon plaisir. J'ai longtemps voulu lire cette histoire sans le faire, freiné par le prix et les délais entre chaque tome. Cette intégrale, qui coûte vraiment peu cher, est une occasion en or (même si Delcourt aurait pu reproduire les couvertures des trois tomes originaux, et certainement agrémenter le tout de quelques bonus).

mardi 1 mars 2016

Critique 828 : ZIZI CHAUVE-SOURIS, TOME 1 - CHEVEUX RESTER, de Lewis Trondheim et Guillaume Bianco


ZIZI CHAUVE-SOURIS : CHEVEUX RESTER est le premier tome de la série, écrit par Lewis Trondheim et dessiné par Guillaume Bianco, publié en 2012 par Dupuis.
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Suzie Wendel vit seule avec sa mère, Clara, à la campagne. Elève dissipée à l'école, elle est régulièrement envoyée dans le bureau du directeur et collée. Elle aime parler de la mode des vedettes de Beverly Hills avec sa meilleure amie, plus sage qu'elle, et partage avec Hugo Mercier, un petit garçon un peu simple d'esprit, une fascination pour les monstres imaginaires.
L'existence de Suzie va changer lorsqu'une chauve-souris, Zizi, vient se prendre dans son abondante tignasse rousse après un coup de vent. La cohabitation est délicate entre ces deux fortes personnalités.
Mais une amitié se lie entre la fillette et la bestiole après qu'elles aient tué le Gobeur d'yeux, devant lequel Hugo a fui. Une vieille dame, professeur de Yan-Chi, un curieux art martial, repère Suzie et lui propose de la former pour qu'elle terrasse n'importe quel adversaire.
Après avoir croisé une nuit l'horrible Falquenin, mi-chien mi-chat, Suzie apprend par Zizi l'existence du Grand Garou dont la morsure permet de devenir adulte à la pleine lune, l'occasion pour la fillette de connaître de nouvelles expériences.
Mais pour approcher cette créature impressionnante et dangereuse, il lui faudra déjouer la vigilance de sa mère, qui essaie de retrouver l'amour en invitant des collègues, comme Nathan et Maxime, que Suzie prend un malin plaisir à décourager...

J'ai découvert Zizi chauve-souris dans les pages du journal de "Spirou" alors que le deuxième tome de ses aventures était pré-publié l'année dernière et je suis tout de suite tombé sous le charme de ce comic-strip réalisé par deux des auteurs les plus originaux de l'hebdomadaire, qui ont en commun d'être des scénaristes et dessinateurs.

L'expérience des deux collaborateurs dans les deux domaines de la bande dessinée garantit un équilibre de force et de talent et aboutit à une production tout à fait réjouissante et aboutie. Ce premier tome compte 45 planches et donc 137 strips, chacun proposant un gag autonome et tous ensemble composant une intrigue cohérente, avec un dénouement prometteur pour la suite (promesse tenue car la suite est effectivement aussi convaincante).

Pleine de fantaisie, cette série aborde l'enfance sous un angle fantaisiste, avec un accent fantastique prononcé. Le fait que la chauve-souris soit douée de parole et communique avec Suzie, qui la comprend, n'est que le premier élément d'une collection qui compte des créatures à la fois grotesques et inquiétantes : le Falquenin est un curieux hybride de chien et de chat, friand d'oiseaux en particulier (mais prêt à bouffer Zizi et Suzie aussi), le Gobeur d'yeux est un monstre digne de ceux que dessinait Franquin, et la révélation de l'aspect spectaculaire du Grand Garou (effectivement très grand et très effrayant) ne déçoit pas.

Mais Zizi chauve-souris n'est pas trop intimidant pour les plus jeunes lecteurs, même si Lewis Trondheim n'hésite pas à glisser quelques scènes mordantes (la chauve-souris et son goût pour les araignées, un écureuil qui glisse fatalement sur une branche sèche...). L'humour contrebalance cette noirceur : les dialogues sont enlevés, plein de piment, comme souvent chez le scénariste, avec des personnages aux caractères excentriques et bien trempées (Suzie n'a pas sa langue dans sa poche, sa professeure de Yan-Chi est loufoque à souhait). La relation entre Suzie et sa mère donne aussi lieu à des moments savoureux et des réflexions irrésistibles ("Envie de stress et d'ulcères ?... Devenez mère célibataire !", "Tu attends un nouvel invité ?  - Oui... Tu mangeras dans ta chambre, ce sera plus simple... - Yes ! - Quand je suis gentille avec elle, elle est insupportable, quand je la punis, elle est contente... J'ose pas imaginer lorsqu'elle sera adolescente...").

Visuellement, Guillaume Bianco, qui a été découvert avec sa propre série Billy Brouillard (publié chez Soleil), assume l'influence de Quentin Blake et Tim Burton. Son trait, parfois tremblotant, est très expressif et la forme contraignante du strip ne l'empêche nullement d'exprimer efficacement les gags du scénario.

Bianco est surtout un as de la composition : les éléments dans ses plans sont toujours merveilleusement disposés, avec une grande lisibilité, donnant un impact maximum à chaque réplique, chaque mimique. Les décors sont souvent minimalistes et pourtant très évocateurs, et quand il a la possibilité de dessiner une bande entière d'une case, il représente la campagne, la nature, avec brio.

Enfin, il est excellent pour imaginer les créatures extraordinaires du récit : la chauve-souris est drôlissime, le Falquenin affreux, le Gobeur d'yeux très moche, et le Grand Garou impressionnant. Et le running gag avec l'araignée dont Zizi se sert pour convaincre Suzie de la garder est imparablement mis en scène.

