Affichage des articles dont le libellé est Parker. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Parker. Afficher tous les articles

mardi 28 juillet 2015

Critique 675 : RICHARD STARK'S PARKER - BOOK 4 : SLAYGROUND, de Darwyn Cooke


RICHARD STARK'S PARKER : SLAYGROUND est le 4ème récit complet (après The Hunter ; The Outfit et The Score) écrit et dessiné par Darwyn Cooke adapté d'un roman de Richard Stark (alias Donald Westlake), publié en 2013 par IDW.
Deux histoires composent ce volume : Slayground comprend 78 pages, et The Seventh 13 pages (réalisée en 2011).
*
 
 
 

- Slayground. A Buffalo City (état de New York), durant l'hiver 1969, Parker et 2 complices, Grofield et Laufman, braquent un fourgon blindé transportant 73.000 $. 
En prenant la fuite, Laufman perd le contrôle de leur voiture, paniqué par les sirènes de police toutes proches. Ses deux acolytes k.o., Parker choisit de fuir, seul, avec le butin, et se réfugie à l'intérieur d'un parc d'attractions fermé pour la saison, "Fun Island.
Mais Benito Lozini, fils du parrain local, surprend le voleur dans sa cavale et entreprend avec quelques hommes de l'éliminer et récupérer son magot. Parker repère rapidement les lieux et se prépare à affronter ces adversaires, commençant (sans savoir qui il est) par tuer Benito. Le père de celui-ci prend alors les choses en main, avec une petite armée, pour venger son fils. Deux filcs ripoux sont aussi de la partie.
Parker comprend alors qu'il doit sortir de là, quitte à y laisser l'argent, et que la seule issue est l'entrée du parc.

Après avoir lu Slayground, plusieurs interrogations assaillent le fan de ces adaptations des séries noires de Richard Stark par Darwyn Cooke.

En effet, après The Score, le précédent tome de cette collection, Cooke avait annoncé vouloir s'attaquer à The Handle (Parker reprend son vol en v.f.), un des meilleurs épisodes de la série. Pourquoi a-t-il changé de programme ? Mystère. Mais il semble que l'artiste canadien ait traversé (traverse toujours ?) une période de doute, l'ayant conduit à modifier ses plans : depuis il a annoncé successivement une mini-série en trois épisodes chez Image Comics, Revengeance - prévue à partir de Juin 2015, rien n'est sorti... - puis, dernièrement, à la San Diego Comic Con, son nom a été affiché à côté de celui de Gilbert Hernandez pour un nouveau projet (qu'il se contentera de dessiner), Twilight Children. Quant à un cinquième (et dernier ?) opus de Parker, Cooke a promis qu'il voulait adapter Butcher's Moon (l'histoire qu'il préfère) en 2016...

Dérouté par tous ces rebondissements, j'ai longtemps tourné autour de Slayground, hésitant à poursuivre l'aventure qui semblait compromise, avant qu'on me l'offre finalement. Je ne le regrette pas, même si le compte n'y est pas complètement : il faut bien admettre qu'il n'atteint pas la qualité (extraordinaire, il est vrai) des précédentes adaptations...

Il est toutefois délicat de faire le difficile devant une production qui demeure supérieur au tout-venant des comics. Darwyn Cooke reste fidèle au haut degré d'exigence affiché depuis le début de la collection. Comme par le passé, on a droit à une nouvelle leçon de storytelling, d'autant plus magistrale qu'elle fonctionne selon de nouveaux procédés aussi bien narratifs que visuels.

Slayground ressemble à un pur exercice de style : son intrigue réduite à sa plus simple expression (un gangster coincé dans un lieu contre une horde de malfrats) est un défi dont on saisit l'attractivité pour un artiste comme Cooke. 

Le décor unique (le parc d'attractions de Fun Island), la préparation des pièges, la bataille déséquilibrée, même le dénouement convenu (puisque, ça n'est pas un spoiler, Parker s'en sort bien sûr), sont autant de figures imposées que le scénariste-adaptateur doit rendre palpitants et auquel le dessinateur doit donner vie.

