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samedi 8 juillet 2023

GRIM : VOLUME 2, de Stephanie Phillips et Flaviano


Il y a quelques mois (en Février exactement), je vous avais parlé de la série Grim, publiée par Boom ! Studios, dont j'avais beaucoup aimé le premier tome. Ce creator-owned écrit par Stephanie Phillips et dessiné par Flaviano a connu un succès surprise Outre-Atlantique et les cinq premiers épisodes ont été traduits en Mai chez Huggin & Muninn. Le deuxième TPB ne paraîtra qu'à la rentrée aux Etats-Unis mais je vous en livre ma critique dès à présent.



Exilés dans la région de Las Vegas, Jessica Harrow et ses deux amis, Eddie et Marcel, assistent à un concert en plein air au cours duquel une femme, à l'écart du spectacle, s'immole par le feu. Jess remarque sur le front des secouristes le même symbole que sur celui de la victime. C'est le premier indice d'un déséquilibre entre les forces de l'Au-Delà et de la Terre, consécutif à la disparition de la Mort (le propre père de Jess) et de la Fin, après leur combat.


En effet, plus personne ne meurt depuis cet affrontement, ce qui n'empêche pas les gens de se blesser ou de souffrir. Eddie et Marcel constatent que ce phénomène a lieu partout dans le monde et engendre une gigantesque chaos. C'est alors que Jess rencontre les Trois Moires (Clotho, Lachesis et Atropos) qui le somment de remplacer son père puis de récupérer la Fin en Enfer...

Dans l'Au-Delà, Adera a pris place sur le trône laissé vacant par la Mort et assure à ses faucheurs que tout est sous contrôle. Cependant, Lilah, la mère de Jess, s'évade de la prison où elle était détenue et déterre dans un cimetière abandonné une amulette. Elle crois ensuite Harold le messager qui lui présetne l'incarnation de la Vie qui lui remet une carte avec une adresse à laquelle se rendre...


Rejoints par Annabel, une faucheuse qui doute de la parole d'Adira, Jess, Eddie et Marcel et elle les mène à Kelly, un des gardiens des huit portes menant aux Enfers. Kelly condamne Marcel à y aller puis renvoie Jess, Eddie et Annabel, qui confie sa faux à Jess pour qu'ils accèdent à un ancien bureau de l'Au-Delà...


... Mais une mauvais surprise les y attend...

Grim est décidément une série surprenante, imprévisible, qui s'amuse avec des "high concepts", comme la mort, le destin, la vie, etc. A priori, cela ne donne guère envie de se plonger dans des thèmes aussi lugubres et pesants, sauf quand le scénario est assez malin pour transformer tout cela en un périple mouvementé et coloré.

Stephanie Phillips est une auteur à suivre et actuellement elle a le vent en poupe : après avoir brillé chez DC (notamment sur Harley Quinn) et désormais chez Marvel (avec Rogue & Gambit puis prochainement avec l'event Contest of Chaos), elle a trouvé le temps de produire son creator-owned avec Grim chez Boom ! Studios. La critique et le public ne s'y sont pas trompés et en ont fait un succès, mérité.

On suit donc toujours Jessica Harrow, cette jeune femme qui est faucheuse au service de la Mort, mais qui présente deux particularités par rapport à ses collègues : d'une part, elle n'a aucun souvenir de sa propre mort, et ensuite, elle peut interagir avec les vivants. En cherchant des explications sur ce deuxième point, dans le premier tome de la série, elle finissait par apprendre qu'elle était la fille d'une humaine et de la Mort elle-même. Juste avant que son père n'affronte la Fin, une entité terrible, dans un combat où aucun d'eux ne survécut.

Le deuxième tome reprend là où on en était resté : exilés dans la région de Las Vegas, Jess et ses deux meilleurs amis, également des faucheurs, Eddie et Marcel, tentent de se remettre de leurs émotions, mais le moral n'est pas au beau fixe pour la jeune femme qui sait que Adira, sa supérieure hiérarchique dans l'Au-Delà, l'a trahi après lui avoir menti sur ses parents et donc sa nature. Par ailleurs, on observe rapidement les conséquences de la lutte sans merci que se sont livrées la Mort et la Fin : plus personne ne meurt, mais souffre atrocement et cela provoque une panique générale sur Terre mais aussi dans l'Au-Delà. Adira a du mal à convaincre ses troupes que tout est sous contrôle, tandis que, en coulisses Harold le messager, les 3 Moires et l'incarnation de la Vie poussent leurs pions. 

Bien entendu, Jess est la pièce maîtresse de cette partie : un grand destin mais aussi un gros fardeau l'attendent et elle ignore comment y faire face, si même elle le peut. Sans compter que sa mère Lilah s'est évadée du pénitencier où elle se trouvait suite à une émeute en tâchant elle aussi de se placer dans ce jeu...

Je craignais un peu que Stephanie Phillips n'ait démarré très (trop) fort avec les cinq premières épisodes et que la suite ne soit pas à la hauteur. Il est toujours délicat de développer une intrigue aussi fantastique, au potentiel prometteur mais aux répercussions considérables, sans perdre l'essentiel - c'est-à-dire l'attachement qu'on a pour les héros.

