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lundi 29 mai 2023

CITADELLE imprenable ?


Je n'en ai pas l'habitude et, à vrai dire, je n'aime pas beaucoup le faire, mais ce week-end, j'ai "binge-watché" la saison 1 de Citadelle. Lancé comme la série la plus chère de tous les temps (on parle d'un budget total de 300 millions $), produite par les frères Russo, ce show à grand spectacle dans le milieu de l'espionnage se veut le point de départ d'un univers partagé. Pour l'heure, c'est d'abord six épisodes très efficaces même si, curieusement, parfois, aux allures très sobres compte tenu de ses moyens.

Quelques spoilers, mais l'essentiel est préservé !


Citadelle, c'est le nom d'une agence d'espions mondiale, ne dépendant d'aucune autorité gouvernementale et fonctionnant depuis plus d'un siècle pour assurer la sécurité partout sur la planète. Deux de ses meilleurs agents, Mason Kane et Nadia Sinh, sont piégés lors d'une mission par leurs adversaires de l'organisation Manticore, aux mains des six familles les plus puissantes du globe. Huit ans après, Mason a survécu mais sa mémoire a été effacée comme l'exige le protocole de Citadelle et il a refait sa vie sous le nom de Kyle Conroy en Oregon avec femme et enfant. Jusqu'à ce que Bernard Orlick, cadre de l'agence, le localise et les enlève pour lui demander de l'aider à récupérer la mallette X, contenant les derniers secrets de Citadelle, convoités par Dahlia Archer, chef des opérations de l'ennemi.


Nadia a elle aussi survécu et après avoir été sauvé par un homme qui l'a séquestrée mais qu'elle a réussi à tuer, elle est partie pour Valence, sans aucun souvenir autre qu'une inscription sur un de ses avant-bras. Orlick et Mason repèrent la mallette et la récupèrent mais ils sont pris en chasse par les agents de Manticore qui blessent Bernard. Mason réussit à semer ses assaillants et grâce à la mallette détecte la présence de Nadia en Espagne. Là-bas, il lui rend la mémoire grâce à un sérum dans une seringue tandis que la sienne se brise quand Vink, un agent de Manticore, les surprend.


Bernard est livré à Dahlia Archer qui tente, sous la torture, de lui soutirer des codes de têtes nucléaires ayant appartenu à Citadelle. Nadia et Mason gagnent une planque où elle tente de contacter d'autres survivants de l'agence : elle découvre que Manticore a éliminé pratiquement tous ses collègues sauf Carter Spence qui a lancé un s.o.s. depuis le Maroc avant de disparaître. Mason veut aider Nadia mais elle considère qu'il la gênera. Toutefois elle se ravise quand elle pense que le seul homme à pouvoir leur dire où est Carter ne parlera qu'à Mason.


Au Maroc, Mason apprend par l'informateur de Nadia que Carter est détenu dans une prison secrète de Manticore dans le désert. Ils s'y rendent et le libèrent mais Carter accuse alors Nadia d'avoir causé la chute de Citadelle en livrant la liste de leurs agents à Manticore il y a huit ans. Interrogé par Vink, Bernard tente de l'amadouer en lui montrant sur son téléphone la photo de Brielle, la seule femme qu'il a aimée et qu'il croyait morte. Mais Dahlia abat Vink avant qu'il ne s'en aille avec Orlick puis elle menace ce dernier d'abattre sa femme, celle de Mason et leur fille cachées dans une planque du Wyoming. Orlick livre alors les codes.


Un an avant la chute de Citadelle (il y a neuf ans donc), Mason demande Nadia en mariage après une longue liaison. Elle veut d'abord lui présenter une recrue en qui elle a toute confiance car elle l'a sauvée lors d'une mission dans les forces spéciales. Celeste Graham doit se lier aux frères Vink qui ont conçu la Clé Oz, un appareil commandé par Manticore. Mais Celeste, sous le faux nom de Brielle, ne donne bientôt plus signe de vie et Mason pense qu'elle va trahi l'agence en revendant la clé pour rembourser les dettes de jeu de son frère. Il ordonne donc son exfiltration mais la clé est introuvable. Mason demande à Bernard d'effacer les souvenirs de Celeste sans le dire à Nadia et de la renvoyer à la vie civile. La disparition soudaine de Celeste éveille les soupçons de Nadia, qui refuse d'épouser Mason.


