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dimanche 12 mai 2019

AVENGERS : ENDGAME, d'Anthony et Joe Russo


Le voici : le dernier acte de "la saga de l'infinité" et la dernière aventure des Avengers dans l'incarnation que nous connaissons depuis 2012. Une page se tourne pour le MCU et ses fans, en fanfare compte tenu des scores pharamineux au box office mondial pour le film depuis sa sortie. Mais aussi avec une vraie émotion. Ce qui constitue le vrai exploit réalisé par les frères Russo.

Captain Marvel, la Veuve Noire, War Machine, Thor, Captain America, Rocket
(Brie Larson, Scarlet Johansson, Don Cheadle, Chris Hemsworth, Chris Evans, Bradley Cooper)

Trois semaines après le claquement de doigts de Thanos qui a fait disparaître la moitié de toute vie dans l'univers, Captain Marvel sauve Tony Stark et Nebula à la dérive dans l'espace. Elle les ramène sur Terre où demeurent les survivants de la bataille du Wakanda - Bruce Banner, Steve Rogers, James Rhodes, Natasha Romanoff, Rocket et Nebula. Grâce aux connaissances de cette dernière, ils localisent Thanos et partent à sa rencontre pour réparer ce qu'il a causé en récupérant les pierres d'infinité. Mais le titan a détruit les gemmes. Thor le tue dans un accès de rage.

Cinq après...

Cinq ans passent. Scott Lang/Ant-Man réussit miraculeusement à sortir du royaume quantique et gagne le Q.G. des Avengers, en comprenant en route ce qui s'est produit en son absence. Il explique à Steve Rogers et Natasha Romanoff que le temps s'est écoulé différemment pour lui et que là réside peut-être la solution pour sauver l'humanité, en remontant le temps. Contacté, Tony Stark refuse d'aider car il ne veut pas perdre Pepper Potts et leur fille, Morgan, sur un coup de dés. 

Clint Barton, James Rhodes, Tony Stark, Steve Rogers, Nebula, Rocket, Scott Lang,
Natasha Romanoff (Jeremy Renner, Don Cheadle, Robert Downey Jr., Chris Evans,
Karen Gillan, Bradley Cooper, Paul Rudd, Scarlett Johansson)

Rogers, Romanoff et Lang font ensuite appel à Bruce Banner (qui a réussi à concilier la force de Hulk en conservant ses capacités intellectuelles). Il est disposé à construire une machine temporelle mais en précisant que s'ils altèrent le passé, ils crééront des univers parallèles et ne répareront rien. Tandis que Hulk et Rocket partent chercher Thor, qui a sombré dans l'alcoolisme, en Norvège où il a bâti une nouvelle Asgard avec Valkyrie, Natasha traque Clint Barton, reconverti en tueur de gangsters depuis la disparition de sa famille, et Tony Stark, encouragé par Pepper, rejoint le projet des Avengers.

 En route pour le "casse temporel"...

L'opération vise à un "casse temporel" (dixit Ant-Man) en subtilisant les pierres d'infinité dans le passé avant Thanos. Quatre groupes sont formés pour atteindre des années et des lieux distincts. Rocket et Thor partent pour Asgard en 2013 où Jane Foster se remettait après avoir intégré l'Ether, l'énergie à la base de la pierre de Réalité.

 Tony Stark et Steve Rogers

Stark, Rogers, Banner et Lang se retrouvent à New York en 2012, lors de la bataille contre les Chitauri et Loki, pour reprendre à ce dernier la pierre de l'Esprit. Banner convainc l'Ancien de lui confier la pierre du Temps. Mais Rogers et Stark sont obligés de remonter jusqu'en 1970, dans une base du SHIELD, pour avoir la pierre de l'Espace.

 Nebula et War Machine

Nebula et War Machine arrivent en 2014 sur Morag où ils doivent voler la pierre du Pouvoir avant Peter Quill. Mais au moment de revenir en 2019, Nebula est stoppée par sa version de l'époque qui l'a repérée grâce à leurs implants cybernétiques communs et qui va permettre, sous la torture, à Thanos d'atteindre 2019.

 Natasha Romanoff et Clint Barton

La même année, sur Vormir, la Veuve Noire et Hawkeye récupèrent, au prix d'un terrible sacrifice, la pierre de l'Âme. Les Avengers sont à nouveau en 2019 avec les six pierres d'infinité. Il ne reste plus qu'à annuler le sort de Thanos... 

 Thanos (Josh Brolin)

Thor, toujours accablé par son échec cinq ans auparavant, se porte volontaire pour enfiler le gant d'éternité conçu par Stark. Mais craignant qu'il ne soit pas assez lucide à cause de son alcoolisme, Hulk prend sa place. Il claque des doigts...

 Le Q.G. des Avengers

... Et, grâce à un appel de sa femme sur le téléphone de Barton, l'équipe peut constater que les disparus sont revenus parmi les vivants. Malheureusement, les héros ne savourent pas longtemps leur joie.

 Thor (Chris Hemsworth)

Thanos, amené en 2019 par la Nebula de 2014, détruit avec son vaisseau le QG des Avengers. Il charge sa fille de récupérer le gant d'infinité et les pierres. Emergeant des décombres, Thor puis Iron Man et Captain America défient Thanos, sans réussir à l'abattre. Le titan va détruire la Terre et ses habitants pour avoir osé contrarier son plan, son armée débarque de son gigantesque vaisseau. La situation paraît perdue.


Mais les héros désintégrés ayant été ramenés à la vie, les voici qui surgissent, téléportés par le Dr. Strange, sur le théâtre de la bataille finale, formant une armada aussi impressionnante que celle de Thanos. La charge est lancée et se soldera par la victoire des héros, non sans avoir essuyé la perte d'un des plus emblématiques d'entre eux.

Depuis sa sortie le 24 Avril en France et deux jours après aux Etats-Unis, Avengers : Endgame n'est plus un simple film de plus dans le MCU ou même dans l'Histoire du cinéma : c'est un phénomène, en passe de devenir le plus grand succès commercial du Neuvième Art. Dans ces conditions, la critique devient étrangement décalée.

Mais pas impossible ni superflue. Car la question reste de savoir s'il s'agit d'un bon film, et aussi d'une conclusion satisfaisante aux dix premières années et à la vingtaine de longs métrages Marvel qui l'ont précédé.

Anthony et Joe Russo avec leurs scénaristes Christopher Markus et Stephen McFeely ont eu à relever un défi fou car Infinity War, le précédent opus des Avengers, avait marqué les esprits des spectateurs et des critiques par un dénouement extraordinairement culotté - la défaite des héros et la mort d'un paquet d'entre eux contre Thanos.

Le début de Endgame surprend franchement puisqu'en un quart d'heure ce qui reste des Avengers plus Captain Marvel, Rocket et Nebula débusquent fissa Thanos et Thor le décapite par dépit et colère en apprenant qu'il a fait en sorte que son grand nettoyage ne soit pas corrigé. Thor le décapite, dépit et furieux.

Une ellipse de cinq ans nous montre la situation des survivants et l'état du monde après la catastrophe jamais réparée. Les deux réalisateurs évoquent brillamment la magnifique série The Leftovers en quelques scènes où New York dans la brume semble abandonnée, vidée de toute population, puis une réunion à laquelle participe Steve Rogers ou la veillée de Natasha Romanoff, seule gardienne du QG des Avengers. Le climat est pesant, d'une infinie tristesse, témoignant de l'impuissance des héros, de leur quête de résilience, de leur impossible deuil.

