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lundi 15 mars 2021

LE JEU DE LA DAME (tHE QUEEN'S GAMBIT) (NETFLIX)


Je n'avais pas rédigé de critique du Jeu de la Dame à l'époque de sa diffusion par manque d'énergie, mais je m'étais promis de le faire, quand j'en aurai la motivation. Cette adaptation du roman de Walter Tevis par Scott Frank, produite par Netflix, est depuis devenue un vrai phénomène. Pourtant son sujet était risqué. Mais porté par une écriture et une réalisation magistrale et incarné par une actrice phénomènale, on ne peut que rendre les armes.


Beth Harmon perd sa mère à l'âge de neuf ans quand elle met fin à ses jours. Placée dans un orphelinat, la fillette est, comme les autres pensionnaires, mise sous calmants pour la contrôler. Elle fait la connaissance de l'agent d'entretien, M. Shaibel, à qui elle demande de l'initier aux échecs. D'abord réticent, il découvre que l'enfant est très doué et la présente à M. Ganz, qui dirige un club. Mise au défi de battre tous les inscrits, Beth démontre une maîtrise impressionnante. Le revers de la médaille, c'est qu'elle devient dépendante aux calmants, qui l'aide à se concentrer. Son amie Jolene lui en fournit avant que Beth ne soit prise en flagrant délit de vol dans la pharmacie de l'orphelinat...


Après avoir survécu à une overdose, Beth est interdite de pratiquer les échecs - d'ailleurs Shaibel ne veut plus la voir. Arrivée à l'adolescence, elle est enfin adoptée par les Wheatley mais découvre vite que Alma, l'épouse, est alcoolique car son mari, Allston, est souvent absent pour son travail. Beth reprend les échecs et se perfectionne seule. Pour s'inscrire à un tournoi local, elle emprunte quelques dollars à Shaibel en lui promettant de le rembourser si elle gagne. Lors d'une partie, elle est charmée par Townes mais n'hésite pas à le battre. Elle inflige, en finale, une correction à Harry Beltik, le champion en titre. Alma apprend la victoire de Beth et lui propose de financer a participation au tournoi de Cincinatti.


Beth remporte le tournoi de Cincinatti et reverse 15% de ses gains à Alma. Ensemble, elles parcourent alors le pays et Beth devient une vedette dans ce milieu masculin. A la compagnie des filles de son âge, elle préfère la compétition, et dissimule son addiction aux calmants en falsifiant les ordonnances de Alma.. A Las Vegas, pour l'U.S. Open, elle retrouve Townes mais découvre son homosexualité, ce qui la trouble assez pour qu'elle perde en finale contre le prodige Benny Watts.


Alma apprend à Beth que Allston a refait sa fait et ne rentrera pas à la maison, mais cela va leur permettre de continuer à participer à des tournois, y compris hors des Etats-Unis. Elles s'envolent ainsi au Mexique. Beth y a l'opportunité de rencontrer un Grand Maître russe, Vassily Borgov, et découvre qu'il conspire contre elle, avec d'autres joueurs russes. Malgré ses efforts, elle est effectivement écrasée par ce champion, mais surtout, elle perd Alma, victime de son alcoolisme. Elle la rapatrie et doit affronter Allston, qui a subi un sérieux revers de fortune. Beth lui rachète la maison familiale pour qu'il la laisse tranquille définitivement.


A nouveau seule, Beth refuse plusieurs invitations à des tournois lorsque Harry Beltik la contacte. Depuis qu'elle l'a battu, il a abandonné la compétition mais veut entraîner Beth. Elle l'invite à s'installer sous le même toit qu'elle et en fait osn amant occasionnel. L'année suivante, Beth atteint une nouvelle fois la finale dans l'Ohio contre Benny Watts. La veille de leur match, il la défie lors de parties rapides où il l'humilie en lui montrant ses faiblesses. Logiquement, elle essuie une nouvelle défaite le lendemain mais Benny lui offre de l'accompagner à New York City où il pourra lui apprendre ses secrets. 


Beth apprend le russe en même temps qu'elle s'entraîne avec Benny mais aussi deux des amis de ce dernier, Hilton Wexler et Arthur Levertov. Dans leur cercle se trouve aussi Cleo, une mannequin qui attire Beth et avec laquelle elle passe une nuit dehors la veille d'une partie contre Borgov. La sanction tombe : c'est une nouvelle défaite. Beth quitte New York pour retourner chez elle où elle consomme drogue et alcool. Elle congédie Beltik qui voulait qu'elle suive une cure de désintoxication. C'est alors que Jolene, son amie à l'orphelinat, réapparaît...