Rattrapés par Manticore, Carter, Nadia et Mason sont obligés de remplir une mission pour Dahlia Archer qui tient la fille de Nadia, Asha, fruit de ses amours avec Mason et qu'elle avait confiée à son père. Ensemble, les deux agents et leur collègue récupèrent six disques qui désarment des têtes nucléaires puis se rendent à Valence pour les livrer à une membre de Manticore contre Asha. Mason sauve la fillette tandis que Nadia garde les disques. Ils trouvent refuge dans l'ancien Q.G. de Citadelle où la femme de Mason et leur fille les attendent, conduites ici par l'épouse de Bernard. Carter injecte le sérum à Mason qui recouvre la mémoire... Et se rappelle de qui a trahi l'agence...

... Mais, hé, hé, je ne vous dirai pas qui c'est ! Parce que ce twiste final est vraiment très réussi, imprévisible et relève vraiment le niveau de cette première saison. En effet, malgré tous les superlatifs qui entourent sa production, Citadelle peut (un peu) décevoir compte tenu des ambitions affichés et des moyens financiers qui lui ont été alloués.

Amazon Prime Video a beaucoup communiqué sur l'implication de Joe et Anthony Russo pour promouvoir ce show épique et coûteux. Les frères Russo, auréolés du succès de leurs deux films Captain America (Le Soldat de l'Hiver et Civil War) puis de leurs deux opus des Avengers (Infinity War/Endgame), ont été soustraits à Netflix (pour qui ils avaient écrits et mis en scène The Gray Man) : une belle prise indéniablement (même si, en théorie, rien ne les empêche de retravailler pour la concurrence). Mais il convient de rester mesurer sur leur investissement dans Citadelle.

En effet, les Russo n'ont ni participé à l'écriture ni à la réalisation des six épisodes mis en ligne : ils font partie des producteurs et on peut donc considérer que leurs noms servent de caution pour attirer des abonnés plus que comme d'authentiques créateurs ayant imaginé ce qui se veut comme le point de départ d'un univers partagé conçu par Josh Applebaum, Bryan Oh et David Weil.

Car Amazon a de grands projets pour Citadelle destinée à être déclinée non seulement en une série centrale sur plusieurs saisons (la deuxième devrait être tournée l'an prochain) mais aussi des spin-off (dont le premier sera Citadelle : Diana, qui sera diffusé en 2024). Et Tim Cook n'a pas donc pas hésité à sortir le chéquier (comme il l'a déjà fait pour The Rings of Power, le prequel du Seigneur des Anneaux).

Mais assez parlé de gros sous. Que raconte et que vaut Citadelle ? On est entraîné dans un monde de super-espions au service d'une agence indépendante qui oeuvre dans l'ombre depuis des décennies pour instaurer un nouvel ordre mondial. Cette influence a motivé les six familles les plus puissantes du globe à s'unir pour fonder l'organisation Manticore, dont le projet est de démanteler Citadelle et d'accélérer le désarmement des nations, quitte à employer des méthodes radicales.

Rien n'est réaliste dans cette série qui emprunte à James Bond mais aussi à la science-fiction (avec un protocole qui efface les souvenirs des agents de Citadelle quand ils sont compromis). On voit à l'oeuvre des clichés qui suscitent un sourire amusé comme le fait que Citadelle a un quartier général à flanc de canyon, ce qui n'est vraiment pas discret pour une agence d'espions. Les agents en question sont tous des gravures de mode, maniant n'importe quelle arme avec un dextérité insensée, pilotant n'importe quel véhicule, survivant aux cascades les plus ahurissantes. Et leurs adversaires ressemblent à une mafia ayant infiltré les plus hauts cercles du pouvoir politique, avec une chef de mission établie en Angleterre, en poste dans le gouvernement de sa Majesté, et qui donne malgré tout des interviews à des lanceurs d'alerte en suggérant en direct qu'ils pourraient être des agents à la solde de forces étrangères hostiles (comprenez : des russes).

Si on joue le jeu, exactement comme on le fait en regardant n'importe quel film de la saga James Bond, Citadelle est donc un divertissement très efficace et plaisant. La durée des épisodes explique aussi ces sentiments car si le compteur affiche de 40 à 50', en vérité, une fois le résumé de l'épisode précédent, le générique et le teaser pour le prochain épisode, on est plus proche de 35' en moyenne et les scénaristes ne perdent donc pas de temps en caractérisation trop poussée ni en circonvolutions dramatiques au profit d'intrigues menées à toute allure, avec un quota d'action calibrée, de romance sexy, de coups de théâtre réguliers. Tout ici procède d'archétypes, de conventions.

Les flashbacks qui émaillent les épisodes pour revenir sur les années précédant la chute de Citadelle ou pour faire croire au téléspectateur qui a trahi l'agence il y a huit ans, qui étaient Mason Kane et Nadia Sinh (et dans une moindre mesure Carter Spence, Bernard Orlick, Celeste Graham et Dahlia Archer), sont des ponctuations et souvent de fausses pistes qui aboutissent à un twist final vraiment très réussi et renversant. Et c'est ce qui motivera les fans à revenir pour une saison 2 (voire pour le premier spin-off).