Ensuite, il faut soutenir un récit quasiment muet, mu par l'action, dénué de psychologie (si ce n'est les efforts tactiques déployés par Parker). C'est sur ce point qu'on pourra être frustré, sinon déçu, car Slayground ne permet pas d'enrichir la caractérisation du héros - tout juste aura-t-on une nouvelle confirmation du génie criminel qu'est Parker, dont le sang-froid et la brutalité semblent l'établir comme un personnage supérieur à tous ses homologues. Evidemment, à ce compte, les seconds rôles n'existent pas au-delà de simples clichés (le parrain et son fils, les flics corrompus, les hommes de main). Grofield ne fait que de la figuration, Laufman aussi.
(Et là, bien entendu, on déplore que Cooke ait abandonné l'adaptation de The Handle, avec son casting fourni et charismatique et son intrigue spectaculaire et touffue...)

Ce qui semble avoir particulièrement motivé Cooke, c'est, outre l'exploitation du décor du parc d'attraction, le désir d'imposer Parker comme une sorte de super-gangster, figure mythologique, mis à l'épreuve dans une situation où il est isolé, mais triomphant de tout (et tous) grâce son sens de l'anticipation et sa présence physique supérieurs à ses ennemis. Si tel était l'objectif, c'est indéniablement réussi.

Vous l'aurez deviné, ce tome vaut donc surtout pour son brio formel. Cooke ne s'y serait pas pris autrement s'il avait voulu démontrer à toute la profession sa maestria, mais en même temps, qui ignore encore le talent du bonhomme ?

La représentation des personnages est dépouillée à l'extrême tout en se référant à l'esthétisme des années 50-60, avec des traits simples et bruts qui flirtent avec l'abstraction. Un examen attentif des images et de leur découpage prouve que Cooke ne garde que l'essentiel pour que le regard du lecteur assimile immédiatement les informations qu'il veut communiquer : cela aboutit à une lecture rapide tout en étant particulièrement intense car on ne veut pas risquer qu'un élément nous échappe.

Lire les Parker de Cooke revient à avancer dans le terrain balisé du polar tout en étant constamment déstabilisé par l'épure graphique de l'artiste : il tire le maximum des effets que lui inspire le décor avec une variété d'angles de vue, de valeurs de plans, tout à fait surprenante et virtuose. 

Pour ne pas égarer le lecteur et lui faire admettre que Parker peut s'en sortir malgré la situation très compromise à laquelle il fait face, Cooke intègre même un plan du parc d'attraction avec un dépliant (pages 26-27-28) ! C'est tout sauf une facilité ou un gadget, mais une extension de la planche de bande dessinée via le support qu'on trouverait dans un endroit pareil pour se repérer. Lorsque ensuite on suit Parker dans les différentes îles de Fun Island, en découvrant comment les outils conçus pour divertir les visiteurs deviennent autant d'armes pour un fugitif contre des poursuivants et leur arsenal, on n'a aucun problème pour savoir où on est ni pour admettre le détournement que fait Parker du matériel sur place. C'est aussi la preuve que Cooke, comme s'il s'était inspiré d'un décor authentique, a effectué un travail de repérage, qui solidifie l'édifice de son adaptation.

Econome en texte, Slayground doit donc fonctionner suivant de nombreuses séquences muettes. Dès l'ouverture, Cooke nous immerge dans les tonneaux de la voiture des bandits sur une chaussée enneigée et glissante, en nous y préparant selon la méthode d'Hitchcock (la nervosité de Laufman et les mises en garde de Grofield sur sa conduite annoncent l'accident inévitable).

Lorsque Parker visite les pavillons du parc d'attraction et prépare les pièges pour "accueillir" les hommes de Lozini, Cooke se passe là aussi facilement de texte en rendant chaque geste de son héros bien lisible, même si là, en revanche, on découvrira le moment venu comment ses ruses fonctionnent.

Le noir et blanc, rehaussé de gris, dramatise puissamment ce théâtre des opérations, rendant oppressant le cadre pourtant fantaisiste où se concentrent les personnages. Sans aller aussi loin dans la radicalité que Frank Miller (dans Sin City), Cooke joue avec des formes, des silhouettes, des lumières et des ombres aux contrastes appuyés. 

Slayground est une curiosité, quasiment une expérimentation, à la fois dans la collection des Parker et plus généralement dans l'oeuvre de Cooke. Il pourrait très bien s'agir d'un récit dont Parker ne tiendrait pas le rôle principal puisque rien ne vient le préciser. Ainsi donc, on lit cet album comme un très brillant exercice de style, plus que comme une aventure enrichissant la mythologie de la série. Impressionnant visuellement donc, mais plutôt creux scénaristiquement.
*

- The seventh. Parker dérobe dans un stade la coquette somme de 115 000 $ avec six compères. Il doit veiller sur la somme jusqu'au partage et, en attendant, retrouve dans un hôtel Ellie, une jeune femme. Mais celle-ci a été assassinée par un des membres du groupe, qui abat ensuite les autres lancés à sa recherche. Parker le rattrape dans un chantier de construction d'immeubles, bien décidé à s'en débarrasser mais après avoir récupéré l'argent.

