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mercredi 19 mars 2014

Critique 426 : LOCAS, VOLUME 2, de Jaime Hernandez

LOCAS, Volume 2 est la suite des aventures de Hopey Glass et Maggie Chascarillo, écrite et dessinée par Jaime Hernandez, de 1988 à 1996 (avec "Oeufs de Pâques", une courte histoire pré-conçue par Gilbert Hernandez en 1963), dans la série Love & Rockets.
Tout commence un an après les évènements du premier tome : Hopey et Maggie ne se sont plus vues depuis tout ce temps. La question de leurs éventuelles retrouvailles va servir de fil rouge à tous les récits de cet album. 
 Hopey Glass & Maggie Chascarillo

En vérité, Jaime Hernandez s'amuse avec le lecteur en différant jusqu'au bout la réunion des deux amies, alternant les séquences avec l'une ou l'autre, parfois en développant ses intrigues en les écartant carrèment du champ pour mieux se concentrer sur leurs entourages respectifs ou communs.
Ainsi, on fait enfin connaissance avec les parents des deux filles - et on saisit tout de suite pourquoi elles ne vivent plus avec eux !

Maggie poursuit son existence en couple avec Ray, tout en lui confiant que Penny Century souhaite toujours la voir épouser Hopey. Et Penny s'emploie d'ailleurs avec énergie à rassembler les deux amies : une fois ceci fait, elle a à peine le temps de s'en réjouir qu'elles se disputent de plus belle.
 
Hopey et Penny ont en commun leur liaison avec Texas (qu'elles avaient quasiment violées lorsqu'ils cohabitaient chez Herv R. Costigan dans le volume précédent) et ont toutes les deux été enceintes à la suite de cette aventure. Penny gardera son enfant, héritier désigné de Costigan, tandis que Hopey fera une fausse couche... A moins que celle-ci n'ait en fait confié sa progéniture à Penny, qui, elle, n'a jamais mené sa grossesse à son terme ?
Ray ne parvient pas à vivre de sa peinture et a rapidement des problèmes financiers aux conséquences concrètes : il est expulsé par le propriétaire de son appartement et se met à zoner avec son copain Doyle, pas plus en veine que lui. Puis il emménage avec Danita Lincoln et ils deviennent amants en l'absence de Maggie, occupée ailleurs. Danita culpabilise tout en aimant Ray sincèrement et en l'entretenant après avoir décroché une place de go-go danseuse dans un club  - un job qu'elle assume car il lui fait prendre confiance en elle et lui permet d'élever correctement son fils. 
Hopey demeure l'objet de toutes les convoitises : son tempérament fougueux et son charme irrésistible lui valent l'attention des hommes comme des femmes. Peu farouche, elle ne dit pas non à des plans, et se débrouille toujours pour se loger, y compris dans les endroits les plus bizarres, chez des résidents les plus tordus (comme cette vieille actrice obsédée par les nymphettes mais qui ne tient pas à ce que ça s'ébruite - et n'hésite pas à réduire au silence les imprudents).

Recherchée de tous, Hopey l'est aussi quand elle remarque que sa photo figure sur toutes les briques de lait avec une annonce. Mais qui peut être à l'origine de cette initiative ? Comme dans une enquête policière, plusieurs suspects vont défiler, qui pour la blague, qui pour un motif plus sérieux. La responsable la plus évidente semble être Izzy Ortiz, dont la raison et la santé vacillent et qui, donc, voudrait retrouver Hopey et orchestrer ses retrouvailles avec Maggie avant de mourir. Mais ce n'est pas simple... 
Le désir est le thème central de cet album, tous les personnages sont ses proies : par exemple, Doyle est harcelé par Nami, la soeur de Daffy Matsumoto, qui veut vérifier qu'il est aussi bien membré qu'on le dit ; Joey, le frère de Hopey, court après n'importe quelle fille car il n’imagine pas être seul et veut assouvir des fantasmes corsés (consistant à déguiser ses conquêtes et à les prendre dans des positions extravagantes) ; Lois, une lesbienne d'âge mûr, au style de camionneur, vouant une haine féroce des hétéros, lance à la cantonade des "qui veut baiser ?"...Ces "balises" forment le prétexte à des scènes hilarantes ponctuant un récit global souvent sombre par ailleurs.

