Affichage des articles dont le libellé est Alex Ross. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alex Ross. Afficher tous les articles

dimanche 28 octobre 2018

LUMIERE SUR... ALEX ROSS (et les Fantastic Four)

 Alex Ross

*

L'an dernier, bien avant qu'une nouvelle série ne soit accordée aux Fantastic Four, le peintre de Portland posta subrepticement sur son compte Twitter une image (la dernière de cette entrée) avant de la retirer. Mais tous ceux qui la virent reconnurent Reed et Sue Richards alias Mr. Fantastic et la Femme Invisible. 


Récemment, je suis tombé sur de nouveaux dessins associés et qui éclairaient la situation d'alors. Il semble bien que Ross proposa à Marvel un reboot des FF avec de nouveaux characters designs, une vraie direction artistique. Etait-il allé jusqu'à soumettre à l'éditeur un pitch ?


Ce qui est certain, c'est que Alex Ross avait une idée précise de la manière dont il voulait réintroduire les Quatre Fantastiques. Comme il l'écrit dans le texte joint à la première image, il n'a pas peint mais dessiné et colorisé de manière à être plus facilement reproduit. L'inspiration de Jim Steranko est manifeste, l'influence du pop-art, des années 60, du psychédélisme, avec un graphisme très bariolé est étonnante.


Ross a toujours exprimé sa préférence pour les versions originelles des personnages, même si ensuite il les réinterprète. C'est un designer extraordinaire (il suffit pour s'en convaincre de relire Kingdom Come, co-écrit avec Mark Waid, où il a remanié visuellement pratiquement tout le DCU). Et ses FF le prouvent : la coiffure rétro de Sue par exemple renvoie à celle que lui donnait Jack Kirby au début de la série.
  

Toutefois les costumes sont modifiés : la coupe, les lignes, les motifs (jusqu'au logo copié sur celui de Fantastic Voyage, le film de Richard Fleischer en 1967) ont une esthétique rétro-futuriste élégante et inhabituelle pour ces personnages dont les couleurs n'ont guère changé en près de soixante ans.


Même si dans la série actuelle de Dan Slott et Sara Pichelli, les FF n'ont pas encore revêtu leurs nouveaux costumes (dessinés par l'artiste italienne), bleu foncé et noir, on ne peut s'empêcher de ressentir de la curiosité fascinée devant ce qu'envisageait Alex Ross.

jeudi 28 juin 2012

Critique 332 : KINGDOM COME, de Mark Waid et Alex Ross



Urban Comics, le label de Dargaud, qui détient maintenant les droits d'exploitation des comics DC en France, vient de rééditer début Juin un grand classique : Kingdom Come, écrit par Mark Waid et illustré par Alex Ross, publié à l'origine en 1996.
En Avril 2009, j'en avais écrit une première critique (ma 24ème), d'après l'édition proposée par Semic, et je ne vais donc pas y revenir. Mais, voici le lien qui y mène :  


Petit rappel des faits tout de même :

Kingdom Come est une version du crépuscule des dieux dans l'univers des super-héros DC.

L'action se déroule dans un contexte futuriste alternatif à la continuité traditionnelle, les justiciers classiques se sont retirés, supplantés par une nouvelle génération de métahumains aux méthodes plus musclées, dont le chef de file est Magog. Ce dernier a précipité la retraite de Superman après avoir abattu le Joker, coupable d'un énième attentat qui a coûté la vie à la rédaction du Daily Planet (et donc de Lois Lane, la compagne de l'homme d'acier), un acte salué par l'opinion il y a dix ans.
Mais lorsque le même Magog et sa bande dévastent le Kansas en essayant d'arrêter le Parasite, Wonder Woman va demander à Superman de revenir pour rassurer le monde et rééduquer (au besoin par la force, comme elle le suggère) cette nouvelle vague de redresseurs de torts.
A contrecoeur, l'homme d'acier reprend du service et reforme la Ligue de Justice pour l'aider à mater les récalcitrants, allant jusqu'à enfermer les plus incorrigibles dans un goulag. Ce choix suscite la méfiance de l'ONU et précipite les manoeuvres du Front de Libération de l'Humanité dirigé par Lex Luthor. Lequel reçoit une proposition d'alliance inattendue en provenance de Batman, qui a lui aussi tout un bataillon derrière lui, bien décidé à ne pas obéir à toutes les initiatives du kryptonien et de sa bande.
La situation va progressivement et rapidement dégénèrer, entre les doutes de Superman, l'autoritarisme de Wonder Woman, les manipulations de Batman et le terrible atout secret de Luthor...
Témoin de tout cela, Norman McCay, un pasteur ami du défunt Sandman, est sollicité par le Spectre, bras armé de la vengeance de Dieu, pour arbitrer la situation in fine.