Peut-être parce qu'avec ses 80 pages, l'album était un peu maigrelet, Darwyn Cooke et IDW l'ont complété avec The 7eventh, bien qu'il ne s'agisse ni d'une suite ni d'un épilogue à Slayground.

Cette course-poursuite, en noir et blanc avec des à-plats orange et quelques trames, est cependant également épatante : la concision de l'argument, la violence omniprésente, donnent une efficacité redoutable à la lecture. 

Mais ces qualités sont aussi les défauts de l'entreprise qui, au même titre que Slayground, n'ajoute rien à la légende de Parker. Tout cela est totalement dénué de suspense et ne comporte aucun élément psychologique supplémentaire enrichissant la série et son héros.

Reste que Cooke y déploie un tel savoir-faire qu'on peut penser qu'il arriverait à rendre passionnant n'importe quoi : c'est un page-turner imparable. Mais, attention quand même : ce serait dommage qu'un tel talent ne serve qu'à illustrer des choses aussi anecdotiques.

Quel que soit le prochain projet du canadien, on espère qu'il renouera avec une histoire plus consistante... Et qu'il n'en ait pas fini avec Parker. 

mardi 7 août 2012

Critique 342 : RICHARD STARK' S PARKER - BOOK 3 : THE SCORE, de Darwyn Cooke


*
Un théâtre de papier...

13 Avril 1964. Le voleur Parker quitte son hôtel. Un homme discret et quelconque le prend en filature. Parker le piège et après l'avoir désarmé alors qu'il avait dégainé un couteau à cran d'arrêt, il le tue. Mais il regrette son geste car, après lui avoir fait les poches, il n'en sait pas beaucoup plus sinon que son suiveur s'appelait Howard Owen.
Les dangers d'une filature...

Quelques jours avant, Parker se reposait sur une plage de Miami en compagnie d'une jolie blonde quand il a reçu un coup de téléphone de Joe Sheer qui avait obtenu son numéro par un certain Paulus. Sheer sollicitait Parker pour un casse, la spécialité de notre homme, qui accepta de se déplacer même s'il n'avait pas actuellement besoin d'argent mais parce qu'il commençait à s'ennuyer.
A Jersey City, Parker fait donc connaissance avec Edgars que lui présente Paulus. Même s'il est d'abord réticent à travailler avec un amateur, le fait que des complices comme Grofield et Wycza, des hommes en qui il a toute confiance, incite à réfléchir à un coup d'envergure. En effet, il s'agit de voler une ville entière de 2 600 habitants, Copper Canyon, où est exploitée une mine, avec sa banque, sa bijouterie et ses commerces, en coupant tous ses moyens de communication avec l'extérieur et en neutralisant son poste de police et sa caserne de pompiers.
Pour remplir cette mission, à la fois insensée et excitante, Parker rassemble une douzaine d'hommes et élabore un plan parfait.
Vraiment parfait ? Sauf que Parker a raison de ne pas aimer travailler avec des amateurs, qui ont toujours quelque chose à cacher...
Un gang aguerri...

*
Qui serait assez fou pour piller une ville entière ?

Avec les deux premières réussites étincelantes que furent The Hunter et The Outfit, Darwyn Cooke a prouvé qu'il avait parfaitement capté l'essence des aventures de Parker, le voleur implacable créé par Donald Westlake sous le pseudo de Richard Stark. L'intelligence de l'auteur de La Nouvelle Frontière a été à la fois de respecter la personnalité à la fois brutale et acéré de cet anti-héros, aussi expéditif avec ses ennemis que méticuleux pour effectuer ses braquages, ne craignant rien ni personne, et de retranscrire les hold-ups incroyablement audacieux en images, avec des trouvailles narratives et visuelles jubilatoires et bluffantes.

En choisissant The Score pour son troisième opus (d'une collection qui devrait en compter cinq plus un one-shot plus bref), Darwyn Cooke a résolument opté pour un matériau moins ambitieux, comme s'il refusait la surenchère dans la sophistication formelle, voulait revenir aux basiques, et faire apprécier le simple plaisir d'une histoire de gangsters face à un casse délirant. Autrement dit, Cooke a jeté son dévolu sur un roman dont l'intérêt est d'abord l'histoire plutôt que les personnages.