Mais, car il y a un "mais", Citadelle déçoit un peu quand même quand on en revient au budget car alors que les américains excellent à peupler leurs séries, à les décorer, on remarque ici une forme étonnante de pauvreté. Le QG de Citadelle par exemple devrait être une vraie fourmilière, compte tenu du champ d'action de l'agence, grouillant d'agents, de terrain ou affectés à la logistique, au renseignement, etc. Or le décor se résume à des open spaces souvent dépeuplés qui font davantage penser à une organisation de résistants faisant avec les moyens du bord qu'avec des moyens rivalisant avec ceux que Amazon a mis pour financer ce show. Idem pour Manticore dont on ne voit rien, au point que lorsque Bernard est torturé par Dahlia Archer et ses hommes, cela se passe dans le salon-salle à manger de sa propre maison. Où est passé l'argent ?

Si, pour The Gray Man par exemple, Netflix s'était offert un casting certainement très onéreux (Ryan Gosling, Chris Evans, Ana de Armas, etc), ici, on ne peut pas dire que les acteurs principaux soient des stars. Ce ne sont pas non plus des inconnus ni de mauvais interprètes, loin s'en faut. Stanley Tucci est le seul dans le lot à avoir une carrière fournie et son personnage a la lourde tâche d'apporter un peu de finesse dans ce barnum, tout comme celui de Lesley Manville dans la partie adverse.

Les héros sont incarnés par deux comédiens familiers des amateurs de séries : Richard Madden a été révélé par Game of Thrones puis Bodyguard avant de se commettre dans Les Eternels (un des pires films de la Phase IV du MCU) et il est parfait en super spy athlétique et au charme ténébreux. Il n'est certes pas très expressif mais apporte une intensité indéniable à son rôle jusqu'à la fin de la saison. Face à lui se tient celle qui s'impose comme la star du show : Priyanka Chopra Jonas. Révélée dans Quantico, l'actrice indienne est d'une sensualité affolante mais surtout elle parvient à habiter très crédiblement son personnage d'agent et de traître idéale (ce qui ne veut pas dire qu'elle l'est...). A chaque fois qu'elle est à l'image, elle vole les scènes et de ce point de vue Citadelle impose une héroïne charismatique dans le registre de l'action comme le fut Jennifer Garner au temps de Alias.

A condition de ne pas réclamer du réalisme et de pardonner quelques facilités ou négligences, suivre Citadelle assure un excellent moment de détente, avec un dénouement tout à fait épatant. 

dimanche 12 décembre 2021

LES ETERNELS, de Chloe Zhao


J'ai enfin vu Les Eternels et, après avoir bien tourné autour du pot, je me lance dans sa critique. Il faut dire que la tâche n'est pas aisée car si le fan du MCU a envie de défendre le film après y avoir beaucoup cru, d'un autre côté l'objet est loin d'être convaincant. Et si le vrai problème de long métrage de Chloe Zhao résidait dans le simple fait qu'il ne s'agit pas vraiment des Eternels ?


5000 av. J.C. Dix Eternels - Ajak, Ikaris, Sersi, Druig, Makkari, Phastos, Thena, Kingo, Sprite et Gilgamseh - débarquent en Mésopotamie pour repousser une attaque des Déviants contre les humains. C'est le point de départ de la mission de ces surhommes pour accompagner l'évolution de l'humanité et éradiquer de la surface de la Terre ces monstres dont le dernier périra en 1521. Le groupe des Eternels se sépare alors, miné par des tensions internes.


De nos jour. Sersi et Sprite vivent en colocation à Londres. Sersi travaille au Musée d'Histoire Naturelle et a une relation amoureuse avec un humain, Dane Whitman. Lorsqu'ils sont attaqués par un Déviant, Ikaris resurgit et repousse le monstre. Sersi révèle sa vraie nature à Dane et décide de partir consulter Ajak au sujet de cette agression. Avec Sprite et Ikaris, elle part dans le Sud-Dakota et ils trouvent Ajak assassinée.


Sersi devient le contact des Eternels auprès du Céleste Arishem, leur créateur, qui lui dévoile le secret de leurs origines et de leur mission : ils sont des êtres artificiels qui en favorisant l'évolution et la croissance de l'espèce humaine devaient permettre l'émergence de Tiamut, un autre Céleste, endormi au coeur de la Terre, activée par l'énergie des hommes.. Cela signifie donc la fin prochaine de la planète qui sera compensée par la création d'un autre, dans un cycle perpétuel.


