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dimanche 5 mars 2023

ANT-MAN ET LA GUÊPE : QUANTUMANIA, de Peyton Reed (Critique avec spoilers !)


La Phase V du MCU débute donc avec Ant-Man et la Guêpe : Quantumania, 31ème film produit par Kevin Feige, et troisième chapitre des aventures de l'homme fourmi. Le long métrage de Peyton Reed a la lourde tâche de faire oublier une Phase IV très inégale et très moyenne artistiquement, où Feige a voulu que les séries sur Disney + et les films en salles se complètent, sans convaincre, mais aussi d'introduire celui qui doit succéder à Thanos comme le grand méchant de cet univers : Kang le conquérant. Verdict ?


Après avoir survécu au "snap" de Thanos et avoir retrouvé Janet Van Dyne détenue pendant trente ans dans le royaume quantique, Hank Pym et sa fille Hope ont pleinement accueilli au sein de leur famille Scott Lang et sa fille Cassie, qui partage avec les Pym le goût de la science. Contre l'avis de Janet, Cassie a conçu un appareil permettant de cartographier le microvers, mais un incident se produit qui attire tout le monde dans cette dimension. Scott et Cassie sont séparés de Hope, Hank et Janet et bientôt appréhendés par des rebelles qui évoquent un conquérant inquiétant.


Janet, elle, renoue avec de vieilles connaissances dans le royaume quantique et demande de l'aide à Krylar. Mais celui qui avait combattu Kang à ses côtés travaille désormais pour ce dernier. Hope se défend et avec Hank et Janet réussit à s'enfuir à bord du propre vaisseau de Krylar. Cependant, évoquant Janet devant les rebelles, Scott comprend que le conquérant est l'ennemi de sa belle-mère et qu'il a envoyé son plus féroce tueur contre le campement. Scott et Cassie sont capturés par M.O.D.O.K., qui n'est autre que Darren Cross, l'ancien Yellowjacket, transformé par Kang.


Présenté à ce dernier, Scott passe un marché avec le conquérant qui lui explique que Janet a détruit le réacteur de son vaisseau temporel et s'il le récupère, il laissera la vie sauve à Cassie. Scott se jette dans le vide quantique pour récupérer le réacteur alors que, au même moment, Hope avec Hank et Janet approche. Hope rejoint Scott et ensemble ils trouvent le réacteur. Mais au moment de le remettre à Kang, Janet s'interpose. Kang neutralise Scott et Hope tandis que MODOK laisse Hank pour mort. Janet est emmenée dans la citadelle de Kang.


Cassie, pendant ce temps, réussit à s'évader de sa cellule et elle accède aux quartiers de Kang depuis lesquels elle en appelle aux rebelles pour qu'ils attaquent la citadelle du conquérant. Scott et Hope se joignent à eux et causent d'importants dégâts, tandis que profitant que Kang soit distrait par cet assaut, Janet endommage à nouveau le réacteur. Kang est obligé de descendre s'occuper lui-même des rebelles. Affrontant Scott et Hope, il les domine. Jusqu'à ce que Hank et des fourmis du microvers arrivent et ne l'écrasent. 


MODOK, rejeté par Kang, meurt en soutenant les rebelles. Janet ouvre un portal quantique qu'elle emprunte ensuite avec Cassie, Hank et Hope. Mais Kang tente de se glisser dans l'ouverture à la place de Scott qui l'en empêche. Hope revient l'aider à tuer le conquérant et ils rentrent chez eux après avoir vu les rebelles prendre le contrôle de la citadelle. Quelque temps après, alors qu'il rejoint Hope, Hank, Janet et Cassie, Scott s'interroge sur les conséquences de cette bataille dans le microvers en espérant que tout ira pour le mieux...

Deux scènes additionnelles sont visibles après le générique de fin : dans la première, Immortus, la version la plus futuriste de Kang, réunit tous les variants du conquérants pour préparer une riposte d'envergure contre notre ligne temporelle susceptible de perturber le multivers ; dans la seconde, Loki et l'agent M. Mobius de la T.V.A. assistent à une représentation du spectacle de Victor Timely, un autre variant de Kang dans les années 1900, que le dieu asgardien estime être une menace sérieuse...

Ant-Man et la Guêpe : Quantumania n'a plu ni à la critique ni au grand public - aux Etats-Unis, le film a même vu sa fréquentation en salles diminuer dramatiquement lors de sa deuxième semaine et il ne faut donc pas espérer qu'il fasse un aussi bon score que les deux autres volets de la trilogie. Autant dire que cette Phase V du MCU démarre mal.

Les commentateurs et analystes ont beaucoup glosé sur les raisons de cette déconvenue, surtout après une Phase IV qui a déjà beaucoup déçu artistiquement et commercialement. On a pointé la stratégie de Kevin Feige, le grand architecte du MCU, qui a voulu que films en salles et séries en streaming sur Disney + forment un grand tout. On a aussi remarqué que les films Marvel, en perdant Iron Man/Robert Downey Jr. et Captain America/Chris Evans n'avaient plus de héros aussi fédérateurs. Et puis on a aussi évoqué une possible lassitude du public, comblé au terme de la Phase III avec le diptyque Avengers : Infinity War/Endgame, bouqet final d'une entreprise menée durant dix ans.

Il y a du vrai dans toutes ces hypothèses. Feige a certainement vu trop gros, trop grand, et le public n'a sans doute pas voulu être obligé de suivre séries et films pour être sûr de ne rien rater. Ni Downey Jr. ni Evans n'ont été remplacés. Et depuis Infinity War/Endgame, aucune super-production Marvel n'est parvenu à nous faire frissonner autant. Thanos et la menace qu'il incarnait manquent.

Mais faut-il tout jeter, brûler ce qu'on a adoré ? Il reste des choses excitantes à venir, comme le vol. 3 des Gardiens de la Galaxie, The Marvels. Même si on préferait que Kevin Feige s'occupe plus de Doctor Strange, de Scarlet Witch, de Hawkeye, et que Thor ait au moins un dernier tour d'honneur à sa mesure, on peut aussi être curieux de voir ce que va donner le prochain Captain America, New World Order, avec Sam Wilson/Anthony Mackie dans le rôle. Par contre, c'est vrai que la perspective de revoir les Eternels, de découvrir les Thunderbolts, voire Blade, est beaucoup moins attirante (à mon goût à tout cas).

Quantumania ne me semble pas mériter toutes les critiques négatives qu'il a eues. Certes, il est moins bon que le premier Ant-Man et que Ant-Man et la Guêpe, qui jouaient à fond la carte du "petit" film récréatif et tenaient grâce à la sympathie qu'on avait pour Paul Rudd (malgré son manque total d'alchimie avec Evangeline Lilly). Les effets spéciaux sont parfois moyens et les designs du royaume quantique sont inégaux. Mais de là à le traiter comme Thor : Love and Thunder, non, quand même pas.

Pour ma part, et je sais que je risque d'être isolé, j'ai apprécié l'histoire, qui met vraiment en avant Janet Van Dyne, explique bien sa relation avec Kang, la raison pour laquelle le conquérant temporel est coincé dans le royaume quantique. Le scénario de Jeff Loveness est bien construit à défaut d'être toujours original et captivant, avec ses trois actes classiquement développées (l'errance dans le microvers, le marché que passe Kang avec Ant-Man, la rébellion finale). Il y a du rythme, le film n'est pas trop long (juste 2h. 05).