Inspirée, très amusante, graphiquement singulière, aussi jubilatoire pour les petits que pour les grands, Zizi chauve-souris a des airs d'amie pour la vie.  

jeudi 4 février 2016

Critique 809 : FENNEC, de Lewis Trondheim et Yoann


FENNEC est un récit complet en soixante doubles strips, écrit par Lewis Trondheim et illustré par Yoann, publié en 2007 par les Editions Delcourt (dans la collection "Shampooing").
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Un petit fennec fuit dans le désert un groupe de serpents et réussit à lui échapper en grimpant sur un rocher. Il réfléchit au moyen de s'en débarrasser définitivement quand il se souvient que sa mère lui avait parlé du collier d'un shaman capable de provoquer la pluie, qui noierait les reptiles.
C'est le début d'un périple plein de rebondissements :  il est enlevé par un aigle dont il dévore les petits, court dans la savane, y rencontre un oiseau friand de serpents mais peu enclin à l'aider, croise la route d'un pangolin stupide, puis d'un gibbon très myope.
Le singe sait où est le collier magique et l'accompagne : en chemin, ils aideront un hippopotame qui souffre des dents, épuiseront un lion prêt à les dévorer et à qui ils livreront une hyène à leurs trousses puis un phacochère qui a le malheur de passer par là…
Les serpents ne sont jamais loin et, quand le fennec découvre que le shaman est un puissant gorille, il se demande si, puisqu'il ne peut lui subtiliser son collier, un arrangement est possible...

Cet album d'une trentaine de pages témoigne encore une fois de la prolixité du scénariste Lewis Trondheim et de sa capacité à s'adapter à tous les formats. Pour l'occasion, il s'associe à Yoann (l'actuel dessinateur de la série Spirou et Fantasio, à l'époque plus connu pour le titre Toto l’ornithorynque), membre fondateur avec lui de L'Atelier Mastodonte (lisible chaque semaine dans la revue "Spirou").

Le récit, qui se déroule linéairement, a pour cadre d'abord le désert africain puis la savane, et on suit avec jubilation les déplacements de ce petit renard qui cherche à échapper à une bande de serpents tout en cherchant le moyen de s'en débarrasser. Trondheim introduit un élément discrètement fantastique quand il évoque que la solution au problème du fennec est un collier magique, mais le scénario n'exploite finalement pas cette astuce.

En revanche, les animaux sont doués de parole et on la langue bien pendue, une caractéristique récurrente dans l'oeuvre de l'auteur : le mauvais esprit mais aussi l'ingéniosité et le persévérance dont fait preuve le petit renard sont réjouissants, donnant lieu à des dialogues cyniques et enlevés, jouant sur le contraste avec d'autres rôles qui n'évoluent pas dans le même registre - le gibbon dont la myopie engendre bien des méprises, le pangolin abruti mais attachant.

Trondheim aime les contraintes narratives et le comic-strip exige une rigueur terrible. Il enchaîne les doubles strips avec une énergie imparable, qui leur permet d'être efficaces séparément et pris dans l'ensemble de l'intrigue : la virtuosité du scénariste est impressionnante. En quatre à six cases, tout est dit et bien dit, c'est drôle, palpitant, insolite, dense. 

Yoann illustre cette histoire en couleurs directes, employant magnifiquement la technique de l'aquarelle. La forme des "personnages" est volontairement sommaire mais très expressive, et le découpage tire pleinement parti du format strict des doubles strips. La palette chromatique privilégie bien entendu les teintes chaudes, solaires, lumineuses, puisque nous sommes en Afrique, et quoique les décors sont eux aussi réduits à l'essentiel, on s'y croirait de façon troublante.

Véritable merveille de concision et de malice, Fennec dépasse la simple suite de gags pour se transformer en un récit initiatique irrévérencieux et malin. Surtout, c'est un livre qui séduit aussi bien les (très) jeunes lecteurs que les plus âgés car les premiers apprécieront son efficace simplicité et les seconds sa dynamique singularité. 

On ne peut que regretter que cette aventure soit restée sans lendemain (même si, par ailleurs, Trondheim et Yoann ont été bien occupés depuis, chacun de leur côté).

mercredi 15 juillet 2015

Critique 666 : UNE AVENTURE DE SPIROU ET FANTASIO - PANIQUE EN ATLANTIQUE, de Lewis Trondheim et Fabrice Parme

Plutôt que de deviser sur le "nombre de la bête" avec cette 666ème critique (qui est aussi la 790ème entrée de ce blog), j'ai choisi de vous parler d'une bande dessinée qui vous donnera une idée de la félicité...

UNE AVENTURE DE SPIROU ET FANTASIO : PANIQUE EN ANTLANTIQUE est un récit complet écrit par Lewis Trondheim et dessiné par Fabrice Parme, le 6ème tome de la collection "Le Spirou de..." publié en 2010 par Dupuis.
Cette histoire ne s'inscrit pas dans la continuité de la série régulière.
*
 
 

Le Moustic Hôtel où Spirou travaille comme groom est racheté par le consortium "Luxe & Loisirs" et procède aussitôt à une restructuration du personnel. Un volontaire est demandé pour appareiller sur "Le Roi des Mers", un paquebot appartenant à la société, qui commence le lendemain une croisière en Atlantique.
Spirou décroche le job mais la traversée s'annonce (et sera) mouvementée : en effet, Fantasio traque à bord la comédienne Marinella Cabotini en espérant la photographier avec son nouvel amant, puis il y trouve le comte de Champignac engagé sur ce navire pour y poursuivre les travaux d'un confrère, le professeur Sprtschk. Il s'agit de la création d'un champ de force qui permettrait aux bateaux de résister à un choc avec les icebergs, mais le vaisseau à bord duquel il voyageait pour ses tests a disparu depuis une semaine.
L'agent des assurances, Lenoir, supervise l'opération qui prend un tour compliqué quand "le Roi des Mers" sombre à cause d'une grosse masse d'algues des Sargasses...