Sersi informe Sprite et Ikaris et ils vont à la rencontre de Gilgamesh et Thena, en couple, puis de Druig, devenu le chef d'une commuauté humaine dans la jungle. Là, une nouvelle attaque des Déviants, menée par leur chef Kro, cause la perte de Gilgamesh, qui se sacrifie pour Thena. Puis l'équipe va demander l'aide de Phastos, qui vit avec un homme avec lequel il a un enfant. Face à l'urgence de la situation, il accepte de les aider.
 

Ralliant la cachette de leur vaisseau, le Domo, dans lequel s'est installée Makkari, les Eternels élaborent un plan consistant à unir leurs pouvoirs pour former le Grand Esprit, une force suffisante pour affronter un Céleste et peut-être en empêcher l'émergence. Mais Ikaris s'oppose à ses amis et leur révèle avoir tué, en la livrant aux Déviants, Ajak, qui doutait du plan d'Arishem. Il est prêt à éliminer tous ceux qui se dresseront contre la volonté de leur créateur. Kingo préfère repartir et Sprite se range aux côtés d'Ikaris, qu'elle a toujours aimé en secret.


Mais les autres ne renoncent pas et pendant que Druig et Phastos collaborent sur le moyen de former le Grand Esprit. Pour occuper Ikaris, Thena et Makkari l'affrontent au pied d'un volcan d'où doit sortir Tiamut. Kro s'en mêle, espérant profiter du chaos de la bataille pour s'emparer des pouvoirs des Eternels comme il a absorbé ceux de Ajak et Gilgamseh. Druig augmente les pouvoirs de Sersi, grâce au Grand Esprit, qui pétrifie le volcan pendant que Thena tue Kro et que Phastos et Makkari immobilisent Ikaris. Celui-ci, désespéré, s'envole et plonge dans le soleil. Avec l'énergie du Grand Esprit qu'il lui reste, Sersi fait de Sprite une mortelle, comme elle le souhaite puisqu'elle a conservé l'apparence d'une enfant.
 

Thena, Druig et Thena quittent la Terre à bord du Domo. Mais Arishem punit Sersi, Sprite, Kingo en les enlevant et leur ôtant la mémoire.

Deux scènes supplémentaires surviennent durant le générique de fin :

- Eros, le frère de Thanos, s'invite à bord du Domo pour prévenir les Eternels de la dernière action d'Arishem et de la menace qui pèse sur la Terre qu'il va continuer d'observer pour juger si ses habitants sont dignes de continuer à vivre.

- Dane Whitman se met en tête de retrouver Sersi et s'arme de l'Epée d'Ebène, une arme maudite appartenant à sa famille. Mais quelqu'un, dans l'ombre, le met en garde sur sa décision de s'en servir.

Depuis la fin de la Phase 3 du MCU, avec Avengers : Endgame et Spider-Man : Far From Home, Kevin Feige, le grand manitou des films Marvel, a la lourde responsabilité de produire de nouveaux longs métrages susceptibles de remplacer dans le coeur des fans les exploits des Avengers. Comment pérenniser un tel succès sans les champions du box office ? Et en composant avec les séries sur Disney+ ?

Car, en plus, désormais, tout fait partie de la continuité, films et séries. Si une nouvelle menace au long cours semble se dessiner avec Kang et le Multivers, le catalogue Marvel est suffisamment riche pour proposer de nouveaux héros et donc de nouvelles histoires au public. Si Black Widow a déçu, parce qu'au fond son passé n'avait plus guère d'intérêt (en dehors de nous présenter Yelena Belova, sa remplaçante - qui vient de resurgir dans la série Hawkeye), et si Shang-Chi était déconnecté de l'ensemble, il restait Les Eternels, en attendant les retours de Spider-Man (No Way Home), de Doctor Strange (In the Multiverse of Madness), de Thor (Love & Thunder), des Guardians of the Galaxy (Vol.3), de Ant-Man and the Wasp (Quantumania).

Créés par Jack Kirby, ces héros ne sont pas des premiers rôles, même si l'éditeur vient de leur redonner un comic-book (par ailleurs excellent). Depuis 1976, ils restent méconnus comme si les scénaristes ne savaient pas comment els intégrer à la continuité. Neil Gaiman, en 2008, avait, avec le dessinateur John Romita Jr, corrigé ça, si bien que sa mini-série fournissait un récit idéal pour être adapté au cinéma.