Puis le deuxième acte s'ouvre avec le retour de Scott Lang, qu'on avait laissé prisonnier du royaume quantique à la fin de Ant-Man et la Guêpe. Découvrant la situation, il rallume l'espoir chez les Avengers en leur soumettant une idée folle pour ramener leurs chers disparus.

Le scénario mute alors en un récit d'aventures pur, devient un film de "casse temporel", où il s'agit de récupérer les pierres d'infinité avant que Thanos ne se les approprie dans le passé. L'argument, souvent supposé chez les fans, se vérifie mais son exécution est remarquable, à la fois divertissante et palpitante - avec à la clé une mise au point sur les risques d'altération du continuum espace-temps (dont les conséquences ne se lisent pas dans le présent mais par la création de nouvelles réalités parallèles).

Endgame s'offre alors le luxe jubilatoire  de revisiter de précédents opus du MCU comme le premier Avengers de 2012, Thor : le monde des ténèbres de 2013, Les Gardiens de la galaxie de 2014 et bien entendu Infinity War de 2018. Une fascinante et ludique rétrospective.

Mais pas seulement car, déjà, le scénario sacrifie un de ses personnages emblématiques. Le procédé est casse-gueule car dans les comics, on ne meurt jamais définitivement, tandis qu'au cinéma il faut convaincre le spectateur du contraire tout en parvenant à communiquer une émotion à la mesure de l'événement dans la narration. McFeely et Markus abattent parfaitement leur carte en rendant cette mort logique, étonnante et émouvante. On sent alors que Endgame mérite son nom : c'est bien la fin de la partie. Et pourtant ce n'est pas encore terminé.

Car, à la faveur d'une astuce, difficile à bien résumer, alors qu'elle est admirablement exposée dans le déroulement du récit, le troisième acte s'ouvre sur un coup de théâtre qui voit se succèder un moment de bonheur (l'opération réussie) et de terreur (la revanche de Thanos).

Ce dernier chapitre s'inscrit le plus franchement dans le registre super-héroïque, avec un déploiement d'effets spéciaux, de scènes spectaculaires, de morceaux de bravoure, à la fois attendus et encore surprenants. C'est sans doute là la plus grande gageure du film : surprendre encore avec de vieilles recettes, le folklore directement issu des comics.

On a droit au cri de guerre tant espéré, desiré ("Avengers rassemblement !"), Captain America digne de brandir Mjolnir, son bouclier brisé, le retour des disparus (grandiose), un clin d'oeil au "girls power" (un plan qui a bien entendu hérissé le plus machos, et tous les trolls qui passent leur temps libre à vomir sur Brie Larson à qui ils ne pardonnent pas ses propos sur la diversité et l'égalité - pauvres abrutis !), Spider-Man virevoltant, et ce final vraiment grisant et sobre à la fois - où un deuxième héros iconique fait ses adieux, tombant au combat. Avoir résisté au mélo, au pathos, à la grande scène d'agonie démontre encore la maîtrise et le talent et le bon goût des scénaristes et des réalisateurs.

Pas de scène post-générique de fin pour Endgame non plus : c'est vraiment la fin du livre (même si, évidemment, dans quelques années, Marvel relancera sa franchise, avec une nouvelle équipe, et peut-être une nouvelle saga). Les jouets sont rangés, non sans malice (l'arc narratif de Captain America, joué excellement par Chris Evans, alimentera les conversations) et avec des promesses alléchantes (Thor, à qui Chris Hemsworth a apporté un "relief" vraiment épatant, dont l'avenir prend une tournure très intéressante).

Le film suscite une certaine frustration car il ne donne pas à voir une grande réunion épique de tous les héros Marvel, comme dans Infinity War. Mais c'est aussi bien, et même mieux : c'est un retour aux basiques, un hommage à l'équipe initiale (même avec les additions de circonstances de War Machine, Ant-Man, Nebula et Rocket). Scarlett Johansson incarne de manière remarquable cet adieu à la fois triste et plein de panache, entourée par Mark Ruffalo et Jeremy Renner (qu'on retrouvera dans une série télé consacrée à Hawkeye). Les autres, apparus après Avengers en 2012, n'ont droit qu'à des miettes, mais forment une sorte de haie d'honneur pour la bande qui a rendu leurs carrières possibles - y compris Captain Marvel (dont les scènes ici ont en fait été filmées avant celles de son propre film !).

Pour tout cela, plus que des félicitations, on a surtout envie de dire, simplement mais sincèrement : merci. Ce fut un sacré voyage. Le MCU est désormais face à son destin (exister et continuer à prospérer avec de nouvelles têtes, faire fructifier les derniers arrivés). Périlleux mais exaltant. Cette partie est finie, la prochaine peut commencer.  

lundi 14 mai 2018

AVENGERS : INFINITY WAR, de Joe et Anthony Russo


J'ai attendu depuis Mercredi dernier pour rédiger cette critique : le temps de digérer le choc, d'assimiler cette expérience, bien que j'ai (enfin !) vu Avengers : Infinity War après deux semaines d'attente. Mais ce délai m'a permis de l'apprécier une fois l'événement un peu apaisé, bien que le film ait depuis conquis une large part de la critique et soit devenu un triomphe sans précédent au box office (je vous épargne la litanie des chiffres mirobolants). Point culminant de dix ans de production par les studios Marvel, le long métrage des Russo bros. mérite tout le bien qu'on dit de lui. Mais comment en parler sous un angle encore original et sans tomber dans la facilité des superlatifs ? Ce blockbuster pose finalement autant de problème au critique qu'à ses metteurs en scène.

Thanos (Josh Brolin)

L'espace. Après s'être emparé par la force de la Pierre du Pouvoir sur la planète Xandar (siège du Nova corps), Thanos croise la route de la nef des rescapés d'Asgard (détruite dans Thor : Ragnarok) et tue la moitié de ses passagers avec ses sbires de l'Ordre Noir - Corvus Glaive, Nain Noir, Proxima Minuit, Machoire d'Ebène et Supergéante. A bord le titan retrouve Loki qui lui remet le Tesseract contenant la Pierre de l'Espace. Hulk affronte Thanos qui a facilement raison de lui et que Heimdall, avec ses dernières forces, envoie sur Terre avant d'être exécuté comme Loki sous les yeux de Thor puis la nef asgardienne pulvérisée.

Dr. Strange, Tony Stark, Bruce Banner et Wong (Benedict Cumberbatch, Robert Downey Jr.,
Mark Ruffalo et Benedict Wong)

La Terre, New York. Hulk/Bruce Banner s'écrase dans le Sanctum Sanctorum du Dr. Strange qu'il avertit de l'arrivée de Thanos pour acquérir la Pierre du Temps du sorcier suprême et la Pierre de l'Esprit de Vision. Strange va chercher Tony Stark dans Central Park où il fait sa demande en mariage à Pepper Potts pour élaborer un plan. Mais Stark prévient tout le monde que les Avengers sont séparés (depuis Captain America : Civil War) et il ignore où se trouve Vision.

Spider-Man (Tom Holland)

Pendant ce temps, Peter Parker pressent une menace et voit dans le ciel de New York le vaisseau de Machoire d'Ebène. Il réussit, pendant que ses camarades de classe assistent à cette apparition, à leur faucher compagnie pour se changer en Spider-Man et prêter main forte à Iron Man et Dr. Strange aux prises avec Machoire d'Ebène et Nain Noir. Le sorcier est embarqué à bord du vaisseau auquel s'accroche Spider-Man et que prend en chasse Iron Man après avoir neutralisé Nain Noir. Spider-Man revêt grâce à Iron Man l'armure Iron Spider pour supporter le voyage dans l'espace. Banner tente alors de contacter Steve Rogers en renfort car il n'arrive plus à se transformer en Hulk.