Evidemment, ce n'est pas parfait ni suffisant. Bill Murray ne fait que passer et il déçoit (j'attendais un grain de folie avec lui, qui n'est pas venu). Michael Douglas est sous-exploité. Kathryn Newton (troisième actrice à incarner Cassie Lang) est incapable de donner de la chair à son personnage. Evangeline Lilly confirme qu'elle est un total miscast.

Mais bon sang, Paul Rudd est fantastique, charmeur et charmant, une vraie perle. Et puis Michelle Pfeiffer éblouit : elle a une partition à défendre et elle le fait avec cette présence intacte, un jeu nuancé. Enfin, Jonathan Majors est tout sauf un acteur sobre, il en fait à peine moins que dans le final de Loki saison 1, mais le bonhomme a un sacré charisme. Je doute encore qu'il puisse rivaliser avec le Thanos que campait Josh Brolin, mais il a les épaules pour être ce grand adversaire impitoyable, dangereux qu'exige la suite du MCU.

Par ailleurs, j'ai lu beaucoup de trucs sur la laideur du film et honnêtement je n'ai pas compris pourquoi. Il était fait mention d'un mauvais pastiche de Star Wars pour la population et quelques décors du royaume quantique. Mais comme l'univers Star Wars ne m'a jamais passionné, je n'ai pas été gêné. D'autant moins que, faut-il la rappeler, Star Wars n'a absolument rien inventé puisque George Lucas a tout pompé sur Valérian et les graphismes de Mézières (et ceux de Moebius aussi).

Bien sûr, ce n'est pas parfait non plus sur ce plan-là et il faudrait vraiment que les concepteurs des effets spéciaux soient mieux traités par Marvel/Disney (la grogne dure depuis un moment maintenant), alors que, auparavant, il n'y avait pas grand-chose à redire. On se serait passé d'un MODOK aussi ridicule (même si la véritable erreur réside davantage dans le fait de l'avoir intégré à du live action parce que même mieux écrit qu'ici, impossible de garder son sérieux avec une telle créature). Toutefois, la diversité du bestiaire deu royaume quantique, la diversité des environnements, jusqu'à la citadelle de Kang (vraiment impressionnante, j'ai trouvé) compensent ces faiblesses et montrent l'investissement de Peyton Reed et ses équipes pour faire le show.

Peut-être suis-je trop bon public, trop gentil, trop indulgent avec ce Ant-Man et la Guêpe : Quantumania. Mais je l'ai trouvé plus satisfaisant que tous les films de la Phase IV. Je crois (et j'en suis même sûr) que Les Gardiens de la Galaxie vol. 3 et The Marvels cette année me plairont plus, seront plus aboutis. Que cette Phase V sera aussi très différente (Feige a déjà tenu à rassurer que le multivers ne serait pas au programme de tous les prochains films), y compris avec les séries Disney +. 

dimanche 16 octobre 2022

THE FRENCH DISPATCH, de Wes Anderson


The French Dispatch est le dixième long métrage réalisé par Wes Anderson et sans doute celui qui a le plus divisé. Le cinéaste a poussé le curseur de ses obsessions narratives et formelles à leur paroxysme, si bien qu'on se demande s'il s'agit là d'un aboutissement ou d'une impasse. Film à sketches par définition inégal, le résultat séduit et irrite à parts égales.


1975. Arthur Howitzer Jr., fondateur du journal The French Dispatch, meurt subitement d'une crise cardiaque à Ennui-sur-Blasé, petite commune de France. La parution du titre s'arrête avec lui comme il l'avait stipulé dans son testament, après un dernier numéro contenant la réédition de quatre articles et de sa nécrologie.


1er Article : Le Reporter à bicyclette. Herbsaint Sezarac fait un tour dans la ville de Ennui-sur-Blasé et compare le passé et le présent pour montrer l'évolution de l'endroit où est installé le French Dispatch.


2ème Article : Le Chef-d'oeuvre en béton. J.K. Berenson raconte lors d'une conférence le destin de Moses Rosenthalet, incarcéré dans la prison-asile de Ennui-sur-Blasé après un double homicide. En détention, il tombe amoureux de la gardienne simone qui devient sa muse et son amante pour ses tableaux. Un ancien co-détenu, Julien Cadazio, remarque son talent et en fait un artiste côté qu'il veut exposer. Trois ans après, il découvre une fresque directement peinte sur les murs de la prison-asile, inamovible. Les autres prisonniers déclenchent une émeute au cours de laquelle Rosenthaler sauve plusieurs personnes, ce qui lui vaudra une liberté conditionnelle. Simone démissionne de son poste. Cadazio réussira ensuite à déplacer la fresque dans un musée du Kansas dédié à l'oeuvre de Rosenthaler.


3ème Article : Corrections sur un manifeste. Lucinda Krementz couvre "la révolution de l'échiquier", une révolte estudiantine à Ennui-sur-Blasé. Elle a une liaison avec le jeune meneur de cette fronde, Zeffirelli, qui déclenche la jalousie de Juliette, autre jeune pasionaria du mouvement, quand elle découvre que la journaliste a corrigé le manifeste des étudiants en y ajoutant une annexe. Lucinda s'efface quelque jours avant la mort de Zeffirelli lorsqu'il a voulu réparer l'antenne de la radio pirate depuis laquelle il diffusait ses messages.


4ème Article : La salle à manger secrète du commissaire. Roebuck Wright est invité à la table du commissaire de police de Ennui-sur-Blasé, dont le cuistot, Nescaffier, est un chef d'exception et un agent des forces de l'ordre. Mais le repas est interrompu quand on annonce que Gigi, le fils du commissaire, a été enlevé. Des interrogatoires sont menés dans le milieu local et les ravisseurs sont localisés. Gigi transmet un message en morse pour que Nescaffier serve un dîner aux malfrats et le chef les empoisonne. Le chef des ravisseurs prend la fuite avec l'enfant avant que celui-ci ne lui échappe. 
 

Epilogue. Wright rédige la nécrologie de Howitzer avec toute la rédaction du French Dispatch.

Wes Anderson a toujours été célèbré (ou détesté) pour son style très graphique, d'une maniaquerie incroyable. Cela a valu à son esthétique de cinéma d'être qualifiée (ou taxée) de "maison de poupée" car rien ne dépasse jamais du cadre, les acteurs y sont des marionnettes dirigés par un cinéaste démiurge dans des intrigues millimètrées.

On peut dire que cette marque de fabrique a connu son apogée quand Anderson s'est mis à tourner des films d'aniamtion en stop-motion picture, d'abord Fantastic Mr. Fox (2008) puis L'ïle aux chiens (2018), car cela traduisait parfaitement son besoin de tout contrôler, de tout façonner.

Mais, en 2021, quand il sort The French Dispatch, même ses fans ont ressenti un malaise devant ce dixième long métrage qui paraissait ressembler, pour les uns, à un aboutissement, pour les autres, à une impasse créative. Wes Anderson était-il allé trop loin ?