Et c'est là que le bât blesse avec le film de Chloe Zhao ! Car, avec ses co-scénaristes (Patrick Burleigh, Ryan et Kaz Firpo), c'est comme si elle n'avait lu ni Kirby ni Gaiman. Les Eternels qu'elle met en scène n'ont plus grand-chose à voir avec les personnages des comics. Elle cite des éléments de leur mythologie, mais en modifie profondément d'autres, ce qui aboutit à des héros abatardis, hybrides. Pour les connaisseurs, c'est une expérience bizarre, déstabilisante. Pour les néophites, ce sera un long métrage à la fois accessible et maladroit. Personne en tout cas ne peut être pleinement satisfait.

Pour rappel, les Eternels ont bien, comme dans le film, été créés par les Célestes, des géants à la puissance incommensurable qui sont aussi des laborantins cosmiques, pratiquant des expériences sur des formes de vie. En découvrant la Terre et les premiers hommes, ils donnent naissance aux Eternels et les Déviants, des anges et des démons. Dans le film, les Eternels sont réduits à l'état de quasi-robots programmés pour éradiquer les Déviants, qui représentent une anomalie pour les Célestes parce qu'ils peuvent évoluer et donc contrarier leurs desseins.

En changeant la conception des Eternels, Zhao et ses scénaristes gâchent l'énorme potentiel de ses personnages et de leur histoire Paradoxalement, à côté de cela, elle respecte le fait que les Eternels finissent par passer inaperçus au milieu des humains, certains d'entre eux doutant des plans des Célestes, de la mission qu'ils leur ont assignés. Mais le récit se dispense d'expliquer clairement comment des Déviants, censés avoir tous été éliminés depuis 1521, resurgissent et que leur chef, Kro, soit capable désormais d'absorber les pouvoirs des Eternels qu'ils tuent pour gagner en puissance et en savoir.

Le script va et vient ainsi entre respect du matériau d'origine et réécriture à la truelle. Zhao a expliqué avoir écarté de la version finale du scénario deux personnages, mais sans dire lesquels. On peut présumer qu'il s'agit de Zuras, un Eternel Prime, père de Thena, dont elle a donné le rôle de guide à Ajak (ce n'est pas idiot puisque comme dans les comics Ajak communique avec les Célestes). Par contre, d'autres Eternels comme Kingo sont totalement remaniés, d'une manière peu inspirée (entre ses pouvoirs ridicules et son statut au sein des humains, rien de commun avec le héros des BD), et surtout Ikaris (le guerrier qui cache ici un méchant dévot des Célestes et prêt à éliminer quiconque se dressera contre le plan du patron). 

En permanence, le film gâche une bonne idée (Druig qui gagne en ambiguïté, Sprite frustrée par son apparence) par des mauvaises (le trauma de Thena qui tombe comme un cheveu dans la soupe et resurgit ensuite à intervalles réguliers pour susciter la crainte, la sous exploitation des rôles de Gilgamesh et surtout de Makkari). Les Déviants, qui, dans les comics, sont représentés sous la forme de monstres humanoïdes et barbares, font place ici à des chimères plus proches de bêtes sauvages et légendaires (à l'exception de Kro, allez savoir pourquoi), et entièrement en CGI (d'une laideur incroyable, ce qui est stupéfiant quand on sait le soin que nécessite ce genre de films et la compétence de Marvel dans ce domaine).

Depuis toujours, la question qui divise les cinéphiles à propos du MCU est sa compatibilité avec les cinéastes auteurs. Les précédents créés par Julie Taymor (débarquée de Thor 2) ou Edgar Wright (qui a abandonné, découragé, Ant-Man après 8 années de développement) ont beau avoir été compensés par les contributions de Taïka Waïtiti ou James Gunn ou les frères Russo, le malaise persiste parce que, chez DC/Warner, des réalisateurs aux styles marqués comme Christopher Nolan, Zack Snyder ou Patty Jenkins ont imposé des films plus stylés visuellement (même si cette impression doit être nuancée par la qualité effective des films).

Oscarisée pour son Nomadland, Chloe Zhao portait d'énormes espoirs sur ce plan-là. Mais la cinéaste convainc par intemittences. Nul doute qu'elle s'est investie dans ce projet (pour lequel elle a pris part à son écriture et a obtenu de tourner dans des décors naturels), mais elle échoue totalement à donner un souffle épique à son récit et surtout à persuader le public du charisme de ses interprètes.

Car, et c'est la cerise amère sur ce gâteau, le casting est majoritairement foireux. Richard Madden, Gemma Chan, Angelina Jolie et Salma Hayek sont cruellement inexpressifs et leur jeu est éteint. Kumail Nanjani est ridicule du début à la fin. Barry Keogan et Don Lee s'en tirent mieux mais leurs personnages sont trop en retrait ou écartés trop vite. Lia McHugh boude un peu trop et Lauren Ridloff est honteusement reléguée au second plan. Quant à Kit Harrington, s'il est acquis qu'on le reverra en Black Knight, il ne le devra pas à son talent de comédien. Enfin, je n'en reviens toujours pas que Harry Styles, ce chanteur pour midinettes, ait été choisi pour incarner Eros !

