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samedi 17 février 2024

IF YOU FIND THIS, I'M ALREADY DEAD #1 (Matt Kindt / Dan McDaid)

 

Robin Reed est reporter pour le New York Times et elle suit une expédition militaire pour Terminus, une planète hostile à laquelle on accède depuis l'apparition, cinq ans auparavant, d'un portail entre la Terre et la Lune. Cinq minutes après leur arrivée, le commando qui l'escorte est décimé et elle doit prendre la fuite avec le capitaine Gil...



On m'a prêté ce n°1 sorti ce mercredi. Je n'avais pas du tout entendu parler de cette mini-série publiée par Dark Horse mais l'éditeur est actuellement lancé dans des productions ambitieuses, n'hésitant pas à sortir le chéquier pour signer des auteurs de haut vol : c'est ainsi que Bendis, Lemire, Scott Snyder et récemment Millar ont rejoint le cheval noir.


Matt Kindt, le scénariste, a, lui, travaillé pour tout le monde et il continue : sa productivité est insensée, rien ne l'arrête, tout l'inspire, et il a cartonné avec BRZRKR co-écrit avec Keanu Reeves. Là, il se lance dans un projet au format original : trois épisodes de 40 pages en trois mois, qui mettent en scène une reporter du NY Times sur une planète où des aliens sèment la terreur. Et c'est diablement bon !


40 pages d'accord mais qui sont d'une densité et d'un rythme comme peu de comics avec deux fois moins de planches en ont. La situation est posée en une page, cinq minutes après l'atterrissage du commando il est déjà exterminé (on n'a rien vu du massacre mais l'ellipse laisse tout le loisir d'imaginer la boucherie). Puis débute une course-poursuite haletante dans un monde aussi dépaysant et effrayant qu'il est possible de l'être, avec des décors déstabilisants, une ambiance électrique, un couple de héros livré à lui-même. Le titre ne ment pas : on ignore comment Robin Reed va survivre à ça.


Visuellement, Dan McDaid est un quasi-inconnu pour moi : j'ai vu passer des dessins de lui sur Tumblr mais je ne connais pas son travail de storyteller. On penser parfois à Darwyn Cooke ou Tyler Crook pour ce trait qui ne cherche pas le réalisme mais le convoque avec pertinence pour nous immerger dans un récit à couper au couteau. Le découpage est absolument remarquable, avec peu de cases par page qui fait de If you find this... un vrai page-turner.

Tenez, prenez la planche ci-dessus : sa composition est admirable avec une succession de cases carrées en son centre comme si l'artiste soulignait le fond du trou dans lequel se trouvaient les héros. Le décor est absent, les gros plans sur les visages trahissent l'extrême tension qui animent Robin et Gil. Le noir qui engloutit ces cases rend la scène encore plus angoissante, ponctué par des onomatopées - les sifflements sinistres des aliens qui pourchassent le couple. Le design de ces extraterrestres est particulièrement atypique et perturbant mais on sent leur dangerosité sans qu'il y ait besoin d'en rajouter. C'est excellent.

ET c'est pourquoi j'en fais mon coup de coeur de la semaine : je suis encore grippé, je tousse, je dors mal, mais voilà le comic-book qui m'a donné un coup de fouet.

MASTERPIECE #3 (Brian Michael Bendis / Alex Maleev)


Emma, avec l'aide de Gleason, recrute son amie Skottie, en prison, pour grossir les rangs de son équipe en vue de l'attaque qu'elle va mener contre Katie Roots. Mais ses plans tombent à l'eau quand sa cible surgit, au courant de ses manoeuvres...


J'ai dit la fois précédente à quel point, presque par surprise, je m'étais attaché à cette série. Je n'en attendais rien sinon le simple plaisir de la réunion de Brian Michael Bendis et Alex Maleev : les deux partenaires qui réalisèrent un run marquant sur Daredevil ne sont plus sur le toit du monde et cette histoire est en quelque sorte celle de Masterpiece.


En suivant Emma, adolescente à qui on a révélé que ses parents étaient les plus grands voleurs du monde et sur laquelle un escroc qu'ils ont plumé jadis compte pour se venger d'une riche femme d'affaires, impossible de ne pas penser que Bendis et Maleev sont un peu eux aussi les anciens rois du monde face aujourd'hui à une nouvelle génération d'auteurs/artistes.


Cette dimension méta-textuelle apporte à Masterpiece non pas une forme d'hauteur (où Bendis et Maleev joueraient le rôle de professeurs, de vétérans, de sages) mais au contraire signe l'oeuvre d'une espèce de détachement. Loin de contempler les comics du haut de leur succès passé, le duo considère avec affection ce qu'ils deviennent et, à travers Emma, semblent nous dire : "ça va bien se passer".
 

Pourtant l'ambition n'est pas absente du projet puisque, dans ce troisième épisode où tout semble aboutir à une impasse pour Emma et ses amis face à des adversaires mieux informés, plus puissants qu'eux, on la voit se reprendre et trouver dans une sorte de brève "fugue" mentale l'idée qui va lui permettre de neutraliser pour de bon et Zero Preston et Katie Roots.

Bien entendu, en scénariste aguerri, ne comptez pas sur Bendis pour vous dévoiler cette idée : pas tout de suite, pas si vite. Nous sommes à la moitié de l'aventure. C'est donc un chapitre de transition, sans rien de spectaculaire, avec des dialogues formidablement ciselés. Masterpiece, soutenu par le dessin simple, épuré, direct de Maleev déjoue les attentes : c'est une bande dessinée qui refuse absolument l'esbrouffe, le tape-à-l'oeil, au point de presque jouer contre son camp.

Mais c'est raccord avec le propos et les héros, une bande improbable qui n'a a priori aucune chance, engagée dans une combat déséquilibré. Raconter ça ainsi, c'est surtout pour Bendis et Maleev s'assurer que Masterpiece ne met pas en scène des outsiders géniaux, dont le lecteur sait trop vite qu'ils peuvent gagner. Malin.

Peut-être aussi est-ce, comme je l'espère, peut-être prématurément (mais rêvons un peu), que c'est leur façon de ménager leur attelage pour préparer de futures aventures pour Emma, Gleason, Parangon, Lawrence, Skottie car en nous faisant si bien aimer ces personnages, Bendis et Maleev nous donnent envie de les suivre au-delà d'un arc de six épisodes.

mardi 23 janvier 2024

BARBALIEN : RED PLANET (Tate Brombal & Jeff Lemire / Gabriel Hernandez Walta)

 

Pkanète Mars. Mark Markz/Barbalien fait face à ses juges qui le condamnent à mort au terme d'un procès expéditif. Son crime : avoir déserté les siens et être devenu ami avec les terriens, jusqu'à partager son amour avec un homme. Spiral City, 1986, quelques mois auparavant : Mark Markz est agent de police et intervient avec des collègues devant l'hôtel de ville où se tient une manifestation contre l'inertie des pouvoirs publics en faveur des malades du Sida.