Pour ne rien arranger, le cinéaste a choisi le format du film à sketches, qui, par définition, produit une oeuvre inégale. Même s'il en écrit seul le script, il s'est appuyé sur ses fidèles, Roman Coopola et Jason Schwartzman, plus Hugo Guiness, pour trouver les histoires qui composent l'ensemble. Le fil rouge : des reportages vécus par les journalistes les plus éminents du French Dispatch, un magazine fondé et dirigé par un excentrique américain et basé en France, dans une petite commune (fictive) au nom évocateur (Ennui-sur-Blasé).

The French Dispatch fait penser à un avatar du New Yorker, une revue dandy, classe, avec des articles insolites, loufoques, et des plumes affûtées. Le film démarre avec le décès de Howitzer qui a stipulé dans son testament que la revue ne lui survivrait pas et que le dernier numéro contiendrait la réédition de quatre papiers plus sa nécrologie.

Le premier segment est hélas ! le plus faible, et de loin, à tel point qu'on se demande bien pourquoi Anderson l'a conservé dans son montage final, sinon pour le plaisir d'avoir mise en scène son ami Owen Wilson dans le rôle d'un cycliste qui analyse l'évolution architecturale et sociale de la ville. C'est creux, pas drôle, franchement dispensable. Même Owen Wilson, justement, y est transparent. passons.

Le Chef-d'oeuvre en béton, qui suit, est d'un autre niveau et figure parmi les plus belles réussites du cinéaste, à tel point que, là, il aurait pu en faire tout un film. L'histoire débridée de ce peintre criminel, amoureux fou d'une gardienne de prison, et filoutant un ancien co-détenu qui en fait pourtant une star, est du pur Anderson. Majoritairement tournée en noir et blanc, cette fable déjantée possède cet humour absurde, non-sensique, qu'on adore chez le texan.

La précision incroyable de la mise en scène, le jeu exceptionnel des acteurs (avec Benicio del Toro, Léa Seydoux, Adrien Brody et Tilda Swinton : tous les quatre géniaux), l'écriture au cordeau, tout est parfait. Pour peu qu'on goûte à ce cinéma-là, car sinon, évidemment, c'est une purge à laquelle on reprochera son maniérisme, ce cîté exercice de style précieux, et la parodie derrière les hommages et les clins d'oeil (au cinéma néo-réaliste italien en particulier). Mais, moi, je me suis régalé et j'aurai vraiment aimé que ce soit plus long.

Par contre, j'aurai aussi voulu que Corrections pour un manifeste soit moins long. L'idée de pasticher Mai 68 était alléchante, mais ne débouche que sur un pétard mouillé, suffisant et superficiel. Rien ne fonctionne dans ce troisième article : le récit ne va nulle part, s'enlise même entre romance navrante et commentaire politique sans mordant, avec des comédiens qu'on a rarement vus aussi mauvais. 

Je passe sur le fait que Guillaume Gallienne, Cécile de France ou Christoph Waltz ne sont là que pour faire de la figuration dans une toile d'un cinéaste avec lequel ils rêvaient de tourner mais qui ne leur donne rien à jouer. Par contre, quelle tristesse que les numéros livrés par Frances McDormand, Timothée Chalamet et Lyna Khoudri, dans un triangle amoureux ennuyeux à mourir (Chalamet est particulièrement pénible, mais ça devient une habitude).

Le dernier segment est sans doute le chef d'oeuvre du lot : La Salle à manger secrète du commissaire mélange article culinaire et course-poursuite policière échevelée, dans la plus grande tradition des mix improbables dont Anderson a le secret. Et ça marche formidablement ! Là encore, il y avait largement la matière pour un long métrage, mais en soi le format sketch donne lieu à une loufoquerie irrésistible, avec encore une fois un casting irréel, mais impeccablement distribué.

Malgré un Jeffrey Wright extraordinaire, et Matthieu Amalric (rare français à avoir tourné deux fois avec Anderson, comme Léa Seydoux, et qui se fond à merveille dans son univers) ainsi que Edward Norton (autre figure familière, épatant en margoulin), c'est bien Steve Park, en cuisinier, qui vole la vedette à tout le monde. Nescaffier restera longtemps dans la mémoire des personnages les plus savoureux de la galaxie Anderson. 

Visuellement, le cinéaste se déchaîne, avec un noir et blanc somptueux, mais surtout un passage en dessin animé magnifique et drôlissime.

L'épilogue cependant est peut-être le meilleur résumé des forces et faiblesses du film. Anderson échoue complètement à produire une émotion, relative au décès de Howitzer (qui plus campé par Bill Murray, son acteur fêtiche, présent dans neuf de ses oeuvres et pas des moindres). C'est à cet instant précis qu'on touche du doigt l'impasse dans laquelle semble se trouver Wes Anderson, trop formaliste pour toucher, trop maniériste pour émouvoir. Tous ces acteurs prestigieux, qui acceptent parfois une simple apparition pour lui, sont incapables de convertir une scène toute simple en un moment poignant, prisonnier d'un cadre trop étroit, trop contraignant, privilégiant la forme au fond.

Il serait toutefois injuste de jeter le bébé avec l'eau du bain, d'abord parce que The French Dispatch n'est pas complètement raté (il l'est à moitié, disons). Mais aussi parce que Anderson, même restant figé dans ses manies, peut encore étonner, séduire, et nous reconquérir. On le saura avec ses deux prochains opus, tournés à la suite, Asteroid City puis The Wonderful Story of Henry Sugar, signe qu'il n'est pas en panne d'inspiration.

mardi 11 décembre 2018

L'ÎLE AUX CHIENS, de Wes Anderson


Sorti au Printemps dernier, le neuvième film de Wes Anderson, L'Île aux chiens, marque son retour au cinéma d'animation après la réussite que fut Fantastic Mr. Fox. Fidèle à ses obsessions, le cinéaste texan fait encore plus fort avec cette fable dystopique virtuose, d'une fluidité narrative et d'une excellence visuelle impressionnante.

Le maire Kobayashi et le major Domo

Vingt ans dans le futur. Un virus grippale touchant les chiens accable la ville japonaise de Megasaki. Le maire Koabayashi, dernier représentant d'une dynastie ennemie des canidés depuis toujours, décide avec son adjoint, le major Domo, de les bannir sur une île où sont expédiés les détritus. Pourtant le professeur Watanabe jure qu'il aura mis au point un remède avant six mois. Le premier chien à être exilé est Spots, le compagnon à quatre pattes du pupille du maire.

King, Rex, Chief, Boss, et Duke

Six mois plus tard. Atari Kobayashi, le neveu du maire, recueilli par ce dernier à la mort de ses parents, s'écrase à bord de son petit avion sur l'île aux chiens pour récupérer Spots. Cinq quadrupèdes - King, Rex, Boss, Duke et Chief (le seul à ne pas vouloir fraterniser avec les hommes) - le sauvent et décident de l'aider. Atari croit d'abord que son compagnon est mort en découvrant un squelette dans sa cage mais les chiens apprennent ensuite par Nutmeg, une chienne de concours, qu'il serait toujours en vie, prisonnier de clébards cannibales à l'autre bout de l'île.