Les Eternels reviendront, nous assure-t-on à la toute fin du générique. Mais franchement, qui est pressé de les revoir ? Quant au MCU, outre les séries sur Disney+, il devrait retrouver des couleurs très vite avec Spider-Man : No Way Home. La preuve que c'est dans les classiques que se trouve le meilleur de cet univers ?

mardi 6 avril 2021

BODYGUARD (BBC / Netflix)


Ce week-end, après avoir tourné autour depuis presque deux ans, j'ai regardé, sur Netflix, la série Bodyguard. Cette production de la BBC avait été un énorme succès lors de sa diffusion Outre-Manche, rivalisant avec un épisode spécial du Doctor Who. Il s'agit en tout cas d'une oeuvre redutablement efficace et magistralement conçue par Jed Mercurio, en six épisodes captivants et denses. Par ailleurs, c'est l'occasion de remarquer le talent de son acteur principal, Richard Madden, avant de le revoir dans le prochain blockbuster Marvel, Eternals.


Ancien soldat en Afghanistan, le sergent David Budd déjoue un attentat kamikaze dans le train qui les ramène, lui et ses deux enfants, à Londres. La terroriste, une jeune femme nommée Nadia, est prise en charge par les autorités avec son mari. Cet acte de bravoure vaut à David une promotion : attaché à la protection des personnalités publiques, il devient le garde du corps de Julia Montague, Minsitre de l'Intérieur, au moment où elle veut faire passer une loi controversée sur la sécurité nationale. Son ex-mari, Roger Penhaligon, lui reproche de profiter de la situation pour convoîter le poste du 10 Downing Street. David, lui, doit composer avec une vie familiale difficile : parce qu'il nie son trauma lié à la guerre, sa femme ,Vicky, le quitte... 


Stephen Hunter-Dunn, chef de la Sécurité Intérieure, informe Julia qu'une menace d'attentat vise l'école où sont les efants de David mais il lui demande de garder l'info confidentielle car il craint une fuite de la police. L'attaque est déjouée et David et Vicky, après des mois d'essais infructueux, obtiennent le transfert de leur fils dans un établissement spécialisé ainsi que la protection de leur famille. Peu après, Julia échappe à une tentative d'assassinat par un sniper lors d'un déplacement dans Londres. David la met à l'abri puis coince le tireur : il le reconnait car il s'agit d'Andy Apsted, un camarade vétéran de l'armée, qui préfère se suicider qu'être arrêté. Julia est relogée à son tour dans un hôtel et entame une liaison sexuelle avec David. Le lendemain, Lorraine Craddock, la supérieure de David, et Anne Sampson, chef de l'Antiterrorisme, commandent à Dunn d'espionner Julia...


Bien qu'il accepte sa mission à contrecoeur, David le fait pour garantir la protection de Vicky et de leurs enfants. Il surprend un certain Richard Longcross qui remet à Julia une tablette contenant des infos confidentielles peu avant qu'elle se rende en secret, le soir venu, chez le Premier Ministre. David, le lendemain, est interrogé par les inspecteurs Sharma et Rayburn de l'Antiterrorisme sur Andy Apsted et nie le connaître.. La loi défendue par Julia est votée au Parlement et soulève de vives protestations chez les associations de défense des libertés publiques. Malgré la menace, Julia décide de défendre son texte lors d'une conférence de presse au collège St Matthews. Une bombe explose peu après qu'elle ait commencé son discours...
 

Julia est hospitalisée dans un état critique tandis que Mike Travis, son secrétaire, est nommé à son poste provisoirement. Il confie l'enquête à l'Antiterrorisme alors que la Sécurité Intérieure la réclamait. David est sous le feu des critiques de Penhaligon qui lui reproche de n'avoir pas sécurisé la conférence de presse de Julia. Le lendemain, l'annonce de la mort de Julia provoque un vif émoi tandis que l'Antiterrorisme en consultant la vidéo-surveillance du Ministère de l'Intérieur a remarqué que Rob MCDonald, l'assistant de Julia, avait confié une mallette suspecte à son collègue, Tahir Mahmood, qui accompagnait la Ministre au collège. David intimide McDonald pour qu'il s'explique et il fait une déposition auprès des inspecteurs Sharma et Rayburn en expliquant que le Parti voulait humilier Julia pour l'empêcher de prendre le poste du Premier Ministre : il avait donc glissé des erreurs dans son discours mais nie avoir participé à un projet d'attentat. David tente de se suicider mais constate qu'on a remplacé les balles de son pistolet par des munitions à blanc. Certain qu'on a conspiré en haut lieu pour éliminer Julia, il retourne à l'hôtel où elle était logée et consulte les vidéos de surveillance pour remarquer que toute trace filmée de Longcross en a été effacée...