Wanda Maximoff/Scarlet Witch et Vision (Elizabeth Olsen et Paul Bettany)

Ecosse. Wanda Maximoff/Scarlet Witch et Vision vivent secrètement leur idylle, bien qu'elle soutienne toujours le fugitif Steve Rogers et lui Iron Man. En se promenant au clair de lune dans une rue, ils sont attaqués par Proxima Minuit et Corvus Glaive et ne doivent leur salut qu'à l'intervention de Rogers, Black Widow et le Faucon. Glaive et blessé sérieusement et bat en retraite avec Proxima Minuit. Le Faucon, aux commandes d'un quinjet, embarque tout le monde, direction : le Q.G. des Avengers où les reçoit James Rhodes/War Machine en vidéoconférence avec le général Ross à propos des événements de New York. Banner est également là et résume la situation à Vision, prêt à se sacrifier en détruisant sa Pierre de l'Esprit. Mais Rogers connaît un endroit où, comme le suggère Banner, on pourrait la lui retirer sans le tuer.

 Thor, Peter Quill/Star-Lord et Gamora (Dave Bautista, Chris Hemsworth
Chris Pratt et Zoe Saldana)

L'Espace. Les Gardiens de la galaxie répondent à un appel de détresse en espérant en tirer une récompense et découvrent la nef des asgardiens. Thor percute leur vaisseau à moitié mort. Soigné par Mantis, il revient à lui et explique ce qui est arrivé aux siens, apprenant ainsi que Gamora est la fille adoptive de Thanos. Le dieu du tonnerre pense que leur ennemi va se rendre sur la station Knowhere pour arracher la Pierre de la Réalité au Collectionneur mais Thor veut d'abord se construire une nouvelle arme pour le tuer. Rocket et Groot décident de le conduire aux forges de Nivadellir pendant que Star-Lord, Gamora, Mantis et Drax partent pour la sation Knowhere.

Gamora et Thanos

Station Knowhere. Les quatre Gardiens de la galaxie arrivent trop tard : Thanos a dévasté l'endroit et le Collectionneur ne lui a pas fourni la Pierre de la Réalité. Détectant la présence de ses adversaires, il les neutralise facilement et capture Gamora avec laquelle il se téléporte dans son vaisseau où, détenant Nebula qui a déjà essayé de le tuer et la torturant, il obtient de savoir où se trouve la Pierre de l'Âme. Direction : la planète Vormir.

Peter Parker/Spider-Man, Tony Stark/Iron Man, Drax, Peter Quill/Star-Lord et Mantis
(Tom Holland, Robert Downey Jr., Dave Bautista, Chris Pratt et Pom Klementieff)

Spider-Man et Iron Man sauvent Dr. Strange des tortures de Machoire d'Ebène qui veut lui soutirer la Pierre du Temps (qu'il porte en pendentif à son cou). Le sorcier suprême et Stark s'entendent difficilement sur la stratégie à suivre : le premier veut rentrer sur Terre, dont il est le protecteur ; le second veut aller sur Titan pour y attendre et attaquer par surprise Thanos. Ce dernier plan est choisi et, une fois là-bas, les trois héros y trouvent et s'allient avec les Gardiens de la galaxie après que chacun ait pris les autres pour des agents de Thanos. 

Thor, Rocket et Groot (Chris Hemsworth, Bradley Cooper et Vin Diesel

Vormir. Thanos et Gamora partent à la rencontre du gardien de la Pierre de l'Âme, Crâne Rouge (exilé sur cette planète depuis son combat contre Captain America à la fin de la seconde guerre mondiale). Seule dans le vaisseau de son père, Nebula se libère et envoie un message aux Gardiens de la galaxie pour les prévenir qu'elle se rend sur Titan. Pour obtenir la gemme, Thanos n'hésite pas à sacrifier, comme c'est exigé, l'être qui lui est le plus cher, Gamora. 

Thor

Nevadellir. Thor, Rocket et Groot arrivent aux forges où tous les ouvriers ont été décimés après avoir façonné le Gant d'Eternité pour Thanos, à l'exception d'Eitri. Réactivant le coeur de l'étoile qui alimente les forges, Thor permet à Etrei de mouler le marteau et la hache de Stormbreaker, qui pourra aussi réactiver le Bifrost (le pont arc-en-ciel par lequel on passe d'un royaume à un autre) auquel Groot fournit le manche avec une partie de son bras extensible en bois. 

T'challa/Black Panther, Steve Rogers, Natasha Romanov/Black Widow et Bucky Barnes
(Chadwick Boseman, Chris Evans, Scarlett Johansson et Sebastian Shaw)

Steve Rogers atterrit avec le Faucon, Black Widow, Bruce Banner, War Machine, Scarlet Witch et Vision au Wakanda où T'Challa/Black Panther et Bucky Barnes les reçoivent. Shuri, la soeur cadette du monarque, examine l'androïde et entame la procédure complexe pour lui retirer la Pierre de l'Esprit. Dehors, Proxima Minuit et Nain Noir assiègent la capitale protégée par ses écrans. Les héros se préparent à les accueillir en ouvrant une partie du bouclier afin que l'ennemi n'en perce pas une section opposée et ne les encercle. 

L'assaut final au Wakanda

La bataille qui suit est disputée. Banner s'est équipé de l'armure Hulkbuster de Stark, Black Panther et Steve Rogers mènent l'attaque, soutenus par Bucky et Black Widow tandis que War Machine et le Faucon ouvrent un feu nourri par les airs. Mais l'opposition les dépasse en nombre et réussit à atteindre le palais et le laboratoire de Shuri pour capturer Vision alors que Scarlet Witch est partie prêter main forte aux Avengers dehors. 

Thanos

Titan. Thanos revient sur sa planète natale et désolée où il a localisé l'énergie émise par la Pierre du Temps du Dr. Strange qui l'attend, seul. Thanos lui explique la raison de son action en lui racontant comment son monde a péri après avoir épuisé ses ressources à cause de sa surpopulation : aujourd'hui, avec les six Pierres d'Eternité, il aura l'opportunité de corriger ce problème dans tout l'univers en sacrifiant la moitié des êtres vivants. Iron Man, Spider-Man, Star-Lord,  Drax et Mantis l'écoutent, bien cachés et prêts à attaquer, lorsque Nebula débarque et déclenche les hostilités. Iron Man et Iron Man tentent d'ôter le Gant à Thanos que Mantis essaie de maîtriser mentalement et Dr. Strange d'immobiliser physiquement. Mais quand Star-Lord comprend grâce à Nebula que si Gamora est absente, c'est que son "père" l'a sacrifié, Peter Quill peermet à Thanos de se libérer et de se déchaîner. Pour qu'il épargne ses amis, Strange préfère alors lui donner la Pierre du Temps.