Les obsessions des seconds rôles explorent des régions parfois détonantes mais relevées par des dialogues bien senties ou des dessins sans équivoques, mais au trait impeccablement élégant (les deux héroïnes nues au lit sans une once de vulgarité). Quand le malaise commence à poindre, comme lors des séances avec Nan Tucker et ses lolitas, l'auteur le désamorce avec une réplique dont l'énormité burlesque détourne la situation ("que quelqu’un me bouffe la chatte !", ce qui amuse Hopey... Avant qu'elle s'occupe de satisfaire cette requête !).
De manière générale, la différence la plus notable avec le précédent volume (qui n'était déjà pas timide sur ce point), c'est sa frontalité dans l'approche et la représentation de la sexualité et sa verbalisation : l'homosexualité y est désormais clairement traitée et plus richement, que ce soit avec un personnage comme Marco/Monica (un transsexuel), l'homophobie des lesbiennes - y compris de la part de Maggie, qui exprime ainsi son évolution par rapport à ses préférences intimes (elle aime Hopey et les femmes tout en ne rejetant pas les hommes, ayant vécu avec Ray ou se donnant, voire se vendant, à des inconnus de passage - alors qu'elle n'a pas osé faire l'amour avec une autre femme en même temps que Hopey).

Ainsi, Maggie parle-t-elle aussi de "musique de pédés de blancs" (l'insulte n'étant toutefois que formelle, sans haine ni contre les blancs ni contre les gays en fait) ou quand elle sermonne sa soeur Esther au sujet d'Enero, un de ses prétendants, qu'elle a surpris (à son insu) étreignant un autre homme. Sans nuances, mais plus par dépit, par lassitude que par réelle intransigeance, elle affirme alors que tous les hommes sont des "jojos" (des homos dans l'argot mexicain). 
Ce qui sème la confusion chez Maggie, c'est l'absence de Hopey et le fait qu'elle ne sait ni comment la retrouver, ni comment se rabibocher avec elle. Désorientée, elle se prostituera donc ponctuellement afin de pouvoir se payer un ticket de car, s'éprendra sans conviction d'Enero (avant de le découvrir avec un autre homme), séduit sans le vouloir Gina, une catcheuse, à qui elle racontera qu'elle va se marier pour rompre ensuite - un mensonge qui va provoquer une suite de quiproquos très drôles.

L'univers du catch féminin, via le personnage haut en couleurs de la tia (tante) Vicky Glori, est dépeint dans de nombreux épisodes, et les lutteuses sont toutes décrites comme lesbiennes ou bisexuelles, tout en se plaignant que leur profession est "envahie par les gouines" (où "tout le monde se broute de nos jours") !  Les dialogues encore une fois décomplexés et loufoques procurent un contrepoids efficace à une ambiance électrique (comme lorsque Reña Titanon réapparait et est sauvée par son frère, le catcheur masqué, El Diablo Blanco, épris de Danita).
Ce mélange de dureté et d'humour, cette galerie de femmes extravagantes, la narration audacieuse (où les flashbacks surgissent sans prévenir et peuvent être furtifs ou très longs ;  où pratiquement tout ce qu'on a lu pendant 300 pages est peut-être complètement remis en compte par une pirouette finale, elle-même renversée par un autre twist), la splendeur du dessin en noir et blanc (dans lequel l'influence d'Alex Toth est manifeste - et assumée), témoignent de l'assurance de Jaime Hernandez, jonglant avec les rythmes, les personnages, les situations, le temps, l'espace, les formes, les émotions, comme seuls les grands en sont capables.

Tout concourt à faire de Locas une oeuvre majeure, cousine des Strangers in Paradise de Terry Moore et épicée comme les comédies débridées de Pedro Almodovar.