(Ci-dessus : les croquis préparatoires de Spirou, 
Fantasio et le comte de Champignac, par
Fabrice Parme.)

Pour une fois, je vais vous proposer ce qui ressemble moins à une critique classique qu'à un compte rendu agrémenté des commentaires du dessinateur de cet album - propos dénichés sur le site klarelijinternational.midiblog et très instructifs pour apprécier la conception de hors-série des aventures de Spirou et Fantasio
Dans un souci de lisibilité, les passages de l'interview de Fabrice Parme sont en italique.

Avant cela, quelques mots quand même sur le contenu de l'ouvrage, en dehors du résumé que j'ai rédigé. Panique en Atlantique appartient à cette collection parallèle publiée par Dupuis de one-shots appelée Le Spirou de..., dans laquelle on trouve (entre autres) l'album d'Emile Bravo dont j'ai déjà parlé dans ce blog (critique 299 : Spirou, le journal d'un ingénu).

Dans ce cadre bien particulier, où les histoires se déroulent hors de la continuité classique de la série-mère, les auteurs ont carte blanche pour donner leur version de Spirou. Lewis Trondheim et Fabrice Parme ont déjà collaboré à de nombreuses reprises avant cela (la série Le Roi Catastrophe ; OVNI ; Jardins Secrets) et ils ont réalisé ce récit en étroite collaboration, comme un hommage aux grandes comédies américaines des années 40-50.

On en retrouve le rythme effréné et l'esprit fantaisiste, loufoque même, dans cette cascade de péripéties dans le décor (quasi unique) d'un paquebot, ce qui marque d'ailleurs un retour aux sources de Spirou puisque son créateur, Rob-Vel, l'avait imaginé après avoir observé les grooms sur ces bateaux de croisière (et non dans les hôtels). Malgré cela, il s'en est trouvé pour critiquer l'approche des deux auteurs, jugeant comme toujours qu'ils ne respectaient pas la nature essentielle du personnage et de son univers - un reproche aussi absurde qu'injuste puisque Panique en Atlantique s'inscrit de toute façon hors de la continuité. 
Il ne faut jamais cesser de combattre ce conservatisme idiot de quelques lecteurs intégristes qui croient mieux savoir quel traitement convient mieux à un héros : en pensant de cette manière, on ne fait que pétrifier la bande dessinée. Si une version déplaît, la solution la meilleure et la plus sage reste de simplement... Ne pas la lire !  

Lewis Trondheim démontre une nouvelle fois avec quelle virtuosité il est capable (pas toujours, mais souvent quand son partenaire est en mesure de l'inspirer) de s'emparer d'un genre pour livrer un divertissement de qualité, élaboré avec exigence, rédigé avec une inventivité très maîtrisée. Il manipule des ingrédients propres à Spirou pour mieux servir son propos sans s'éparpiller. Panique en Atlantique a tous les atouts d'un redoutable page turner avec la sophistication élégante que lui apporte un artiste d'exception.

Car, malgré tout le mérite de Trondheim, la star du show ici, c'est Fabrice Parme qui transforme l'expérience en un ravissement visuel de tous les instants : ce "Spirou par..." est certainement le plus beau de la collection, surpassant même le fabuleux ouvrage d'Emile Bravo.

Au sujet du découpage d'abord, voyons de quelle manière Parme l'a abordé :

"Lorsqu'on opte pour un découpage en 4 strips, le rythme dépend de la composition d'une image par rapport à la composition de l'image suivante et ainsi de suite jusqu'à la dernière image de la planche qui renvoie à la première image de la page suivante. La composition générale de la page ne prime pas. Au final, de toute façon, la couleur vient rééquilibrer et donner une unité à cette composition générale. Lorsqu'on part d'une structure en 3 strips, l'image laisse plus de place au dessin, au décor et la composition générale prend plus d'importance."

La clé de ce dispositif se situe en vérité davantage du côté de Hergé que de Franquin, même si Fabrice Parme voue une égale admiration aux deux artistes :

"Hergé est l'auteur européen qui a fixé les règles de cette grammaire du 4 strips. Il est l'inventeur de cette matrice."

Le créateur de Tintin, un grand formaliste, a inspiré Parme :

"Je ne reviens pas aux sources par nostalgie mais au contraire, pour chercher de nouvelles directions. Je repars de constructions simples (rond carré triangle, rouge, jaune, bleu, point, ligne, plan...) et je cherche des variantes, des combinaisons inédites. Hergé est l'inventeur d'une modernité mais avec le temps, un langage se modifie, se réinvente et se simplifie. Ce qui est étonnant, c'est qu'il se simplifie toujours et de plus en plus...
"Chez Hergé, tout est conçu pour placer en avant le rythme, la dynamique de lecture. Sa grammaire est idéale pour les récits d'aventure."