Cette décision pourra en décevoir certains, surtout après le feu d'artifices que fut The Outfit, avec ses astuces esthétiques et dramaturgiques. Mais il était aussi sans doute temps d'avancer et de creuser une autre piste, en montrant Parker à l'oeuvre, détaché de sa confrontation avec l'Organisation, ses cadres. En même temps, Cooke pouvait distribuer d'autres cartes, The Score fournissant une galerie de seconds rôles étoffant l'entourage de Parker - même s'il s'agit davantage de figurants, d'hommes de mains : comme par un mouvement de balancier, après avoir été présenté comme un franc-tireur face à un syndicat criminel tout puissant, cette histoire montre Parker comme chef de bande, à son tour comme le cadre d'une équipe, dirigeant une affaire, des associés. Le desperado est devenu un patron à son tour.

Mais il doit négocier un projet fou puisqu'en une nuit, sa fine équipe doit détrousser un patelin entier - projet qui plus est amené sur un plateau par un amateur dont on découvrira que les motivations ne sont pas que liés à l'argent.

Une opération menée avec une précision infaillible.

Ce qui sidère avec Cooke, et ce troisième tome, c'est finalement à quel point l'artiste et son personnage se ressemblent (presque) : comme Parker, celui qui signe ses dessins de son prénom, Darwyn, oeuvre avec un professionnalisme et une efficacité sans faille.

Comme Parker, Cooke vise l'économie de moyens, dose ses effets, privilégie la simplicité, et affiche une aisance presque insolente pour aboutir à ce livre. Il relate avec clarté et fluidité la préparation du casse (pourtant d'abord considéré comme de la science-fiction, mais dont la difficulté motive Parker comme un défi à relever), son déroulement, puis quand il dérape et que le gang doit alors composer avec l'imprévu (imprévu qui est là encore présenté comme un défi supplémentaire, une motivation en bonus). L'histoire ne s'arrête pas là : tout le dernier chapitre montre l'après, quand les braqueurs doivent rester terrer dans leur planque alors que la traque menée par la police est lancée, que la tension gagne ces hommes contraints de se cacher, qu'il faut composer avec les plus impatients (quitte à prendre des mesures extrêmes et dramatiques), et enfin, une fois la voie libre, le butin partagé, le groupe dispersé, la manière dont Parker clôt son aventure (fidèle à lui-même, on ne sait jamais s'il va tuer le dernier témoin ou l'épargner pour son plaisir personnel).  

Cette maîtrise dans la narration et l'élégance formelle de son illustration sont toujours aussi impressionnantes, comme si Cooke écrivait et dessinait cela sans difficulté.

Même si, donc, cette fois, en plus d'être plus court que les deux précédents tomes (une vingtaine de pages en moins), The Score est plus "story-driven" (conduit par l'histoire) que "character-driven" (conduit par les personnages), il réserve quand même une surprise de taille puisque Parker est quasiment éclipsé par un autre acteur. Acteur, c'est d'ailleurs le mot qui convient puisqu'il s'agit d'Alan Grofield : déjà présent dans The Outfit, ce voleur qui se rêve en comédien, à la fois charmeur et cabotin, est l'opposé de Parker. Il dispose d'un physique avantageux et d'un caractère fantasque qui en fait le complèment idéal à cette lame de couteau taciturne et violente qu'est Parker. Cooke souligne ce contraste avec une gourmandise évidente, confirmant qu'il a choisi d'adapter ce roman en grande partie pour pouvoir à nouveau animer le personnage de Grofield, pour lequel il s'est inspiré de Burt Lancaster (confidences faîtes au site www.violentworldofparker.com dans une interview passionnante et très longue où il évoque la série, les titres déjà réalisés, les prochains en projet, ses références cinématographiques et bédestiques). Cela donne une légèreté, un humour irrésistible à The Score, et permet au passage à Cooke des séquences magnifiques, décalées (comme lorsqu'il parle de la musique avec laquelle Grofied accompagne ses actions - voir la planche ci-dessous - ou quand il s'envoie en l'air avec une responsable de la téléphonie de Copper Canyon - qu'il finira par emmener avec lui en fuyant - , ce qui a le don d'exaspérer - au bas mot - Parker).