Grâce à Jolene, Beth se ressaisit et se rend aux obsèques de Shaibel. En visitant sa loge, elle découvre qu'il collectionnait toutes les coupures de presse à son sujet, ce qui la bouleverse. Elle se sèvre et ambitionne de participer aux championnats du monde en Russie. Bien qu'elle ait besoin d'argent pour le voyage et le séjour, elle refuse l'aide d'une association religieuse et anti-communiste que lui a recommandée Benny. Jolene sacrifie alors toutes ses économies pour payer le déplacement de Beth. Sur place, elle élimine les uns après les autres tous ses concurrents et sa popularité auprès du peuple grandit. Escorté par un agent du département d'Etat américain, elle retrouve Townes, qui couvre la compétition pour un journal, et, grâce à lui qui est en contact avec Benny, Beltik et leurs amis joueurs, échafaude une stratégie pour la finale contre Borgov. Bien qu'en difficulté malgré tout, Beth remporte le match grâce à une ouverture audacieuse, le Gambit de la Reine. Faussant compagnie à son escorte, elle se mêle à des joueurs de rue et accepte de disputer une partie contre l'un d'eux, pour le plaisir.

En cherchant des photos pour illustrer cette entrée, et en revoyant l'affiche de la série, j'ai pu remarquer qu'elle avait été diffusée au mois d'Octobre dernier déjà. Le temps file. A cette époque, après avoir vu les sept épisodes du Jeu de la Dame, j'avais manqué d'énergie pour en parler ici mais je m'étais promis que, dès que possible, je rattraperai le coup.

Entretemps, The Queen's Gambit est devenu un phénomène qui a dépassé Netflix. Non seulement ce fut un des plus gros succès de la plateforme de streaming, mais surtout, au-delà, la série a permis au roman dont elle est adaptée de redevenir un best-seller et surtout au jeu d'échecs de gagner énormément d'adpetes (sauf moi, qui préfère les dames). Elle a aussi remporté quelques récompenses et sacré sa vedette féminine.

Tout le monde peut s'accorder sur le fait que c'est un triomphe inattendu mais pas immérité car la série est d'une grande qualité. Il faut dire que ce n'est pas n'importe qui qui s''est mis en tête de la transposer pour le petit écran (après une première tentative avortée, il y a quelques années, au cinéma) puisque le scénariste n'est autre que Scott Frank. Souvenez-vous, le western Godless, également sur Netflix, un chef d'oeuvre, c'était lui déjà. 

Lorsque la série débute, on découvre l'héroïne au amtin de sa première partie contre Vassily Borgov, ce Grand Maître de l'Union Soviétique, après une nuit bien arrosée. Beth Harmon se précipite jusqu'à la table et on sait déjà que le match sera à sens unique. Puis on remonte le temps : Beth a neuf ans et sa mère se suicide en tentant de la tuer aussi, au volant de sa voiture. La fillette survit et est placée dans une institution aux méthodes glaçantes puisqu'on oblige les pensionnaires à prendre des calmants pour les contrôler. Très vite, elle devient accro.

Bien que, rapidement après, la petite Beth rencontre M. Shaibel et le persuade de l'initier aux échecs, la série reste ambiguë : va-t-on avoir droit à une histoire traitant de la toxicomanie en plus de la pratique des échecs ? Beth deviendra-t-elle une championne grâce au renforts de stupéfiants avant de connaître un déclin entrevenu dans le prologue ? C'est une fausse piste, mais une vraie amorce pour traiter du génie.

Car si l'addiction de Beth est montrée sans fard, il ne fait pas de doute que la fillette puis l'adolescente et la jeune femme qu'elle devient, est une prodige. La prise de calmants lui permet de visualiser les mouvements des pièces sur les 69 cases de la table, mais ce n'est pas ce qui explique son talent exceptionnel pour comprendre le jeu, anticiper les coups, décrypter les stratégies de ses adversaires et imposer sa supériorité. Cependant, l'histoire souligne à quel point la nature fragile, traumatisée par le circonstances de la mort de sa mère puis de son existence de fille adoptée, de Beth influe moins sur ses capacités de joueuse que sur sa détermination, sa clairvoyance, sa lucidité. Parce qu'elle est toujours au bord du précipice, les échecs provoquent chez elle des montées d'adrénaline aussi fortes que des baisses de régime vertigineuses, des doutes terribles.