La parenté stylistique est telle qu'elle a imprimé le montage des séquences : Panique en Atlantique est un album très dense mais à la lecture très fluide. On compte pour 62 planches 703 plans, soit une moyenne élevée d'une presque douzaine de cases par pages : cette succession d'images confère à l'histoire une partie importante de son rythme très soutenue car Parme exploite des effets de continuité séquentielle (c'est-à-dire qu'une action est décomposée en plans dont l'angle de vue et la valeur ne varient pas - par exemple : un personnage court, on suit la progression de sa course sans jamais en allant de gauche à droite, dans le sens de la lecture, et sans que la caméra ne s'éloigne ou n'opère de plongée/contre-plongée. Lorsque sa course s'achève, cette uniformité de plans est rompue. Voir planche 23, à partir de la case 3, jusqu'à la planche 24, avec la case 4.).

Il y a une volonté de composer des images comme on compose de la musique chez des dessinateurs comme Parme, dont la base du dessin est le trait et le découpage : en fait, le résultat obtenu est celui que l'artiste recherche quand lui-même apprécie une lecture.

"Je lis un dessin en regardant par où le dessinateur a fait passer son trait. Comment il l'a modulé. Comment il a placé ses noirs, ses couleurs... Comme si je déchiffrais une partition plus que comme si j'écoutais un morceau de musique. On peut lire un dessin, pas seulement le regarder. Dessiner, c'est penser en agissant. On pose des traits et on regarde ce qui est possible, on progresse en ajustant. On ne peut pas dessiner dans sa tête. Un dessin, bien qu'en deux plans est inévitablement concret. C'est comme l'écriture, vous pouvez avoir une idée mais c'est en la formulant qu'elle devient possible. Dans la tête, l'imagination vagabonde. Sur le papier, elle se sédentarise."

Ce que nous enseigne aussi Parme (et à travers lui ses mentors), c'est qu'un bon dessin en art séquentiel est une narration propre : le script n'est rien d'autre qu'un découpage écrit et la planche est son interprétation via le découpage dessiné. Autrement dit, le bon dessin n'existe vraiment qu'avec un bon script et vice-versa.

"La qualité d'une histoire dépend aussi de la qualité du dessin. Il faut que le graphisme corresponde au propos. En symbiose ou en opposition. Un dessin virtuose, épuré, habile, précis, référencé n'est pas une tare. Tous les coups sont permis du moment que le résultat est juste."

Le graphisme est donc une écriture et ceux qui veulent distinguer les deux pour analyser de la bande dessinée lisent maladroitement, incorrectement. Le talent, la personnalité d'un artiste s'exprime dans sa manière de "digérer" le script et les influences visuelles qu'il rencontre :

"J'ai mon écriture propre, ma respiration et je n'ai pas l'impression de me trahir si j'absorbe et digère de nouvelles choses. Au contraire, cela me donne de nouvelles envies, de nouvelles directions, de nouvelles possibilités. On n'est jamais pur et comprendre ses influences, les accepter est aussi mieux se comprendre et mieux comprendre les autres. Refuser les influences et vouloir rester toujours le même, est une forme de xénophobie, d'aliénation et de bêtise."

Parme n'est pas avare d'explications pour détailler sa méthode, en particulier sur Panique en Atlantique, et ce qui suit est passionnant (les connaisseurs apprécieront, les amateurs s'enrichiront) :

"Pour construire une page,  je pose mes bases en fonction du format et de la place dont je dispose pour dessiner. C'est aussi simple que ça.
"Avec Panique en Atlantique, il est question de 4 strips par page. Le mode de lecture le plus traditionnel en France et Belgique. Cela impose d'emblée une mise en page où le passage d'une image à la suivante domine sur la composition générale. Peu de place pour les décors. Je préfère fouiller le décor aux endroits où ils est nécessaire pour situer le récit ou faire avancer l'action. Lorsque le décor n'est pas nécessaire, ils est tout simplement absent. Ce qui renforce la dynamique de lecture."

Les grands stylistes ont cela de commun que leurs dessins se fondent sur le choix de faire mieux avec peu, le fameux "less is more" à propos duquel Alex Toth a si bien théorisé. Cette école a aussi abondamment alimenté le dessin des bandes dessinées humoristiques, dont Panique en Atlantique est un avatar brillant. Ce courant, on l'a rattaché à la "ligne claire" (Hergé, Edgar P. Jacobs, Bob De Moor...), le "style Atome" (Serge Clerc), dans lequel se place Parme... Mais pas que !

"Je me sens aussi proche du style atome que du style UPA (United Productions of America). Au fond, c'est la même logique. Réduire les éléments au minimum pour exprimer un maximum de choses. Un même signe peut même avoir plusieurs significations. 
"Il y a une recherche d'universalité dans la ligne claire. Choisir le trait exact comme choisir le mot exact. 
"Un dessin clair est une recherche d'honnêteté avec soi. Comme de toute façon on n'y arrive jamais, on court vers un absolu et c'est sain, simple et baroque à la fois."  

Toujours ce retour à la ligne, au trait, dont Panique en Atlantique propose une variation virtuose : il ne s'agit pas simplement d'une démarche artistique, mais aussi (surtout) intellectuelle. Une façon de parler du monde en le dessinant d'une certaine façon, de s'exprimer avec un trait bien spécifique. Le dessin, c'est une écriture de soi par le trait - et elle évolue avec le temps.

"Je préfère la ligne qui passe au bon endroit. Mais c'est paradoxal parce que dix ans plus tard, le bon endroit pourrait très bien se situer ailleurs. Finalement, le bon endroit est variable avec le temps qui passe. Mais au moment précis où l'on décide que le bon endroit est là, on exprime son sentiment, ses impressions et tout ce qu'il y a dans l'air du temps et on est sûr que c'est le bon endroit. 
"Le bon endroit pour Les anciens et les modernes n'est pas le même. Parce que l'époque, la mode, les mentalités changent. Aujourd'hui, pour moi, la ligne claire des années 80 est de l'Histoire Ancienne, c'est une strate de plus à laquelle une nouvelle strate peut enfin venir s'ajouter sans tomber dans la répétition. Laisser des modes et des écoles en jachère permet de les revisiter et de les réinventer."