Comme il est impossible de ne pas être séduit par Grofield, il est vain de ne pas succomber au swing de The Score, qui est un livre qu'on ne peut littéralement plus lâcher une fois qu'on l'a commencé. Qu'importe alors, en vérité, qu'il soit moins sophistiqué, renversant, ou plus linéaire, classique, que The Hunter ou The Outfit, c'est un "page-turner" imparable, divertissant, euphorisant. Et si on peut en sortir un peu frustré, c'est sans doute la meilleure preuve de sa réussite. Quand on en veut plus, n'est-ce pas le signe qu'on a été complètement happé ?
*
La partie strictement graphique de The Score réserve une autre surprise (que ne révèle pas les scans de planches que j'ai pu trouvés et avec lesquels j'ai illustrés cet article) puisqu'en plus du  noir et blanc, Cooke a abandonné le bleu qui les accompagnés par de l'orange. C'est de prime abord déroutant là encore, mais cela se justifie par le fait que la majeure partie de l'action se déroule en journée, dans une région ensoleillée, et où la chaleur joue un rôle important (notamment sur les nerfs des protagonistes). Les effets qui en sont tirés sont intelligemment exploités, notamment quand la situation dégénère et qu'une série d'explosions va illuminer le théâtre des opérations (je reste allusif pour ne pas gâcher la surprise...).

Par ailleurs, encore plus que dans les deux tomes précédents, le lecteur pourra se régaler avec la représentation des années 50 que livre Cooke : on s'y croirait tant la précision avec laquelle il dessine les accessoires, les véhicules, les vêtements, les décors d'époque est impressionnante de réalisme.

Un détail par-ci (le réveil Travelux), une référence cinéphile par-là (l'affiche du film Un monde fou, fou, fou de Stanley Kramer - qui raconte comment un gangster avant de mourir révèle à un groupe de personnes qu'il a caché un magot, déclenchant une folle course-poursuite), le nom d'une compagnie de téléphone, les imprimés sur les rideaux, les stations-services Ekonomee... Et aussi bien sûr les somptueuses tenues et coiffures des femmes !
Jean, la maîtresse d'Edgars.

Mais tout cela ne serait que joli si ce n'était pas surtout si bien conduit dans l'art séquentiel. Si vous ignorez qu'il s'agit d'une adaptation d'un roman, c'est impossible de le deviner, la transposition étant si raffinée, subtile qu'elle est indécelable. Ce n'est pas un roman mis en images, mais une vraie bande dessinée dont l'auteur exploite parfaitement le langage qui lui est propre. Pas de pavé de texte indigeste, pas de dialogue ampoulé, d'attitude forcée, mais une fluidité diabolique pour passer de l'action au dialogue, pour ménager le tempo entre nervosité et calme : magistral comme une leçon de storytelling prodiguée par un grand maître.

Cooke sait donner une respiration naturelle et régulière au récit : ainsi chaque échange, entre deux ou plusieurs personnages, est mis en scène dans un cadre particulier, ce qui le valorise, le distingue, le rend mémorable.

Pour son casting, Cooke procède de la même manière en s'amusant, ici, à donner aux membres du gang le visage de plusieurs de ses amis, dont certains sont des confrères (comme Jim Steranko, Dave Johnson, Phil Noto, Frank Tieri, Jimmy Palmiotti...). Pour l'anecdote, il a aussi avoué que les modèles de Parker étaient à la fois Jack Palance et Michel Constantin (dans le film Mise à sac).

Michel Constantin dans Mise à sac.

Et par ailleurs, il sait parfaitement doser ses effets, insufflant une énergie "Kirby-esque" quand cela s'emballe, et lever le pied quand c'est nécessaire. 

Darwyn Cooke a, avec les années, su crééer un style graphique unique, à la fois référencé (Bruce Timm, Jack Kirby), influencé par les films des années 50 (mélange de naturalisme et d'expresssionnisme), avec des traits simples, des espaces aérés, des poses étudiées, où la lisibilité est au coeur de son travail. Ce curieux mélange de spontanéité et de maniérisme, de modernité et de rétro, permet à ses comics d'être attrayants aussi bien pour un oeil exercé (qui savourera la maîtrise et l'exigence de l'artiste) que pour un lecteur moins expérimenté (qui trouvera dans cette simplicité de la cohérence et du dynamisme).
les bandes-son de Grofield.
*

The Score, par son classicime, est en fait une mécanique d'horlogerie, une partition précise, qui est typique de Donald Westlake (c'est également vrai avec les aventures plus loufoques de son autre héros, John Dortmunder) : l'inventivité de ses intrigues, l'équilibre entre le rocambolesque et la crédibilité, tout ça forme la base d'un divertissement qui réussit à être plausible et d'une histoire sombre qui n'oublie pas d'être plaisante.

