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mercredi 3 mars 2021

BATMAN #106, de James Tynion IV et Jorge Jimenez / ROBIN, de Joshua Williamson et Gleb Melnikov


J'ai décidé de donner sa chance au Batman de James Tynion IV à la faveur d'Infinite Frontier, dans lequel on voit un aperçu prometteur.. C'est un scénariste que je juge un peu surcôté parce que, souvent, il démarre fort mais peine à conclure en beauté (comme son mentor Scott Snyder). Néanmoins, avec une publication désormais mensuelle, le rythme devrait lui permettre de développer des intrigues avec plus de maîtrise. Et pour son dessinateur, Jorge Jimenez, de travailler avec plus de régularité.


La récente Guerre du Joker a profondément ébranlé Gotham et Batman, dont la fortune a décru et que la police, via le maire Nakano, considère désormais comme une source de problème. L'attentat contre l'asile d'Arkham n'a rien arrangé et le Collectif Insensé cherche à en profiter comme Molly Miracle.


Batman ne lâche pourtant rien, avec le support de Oracle et Ghostmaker. De son côté, Nakano répond à l'invitation de l'affairiste Simon Saint qui lui offre ses services pour établir un programme répressif contre les masques, laissant au GCPD le soin de s'occuper du banditisme classique.


Son patrimoine désormais géré par Lucius Fox, Bruce Wayne s'est installé dans un quartier populaire de Gotham. Ghostmaker loge avec lui et le voit réfléchir sur le choix des cibles du Collectif Insensé, des patrons de presse. Quelqu'un cherche à effrayer la population en s'en prenant à ceux quil'informe.


De retour chez lui, Nakano est résolu à ne pas transiger avec Simon Saint. Mais en voyant au JT les derniers exploits de Batman, il réfléchit à la meilleure réponse à apporter aux nouveaux débordements qu'il reproche au justicier...

James Tynion IV a succédé à Tom King à partir de Batman #86 sans savoir combien de temps il resterait sur a série. Mais apparemment DC a été statisfait de ses efforts (et des ventes) et l'a confirmé à son poste jusqu'au #100. Le temps pour le scénariste de boucler une grande saga en deux actes, Joker War, au cours de laquelle il a profondément bousculé le statu quo.

Pour résumer, le Joker a appris l'identité secrète de Batman et a détourné sa fortune pour semer le chaos dans Gotham. Dans l'affaire, le clown du crime a perdu Harley Quinn à laquelle il a préféré une nouvelle venue, Punchline. De son côté, Batman a renoué avec sa "famille" (Red Hood, Nightwing, Huntress, Spoiler, Orphan, Batwoman) tandis que Batgirl a décidé de raccrocher pour reprendre son rôle d'Oracle. Les affaires de Wayne entreprises sont gérées par Lucius Fox et Bruce a déménagé dans un quartier populaire de Gotham. Le Joker a fui la ville. Un jeune vigilante, Clownhunter a fait son apparition

Puis lors des cinq épisodes suivant le n°100, Tynion a meublé en inventant une énième histoire en relation avec la jeunesse de Bruce Wayne, quand il se préparait à devenir Batman. A cette occasion, le lecteur a fait connaissance avec Ghostmaker, rival de Bruce dans le passé, mais qui a fini par accepter de l'aider dans sa croisade. Car, nouveauté notable : Batman est désormais traqué par la police de Gotham, le maire Nakano considérant que le justicier créé plus de problèmes qu'il n'en résoud.

Bien que Tynion n'ait pas écrit durant Future State, il a confirmé qu'il s'en inspirerait pour la suite de son run. C'est dans ce contexte que démarre ce #106, dont Infinite Frontier #0 a donné un avant-goût avec un attentat meurtrier à l'asile d'Arkham. Seuls 17 pensionnaires de l'établissement auraient survécu mais Gotham en paie le prix, encore éprouvée par les exactions du Joker.

L'épisode démarre par un scène, glaçante, qui annonce le retour de l'Epouvantail, mais Tynion le garde en réserve. Pour l'heure, il expose les conséquences de sa saga. Et il enchaîne les scènes à toute allure. C'est assez grisant, même s'il faut faire un effort pour distinguer les adversaires de Batman (le Collectif Insensé, dont le leader veut profiter de la crise pour embrigader les civils, et Molly Miracle, à la tête d'un gang). On peut être aussi désarçonné par Ghostmaker et son design aussi improbable que son partenariat avec Batman (car contrairement au dark knight, il préférerait liquider les méchants une bonne fois pour toutes). Enfin, il y a le retour de Barbara Gordon en tant qu'Oracle, qui seconde Batman à distance, comme une vigie.