Ainsi réduire le style dans lequel s'inscrit Parme à des maîtres européens (franco-belges) est une erreur réductrice : le dessinateur puise son inspiration ailleurs dans l'art séquentiel et ailleurs dans le graphisme en général.

"Quand on parle de ligne claire, on cite toujours des européens et plutôt des belges, des néerlandais  et des français. Mais la ligne claire existe aussi ailleurs. Des auteurs comme Geo Mac Manus, John Held Jr, Rea Irvin... même Otto Soglow, je les classe dans la ligne claire première période, non ? En tout cas, ce sont aussi des sources pour moi. Mes mes influences graphiques ne sont pas qu'à chercher du côté de la bande dessinée. 
"Encore une fois, il faut aussi aller voir du côté d'Aubrey Beardsley, d'Helen Dryden... En fait, ça me dérange cette frontière entre les formes d'art. Je puise partout et ensuite, je digère et j'épure."

De même qu'on apprend à écrire avant de trouver une police de caractère, on dessine avant de définir le style de dessin qu'on veut atteindre : Fabrice Parme le résume bien dans ce qu'il dit ensuite.

"Ma ligne idéale ? Par superposition. La perfection, c'est de tout enlever jusqu'à ce qu'il ne reste que l'essentiel et non pas le contraire. La perfection n'existe pas mais l'important, c'est d'y croire sinon, on redevient des animaux."

Très concrètement, cela se traduit ainsi quand il se met à sa table à dessin :

"Étape 1/ Je redécoupe la page scénarisée par Lewis. Je cherche la mise en scène sur un très petit format. Une fois mon petit découpage miniature terminé. Je l'agrandis à la bonne taille. Je trace toutes les cases pour le crayon sur des feuilles séparées. Je calibre mes dialogues pour ne pas avoir de mauvaises surprises. Les bulles sont placées en premier.
"Étape 2/ Je fais des esquisses très rapides sur une première feuille. Là, il n'y a pas de règle, c'est selon l'humeur du jour, je peux faire des esquisses avec des crayons gras, des feutres épais ou fins sur différents papiers. La taille des esquisses peuvent varier, être grandes ou minuscules. Je cherche le mouvement en plaçant des masses et des lignes directrices. Je peux redessiner la même pose dix fois jusqu'à ce que l'attitude et l'expression des personnages me conviennent.
"Étape 3/ J'utilise un papier assez bouffant, doux et sec (croquis Canson 90g) et par transparence, avec un crayon à mine rouge 09, je reporte rapidement ma construction en veillant à la placer au bon endroit dans la case. Un jeu d'équilibre. Il faut que la bulle, le cadre, les formes entre elles dialoguent. C'est très abstrait et difficile à définir, mais je sais qu'à un millimètre près, la composition est juste ou pas. Je creuse un peu mon crayonné rouge, je ne gomme que très rarement. Pas la peine puisque finalement, avec une mine noir 0,5 B, je sélectionne les traits à retenir.
"Étape 4/ Lorsque toutes les images d'une page sont crayonnées, je cale tout sur une table lumineuse et j'encre sur un papier fin et lisse Schoellershammer Markerpapier 75g, avec un feutre Faber Castell Pitt artist pen S pour les personnages et un feutre Sakura Pigma Micron 01 pour les décors. L'encrage est un moment de détente où je prends plaisir à ciseler des déliés ou des lignes de décors qui vibrent légèrement en accord avec ma respiration. Je suis très concentré et tout le corps participe. C'est en maitrisant ça qu'on arrive à dessiner des lignes droites sans règle ou des courbes tendues élégantes.
"Étape 5/ L'encrage est scanné et le trait nettoyé ou encore retouché si nécessaire. Enfin, le texte informatisé est placé dans les bulles. J'ai dessiné une police pour gagner du temps."

Un vrai tutoriel ! Mais quand on arrive à si bien se résumer à l'ouvrage, c'est qu'on a acquis une technique sûre et qu'on sait la verbaliser. Savoir parler de la bande dessinée, qu'on soit auteur, artiste ou même critique, c'est comme partout ailleurs, en sachant utiliser le vocabulaire juste : ainsi, celui qui vous lira ne se trompera jamais sur vos intentions.

"Donc, quand j'entends dire que mon dessin est simpliste ou facile, je souris et je me dis tant mieux... parce que ça veut dire qu'il est accessible à la lecture pour le plus grand nombre. Mais il n'est pas simpliste du tout, il est simple. Tout le contraire."

Parme a également énormément travaillé sur le design (ce qu'il serait plus juste d'appeler la "direction artistique") de l'histoire et des éléments visuels qui la remplissent : le soin avec laquelle chaque coupe de cheveux, habit, chaque objet, meuble, a été défini saute aux yeux dans cet album. Ce n'est pas seulement une maniaquerie esthétique mais la volonté de préciser des ambiances, d'évoquer des époques pour situer l'histoire et ses acteurs : ici, "une vision sublimée des 30 glorieuses", là, les films de "Blake Edwards, de Stanley Donen, de Billy Wilder, de Gérard Oury".