Critique 425 : LOCAS, VOLUME 1, de Jaime Hernandez

LOCAS, volume 1 est le premier tome (sur deux) de l'intégrale des aventures de Maggie Chascarillo et Hopey Glass, deux des héroïnes de la série LOVE & ROCKETS, projet collectif mené par les frères Hernandez (Jaime ici, et Gilbert, Robert et Mario par ailleurs). Traduit en français par les éditions du Seuil après avoir été publié à l'origine en v.o. sous forme de magazine chez Fantagraphics, il s'agit d'une collection d'histoires plus ou moins courtes (29 dans ce tome), réalisée entre 1982 et 1996, écrite et dessinée par Jaime Hernandez.
 
Soyons clair d'entrée de jeu, c'est impossible à résumer : le format très variable des histoires, le foisonnement du récit, le nombre de seconds rôles, la variété des humeurs, la période durant laquelle tout ceci a été réalisé (pour ce premier tome, entre 1981 et 1988), confèrent à Locas une élasticité qui défie la critique traditionnelle avec un les grandes lignes de l'intrigue et une analyse du scénario et du dessin classiques.
 
Mais, en même temps, c'est ce qui rend l'entreprise singulière, sa lecture vivifiante et son décorticage passionnant. On peut aborder cette oeuvre comme on le veut, comme on le peut, comme on le sent, et enrichir ses impressions en lisant d'autres témoignages, d'autres fans qui auront été plus sensibles à des aspects qu'on n'aura pas aussi bien appréhendé, voire compris.

 Hopey Glass & Maggie Chascarillo

Commençons par présenter les deux héroïnes de Locas (ci-dessus dessinées pour une commission, par Jaime Hernandez) : d'un côté, il y a Hopey Glass, une jeune punkette homosexuelle au caractère bien trempé, sarcastique et touchante, indépendante et farouche ; et de l'autre il y a Maggie Chascarillo, une jeune mécanicienne bisexuelle, romantique et complexée, vivant dans un barrio (quartier latino) californien, entourée par les amis de Hopey (Terry Downe, Izzy Ortiz, Tom-Tom, Speedy Ortiz, Ray Downe...), ses propres copines (Danita Lincoln) et sa famille (dont la volcanique tante catcheuse Vicki Glory).
Maggie rencontre Hopey alors que la scène punk est en pleine ébullition et chasse les dinosaures du rock. Hopey incarne littéralement cette révolution en marche avec son tempérament anarchique, décomplexé et insolent. Maggie est elle-même dotée d'un caractère contrasté fait d'une grande force morale et d'hésitations diverses et fréquentes dans beaucoup de domaines (ses préférences sexuelles, ses aspirations professionnelles, sa situation familiale). Ensemble, mais aussi séparément (car Hopey est souvent absente, en tournée avec son groupe - dont le nom change régulièrement et dont les membres cohabitent difficilement), ces deux filles font les quatre cents coups, se disputent, se réconcilient, traversent mille expériences, à la fois actrices et spectatrices du spectacle de leurs existences et de celles de leur entourage (avec les tensions entre les bandes du quartier, jeux de séduction, déménagements incessants, crises de leurs proches, révélations sur le passé de chacun, etc).
Locas (traduisez "les folles", "les excentriques"), c'est cela et bien d'autres choses encore. Un suite de récits parfois brefs (trois à quatre pages) ou de sagas (jusqu'à une soixantaine de pages), abracadabrantesques, réalistes, touchants, drôles, fantastiques, loufoques, anecdotiques : un concentré d'émotions, encore souligné par des ruptures de tons brutales, un mélange de légèreté et de gravité. Y défilent une étonnante galerie de personnages, majoritairement féminins, les quelques hommes rencontrés n'étant pas moins mémorables (qu'il s'agisse de l'amant milliardaire de Penny Century, la plus sexy des Locas, avec ses cornes sur le crâne, ou de Ray Downe, amoureux de Maggie et apprenti artiste).
La version française éditée au Seuil renforce encore ce sentiment de mosaïque, de puzzle, avec le choix de publier ces histoires en deux épais volumes de 350 pages, sans avoir conservé (ça, c'est plus discutable) les couvertures des épisodes, qui auraient été agréable de voir et auraient agi comme des ponctuations. C'est pour cela que je déconseille de lire tout trop rapidement, pour éviter d'être submergé ou lassé par la succession de péripéties, spectaculaires ou dérisoires. Il faut se laisser le temps de digérer tout ça, de laisser respirer les personnages comme le lecteur, d'aborder l'ensemble comme une matière organique, mouvante, polymorphe... Au risque de saturer.
La structure même de Locas invite d'ailleurs à picorer ce qui s'y raconte car Jaime Hernandez ose des ruptures de tons audacieuses, passant du rire aux larmes, de la frivolité au drame, du sketch à la saga, d'une narration linéaire à des flash-backs ou de brusques avancées dans le temps. Les changements de looks, de coiffures, sont par exemple autant d'indicateurs pour le lecteur que l'histoire avance non seulement dans les faits mais aussi dans les époques. On va et vient entre des paysages urbains suggérés plus que définis dans leur ensemble (les barrios californiens) à des espaces fantasmatiques (île imaginaire, sur la route, dans des tunnels, dans des clubs).
Cette malléabilité de la matière dramatique se retrouve dans la manière dont Jaime Hernandez déroule ses récits : il existe bien une sorte de "fil rouge" - le désir de Hopey pour Maggie, parfois exaucé (mais ne vous attendez pas à vous rincer l'oeil, la nudité ou la représentation du sexe est plus suggérée que figurée) - mais la trajectoire de l'histoire est sans cesse déviée, détournée, ajournée, épicée, par d'autres leitmotivs ou béances - ainsi les familles de Hopey et Maggie ne sont jamais montrées, à l'exception notable de la "Tia" ("tante") Vicki Glory, qui couve de façon musclée Maggie, et dont les aventures de catcheuse forment des apartés savoureuses.