Tynion ne mentait pas quand il disait que Future State alimenterait ses histoires : on en a la preuve immédiate avec Simon Saint, l'initiateur du programme para-militaire du Magistrat, qui propose au maire Nakano d'assister le GCPD. Tout ça va sûrement être développé comme un fil rouge dans les mois (les années ?) à venir. Et aboutira certainement à connaître l'identité du fameux Gardien de la Paix 01. Tout ça est donc dense et nerveux, et si ça continue ainsi, ce sera épatant.

Il faut dire que Tynion a un atout dans sa manche avec Jorge Jimenez. Cet artiste révélé sur Earth-2 : Society (écrit par Dan Abnett) puis sur Justice League (écrit par Snyder) alternait jusqu'à présent sur Batman avec Guillem March (qui va dessiner la série consacrée au Joker, toujours par Tynion). Mais comme DC a pris la sage décision de cesser toute parution bimensuelle, Jimenez devrait désormais pouvoir enchaîner les arcs sans problème.

C'est toujours une plus-value car le lecteur profite d'un plus grande cohérence visuelle. Et Jimenez est un dessinateur aussi solide que généreux dans l'effort : ses planches sont spectaculaires, abondantes en détails, bourrées d'énergie. Il évolue dans un registre réaliste et descriptif, avec une légère exagération dans les anatomies. Ses héros sont tous des athlètes sculpturaux et les quelques femmes présentes sont quand même gaulées comme des mannequins. Toutefois, il se garde de les hypersexualiser, préférant insister sur leur côté bigger than life.

Batman est ainsi montré comme toujours aussi impressionnant, mais du fait des changements survenus dans son train de vie, Jimenez doit aussi traduire son déclassement. Désormais, il vit dans un appartement et cogite dans son garage-salle de sport, c'est moins fastueux que le manoir des Wayne. Les divers adversaires qu'il croise témoignent aussi d'une volonté affichée pour sortir du moule traditionnel, comme on peut le voir avec le look bizarre de Molly Miracle et le redesign de l'Epouvantail (spectaculaire). Jimenez n'est peut-être pas toujours très inspiré sur ce plan des costumes et on peut légitimement douter de la pérennité d'une Molly Miracle (comme du Clownhunter), mais on peut aussi saluer le pari de Tynion et de son dessinateur pour diversifier la rogue gallery de Batman.

Enfin, Jimenez lui-même peut s'appuyer sur Tomeu Morey aux couleurs : l'épisode se déroulant exclusivement de nuit, l'esthétique est particulièrement soignée et s'emploie à rester la plus lisible possible, même quand l'artiste se lâche.

On est bien loin du run de Tom King, mais ce n'est pas désagréable. Si je reste prudent, je suis quand même confiant dans le projet de Tynion et Jimenez.
   
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Damian Wayne a coupé les ponts avec son père et rejoint sa mère, Talia, en Markovie, pour prétendre à la direction de la Ligue des Assassins. Mais leurs retrouvailles sont interrompues par la Ligue de Lazare qui les attaque...

Avant d'avoir droit à sa propre revue bientôt, Robin figure donc en back-up de Batman (puis de Detective Comics). Damian Wayne a depuis un certain temps maintenant rompu les ponts avec son père, abandonnant aussi la tête des Teen Titans. Où l'emmène Joshua Williamson ? Chez sa mère, Talia Al Ghul.

Personnage créé par Grant Morrison, Damian Wayne est vite devenu la coqueluche des fans avant de connaître une évolution brouillonne. Ne faisant pas partie des plans de Tynion, mais restant une valeur sûre, DC ne pouvait pas le faire disparaître ou le négliger. Il a donc droit à son propre titre.

En quelques pages, Williamson réussit à établir une situation nouvelle pour Robin et à nous laisser avec un cliffhanger saisissant. Qu'est-ce que cette Ligue de Lazare ? Qu'ambitionne vraiment Damian en voulant remplacer son grand-père, Ra's, à la tête de la Ligue des Assassins ? Que va faire Talia ? Beaucoup de questions, mais on est accroché.