David aide Rayburn et Sharma à interroger Nadia, la kamikaze du train, mais elle n'identifie pas Tahir Mahmood comme terroriste. En revanche, devant le portrait-robot de Longcross que David a fait établir par un infographiste de l'Antiterrorisme, elle soutient que c'est lui qui a financé le tentative d'attentat du train. Un rapport fait également état que la bombe au collège ne se trouvait pas dans la mallette remise par McDonald à Mahmood mais sous l'estrade où se trouvait Julia. David apprend en allant à l'hôpital que Penhaligon, la nuit où Julia a été prise en charge, voulait à tout prix récupérer des documents officiels dans les affaires de sa femme. David en déduit qu'il cherchait la tablette de Longcross et il s'introduit dans l'appartement de Julia pour la trouver. Sharma et Rayburn découvrent que le fusil utilisé par Apsted provenait d'un lot appartenant à Luke Aikins, un baron du grand banditisme. Craddock suspend David de l'enquête sur Julia car elle estime qu'il n'est pas impartial et refuse de suivre une thérapie. 


Ne se fiant plus ni à l'Antiterrorisme (qu'il estime être à l'origine de son retrait de l'enquête) ni à la Sécurité Intérieure (qu'il soupçonne d'avoir participé à la série d'attentats), David confronte directement Luke Aikins dans le club qu'il tient et qui lui sert de couverture pour ses traffics. Assommé, il revient à lui équipé d'un gilet explosif, le pouce scotché sur le détonateur. Il communique sa position à la Police mais Sampson, Sharma et Rayburn, qui ont finalement appris ses liens avec Apsted, sont persuadés qu'il est lui-même un terroriste et le suspect n°1 dans la mort de Julia. Pour les convaincre de son innocence, il les force, avec l'équipe d'intervention et de déminage, à le suivre jusque chez lui où il a dissimulé la tablette. La Sécurité Intérieure envoie Longcross la récupérer avant mais il est neutralisé par un piège tendue à l'avance par David pour protéger son atout. Vicky accompagne le cortège jusque chez David et trouve la tablette qu'elle n'accepte de remettre à l'Antierrorisme que si les démineurs enlèvent les explosifs sur David. Ceci fait, il s'enfuit et sème tout le monde. Pour identifier qui l'a manipulé, David prend Aikins en filature après avoir fait courir le bruit que son complice allait le dénoncer. C'est ainsi qu'il fait arrêter Aikins et Craddock, qui, lors de son passage aux aveux, explique avoir utilisé David car son profil en faisait un parfait bouc émissaire. Quand à Nadia, elle reconnaît aussi que c'est en vérité avoir conçu les bombes, dont celle fatale à Julia, pour toucher la démocratie au coeur aun nom du Djihad. Blanchi, David entame une thérapie et recolle les morceaux avec Vicky en attendant de savoir si Sampson le réintègre ou non à son poste.

Le titre de la série fait évidemment penser au film avec Kevin Costner et Whitney Houston (1992) et des éléments communs renforcent ce sentiment durant les deux premiers épisodes. Mais le projet de Jed Mercurio se démarque tellement du long métrage par ailleurs que la comparaison s'arrête là. Bodyguard, version BBC, est un pur chef d'oeuvre, six épisodes incroyablement intenses qui dépasse de loin la bluette hollywoodienne.

Pour ma part, c'est une série autour de laquelle j'ai beaucoup tourné, différant sans cesse sa vision, jusqu'à ce week-end où, en trois sessions, j'ai rattrapé cette lacune. Je regrette d'avoir attendu, mais finalement, c'est fait et la satisfaction l'emporte sur le délai. Cela faisit longtemps que je n'avais pas suivi une telle série, une histoire aussi électrique, dense, captivante. On parle souvent de la qualité des séries anglaises, réputées pour leur écriture au cordeau, mais ce n'est pas usurpé. Et c'est vraiment un modèle à étudier.

Si vous appréciez les intrigues parano mais qui traite intelligemment et puissamment de problématiques actuelles brûlantes, alors Bodyguard est fait pour vous. Deux ans après sa diffusion, la série conserve une force intacte, une actualité pertinente : il y est question d'apprendre à vivre avec le terrorisme et des conséquences liberticides de l'état d'urgence. Le format, resserré, rend hommage aux classiques du genre, comme le cultissime 24 h chrono, grâce aussi à une mise en scène millimètrée, qui enchaîne morceaux de bravoure et scènes intimistes avec un égal brio. C'est d'ailleurs le parfait équilibre entre les deux qui assure un spectacle aussi parfait.