A cette occasion, Mark Markz remarque le leader du mouvement, Miguel Cruz, et lui sauve la vie sous son apparence de Barbalien. Désirant en savoir plus sur la situation, il infiltre les milieux gays en prenant l'aspect d'un jeune homme, Luke, et découvre les descentes de police dans les clubs homosexuels, la position de l'église qui considère le Sida comme un châtiment frappant les "invertis", l'indifférence des autorités à leur égard...


Luke se rapproche de Miguel et devient son amant alors que Boa Boaz, un martien, traque Barbalien pour le ramener et qu'il soit jugé...


Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu quelque chose d'attaché au monde de Black Hammer. J'ai en effet choisi d'attendre la fin de la publication de Black Hammer : The End pour en tirer une critique. Puis je me suis souvenu de cette mini-série consacrée à Barbalien sur laquelle je n'avais rien écrit à l'époque de sa parution (en 2019).


Barbalien, dans le monde de Black Hammer, est la version du Limier Martien (Martian Manhunter) de la Justice League. Jeff Lemire s'est ici "contenté" d'écrire l'intrigue, laissant à Tate Brombal (un acolyte de James Tynion IV dans l'univers étendu de Something is killing the children) le soin de rédiger le script et les dialogues : les deux auteurs ont eu visiblement à coeur de raconter une histoire accessible au plus grand nombre, c'est-à-dire même pour ceux qui n'ont pas suivi les différents volumes de Black Hammer.
 

La couverture montre ainsi Barbalien qui est enchaîné et on découvre vite la raison de cette situation. Il est jugé sur Mars pour avoir sympathisé avec les terriens au point d'être tombé amoureux de l'un d'eux. L'homosexualité du personnage ne surprendra pas les fans de Black Hammer puisque Lemire l'avait clairement traitée mais ici, elle est abordée à la fois pour explorer une dimension socio-politique et comme une métaphore sur le secret d'un individu et le fait d'assumer ce qu'il est.

Ainsi, le récit est précisément contextualisé en 1986 : à cette époque, le virus du Sida est déjà notoirement connu et frappe durement la communauté homosexuelle au point que l'église considère la maladie comme un châtiment divin contre les dépravés. Les pouvoirs publics sont encore très réservés sur la communication de ce fléau et on assiste partout dans le monde à l'émergence d'associations qui se plaignent de cette apathie quant au manque de moyens alloués à la recherche pour un traitement.

Quand l'histoire démarre, Mark Markz est agent de police à Spiral City (exactement comme Jonn' Jon'zz.John Jones/le Limier Martien dans le DCU). Il est en patrouille avec un collègue et on devine la tension entre eux suite à des avances que lui a faites Mark. Cette tension ne va pas baisser car les deux agents sont appelés devant l'hôtel de ville où a lieu une manifestation d'activistes gay contre les autorités.

Brombal développe ensuite sur cinq épisodes un récit qui est plutôt avare en scènes d'action spectaculaires. Ne vous attendez donc pas à lire un comic-book de super héros classique, même si les éléments fantastiques sont présents avec un héros extraterrestre, des flashforwards sur Mars, un vilain cruel et brutal. En vérité, le propos se veut plus intimiste et réussit brillamment à atteindre cet objectif.

Sans verser dans la diatribe militante, Brombal montre la réalité de l'époque avec les descentes de police dans les clubs gays, les malades du Sida auxquels on refuse l'entrée des hôpitaux ou la location d'appartement ou même une simple poignée de main. Le tableau n'est pas complètement noir non plus avec la solidarité des activistes entre eux, le réconfort apporté par une docteur (fille de super héros et elle-même détentrice de super pouvoirs) dans une clinique tenu par des religieuses, et surtout par la belle romance qui se noue entre Luke (identité sous laquelle Mark Markz infiltre la communauté homosexuelle de Spiral City) et Miguel (le leader des manifestants).

On comprend progressivement le message subtil de cette mini-série où Barbalien est comme Miguel un paria dans la société : l'un comme l'autre doivent vivre cachés, le pouvoir les méprise et les maltraite, mais la différence essentielle et qui sous-tend l'intrigue, c'est que Miguel assume ce qu'il est alors que Barbalien va le découvrir et y faire face. A cet égard, on mesure les progrès qu'il doit faire quand il révèle son apparence martienne aux militants et comprend qu'il n'a fait que la moitié du chemin, tout comme il comprend que le pacifisme de ses parents sur Mars l'a mené comme eux dans une impasse et qu'il devra se faire violence et se défendre avec véhémence contre ses persécuteurs.

La partie graphique bénéficie encore une fois d'un artiste inspiré : après Max Fiumara pour Doctor Star, Tyler Crook pour The Unbelievable Unteens ou Tonci Zonjic pour Skulldigger & Skeleton Boy, Gabriel Hernandez Walta s'avère un choix remarquable pour illustrer cette histoire.

Le trait parfois fébrile de ce dessinateur sert à merveille le coming-out de ce super héros mais aussi l'ambiance délétère qui règne aussi bien dans les rues de Spiral City que sur le sol martien vis-à-vis des hommes qui aiment les hommes. Walta semble parfois se passer d'encrage mais en vérité il apparaît en examinant attentivement ses images qu'il conserve son crayonné pour conserver à son dessin son côté organique.

De même, il utilise peu d'à-plats noirs, préférant pour texturer encore davantage son dessin des hachures, des croisillons, ce qui s'avère particulièrement efficace quand il s'agit de représenter Barbalien et sa peau sèche, correspondant au climat hostile de Mars. Les couleurs de Jordie Bellaire sont évidemment, comme toujours exceptionnelles de sensibilité : elle respecte le trait et le style de Walta en lui ajoutant une ambiance intense, notamment dans le scènes nocturnes qu'elle gère sans avoir recours à des lumières artificielles.

Le découpage est très simple, sans extravagance, comme pour ne pas parasiter le propos et cette façon de faire est payante, donnant un rythme soutenu au récit tout en sachant ménager du temps pour des scènes fortes, qu'il s'agisse des manifs, des mouvements de la police, ou d'une simple étreinte entre Luke et Miguel.

Si, en matière d'émotion, rien ne semble pouvoir égaler Doctor Star, Barbalien : Red Planet se distingue par son écriture ciselée et poignante et son graphisme à fleur de peau. Une nouvelle réussite dans l'univers passionnant de Black Hammer.

samedi 13 janvier 2024

MASTERPIECE #2 (Brian Michael Bendis / Alex Maleev)


A qui veut Zero Preston veut s'en prendre ? Pourquoi a-t-il besoin de Emma ? Qui est le Parangon ? Comment Emma va-t-elle se sortir de cette affaire ?


