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mercredi 31 octobre 2018

LUMIERE SUR... TOM FOWLER

 Tom Fowler

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Encore un projet fou qui aurait mérité d'être concrétisé... Nous sommes en 2009 et le dessinateur Tom Fowler termine la mini-série Mysterius the Unfathomable écrit par Jeff Parker, publiée par DC Comics. Les deux hommes se sont si bien entendus qu'ils "pitchent" un crossover du tonnerre à l'éditeur : une aventure entre Tom Strong, le "héros de la science" créé par Alan Moore et Chris Sprouse, et The Spirit, le détective masqué imaginé par Will Eisner.


Parker est un fin connaisseur de l'histoire des comics, il a même été proche d'Alex Toth, et sa bibliographie regorge de versions de héros du golden et silver ages revisités (Agents of Atlas, Flash Gordon...). On suppose qu'en voulant réunir Tom Strong et the Spirit, il en profitera pour saluer la démarche d'Alan Moore et Chris Sprouse, dont le personnage est une déclinaison de Doc Savage, et qu'il se fendra d'un hommage au génial fondateur que fut Will Eisner.


Hélas ! cette idée alléchante ne vivra qu'un mois, le temps pour Tom Fowler de dessiner quelques model sheets. A cette époque en effet, DC abandonne les droits d'exploitation du Spirit, juste après les épisodes que réalisera un autre grand maître, le regretté Darwyn Cooke.


Quant à savoir ce qu'en aurait pensé Alan Moore... On sait l'auteur britannique en froid depuis des lustres avec DC, bien qu'à présent il ne désire plus s'exprimer sur l'utilisation de ses personnages par l'éditeur (comme en témoigne son mutisme au sujet de l'actuel Doomsday Clock de Geoff Johns et Gary Frank, avec l'intégration officielle des Watchmen au DCU). Pourtant, entre les mains expertes de Parker et Fowler, il pouvait être rassuré sur l'emploi de Tom Strong.


Fowler a dévoilé récemment ses croquis, sans préciser davantage le contenu de l'histoire de Parker. Mais en voyant ces images, on regrette que cette rencontre entre Tom Strong et The Spirit n'ait pas eu lieu...

dimanche 15 juillet 2012

Critique 337 : THE SPIRIT - BOOK TWO, de Darwyn Cooke

Will Eisner's The Spirit : Book Two rassemble les épisodes 7 à 13 de la série écrits et dessinés par Darwyn Cooke, publiés en 2007-2008 par DC Comics et Will Eisner Studios. Les épisodes 7 et 13 sont composés d'histoires courtes (8 pages chacune) écrites et dessinées par des invités, Cooke se contentant d'en signer les couvertures.
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- #7 : Summer Special.
* Harder than diamonds. Ecrit par Walter Simonson et dessiné par Chris Sprouse. Une jet-setteuse, Krystil Fullerite, de passage à Central City, est victime d'un vol de diamants. Un chauffeur de taxi est injustement accusé et le Spirit décide de prouver son innocence en surveillant cette mondaine aux fréquentations louches...

Pour ouvrir cet épisode spécial composé de trois "short stories", Walter Simonson (Thor) fait équipe avec Chris Sprouse (Tom Strong). L'intrigue est légère mais menée sur un bon rythme et joue sur les fausses apparences (la jet-setteuse arnaqueuse, le Spirit qui se fait passer pour un chauffeur). Au dessin, Sprouse livre une copie comme d'habitude très élégante, aux finitions soignées. De la belle ouvrage.

*Synchronicity. Ecrit par Jimmy Palmiotti et dessiné par Jordi Bernet. Par une journée caniculaire, le Spirit en poursuivant un voleur dans un immeuble déclenche une série de dégats qui vont bouleverser le quotidien des habitants (un veuf à la recherche des bijoux de son épouse, un couple dans le besoin, un autre menacé par un usurier, et une pulpeuse jeune femme qui bronzait sur le toit)...

Jimmy Palmiotti (Power Girl) et Jordi Bernet (Torpedo) sont habitués à travailler ensemble puisqu'ils ont signé plusieurs épisodes de Jonah Hex (série western à laquelle a également collaborée Darwyn Cooke). Ensemble, ils produisent ce segment alerte et surtout très drôle, dont la structure respecte l'unité de temps et de lieu, et où le Spirit n'est qu'un acteur parmi d'autres. Le dessin tonique de Bernet fait merveille. Jubilatoire.