Kingdom Come a connu plusieurs éditions en France : celles de Semic, puis de Panini (qui reproduisait la version "Absolute" pour fêter les 10 ans de la saga), et désormais celle de Urban Comics. Cette dernière reprend l'intégralité du matériel de l'Absolute, soit les quatre épisodes de la mini-série initiale, ses deux épilogues (Un an après..., où Superman et Wonder Woman se retrouvent avec Batman pour lui annoncer une grande nouvelle ; et L'avenir, le final de Justice Society of America #22, trois pages, 8 vignettes muettes dévoilant plusieurs dates du futur de cet univers) et près de 100 pages de bonus - constitués de précisions sur la conception de la série par Mark Waid, des notes renvoyants aux planches pour en identifier tous les acteurs et repérer tous les clins d'oeil, la galerie complète des sublimes croquis des personnages - redesignés majoritairement par Alex Ross, plus Tony Akins, Barry Crain, Dave Johnson... - , un arbre généalogique géant de tous les héros et vilains, les couvertures des diverses éditions, les posters et images promotionnels... N'en jetez plus, la coupe est pleine !

De quoi rassasier le plus exigeant des fans et instruire le plus ignare des néophytes ! Le tout dans un album de 336 pages, impeccablement traduit par Jean-Marc Lainé, avec une couverture rigide, une impression exemplaire, une présentation à la fois sobre et élégante... Et pour seulement 28 E (là où Panini vendait le même contenu pour plus de 50 E) !


C'est, indiscutablement, un des plus bels albums de bande dessinée de super-héros dont on puisse rêver, et Urban Comics l'a fait, pour un prix défiant toute concurrence. La qualité de l'oeuvre est à la mesure de l'édition proposée, et sa relecture permet d'estimer pleinement la richesse impressionnante et l'influence qu'a eu ce projet sur les comics de son époque et depuis (on pense bien sûr à sa meilleure prolongation, approuvée et conduite par Alex Ross, dans l'arc Thy Kingdom Come de Justice Society of America, co-écrit par Geoff Johns, mais aussi à Civil War, de Mark Millar et Steve McNiven, chez Marvel).
Ross et Waid, dans une moindre mesure (même si les deux hommes se sont plus ou moins brouillés ensuite à cause de la "sequel", The Kingdom, écrite par le second sans l'assentiment du premier, et d'ailleurs progressivement négligée depuis), ambitionnaient de réaliser un ouvrage qui pourrait siéger aux côtés de classiques comme Watchmen d'Alan Moore et Dave Gibbons ou The Dark Knight returns de Frank Miller (tout en étant une sorte de réplique aux comics "gim'n'gritty" issus de ces deux séries).
16 ans après, le temps a jugé et confirmé l'accomplissement de ce souhait. Kingdom Come est effectivement devenu un "must-have", un incontournable, narrativement impressionnant et visuellement prodigieux.