Cette prodige est fascinante parce qu'elle reste humaine, ce n'est pas un ordinateur sur pattes que rien n'arrête dans son ascension. On est épaté par ses victoires acquises dans un milieu machiste, où ceux qui la défient la jugent avec dédain, ne la prennent pas au sérieux, mais on est aussi touché par cette créature qui ne maîtrise plus rien une fois qu'elle a quitté la partie. La vie ne lui épargne rien, ni la mort de sa mère adoptive et aimée, ni la découverte de l'homosexualité d'un garçon séduisant et attentionné dont elle s'éprend, ni les humiliations répétées contre Benny Watts et surtout Borgov, ce Grand Mâitre implacable qui est un peu sa baleine blanche (référence à Moby Dick de Herman Melville).

En parallèle des parties, avec leur lot de victoires et de défaites, on assiste aussi à l'évolution de Beth comme femme. Cela se traduit par son apparence et la production design est particulièrement soignée. D'abord affublée d'une coupe de cheveux et de tenues atroces, Beth devient coquette, puis, plus que cela, authentiquement élégante et séduisante. Il ne s'agit pas seulement d'une envie de plaire chez elle, mais bien d'une volonté de s'affirmer esthétiquement et moralement. D'ailleurs, elle fuit la compagnie des filles de son âge dont les préoccupations futiles l'indiffèrent. Il ne s'agit pas de snobisme mais Beth ne se reconnaît pas parmi ses semblables qui veulent d'abord avoir une vie confortable, donc faire un bon mariage, élever des enfants, bref s'inscrire dans la norme sociale des années 60. Beth veut gagner son indépendance, dans sa vie privée comme dans son parcours de championne.

Scott Frank écrit donc son héroïne comme une sorte de pionnière, qui s'affranchit des codes de la société en ne se conformant pas aux diktats de son époque mais aussi s'impose dans un milieu dominé - ou plutôt privatisé par les hommes. Elle gagne le respect des uns, le mépris des autres, mais suit son chemin, avec une résolution qui force le respect. Toutefois, si, avec l'aide des drogues, elle lit le jeu avec une clairvoyance bluffante, elle connaîtra longtemps des difficultés à maîtriser son destin. La disparition d'Alma puis sa défaite initiale contre Borgov la font basculer dans l'abîme. Il faudra le retour, un brin providentiel il est vrai, de son amie Jolene pour qu'elle remonte à la surface. Pourtant, la série évite le cliché d'en faire des amantes (même s'il est clair que Beth est bisexuelle), comme le prouvent les retrouvailles à Moscou entre Beth et Townes.

Le dénouement est certes convenu, mais difficile d'y résister car l'ultime face-à-face entre Beth et Borgov tient toutes ses promesses, intense à souhait, et la toute fin du dernier épisode, avec les joueurs de rue, est superbe, certifiant, sans dialogue inutile, que la jeune femme a franchi un cap décisif. Une libération. Une catharsis.

Netflix est parfois durement critiqué pour l'inégalité de ses créations originales car la plateforme communique volontiers sur les moyens qu'elle met à la disposition de ses projets les plus ambitieux en attirant de grands noms (Scorsese, Fincher...), alors qu'elle produit par ailleurs des films et séries beaucoup plus moyens. Le Jeu de la Dame semble avoir malgré tout eu un joli budget comme en atteste la qualité de la reconstitution des 60's, avec des costumes et des coiffures, des décors et des accessoires sans fausse note. La réalisation est également superbe, avec une photo très nuancée. L'argent est sur l'écran.

Si le casting ne comporte pas de célébrités, tous les acteurs sont parfaits, avec une mention spéciale à Thomas Sangster-Brodie dans le rôle de Benny Watts. Mais de toute façon, tout le show est au service de son interprète principale, la fantastique Anya Taylor-Joy.