Hernandez a recours aussi aux rêves pour s'exprimer : dans le "réel", Maggie est ainsi une mécanicienne douée et régulièrement sollicitée, mais soudain elle et Hopey se plaignent de la manière dont leur créateur les traite, pointant l'absurdité de leurs aventures. Elles sont alors les actrices d'une histoire fantaisiste et extraordinaire, où Maggie suit le beau Rand Race, mécanicien "prosolaire", sur l'île du Chepan, théâtre d'une guerre entre son propriétaire (le patron de Rand) et ses habitants. Au bout d'un moment, suite à un attentat, Hopey croit Maggie morte et, abasourdie, refusant de sombrer dans le chagrin et de faire son deuil, veut s'éloigner.

Il est clair que Hopey est un personnage plus spectaculaire, plus séduisant, plus relevé que Maggie, mais Hernandez sait l'employer avec mesure, conscient que c'est le meilleur moyen de ne pas l'user. Maggie, personnage qui se définit empiriquement, de façon plus réactive, est plus présente à l'image et au coeur des intrigues, à la fois objet du désir et pivot des situations, comme si en étant juste là, elle révélait les autres, les mettait en lumière.

Parfois, ce procédé d'action/réaction permet à un second rôle d'être décrit de manière à la fois suggestive et fulgurante, comme avec Izzy Ortiz, dont le passé est découvert par Hopey qui a découvert accidentellement une partie de son journal intime. Idem avec Terry Downe, qui est en quelque sorte la meilleure ennemie de Hopey, moteur d'une tension sexuelle palpable entre elles, et dont les origines en disent aussi longs sur elle que sur sa partenaire.