Groot, Thor et Rocket

La Terre. La situation est très compromise lorsque Thor, Rocket et Groot apparaissent et rééquilibrent les forces en présence. Proxima Minuit et Corvus Glaive sont tués et leur armée entamée sérieusement. Wanda a retrouvé Vision et ils se sont débarrassés de Nain Noir. Mais l'androïde, pris d'une violente et soudaine migraine, sent l'arrivée de Thanos. Rogers, Bucky, le Faucon, Banner, Black Panther, Black Widow tentent de l'empêcher d'atteindre Vision qui obtient de Scarlet Witch qu'elle détruise sa Pierre de l'Esprit. Mais ceci fait, Thanos, grâce à la Pierre du Temps, reconstitue l'androïde et lui arrache la gemme du front. Thor surgit alors et terrasse son adversaire en lui enfonçant la hache de Stormbeaker dans la poitrine. Thanos claque des doigts en indiquant au dieu du tonnerre qu'il aurait du le décapiter. La moitié des êtres vivants sur Terre et dans le cosmos se désintègre : sur Titan, seuls Iron Man et Nebula sont épargnés ; au Wakanda, Black Panther, le Faucon, Bucky, Groot tombent en poussière.
Thanos, lui, s'est volatilisé et reparaît dans la Pierre de l'Âme où il retrouve Gamora enfant puis s'assoit devant un paysage apaisant, symbolisant la réussite de son plan.

Une scène supplémentaire intervient à la toute fin du générique :

- New York. Nick Fury et Maria Hill assistent à la désintégration de plusieurs civils dans une rue avant de de se dissoudre à leur tour. Juste avant de disparaître complètement, Fury envoie un message sur émetteur. Sur le sol, après quelques instants, l'écran de l'appareil confirme la réception du S.O.S. avec l'image du logo de Captain Marvel.

"Thanos will return" : ce sont les derniers mots qui s'inscrivent sur l'écran et, mine de rien, ils disent tout de Avengers : Infinity War et du programme de Avengers 4 qui sortira en salles en Mai 2019. Pourquoi ? Parce que le méchant complexe du film en est le vrai premier rôle, celui par lequel tout arrive et tout finira dans un an. Il ne s'agit donc plus d'annoncer le retour, prévisible, des Avengers, comme cela était le cas dans les deux premiers films qui leur furent consacrés, mais celle de leur adversaire. D'autant plus, et c'est la surprise la plus spectaculaire, à plus d'un titre, du long métrage, que les héros perdent à la fin !

Depuis quand un blockbuster d'un budget voisin des 500 millions de dollars s'achève-t-il sur un échec ? Oh, bien entendu, c'est un revers provisoire et le match retour promet déjà une revanche épique, mais certainement disputée : n'empêche, quelle audace de conclure comme ça cette partie-ci ! 

En même temps, pour reprendre une expression désormais consacrée, le tout début de l'histoire laisse deviner la couleur : quand Thanos aborde la nef des asgardiens dont le monde a péri dans le cycle du Ragnarok, Hulk attaque par surprise le titan... Qui lui flanque une correction express et l'envoie au tapis, K.O. ! On comprend immédiatement que Thanos, qui ne faisait ici que des apparitions en fin de génériques, de plus en plus frustrantes, n'est ni là pour rigoler ni à prendre la légère : il vient de rétamer Hulk ! Qui peut arrêter l'individu capable de cela ?

C'est donc sur la figure, souvent prévisible et néanmoins sidérante, que le film se déroule, comme si une fatalité sourde, imparable, s'abattait sur la résistance des héros. Ils ne vont pas gagner, semblent nous glisser à l'oreille les scénaristes Christopher Markus et Stephen McFeely, tout juste gagneront-ils du temps, placeront-ils quelques coups, réussiront-ils à terrasser les sbires de Thanos - l'Ordre Noir avec ses cinq membres - mais ils ne viendront pas à bout de la vraie menace, trop fort, trop déterminé, trop minutieux, trop bien doté - il réunit patiemment les Pierres d'Infinité, se renforce, voit son plan progresser inéluctablement, trop pour être contré.

Josh Brolin incarne vraiment Thanos, quand bien même il s'agit d'une performance en motion capture, où l'acteur bardé de capteurs a été ensuite recréé numériquement pour apparaître à l'écran comme le colossal titan à la peau violette. Mais les fans du comédien (dont je fais partie), habitué à sa gueule carrée, buriné, "Charles-Bronsonienne", le reconnaissent sans mal derrière les expressions mesurées de Thanos, sa démarche pesante, ses gestes lourds, sa puissance tranquille. Le jeu est d'une nuance épatante malgré l'artifice, à la mesure du personnage dont la psychologie est la plus soignée de tous les vilains du MCU : il ne s'agit pas d'un vilain classique qui agit par vengeance, ou soif de conquête, ou par goût du sang. Thanos est mû par un objectif, une mission, une vision (à plus d'un titre...).

En effet, comme il l'explique au Dr. Strange (Benedict Cumberbatch, génial évidemment dans une situation qui lui donne beaucoup de latitude) lors d'une scène superbement placée et orchestrée, déjouant le monologue du méchant tout fier de son stratagème avant de se prendre une branlée, Thanos a vu son monde, Titan, dépérir à cause de la surpopulation et de l'incapacité à faire subsister les siens. Depuis, rassembler les six Pierres d'Infinité n'est pas tant une volonté d'acquérir une puissance incomparable pour régner sur l'univers que pour remédier à une situation équivalente de manière radicale : cela lui permettrait de sacrifier la moitié des êtres vivants et donc de leur donner la possibilité de survivre avec ce que leurs planètes produisent.

On peut s'interroger sur une autre option : pourquoi Thanos, au lieu de désintégrer autant de monde, ne se sert-il pas de la puissance du Gant de l'Infini pour augmenter les ressources des êtres vivants ? Et on répondra que, de son point de vue, il s'agit d'un risque car les individus n'en ont jamais assez, ils finissent toujours par tarir leurs sources. En en éliminant la moitié d'entre eux, la solution est plus drastique et surtout elle a valeur d'avertissement : s'ils ne raisonnent pas ainsi, alors il ne restera plus qu'à tous les tuer.

Avengers : Infinity War n'est donc pas seulement culotté en termes de fin, il l'est aussi en termes de moyens, de formulation puisqu'il interroge les héros et les spectateurs sur la morale des gentils et du méchant. Le choix de Thanos est hautement discutable mais l'affronter uniquement comme un vilain, c'est passer à côté du problème, ne pas considérer son point de vue, son expérience, ce qui a formé sa résolution. Plusieurs super-héros font cette erreur et précipitent les hostilités en annonçant Thanos comme un destructeur sans considérer l'origine de sa logique.

Bruce Banner (excellent Mark Ruffalo dans une partition où il ne peut littéralement plus devenir Hulk, comme si son alter ego avait peur de réapparaître suite à la correction initiale qu'il a reçue) est le premier à communiquer ainsi sur l'ennemi en le réduisant à un tueur de masse. Thor (Chris Hemsworth, formidable sur une partition à la fois sensible et traduisant enfin toute la puissance de son personnage) veut lui aussi d'abord se venger (et venger Loki, Heimdall, son peuple) qu'arrêter Thanos - et il le fait si mal qu'il croit terrasser le titan en lui plantant sa hache dans la poitrine au lieu de le décapiter, ce qui aurait empêcher son terrible geste final. Star-Lord cède à la colère et au chagrin quand il comprend que Gamora a été sacrifiée par son "père" et, ce faisant, provoque l'échec des héros sur Titan en permettant à Thanos de se ressaisir. Même Vision (Paul Bettany, toujours bluffant dans son incarnation de l'androïde) se plante en ayant coupé les ponts avec Stark et Rogers, qui auraient pu, chacun de leur côté, ôter sa Pierre de l'Esprit bien avant l'invasion du Wakanda.