Le mois dernier, nous faisions connaissance avec la nouvelle création de Brian Michael Bendis et Alex Maleev, une adolescente prénommée Emma qui apprenait que ses parents avaient été les plus grands voleurs du circuit. Une de leurs victimes, le richissime Zero Preston, en fit les frais et voulait à présent que la jeune fille l'aide à s'en prendre à quelqu'un, convaincu qu'elle avait hérité des talents de son père et de sa mère...

En même temps qu'on plongeait dans cette histoire, on retrouvait la verve, qu'on croyait perdue, éteinte, de Bendis depuis son départ de chez DC Comics, en même temps qu'il renouait avec l'artiste qui, certainement, le sert le mieux, Alex Maleev. Autant dire une sorte de résurrection pour ce tandem qui, normalement, devrait être à la tête d'une oeuvre aussi conséquente que celle de Ed Brubaker et Sean Phillips.
 

Tout le bien qu'on pouvait penser de ce premier épisode de Masterpiece se confirme ce mois-ci et, déjà, on se prend à espérer que Bendis et Maleev n'en resteront pas aux six épisodes prévus. Car cette série a le potentiel pour durer : on s'attache aux héros, l'intrigue est captivante, les dialogues claquent, les dessins sont superbes. Et Bendis et Maleev ne sont jamais aussi bons qu'ensemble tout bêtement.

Dans ce numéro, on fait la connaissance de ce mystérieux individu qui a neutralisé les espions de Zero Preston attachés à la surveillance de Emma et la présentation qu'en font Bendis et Maleev est simplement jubilatoire. D'ailleurs, tout l'épisode est au diapason et il y a un mot-valise mais justifié ici pour définir cette impression : Masterpiece est un comic-book cool. C'est même un sommet du genre.


Ni Bendis ni Maleev ne forcent à vrai dire leurs talents, mais ils n'en ont pas besoin car c'est d'une fluidité imparable. Les deux créateurs s'entendent parfaitement, ils tirent dans la même direction et ils n'ont rien à prouver. Ce registre leur convient idéalement, mieux encore que sur Scarlet, leur précédent creator-owned. Ils font ce qu'ils savent faire le mieux, c'est-à-dire une histoire conduite par les personnages (characters'driven), avec des compositions virtuoses (le flashback sur Parangon, l'intro de l'épisode en forme de faux film, puis trois pages sur la composition d'une équipe rêvée puis réaliste puis réel).

Il paraît que Bendis veut écrire des suites à Cover (avec David Mack) et Pearl (avec Michael Gaydos), sans lâcher l'univers étendu de United States of Murder (avec Michael Avon Oeming) : encore des BD avec ses complices les plus fidèles. Il a raison, comme le prouve la réussite qu'est Masterpiece et ses retrouvailles avec Maleev : on n'es riche que de ses amis. Et finalement, en ayant abandonné les Big Two et leurs séries les plus populaires, en préférant une forme de discrétion (au risque de l'oubli), Bendis s'offre une retraite paisible mais pas moins passionnante, en tout cas choisie et inspirée. Voilà qui me donne envie de replonger à ses côtés.

jeudi 14 décembre 2023

MASTERPIECE #1, de Brian Michael Bendis et Alex Maleev


Masterpiece marque les retrouvailles de Brian Michael Bendis et Alex Maleev. Ce sont aussi mes retrouvailles avec eux, ce duo qui m'a tant plu par le passé. Et cerise sur le gâteau, c'est un creator-owned, publié par Dark Horse Comics, qui est désormais la nouvelle maison du scénariste. S'il est encore trop trop pour savoir s'il s'agira effectivement d'un chef d'oeuvre, c'est déjà entraînant.


Emma est une brillante étudiante que le FBI vient arrêter en plein cours. Elle est conduite chez Zero Preston, un richissime producteur de films qui lui apprend que ses parents étaient de redoutables voleurs l'ayant dépouillé d'un milliard de dollars. Mais il ne souhaite pas se venger d'eux mais de quelqu'un d'autre. Et compte sur Emma pour l'aider...


Quatre après Event Leviathan chez DC Comics, Brian Michael Bendis renoue donc avec son complice Alex Maleev pour cette création originale. Il s'est passé beaucoup de choses depuis leur précédente collaboration.


Souvenez-vous : en 2017, Bendis surprenait tout le monde en quittant Marvel dont il avait été l'architecte principal depuis le début des années 2000, aussi bien dans l'univers classique que dans la gamme Ultimate de l'éditeur. Et pour passer chez DC qui lui offrait d'écrire le titre de ses rêves : Superman.


Mais l'aventure a tourné court : sans démériter, Bendis a animé les aventures de Superman dans ses deux séries pendant un an et demi, puis un changement de direction chez Warner, propriétaire de DC, a tout bouleversé. Pour résumer, un vaste plan social a abouti à une vague de licenciements et à la rupture de contrats d'exclusivité pour nombre d'auteurs, parmi lesquels se trouvait Bendis.

Transféré sur Justice League, le scénariste n'y aura pas fait long feu et encore moins preuve d'inspiration. Son imprint, Wonder Comics, au sein duquel on suivait Young Justice, Wonder Twins, Dial H for Hero, Naomi, fut supprimé dans la foulée. DC ne retint pas plus longtemps Bendis qui trouva vite refuge chez Dark Horse où il transféra ses propriétés (Scarlet, The United States of Murder Inc., Powers, Pearl, Cover).

Et depuis ? Pas grand-chose. Celui qui fut un temps le maître du monde chez Marvel continuait de produire mais ses projets passaient sous le radar des critiques et du public. Qui a lu The Ones (dessiné par Jacob Edgar) ? Bendis était-il fini ?

Je l'avoue, même moi qui fut un grand fan, je me suis progressivement désintéressé de ce qu'il écrivait. Je juge son passage chez DC globalement passable (son run sur Superman est le plus intéressant, mais celui sur Action Comics a vite sombré, Event Leviathan et sa suite sont pénibles, Young Justice quelconque, et ses creator-owned très inégaux). Je n'ai jamais compris son départ de chez Marvel (où Fantastic Four lui tendait les bras et où de toute façon on lui proposait ce qu'il voulait).

Tandis que Mark Millar a fait fortune en vendant son label à Netflix et en passant récemment de Image Comcis à Dark Horse lui aussi, Bendis semblait s'être perdu. Jusqu'à l'annonce de Masterpiece et sa réunion avec Maleev.

Ce premier épisode (sur six) nous présente Emma, une jeune fille qui n'a jamais connu ses parents, et qui apprend qu'ils étaient les plus grands voleurs du monde. Une de leurs victimes enlève Emma mais a renoncé à se venger de ses géniteurs, estimant même que ce fut un honneur d'être leur cible. En revanche, il croit que Emma a hérité des talents familiaux et donc peut l'aider à s'en prendre à quelqu'un d'autre.