Jaime Hernandez est expert dans l'art du contraste : cela est remarquable dans son traitement graphique, avec un dessin au lignes épurées d'une fabuleuse élégance et des à-plats noirs profonds et bien définis somptueux. Certaines de ses pages sont renversantes de beauté, et l'effet est encore plus fort grâce à un découpage très simple (l'usage du gaufrier est abondant, ou de splash-pages admirablement composés, parfois avec des niveaux lumineux sophistiqués - qui prouvent que Frank Miller ou Daniel Clowes n'ont rien inventé -, parfois avec seulement un gros plan qui vous subjuge par son économie).

En écho à cela, il éprouve aussi cette méthode dans le texte et la caractérisation. La sexualité, ominprésente, influencée par Robert Crumb (l'autre source d'Hernandez avec les comics super-héroïques de Jack Kirby), est verbalisée de manière très drôle, crue, mais aussi décrite comme par ricochet : le couple que forme Hopey et Maggie est au coeur de bien des échanges, mais si elles s'aiment, y compris charnellement, elles ne sont pas insensibles aux hommes (Hopey avec Penny Century violent presque Texas, Maggie fantasme sur Rand Race puis s'installe avec Ray). Leur homosexualité est plus souvent commentée par leur entourage, comme la tante Vicki qui les traitent de "goudous"... Ce qui a évidemment pour effet de les rapprocher, même si elles s'étaient éloignées auparavant ! Par ailleurs, à son amie Danita Lincoln, Maggie avouera qu'elle a bien fait l'amour avec Hopey plusieurs fois, mais sans imaginer le faire avec une autre fille (et tout laisse penser qu'Hopey ne trompera pas Maggie à la légère, même si elle semble plus libre). 
 
Vers la fin de ce premier volume, la violence du barrio, les tensions entre les gangs, commencent à gagner du terrain. Si Hernandez aborde d'abord le thème avec détachement, presque en s'en moquant, l'ambiance devient plus lourde et devient une composante nouvelle qui influence les relations des protagonistes.
Nous verrons comment Jaime Hernandez développera (ou pas) tout cela dans le deuxième tome.

mardi 7 février 2012

Critique 307 : SETTING THE STANDARD - COMICS BY ALEX TOTH 1952-1954

"Ne jamais juger un livre à sa couverture" : c'est en ayant ce principe bien en tête qu'il faut acquérir et lire ce volumineux ouvrage de plus de 400 pages qui rassemble l'intégralité de la production d'Alex Toth pour la maison d'éditon Standard Comics, de Février 1952 à Mars 1954.
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Commençons par situer ces oeuvres dans la carrière de l'artiste : chez DC Comics, Alex Toth a appris les bases de son métier et fondé sa philosophie, inspirée par les éditeurs Shelly Mayer et Sol Harrison (ses fameux mantras :"tell the story" et "simplify !").
Cette éducation à la dure (ses mentors n'hésitaient pas à déchirer ses planches pour les lui faire redessiner) l'a dirigé sa vie durant, Toth sera logiquement son critique le plus intransigeant et un observateur exigeant pour ses confrères. Mais lorsque Julius Schwartz prend les commandes de la firme de Broadway, les relations entre l'artiste et l'éditeur se tendent.
Toth s'engage donc avec Ned Pines, le patron de Standard Comics. Ce dernier a démarré ses activités en 1928, et en 1940, son succès en affaires lui permet d'être à la tête de trois collections (Better, Nedor et Standard). Puis en 1949, pour consolider ses entreprises, il les rassemble en une seule entité, Standard Comics.
L'arrivée de Toth en 1952 coïncide avec l'émergence de plusieurs titres en tous genres - polar, horreur, romance, science-fiction, récits de guerre - et Standard Comics devient après EC Comics une maison d'édition phare sur le marché. Le directeur artistique Mike Peppe (qui officie également comme encreur) a dans son équipe des noms tels que Mike Sekowsky, Frank Giacoia, George Tuska, Mike Celardo, Ross Andru, Mike Esposito, Sy Barry.
Mais c'est Alex Toth qui va le plus frapper les esprits, à tel point que son style deviendra la charte graphique de Standard - non sans raison, en deux ans, il va illustrer plus de 60 histoires (et quelques couvertures), assurant occasionnellement les fonctions de dessinateur, encreur, et lettreur ! 