C'est donc autant un récit de failles tactiques que d'erreurs d'interprétation qui permet l'inévitable triomphe de Thanos. Film-somme de dix ans de production des studios Marvel et suite-conséquence tragique du schisme acté dans Captain America : Civil War (dont il est la sequel la plus directe avec la scène d'ouverture qui renvoie au dénouement de Thor : Ragnarok), Avengers : Infinity War impressionne par sa fluidité, quasi-organique, pour rassembler les pièces d'un puzzle patiemment monté, agréger des personnages, justifier leurs alliances, mais aussi situer leurs actions en différents points de la Terre (New York, l'Ecosse, le Wakanda) et de l'Espace (les planètes Vormir - où se joue un sacrifice poignant et stupéfiant pour Thanos et Gamora - , Nivadellir - avec une liaison très inspirée entre le façonnage du Gant de l'Infini et Stormbreaker - , Titan - site d'une bataille vraiment scotchante d'intensité).

On a beaucoup parlé du casting pléthorique en redoutant qu'il soit rassemblé avec de grosses ficelles qu'il faut saluer l'admirable travail des scénaristes pour justifier parfaitement comment et pourquoi les uns se retrouvent avec les autres, là et pas ailleurs, à ce moment et pas avant ou après, et tout cela en allant et venant d'un endroit à l'autre sans que jamais on ait l'impression de zapper au milieu d'une scène. Tout tombe exemplairement pile-poil, laissant deviner la suite tout en n'assurant pas qu'elle résoudra tout (ainsi le retour providentiel de Thor, Rocket et Groot en pleine guerre au Wakanda ne garantit que provisoirement un avantage aux héros sur place, mais le moment en lui-même est jubilatoire).

Et pour jubiler, il faut, quoi qu'en pensent les grincheux, un peu d'humour. L'intrigue n'incite pas à la rigolade, comme je le disais plus haut, mais là encore les frères Russo ont su aérer leur film de quelques bons mots, attitudes plus légères, histoire de rendre le spectacle respirable : les échanges entre Thor et les Gardiens de la galaxie (mention spéciale à Dave Bautista dont la bêtise cosmique de Drax est bien mieux exploitée ici que dans tout Les Gardiens de la galaxie, vol. 2, est irrésistible dans la scène dite de "l'homme invisible"), la remarque croisée entre Steve Rogers et Thor sur leur looks similaires désormais agissent en contrepoint à des moments vraiment émouvants, parfois bouleversants, quand, à la fin des personnages partent littéralement en poussière (Robert Downey Jr., impeccable, tenant dans ses bras Tom Holland alias Spider-Man qui se sent s'en aller, la mort de Vision, la disparition de Groot : on a rarement eu la gorge serrée comme ça dans un film de ce genre).

Bien entendu, on peut pester contre le fait que certains acteurs soient plus présents pour le nombre que pour l'enrichissement du récit (Anthony Mackie, Don Cheadle, Sebastian Stan, mais aussi Scarlett Johansson, Chadwick Boseman, voire Chris Evans qui ont peu de place et de poids en dehors des scènes d'action). Mais quelque chose me dit qu'au match retour, ils pourraient bien en profiter pour briller davantage (de même que le retour prévisible d'un géant vert...).

C'est que Avengers : Infinity War n'est pas qu'un film-anniversaire cataclysmique, c'est aussi la préparation programmée d'une nouvelle ère (d'une nouvelle "phase", comme les appelle le producteur Kevin Feige) du MCU : des acteurs voient leur contrat arriver à leur terme et si certains souhaitent poursuivre l'aventure (Hemsworth, Johansson - pour qui se prépare un film Black Widow - , voire Evans), d'autres vont certainement tirer définitivement leur révérence (on voit mal RDJ Jr. à 53 ans passés se contenter de jouer les seconds rôles de luxe par exemple). 

L'arrivée de Captain Marvel (que jouera Brie Larson, première super-héroïne Marvel en vedette d'un long métrage et ultime recours contre Thanos dans Avengers 4), les suites prévues à Ant-Man (avec Paul Rudd, qui apparaîtra dans Avengers 4 comme l'autre grand absent, Jeremy "Hawkeye" Renner), Spider-Man (Tom Holland, désireux de s'inscrire dans la durée) et les annonces concernant de nouvelles franchises (Les Eternels, Moon Knight, Nova, Ms. Marvel, Fantastic Four...) ouvrent la porte à un agenda fourni (Feige a des projets au moins jusqu'en 2025 !).     

A cet égard aussi, la défaite somptueuse contée dans Avengers : Infinity War sonne comme une victoire, ou un mouvement, une manoeuvre inspirés : elle nous comble en termes de spectacle, de divertissement, de surprises, tout en garantissant des lendemains sinon sommairement victorieux en tout cas sacrément alléchants. N'est-ce pas cela qu'on appellerait, à l'image de la marche triomphale de Thanos, avoir de la vista  (avec ou sans Pierre du Temps) ?

vendredi 22 septembre 2017

VOUS ALLEZ RENCONTRER UN BEL ET SOMBRE INCONNU, de Woody Allen


Cette année, exceptionnellement, on ne verra pas de nouveau film de Woody Allen en France (le distributeur de son 47 long métrage, Wonder Wheel, ayant choisi de le sortir en Janvier 2018). Alors saisissons l'occasion pour revoir quelques-uns de ses anciens opus. Comme ce Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, datant de 2010, et dont j'avais gardé un souvenir mitigé (même si son pire film de la décennie en cours reste To Rome with love, 2012). Vérifions si le temps a bonifié cette oeuvre... Ou a confirmé cette déception.

 Crystal et Helena (Pauline Collins et Gemma Jones)

Lorsque son mari Alfie lui annonce qu'il souhaite divorcer à soixante ans passés, Helena s'en remet aux conseils d'une voyante, la bien-nommée Crystal, pour savoir de quoi son avenir sera fait - et les nouvelles sont bonnes puisqu'elle apprend qu'elle finira par rencontrer "un bel et sombre inconnu".

Alfie et sa fille Sally (Anthony  Hopkins et Naomi Watts)

Alfie, lui, s'emploie à rattraper le temps perdu en se (re)mettant au sport et à chercher une nouvelle compagne, si possible plus jeune que lui. La situation émeut sa fille Sally dont le couple avec Roy, un écrivain en panne d'inspiration, traverse une énième crise.

Roy et Dia (Josh Brolin et Freida Pinto)

C'est que Roy a remarqué une ravissante guitariste qui vient d'emménager dans un appartement en face du leur et la drague sans complexe, quand Sally n'est pas là. Ce badinage devient plus sérieux très vite, même si notre homme s'inquiète de n'avoir toujours pas de retour positif de son éditeur à propos de son dernier manuscrit. 

Greg et Sally (Antonio Banderas et Naomi Watts)

Sally, elle aussi, a la tête qui tourne car, assistante d'un célèbre galeriste, le séduisant Greg, elle se demande s'il n'est pas attiré par elle après l'avoir invitée à l'opéra parce que son épouse s'est désistée. Par ailleurs, il loue son coup d'oeil quand il s'agit de lui présenter des artistes prometteurs.

Iris et Sally (Anna Friel et Naomi Watts)

Et c'est justement là que le bât blesse car Greg, loin d'être épris de Sally, prend pour maîtresse une de ses amies peintres, Iris, comme le lui avoue cette dernière. Dévastée, Sally accepte l'offre d'une collègue d'ouvrir sa propre galerie mais doit, pour cela, trouver l'argent pour une mise de fonds. 

Charmaine (Lucy Punch)

Et ce n'est pas Alfie, son père, qui pourra l'aider : désormais en couple avec une ancienne actrice de séries Z et escort-girl, Charmaine, il s'est sérieusement endetté à force de la gâter alors qu'elle le trompe avec leur prof de gym. Lorsqu'elle annonce qu'elle est enceinte, elle jure qu'Alfie est le père mais celui-ci exige qu'à la naissance de l'enfant un test de paternité soit réalisé.