C'est immédiatement prenant et le rythme est soutenu, on ne s'ennuie pas une minute. Les dialogues sont un régal, Bendis n'a pas perdu la main de ce côté. L'héroïne a du répondant tout en étant légitimement surprise. L'équilibre entre l'extraordinaire (la révélation sur ses parents, le projet de Zero Preston) et l'ordinaire (elle est vexée que Gleason, qui s'occupe d'elle, lui ait menti tout ce temps, ses relations avec Lawrence Ferra, son meilleur ami, son trouble face à cet inconnu qui neutralise des agents du FBI qui la surveille et qui lui demande de la suivre si elle ne veut pas être l'instrument de Preston éternellement) est parfait.

Et puis comment ne pas attendre quelque chose de spécial de Maleev ? Voilà un artiste constamment en mouvement, et sa complicité avec Bendis a fait des miracles par le passé (sur Daredevil ou Scarlet). Sauf que pour l'artiste aussi, c'est un retour à quitte ou double. On n'a pas lu des planches dessinées par lui depuis un bail, il gagne sa vie en produisant des commissions art qu'il poste avant sur Twitter (et qui prouve qu'il a conservé intact son talent, notamment d'aquarelliste).

Maleev, ici, confirme l'évolution de son style entamé depuis des années, vers plus de simplicité. Ceux qui n'aimeront pas pointeront du doigt des décors parfois légers, un découpage très classique. Mais moi, j'aime beaucoup ce que je considère comme une épure. Il va à l'essentiel et certains plans sont d'une beauté implacable.

Le dessinateur n'a pas le trait le plus dynamique du monde, la scène d'affrontement entre l'inconnu à la canne et les agents du FBI semble se dérouler au ralenti. Tout a un côté un peu figé, comme si Maleev soignait surtout l'image qui allait résumer au mieux ce que le script lui donne. Mais encore une fois, ce n'est pas commun, ça ne ressemble à personne d'autre, c'est immédiatement identifiable. Et cet aspect finalement très théâtral(isé) a quelque chose de fascinant dans sa manière de fixer le moment et de capter l'attention.

Si je n'ai pas caché ma déception sur la tournure de la carrière de Bendis et ma frustration vis-à-vis de celle de Maleev, tout en en voulant pour la façon cavalière qu'a eu DC de les traiter, c'est un vrai plaisir de lire Masterpiece, de les retrouver, et pour quelque chose de qualité. Vite la suite !

mardi 21 février 2023

LADY KILLER, TOME 2, de Joelle Jones


Ce deuxième tome de Lady Killer, paru en 2016 en vo, est encore meilleur que le premier. Cette fois, Joelle Jones est seule aux commandes et son écriture comme son dessin ont gagné en assurance. Surtout elle ne se contente pas d'une suite facile puisqu'elle développe des éléments négligés ou suggérés dans le premier tome. Avant un troisième volume qui est en cours de réalisation...



1963. Josie, Eugene leurs deux filles, et Greta, la mère de ce dernier, ont déménagé sur la Côte Est, en Floride, dans la station balnéaire de Cocoa Beach. Gene a trouvé un nouvel emploi et son patron est marié à une femme plus jeune, Ruth. Josie, elle, travaille à son compte et exécute des contrats avec toujours la même efficacité. Même si elle aurait besoin d'un bon coup de main pour se débarrasser des corps de ses victimes...
 

Irving, qu'elle avait rencontré à Seattle l'année précédente, resurgit opportunément pour lui proposer une association. Peu après, elle est contactée par Hawley, émissaire du Syndicat qui lui offre de meilleures missions, mieux payées, mais exige qu'elle se sépare d'Irving. Celui-ci le prend évidemment très mal et la belle-mère de Josie va lui révéler des choses inquiétantes sur le passé de cet homme...


Tout comme les nouvelles aventures en Floride de Josie Schuller se déroulent un an après les premières, Joelle Jones n'aura pas tardé à se remettre à l'ouvrage puisque les cinq épisodes de ce tome 2, publiés apr Dark Horse (en vo) et traduit par Glénat, sont sortis un an après les cinq premiers.


Entre-temps, Jones a donc délaissé son éditeur et co-scénariste Jamie S. Rich et sa coloriste Laura Allred, ici remplacée par Michelle Madsen. Ce qui frappe d'emblée, c'est la maturité gagnée dans cette évolution. L'écriture est plus acérée, plus fouillée aussi, le dessin encore meilleur, et la palette de couleurs beaucoup plus convaincante.
 

La presse américaine a décrit Lady Killer comme le croisement entre Dexter (la série avec Michael C. Hall sur un serial killer) et Mad Men (sur le destin d'un publiciste, Don Draper, dans les années 60), manière de résumer l'ambition de Joelle Jones entre le récit criminel et violent et le look rétro et élégant dans lequel baigne son histoire. C'est exactement ça.

Cocoa Beach offre à Jones un cadre plus ensoleillé que Seattle (même si elle représentait cette ville de manière très flatteuse). On sent surtout que Jones a voulu un décor qui contraste au maxmum avec les actions sanglantes de son héroïne, une série de meurtres au paradis en somme.

Le casting s'étoffe avec le patron d'Eugene, Mr. Robidoux, et son épouse, Ruth. Lui est introduit comme une grande gueule machiste et sans gêne, qui drague ouvertement Josie, fait des blagues pas drôles au dîner, tandis que sa femme embrasse Eugene franchement comme si elle l'invitait à avoir une liaison. Jones va utiliser ce couple de manière habile comme un subplot puisque Robidoux va disparaître mystérieusement, que Gene va être soupçonné d'être mêlé à cette disparition alors que le responsable est un proche de Josie, resurgi de son récent passé.

Josie, justement, poursuit ses activités de tueuse mais elle travaille désormais à son compte après s'être débarrassé de Peck et Stenholm, qui l'embauchaient à Seattle. Il faut donc bien avoir lu le tome 1 avant de plonger dans le 2. Très vite, elle voit réapparaître une connaissance de sa vie dans l'Est avec lequel elle noue une alliance redoutable. Mais qui va être contrariée quand on lui propose un deal très engageant à condition qu'elle se sépare de son partenaire de boulot...

Le rythme à partir de là s'affole et on suit les péripéties suivantes avec jubilation. Josie mais aussi Eugene sont cernés par les difficultés, et c'est sans compter avec Greta, la belle-mère qui va confier de perturbants secrets au sujet de son passé à sa belle-fille. C'est là qu'on voit que Jones a considérablement réfléchi et a appris de ses erreurs sur les cinq premiers épisodes : le background de la série s'est densifié, les personnages gagnent en épaisseur, les situations s'entremêlent et la tension grimpe d'un bon cran.