Comme le conclut Norman McKay : Amen !

mardi 7 juin 2011

Critique 235 : ASTRO CITY : THE DARK AGE 2 - BROTHERS IN ARMS, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross




Astro City : The Dark Age 2 - Brothers In Arms rassemble les Livres 3 (#1-4) et 4 (#1-4), suite de Astro City : The Dark Age 1 - Brothers And Others Strangers et concluant la saga écrite par Kurt Busiek et illustrée par Brent Anderson, qui co-signe également les designs de la série avec Alex Ross, auteur des couvertures, publiée en 2010 par DC Comics via le label Wildstorm.
*
1978 : Royal Williams bénéficie grâce à son frère Charles, devenu membre de l'agence E.A.G.L.E., d'une remise de peine. En échange, il infiltre l'organisation criminelle PYRAMID, dont fait partie l'homme responsable de la mort de leurs parents, Aubrey Jason. Alors que Royal séjourne dans un camp d'entraînement de PYRAMID, les forces armées d'EAGLE lancent l'assaut et oblige l'espion à prendre le maquis.
Royal se cache alors dans les bas-fonds d'Astro City, son ancien terrain de chasse, où il subit des pressions des hommes de main du Deacon, le parrain local, pour reprendre du service. Aspirant à une vie normale et se sachant démasqué au sein de PYRAMID, Royal refuse également de jouer les taupes pour EAGLE et Charles décide alors de le remplacer, davantage pour venger leurs parents que pour démanteler l'organisation.
Charles découvre que PYRAMID a placé des "mouchards" dans les Q.G. de toutes les équipes de super-héros (l'Honor Guard, la First Family), et en particulier les Apollo 11, qui peuvent invoquer la puissante entité, l'Incarnate.
Les Apollo 11 capturés, on les force à faire apparaître l'Incarnate qui est corrompu par le leader de PYRAMID et menace alors l'existence du monde. Le héros Point Man, qui s'est lancé avec d'autres justiciers, menés par le Silver Agent, dans l'assaut du repaire de l'organisation, s'empare de l'Innocent Gun, volé à la First Family, pour détruire l'Incarnate. Tout semble être rentré dans l'ordre...

1984 : Royal et Charles Williams réunissent leurs forces pour poursuivre leur traque contre Aubrey Jason, une chasse à l'homme qui les mène hors d'Astro City et en ont fait des gunmen masqués. Pourtant, à chaque fois qu'ils sont sur le point de coincer leur adversaire, celui-ci réussit à leur échapper grâce à des complices oeuvrant à la renaissance de PYRAMID.
Cependant, une nouvelle créature fait son apparition, le Pale Horseman, sortant littéralement d'une faille dimensionnelle provoquée par l'usage de l'Innocent Gun contre l'Incarnate six ans plus tôt. Ce cavalier sur son cheval de feu fait régner la terreur en éliminant tous ceux qui ont commis des crimes pour faire justice ou le mal.
Aubrey Jason oblige le savant Ganss à le dôter de pouvoirs pour qu'il puisse se débarrasser des frères Williams. L'assassin devient Lord Sovereign et le Silver Agent va intervenir pour aider à la fois les frères Williams à le supprimer et Astro City à éliminer le Pale Horsemen.