Toth collaborera souvent avec le scénariste Kim Aamodt, spécialiste des romances, à l'écriture à la fois simple et évocatrice, qu'il appréciait particulièrement pour sa subtilité. Mais la plupart des autres auteurs de scripts ne sont pas mentionnés.

Fin 1953, Ned Pines met fin à la ligne Standard. Quelques mois après, Toth rejoint l'armée : il a 26 ans. Il réalise encore trois comics pour Atlas Comics, puis signe, seul, le strip Jon Fury durant son service.
Après quoi, il faudra attendre 1957 pour qu'il renoue avec la bande dessinée, chez Dell Comics. Puis il participe à l'adaptation du Zorro de Disney (rééditée, telle qu'il l'avait conçue, chez Image Comics en 2001), une de ses plus belles réussites.
Dans les années 60, il s'investit dans l'animation, principalement comme designer et storyboarder (chez Hanna-Barbera).
Son chant du cygne sera Bravo for adventures, où s'exprimera sa passion pour l'aviation et les récits d'aventures.  
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Le présent ouvrage débute par une longue interview que Toth accorda au Graphic Story Magazine, répondant avec une éloquence remarquable aux questions de Vincent Davis, Richard Kyle et Bill Spicer, en 1968.
C'est un document passionnant et dense, presqu'un manifeste de la part de l'artiste qui parle avec intelligence de son travail, de ses contraintes, de ses possibilités. Toth n'est pas langue de bois : il aborde tous les aspects de son métier, parfois en étant cassant, mais d'abord dur avec lui-même, d'une lucidité implacable, d'une exigeance exemplaire. Son rigorisme n'a d'égal que son enthousiasme et devrait être pris pour modèle aussi bien par les auteurs/artistes actuels que par les fans de comics.
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Puis Greg Sadowski propose donc de découvrir les publications restaurées, dans un généreux format (24 x 19 cm), de Toth chez Standard.

1952 :

Tout commence par un mélodrame saisissant, My Stolen Kisses (issu de Best Romance #5, Février 1952), suivi par l'amusant Black Market Mary (issu de Joe Yank #5, Mars 1952). Déjà, on est épaté par la variété du matériel et la maîtrise qu'affiche Toth.
Dans New Romances #10 et #11 (Mars 1952), l'artiste fait encore merveilles avec le touchant Be Mine Alone ou le métaphorique My Empty Promise.

Dans le drôlissime Bacon and Bullets (Joe Yank #6, Mai 1952), c'est un autre genre de romance (avec une truie nommée Clementine) que Toth s'amuse, avant d'enchaîner avec le superbe Appointment with Love (Today’s Romance #6) et le percutant Terror of the Tank Men (Battlefront #5, Juin 1952), abordant la guerre de Corée.

Shattered Dream ! (My Real Love #5, Juin 1952) précéde l'excellent The Blood Money of Galloping Chad Burgess (The Unseen #5) et The Shoremouth Horror (Out of the Shadows #5), où Toth prouve qu'il est aussi irréprochable dans le registre horrifique.

Show Them How to Die (This is War #5, Juillet 52) renoue avec le brio de Toth dans les récits de guerre, tandis que Murder Mansion et The Phantom Hounds of Castle Eyne (issus de Adventures into Darkness #5, Août 52) démontre son génie de la mise en scène (l'artiste était un grand admirateur du maître du suspense, Alfred Hitchcock).

Plus anecdotique est Peg Powler (une page de The Unseen #6, Septembre 52). Mais par contre, les expérimentations à l'oeuvre sur Five State Police Alarm (Crime Files #5) souligne l'aisance avec laquelle Toth utilisait la technique du duo-tone. I Married in Haste (Intimate Love #19, Septembre) offre une remarquable vision des relations amoureuses, échappant à toute niaiserie.