 Jupiter et Oracle

Chief est convaincu par Nutmeg d'escorter le garçon et la bande se rend chez Jupiter et Oracle pour localiser Spots. Pendant ce temps, Watanabe réussit à trouver l'antidote à la grippe mais Kobayashi et Domo le font empoisonner par un cuisinier. Tracy Walker, une étudiante étrangère, convaincue que le maire a conspiré contre le professeur, convainc son assistante, Yoko Ono, de lui remettre l'échantillon du remède.

Atari et les chiens à la recherche de Spots

Le périple d'Atari et les chiens est mouvementé mais permet d'apprendre le passé de l'île, ravagée par des catastrophes naturelles et l'oeuvre des hommes. Séparés du reste de la troupe, le garçon et Chief en profitent pour devenir amis, et le chien errant  droit à un toilettage. Une fois décrassé, il ressemble à s'y méprendre à Spots et avoue avoir une fois vécu avec une famille - mais il en a été chassé après avoir mordu, par peur, un des enfants qui voulait le caresser. 
  
Chief et Atari

La bande se reforme et atteint la base des chiens cannibales - qui s'avèrent inoffensifs mais vivent à l'écart car ils ont servi de cobayes pour les laboratoires de Kobayashi. Spots retrouve Atari et lui présente sa compagne, Peppermint, qui est sur le point de donner naissance à une portée. C'est alors que les militaires débarquent sur l'île pour récupérer le garçon et exterminer les canidés.

C'est la guerre !

Spots mène l'assaut avec tous les chiens et les soldats battent en retraite provisoirement. La chouette noire vient alors les avertir que Kobayashi, sur le point d'être réélu frauduleusement à la mairie de Megasaki, va ordonner l'euthanasie de toute la population canine de l'île. Atari et ses acolytes construisent des radeaux pour gagner la ville et empêcher l'exécution de ce plan.

Tracy Walker mène la révolte pro-chiens

Heureusement, Tracy Walker leur prépare, sans le savoir, le terrain en chahutant la cérémonie d'investiture de Kobayashi, révélant aux citoyens l'existence de l'antidote de la grippe. Le maire se désiste mais son adjoint, le major Domo, lance malgré tout l'ordre d'exterminer les chiens sur leur île. Un hackeur, complice de Tracy intercepte le message et évite le massacre tandis que Atari et les chiens réapparaissent en ville.
  
Wes Anderson et tous les personnages de l'histoire

Selon une ancienne loi, le garçon hérite du poste de maire : il décrète aussitôt le retour des chiens en ville. Puis il s'installe avec Tracy tout comme Chief avec Nutmeg, tandis que Spots veille sur ses chiots avec Peppermint.

Auréolé du triomphe du Grand Budapest Hotel, Wes Anderson a donc choisi de rebondir en faisant un habile pas de côté, c'est-à-dire en revenant au film d'animation en volume (autrement dit en stop-motion) comme pour son adaptation de Fantastic Mr. Fox (d'après Roald Dahl).

Cet exercice est pourtant moins un échappatoire tranquille (considérant la somme de travail que cela représente) qu'une forme autorisant au cinéaste de combler son souci maniaque de raconter une histoire. On dit souvent d'Anderson qu'il a une esthétique de "maison de poupées", qu'il est un artiste "insulaire", pour désigner, avec plus ou moins de bienveillance, son goût pour les récits bien maîtrisés. En animant des figurines, il atteindrait le sommet de cette inclination.

De là à prétendre que le cinéma d'Anderson sent le renfermé, qu'il est à la limite de l'autisme, ou qu'i tourne en rond, il n'y a qu'un pas. On peut effectivement penser qu'il ne se remet guère en question avec ce théâtre filmé, ses héros à la fois géniaux et dépressifs, sa mélancolie comique (ou son humour mélancolique). Ou bien estimer qu'il creuse un sillon pour aboutir à une oeuvre d'une grande cohérence thématique et visuelle.

Pour moi, fan de la première heure, fasciné par cet art de la miniature, Anderson est sûrement un des auteurs les plus passionnants actuellement. Et chacun de ses films confirme une volonté impressionnante de surpasser son précédent effort.

Fantastic Mr. Fox semblait indépassable. Mais L'Île aux chiens est une démonstration bluffante par son abondance et sa minutie. Le film est à la fois très drôle, émouvant et pertinent, encadré dans une intrigue à plusieurs niveaux - le récit d'aventures, l'évocation des migrants, de la corruption politique, des "fake news" (cette dimension politique est une nouveauté chez Anderson, même si, déjà, dans Fantastic Mr. Fox, la charge affleurait déjà).

Le contexte favorise cette diversité : dans ce japon futuriste et archaïque à la fois, on est à la croisée des chemins, entre S.F. et western. C'est surtout le terrain idéal pour parler de fraternité. On dit que le chien est le meilleur ami de l'homme, mais la réciproque est-elle vraie ? En tout cas, Anderson adresse au public un démenti sincère et mouvementé à la rumeur qui voudrait qu'il n'aime pas les canidés (on se rappelera du sort qu'il leur fait subir dans La Famille Tenenbaum ou Moonrise Kingdom...).

Ici, une bande de clébards pleins de puces et à la toux sèche prouvent leur valeur et leur absence de rancoeur en aidant un garçon à retrouver son compagnon, bravant mille dangers (déchets toxiques, meute cannibale, militaires enragés, etc.). Tout en révélant un vaste complot politique. Leur périple est prolongé sur le continent par une intrépide étudiante étrangère, adepte des thèses conspirationnistes mais surtout doté d'un recul sur les événements et leurs acteurs que la population conditionnée de Megasaki n'a pas/plus.

La mise en scène est purement "Andersonienne" avec ce foisonnement de détails qui rend chaque plan bien plein (le film supportera, une fois encore, plusieurs visions pour en épuiser les trésors insoupçonnés la première fois), cette symétrie comme véritable signature dans la composition, la rareté des prises de vue autre qu'à hauteur d'homme - ou de chien ici (très peu de plongées, sauf pour souligner des situations précises ; et aucune contre-plongées). Les travellings latéraux simulent un sens de lecture, de gauche à droite de l'écran, comme on lit une ligne du bout du doigt - simple mais d'une fluidité imparable.

Ce formalisme extrême ne dissimule pas la fragilité des personnages, tous, comme d'habitude, marginaux, orphelins, mais animés par une détermination inébranlable et un sens de la débrouille admirable. Le film fait s'exprimer les cabots en anglais (avec un casting vocal hallucinant : Bryan Cranston, Bill Murray, Jeff Goldblum, Edward Norton, Bob Balaban, F. Murray Abraham, Tilda Swinton, Liev Schrieber, Greta Gerwig et Scarlet Johansson) et en japonais traduit par intermittence (seulement quand la compréhension des scènes l'exige), et se marie à la musicalité de la partition une fois de plus magnifique composée par Alexandre Desplat.