Sally et sa mère Helena (Naomi Watts et Gemma Jones)

Sally, qui s'est séparée de Roy, excédé par ses frustrations littéraires, s'en remet à sa mère mais Helena refuse de lui prêter l'argent dont elle a besoin car Crystal le lui a déconseillé. Bien que sa fille la mette en garde contre l'influence grandissante de la voyante, il est trop tard pour la faire changer d'avis. Et pour cause...

Helena et Jonathan (Gemma Jones et Roger Ashton-Griffiths)

La prédiction initiale de Crystal s'est vérifiée : Helena a rencontré son "bel et sombre inconnu" en la personne de Jonathan, un libraire veuf aussi versé qu'elle dans l'occultisme et que l'esprit de feu son épouse a autorisé à refaire sa vie en couple !

Si You will meet a tall dark stranger me semble toujours un peu moins bon que les autres récents films de Woody Allen (comparé à des merveilles comme Minuit à Paris, Blue Jasmine, Magic in the moonlight, L'Homme irrationnel et Café Society), cette nouvelle vision a tempéré ma première mauvaise impression.

Ici, le cinéaste new-yorkais, qui tournait à nouveau à Londres (après Match Point et Scoop) signe son film le plus vachard : tel un marionnettiste cruel, il agite ses personnages comme des pantins. Chacun approche, effleure le bonheur qui se dérobe in fine comme du sable entre leurs doigts : Sally tombe amoureuse de Greg qui trouve le bonheur dans les bras d'une peintre qu'elle lui a présenté, Roy s'entiche de Dia qui rompt ses fiançailles puis il angoisse à l'idée que l'ami écrivain dont il a volé le manuscrit se réveille du coma, Alfie s'entiche d'une jeune femme frivole qui tombe enceinte sans savoir s'il est le père de son futur bébé...

Citant Shakespeare - "la vie n'est qu'un jeu plein de bruit et de fureur sans aucun sens" - , Allen a rarement été aussi mordant et impitoyable : le mépris que lui inspire ce groupe de petits bourgeois névrosés, victimes de leur vanité, a rarement été aussi manifeste et il ne leur épargne aucune déconvenue, aucune humiliation. A la fin, personne ne sort indemne en philosophant de manière fataliste sur les mauvais tours du destin, comme dans Whatever works.

Ce sadisme peut surprendre de la part d'un auteur qui, sans être toujours bienveillant, a toujours su conserver une ironie plutôt bienveillante, en tout cas amusante, alors que, là, il renvoie chacun à ses égoïsmes après avoir fait dire à Roy que "les illusions agissent parfois mieux que les remèdes" (une saillie adressée à sa belle-mère). Effectivement, pendant un temps, Sally, Roy, Alfie pensent vraiment que se bercer d'illusions pansent leur mal de vivre, leurs frustrations, puis progressivement la réalité leur revient en pleine figure et les laissent K.O. : Sally mesure sa naïveté d'avoir cru que son patron pouvait l'aimer, Roy s'inquiète que son imposture littéraire soit révélée et Alfie ne peut que constater le désastre de son changement de vie quand il n'a plus un sou en poche. Terriblement cruel, cette fable présente une addition salée pour ses protagonistes.

Porté une fois de plus par une distribution éblouissante (Anthony Hopkins, Naomi Watts, Josh Brolin dominent la troupe dans laquelle Antonio Banderas et Freida Pinto se contentent de seconds rôles et où Lucy Punch compose un personnage de bimbo irrésistible), c'est finalement la crédule mais fervente croyante Helena (à laquelle Gemma Jones donne une fébrilité à la fois pathétique et touchante) qui trouvera son bonheur : peut-être est-elle abusée par une voyante mais elle sera sincèrement aimée à nouveau par un "bel et sombre inconnu", même s'il n'a rien d'un hidalgo ténébreux et tout d'un charmant toqué.

On quitte cette histoire à la fois en compatissant pour ses héros et en même temps en ayant anticipé leur chute spectaculaire : le malaise qui subsiste, et qui explique qu'on puisse être décontenancé par le film, implacable, préfigure le chef d'oeuvre de la dégringolade conjugale et sociale que signera trois ans plus tard Woody Allen avec Blue Jasmine. Une preuve de plus que sa filmographie est ouvragée comme celle d'un artisan qui en perfectionne les motifs.

jeudi 18 août 2016

Critique 991 : LAST DAYS OF SUMMER, de Jason Reitman


LAST DAYS OF SUMMER (en v.o. : Labor Day) est un film réalisé par Jason Reitman, sorti en salles en 2014.
Le scénario est écrit par Jason Reitman, d'après le roman Long Week-End de Joyce Maynard. La photographie est signée Eric Steelberg. La musique est composée par Rolfe Kent.
Dans les rôles principaux, on trouve : Kate Winslet (Adele), Josh Brolin (Frank), Gattlin Griffith (Henry adolescent), James Van Der Beek (l'agent Treadwell), Tobey Maguire (Henry adulte).
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 Adele, Henry et Frank
(Kate Winslet, Gattlin Griffith et Josh Brolin)

1987, dans le Sud des Etats-Unis. Adele est une mère célibataire qui élève seule son fils, Henry, âgé de 14 ans. Elle est séparée du père de ce dernier, qui a refait sa vie avec une autre femme. Eprouvée par plusieurs fausses couches dans sa jeunesse et l'échec de son couple, sa dépression se manifeste par une nervosité qui l'isole socialement.
 Adele et Frank

En faisant les courses dans un supermarché avec sa mère, Henry est abordé par un homme, Frank, qui convainc Adele, en la menaçant subtilement, de le cacher chez elle jusqu'au lendemain, le temps pour lui de se remettre d'une douleur à la jambe.
Le soir, au journal télévisé, la mère et son fils apprennent, en compagnie de leur "invité", qu'il s'est échappé de l'hôpital où il a été opéré pour une crise de l'appendicite. Frank purge une peine de 18 ans de prison pour le meurtre de sa petite amie, Mandy - dont on découvrira qu'elle le trompait et lui avait menti sur la paternité de leur bébé (qu'elle tuera en le noyant), mais qu'il a tuée accidentellement.
 L'agent Treadwell
(James Van Der Beek)

Du Jeudi, où ils se sont rencontrés, jusqu'au Lundi suivant, contre toute attente, Adele et Henry sympathisent avec Frank qui se comporte avec eux avec attention, prévenance et délicatesse, et non comme un repris de justice violent. Progressivement, le fugitif et la mère de famille tombent amoureux  et deviennent amants, sous les yeux du garçon, tour à tour jaloux et heureux.
Mais quand une jolie camarade de classe, dont il s'éprend, insinue qu'il pourrait être abandonné alors que Frank a convaincu Adele de partir au Canada, Henry commet deux erreurs lourdes de conséquences en déposant une lettre d'adieu à son père et en attirant l'attention d'un agent de police qui recherche le fugitif. 
Henry adulte
(Tobey Maguire)

Plusieurs années après, Henry recevra une lettre de Frank sur le point de sortir de prison et désireux de revoir Adele...