Pour aboutir à cela, il faut comme le souligne Parme que le scénario de Lewis Trondheim ait été "une proposition ouverte. Rien n'est totalement et définitivement délimité. En fonction du dessinateur, des ajustements sont nécessaires. Lewis a besoin de camper les choses rapidement. Il a besoin de se laisser transporter par son histoire. D'entrer dans un délire. C'est ainsi qu'il installe le rythme de son récit et c'est la meilleure solution pour lui."

La complémentarité entre la liberté de Trondheim et la rigueur de Parme est LA clé du projet : à ce jeu, chacun pousse l'autre dans ses retranchements, lui offre un challenge, qui profite au produit fini. La réussite magistrale de Panique en Atlantique est donc sans doute d'abord celle de toutes les excellents BD : le fruit d'un partenariat intelligent entre deux créateurs qui se dépassent l'un pour l'autre en n'étant jamais écrasés par le sujet dont ils ont pu s'emparer. Spirou et le lecteur en sortent gagnants. 

lundi 18 août 2014

Critique 495 : TEXAS COWBOYS, TOME 2, de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme


TEXAS COWBOYS, TOME 2 rassemble les épisodes 10 à 18 de la série, écrits par Lewis Trondheim et dessinés par Matthieu Bonhomme, publié en 2014 par Dupuis.
Il est préférable d'avoir lu le tome 1, rassemblant les 9 premiers épisodes, auparavant.
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 (Extrait de Texas Cowboys  #10.
Texte de Lewis Trondheim, dessins de Matthieu Bonhomme.)

Le journaliste Harvey Drinkwater quitte à nouveau Boston pour regagner le Texas où son ami Ivy Forest le demande. Devinant que des ennuis l'attendent, le jeune homme se prépare à un retour agité, et il a raison puisque Frank Jackson et d'autres anciens acolytes du bandit Sam Bass tiennent en otages le frère et les deux soeurs de Forest afin de piéger et faire payer Drinkwater, tenu pour responsable de la mort du chef de gang.
Mais à Fort Worth, d'autres personnages assurent le spectacle et alimentent des intrigues, comme Butch La Framboise (un bagarreur aussi provocateur qu'invincible), Ricky Philips (le nouveau shériff qui en veut aussi à Drinkwater depuis l'assassinat de son beau-père), Jim Courtright (le marshall qui tient en respect toute la région), Mrs Cooper (la propriétaire d'un troupeau qui doit négocier avec un nouvel acheteur de bétail), Jossam et Sophia Carpenter (le contremaître de Mrs Cooper qui refuse que sa fille épouse un cowboy), et même Wyatt Earp et ses frères (qui viennent de pacifier OK Corral).
Tout ce beau monde va se croiser sur fond de règlements de comptes, de chasse au trésor, de romance, de match de boxe anglaise : de quoi fournir de nombreuses idées d'articles pour Harvey Drinkwater, s'il survit au voyage...
 
2 ans après avoir produit les neuf premiers épisodes de leur western, le duo formé par le prolifique Lewis Trondheim et le talentueux Matthieu Bonhomme remet ça. Ce nouveau volume de Texas Cowboys a été prépublié dans le supplément pour les abonnés de Spirou depuis l'automne 2013, et il est préférable d'avoir lu les précédents chapitres pour apprécier cette suite.

Ceux qui, comme moi, avaient aimé le premier tome ne seront pas déçus par celui-ci. On y retrouve les ingrédients principaux qui firent le nectar de l'album original avec une lecture à la fois respectueuse et subtilement décalée des codes du western.
La première singularité du projet tient dans le fait que le héros est non pas un cowboy traditionnel, un aventurier, un pistolero, un soldat ou un outlaw, mais un journaliste qui cherche d'abord au Texas de la matière pour ses articles. Après un premier voyage au cours duquel il a dû s'adapter à ces contrées hostiles, il y retourne aguerri et sachant qu'il devra en découdre avec des individus qui ont de sérieux contentieux avec lui (d'un côté, un ancien lieutenant de Sam Bass, bandit de grand chemin dont il avait infiltré le gang ; et de l'autre, Ricky Philips, le nouveau shériff de Fort Worth qui a juré de lui faire payer la mort de son prédécesseur et beau-père). Le personnage a donc évolué, ce n'est plus un pied-tendre mais cela ne lui enlève en rien son charme.
Toujours flanqué d'Ivy Forest, Harvey Drinkwater va rencontrer d'autres figures locales, qui, chacune, vivent leur propre histoire. Trondheim démontre son talent pour créer et animer des seconds rôles immédiatement mémorables et contrastés, favorisant des personnalités truculentes ou étranges mais toujours charismatiques. Le scénariste sait donner à cette galerie un relief jubilatoire, n'hésitant pas à faire bifurquer le récit dans des aventures annexes pleines d'imagination. L'exemple le plus notable est celui de Thomas Woodham, un ancien soldat sudiste qui est manchot et qui, contre un verre, raconte comment il a perdu son bras, mais en changeant à chaque fois de version (sur un champ de bataille, lors d'une fusillade en ville, en poursuivant l'amant de sa femme, en étant piégé dans une mine par des indiens...).
Mais Trondheim invente aussi dans ces nouveaux épisodes un personnage ahurissant qui vole la vedette au duo Drinkwater-Forest : il s'agit de Butch La Framboise, dont le nom suffit déjà à indiquer le caractère exceptionnel. Cherchant en permanence la bagarre, c'est un colosse redoutable, absolument imprévisible et invincible, qui menace d'abord Drinkwater avant de devenir son complice. La fin du 18ème chapitre annonce que si Texas Cowboys connaît un troisième volume, il faudra compter avec lui (ce qui annonce de nouveaux grands moments humoristiques).
Auparavant, la série souffrait toutefois de son peu de personnages féminins, même si Betsy Marone était remarquable. Cette fois, Trondheim a rectifié le tir en donnant deux beaux rôles au beau sexe. D'un côté, il y a  Sophia Carpenter, une jeune femme dont le père contremaître s'oppose à ce qu'elle soit courtisée par des cowboys. De l'autre, il y a la charismatique Mrs Cooper, une femme à poigne, qu'on jurerait inspirée par Joan Crawford (Johnny Guitar), belle et affranchie. 
Enfin, en arrière-plan, le scénariste s'amuse à caser Wyatt Earp et ses frères, ce qui inscrit son récit dans la véritable histoire du western (comme ce fut le cas dans les ultimes tomes de Blueberry, écrits et dessinés par Jean Giraud, avec la trilogie Mr Blueberry-Ombres sur Tombstones-Dust). Trondheim n'en abuse pas, estimant sans doute (mais avec raison) que jouer avec la légende du far-west nécessite qu'on la tienne à distance pour lui conserver sa saveur.
La narration est à la fois fluide et complexe, jouant sur des retours en arrière, la relation d'une même scène selon différents points de vue, jonglant avec un casting abondant, mais comme pour le premier tome, celui-ci reste toujours limpide et cette structure sophistiquée ajoute en fait au plaisir de la lecture.