Le casting vocal du film

On peut donc dire, sans faire de mauvais jeu de mots, que c'est un film qui a du chien. Vivement l'an prochain pour découvrir le prochain opus du texan (The French Dispatch, actuellement en tournage en France, au sujet de plusieurs correspondants de presse après-guerre).

samedi 13 août 2016

Critique 982 : WELCOME BACK, de Cameron Crowe


WELCOME BACK (en v.o. : Aloha) est un film écrit et réalisé par Cameron Crowe, sorti en salles en 2014 (mais directement en v.o.d. en France).
La photographie est signée Eric Gautier. La musique est composée par Mark Mothersbaugh.
Dans les rôles principaux, on trouve : Bradley Cooper (Brian Gilcrest), Emma Stone (capitaine Alison Ng), Rachel McAdams (Tracy Woodside), Bill Murray (Carson Welch), Alec Baldwin (colonel Lacy).
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 Brian Gilcrest et Alison Ng
(Bradley Cooper et Emma Stone)

Ancien militaire décoré, Brian Gilcrest a quitté l'armée et s'est reconverti en négociateur pour un richissime entrepreneur spécialisé dans les télécommunications, Carson Welch. Sa nouvelle mission le ramène à Hawaï où il a connu son heure de gloire pour convaincre les indigènes que leurs montagnes sacrées ne seront pas profanées par de nouvelles installations.
L'U.S. Army désigne le capitaine Alison Ng, qui a de vagues origines locales, pour l'escorter et veiller à la réussite des démarches. Mais il est immédiatement évident que le courant ne passe pas entre l'ancien officier, qui a préféré commercer ses talents, et la jeune femme, qui tient plus que tout au respect des traditions de l'île et de l'armée.
Brian Gilcrest et Tracy Woodside
(Bradley Cooper et Rachel McAdams)

Sur place, Gilcrest retrouve aussi Tracy, son amour de jeunesse, désormais mariée à son meilleur ami, le pilote Johnny Woodside, et mère de deux adolescents. La ressemblance de sa fille aînée avec Brian trouble aussitôt ce dernier qui hésite à lui demander s'il en est le père car il n'est pas prêt à en assumer la responsabilité et qu'il a deviné que le couple Woodside traverse une crise. 
 Carson Welch et Alison Ng
(Bill Murray et Emma Stone)

Mais l'attention de Gilcrest est bientôt détournée par d'autres événements : d'abord, il entame une liaison avec Alison (manifestement pour tromper sa vigilance) ; ensuite Carson Welch lui met la pression car il a investi beaucoup d'argent dans le lancement d'un satellite pour son projet ; et enfin il découvre que le matériel destiné à être mis sur orbite est peut-être de l'armement (l'armée est-elle complice ?).
 Johnny Woodside et Brian Gilcrest
(John Krasinski et Bradley Cooper)

Gilcrest décide alors de tirer tout cela au clair, admettant qu'il a pris de mauvaises décisions pour sa vie personnelle et professionnelle. Il rassure Johnny sur ses relations avec Tracy qui, elle, lui confirme qu'il est bien le père biologique de sa fille Gracie.
 Brian Gilcrest et le colonel Lacy
(Bradley Cooper et Alec Baldwin)

Contre les recommandations du colonel Lacy, mais par amour pour Alison, il sabote le lancement du satellite (effectivement chargé d'armement nucléaire) et oblige Welch à fuir. Sa carrière est finie mais son honneur retrouvé, l'armée étant obligée de reconnaître qu'elle a été abusée par l'homme d'affaires, et les natifs de l'île rassurés.
Alison Ng, Brian Gilcrest et Tracy Woodside
(Emma Stone, Bradley Cooper et Rachel McAdams)

Malgré ses efforts, Gilcrest réussira-t-il a reconquérir le coeur d'Alison après l'avoir manipulée ?

Welcome Back a été lancé avec des handicaps insurmontables : son échec critique et public (au point de n'avoir même pas été exploité en salles en France, malgré ses têtes d'affiche) avait donc quelque chose d'inévitable. Pourtant c'est loin d'être un de ces improbables navets commis par un cinéaste en perdition.

Avant même sa sortie, l'affaire des mails piratés du studio Sony a révélé que les producteurs ne croyaient pas au film, le jugeant même "ridicule". Le choix d'Emma Stone pour incarner une militaire d'origine hawaïenne a été ensuite vivement critiqué, suggérant que Cameron Crowe aurait dû confier le rôle à une comédienne native de l'île : une polémique stupide (qui s'est répété récemment quand la famille de Nina Simone a accablé Zoe Saldana, qui s'est noircie la peau et a porté des prothèses pour incarner la chanteuse dans un biopic), d'autant plus que l'ascendance du personnage est liée aussi à la Chine et à la Suède et tournée en dérision car elle ne cesse de mettre en avant son métissage. 

Mais il faut bien dire que Crowe n'a plus "la carte" (quand bien même son précédent opus, Nouveau départ a bien marché aux Etats-Unis, mais sans que la presse ne le loue autant que ses grands succès comme Jerry Maguire, 1996, et Presque célèbre, 2000). L'ancien journaliste du magazine "Rolling Stones" et auteur d'un passionnant livre d'entretiens, Conversations avec Billy Wilder, persiste dans un cinéma positif, humaniste, sentimental, en rupture avec la comédie américaine actuelle (dominée par les émules de Judd Appatow, à l'humour plus gras). 

Dans ces conditions, Aloha (pourquoi, là encore, a-t-il fallu qu'en France le film soit débaptisé, au profit d'un titre anglais quelconque ?), avec ses airs de fable romantique et initiatique, fait figure de curiosité. Pourtant, l'écriture du cinéaste a des qualités incontestables, inspirés des maîtres des années 30-40, avec des personnages sensibles, se débattant avec leurs sentiments et leurs métiers, sauvés par l'amour et leur capacité à tout sacrifier pour cela. 

Malgré son statut fragilisé depuis l'échec de Rencontres à Elizabethtown (2005), Crowe parvient cependant toujours à attirer des acteurs populaires, appréciant son univers et ses thématiques, refusant le cynisme. Il y a là une vraie injustice à sa mauvaise passe et au destin de ce dernier film.

Il dirige ici trois des acteurs les plus attachants et remarquables de ces dernières années : Bradley Cooper confirme ici tout le bien qu'il a su susciter en accordant sa confiance à des réalisateurs plus exigeants (Clint Eastwood, David O. Russell) et son interprétation d'un ex-soldat vendu au grand capital est pleine d'une énergie contenue (précisons que Ben Stiller fut d'abord pressenti). Face à lui, Emma Stone (remplaçant Reese Witherspoon, initialement envisagée) est comme d'habitude formidable, rayonnante de charme (même en uniforme militaire, elle conserve toute sa séduction) et irrésistible en chaperon gaffeuse mais sincèrement attachée aux valeurs de l'île et de l'armée. Rachel McAdams évolue dans un registre qui lui est plus familier en amoureuse que le doute fait vaciller et qui le suscite chez son ancien soupirant comme chez son mari.

Les seconds rôles sont plus inégaux : seul surnage vraiment John Krasinski dans un rôle quasi-muet (la scène d'explication entre Johnny et Brian est d'ailleurs une merveilleuse trouvaille, sans un mot prononcé, mais avec des sous-titres exprimant les pensées des deux hommes). Alec Baldwin s'agite dans le vide, et Bill Murray n'est pas une bonne idée pour camper ce business man sans scrupules et pathétique.