La science-fiction est à l'honneur dans Fantastic Worlds #5 (Septembre 52) où furent publiés Triumph over Terror et The Invaders, deux grandes réussites, avant Routine Patrol et Too Many Cooks (issus de This is War #6, Octobre 52).

The Phantom Ship est un autre sommet (issu de Out of the Shadows #6 en Octobre), suivi du chef-d'oeuvre Alice in Terrorland (dans Lost Worlds #5).

Toth n'a signé que quatre couvertures pour Standard, et les deux premières pour Joe Yank #8 et Fantastic Worlds #6 précédent la fabuleuse nouvelle The Boy who Saved the World (Novembre 1952), avant un autre récit de guerre (The Egg-Beater, issu de Jet Fighters #5).





La couverture de Lost Worlds #6 (Décembre 52) prépare parfaitement aux deux autres réussites que sont Outlaws of Space après l'intermède en une page de Smart Talk (New Romance #14), qui clôt cette première année et annonce les productions de 1953 comme l'efficace Blinded by Love (Popular Romance #22, Janvier) sur le thème du triangle amoureux.

1953 :

1953 permet à Toth de dessiner, encrer et lettrer un chef-d'oeuvre, The Crushed Gardenia (Who is Next? #5) : la qualité de l'histoire est réhaussée par un traitement graphique extraordinaire de finesse et d'inventivité. Undecided Heart (Intimate Love #21, Février 53) est une délicieuse comédie là où l'angoisse et la tension sont parfaitement traduites en images dans The House That Jackdaw Built et The Twisted Hands (issus de Adventures into Darkness #8).
La couverture de Joe Yank #10 est suivi par de splendides séquences d'aviation dans Seeley’s Saucer (Jet Fighters #7, Mars 53) et le subtil Free My Heart (Popular Romance #23, Avril). Mais encore meilleur est le terrible The Hands of Don José (Adventures into Darkness #9), d'un sadisme absolu, servi par un dessin redoutable de puissance.

No Retreat (This is War #9, Mai 53) s'inscrit dans la veine patriotique classique, mais I Want Him Back (Intimate Love #22) est plus intéressant, tout comme Geronimo Joe (Exciting War #8) qui prouve qu'il n'y a pas de place pour la rivalité entre soldats sur le terrain de guerre.

Toth atteint de nouveaux sommets avec Man of My Heart (New Romances #16, Juin 53), I Fooled My Heart (Popular Romance #24, Juillet, donc la somptueuse version originale en noir et blanc est reproduite dans la section des notes en fin d'ouvrage), Stars in my Eyes et Uncertain Heart (issus de New Romances #17, Août 53). Son vocabulaire visuel enrichit de manière conséquente n'importe quel script.

Durant cette période, Toth montre aussi qu'il a une préférence certaine pour des histoires romantiques, adultes et bien écrites, où il peut peaufiner les expressions, la gestuelle, les compositions, le découpage, tout en expérimentant (voir Heart Divided, issu de Thrilling Romances #22, et I Need You, issu de Popular Romances #25, Septembre 53).

The Corpse That Lived est un récit inspiré de faits authentiques (et terrifiants !), paru dans Out of the Shadows #10. Puis suivent des histoires sensibles, admirablement illustrées, comme Chance for Happiness (Thrilling Romances #23, Octobre 53), My Dream is You ! (New Romances #18), Grip on Life (The Unseen #12, Novembre 53), et Guilty Heart (Popular Romance #26).

Un autre page de Smart Talk conclut l'année 1953 tandis que Ring on Her Finger (Thrilling Romances #24) paraît en Janvier 1954. Frankly Speaking précéde ensuite le glaçant drame historique The Mask of Graffenwehr (Out of the Shadows #11).

Février 53 marque l'incursion de Toth dans le drame romantique sur fond médical avec Heartbreak Moon (Popular Romance #27), le retour au mystère fantastique avec The Hole of Hell (The Unseen #13), l'intermède en une page Long on Love (Popular Romance #27), la romance psychologique Lonesome for Kisses, et deux brefs récits mondains que sont If You’re New in Town et Those Drug Store Romeos (issus de Intimate Love #26).