* Hard cell. Ecrit et dessiné par Kyle Baker. Le Spirit, après le meurtre d'un homme lié à Maori, une riche pin-up, va questionner cette dernière. D'autres homicides, tous en rapport avec elle, se succèdent. Trop pour ne pas s'interroger sur son implication. La clé de l'énigme réside dans un téléphone portable...

Kyle Baker entraîne le Spirit dans une aventure très noire, mais le scénario est paresseux, poussif, autant que son dessin est sombre et, reconnaissons-le, d'une laideur indigne. A oublier vite.
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- #8 : Time Bomb. Octopus piège le Spirit puis l'agent de la CIA Silk Satin dans un édifice en plein centre ville où il a installé une bombe. Suite à un mauvais coup reçu, Silk Satin est amnésique et ne sait plus comment désamorcer l'explosif. Pendant ce temps, l'agent Stratford, partenaire de Satin, explique au commissaire Dolan et sa fille Ellen la procédure prévue en dernier recours si la bombe explose... 
Darwyn Cooke revient aux commandes de la série avec cet épisode, un des chefs-d'oeuvre de ce second tome dont la double-page 4-5 (ci-dessus) est un magnifique hommage aux jeux de lettrage qu'affectionnait Will Eisner (encore un morceau de bravoure de Jared Fletcher). L'essentiel de l'action se déroule en huis-clos et alimente une tension que nuance des passages oniriques et des dialogues plein d'humour entre "Mr Sexypants" et l'agent Satin. La chute est ironique et frappante...
Les dessins de Cooke, toujours encrés par J. Bone (comme depuis le début de son run), sont un modèle de storytelling, imprimant un rythme décapant au récit.
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- #9  : El Morte. Lors d'un transfert de prisonniers (parmi lesquels on retrouve le Cosaque), un sniper fait un carton et blesse le commissaire Dolan. Le Spirit affronte le tireur qui lui inflige une sévère correction. Qui est cet adversaire ? Un démon resurgi du passé du héros - et qui ne fait qu'entamer un terrifiant retour... 

Le retour de Silk Satin dans le précédent épisode indiquait que Cooke allait exploiter des éléments posés dans le premier tome. Avec le début de la vendetta d'El Morte, cette intention se confirme puisque le méchant n'est autre qu'Alvarro Mortez, revenu, comme le Spirit, d'entre les morts, mais sérieusement âbimé et déterminé à se venger de manière radicale et ample. Le héros est malmené comme jamais et la série prend un tour beaucoup plus sombre, dramatique.
Cette direction n'est pourtant pas une surprise au regard de l'oeuvre de Cooke, qui a souvent abordé des points noirs et violents dans ses oeuvres (la guerre et la "chasse aux sorcières" dans les 50's dans La Nouvelle Frontière, le grand banditisme dans Parker, le western baroque avec Jonah Hex...). Le résultat est encore plus saisissant grâce à son style graphique cartoony a priori opposé à ces humeurs plus brutales.
Mais c'est une totale réussite, riche en inventions esthétiques, notamment dans le traitement du flash-back revenant sur les origines d'El Morte, avec encore une fois une colorisation magistrale de Dave Stewart.
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- #10 : Death by television. Qui en veut à plusieurs journalistes-animateurs de chaînes du cable au point de les éliminer les uns après les autres ? Le Spirit mène l'enquête, tout en devant à nouveau collaborer avec Ginger Coffee, la ravissante mais envahissante reporter qui figure peut-être dans l'agenda du tueur...

Cooke ramène cette fois-ci le personnage de Ginger Coffe, qu'il a créé et présenté dans le premier épisode de son run. L'enquête conduit le Spirit dans le milieu des "anchor-men", ces vedettes de talk-shows, bâteleurs et populistes, et manie l'humour noir et le suspense avec dextérité. Le tandem Spirit-Ginger est très efficace, et la révèlation du coupable plutôt étonnante.
Le graphisme se fait plus classique, presque sage, pour ce récit qui est sans doute le moins inspiré de ce second tome, mais Cooke emballe son affaire avec quand même beaucoup d'adresse.
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- #11 : Day of the dead. L'heure du face-à-face final entre le Spirit et sa némésis El Morte a sonné. Une armée de zombies est aux portes de Central City et le héros, au coeur de la bataille contre un ennemi déjà mort, peut compter sur Ellen Dolan et un de ses ex-amants, Argonaut Bones, pour l'aider...