Le vrai point faible demeure cependant la curieuse construction du scénario, en particulier avec cette intrigue secondaire relative au personnage de Carson Welch et cette affaire de satellite armé. C'est inutile, mal intégré, mal résolu. Le film est bien plus divertissant par la valse-hésitation de Brian Gilcrest, qui prend conscience à la fois de ses sentiments amoureux, de sa paternité, de l'impasse de sa carrière professionnelle des sentiments. Même si tout cela est prévisible, c'est délicieux, et situé dans un cadre somptueux, avec une bande-son impeccable (comme toujours chez Crowe, seul capable de faire passer un vieux tube ringard de Tears for Fears - Everybody wants to rule the world - avec ironie). 

Considéré dans toute sa filmographie (seulement sept titres en une vingtaine d'années), Welcome Back n'est pas son opus le plus abouti, mais seulement le plus bancal (à cause de réécritures, de producteurs lâches). Mais on y reconnaît toujours la voix unique de Cameron Crowe, lequel s'est depuis lancé dans une nouvelle entreprise (espérons-le, avec plus de succès), une série télé sur le coulisses de la tournée d'un groupe de rock intitulée Roadies (diffusée depuis Juin 2016 sur la chaîne Showtime).

jeudi 11 août 2016

Critique 979 : LA VIE AQUATIQUE, de Wes Anderson


LA VIE AQUATIQUE (en v.o. : The Life Aquatic with Steve Zissou) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2005.
Le scénario est écrit par Wes Anderson et Noah Baumbach. La photographie est signée Robert Yeoman. Les séquences d'animation ont été conçues par Henry Selick. La musique est composée par Mark Mothersbaugh, avec les chansons originales de David Bowie ou adaptées par Seu George.
Dans les rôles principaux, on trouve : Bill Murray (Steve Zissou), Owen Wilson (Ned Plimpton / Kingsley Zissou), Cate Blanchett (Jane Winslett-Richardson), Anjelica Huston (Eleanor Zissou), Jeff Goldblum (Alistair Hennessey), Willem Dafoe (Klaus Daimler), Michael Gambon (Oseary Drakoulias), Seymour Cassel (Esteban Du Plantier), Noah Taylor (Vladimir Wolodarsky), Bud Cort (Bill Ubell), Seu George (Pelé Dos Santos), Robyn Cohen (Anne-Marie Sakowitz).
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Steve Zissou
(Bill Murray)

A l'occasion de la présentation de son nouveau film documentaire au festival de Loquasto, l'océanographe Steve Zissou révèle que son meilleur ami, Esteban Du Plantier, a été dévoré lors de leur dernière plongée par un requin-jaguar. Il est désormais résolu à en prouver l'existence mais surtout à le tuer pour venger son mentor - projet qui lui vaut les moqueries de l'assistance et la désapprobation de sa femme, Eleanor, financière des expéditions.
Steve et Eleanor Zissou
(Bill Murray et Anjelica Huston)

Qu'importe : Zissou entraîne l'équipage de son navire, le "Belafonte", dans cette aventure à laquelle se joignent Ned Plimpton, un pilote de ligne, qui se présente à l'océanographe en prétendant être son fils, et un groupe de sept étudiants de l'Université de l'Alaska du Nord.
Steve Zissou et Ned Plimpton
(Bill Murray et Owen Wilson)

Ned, qui vient d'hériter d'une forte somme, gagne sa place à bord en acceptant de payer la traversée. Le reste de l'argent est apporté par des partenaires de l'associé de Zissou, Oseary Drakoulias, contre la présence à bord d'un homme de confiance, Bill Ubell, et d'une journaliste enceinte, Jane Winslett-Richardson, qui écrira un article sur le voyage. 
Ned Plimpton et Klaus Daimler
(Owen Wilson et Willem Dafoe)

Mais rapidement, l'ambiance est tendue : la reporter n'est pas là pour flatter son hôte ; Ned la séduit alors que son père la courtise ; Klaus Daimler, le second de Zissou, est jaloux de Ned ; et le rival de l'océanographe, dont la carrière décline à la suite des échecs commerciaux de ses derniers films, Alistair Hennessey, a entrepris de reconquérir Eleanor. 
Alistair Hennessey et Steve Zissou
(Jeff Goldblum et Bill Murray)

Les péripéties les plus insensés rythment l'expédition : Zissou pille une des bases de Hennessey, sillonne des mers non protégées, affrontent des pirates... Le requin-jaguar est enfin localisé et Ned encourage son père à le filmer plutôt qu'à le tuer. L'animal est effectivement un spécimen magnifique qui éblouira tout le monde mais qui, pour être immortalisé sur la pellicule, aura coûté de douloureux sacrifices à Steve Zissou.
Steve Zissou et Jane Winslett-Richardson
(Bill Murray et Cate Blanchett)

Le commandant Jacques-Yves Cousteau (à la mémoire duquel le film est dédié tout en précisant que "la Fondation Cousteau n'a aucunement été impliquée dans la réalisation de ce film") est comme un fantôme qui hante l'oeuvre de Wes Anderson : il était cité dans Rushmore, son deuxième opus, et sera à nouveau convoqué dans Moonrise Kingdom (2012). Fasciné par le personnage depuis l'adolescence, il était naturel et inévitable que le cinéaste lui consacre un hommage, décalé ça va de soi, et il a pu le faire, en disposant d'un confortable budget (50 M $), avec La Vie aquatique en 2004.

Steve Zissou est le héros inoubliable de ce récit d'aventures farfelu, co-écrit avec Noah Baumbach, et ce nom est aussi inspiré par le photographe Jacques-Henri Lartigue dont Zissou était le surnom. Le personnage doit aussi beaucoup à un autre explorateur, Thor Eyerdahl. Pour en arriver à ce résultat, il faudra pourtant quatre ans d'échanges entre le réalisateur et son co-scénariste, chacun inventant les scènes au fur et à mesure de son côté puis les confrontant, les sélectionnant, les structurant.

Mis en scène après La Famille Tenenbaum (2001), The Life aquatic with Steve Zissou en prolonge les motifs et les thèmes, ceux d'une grande famille (ici incarnée par l'équipage du "Belafonte", dont le nom lui doit tout au chanteur Harry Belafonte) dysfonctionnelle mais qui apprend à se connaître et se transcender dans les épreuves. En y ajoutant la rencontre d'un fils avec le père qu'il n'a connu que de réputation, la mort d'un mentor, le souvenir d'un illustre modèle (Lord Mandrake, dont la photo est un portrait de Jacques-Henri Lartigue justement), la grossesse d'une journaliste embarquée dans l'aventure vengeresse contre le légendaire requin-jaguar (avec donc pour finalité la naissance d'un enfant, lui aussi conçu dans la clandestinité - le père étant le rédacteur en chef déjà marié de la reporter -  mais aussi la mort de l'animal mythique), tout ici souligne les obsessions fondatrices du cinéma de Anderson.

Cette notion de succession, d'héritage se prolonge dans le casting même puisque Bill Murray (encore une fois impérial) prend la place de Gene Hackman dans le rôle du chef de clan indigne, Owen Wilson (parfait comme d'habitude dans cet univers) joue un jeune homme désireux d'être reconnu par un père idéalisé, Anjelica Huston reprend sa place de mère détachée mais vraie clé de voûte de toute cette bande ("the spirit of team Zissou"). Cela aurait pu aller encore plus loin si Gwyneth Paltrow n'avait pas décliné le rôle tenu finalement par Cate Blanchett (un peu gauche dans ce délire).