Portrait de Donald Westlake/Richard Stark par Darwyn Cooke.

Pour être au niveau de cet auteur, Cooke a toujours sur fournir des réponses visuelles élégantes et efficaces et adapter les intrigues en leur conservant leur aspect possible à défaut d'être réaliste (mais c'est tout l'art de raconter des histoires). Bien malin qui peut en deviner le terme, et très fort celui qui peut chipoter devant une telle démonstration.

Bien entendu, l'effet de surprise a désormais disparu, et le challenge pour Cooke est de continuer à adapter ces romans tout en maintenant à ses comics un standard de qualité élevé. The Score laisse, indubitablement, un goût de trop peu parce qu'il est plus court, plus convenu, classique, linéaire...

Mais le résultat est suffisamment savoureux, soigné, palpitant pour que le plaisir l'emporte sur la déception (déception de lecteur gâté en vérité). Peu de comics possèdent autant de qualité, sont réalisés avec un tel talent.

Et l'avenir est prometteur puisque le prochain tome sera inspiré par The Handle : un casse spectaculaire sur une île... Rendez-vous l'an prochain !

vendredi 18 février 2011

Critique 209 : RICHARD STARK 'S PARKER - BOOK 1 & 2 : THE HUNTER + BOOK 2 : THE OUTFIT, de Darwyn Cooke



Critiques groupées pour les deux premiers volumes de Parker, adaptés des romans noirs de Richard Stark (alias Donald Westlake) par Darwyn Cooke : The Hunter (Le Chasseur, en vf, chez Delcourt) et The Outfit (L'Organisation, en vf, chez le même éditeur).
Parlons peu, parlons bien : deux claques !
Maintenant, développons un peu.

Parker : The Hunter est le premier roman de la série des Parker, créée par Donald Westlake sous le pseudonyme de Richard Stark, adapté et illustré par Darwyn Cooke, publié par IDW Publishing en 2009.
*
1962, New York. Un homme robuste et inquiétant erre sur le pont George Washington. Ce quasi-vagabond se fait rapidement de l'argent grâce à une arnaque et retrouve une allure distinguée. Mais ce gentleman va se révèler un redoutable tueur.
Cet homme, c'est Parker, un voleur de génie, mais aussi un criminel implacable, en quête de vengeance : la première étape de sa traque est son ex-femme qu'il interroge sans ménagement pour savoir qui lui paie son loyer chaque mois. Puis il rencontre d'autres informateurs qui lui permettent de localiser celui qu'il cherche. On a compris que Parker a été trahi par un complice après un casse et il s'agit moins de récupérer un butin que de châtier celui qui l'a laissé pour mort après l'avoir doublé.
Cependant, sa cible bénéficie de la protection de la puissante Organisation, qui dirige le grand banditisme, et si Parker en a fait partie, il est désormais l'homme à abattre. Mais la détermination de Parker est telle que rien ne l'arrêtera...
*