Cooke conclut son tryptique avec Alvarro Mortez/El Morte (vilain de sa création, qui aura été finalement davantage l'ennemi du Spirit qu'Octopus ou P'Gell, méchants "Eisner-iens") et pour l'occasion, met les petits plats dans les grands en faisant basculer la série dans le registre fantastique. Zombies, magie noire, ambiance de fin du monde : tout est réuni pour ce final baroque et explosif.
Il ajoute au casting Argonaut Bones (quel nom impayable) qu'il relie directement à Ellen Dolan (à qui il donne ainsi un passé sexuel, tout comme au Spirit). Ebony White et le commissaire mais aussi la mère diabolique de Mortez sont au rendez-vous de cet épisode qui tient toutes ses promesses et n'est pas avare en scènes spectaculaires (avec là encore, une extraordinaire double-page - ci-dessus - de présentation, au lettrage incomparable).
Le duel final est à la hauteur de l'attente, indécis, âpre. Cooke s'est déchaîné et a atteint sa cible.
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- #12 : Sand. Le meurtre d'Hussein (le fameux "arrangeur", apparu plusieurs fois dans le tome 1), va replonger le Spirit dans la tourmente. Mais cette fois, son enquête le bouleverse encore plus qu'à l'ordinaire car c'est son premier amour qui y est mêlé : l'ensorcelante Sand Saref, aux prises avec la maléfique Dr Vitriol et un inquiétant client convoîtant un poison...
Pour son dernier épisode, Darwyn Cooke a puisé directement à la source en s'inspirant de deux épisodes réalisés par Will Eisner (Sand Saref et Bring on Sand Saref) : l'histoire est imprégnée d'une mélancolie très touchante, traversée par des flash-backs sur l'enfance et la jeunesse du héros et de la première fille qu'il a aimée et qui a mal tournée.
La mission elle-même se déroule en une nuit, avec des ambiances envoûtantes sur les docks embrumés de Central City. Pour ces scènes-là, J. Bone encre Cooke. Mais pour l'évocation du passé, l'artiste assume tout, seul, et livre des planches splendides, aux découpages virtuoses, et avec des effets de tracé imitant intelligemment le propre trait d'Eisner (voir ci-dessous).
Un authentique chef-d'oeuvre !
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- #13 : Holiday Special.
*One Hundred ! Ecrit par Glen David Gold et dessiné par Eduardo Risso. Une bande de voleurs déguisés en Spirit ont dérobé des diamants mais quand le justicier de Central City les appréhende dans un zoo, leur butin atterrit dans la cage d'un tigre. Pour le récupérer, le commissaire Dolan sollicite une dresseuse dont le Spirit doute de l'honnêteté...

Sur cette trame minimaliste et savoureusement amorale, avec une chute malicieuse, Glen David Gold dispose d'un partenaire de premier plan en la personne d'Eduardo Risso, le dessinateur de la série 100 Bullets (écrite par Brian Azzarello).
Cet épisode est vraiment celui de cet artiste dont les planches somptueuses sont un régal pour les yeux, mixant des compositions subtiles et des jeux d'ombres et de lumières dignes de Frank Miller. Merveilleusement beau.

*Family treasure. Ecrit par Denny O'Neil et dessiné par Ty Templeton. Une vieille dame des quartiers pauvres est harcelée par des gredins qui veulent s'emparer du trésor de son défunt oncle. Le Spirit lui vient en aide... Mais l'argent récupéré fera tourner la tête de l'héritière.

Le légendaire Denny O'Neil, réputé pour ses scénarios dramatiques (Iron Man, Green Lantern & Green Arrow), s'offre ici une fantaisie acide dont la chute est très drôle. Le Spirit y est victime de sa bonté dans cette fable bien tournée.
Ty Templeton (qui, comme Darwyn Cooke, vient de l'animation) illustre ceci avec habileté, le récit se déroulant entièrement en une nuit, sous la pluie, en huit pages.

*The cold depths of the icicle heart. Ecrit par Gail Simone et dessiné par Phil Hester. Après s'être interposé entre le gang de Isolde "Ice" McQueen et un de ses débiteurs, le Spirit est assommé et jeté dans la baie gelée de Central City. Frappé d'amnésie, il se remet progressivement en vagabondant dans la ville jusqu'à ce que sa route croise à nouveau celle de ses agresseurs...