J'ai longtemps été méfiant envers elle car elle s'est fait une spécialiste des compositions borderline dans plusieurs longs métrages. Ce côté "performeuse" me fatigue souvent car tout tend à un jeu très maniéré. En campant une prodige des échecs toxicomane, elle s'aventurait dans une expérience du même style. Pourtant, grâce à une direction rigoureuse, elle livre une prestation irréprochable, très sobre, magnétique et même sensuelle. Anya Taylor-Joy rend les échecs sexy, elle hypnotise le spectateur avec ses grands yeux, et impose sa présence dans chaque plan, éclipsant tous ses partenaires sans donner l'impression d'un quelconque effort. La comédienne s'est beaucoup investie dans son personnage et Scott Frank l'a laissé participer à la conception de la série pour qu'elle se l'approprie. Cette collaboration a été récompensé par un Emmy award, fort mérité.

Si, étonnamment, vous êtes passé à côté de The Queen's Gambit, par manque d'intérêt ou par refus de céder à l'effet de mode, alors surmontez cela, vous ne le regretterez pas. Qui sait, vous aussi, vous pourriez avoir envie de vous mettre aux échecs...

lundi 18 décembre 2017

GODLESS (Netflix)


Mis en ligne le 22 Novembre, les sept épisodes de Godless (qui ne comptera qu'une saison) n'ont pas tardé à se tailler une flatteuse réputation pour cette nouvelle production originale de Netflix. La présence aux crédits du réalisateur Steven Soderbergh y a contribué même s'il n'est qu'un des producteurs exécutifs de cette mini-série dont le vrai chef d'orchestre est le créateur, scénariste et réalisateur Scott Frank. L'autre originalité de ce projet était la promesse d'un western au féminin, comme le suggérait sa bande annonce. Mais la véritable raison pour laquelle vous devez voir Godless est plus simple que tous les arguments précités : c'est un chef d'oeuvre, sans doute ce qu'on a vu de mieux cette année sur le petit écran (et qui surpasse aussi ce qui a été projeté en salles) !

Etant donné le format général des épisodes (qui durent en moyenne 80 minutes, les plus courts étant les 5 et 6 de 50' et 40'), je vais résumer ça en m'appuyant sur le parcours des protagonistes plus que sur l'intrigue, redoutablement dense.

Roy Goode, orphelin, trouve refuge chez Soeur Lucy Cole, qui recueille des enfants égarés comme eux, avant que son frère aîné, Jim, ne l'abandonne pour tenter sa chance en Californie. Même s'il lui a promis de l'attendre, Roy fugue quelques mois plus tard. Il fait la connaissance de Frank Griffin, bandit de grand chemin, vêtu comme un pasteur, en tentant de lui voler son cheval, et devient son fils adoptif en intégrant son gang composé d'une trentaine de malfrats. Ensemble, ils commettent d'audacieuses attaques de trains. Mais en devenant un jeune homme, la cruauté de Griffin finit par écoeurer Roy, par ailleurs méprisé par ses compagnons d'armes. Le fils trahit le père après un ultime méfait au cour duquel il lui dérobe son butin et prend la fuite. Pourchassé, il estropie Frank mais reçoit deux balles en retour. Il parvient pourtant à gagner un ranch par une nuit pluvieuse.

Roy Goode et Alice Fletcher (Jack O'Connell et Michelle Dockery)

Alice Fletcher, veuve et mère d'un jeune garçon, Truckee, né d'un viol par un indien Paiute, recueille Roy. En trouvant une lettre de Jim Goode envoyé à son frère chez Lucy Cole, elle apprend l'identité de ce "chien errant", comme le surnomme la vieille Iyovi, qui le soigne, et donc son lien avec Griffin. Jusqu'à la fin de sa convalescence, en échange du gîte (dans la grange) et du couvert, elle lui propose de dresser ses chevaux et de l'aider à creuser un puits. Il accepte si elle lui apprend à lire : marché conclu.

Frank Griffin (Jeff Daniels)

Les montures d'Alice sont destinées à être vendues aux femmes de La Belle, la ville la plus proche marquée par une terrible tragédie deux ans plus tôt en 1883 : 83 hommes y sont morts dans la mine d'argent, laissant livrées à elles même leurs veuves, mères et filles. Aujourd'hui, ces femmes se préparent à recevoir le représentant de la compagnie Quicksilver qui voudrait exploiter à nouveau le gisement et installer ses ouvriers. Les négociations sont tendues car en vérité l'homme d'affaires qui négocie veut contrôler la cité pour une somme inférieure à ce qu'elle vaut, comme l'estime Marie Agnes McNue - mais le deal est finalement signé.