Dans l'oeuvre abondante de Donald Westlake (1933-2008), un des auteurs américains de romans policiers les plus épatants et les plus jubilatoires de la seconde moitié du XXème siècle, deux personnages se distinguent, tels les deux facettes d'une même médaille : d'un côté, il y a Dortmunder, un braqueur malchanceux, impliqué dans des hold-ups tordus et tordants, et de l'autre, il y a Parker, un autre maître-és braquage, mais froid et brutal, le jumeau sombre de Dortmunder.
C'est sur Parker, dont Westlake a signé les aventures sous le pseudonyme de Richard Stark, que Darwyn Cooke, l'auteur de la géniale mini-série La Nouvelle Frontière (qui revisitait le Silver Age des super-héros de DC Comics), a jeté son dévolu. Un choix qui a la force de l'évidence pour Cooke après des comics comme Catwoman - Le Gros Coup de Selina Kyle ou ses épisodes du Spirit de Will Eisner.
The Hunter a auparavant connu les honneurs d'adaptations cinématographiques, avec Point Blank (1969) de John Boorman, avec Lee Marvin et Angie Dickinson, un chef-d'oeuvre, et Payback (1998), de Brian Helgeland, avec Mel Gibson, nettement plus inégal. Cette série noire à l'argument brut - un voleur trahi se venge - est un bloc fascinant dont un auteur inspiré comme Cooke pouvait tirer une bande dessinée où se déploierait son inventivité visuelle.
Et effectivement, ce qui est frappant, c'est de constater que, dès les premières planches - une bonne quinzaine, majoritairement muette, en caméra subjective - , Cooke capture l'essence du livre et de son héros avec une puissance remarquable.
Ce morceau de bravoure n'est pas gratuit : il présente le personnage avec le laconisme qui le symbolise, à travers ses yeux, dans une série d'actions simples, narrée séchement - il s'approprie un compte en banque sans user de violence, avec une économie de geste, qui signale son professionnalisme, son sang-froid, sa volonté. Cette longue séquence est comme un manifeste pour Cooke car elle identifie son entreprise : un récit épuré, efficace, qui va droit au but, à l'atmosphère tendue.
Lorsqu'enfin on découvre le visage de Parker, c'est comme le déclic annonciateur de la vendetta à venir, un réglement de comptes crépusculaire et glaçant, à l'image de son protagoniste. Cooke respecte l'esprit de Westlake : jamais il ne cherche à rendre Parker sympathique, mais il restitue avec simplicité sa grande intelligence tactique, sa rigidité effrayante. Abusé, le gangster prend sa revanche sans scrupules : de ce champ de bataille, toute idée d'honneur n'est pas absente, Parker se bat pour le principe. Dans son univers, son milieu, sans foi ni loi, dès lors qu'on a été trompé, on a droit à une réparation brutale à la mesure de ce dont on a été victime. Peu lui importe alors que pour atteindre un homme, il lui faille affronter toute une organisation (dont on devine davantage l'importance qu'on ne la voit, seuls les cadres apparaissent) : son objectif est clair et soit il l'atteindra, soit il mourra.
*
Comme dans les romans de Westlake/Stark, Cooke traduit avec brio le génie de Parker qui, tel un champion d'échecs, a toujours un coup d'avance sur ses adversaires - et sur le lecteur. Sa cruauté est terrifiante et jouissive à la fois car on prend le parti de ce monstre en souhaitant le voir réussir dans son projet.
Si écrire, c'est savoir faire des choix, adapter la matière romanesque, c'est-à-dire du texte évoquant des images et des "états" (comme les nommait Nathalie Sarraute), des émotions, alors Cooke s'en acquitte avec une totale perfection car il n'inflige pas au lecteur des pavés narratifs en voix off. Il s'appuie d'abord sur le déroulement de l'action et des dialogues économes, dans la plus pure tradition du "hard boiled", sans sombrer dans les clichés d'un Frank Miller avec Sin City (visuellement ébouriffant, mais scénaristiquement grossier). Ce livre de plus de 150 pages se dévore plus qu'il ne se lit, on en tourne les pages avec rapidité et avidité - au point qu'on peut revenir, une fois l'histoire terminée, admirer les compositions du dessinateur, où l'on reconnaît son passé de cartoonist virtuose (Cooke a collaboré avec le maestro Bruce Timm).
Le style graphique évoque en effet les dessins animés de la Warner, avec un formalisme dépouillé, des figures carrées, une géométrie et un sens de l'espace incomparables. En peu de traits, Cooke saisit les expressions, les décors, place ses personnages dans un environnement immédiatement identifiable.
Il a réduit la colorisation à trois catégories : le blanc originel de la page pour la luminosité, le noir des contours et des à-plats, et le bleu qui apparaît comme une variation chromatique du gris des films policiers de l'époque, évoquant la nuit (le crépuscule ou l'aube), le rêve, la froideur, suggère un climat quasi-onirique, très élégant.
Comme il a commencé, le livre se termine sur une autre séquence quasi-muette d'anthologie où Parker accède à une stature presque légendaire, dont la silhouette semble dépasser celle de l'organisation qu'il a défié, et résume son destin.
Transformer cet anti-héros en démon presque surnaturel mais vraiment unique : voilà qui synthétise cette adaptation et lui permet de ne pas tomber dans la parodie ou une énième version des vigilants genre Punisher.
Un grand livre dont la simplicité en même temps que l'esthétisme en fait une oeuvre à part, inscrite dans un genre précis dont elle transcende les codes. Et dire que le volume suivant surpasse celui-ci...