L'incontrôlable et immature Zissou révèle ses failles tout au long de ce qu'il finit par accepter comme son dernier voyage : sa quête folle contre le requin-jaguar évoque celle du capitaine Achab dans Moby Dick de Herman Melville, sa volonté de tuer cet animal à la dynamite et son ignorance souvent remarquée de vrais noms des poissons ou sa manie de tout faire filmer (souvent en manipulant ostensiblement les faits) trahit un caractère plus attiré par la notoriété et l'appel du large que par une réelle volonté d'instruire les foules, et ses amours sont toutes de cuisants échecs.  

Pourtant, malgré ce portrait pathétique, le film échappe à a morosité grâce à l'accumulation de trouvailles amusantes, parfois franchement hilarantes (pour qui aime, en tout cas, l'humour pince-sans-rire), et de détails fétichistes (comme la lycée Rushmore ou le manoir Tenenbaum, le navire Belafonte est une maison de poupées qui échappe au réalisme - il est d'ailleurs détaillé à deux reprises par des plans en coupe, d'abord lors d'une présentation par Zissou, ensuite lors d'un extraordinaire plan-séquence durant une dispute entre Steve et Ned depuis la cabine de Jane jusqu'au pont en passant par divers pièces intermédiaires).

L'autre décor marquant est l'île Pescecado, qui sert de base à la team Zissou, où, de façon troublante, les occupants s'y marchent plu sur les pieds que dans les traverses du bateau, où les tensions y sont plus vives : comment en serait-il autrement puisqu'en étant là, on n'est pas en mer, en action, en mouvement, tout entier consacré à l'expédition ? Se poser, se faire face, dialoguer contrevient à des explorateurs qui fuient en réalité davantage le quotidien et les responsabilités qu'ils ne négocient avec l'intimité, l'introspection, l'avenir. Une île est en fait trop petite pour un ego surdimensionné comme celui de Zissou, être sur la terre ferme (même à l'écart d'un continent), c'est devoir composer avec les devoirs (l'argent, le couple, la famille...), alors que partir en mer c'est y échapper, même ruiné et ridiculisé. L'arrogance de ce leader contredit son incompétence manifeste et celle de ses hommes et la décrépitude de son équipement, mais le contraste entre le panache dérisoire des personnages et les illusions dont ils se bercent fournissent justement les gags de l'histoire, gags qui gagnent en démesure au fur et à mesure que les avanies se multiplient.
Anderson s'est aussi amusé à pasticher génialement l'aspect suranné des documentaires de Cousteau (il sera intéressant de voir comment cela sera abordé dans L'Odyssée, le biopic plus classique, quoique promis comme sans concessions, sur le vrai commandant, par Jérôme Salle, avec Lambert Wilson, en salles cet automne). Pour ces séquences-là, le cinéaste a sollicité l'aide de Henry Selick, qui avait réalisé L'Etrange Noël de Mr Jack (1993, écrit et produit par Tim Burton), utilisant la technique stop-motion (de l'animation de maquettes et modelages miniatures image par image) : le résultat est superbe et contribue à insuffler une poésie touchante dans cette fantaisie délirante (à l'instar de ce passage mémorable où Zissou chasse, à lui seul, une horde de pirates de son navire, leur réglant définitivement leur compte plus tard sur une des îles Ping à coup de dynamite !).

Les seconds rôles sont savoureux et rendent la distribution éblouissante (Anderson, comme Woody Allen, a le privilège de séduire les plus grands acteurs désireux de s'offrir une escapade loin des productions plus formatées) : ainsi retiendra-t-on le numéro très marrant de Willem Dafoe en second jaloux ("Tu es dans l'équipe B, mais tu es le leader de l'équipe B. Ignores-tu que moi et Esteban t'avons toujours considéré comme notre petit frère ?" le réconforte Zissou), la prestation jubilatoire de Jeff Goldblum en rival "à moitié homosexuel" ("comme nous tous", dixit Zissou), ou la présence du chanteur brésilien Seu George qui a adapté plusieurs chansons de David Bowie en mode bossa-nova (étonnant mais très beau).

Certes, c'est assez inhabituel pour être noté, La Vie aquatique pâtit de quelques chutes de rythme (c'est aussi le film le plus long de Anderson : presque 120'), mais c'est une merveille d'extravagance et de non-sens, avec une émotion inattendue, contenue et poignante au final : cela suffit pour le distinguer et en faire un des opus les plus attachants de son auteur. 

dimanche 10 juillet 2016

Critique 945 : LA FAMILLE TENENBAUM, de Wes Anderson


LA FAMILLE TENENBAUM (en v.o. : The Royal Tenenbaums) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2001.
Le scénario est écrit par Wes Anderson et Owen Wilson. La photographie est signée Robert Yeoman. La musique est composée par Mark Mothersbaugh, avec des chansons des Rolling Stones, des Beatles, Jackson Browne, Bob Dylan, Paul Simon, Elliott Smith, Nick Drake, The Velvet Underground, The Clash, Van Morrison, et des titres de Maurice Ravel, Eric Satie et Antonio Vivaldi.
Dans les rôles principaux, on trouve :
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Royal et Etheline Tenenbaum
(Gene Hackman et Anjelica Huston)

Royal et Etheline Tenenbaum ont élevé trois enfants, génies précoces : Chas était un as de la finance, Richie un champion de tennis, et Margot - adoptée - une dramaturge. 
Chas, Margot et Richie Tenenbaum enfants
(Aram Aslanian-Persico, Irene Gorovaia et Amedeo Turturro)

Mais la jeunesse de cette progéniture exceptionnelle a été brisée par le départ du foyer de leur père. Margot s'est mise à fuguer très tôt, multipliant les aventures sentimentales et sexuelles (et perdant un doigt dans des circonstances mystérieuses) au cours de nombreux voyages, délaissant l'écriture pour sombrer dans la morosité. Elle est désormais en couple avec son psychanalyste, Raleigh St. Clair, impuissant à la soulager de ses névroses.
Raleigh St. Clair
(Bill Murray)

Richie, en découvrant l'union de Margot, dont il était secrètement amoureux, avec Raleigh, a sabordé sa carrière de tennisman et parcouru le monde sans surmonter cette épreuve.
Enfin, Chas, qui en a toujours le plus voulu à son père de les avoir abandonnés, élève seul ses deux fils, Ari et Uzi, depuis la mort de sa femme dans un crash aérien, et il est devenu phobique à l'excès, craignant en permanence une nouvelle catastrophe, tout en gérant ses placements financiers et en conseillant des clients au téléphone.
Ritchie, Chas et Margot adultes
(Luke Wilson, Ben Stiller et Gwyneth Paltrow)

Etheline, après avoir repoussé plusieurs soupirants et après dix-huit ans d'abstinence sexuelle, répond favorablement à la demande en mariage de son comptable, le timide Henry Sherman, tout en effectuant des fouilles archéologiques dans New York.
Henry Sherman
(Danny Glover)

Témoin de la vie tourmentée des Tenenbaum (et amant occasionnel de Margot), leur jeune voisin, le romancier à succès, Eli Cash, qui a toujours rêvé appartenir à cette étrange tribu, dissimule le désarroi consécutif au flop de son dernier opus en abusant de mescaline.
Eli Cash
(Owen Wilson)

C'est dans cette période troublée que resurgit Royal : mis à la porte de l'hôtel Lindbergh où il avait posé ses valises et fauché, il prétend être à l'article de la mort pour être hébergé par Etheline, ruiner son mariage avec Henry et se réconcilier avec ses enfants...