Jason Reitman est un cinéaste que j'apprécie sans pourtant surveiller les sorties de ses films qui, il est vrai, n'ont jamais assez de succès pour être programmés là où je vis. Je me rattrape donc souvent en découvrant ses opus sur d'autres supports après avoir lu un article à leur sujet. Les sujets qu'il aborde m'intéressent plus ou moins, mais ce qu'il en fait m'intéresse. Les acteurs qu'il dirige, toujours dans des emplois originaux et de manière subtile, sont également attirants. Autant d'éléments encore présents dans ce très beau Labor Day qu'il a été traduit en France par un titre anglais (!), Last Days of Summer.  

L'introduction, rapide, et à vrai dire improbable - mais c'est une constante du cinéma de Reitman (cf. Thank you for smoking avec son prometteur du tabac sans états d'âme, Juno avec son ado qui choisit de ne pas avorter, In the air avec son spécialiste des licenciements obligé d'obéir à une collègue plus jeune, ou Young adult avec sa pathétique héroïne qui veut reconquérir son amour de jeunesse) - suggère une romance plus convenue que d'habitude, peut-être trop sentimental - ce mauvais sentimentalisme dénoncé par Billy Wilder, avec un prétexte facile et des effets appuyés.

Mais la vérité de l'oeuvre se révèle tout aussi vite et pour une meilleure impression car le thème du film est celui de la dualité : dans cet étrange prise d'otages, une mère et son fils sont séquestrés par un fugitif qui ne les malmènera jamais, au contraire il va gagner leur confiance, leur affection, leur amour même. Non pas à cause du syndrome de Stockholm qui explique que les victimes peuvent éprouver des sentiments solidaires avec leur ravisseur, mais parce que chacun trouve en l'autre ce qui lui manquait. Parce que l'autre n'est pas celui qu'on croit, qu'on présente dans les médias ou que la justice a condamné.

Cette construction duelle se prolonge dans d'autres niveaux de lecture du film : il est traversé par des flash-backs fulgurants, quasi-muets, révélant le passé de Frank (sans qu'on fasse immédiatement le lien avec lui au début d'ailleurs). Le passé éclaire d'un jour nouveau le présent et donne une logique au comportement du repris de justice, la vérité sur son caractère : il a aimé une jolie fille volage, a appris qu'il n'était pas le père de leur bébé, l'a tuée accidentellement avant de découvrir le meurtre de l'enfant par sa mère. Cela confère au récit une tonalité mélodramatique mais suggérée.

La suggestion vaut aussi pour la façon dont Reitman exprime la sensualité : la moiteur de cet fin d'été 1987 dans le Sud des Etats-Unis nous oriente dans cette voie-là, mais le cinéaste ne filme pourtant aucune scène d'amour, de sexe. Il se contente de quelques regards éloquents, de gestes discrets mais clairs, la photo de Eric Steelberg pointe superbement la légèreté d'une robe, la sueur de la peau, les cheveux collés, la tension des muscles, la douceur des sourires. 

Si la rencontre initiale de la rencontre entre Adele, Henry et Frank est déjà extraordinaire, le développement de leur vie de famille, car c'est bien de cela qu'il s'agit - une femme retrouve un homme attentionné, un homme est séduite par une femme délaissée, un ado possède de nouveau une figure paternelle et protectrice pour sa mère - l'est tout autant, sinon plus. Pour le raconter, il met en parallèle l'éveil sexuel de Henry et le réveil sensuel de sa mère, déclenchés par la présence d'un intime étranger. 

On peut interpréter l'histoire comme une variation freudienne si on est versé dans la psychanalyse. Il me semble que le film se suffit à lui-même sans vouloir l'intellectualiser. Tout le talent de Reitman est de faire comprendre ce qu'il veut dire, ressentir sans imposer une grille de lecture au spectateur : il nous trouble sans forcer, en s'appuyant d'abord sur des ambiances, des actions miniatures, une temporalité serrée (quatre jours), un quasi-huis clos (on ne quitte pratiquement pas la maison d'Adele, et les scènes qui ne s'y passent pas sont presque dispensables, hormis les dialogues entre Henry et sa camarade de classe).  

Et tout aussi progressivement s'établit un suspense atypique où il est moins question de savoir si Frank sera repris (en acceptant de rester, il signe sa perte comme tout fugitif, et lorsqu'il organise le départ au Canada, on doute que le voyage réussisse) mais quand et comment. L'ambivalence avec laquelle Henry apprécie ce personnage, qui est à la fois si sympathique et tout de même dangereux, aimable et manipulateur, fragilise tout projet d'avenir à trois. L'adolescent est tiraillé entre la reconnaissance - Frank rend sa mère heureuse à nouveau, Frank se comporte en bon père rassurant  - et la jalousie - Frank lui prend sa mère, Frank pourrait convaincre Adele de fuir sans son fils. De fait, à la fin, quand Henry voudra dire "adieu" à son père, ne le fait-il pas en espérant être repéré pour dénoncer Frank, le faire arrêter - arrêter tout ?

Pour jouer cette partition inspirée d'un roman de Joyce Maynard, qui vécut une relation éphémère mais intense avec J.D. Salinger (l'auteur mythique de L'attrape-coeur) dans les années 70 (au point qu'on ne retint que cela de sa vie, éclipsant son travail de romancière), Reitman a pu compter sur trois acteurs formidables : Kate Winslet n'a jamais été aussi belle et troublée, Josh Brolin est comme d'habitude excellent en type viril mais à la dérive, et le jeune Gattlin Griffith (dont le rôle adulte est incarné par Tobey Maguire, sans un mot, très sobre) est épatant en exprimant tout en finesse ses innombrables tourments. James Van Der Beek (l'ex-star de Dawson) n'a que deux scènes, mais il injecte à la seconde une tension infernale.

Ces "derniers jours de l'été" forment une grande réussite, qui affirme le talent de son réalisateur, une des personnalités les plus passionnantes du cinéma US actuel.

mardi 16 août 2016

Critique 988 : AVE, CESAR !, de Joel et Ethan Coen


AVE, CESAR ! (en v.o. : Hail, Cesar !) est un film écrit et réalisé par Joel et Ethan Coen, sorti en salles en 2015.
La photographie est signée Roger Deakins. La musique est composée par Carter Burwell.
Dans les rôles principaux, on trouve : Josh Brolin (Eddie Mannix), George Clooney (Baird Whitlock), Tilda Swinton (Thora et Thessaly Tackler), Alden Ehrenreich (Hobie Doyle), Scarlett Johansson (DeeAnna Moran), Channing Tatum (Burt Gurney), Ralph Fiennes (Laurence Laurentz), Frances McDormand (C.C. Calhoun), Jonah Hill (Joe Silverman), Christophe Lambert (Arne Slessum).
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Eddie Mannix
(Josh Brolin)

À Hollywood, dans les années 1950. Eddie Mannix est un "fixer", l'homme qui résout tous les problèmes que peut rencontrer au quotidien le grand studio de cinéma Capitol. Il se consacre avec une telle application à sa tâche qu'il néglige sa vie familiale et doit lutter contre l'envie de fumer à nouveau pour se décontracter - autant de tentations qu'il confesse toutes les 27 heures à un prêtre !
Baird Whitlock
(George Clooney)

Pourtant, la journée qui démarre va être une des pires de sa carrière : d'abord, il apprend que Baird Whitlock, la plus grande vedette de la compagnie, premier rôle d'Ave, César !, un péplum sur la conversion de César après sa rencontre avec Jésus Christ, a subitement disparu du plateau de tournage. Pensant d'abord qu'il s'est soûlé ou enfui avec une femme comme d'habitude, Mannix comprend vite qu'il a été enlevé quand il reçoit une exorbitante demande de rançon (100 000 $) - mais il ignore que les ravisseurs sont un groupe de scénaristes pro-communistes estimant qu'ils sont sous-payés par les studios.
Hobie Doyle et Laurence Laurentz
(Alden Ehrenreich et Ralph Fiennes)