Parker : The Outfit est la deuxième adaptation de la série de livres écrite par Donald Westlake, illustrée par Darwyn Cooke, publiée par IDW Publishing en 2010.
*
1963, Miami. Parker passe du bon temps avec une poule de luxe dans un palace lorsqu'il est agressé par un tueur à gâges. Mais le voleur domine son assassin et lui fait avouer le nom de celui qui l'envoie. Après que le flingueur ait assuré à son commanditaire qu'il avait rempli sa mission, Parker le congédie.
Exaspéré, d'autant plus qu'il a pris soin de changer de visage grâce une opération chirurgicale, il choisit non pas de fuir mais d'affronter le caïd de la pègre, bien qu'il en ait déjà défiée les pontes auparavant. Mais en même temps, il sait pertinemment : 1/ que c'est sa précédente vengeance qui lui vaut des représailles, et 2/ que cette affaire ne peut que se régler par les armes.
Parker frappe donc où ça fait mal en commettant avec des complices loyaux une série de braquages audacieux qui atteignent la fortune de son ennemi tout en pointant la faiblesse de son empire (et de ses systèmes de sécurité). L'efficacité de Parker lui vaut simultanèment le respect des autres barons de l'Organisation, en particulier de Karns, qui accepte de le laisser s'expliquer avec Bronson contre sa promesse de cesser d'attaquer les intérêts de la pègre.

*
Pour sa deuxième incursion dans la production "parkerienne" de Westlake/Stark, Cooke fait feu de tout bois en adaptant non plus un seul mais deux textes (The Man with the getaway face et The outfit), aux intrigues plus sophistiquées que The Hunter. Et à nouveau, le résultat est éblouissant, dépassant encore en qualité et en invention le premier tome.
Comme précédemment, Cooke a su conserver l'insensibilité de son héros embarqué dans une nouvelle mission dont il est à la fois la victime et le responsable (son passé le rattrape), mais il a ajouté une dose d'humour (noir, ça va de soi) à l'entreprise, tout à fait dans le ton de Westlake.
Pour cela, il a introduit des seconds rôles, qui deviendront des figures familières de la série de romans (comme le comédien Grofield, le gigolo Salsa, le flingueur Handy McCay), qui donnent un relief nouveau à Parker : ce n'est plus un loup solitaire, mais un gangster dôté d'un réseau d'amis fidèles et aussi aguerris que lui, chacun dôté de talents particuliers employés dans un but et des circonstances précis. Je rêve de voir ce que Cooke ferait avec un titre comme The Handle (Parker rafle la mise) où Parker opére avec un véritable gang, dans un casse spectaculaire...

Graphiquement, ce nouveau volume est dans la lignée du premier : le trait rappelle le cartoon et évoque avec une désarmante facilité le design des 60's, avec le mobilier "atomique", les voitures aux carosseries rétro, les vêtements aux coupes géométriques.
L'aisance de Cooke pour restituer ces éléments dans un dessin à la fois très simple, parfois sommaire, aux limites de l'abstraction, et très élaboré, où rien n'est laissé au hasard, où tout participe au rappel de ce look vintage si familier, est fascinant.
Le découpage est encore une fois un modèle du genre : sous un apparent classicisme, on voit avec quel souci l'artiste choisit ses angles, joue avec le rythme en alternant petites vignettes et doubles pages panoramiques (parfois des splash-pages), décadre les scènes, insiste sur les gros plans. C'est vraiment magistral.
Pourtant, malgré son savoir-faire, Cooke ne se contente pas des mêmes recettes et ose des ruptures narratives et visuelles qui, après avoir dérouté brièvement le lecteur, ajoute à la jubliation de l'adaptation. Ainsi il pastiche les articles de journaux en illustrant plusieurs pages majoritairement constituées d'un texte relatant un braquage, puis il enchaîne avec des planches dans le style du "Reader Digest" avec un dessin rappelant les génériques de Saül Bass ou de la série animée La Panthère Rose par Friz Freleng, avec ou sans bulles. L'exercice permet de narrer plusieurs casses sans se répéter et avec une audace graphique qui répond à l'audace stratégique de Parker.
*
The Outfit, avec tous ces trésors d'imagination, échappe donc au piège de la redîte, même virtuose, pour accéder à un palier supérieur. La suite annoncée pour 2012 est déjà attendue avec impatience, même si Cooke va devoir se surpasser pour nous éblouir autant. Mais quelque chose me dit qu'on ne sera pas déçu - on parie ?