Il ne s'agit plus d'observer à l'oeuvre Josie sans savoir d'où elle vient (un court flashback, amené à être développé dans le prochain volume en cours de réalisation, nous instruit sur l'enfance de la jeune femme auprès d'une mère désoeuvrée mais qui lui apprend à ne jamais se laisser rabaisser), ni pourquoi elle fait ce qu'elle fait. De façon adroite et troublante se dresse un pont entre Josie et Greta, deux femmes de caractère qui sont aussi des survivantes et qui vont être confrontées à un ennemi commun, apprenant à faire front ensemble. Ce n'est donc pas si surprenant qu'à la fin les deux restent ensemble alors que Gene et ses filles désertent, déboussolés par ce qu'elles ont découvert.

Il est assez rare de dire qu'un auteur complet s'améliore en se délestant de ceux qui l'ont aidé à s'imposer, mais Joelle Jones a grandi en s'émancipant de ses deux plus proches collaborateurs. C'est quelque part un mystére qu'elle n'ait pas réussi à convertir ces atouts en passant chez DC où son dessin a fait merveille mais où ses qualités de scénariste ont paru se briser sur des personnages d'un univers partagé (y compris quand il s'agissait d'une création de sa part, comme Wonder Girl Yara Flor, ou sur Catwoman, qui semblait pourtant taillée pour elle).

Visuellement, ces cinq épisodes sont éblouissants. Jones est une fabuleuse artiste, au trait imparable, expressif et élégantissime. Son encrage est également fantastique, avec des effets de texture admirables, mais surtout un soin épatant apporté à l'épaisseur selon la profondeur de champ de l'image.

Encore une fois, on est ébahi par la méticulosité de la reconstitution d'époque, qu'il s'agisse des véhicules, des maisons (aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur avec un mobilier, des papiers peints à motifs savamment choisis), et les vêtements. Josie reste une gravure de monde, au chic renversant, c'est le côté Mad Men de la série, vintage mais sans être corseté. Même quand elle met en scène l'assassinat d'une danseuse de strip-tease dans sa loge, Jones ne néglige rien, et la séquence finale, nocturne, du réglement de comptes dans la maison, est un modèle de découpage.

Michelle Madsen a remplacé Laura Allred et a apporté à la série des couleurs plus nuancées et aussi plus flamboyantes, qui valorisent le dessin de Jones. J'espère qu'elle reviendra pour les nouveaux épisodes car c'est un renfort appréciable.

Lady Killer est une série unique qui donne à voir le meilleur de son auteur. Ne passez pas à côté, même si vous vous méfiez des histoires de tueuses et que les éclaboussures d'hémoglobine vous répugnent : les qualités de la série dépassent ces caractéristiques.

lundi 20 février 2023

LADY KILLER, TOME 1, de Joelle Jones avec Jamie S. Rich


Le travail de Joelle Jones chez DC Comics ne m'a jamais emballé, et je suis donc heureux qu'elle ait annoncé revenir à sa propre création (sur la plateforme Zestworld dans un premier temps) : Lady Killer. Publiée à l'origine chez Dark Horse, traduite par Glénat, ce titre compte pour l'instant deux tomes (qui ont été réunis dans une superbe Library Edition, grand format). Parlons du premier qui compte (comme le deuxième) cinq épisodes, co-écrits par Jamie S. Rich.


Qui est Josie Schuller ? En apparence, c'est une femme au foyer modèle des années 60, mariée à Eugene avec qui elle a deux filletes (Jane et Jessica, des jumelles), et qui cohabite avec sa belle-mère acariâtre. Elle raconte aussi passer son temps libre dans un hospice où elle accompagne des personnes âgées en fin de vie.


Sauf que Josie Schuller est aussi (surtout) une tueuse. Elle travaille pour une organisation sans nom, dirigée par le sévére Stenholm, et elle a pour agent de liaison le séducteur Peck.  Malgré sa redoutable efficacité et ses quinze ans de service, Josie est dans le collimateur de sa hiérarchie qui se méfie qu'une femme fasse ce boulot - et le fasse bien...


Dans la préface de Lady Killer : Library Edition (que je possède), la romancière et scénariste Chelsea Cain résume au mieux la singularité du projet de Joelle Jones et de son héroïne. Une femme serial killer, voilà qui n'est pas commun. Mais ne serait-ce pas surtout dû à des préjugés qui nous font considérer une femme comme une créature douce et aimable, incapable de commettre les mêmes atrocités que les hommes ?


Le spectacle d'une femme tuant impitoyablement des hommes et des femmes, en manant des objets tranchants (Josie Schuller abhorre les armes à feu, trop bruyantes et faillibles) et donc en versant abondamment le sang, dérange. Pourtant, comme le dit Cain, le sang est familier aux femmes, ne serait-ce qu'à cause de leurs règles mensuelles. Quant à la douleur, elle la ressente à un degré élevé lors d'un accouchement. Donc, si on suit ce raisonnement, Josie Schuller n'a rien d'une anomalie.
 

Pour les cinq premiers épisodes de Lady Killer, Joelle Jones s'est faite aider par son ami éditeur Jamie S. Rich, qui a convenu que sa contribution s'était toutefois limitée à arranger les scripts et non à s'impliquer dans l'intrigue et sa construction.

On peut en effet sentir que Jones n'est aps encore une scénariste aguerrie dans ce premier tome. Elle ne creuse pas beaucoup (voire pas du tout) la psychologie de son héroïne, ni ne revient sur son passé, qui pourrait expliquer comment et pourquoi elle s'est investie dans ce job de tueuse, encore moins comment elle a décidé de concilier vie de famille et assassinats.

Mais ce manque d'élements dans la caractérisation est (presque) compensé par le rythme et l'humour noir des épisodes. On entre dans le vif du sujet dès la première scène où Josie, se faisant passer pour une vendeuse de la marque de cosmétiques Avon, entre chez Doris Roman avant de la trucider. Jones montre à quel point la tâche est ardue, salissante, écoeurante même, mais aussi avec quel efficacité et sang froid Josie l'accomplit.

Toutes ses missions sont exécutées avec la même absence de scrupules, même si, quand elle devra tuer un enfant, elle renoncera in extremis et en subira les violentes conséquences. Le contraste avec ce que Jones montre de Josie dans sa vie quotidienne rend tout cela perturbant et en même étonnamement drôle (pour peu qu'on apprécie l'humour noir).

Sur ce plan-là, le scénario soigne les détails. Eugene, le mari, est une bonne pâte, qui s'étonne à peine quand sa femme rentre tard à la maison, en ayant au passage oublié d'acheter quelque chose qu'il lui avait demandé. La situation rappelle, dans une veine plus criminelle, le couple de Ma Sorcière bien-aimée, cette série où Elizabeth Montgomery usait de magie tout en menant une vie rangée avec Dick Sargent, à l'exception près que Samantha a avoué sa condition à Jean-Pierre et que, en plus, leur fille, Tabatha, hérite des pouvoirs de sa mère (et de sa grand-mère envahissante).