Gail Simone (Villains United) écrit la dernière histoire de volume sur le modèle des épisodes " 'Nuff said" : aucun dialogue, les textes sont remplacés par des illustrations résumant leur propos. L'intrigue est elle-même très efficace, avec le Spirit en fâcheuse posture par une froide nuit d'hiver, ce qui donne en plus une ambiance atypique. 
Phil Hester illustre ce segment avec une invention à la mesure du défi narratif : son style anguleux et cartoony est parfait pour ça (dommage qu'aujourd'hui cet artiste ait quasiment renoncé au dessin au profit d'un rôle d'auteur).
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Ce second Livre est un complèment idéal au premier, développant des "plots", offrant son lot de morceaux de bravoure, confirmant l'immense talent de Darwyn Cooke. La présence des guest-stars ne gâche pas le vue, avec des chapitres savoureux et visuellement souvent superbes.
Dommage que ça n'ait pas duré plus longtemps (même si depuis le Spirit a eu droit à de nouvelles aventures). 

samedi 7 juillet 2012

Critique 334 : THE SPIRIT - BOOK ONE, de Darwyn Cooke



Will Eisner's The Spirit : Book One rassemble les six premiers épisodes écrits et dessinés par Darwyn Cooke, d'après le personnage créé par Will Eisner, et le numéro spécial Batman/The Spirit co-écrit avec Jeph Loeb, publiés en 2007 par DC Comics.
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Le Spirit alias Denny Colt est un personnage créé en Juin 1940 par Will Eisner pour le quotidien américain Register and Tribune Syndicate.
La série racontait les aventures d'un détective masqué contre le crime organisé de Central City, avec le soutien de son ami, le commissaire Dolan.
Imaginé après avoir été mêlé à une affaire de plagiat de Superman, Eisner ne garda que le masque pour son "super-héros" et expérimenta très rapidement divers genres via sa série, explorant à la fois le récit policier, l'horreur comme la comédie en passant par la romance.
A l'origine, la série paraissait sous la forme d'un livret d'une quinzaine de pages, au format tabloïd, dans l'édition du Dimanche, avec un tirage de cinq millions d'exemplaires (!). On appelait cettee partie du journal "The Spirit Sector" ("Le coin du Spirit"), et Eisner en avait le contrôle artistique total. Il signa le titre de 1940 à 1952 (avec des coupures), l'accompagnant de divers comics-strips en collaborationnavec ses assistants (Jules Feiffer, Jack Cole ou Wally Wood).
Comme il le déclara plus tard, avec The Spirit, Eisner voulait (déjà) réaliser une bande dessinée pour les adultes, mieux écrite que les comics de super-héros. Durant la guerre, même si, comme c'était la tradition à l'époque, le nom d'Eisner était le seul crédité, la série continua d'être animé par d'autres (comme Manly Wade Wellman, William Woolfolk, ou Lou Fine).
Les origines du héros attestaient de son originalité : tué dans les premières pages, Denny Colt apprendra par la suite par Dolan qu'il a été maintenu en vie par un de ses ennemis, le Dr Cobra. Profitant de la situation, Colt devient le Spirit, en portant un masque pour mener ses enquêtes incognito, basant sa planque dans la crypte où il est censé reposer, dans le cimetière de Wildwood, et vivant grâce aux récompenses offertes pour la capture des criminels. La plupart de ses aventures se déroule à Central City, mais il agit également dans le reste du monde, affrontant des savants fous, des bandits excentriques, des femmes fatales (comme sa némésis P'Gell). D'autres protagonistes peuplent le récit comme Ellen Dolan, la fille du commissaire qui l'aime et qu'il aime, Ebony White, un jeune afro-américain qui l'aide dans ses investigations, ou Octopus, le méchant dont on ne voit jamais le visage.
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Le travail d'Eisner sur The Spirit fait partie des grands classiques de l'âge d'or des comics : l'auteur y a déployé une inventivité extraordinaireement moderne en ce qui concerne les découpages, les scénarios délirants, et la galerie extravagantes de seconds rôles (en particulier les femmes que croise le héros). Le Spirit lui-même est une synthèse du justicier tel qu'on le trouvait dans les pulp fictions, avec son chapeau, son imperméable, et du super-héros, revenu d'entre les morts et portant un masque. Mais Eisner se moquait des conventions et d'abord de son héros, souvent balloté par les évènements, dont les femmes sont le talon d'Achille, dans des histoires brouillant les codes de la narration.
Lorsque DC Comics obtient les droits d'exploitation de la série, c'est donc un challenge qui se présente à l'éditeur d'en proposer une nouvelle version qui, sans choquer les puristes, doit séduire une nouvelle génération de lecteurs. Pour ressuciter le Spirit, il fallait oser revenir à un manière de raconter ses histoires aussi libre que celle d'Eisner sans pour autant l'imiter platement.
Fort du succès critique et public de La Nouvelle Frontière, saga dans laquelle il revisita la transition entre les super-héros de l'âge d'or et d'argent, en 2004, c'est à Darwyn Cooke que DC confia cette délicate mission.