Regarder Bodyguard, c'est comme une séance en apnée. Dès la scène d'ouverture, où le héros neutralise une kamikaze dans un train, on retient sa respiration pendant une vingtaine de minutes tant l'issue est incertaine. Cette pression exercée sur le personnage principal et le spectateur ne se démentira jamais ensuite. Mais Jed Mercurio nous mystifie en relâchant la bride et en nous entraînant sur de multiples fausses pistes, en déclenchant une romance entre la Ministre et son garde du corps, en intriguant sur les conspirateurs potentiels. De la sorte, quand la violence explose (littéralement), on est constamment surpris car on avait quasiment oublié la menace. La scène du sniper ou l'attentat au collège sont incroyablement efficaces de ce point de vue.

Mercurio ose aussi l'impensable quand il sacrifie le personnage de Julia au troisième épisode, soit à mi-chemin de l'histoire. Mais le showrunner montre encore une fois sa maîtrise narrative car, en faisant cela, il prouve au spectateur que personne n'est à l'abri et, ensuite, que David Dunn va s'enfoncer dans une spirale infernale où, progressivement, il devient le coupable idéal. D'autant plus que son comportement devient imprévisible, trouble. Souffrant d'un syndrome post-traumatique consécutif à son passé de soldat puis à la mort de Julia Montague, on revient à s'interroger sur se réticences initiales envers les projets législatifs de la Ministre (qui a soutenu l'effort de guerre au Moyen-Orient et dont l'ambition semble aussi forte que son désir d'imposer un projet très sécuritaire en Angleterre). Est-il manipulé ? Ou joue-t-il un double jeu ? Il est permis de douter quand, par exemple, il cache avoir connu Andy Apsted, puis, encore plus, quand il coupe les ponts avec les inspecteurs de l'Antiterrorisme (qu'il soupçonne d'avoir révélé sa liaison avec Julia à sa supérieure quand elle le suspend) et s'engage dans une vendetta en solo. Sans compter qu'il tente de se suicider juste après avoir appris la mort de Julia...

Malgré la profusion de péripéties et l'abondance de seconds rôles, on n'est jamais perdu. La réalisation (assuré pour les trois premiers épisodes, étincelants, par le français Thomas Vincent) contribue à la fluidité de la lecture. Le showrunner a laissé aux réalisateurs une certaine liberté (dans la mesure où leurs choix de mise en scène se justifiaient) et ainsi on n'a jamais cette désagréable sensation de regarder un script, certes brillant, mais sagement illustré. Pourtant la production n'a pas été simple car on a refusé à l'équipe technique l'accès à de nombreux décors réels, les sociétés qui les géraient ne voulant pas être associées à des événements même fictifs en relation avec le terrorisme. Thomas Vincent a dû s'adpater sans renoncer à ses références (prestigieuses, car il cite Michael Mann et Paul Greengrass).

Pour incarner ce récit qui s'empare sans tabou de sujets très chauds sans faire une croix sur le divertissement, le casting doit être solide. Pour la plupart, les acteurs de la série sont de parfaits inconnus chez nous, mais cela joue aussi en faveur de l'histoire car on n'est pas ainsi distrait par un visage familier qui pourrait faire de l'ombre au personnage. Je retiens surtout Paul Ready dans le rôle de McDonald (fébrile à souhait), Gina McKee dans celui de Sampson (impénétrable en chef de l'Antiterrorisme), Sophie Rundle dans celui de Vicky (l'épouse de David, dépassée par les tourments de ce dernier). Et bien sûr Keeley Hawes, fabuleuse dans la peau de Julia Montague, cette politicienne impitoyable qui sera la cible majeure de l'intrigue.

Toutefois, celui dont on retiendra l'interprétation, c'est bien Richard Madden. Découvert dans Games of Throne, ce comédien est extraordinaire dans le rôle de David Dunn, visage buté, regard perçant, silhouette à la fois solide et fragile, constamment sur un fil. Sa présence est magnétique, son charisme impressionnant. Que Marvel l'ait signé pour incarner Ikaris dans Eternals, le futur blockbuster de Chloe Zao (attendu cet Automne - croisons les doigts) est vraiment une bonne pioche.

Bref, si comme moi vous n'avez pas encore vu Bodyguard, alors n'hésitez pas, n'attendez plus. Vous avez six heures grisantes devant vous.