Epilogue : Royal et Charles confient leur histoire à un journaliste, le chroniqueur vétéran de l'Astro City Rocket, Elliott Mills (cf. Astro City : Life in the big city, #2).
*
Après les huit premiers épisodes de The Dark Age (Brothers and others strangers), la question se posait de savoir comment Kurt Busiek allait conclure sa saga, et surtout s'il allait nous offrir un dénouement à la hauteur. Parlons peu, parlons bien : mission accomplie - et avec la manière qui plus est !
D'une envergure déjà impressionnante dans ses deux premiers Livres, le récit ne perd pas son ampleur et sa force dans ses deux derniers actes qui se déroulent sur six ans et nous mènent donc jusqu'au milieu des années 80 (depuis le début, The Dark Age couvrent donc un quart de siècle !). Un des tours de force de Busiek réside même dans la façon dont il boucle dans son épilogue cette fresque à un des premiers épisodes de la série, en convoquant le personnage du journaliste Elliott Mills auquel se confient les frères Williams.
Si, dans le précédent volume, on pouvait être submergé par la profusion d'évènements, de personnages, le foisonnement de péripéties et la noirceur croissante du récit, ce second recueil a l'intelligence de se focaliser sur les frères Williams et leur traque contre l'assassin de leurs parents, Aubrey Jason, véritable fil rouge de l'intrigue. Busiek relie le destin des Williams au complot de l'organisation PYRAMID et au sort de l'équipe de héros cosmiques, les Apollo 11, elle-même associée à l'Incarnate, dont l'apparition constituait un des sommets de Brothers and others strangers.
Le "dossier Apollo 11-Incarnate" bouclé, il reste encore quatre chapitres et Busiek parvient à faire rebondir sa saga en soldant cette fois le compte d'Aubrey Jason, donc des frères Williams, et d'abord parallèlement puis conjointement le sort du Silver Agent. Le rôle du héros dont on avait découvert la raison de la déchéance est un élément-clé de la dernière partie : devenu un voyageur temporel, missionné par d'énigmatiques protecteurs cosmiques, il ne se contente plus d'apparaître providentiellement mais représente la solution au problème posé par le terrifiant Pale Horseman, ultime avatar de cet "âge sombre".
Progressivement, Busiek a montré le surgissement de héros plus violents, étranges, inquiétants, monstrueux, parfois inédits, parfois dérivés de personnages antérieurs (la métamorphose de Simon Magus en Green Man est inoubliable), mais termine son histoire sur une note lumineuse en expliquant comment les Williams ont pris leur retraite de justiciers, lorsque le Samaritan a sauvé les astronautes de la navette Challenger, une intervention symbolique qui a signifié pour eux la fin d'une époque et le début d'une autre.
Le rythme ne faiblit jamais tout au long des 250 pages et, au mot "Fin", on éprouve à la fois le sentiment d'avoir lu un récit extraordinairement dense et parfaitement huilé : une prouesse qui confirme l'exceptionnelle qualité narrative de cette série.
*
Brent Anderson et Alex Ross ont de leur côté mis en forme avec maestria la partie visuelle de cette épopée, haute en couleurs, peuplées de créatures mémorables. Qu'Anderson ait dessiné toute la série constitue un idéniable bonus car sa contribution a donné une cohérence esthétique à l'entreprise : son style n'est pas toujours séduisant, son trait a une allure brute, nerveuse, mais quelle force, quelle énergie !
Grâce à Ross et Anderson, Astro City a échappé à ce qui a ruiné Rising Stars de J. Michael Straczynski (autre série marquante née dans les années 90, mais minée par une publication chaotique et l'absence d'un artiste régulier). Loués soient-ils pour cela.
*
L'avenir d'Astro City est désormais incertain (un autre album, Shining Stars, collection de numéros spéciaux, vient de paraître) puisque le label Wildstorm a disparu dans la restructuration de DC Comics, dont les dirigeants artistiques (le trio Dan Didio-Jim Lee-Geoff Johns) veulent unifier les créations avec celles du DCverse classique.
Il serait pourtant déplorable qu'un univers aussi original que celui d'Astro City voisine avec les héros de Metropolis, Gotham et compagnie. Souhaitons que cette grande série conserve son identité et son indépendance.

samedi 20 novembre 2010

Critique 180 : ASTRO CITY : THE DARK AGE 1 - BROTHERS & OTHER STRANGERS, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross

Astro City - The Dark Age 1 : Brothers and Other Strangers rassemble les Livres 1 et 2 de ce nouveau cycle de la série, comptant chacun quatre épisodes. Il s'agit du premier recueil de cette saga en 16 chapitres, dont la suite et fin paraîtra dans l'album Astro City - The Dark Age 2 : Brothers In Arms (avec les Livres 3 et 4).
L'histoire est écrite par Kurt Busiek et illustrée par Brent Anderson, qui co-signe les designs avec Alex Ross, auteur des couvertures.
*
The Dark Age est une épopée : 16 épisodes, quatre Livres, un projet follement ambitieux et exaltant pour les fans de cette série mémorable (sans doute la plus belle réussite du label Wildstorm de DC Comics avec Planetary).
C'est aussi une plongée dans le passé puisque l'action se déroule dans les années 70 et va dévoiler une des énigmes centrales de la série (la vérité sur Silver Agent).
Comme à son habitude, dans ses meilleures oeuvres (comme Marvels), Kurt Busiek relate les évènements du point de vue de l'homme de la rue tout en revisitant les grands classiques des comics super-héroïques de DC et Marvel.
The Dark Age poursuit dans cette veine et comme le titre l'indique, c'est une période trouble qui est racontée dans cette aventure commençant en 1959 (Prologue), continuant en 1972 (Livre 1) et 1977 (Livre 2), où la confiance et la foi accordées aux super-héros d'Astro City va quitter ses habitants.
Busiek situe son récit alors que la guerre du Vietnam s'enlise et que l'affaire du Watergate va éclabousser la présidence de Richard Nixon. Dans ce contexte, deux frères - Charles et Royal Williams - , ayant perdu leurs parents dans un affrontement entre héros et vilains, ont pris des chemins résolument différents, correspondant à leurs visions du monde depuis ce drame (désenchantée pour Royal, frustrée pour Charles) : le premier est devenu simple flic, le second un malfrat sans envergure. Chacun dans leur camp, tout en restant proches (jusqu'à ce que Royal désapprouve la liaison de Charles avec une certaine Darnice), sont les témoins des bouleversements traversés par la communauté qui les entoure.
Les deux points culminants de ces années noires seront la déchéance du Silver Agent et l'ascension du Deacon. Le destin du premier était resté mystérieux depuis le début de la série, on savait seulement qu'il était considéré comme une honte pour les autres justiciers mais on ignorait pourquoi : on va apprendre que, devenu l'instrument de forces supérieures (et encore nébuleuses), il a tué le Maharadjah de Maga-Dhor, un homme aussi puissant que suspect, et ce crime le conduira sur la chaise électrique - mais est-il vraiment mort ? Le parcours du second est également éclairci : bras-droit du grotesque caïd Joey "Platypus" Platapopoulos, il orchestre une guerre des gangs pour devenir seul maître du crime organisé de la ville - il s'adjoindra pou cela les services d'Aubrey Jason, responsable de la mort des frères Williams.
Un troisième niveau de lecture s'établit avec la vengeance de Black Velvet, éliminant les hommes qui l'ont dôté de pouvoirs monstrueux, entraînant dans son sillage Street Angel, véritable symbole des justiciers apparaissant à cette époque. Les actions de Black Velvet vont provoquer des ravages la dépassant et impliquant les Apollo 11 (des héros cosmiques), la First Family (l'équivalent des FF et Challengers de l'Inconnu) ou le magicien Simon Magus. La fin de The Dark Age devrait faire la lumière sur les raisons pour lesquelles ces acteurs doivent négocier avec une menace bien plus globale, dont la présence de l'Incarnate (un géant immobile et immatériel planant sur la ville) est la manifestation la plus marquante.
*
Busiek est donc revenu à une structure narrative feuilletonnante, comme dans les tomes 2 (Confession) et 4 (The Tarnished Angel), mais en développant une trame bien plus vaste, s'étalant sur une décennie et mettant en scène quantité de personnages, gravitant autour de la fratrie Williams.
Le premier tour de force de cette première moitié de la saga est qu'elle reste abordable par le néophyte, tout en donnant évidemment des réponses appréciables et attendues au fan de la première heure.
La révèlation la plus notable concerne évidemment le Silver Agent : on découvre pourquoi et comment ce héros iconique d'Astro City est aussi évoqué depuis le début comme la honte de sa communauté. Sa tragédie permet à Busiek de synthétiser tout ce qui va aller de travers dans la ville (et par extension dans le monde des 70's), ce qui a suscité la méfiance, le mépris, la colère, l'incompréhension. Evoquée en parallèle, de façon discrète mais efficace, la situation politique dee l'époque donne du souffle à tout cela et élève l'histoire au rang de saga - ou comment, à partir du matériau de base (un comic-book de super-héros), parler de l'Histoire avec un grand "H". C'est magistral, à la fois épique et toujours subtil : le Silver Agent a-t-il chuté, comme son pays, en commettant une folie ou a-t-il voulu se sacrifier en acceptant de devenir le jouet de forces supérieures ? La réponse n'est pas pour tout de suite mais Busiek montre parfaitement comment le geste d'un individu peut déclencher un chaos général et durable car sa signification échappe à la raison.
En animant plusieurs autres super-héros, dont la plupart agisse dans la rue ou l'espace, le scénariste rend aussi un hommage aux créations apparues à cette époque dans les comics : les années 70 furent celles de Luke Cage, d'Iron Fist, du Ghost Rider, du Creeper, mais aussi des aventures cosmiques des Fantastic Four, des Avengers, de la JLA, des New Gods. Tout cela est ré-interprété avec brio à travers les figures de Black Velvet, Street Angel, Simon Magus, la First Family, l'Honor Guard : Busiek conserve cet art incroyable de mêler références encyclopédiques et facilités à introduire le lecteur ignorant à ces histoires.
Enfin, passé maître dans ce style "légendaire", il a bâti sa fresque sur une paire de personnages "ordinaires" auxquels on peut s'identifier plus aisèment, et dont les regards sur les évènements nous guident. Les trajectoires de Charles et Royal Williams sont marquées du sceau de l'ironie puisque leur vie bascule avec l'intrusion des méta-humains dans leur quotidien, déterminera toutes leurs philosophies de l'existence et permettra même de découvrir qui est le véritable responsable de leur sort. Busiek évite avec soin de décrire Charles comme un modèle de vertu et de maturité - il est aussi un homme crédule face à celle qu'il aime, un flic lâche refusant certes la corruption mais ne la dénonçant pas non plus, et un frère rancunier - , ni Royal comme un vrai malfaisant - il n'est qu'une petite frappe sans envergure, peureux, mais fidèle et qui se sacrifiera le moment venu.
*
Visuellement, Brent Anderson livre une copie impressionnante. Son découpage et même son style ont quelque chose de brut, mal taillé, pas toujours beau. Mais en vérité, cela a peu d'importance car son dessin est vrai : il traduit à merveille le tumulte, la confusion, le côté brouillon et peu élégant de cette époque.
Cette authenticité se révèle dans la justesse apportée aux expressions, aux décors, aux vêtements, et c'est en fait dans les détails qu'Anderson prouve à quel point sa contribution à Astro City est essentielle. Les illustrations qu'il fournit donne de l'épaisseur, de la chair, de la consistance, une texture unique à ce projet fou et irrésistible, véritable mixeur d'univers en même temps qu'il en fabrique un autre totalement original.
Sans Brent Anderson, Astro City n'aurait pas ce charme et cette force.