La ressemblance est accentuée par la présence de la belle-mère de Josie, qui vit sous le même toit qu'elle et son fils. Elle n'est pas commode et ne cache pas son acrimonie envers sa belle-fille, la surveillant sans cesse et l'apercevant un soir avec Peck, qu'elle soupçonne d'être son amant. Avant de découvrir sur la fin un collègue de Josie qui la laissera pantoise...

Un certain suspense se met alors en place qui consiste à se demander quand Josie sera démasquée et quelles en seront les conséquences. En vérité, sans trop spoiler, cela sera surtout au programme du tome 2 car dans ce premier volume, l'héroïne a d'autres soucis plus pressants : son chef, Stenholm, juge qu'elle n'est pas/plus fiable et ordonne à Peck de règler ce problème (même si ce dernier souhaite plutôt tenter de discuter dans un premier temps).

Toute l'affaire culmine dans un dernier épisode explosif où Josie embarque une ancienne recrue de Peck. Et vous devinerez sans mal que ça va saigner ! La série aurait très bien pu s'arrêter là, avec quelques frustrations (concernant la pauvreté de la caractérisation comme écrit plus haut). Mais un an après, Joelle Jones donnera une suite aux aventures de sa ménagère tueuse. Et en 2023, donc, elle a enfin décidé de complèter le titre avec un nouveau volume (qui sera d'abord mis en ligne sur la plateforme Zestworld, avant, je l'espère, une édition physique chez Dark Horse).

Visuellement, Joelle Jones impressionne déjà, même sans être encore au sommet de son art. Par-ci, par-là, on notera quelque petits problèmes de proportions, des hésitations entre l'envie prononcée d'aller vers un réalisme descriptif classique et de conserver quelque exagérations cartoony.

Mais ces petits bémols mis à part, on ne peut qu'être saisi par la richesse de dessins. Joelle Jones a un souci maniaque des détails, qu'il s'agisse de représenter les intérieurs comme les extérieurs des quartiers pavillonaires de Seattle en 1962, avec une débauche d'éléments étourdissants. On voit qu'elle s'est abondamment documenté pour reproduire jusqu'aus motifs des papiers peints, les designs des voitures, et surtout les vêtements.

Car Josie est une gravure de mode. Toujours d'une élégance digne d'une star hollywoodienne, elle est remarquable aussi par sa beauté qui fait penser à Ava Gardner, Liz Taylor, ces brunes sublimes de l'époque. Ses toilettes sont toujours apprêtées, d'un raffinement exquis. 

Jones met la même énergie à habiller la belle-mère ou Eugene et les fillettes. L'épisode 2 au Kitty Cat Club est absolument sensationnel avec ses serveuses déguisées comme les bunnies de Playboy (mais ici version féline). Le plan de coupe de l'immeuble où loge Irving (voir ci-dessus) donne à voir plusieurs appartements et leurs occupants dans des situations et des décorations toutes distincres. On ne peut pas lire ces planches sans s'y arrêter de longues minutes pour savourer la densité d'informations visuelles qu'elles comportent.

Pour ces cinq épisodes, Jones est accompagnée pour les couleurs de Laura Allred. J'avoue que c'est l'autre réserve que j'ai car je trouve la palette employée un peu terne (alors que dans le tome 2, Michelle Madsen effectue une prestation bien meilleure). Ce n'est toutefois pas vilain mais le trait de Jones, avec cet encrage splendide, mérite plus de vigeur.

Lady Killer, c'est vraiment une tuerie (oui, elle est facile mais je ne pouvais pas ne la faire). Rendez-vous très vite pour la critique du tome 2.

La couverture de la Library Edition (un ouvrage un peu coûteux mais vraiment magnifique, idéale pour profiter de la série, regroupant les deux premiers tomes et comportant de superbes bonus) :


jeudi 2 février 2023

MINOR THREATS #4, de Patton Oswalt, Jordan Blum et Scott Hepburn


Absent des bacs depuis Novembre dernier, Minor Threats revient pour sa conclusion ce mois-ci. Mais il semble bien que Patton Oswalt, Jordan Blum et Scott Hepburn aient envie de continuer à développer leur titre comme le suggère la dernière page et sa fin ouverte. Tant mieux si Dark Horse le leur permet car on n'a vraiment pas envie que ça s'arrête là.
 

Leur ayant révélé qu'il avait un espion dans leur formation depuis le début, Stickman compte bien sacrifier les Minor Threats en en faisant des bombes humaines qu'il téléporte dans la caverne de Insomniac, son ennemi juré dont il a déjà  tué le sidekick. Une fois là, la bande se déchire pour savoir qui est le traître dans leurs rangs, ce qui va forcer Stickman à intervenir, en attendant Insomniac...
 

Je ne vais évidemment pas vous dévoiler l'identité du traître ni le dénouement de l'histoire, mais on peut dire que Patton Oswalt et Jordan Blum ont écrit un dénouement très efficace à leur mini-série, qui établit un nouveau statu quo aussi bien pour les méchants que pour les gentils. De quoi voir loin.


Car, comme je l'écrivais en préambule, Minor Threats appelle une suite : les deux scénaristes ont envie d'aller plus loin. On ignore si cette sequel est déjà accordée par Dark Horse, mais l'éditeur aurait tort de s'en priver car l'univers de Minor Threats se distingue par sa richesse et son dynamisme et pourrait même devenir une ongoing qui ne dépareillerait pas dans le catalogue, aux côtés de Hellboy ou Black Hammer.


Pourtant, en quatre petits numéros, difficile de bâtir quelque chose de très consistant. Mais Oswalt et Blum sont parvenus à livrer une histoire dense, au potentiel énorme, avec cette aventure de super-vilains de bas étage qui entreprennent de livrer au Continuum (la Justice League locale) Stickman, qui a assassiné le sidekick d'Insomniac (le Batman du coin) avant que ne soit mis à sac leur quartier et que le justicier ne tue son ennemi juré.

Comme Jeff Lemire, Oswalt et Blum recyclent des archétypes emblématiques de DC et Marvel, le lecteur est en territoire familier avec des ersatz de super-héros connus. Mais comme Lemire aussi, Oswalt et Blum profitent de la liberté que permettent les comics indés pour aller au bout des choses et oser l'impensable, avec plus de violence, plus d'ironie aussi, et en se plaçant du côté des outsiders, des vilains.

La raison pour laquelle on s'attache aux gredins qui forment les Minor Threats, c'est qu'ils agissent en héros à leur manière : conscients qu'ils sont donc des menaces mineures, du menu fretin, mais aussi qu'ils peuvent apaiser une situation de crise qui risque de tourner à la débâcle totale, ils entreprennent de s'attaquer à plus fort, plus dangereux qu'eux.