Ces derniers épisodes sont publiés quelques mois après le départ de Toth qui les envoie depuis sa base militaire au Japon. De fait, le résultat est un peu plus brut, sans pourtant qu'il y ait une baisse notable de la qualité artistique.

1954 :

En Mars 1954, un nouvelle page de Smart Talk (New Romances #20) précéde une série de morceaux de bravoure dans la veine de l'angoisse : dans Out of the Shadows #12, se trouvent The Man Who Was Always on Time (également reproduite en noir et blanc dans la section des notes) et l'envoûtant Images of Sand – derniers travaux qu'il signe avec Mike Peppe, crédité comme co-dessinateur.
*
Après ces 62 histoires, d'une diversité remarquable, aux dessins d'une fabuleuse régularité, 28 pages d'annotations, enrichies de réflexions d'Alex Toth (et parfois de Kim Aamodt), nous informent de manière passionnante sur les coulisses de leur réalisation, le contexte dans lequel elles ont été produites, l'ambition de l'artiste, ses règles esthétiques. C'est là encore un document inestimable sur un créateur pour qui chaque projet était un défi, un pari esthétique, une grille de questions à laquelle il lui fallait trouver des solutions sans jamais sacrifier l'efficacité, la lisibilité et la nature du propos.

C'est cela l'enseignement de Toth synthétisé par l'injonction de Shelly Mayer : raconter l'histoire, toujours privilégier l'histoire, et la narrer de la manière la plus simple car le plus simple est toujours le plus efficace, car le plus simple est le meilleur moyen que l'histoire touche tout le monde, soit comprise par tous les lecteurs, touche chacun. 
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Invariablement, Alex Toth ouvrait ses épisodes par une grande case surplombée par un texte résumant le noeud de l'intrigue. Cette première vignette - et la situation qu'elle présentait - était ensuite expliquée par un flashback où les protagonistes étaient introduits, leur relation nouée. Puis, enfin, une conclusion à la fois simple et logique, sur lequel planaît parfois une fatalité (dans les histoires fantastiques notamment), fournissait l'issue du récit.

Visuellement encore, Toth recourait volontiers aux silhouettes noires pour dramatiser les moments-clés et savait alterner des décors, aussi bien extérieurs qu'intérieurs, en les suggérant ou au contraire en les détaillant avec une minutie prodigieuse. La variété des physionomies de ses héros n'avait d'égale que son extraordinaire talent pour représenter n'importe quel endroit (qu'il s'agisse de domiciles bourgeois, de terrains de guerre, de sites exotiques, de lieux sinistres).

60 ans après, il est toujours aussi stupéfiant de lire ces nouvelles, au format variant entre une, trois jusqu'à douze pages maximum, avec des contraintes de découpage strictes (pas de splash-page ni de double-page ici), sans jamais que cela soit ennuyeux, répétitif...  Au contraire, c'est comme si, galvanisé par ces limites, Toth s'employait à en déjouer les pièges et s'était fixé pour mission de respecter ce format tout en l'exploitant au maximum. Une sacrée claque pour tous les dessinateurs qui savent à peine ce que signifie le storytelling, le respect du script, et abusent de cadrages tarabiscotés ou de d'images simulant le cinémascope comme si le 9ème Art ne savait plus que singer le 7ème, comme des storyboards de luxe. 
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Alex Toth était un narrateur à part entière et un maître à la fois érudit et sobre, un sorte de missionnaire pour qui chaque trait était important et chaque page devait apprendre à rendre la prochaine meilleure. Son idéal était de produire des histoires au graphisme parfait, dans une quête perpétuelle - celle de "comment bien raconter une histoire, au-delà de toute autre considération”.

Cette collection exhaustive et exemplairement élaborée vient rappeler comment le talent, l'imagination et la conviction peut élever un genre d'histoires très codifiées en un authentique chef-d'oeuvre formel - la rencontre de l'art et du comic-book.