Whitey Winn et Bill McNue (Thomas Brodie-Sangster et Scott McNairy)

Bill McNue, le shérif de La Belle (et frère de Marie Agnes), souffre du dédain des veuves qui ignorent qu'il perd lentement la vue. Lorsque le marshall John Cook vient le prévenir du massacre commis par Frank Griffin à Creede (dont il a fait lyncher tous les habitants et fait brûler toutes les maisons en y cherchant une trace de Roy Goode), Bill considère cela comme sa mission d'arrêter le bandit tandis que son collègue va chercher le renfort de l'armée. Il part donc en chasse en confiant son bureau à son adjoint, Whitey Winn, pistolero aussi habile qu'insouciant.

John Cook (Sam Waterston)

Nous suivons parallèlement les parcours de ces personnages : Roy se rétablit et s'éduque auprès d'Alice tout en enseignant à Truckee à monter à cheval et à chasser ; Cook tombe vite dans un piège tendu par Griffin qui l'abat ; Bill suit à la trace le gang puis entreprend de persuader un régiment de cavalerie de l'aider après la mort du marshalll mais les soldats doivent surveiller le déplacement d'apaches ; Griffin donne une interview à un journaliste qui prévient que quiconque aidera Roy Goode sera châtié ; La Belle est prise en main par les hommes chargés de la sécurité de la future mine au grand dam de Marie Agnes ; cette dernière sert de confidente à Whitey, amoureux d'une jeune fille résidant dans le hameau voisin de Blackdom où vivent d'anciens soldats noirs, tandis qu'elle-même traverse une crise sentimentale avec Callie Dunne, une ancienne prostituée devenue institutrice en ville (avant de comprendre que sa jalousie est sans fondement).

Callie Dunne (Tess Frazer)

Un article du journaliste au sujet de La Belle où il a aperçu, après avoir voulu vérifier la rumeur, Roy Goode accompagnant Alice lors de la vente de ses chevaux, attire l'attention de Griffin sur la ville des veuves et précipite le retour de Bill. Espérant éloigner la menace, Roy quitte les parages sans savoir qu'il est trop tard. Whitey assiste au massacre des noirs de Blackdom par le gang de Griffin. La Belle se prépare à l'assaut tandis que Bill croise Roy, revenant sur ses pas, armé et résolu à en découdre avec son mentor.

Marie Agnes McNue et Alice Fletcher (Merritt Wever et Michelle Dockery)

Une bataille épique s'annonce qui ne s'achèvera qu'avec la défaite totale d'un des belligérants...

Roy Goode et Frank Griffin

J'ai toujours pensé que le western était le genre cinématographique par excellence - il fut d'ailleurs un des premiers filmés puis connut une apogée aussi spectaculaire que son déclin jusqu'à sa quasi-disparition, comme si, quelque part, en route, le filon s'était épuisé ou, plus sûrement, la manière de le raconter s'était perdue.

Car le western ne gagne pas à être sophistiqué : ce fut un genre populaire (pas seulement sur grand écran, mais aussi à la télévision, dans le roman, la bande dessinée, et la chanson - le répertoire musical issu du far west est pléthorique et c'est un spécialiste, T-Bone Burnett, qui a supervisé la bande originale de Godless) parce qu'il explorait des sentiments élémentaires que tout le monde pouvait éprouver, agitant des personnages auxquels il était aisé de s'identifier, pour lesquels on vibrait facilement.

Le western n'est pas seulement une exploration mythologique de l'Ouest américain, c'est aussi un domaine fictionnel qui s'appuie sur une géographie : celles des grands espaces encore en pleine conquête avec son folklore, peuplé d'indiens (les native americans), ses soldats, ses cowboys, ses chercheurs d'or, ses bandits de grand chemin, ses entraîneuses de saloon, les bâtisseurs de voie ferrée - le train lui-même dessina ce vaste territoire sauvage en traçant sa modernité, tout comme le télégraphe établit ses communications d'une côte à l'autre.

Les sentiments qui alimentent le western, comme source narrative, sont primaires et Godless doit sa première réussite, avec le respect aux éléments susmentionnés, à cette grammaire basique : bien que le réseau de relations qui unit les protagonistes de cette histoire soit touffu, complexe, par-delà le temps et l'espace, les émotions qu'il suscite restent simples, brutes. Il y est question d'amour, de haine, de filiation, de trahison, de vengeance. Autant de marqueurs sociaux, intimes, quasi-politiques qui forment cette fresque ambitieuse mais accomplie.