La révélation dans le précédent numéro de la présence d'un traître dans leurs rangs pimente un peu plus la partie mais les deux scénaristes s'en amusent pour aboutir à un twist savoureux où l'agent double est doublement puni d'avoir voulu faire affaire avec un fou et de finir au ban de la société dont il faisait partie. Son identité est d'ailleurs évidente comme le souligne le flashback qui ouvre l'épisode, montrant comment un malfrat minable comprend que l'époque change trop brutalement pour lui et s'en remet à celui qui est responsable de ce déclin sans se rendre compte qu'il n'a aucune valeur à ses yeux.

Ce sont ces marges de cahier qui distinguent qualitativement Minor Threats : si le récit est explosif, violent, ironique, un peu méta aussi, c'est d'abord pour ces personnages attachants  qu'il gagne nos coeurs. On éprouve de la sympathie pour ces crapules aux yeux plus gros que le ventre, on souhaite leur réussite sans fermer les yeux sur leurs activités coupables mais où ils font preuve de plus de mesure, de sens des responsabilités, de solidarité que les super-héros qui n'ont rien d'exemplaire et agissent avec brutalité, autoritarisme.

Cela créé un contraste imparable avec le dessin énergique de Scott Hepburn qui met vraiment tout ce qu'il a sur la planche. Artiste sous-exploité chez Marvel (où a servi de doublure à Chris Bachalo quand il ne devait pas illustrer une mini-série Drax écrit par un catcheur), on sent chez lui comme chez les personnages qu'il anime une volonté de revanche.

Pour faire passer les éclairs de violence les plus crues, son trait cartoony fait merveille, désamorçant le plus provoquant pour privilégier l'enormité de l'action, le paroxysme des situations. En même temps, lorsqu'il doit saisir des expressions, faire monter la pression et orchestrer des dialogues, Hepburn n'est pas maladroit et son découpage se fait inventif, toujours tonique mais aussi plus précis que ne laisserait penser son habilité à cogner fort.

Croisons à présent les doigts pour que Dark Horse nous offre une nouvelle virée dans les bas-fonds de Twilight City.

vendredi 11 novembre 2022

MINOR THREATS #3, de Patton Oswalt, Jordan Blum et Scott Hepburn


Sous ses airs de blague potache, Minor Threats est quand même vachement bien fichu et si on peut regretter que cette série ne compte que quatre épisodes, on doit aussi reconnaître que ses créateurs - Pattton Oswalt, Jordan Blum, Scott Hepburn - ont préféré la qualité à la quantité. Ce qui se vérifie dans ce n° 3 brillant et déjanté.


Blessée par une balle perdue alors qu'elle  tentait, comme le justicier The Insominiac, de rattraper les sbires du méchant Stickman, Playtime est sauvée par ses gadgets et les soins de Scalpel.


Dans sa chute, Playtime a aussi réussi à arracher une étiquette aux costumes des sbires du Stickman. Ce qui conduit sa bande au couturier, Thread King, sommé de donner l'adresse de la planque du méchant.


Mais Lady Nuke, de l'équipe du Continuum, entend bien connaître cette info avant. La bande de Playtime fuit avec Thread King en passant via une faille temporelle, vestige d'une ancienne bataille.
 

Torturé par Scalpel, Thread King dénonce le Stickman. La bande pénètre dans sa planque mais le maître des lieux les entend car il a un espion qui l'a averti de leur arrivée...

Le mois prochain s'achèvera donc Minor Threats, et sauf fin complètement ratée, cette mini-série aura été une des meilleures surprises de ces derniers mois. D'ailleurs, cette production affiche à chaque numéro en couverture les éloges de geeks passionnés et célèbres (Taïka Waïtiti, Edgar Wright...), ce qui peut faire penser qu'on aura peut-être un jour une adaptation pour le cinéma ou une plateforme de streaming.

Mais, en attendant cela, il faut savourer le comic-book, qui existe fort bien sans la perspective de devenir un long métrage. Car, même si Minor Threats a tout d'une blague potache imaginée par un groupe de comiques, c'est une sacrée bonne BD, avec une histoire efficace et des dessins toniques à souhaits.

Ce troisième épisode met en avant Scalpel, l'équivalent de l'Infirmière de Nuit de Marvel dans cet univers de poche. Plusieurs fois, le récit fait place à des flashbacks sur son passé, depuis que, fillette, elle a assisté au meurtre de son père, médecin qui a refusé de s'associer à un super-vilain. Plutôt que d'embrasser une carrière de justicière pour le venger, elle est devenue la soignante du milieu, allant jusqu'à aider l'assassin de son paternel.

A travers elle, Patton Oswalt et Jordan Blum se font plus graves : ils dressent un portrait cynique de la communauté des criminels de Twilight City et plus précisément de la bande formée par Playtime. Il s'agit de gredins sympathiques mais sans scrupules, qui traquent le redoutable Stickman non pour se débarrasser d'un criminel mais bien pour empocher la prime promis pour sa capture et calmer le Continuum, les Avengers de la cité, qui veulent lui mettre la main dessus avant the Insomniac dont le sidekick, Kid Dusk, a été abattu.

Lorsque l'épisode démarre, on voit Playtime survivre miraculeusement à une chute de plusieurs étages après avoir reçu une balle perdue. Ses gadgets la sauvent avant que Scalpel lui prodiguent des soins. A cet instant, déjà, on voit ses acolytes se demander s'ils ne feraient pas mieux de la laisser pour morte, histoire d'aller plus vite et d'avoir plus d'argent à se partager. Seulement voilà Playtime sait comment retrouver le Stickman...

Un peu plus loin, alors qu'ils font une pause chez la mère de Playtime, Scalpel découvre que Snake Stalker a travaillé pour le Stickman et même s'il jure n'être plus à son service, le doute s'installe jusqu'au cliffhanger final car on découvre qu'il y a un traître dans l'équipe. Tout devient donc beaucoup plus ambigü dans cet épisode dont le morceau de bravoure voit les "héros" traverser une faille temporelle. Lors de cette scène, ils sont soumis à des visions délirantes mais aussi révélatrices. En examinant ces images, on peut lire à quel point chacun n'est pas net. Ce sont tous des tocards hantés par leurs échecs mais aussi rongés par des fantasmes, parfois morbides.

A cet approfondissement psychologique répond le dessin survolté de Scott Hepburn. Comme beaucoup d'artistes qui n'ont pas réussi à s'imposer chez les "Big Two" (souvent parce qu'ils sont barrés par des stars, pas forcément plus ponctuels mais plus vendeuses), Hepburn donne tout ce qu'il a avec Minor Threats.

Il s'est occupé des characters designs jusqu'à la conception de la ville de Twilight. On voit qu'il a soigné son ouvrage car tout est cohérent : l'esthétique est délirante mais solide, chaque décor est mémorable, chaque individu identifiable. Le découpage, très nerveux et spectaculaire, regorge d'invention, comme avec cette spalsh page où Scalpel analyse l'anatomie de Playtime comme on examine un écorché. Le plan est peu ragoutant mais quand on se penche dessus, il fourmille de détails insensés.