Bonne pioche pour DC : en signant Gleb Melnikov, qui travaillait chez des indés jusqu'alors, l'éditeur a trouvé un artiste parfait pour ce jeune anti-héros. Le style du dessinateur est semi-réaliste, un peu dans la veine d'un Humberto Ramos. Il compose des planches très dynamiques et en assume la colorisation, très maîtrisée.

Mine de rien, on est pris dans le feu de l'action. Robin est entre de bonnes mains et de nouveau intéressant.

jeudi 13 décembre 2012

Critique 365 : ROBIN YEAR ONE, de Chuck Dixon, Scott Beatty, Javier Pulido et Marcos Martin


Robin : Year One est une mini-série en quatre épisodes, co-écrite par Chuck Dixon et Scott Beatty et dessinée par Javier Pulido, avec Marcos Martin (pour le #4), publiée en 2001 par DC Comics. 
*
Le jeune Dick Grayson, dont les parents acrobates dans un cirque sont prématurèment morts assassinés, est recueilli par Batman qui en fait son partenaire sous le masque et la cape de Robin. Narrée par le majordome de Bruce Wayne, alias le Dark Knight de Gotham, Alfred Pennyworth, sa première année comme justicier le voit affronter plusieurs super-vilains.
Tout d'abord, il empêche un trafic organisé par le Châpelier Fou d'aboutir, où plusieurs jeunes filles, appartenant à l'école où il étudie, sont kidnappées pour le compte d'un dirigeant étranger.
Puis les évènements prennent une tournure dramatique quand la route de Robin croise celle d'Harvey Dent aka Two-Face, ex-procureur de Gotham devenu fou après avoir été défiguré, et qui, tenant Batman pour responsable de son état, s'en prend à son disciple pour se venger. Dick Grayson frôle la mort.
Tancé par le Capitaine James Gordon du GCPD, Batman s'engage à ne plus impliquer Robin dans sa croisade contre le crime. Mais le jeune homme, une fois rétabli, fugue et affronte Mr Freeze avant de rencontrer Shrike et son Académie de la Vengeance, où d'autres jeunes garçons commettent crimes et délits.
Two-Face, qui s'est échappé du commissariat, veut supprimer Robin. Batman s'active alors pour retrouver son partenaire, le sauver et neutraliser leurs adversaires...
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Conçu deux ans avant Batgirl : Year One, Robin : Year One est l'oeuvre de la même équipe de scénaristes, Chuck Dixon et Scott Beatty. Néanmoins, les deux mini-séries diffèrent en plusieurs points même si elles partagent un concept similaire - la narration de la première année de carrière des jeunes justiciers émules de Batman.
Cette fois, tout d'abord, les faits sont rapportés non pas par le personnage principal mais par Alfred, le fidèle serviteur-aide de camp de Batman, ce qui introduit une distance importante. Il considère à la fois Dick Grayson comme un apprenti au même titre que Bruce Wayne à ses débuts, mais le jeune âge de Robin l'interroge sur la pertinence à l'entraîner dans la croisade (terme abondamment cité pour décrire la mission de Batman) du Dark Knight. On retrouvera cette réserve avec Jim Gordon, après que Two-Face ait failli tuer le "rouge-gorge".
Il est question, donc, de la filiation, même symbolique, de la responsabilité à impliquer un jeune garçon dans la guerre d'un adulte, guerre obsessionnelle, menée contre des ennemis qui sont tous des fous dangereux, dont l'aspect physique reflète les troubles mentaux. Dixon et Beatty abordent de manière plus ou moins directe des thèmes lourds comme la prostitution infantine, la pédophilie, la schizophrénie... Même si le récit semble léger, on se rend compte que l'ambiance est sombre par le contraste induit par la jeunesse du héros et les dangers qu'il rencontre.
Ensuite, la structure et le rythme du récit ne sont pas les mêmes que pour Batgirl : Year One. Divisée en quatre actes de 50 pages chacun, l'histoire est dominée par des sentiments de densité, de rapidité, d'intensité. Chaque chapitre apparait comme une étape initiatique. L'introduction elle-même est zappée : on ne voit pas les circonstances dans lesquels Dick Grayson est recruté par Batman, la mort de ses parents, son passé d'enfant de la balle (qui explique en partie ses capacités physiques exceptionnelles, renforcées par l'entraînement acquis auprès de Bruce Wayne), ne sont qu'évoqués. Quand tout commence, Dick est déjà devenu Robin, et chaque épisode nous apprend ce qu'il traverse durant une période censée durer un an (mais qui semble en réalité plus courte et dément le titre) : ses débuts sont prometteurs (il déjoue le plan du Mad Hatter), puis désobéissant à l'ordre de son mentor il l'aide contre Two-Face et là, le récit bascule.
Après le chapitre 2, en effet, l'insouciance de l'histoire et du personnage ne sont plus de mise : passé à tabac par Harvey Dent, mis sur la touche par Batman, se rétablissant miraculeusement, Dick quitte le manoir Wayne et erre dans Gotham avant d'être repéré et engagé par Shrike et son Académie de la Vengeance. Juste avant cela, il a défait Mr Freeze et Two-Face a échappé aux forces de l'ordre. Le personnage avec son habit un peu ridicule (qui sera râillé par Barbara Gordon dans Batgirl : Year One, le surnommant "Pixie Boots") acquiert une sorte de dûreté, de maturité nouvelles. Cette évolution express peut dérouter et redirige le récit plutôt enjoué dans un registre plus grave, mais a pour bénéfice de ne plus réduire Robin au "Boy Wonder", faire-valoir juvénile de Batman. Il fait aussi de Two-Face un monstre vraiment glaçant, sinistre, qui est à Robin ce que le Joker (qui a droit à un caméo) est à Batman.