Mais mes craintes étaient infondées : non seulement la scénariste sait où elle va mais elle y va avec une épatante assurance, enrichissant sa trame initiale, augmentant les enjeux, jusqu'à la fin du dixième épisode avec un cliffhanger qu'on ne voit vraiment pas venir. Phillips anime un casting riche mais sans jamais nous égarer, en donnant de la place aux nouveaux personnages, en ne négligeant pas ceux qui étaient déjà là auparavant, et surtout en restant concentrée sur les dilemmes de Jessica Harrow dont elle dresse un portrait touchant. Imaginez : c'est la fille de la Mort, appelée à lui succéder, mais trahie par sa chef, et poussée par les Moires (qui tiennent dans leurs mains les fils de l'existence de tout un chacun).

Jamais le récit ne se prend les pieds dans les motifs qu'il brosse, et le rythme ne fait jamais défaut. C'est un vrai page-turner, avec son lot de moments forts, spectaculaires (mention spéciale quand on s'aperçoit que plus personne ne meurt dans le monde entier mais continue à souffrir, très impressionnant et troublant).

Mais Grim, c'est aussi une série qui s'apprécie pour sa qualité visuelle. Et Flaviano et le coloriste Rico Renzi accomplissent une nouvelle fois un boulot exceptionnel. L'histoire a une esthétique très particulière, où la couleur rouge domine (c'est celle de l'habit des faucheurs). Le noir et les nuances de gris apportent des textures vraiment sensationnelles au récit, comme on le voit dès le sixième épisode avec le concert en plein air puis l'immolation de cette femme qui récite un poème sur la mort de William Butler Yeats. Lorsque les secouristes arrivent, Renzi déploie tout son fabuleux talent pour nous faire ressentir à la fois la chaleur tragique du feu, mais aussi la voute sinistre de l'endroit en pleine nuit, au milieu desquelles flamboie le pull et les bottines rouge de Jess.

Flaviano s'impose quant à lui comme un narrateur prodigieux : il multiplie les planches avec des cases horizontales occupant toute la largeur de la bande pour illustrer des dialogues et qui permettent de voir les mouvements subtils, les expressions trahissant les émotions sur les visages des personnages. Mais il est aussi capable d'enchaîner plusieurs pages de suite avec des découpages virtuoses aux compositions audacieuses comme quand les 3 Moires ligotent Jess et lui expliquent ce qu'elle est, ce à quoi elle est destinée et ce vers quoi elle la somme d'aller.

Une séquence est aussi extraordinaire dans ce volume 2 quand Kelly montre à Jess, Eddie et Annabel le passé de Marcel afin qu'ils comprennent pourquoi il le condamne à séjourner en Enfer. Un flashback renvoie au XIXème siècle et à l'histoire d'amour tragique vécue par le personnage qui a mis fin à l'existence de l'être aimé, non pas mu par une pulsion criminelle mais pour le soulager de souffrances. Ce geste de compassion, d'amour rend le jugement de Kelly injuste mais nous fait aussi partager la honte et le remords de Marcel, de manière poignante et visuellement très intense.

C'est donc une oeuvre, véritable, qui se construit progressivement, et avec laquelle Stephanie Phillips et Flaviano (sans oublier le génial Rico Renzià peuvent encore aller loin. Essayer Grim, c'est l'adopter !

samedi 18 février 2023

GRIM : VOLUME 1, de Stephanie Phillips et Flaviano


Aujourd'hui, je vais vous parler du premier volume de Grim un des succès récents produit par Boom ! Studios, qui a montré ses qualités d'éditeur avec des hits comme Once & Future (Kieron Gillen/Dan Mora) ou Something is killing the Children (James Tynion IV/Werther Dell'edera). Cette fois, c'est Stephanie Phillips, jeune scénariste qui monte, qui a décroché la timbale avec le dessinateur Flaviano Armentaro pour cette ongoing sur une faucheuse amnésique...


Jessica Harrow est faucheuse : elle collecte les âmes des morts pour les conduire dans l'au-delà. Mais elle est la seule parmi ses collègues à ne pas se souvenir des circonstances de son propre décès. Elle va alors enquêter avec la complicité de ses deux amis, Marcel et Eddie, contre l'avis de sa supérieure Adira.


D'autant que ses interactions avec les vivants, autre particularité unique, ont été remarquées par le Grim Reaper qui se met en tête de l'éliminer pour rétablir l'ordre naturel des choses...


Depuis peu, Stephanie Phillips est devenue la coqueluche des "Big Two" : chez DC, elle a signé un run remarqué sur Harley Quinn et une mini-série Wonder Woman, et elle va aussi prochainement livrer une mini-série Rogue & Gambit chez Marvel. Mais c'est chez l'indépendant Boom ! Studios qu'elle a décroché le jackpot l'an dernier.


Grim a en effet été un succès surprise mais distribué par une maison qui a le nez creux, puisque c'est chez Boom ! Studios que Kieron Gillen (avec Dan Mora) a réalisé Once & Future et James Tynion IV (avec Werther Dell'edera) Something is killing the children (plus ses spin-off). De quoi faire dire à certains journalistes que Boom ! est le nouveau Image Comics.
 