Au dessin, Matthieu Bonhomme retrouve donc pour la troisième fois Lewis Trondheim (après leur récit complet fantastique Omni-visibilis et le premier Texas Cowboys). 
Cet artiste, qui est lui-même également un auteur complet (avec sa série Esteban) et qui a déjà exploré des genres très variés (la fable initiatique avec Messire Guillaume : L'esprit perdu, le polar médiéval avec Le Marquis d'Anaon), a expliqué s'être engagé dans cette suite en sollicitant quelques défis à son scénariste (notamment des scènes plus violentes). De fait, il a l'occasion d'imaginer visuellement certains passages gratinés (principalement lors des confessions de Thomas Woodham) et s'en acquitte avec brio mais sans complaisance.
Pour illustrer cette histoire, Bonhomme a la bonne idée d'appliquer un découpage très simple, à base de "gaufriers" de six cases, un procédé qu'il ponctue parfois avec une ou deux bandes complètes, voire exceptionnellement lors d'un chapitre par un plan large occupant l'espace de deux bandes. Cet exercice impose à celui qui s'y prête une grande rigueur dans la construction de la planche elle-même et la composition des plans à l'intérieur d'un cadre toujours égal, et le dessinateur maîtrise parfaitement son sujet sur ce point.
Un autre des nombreux talents de Bonhomme est son sens des ambiances, avec des ombres portées superbement traitées, mais aussi une colorisation volontairement sommaire (avec une palette réduite à six-sept couleurs principales). Ce dernier point souligne l'aspect propre des "dime novels" dont se réclame Texas Cowboys, ces fascicules bon marché imprimés sur du papier de mauvaise qualité, comme pourraient l'être les récits écrits par Harvey Drinkwater.
Tous les personnages sont dotés de gueules extraordinaires, des trognes inoubliables et inspirées pour les hommes, mais aussi de superbes créatures féminines avec de l'allure et du charme. C'est vraiment remarquable.

Si vous n'avez pas pu dégoter les suppléments dans Spirou, rassurez-vous, vous n'attendrez pas longtemps pour lire le recueil de ces 9 nouveaux épisodes qui sera disponible dès le 29 Août prochain. Ne passez pas à côté (et profitez-en pour vous procurer le tome 1 si ce n'est déjà fait, d'ici là).
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Et, pour la bonne bouche, ci-dessous les couvertures des 9 épisodes :     
 
 
 
 
 
 
 
 

dimanche 14 octobre 2012

Critique 354 : TEXAS COWBOYS, de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme

Texas Cowboys (The Best Wild West Stories Published) est un récit complet en neuf chapitres écrit par Lewis Trondheim et dessiné par Matthieu Bonhomme, publié par Dupuis en 2012.
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Harvey Drinkwater est un jeune journaliste que son rédacteur-en-chef envoie à Fort Worth au Texas pour y écrire un reportage sur le "Hell's Half Acre", pueblo considéré comme le plus dangereux de la région. A son arrivée, il engage Ivy Forest pour l'initier aux us et coûtumes locales car il a d'autres projets que de rédiger un papier : il veut à la fois venger sa mère d'un homme qui l'a quittée, s'enrichir et trouver une épouse. Mais son chaperon le prévient d'emblée pas faire tout cela, qu'ici pour survivre il faut choisir ses priorités. Harvey décide alors de trouver de l'argent...
Sa route va croiser plus ou moins directement une dizaine de personnages comme Sam Bass, un redoutable bandit qui veut récupérer un butin que lui a dérobé un autre voleur ; Betsy Marone, une joueuse de poker que son passé a transformé en vengeresse ; Ricky Philips, l'adjoint du shérif Bobby Weadow ; le marshall sans foi ni loi Jim Courtright ; Chris Whale, un barman qui cache bien son jeu ; ou Luke Van Holt, adepte du shamanisme...
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Lewis Trondheim, une des figures emblématiques de l'Association (créateur entre autres des Aventures de Lapinot), et Matthieu Bonhomme (illustrateur de L'esprit perdu, l'intégrale de Messire Guillaume, série écrite par Gwen de Bonneval, ou du Marquis d'Anaon, écrit par Fabien Vehlmann) avaient collaboré une première fois pour le récit complet Omni-Visibilis en 2010, conçu dans des circonstances hasardeuses (Bonhomme devait à l'époque signé les dessins d'un album dérivé de la série XIII et Trondheim avait voulu prouver à un ami qu'il était capable d'écrire une histoire réaliste). Le succès de cette association a inspiré à la rédaction du "Journal de Spirou" une idée pour les réunir : crééer une back-up story de 9 fois 16 pages dans le genre du western.
Ces neuf chapitres sont aujourd'hui réunis dans cet album et démontrent une nouvelle fois l'excellence de ce tandem et avec quelle intelligence ils ont réalisé cette commande. Plus qu'une simple histoire de cowboys et d'outlaws, Texas Cowboys, sous-titré The best wild west stories published, est une savoureuse succession d'hommages au western et de contournements de leurs codes.
Si on devait comparer l'exercice à un film, alors c'est au Pulp Fiction de Quentin Tarantino qu'on penserait immédiatement, car cette bande dessinée est un concentré de références avec lequel les auteurs s'amusent, misant sur la complicité du lecteur, jouant sur une narration éclatée comme un puzzle dont les pièces se mettent progressivement en place en animant un casting d'une douzaine de personnages.