Ce n'est pas tout ! Mannix doit également convaincre le pointilleux réalisateur Laurence Laurentz d'accepter dans le premier rôle de son nouveau drame psychologique le jeune premier habitué aux westerns Hobie Doyle, malgré ses évidentes lacunes d'interprétation.
Thora - ou serait-ce sa soeur jumelle, Thessaly ? - Tackler
(Tilda Swinton)

Les tensions qui agitent l'endroit parviennent jusqu'aux deux soeurs jumelles et échotières rivales Thora et Thessaly Tackler, qui menacent Mannix de publier un article sur un scandale expliquant comment Baird Whitlock est devenu une star. Mais l'homme négocie ce scoop contre un autre concernant le début de la romance entre deux autres comédiens du studio.
DeeAnna Moran
(Scarlett Johansson)

En attendant, Mannix doit encore aller soigner la réputation de DeeAnna Moran la reine du ballet nautique, enceinte (mais de qui ? Elle n'en est plus certaine) ; réfléchir à l'offre d'emploi très alléchante que lui soumet la société Lockheed, et raisonner Burt Gurney, le danseur qui ne respecte pas la chorégraphie qu'on lui impose... 
Burt Gurney
(Channing Tatum)

Ave, César ! est un projet que Joel et Ethan Coen avaient depuis une dizaine d'années mais dont la production, coûteuse en raison des frais que nécessitait la reconstitution du cadre de l'histoire, a longtemps été impossible à assumer pour deux cinéastes dont le statut était flou - issus du cinéma indépendant, puis associés à de grands studios, alternant les succès et les échecs aussi bien critiques que publics (sans jamais réussir de blockbusters), plusieurs fois cités aux Oscar et quelquefois primés.

L'action devait initialement se dérouler dans les années 20, à l'époque du muet, sans doute pour être filmé en noir et blanc, et avait pour toile de fond non pas un studio de cinéma mais une troupe de théâtre. Mais il manquait aux deux frères un script solide pour ce qui devait être le dernier volet de leur "trilogie des idiots" ("Numskull trilogy") après O'Brother (2000) et Intolérable cruauté (2003), avec toujours George Clooney comme vedette. 

C'est durant la promotion de Inside Llewyn Davis (2013) que l'idée est mentionnée de nouveau, mais profondément remaniée : désormais, l'intrigue a pour cadre les années 50 et Hollywood alors dan son Âge d'Or. Le héros est un fixer, et le rôle est prévu pour Bob Hoskins, que les Coen souhaitent après sa prestation dans le film Hollywoodland (Allen Coulter, 2006). Le décès du comédien en 2014 obligera encore à d'ultimes modifications.

Malgré cette genèse longue et compliquée, Hail, Cesar ! a su conserver l'originalité du cinéma des frères Coen : il s'inscrit clairement dans leur veine comique (respectant donc la continuité de la "trilogie des idiots"), mais avec une ambition certaine, un discours plus profond. Il s'agit d'une réflexion sur la croyance dans un monde qui fabrique du faux : durant les 105 minutes où l'on suit Eddie Mannix, comme lui, nous allons voir une foule de choses, d'événements, de gens, qui ne sont jamais ce qu'on croit qu'ils sont. Et quoi de plus logique que d'être ainsi baladé dans le cadre d'un studio de cinéma, de ses plateaux de tournage, où rien n'est vrai, tout est factice, éphémère. Derrière les paillettes, les sourires éclatants, le spectacle, ce ne sont que leurres, jalousies, rancoeurs, compromis : en un mot, mascarade.

Drôle de film et film très drôle, mais qui s'amuse surtout à  d’abord n’enchaîner que les séquences parodiques et les gags correspondants, pour ensuite nous révéler que, tel César dans le péplum pour lequel le studio désire l'approbation d'un pope, d'un rabbin, et de prêtres (catholique et protestant), le chemin de croix de Eddie Mannix. Derrière les mâchoires carrées et l'allure robuste et soignée de Josh Brolin (parfait encore une fois - c'est décidément un des acteurs américains les plus intéressants actuellement), on devine un homme proche du burn-out, sans cesse à courir d'un point à l'autre pour s'assurer que la machine ne se grippe pas, malgré des imprévus acrobatiques : ainsi le rapt de George Clooney (hilarant en abruti absolu, à la réputation trouble - le film plaisante des rumeurs qui ont longtemps couru à son sujet, prétendant qu'il était un homosexuel honteux - , otage de scénaristes surtout amers d'être sous-payés et eux-même manipulés par un autre comédien préparant son exil en Union Soviétique) ; mais aussi tenté de tout plaquer pour un job mieux payé et plus tranquille dans une société d'aviation. Le parcours des deux hommes les révèlent : l'un  pensera trouver la vérité dans une idéologie à laquelle il ne comprend rien mais qui le trouble étrangement (au point de le faire buter sur un mot-clé dans un monologue émouvant), l'autre saisira qu'il n'est vraiment lui-même et donc bien dans cette usine à rêves (même si elle le dévore). 

Ave, César ! procéde de manière parfois frustrante pour le spectateur : ainsi, nous avons droit à des ponctuations régulières, jubilatoires et extraordinairement reproduites, où les cinéastes recréent des saynètes de péplum (façon Cecil B. De Mille), de western (de série B à la manière de Budd Boetticher, avec Alden Ehrenreich, sensationnel en bon petit gars pas très futé mais perspicace), de ballets aquatiques (comme Busby Berkeley en était les spécialiste, avec Scarlett Johansson, de retour chez les Coen 14 ans après The Barber, à nouveau épatante en diva lubrique), de musicals (dignes de Vincente Minelli, Stanley Donen, avec un Channing Tatum bluffant dans un numéro à la Gene Kelly), de drames précieux (avec Ralph Fiennes qui imite fabuleusement les directors exigeants comme Otto Preminger). On aimerait presque alors que l'intrigue fasse une pause et que les Coen nous régale de ces parodies un peu plus longtemps.

Mais en mixant la comédie et le polar, via l'enquête de Mannix, on en a déjà pour son argent et culmine dans une scène où l'identité du traître qui a tout combiné s'éloigne à bord d'un sous-marin marqué de l'étoile rouge de Moscou au large des côtes californiennes. Splendide moment, où s'invite quand même l'absurde, le grotesque, le pathétique.

De même, l'histoire se moque allègrement des échotières à la mode à l'époque (aujourd'hui, tout le monde médit via les forums, les blogs) avec l'intervention récurrente des jumelles incarnées par Tilda Swinton (encore une fois auteur d'une de ces performances dont elle a le secret). Mais le gag en dit long sur l'objectif des Coen : en fait, personne - personnages comme spectateurs - n'est dupe de ce qui arrive, mais personne non plus ne veut arrêter de croire à cette comédie humaine, aussi ridicule, vaniteuse et hypocrite soit-elle. 

Le film est donc un prodigieux mille-feuilles, esthétiquement éblouissant, narrativement plus fluctuant mais indéniablement malin. L'affection des auteurs pour ces losers flamboyants, ce goût du toc, raconte aussi leur propre carrière : aujourd'hui distingués, reconnus, ils font partie des rares qu'on ne parvient pas à contenir dans une case, qui sont capables de se réinventer tout en demeurant immédiatement identifiables, réussissant à se remettre aussi bien d'un ratage que d'un triomphe. Hail, Coen bros !