D'autres guest-stars ont droit à des apparitions savoureuses comme Killer Moth (qui reviendra dans Batgirl : Year One - Dixon et Beatty ont de la suite dans les idées), Blockbuster. On pourra regretter tout juste que Shrike et sa jeune Ligue d'Assassins-Voleurs soient un peu sacrifiées à la fin (notamment avec le personnage de Boone, qu'on voit rejoindre Talia Al-Ghul à la fin), leurs rôles croisant sans vraiment l'impacter suffisamment l'intrigue concernant Two-Face.
Mais cette mini-série se lit sur un rythme enlevé, avec des dialogues qui font mouche, une voix-off bien employée (même si parfois un peu difficile à lire à cause d'un lettrage de style manuscrit).
"I'm thinking of having you sit this one out. - No !" :
Batman écarte Robin, qui aurait dû lui obéir...



... Car Two-Face est non seulement fou, mais
vraiment très méchant.
*
Visuellement, on trouve déjà dans Robin : Year One le parti-pris graphique qui prévaudra pour Batgirl : Year One avec le choix de Javier Pulido comme dessinateur (ici encré par Robert Campenella et colorisé, déjà, par Lee Loughridge).
A cette époque, l'espagnol était plus connu que Marcos Martin, qui vient le seconder dans le dernier chapitre en imitant son style. Quel style ? Pulido se situe dans la lignée de ce qu'on pourrait appeler "l'école Bruce Timm" mixée à "la ligne claire": c'est un dessin au trait épuré, d'influence cartoonesque, semi-réaliste. Et c'est une réussite totale car, pour animer un personnage aussi jeune, il faut non seulement éviter de surcharger l'image mais aussi privilégier l'évocation à la représentation fidèle.
Pulido est aussi convaincant quand il s'agit de soigner les ambiances et de croquer des trognes mémorables avec le minimum d'effets (même si, sur la fin, les planches sont à l'évidence moins peaufinées). Tout dans ce dessin tend vers le dépouillement, il s'agit de traduire le plus avec le moins. C'est élégant, simple, efficace, subtil.
Quoique déjà très réussi, Robin : Year One, pas plus que Batgirl : Year One, n'atteint l'excellence de Batman : Year One de Frank Miller et David Mazzucchelli. Mais si l'on considère la difficulté que représentait la réalisation d'une mini-série sur un gamin portant un slip en écailles vertes, une tunique rouge, une cape, des gants et des souliers jaunes, alors Dixon, Beatty et Pulido sont parvenus à une sorte d'exploit : faire en 200 pages d'un personnage visuellement ridicule et narrativement improbable un héros plaisant à suivre et gosse attachant, dans une histoire à la fois tendue et émouvante.