Et il faut ajouter à cela la toujours impressionnante galerie de personnages imaginée avec Alex Ross, également auteur de ses plus belles couvertures : travail colossal, insensé, comme de créer une équipe de 11 héros juste pour rendre hommage aux missions spatiales de la Nasa... Un exemple parmi tant d'autres qui devrait suffire à convaincre n'importe qui de se plonger dans cette série.
*
Si le second volume est à la mesure de celui-ci, cet "Age Sombre", condensé de Civil War et Dark Reign, teinté de nostalgie, devait figurer en bonne place parmi les incontournables des comics modernes, à côté des tomes précédents de la série.

vendredi 17 juillet 2009

Critique 75 : ASTRO CITY 5 - LOCAL HEROES (Héros Locaux), de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross

Kurt Busiek's Astro City : Local Heroes (Héros locaux, en vf) est le cinquième recueil de la série, publiée par DC Comics, au sein du label Wildstorm. Les 9 épisodes qui le composent sont les n°21 et 22 du volume 2, 1 à 5 d'Astro City Local Heroes, et Astro City Special 1 - 9/11. Ils ont été écrits par Kurt Busiek, dessinés par Brent Anderson, encrés par Will Blyberg (21-22, vol. 2), avec des designs d'Anderson et Alex Ross, qui signe les couvertures.
*
La parution de la série en recueils permet de constater qu'une fois sur deux, les histoires distinctes alternent avec des story-arcs complets : cette fois, donc, comme pour Life in the big city et Family album, ce sont de courts récits en un acte ou deux qui sont proposés.