Mais revenons à Grim dont le premier recueil vient de paraître et collecte les cinq premiers épisodes. Stephanie Phillips y raconte l'aventure peu banale de Jessica Harrow dont le job consiste à collecter les âmes des morts pour les conduire dans l'au-delà où ils seront jugés pour aller au paradis ou en enfer. Armée de sa faux, elle s'acquitte de sa tâche d'un air résigné qui dissimule mal son tracas.

Car Jessica ne se souvient pas des circonstances dans lesquelles elle-même a trouvées la mort. Un cas unique car tous ses collègues se rappellent exactement de leur dernier jour. Quand elle interroge à ce sujet sa supérieure Adira, celle-ci lui élude la question pour pointer les irrégularités manifestes commises par Jessica. D'autant que son dernier "client" a failli lui voler sa faux pour entrer en contact avec la femme qu'il aimait, provoquant un incident peu banal : bien que normalement invisible aux yeux des vivants, Jessica a été remarquée par plusieurs témoins de la scène.

Par ailleurs, le Grim Reaper, sorte d'ange de la mort, commet un massacre durant la fête des morts à Mexico et remarque l'anomalie qu'incarne Jessica : il lui faut l'éliminer afin de préserver l'équilibre entre l'au-delà et le monde des vivants. A moins que lui et Adira ne soient soucieux de la jeune femme pour une autre raison, plus profonde, plus personnelle, qui les menacerait directement...

Stephanie Phillips nous accroche rapidement avec ce pitch malin et mené sur un rythme soutenu. Le job de Jessica et son amnésie sont des éléments narratifs dramatiques très efficaces. La caractérisation du personnage ne manque pas de vivacité : elle remplit ses missions avec un brin de nonchalance, de résignation, tout en étant préoccupée par le fait de ne pas se souvenir de sa propre mort.

Jessica a deux amis, également faucheurs, Marcel, dont on devine qu'il a péri il y a plusieurs siècles (probablement au XVIIIè) et Eddie, un ancien musicien (certainement victime de ses excès). Ils sont des faire-valoir commodes mais très divertissants et l'amitié entre eux et Jessica n'est jamais lestée par une quelconque romance. Lorsqu'ils lui permettent d'accéder aux archives de l'au-delà pour consulter son dossier, puis quand elle est suspendue à cause de cela et qu'ils sont entraînés dans une course folle pour échapper au Grim Reaper jusqu'à Las Vegas, de l'humour se glisse dans ce périple mouvementée t fantastique.

Certes la révélation finale est un peu convenue, on la voit arriver avant qu'elle ne soit déclarée, mais elle place l'héroïne au centre d'une guerre d'influences plus ambitieuse et promet une suite épique. N'ayant jamais lu ce qu'a écrit Stephanie Phillips chez DC auparavant, j'ai été séduit par son style et j'ai hâte de découvrir comment elle va animer Malicia et Gambit dans sa mini-série (qui démarre le 1er Mars prochain) et dont le pitch se veut explosif.

Pour l'accompagner sur Grim, Phillips peut compter sur un dessinateur aussi intéressant qu'elle en la personne de Flaviano Armentaro, qui a également fait son trou chez DC auparavant (sur du Harley Quinn, mais pas au même moment) et chez Marvel (sur New Mutants, hélas ! lors des épisodes médiocres écrits par Ed Brisson).

On ne peut estimer le travail, excellent, de Flaviano sans mentionner en même temps la contribution du coloriste Rico Renzi. Ces deux-là accomplissent une collaboration magnifique et dont les qualités sont indissociables. Un nombre important de scènes se passe de nuit, dans des ambiances entre chien et loup, avec des jeux d'ombres et de lumière envoûtants. Flaviano y pose un dessin aux lignes courbes et précises, avec un souci du détail élevé pour les décors (comme cette fantastique double-page montrant Las Vegas, ci-dessus).

Renzi  enjolive ces images avec une palette nuancée et franche à la fois. Le rouge domine par la tenue de Jessica Harrow, mais aussi le jaune de la lame de la faux qu'elle dérobe dans sa fuite, ou les éclairages au néon de la ville du vice. Dans la partie qui se déroule dans l'au-delà, en revanche, les tonalités sont plus vives pour habiller ce cadre qui se veut comme une salle de transit avant que les morts n'aillent au paradis ou en enfer. Enfin, les scènes avec le Grim Reaper semblent enfiévrées, et l'allure impressionnante de la créature louvoie avec l'épouvante.

Ecrite avec dextérité, illustrée avec force, colorisée avec génie, Grim est une sacrée bonne série, dont le rythme vous entraîne de manière irrésistible. La lire en recueil permet d'en savourer ces qualités et donne surtout envie de dévorer la suite dès que le prochain tome sera disponible (dans quelques mois, puisqu'après un break, le titre a repris et le 8ème épisode vient de sortir). Pour l'instant, à ma connaissance, aucun éditeur français n'en a récupéré les droits mais ça ne saurait tarder.