Texas Cowboys évoquent à la fois Jerry Spring de Jijé, Blueberry de Charlier et Giraud et Chick Bill de Tibet ou Lucky Luke de Morris (et Goscinny), jamais complètement réaliste, parfois comique, déjouant souvent les conventions, les comportements des personnages (Harvey Drinkwater le premier) et la finalité des situations. L'ensemble est très ludique, sophistiqué sans jamais égarer le lecteur.


L'autre influence manifeste de Texas Cowboys est à chercher du côté du cinéma des frères Coen : comme eux, Trondheim et Bonhomme n'aiment rien tant que simuler leur attachement aux clichés pour mieux leur tordre le cou ensuite. Le marshall est aussi (sinon plus) vil que les gangsters qui rôde dans son patelin et préfère le compromis au flingue, la joueuse de poker est obsédée par un traumatisme qui fait d'elle une double prédatrice (les cartes ou un couteau à la main), le héros est un gratte-papier naïf mais qui apprend vite, le méchant bandit répugne à être violent (sauf si on lui prend ce qu'il considére comme son dû - en vérité ce que lui-même vole sans scrupules).
Les gentils sont souvent décrits comme stupides, les méchants comme malins, et c'est justement cette aptitude à s'adapter qui leur permet de s'en sortir dans le "Hell's Half Acre". Ainsi, c'est un western peu violent, avare en coups de feu, mais où chaque acteur a son secret, est retors, jamais désintéressé - même l'aventurier Luke Van Holt, en marge de toutes ces péripéties, rencontrant les indiens pour apprendre leurs pratiques finit par en tirer commerce.
Sous le divertissement pointe donc un cynisme certain, servi par des dialogues savoureux... Ou alors par un découpage très élaboré où peuvent se succèder plusieurs pages muettes mais dont la fluidité et la compréhension sont exemplaires.
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Pour visualiser tout cela, le prodigieux Mathieu Bonhomme a préféré privilégier la justesse de l'évocation à la débauche de détails d'une reconstitution. Par exemple, dès le départ, il démythifie le décor de l'histoire en ne jouant pas sur les grands espaces, en ne montrant pas le pueblo comme un lieu si mal fâmé (au contraire, c'est une bourgade comme tant d'autres), ce qui produit un effet déconcertant : vous vous attendiez à de la grande aventure exotique, des canyons, la sierra... Vous vous trouvez en fait dans le trou du cul du Sud américain, parfait comme endroit pour porter des masques de barman machiavélique, de marshall débonnaire, de reporter faussement ingénu, de joueuse séductrice, de bandit de grand chemin.
Le trait est simple, débarrassé de fioritures, mais la justesse des attitudes est remarquable. Bonhomme sait faire bouger ses personnages avec un naturel confondant, leur donner les expressions adéquates avec le minimum d'effets, les habiller de manière crédible.
Son sens de la composition est aussi extraordinaire malgré un découpage très contraignant (une abondance de planches en gaufrier) mais dont il tire le maximum. Le placement des personnages dans l'espace est un modèle du genre et montre qu'un plan justement agencé est toujours plus efficace qu'une page spectaculaire sans raison valable (pas une seule splash-page dans ces 150 pages !).
Et il a un génie certain pour camper ses héros en leur donnant un visage, des expressions inoubliables : la "star" de l'histoire, c'est Sam Bass, croqué comme un frère du Raspoutine de Corto Maltese, formidable de charisme, avec ses petits yeux, son visage osseux, sa barbe. Une vraie gueule digne d'un révolutionnaire russe désabusé qui se venge plus de la société qu'il ne se vautre dans le crime.
Mathieu Bonhomme sait déjouer les attentes du lecteur en privilégiant les réactions de ses personnages, leur gestuelle, leurs mimiques, dans un dialogue plein de tension, de manière bien plus intense que n'importe quel règlement de comptes.
Ajoutez à cela un travail sur la couleur épatant (une gamme réduite dont il tire parti avec brio) et des couvertures pour chaque chapitre, pastichant les illustrations d'époque. Du grand art.
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En résumé, Texas Cowboys est un des bd franco-belges les plus enthousiasmantes qu'on puisse lire, produit accompli entre un scénariste ingénieux et un dessinateur inspiré. La galerie des personnages à la fin de l'ouvrage nous apprend ce qu'ils sont devenus - et il est permis d'espérer à une suite des aventures d'Harvey Drinkwater avec Ivy Forest...
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Ci-dessous, les couvertures des 9 épisodes :