La fameuse scène de la faille temporelle, quasiment muette, est au tour de force où Hepburn compose des plans entremêlés, cauchemardesques et expressionnistes. Derrière ce trait vif et exubérant, il y a un dessinateur méticuleux, qui a beaucoup bossé et a voulu rendre justice à un script dingue. Le lecteur est comblé par l'exigence des auteurs.

Conclusion dans un mois pour ces Minor Threats qui n'ont rien d'un comic-book mineur.

samedi 8 octobre 2022

MINOR THREATS #2, de Patton Oswalt, Jordan Blum et Scott Hepburn


Parmi les sorties majoritairement décevantes de cette semaine, j'ai gardé le meilleur pour la fin avec, autre autres, le deuxième épisode de Minor Threats, la mini-série co-écrite par Patton Oswalt et Jordan Blum et dessinée par Scott Hepburn. Voilà un projet qui a un pitch clair, qui s'y tient, le développe efficacement, et file à toute allure. On se régale !


Grâce à Brain Tease, prétendument le plus grand derveau criminel de Twilight City, l'équipe assemblée par Playtime trouve où devrait se trouver le Stickman, qui a tué Kid Dusk, le partenaire de l'Insomniac.
 

Mais pour attendre le night-club en question, il faut traverser la ville en évitant les membres de la super-équipe du Consortium qui, elle aussi, traque le Stickman. Pigeon Pete connaît un moyen.


Sur place, le groupe de Playtime découvre que les sbires du Stickman exhibent le cadavre de Kid Dusk. L'Insomniac débarque et massacre quiconque est soupçonné d'avoir participé à cette mise en scène.


Les sbires du Stickman file et Playtime les poursuit sur le toit. L'Insomniac surgit à son tour et la situation dégénère...

Il y a des semaines comme ça : des séries sortent, prometteuses, mais leur lecture s'avère décevante. Seuls un ou deux titres surnagent et sauvent l'affaire. Parmi ceux-ci : Minor Threats, la comédie super-héroïque publiée depuis le mois dernier par Dark Horse Comics.

Pourquoi est-ce si bon, meilleur que Captain America, Jane Foster & the Mighty Thor, Ant-Man ? Tout simplement parce que les auteurs de Minor Threats ne se prennent pas au sérieux mais font sérieusement leur boulot. Ils ont imaginé une histoire en quatre numéros (soit autant que Ant-Man de Al Ewing et Tom Reilly) et ils s'y tiennent. Leur pitch est simple et marrant (une équipe de vilains de second rang s'unissent pour capturer et tuer un super criminel avant des super-héros qui menacent de mettre à sac leur quartier) et ils le développent intelligemment, sur un rythme soutenu, avec des personnages intéressants.

Patton Oswalt et Jordan Blum ne sont pas des vedettes des comics, mais de grands fans. Ils ne résistent pas quelquefois à des passages un peu trop bavards, avec par exemple le monologue de Brain Tease, mais l'ensemble est efficace, sans temps mort, et surtout original. Les références, clins d'oeil sont plethore, mais habilement distribués, sans alourdir le projet, sans être inabordables par les non-initiés.

Dans ce deuxième épisode, l'équipe de Playtime localise le Stickman, ce pseudo-Joker qui a assassiné Kid Dusk, l'équivalent du Robin de l'Insomniac, l'avatar de Batman dans cet univers. Nos anti-héros ne paient pas de mine avec leurs pouvoirs bizarres, leur look ringards, leur absence d'esprit d'équipe, et leur plan foireux. Pourtant, la mission qu'ils se sont fixés a quelque chose de trouble qui séduit : veut-il vraiment se débarrasser du Stickman pour empêcher le Consortium et l'Insomniac de ravager leur quartier ? Ou cherchent-ils dans cette mission un moyen de prouver leur valeur, voire de se racheter ?

Ce qui est sûr, c'est que les super-héros ici sont dépeints comme des individus brutaux, tyranniques, effrayants. Ils terrorisent la population, violentent des vilains sans lien avec le Stickman : ils ressemblent davantage à une milice qu'à un groupe de bienfaiteurs bienveillants et sympathiques. A l'inverse, la bande de Playtime parce qu'elle est mal assortie, composée de vilains déconsidérées par leurs pairs, représentant des "menaces mineures" (selon le titre), suscite la sympathie alors même qu'ils veulent tuer un des leurs.

Dans la séquence au night-club, l'apparition de l'Insomniac souligne encore plus la différence entre anti-héros et héros car l'Insomniac, aveuglé par la douleur d'avoir eprdu son partenaire, qui plus est en découvrant que son cadavre est exhibé, frappe indifférement et tue sans discernement. Le Stickman n'est qu'un prétexte pour ce pseudo-Batman pour se débarrasser de cette communauté qu'il ne peut plus tolérer. Le déchaînement de violence auquel assistent Playtime et ses acolytes est aussi terrifiante pour eux que pour nous.

Oswalt et Blum parviennent magistralement à nous faire sourire (toute la mise en scène de Brain Tease pour localiser le Stickman... Qui se plante puisque le criminel ne sera pas dans le night-club) et à nous sidérer (l'intervention musclée de l'Insomniac). Les deux scénaristes ne quittent jamais leurs personnages, leur script file droit, c'est direct, impeccable, et équivoque à souhait. Toutes choses qui manquent aux comics que j'ai déjà critiqués cette semaine (Briar excepté, mais il s'agissait d'une sortie de la semaine dernière). On a presque envie de dire que ce n'est pas si difficile d'écrire un bon comic-book, tant que les auteurs mettent leur égo de côté...

Scott Hepburn a aussi une patate qui réjouit. Son dessin possède un goût pour l'outrance qui est bien jugulé par le script. Sa manière de représenter les héros ne cherche pas le réalisme ni l'esthétisme, mais c'est vif, vivant, énergique. Et non dénué d'imagination (encore une fois, quand Brain Tease tente de repérer le Stickman, la composition des plans est vraiment épatante).

Hepburn saisit l'occasion qui lui est donné pour prouver, semble-t-il, qu'il a faim et quand on traverse avec la bande de Playtime les rues de Twilight City à feu et à sang, on savoure le soin apporté aux décors, la richesse des différentes valeurs de chaque plan. L'artiste détaille l'environnement urbain dévasté par les surhommes, qui tous disposent de designs élaborés (alors que, ne figurant que dans une image, cela aurait pu être négligé).

Le morceau de bravoure de l'épisode, dans la boîte de nuit, est une merveille de découpage. Hepburn lâche les chevaux dans cette grande séquence d'action, sauvage, sanglante, et haletante. L'action reste constamment lisible, les déplacements des personnages ne nous perdent jamais, et la dernière page nous cueille.

Minor Threats n'est pas un comic-book mineur, mais une mini-série diablement bien foutue.