Il est, tout compte fait, simple de constater la progression d'un artiste, quel que soit son domaine d'expression : s'il place la barre toujours plus haut à chacune de ses oeuvres et non seulement réussit à atteindre ce but mais à dépasser les attentes que le public plaçait en lui, alors son évolution est effectivement ascendante. Si le soufflet retombe, cela ne le condamne pas à une sorte de deuxième division artistique mais rend plus prudent à son sujet.

La Famille Tenenbaum prouva, après le coup de maître que fut Rushmore, qu'il faudrait désormais compter avec Wes Anderson.

Pourtant, et c'est une piqûre de rappel instrutive, quand on se replonge dans les critiques françaises de l'époque, l'accueil ne fut pas tendre pour le troisième effort du cinéaste, attaqué par une partie de la presse même qu'on lui penserait acquise ("Les Inrocks", "Télérama"). J'avoue avoir été quelque peu sidéré par la tiédeur ou la sévérité des journalistes, prompts à dézinguer un réalisateur prometteur mais dont le cinéma était alors taxé d'artificialité.

Mais justement, l'artificialité est au coeur du dispositif de Anderson qui est moins un narrateur qu'un conteur : dès le prologue (magnifiquement accompagné musicalement par une reprise de Hey Jude - l'original devait être utilisé mais n'a pu être obtenu par la production car les négociations avec les Beatles furent avortées suite au décès de George Harrison), l'histoire est présentée comme celle d'un livre, raconté par la voix d'Alec Baldwin, et découpée ensuite en chapitres (la succession des épisodes est même encore plus remarquable lors de l'affichage de ces "cartons" où, en haut à droite de l'image, on peut repérer le numéro des pages). Enfin, les personnages de Margot Tenenbaum et Eli Cash sont tous deux des auteurs de fiction (et, adultes, victimes d'une panne d'inspiration), Royal le père est aussi un bonimenteur de première. Tout est donc fait pour confirmer que ne nous sera livrée qu'une version partielle, partiale et romancée des événements.

Les personnages de Anderson, a fortiori quand il les écrits avec Owen Wilson (à la fois son co-auteur et acteur fétiche), sont tous des enfants dans des corps d'adultes (pour trouver des adultes dans des corps d'enfants, il faudra attendre Moonrise Kingdom, 2012) : les rejetons Tenenbaum sont, de ce point de vue, les créatures les plus emblématiques de son oeuvre, avec une immaturité à la fois fantaisiste et tragique.

Avec son ample distribution, où on retrouve Bill Murray (toujours incomparable en mode Droopy), et où s'intègrent la trop rare Anjelica Huston (qui retrouvera Anderson dans ses deux films suivants, La vie aquatique et A bord du Darjeeling limited - où est-elle passée depuis ?), mais aussi Danny Glover (épatant en soupirant timide), on pouvait aussi craindre que le cinéaste ne parvienne pas à donner corps à tous ses personnages ou ne soit tétanisé par la direction d'acteurs prestigieux. Il n'en est rien : il a même accompli le tour de force de n'en négliger aucun et d'obtenir de certains parmi leurs meilleures interprétations.

Ben Stiller est ainsi impressionnant dans un registre plus dramatique, composant un fiston rancunier et parano, dont le survêtement rouge semble illustrer sa colère (colère qu'il veut transmettre à ses deux fils) et les liens du sang (trahis par l'abandon du père). Gwyneth Paltrow est également sublime dans la peau de Margot, confirmant en fait qu'elle n'est jamais meilleure que dans des rôles de fille perdue (au sens propre et figuré - voir le flash-back retraçant ses errances géographiques et amoureuses, moment à la fois drôle et pathétique montée comme une succession de vignettes plus éloquentes que chez n'importe quel autre réalisateur). Sa romance, à la limite de l'inceste, avec Eli Cash (Owen Wilson, dont les propres démons nourrissent le personnage et allaient même inspirer celui qu'il incarne dans A bord du Darjeeling limited) et plus encore avec Richie (Luke Wilson, un autre habitué de chez Anderson, comédien méconnu et sous-estimé, fabuleux ici en simili-Björn Borg suicidaire - la scène même où tente de mettre fin à ses jours est incroyable), donne d'ailleurs le vrai la du film.

Car, sous ses allures de comédie sur la famille, et ses obsessions visuelles déployées avec la même virtuosité, The Royal Tenenbaums est une saga intimiste tragique, souvent poignante, imprégnée d'une profonde mélancolie. Il faut toute l'élégance et la pudeur d'un script au rythme impeccable et aux ambiances inspirées (la photo presque sépia de Robert Yeoman est extraordinaire, la bande-son fait défiler des chansons au lyrisme fragile par une flopée de très grands songwriters) pour ne pas sombrer dans un morbide facile et complaisant.

La présence d'un autre comédien de génie (et lui aussi, depuis, tristement absent des écrans), Gene Hackman, emporte ce conte atypique dans une direction jubilatoire lorsque le patriarche de ce clan décomposé, malade, réapparaît en inventant une filouterie à la fois grotesque et misérable - se prétendre mourant pour avoir un toit, et, accessoirement se rabibocher avec ses enfants, tout en s'employant à faire échouer le re-mariage de sa femme. Tout en séduction matoise, Hackman est simplement prodigieux dans ce rôle d'enfoiré qu'on n'arrive pourtant pas à détester. Il accomplit non seulement un numéro d'acteur jouissif mais met aussi en valeur tous ces partenaires : du grand art.    

L'esthétique de Anderson, c'était déjà évident dans Rushmore, n'est pas qu'une maniaquerie illustrative, comme le lui reprochent ses détracteurs, c'est une écriture supplémentaire à celle du script, une façon de raconter visuellement les personnages, leur enfermement psychologique, leurs manies. Il dirige ainsi ces interprètes comme il habille des poupées mais sans non plus en faire des marionnettes : leur talent est de donner vie à ce qui, sans cela, ne serait qu'un théâtre effectivement superficiel. Ainsi, Gwyneth Paltrow avec son manteau de fourrure et ses yeux charbonneux ; Luke Wilson et son masque fait d'une barbe épaisse, de lunettes noires et d'un bandeau de tennis ; Ben Stiller et son survêt' écarlate ; Owen Wilson avec son accoutrement de cowboy sont toujours comme les enfants prodiges exhibés jadis, tandis que l'apparence des adultes ne cachent plus rien de leur véritable nature (Royal sera vite démasqué, l'aspect apprêté de Henry trahit son côté vieux jeu, Etheline ne prêt plus guère d'attention à son allure puisqu'elle ne veut plus séduire) .

Le film est ainsi traversé de moments gracieux, à la fois comiques (Royal entraînant ses petits-fils dans les 400 coups), romantiques (Margot s'approchant de Richie émerveillé), touchants (Chas admettant in fine l'amour de son père). C'est ce subtil équilibre entre optimisme et mélancolie qui prouve toute la maîtrise de Wes Anderson. C'est beau mais c'est triste. Mais c'est quand même surtout très beau.