Bonne pioche : Darwyn Cooke, comme scénariste et artiste, était le choix évident pour régénérer sans la trahir la bande dessinée de Will Eisner. Sa narration efficace, toujours bien bâtie, et son dessin aux influences rétro en faisaient le candidat idéal pour restaurer un personnage sexagénaire, dont il respecterait, c'est le cas de le dire, l'esprit tout en sachant le moderniser.


Dans ce premier tome (un second suivra), on trouve les six épisodes de la nouvelle série régulière et un numéro spécial, Batman/The Spirit, co-écrit avec Jeph Loeb, d'un format plus long. Les histoires se présentent sous la forme de "one-shots", avec toutefois une intrigue secondaire qui se développe occasionnellement, en relation avec les origines du héros.



Les dernières planches de The Spirit #1, Ice Ginger Coffee.

- #1 : Ice Ginger CoffeeLe Spirit tente de sauver Ginger Coffee, enlevée par l'affreux Amos Weinstock dit "The Pill". La mission s'avère périlleuse car la journaliste transforme tout cela en un reportage en direct.

Ce premier épisode est une introduction parfaite : Cooke renoue avec l'humour et l'action de la série dans une aventure menée tambour battant. Il créé un personnage féminin, dont le nom et le caractère sont parfaitement dignes d'Eisner. Qui plus est, il réussit à poser d'emblée tous les éléments familiers, comme le commissaire Dolan, Ebony White (dans une version rompant avec la polémique de ses débuts), Ellen Dolan, mais dans un cadre modernisé (la télévision, le téléphone portable). La chute est drôlissime.
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- #2 : The Maneater. Le Spirit apprend que P'Gell veut séduire le Prince Farouk. Mais cet objectif dissimule une sombre vengeance pour la charmeuse...

Cooke introduit un personnage qui va devenir un second rôle récurrent, Hussein Hussein, qui se présente lui-même comme un "arrangeur". Cet intermédiaire rondouillard est un intriguant qui fait ici équipe avec l'ensorcelante P'Gell, créature issue de la galerie d'Eisner. La jeune femme assouvit une terrible revanche, ce qui donne au personnage, sinon des circonstances atténuantes, du moins une profondeur troublante dépassant le cliché de la femme fatale.
Le traitement graphique du flash-back préfigure les audaces formelles qui seront développées dans l'épisode suivant.
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- #3 : Resurrection. A la suite d'une fusillade dans le quartier chinois de Central City, le Spirit, en apprenant l'identité du tueur, est confronté à son propre passé et plus particulièrement aux circonstances qui ont fait de lui un justicier masqué...

Cet épisode est un chef-d'oeuvre : Cooke y emploie une narration sophistiquée pour revenir sur les origines du héros, sensiblement modifiées par rapport à celles posées par Eisner. Plusieurs personnages donnent leur point de vue sur la nuit dramatique qui vit Denny Colt mourir et ressuciter pour devenir le Spirit - ce retour aux sources va devenir un subplot. L'utilisation des voix-off, le découpage de l'action, le rythme, l'atmosphère, tout est virtutose dans ce chapitre où Cooke impose son savoir-faire.
Visuellement aussi, c'est un festival, avec une mention spéciale à la colorisation de Dave Stewart qui, tout en n'ayant recours qu'à une palette chromatique réduite, sublime le récit. 
Une vraie leçon de storytelling.
La double page (4-5) du 3ème épisode : Resurrection.
Cooke et Jared Fletcher y jouent avec le lettrage comme Eisner.
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- #4 : Hard Like SatinLe retour d'Hussein Hussein annonce un nouveau coup tordu qui va confronter à nouveau le Spirit à Octopus et l'associer à la belle Silk Satin, agent de la CIA qui entend bien prouver au justicier qu'elle une vraie femme d'action. 