La passation s'impose comme le thème majeur du récit : Roy Goode est laissé par son frère à Lucy Cole avant qu'il ne rencontre Frank Griffin qui l'accueille dans son gang qu'il présente comme une famille ; puis Roy ayant trahi et fui Griffin est recueilli par Alice Fletcher dont le passé est aussi douloureux que le sien (veuve prématurément, violée par des indiens dont elle aura un fils, maudite par les femmes de La Belle qui pensent qu'elle a jeté un sort sur leur ville) et qui lui confie indirectement son fils, Truckee, à qui il apprend à devenir un cavalier-dresseur et chasseur (malgré la maladresse de l'adolescent) ; les veuves de La Belle vivant comme un phalanstère féminin tiraillées entre la conservation de leur indépendance et leur désir de refaire leur vie auprès d'hommes (après que les leurs - pères, maris, frères, enfants - soient tous morts à la mine), prises en étau entre le souvenir, le deuil et l'avenir, la renaissance.

On peut étendre ces passations aux personnages a priori secondaires mais intégrés tellement parfaitement à la trame globale qu'ils sont aussi importants que les premiers rôles, comme le marshall John Cook qui relance, malgré lui, le destin du shérif Bill McNue ; le journaliste qui devient le colporteur de la parole terrifiante de Frank Griffin et précipite la bataille de La Belle (en étant pris entre deux feux) ; cette peintre allemande réfugiée dans cette ville et retrouvée par le détective engagé par son mari et épris d'elle ; la romance entre Marie Agnes McNue et Callie Dunne (la première ayant renoncé à sa féminité en s'habillant comme un homme et devenue l'amante de l'ex-prostituée devenue l'institutrice de La Belle) ; l'adjoint du shérif amoureux d'une jeune fille noire résidant dans un hameau où se sont posés d'anciens soldats noirs avec leurs familles (ce qui aboutit à une romance compliquée par les préjugés)...

D'aucuns, esprits chagrins, reprocheront à Godless de prendre son temps. Pourtant, c'est en le faisant que Scott Frank, qui a écrit et réalisé les sept épisodes de la saison, que la série gagne cette épaisseur, fait vivre cette communauté d'hommes et de femmes, accordant aux figures majeures, motrices, toute l'importance, la chair et l'âme qui nous les rendent attachantes ou glaçantes, émouvantes ou pathétiques, tragiques ou porteuses d'espoir.

D'autres encore, mauvais clients, pourront pointer un esthétisme trop léchée à cette production qu'on devine richement financée, mais ce serait un mauvais procès à faire à cette saga que de ne pas apprécier sa beauté formelle exceptionnelle, ses compositions magnifiques, sons sens de la mesure entre la fresque et le drame à hauteur d'hommes et de femmes. Jamais le mystère précieux des destins qui se croisent dans Godless n'est escamotée par le goût de la belle image, les citations explicites (quelques plans sont directement influencés par La prisonnière du désert de John Ford), la déférence au genre (jusqu'au duel attendu de la fin).

Le mérite en revient aussi au casting fantastique et dont se dégagent : Jack O'Connell épatant en desperado sur la voie de la rédemption, Jeff Daniels en bandit (littéralement) manchot et affreusement illuminé, Scott McNairy en shérif qui a perdu son ombre mais pas son sens de l'honneur ni du devoir, ou Sam Waterston vite éliminé mais toujours aussi charismatique en marshall dévasté par l'horreur.

Les actrices sont toutes formidables, sans distinction, et si le western n'a pas attendu Godless pour leur accorder une place à l'écran (depuis Joan Crawford dans Johnny Guitare jusqu'à Barbara Stanwyck dans Quarante tueurs en passant par Jennifer Jones dans Duel au soleil), rarement, voire jamais, elles n'ont paru dans toute leur vérité, leur diversité, depuis Merritt Wever fabuleuse en dure à cuire jusqu'à Tess Frazer superbe de fragilité sensuelle en passant par Michelle Dockery, sensationnelle en fermière impénétrable. Il faudrait citer toutes les autres pour être juste et rappeler que la qualité d'un rôle ne se mesure pas au nombre de lignes de dialogues interprétés mais bien à la justesse avec laquelle sont incarnées ces héroïnes, qui sont le coeur de la série.

Magistral, visuellement somptueux, palpitant, abondant en morceaux de bravoure, passionnant et atypique, Godless est à tout point de vue une oeuvre qui fera date.