Le vilain Octopus, équivalent pour le Spirit du Blofeld de James Bond, est un adversaire étonnant puisqu'Eisner, tout comme Cooke, ne montre jamais son visage. L'artiste réussit, comme son prédécesseur, à jouer avec cette contrainte sans jamais que cela ne paraisse forcé, alimentant des scènes visuellement saisissantes.
L'intrigue, racontée majoritairement en flash-back et conclue sur un twist prometteur, culmine dans une séquence sous un soleil aveuglant dans le désert, tranchant avec les décors urbains des précédents chapitres.
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- #5 : Media Man. Le Spirit voit son image exploitée par un truand, Mr Carrion, lui-même rapidement dans le collimateur du Cosaque, un redoutable malfrat. Et pour ne rien arranger, un vautour va contrarier les efforts du justicier...

Cooke met en scène un épisode qui contient des scènes de violence détonantes (notamment avec le passage à tabac de Carrion) tout en s'amusant à dresser une critique de la société de consommation et de la publicité.
Le résultat est aussi surprenant qu'efficace grâce, encore une fois, à un découpage qui donne un rythme imparable à l'histoire.
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- #6 : Almost Blue. Le destin tragique d'August "Almost" Blue, musicien génial, est le fil conducteur de cet épisode où une météorite bleue, le propriétaire malhonnête et brutal d'un club et la bassiste Adelia sont les autres protagonistes que croise le Spirit.

C'est une histoire à la fois étrange et décevante, dont le titre évoque la plus belle chanson d'Elvis Costello. Des éléments fantastiques en côtoient d'autres plus convenus, souvent clichés, sur le monde de la musique pop, la toxicomanie, l'amour contrarié.
De manière significative, le Spirit lui-même est davantage un observateur qu'un acteur de cette drôle d'intrigue, qui vaut surtout pour ses dessins.
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Enfin, ce premier tome se clôt avec le numéro spécial Batman/The Spirit : deux groupes de vilains, ennemis alliés du Spirit et de Batman, piègent lors d'une réunion d'officiers de police les commissaires Gordon et Dolan. Les deux justiciers devront s'entendre pour sauver leurs amis d'un attentat préparé par le Joker et Harley Quinn...

Nés à la même époque, les deux héros représentent deux extrémités : Batman est un "vigilante" costumé, méthodique et taciturne, le Spirit est un improvisateur bavard plus proche des détectives des pulp fictions.
Pourtant, ce crossover est une miraculeuse potion contre la morosité, riche en morceaux de bravoure, en humour, en action et en suspense. Le casting des vilains, particulièrement fourni (avec aussi Catwoman, Poison Ivy, Killer Croc, le Sphinx, l'Epouvantail, le Châpelier fou, le Pingouin, mais aussi P'Gell), est admirablement exploité.
On pouvait craindre le pire d'une association entre un narrateur énergique comme Cooke et un raconteur plus inégal comme Jeph Loeb (qui, à cette époque, était cependant encore capable d'écrire des histoires valables), mais là encore l'alchimie fonctionne.





Visuellement, Cooke se régale visiblement, avec une distribution féminine bien garnie (qui lui permet de renouer avec Catwoman), mais aussi avec des scènes d'action spectaculaires qu'il découpe de façon implacable, avec des effets "Kirby-esques". Un vrai régal.
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Bien que l'album ne propose aucun bonus et soit pourvu d'une couverture guère inspirée, ce premier tome contient un matériel de très grande qualité où Darwyn Cooke a su s'approprier l'oeuvre de Will Eisner tout en la respectant. Il réussit haut la main à relever le défi de revigorer un personnage sans le dénaturer.
C'est ce mix épatant de charme classique, rétro et de modernité intelligente, fondée sur une maîtrise narrative et visuelle qui distingue ce revival produit par un des meilleurs auteurs contemporains : quel meilleur hommage pouvait-on espérer pour un des maîtres de la bande dessinée américaine ?