- Dans Visite guidée, c'est le portier d'un hôtel qui fait de son mieux pour aider les visiteurs à bien comprendre la spécificité de la ville, avec sa communauté surhumaine et ses évènements extraordinaires. Cet homme humble et discret mais amoureux de sa cité a eu lui-même l'occasion de jouer les héros dans le passé...
- Au coeur de l'action se penche sur le cas d'un éditeur de comics dont les revues relatent, avec beaucoup de liberté, les exploits et mésaventures des justiciers d'Astro City - ce qui ne va pas sans poser quelques problèmes, entre la susceptibilité des uns et la manne financière que cela représente...
- Le regard des autres examine justement comment un comédien interprétant un héros de fiction se prend au jeu et fera le douloureux apprentissage de cette nouvelle "carrière"...
- Chevalier servant relate la passion vécue par une femme pour un surhomme et comment elle a gâché cette relation par jalousie...
- Pastorale nous emmène hors de la ville en compagnie d'une adolescente blasée qui aura la surprise de découvrir que, même à la campagne, il existe des héros masqués...
- Quitte ou double & Justice à deux vitesses nous plonge dans les années 70, lorsque le jeune avocat d'un mafieux met sa vie et celle des siens en danger, jusqu'à ce qu'il soit sauvé par un justicier plus proche de lui qu'il ne le croit - mais aux méthodes expéditives - The Blue Knight...
- Le bon vieux temps rappelle que même les défenseurs du Bien vieillissent et combien retourner sur le terrain, au feu, peut être délicat pour soi et ceux qu'on doit protéger...
- Enfin, Après l'incendie revient, de manière détournée, sur la tragédie du 11-Septembre 2001 et les sacrifices des héros ordinaires de ce triste jour.
*
Local Heroes offre une nouvelle fois un savoureux commentaire sur les conventions des comics de super-héros, et à ce titre il s'agit sans doute du volume qui s'attarde le plus sur le point de vue des gens ordinaires.
Le récit le plus symbolique de cette sélection est Old Times (Le bon vieux temps) où on assiste au retour sur scène désastreux d'un ancien héros acceptant de rempiler ponctuellement pour aider un ami policier, refusant, lui, de prendre sa retraite : Supersonic y est dépeint comme un personnage pathétique que l'âge et l'émergence d'une nouvelle génération de justiciers plus malins et/ou plus puissants ont rendu obsolètes.
D'une manière similaire, dans Shining armor (Chevalier servant), Irène Meriwether se souvient de sa carrière brillante comme conseillère politique, mais sa réussite professionnelle ne compense pas l'échec de sa romance avec Atomicus à cause de sa jalousie ni le fait qu'elle ingore que sa fille est devenue à son tour Nightingale, une justicière masquée.
Les expériences de Mitch Goodman, le comédien du Crimson cougar (Le regard des autres) , et de Vincent Olek, l'avocat de Quitte ou double/Justice à deux vitesses, ne sont pas plus concluantes : le premier en voulant devenir un véritable héros en dehors des plateaux de tournage connaîtra une cuisante humiliation et comprendra qu'il n'est pas à sa place ; le second apprendra qu'on n'abuse pas impunèment les règles du Droit lorsqu'on défend la pègre et qu'un vengeur implacable est déterminé à se substituer à la Loi des hommes.
A la lumière de la saga Astro City : Dark Age, Local Heroes ressemble à une sorte de préparation, un avant-propos doux-amer sur la relation du sombre passé de la cité.
D'ailleurs Quitte ou double-Justice à deux vitesses se déroule en 74 et évoque brièvement plusieurs faits notables sur cette époque (la mort du Silver Agent - dans des circonstances troubles, comme ce fut suggéré dans Welcome in the big city, qui ouvrait Family album - , la démission de Nixon, la participation du Old soldier au conflit vietnamien, le procès de la First family dans une affaire d'espionnage...).
L'ambiance est nostalgique et plus sombre que dans les épisodes précédents : Kurt Busiek a surtout imaginé des histoires d'échecs, et convoque un malaise plus marqué sur sa collection de récits.
Dans ce contexte et cette tournure d'esprit, Au coeur de l'action et Pastorale sont les deux volets les plus divertissants, les plus légers, de ce cinquième tome :
- d'un côté, l'évocation croustillante de Manny Monkton, l'éditeur de comics, par sa scénariste Sally Twinings est l'occasion d'imaginer comment, si les super-héros existaient, ils pourraient réagir au fait qu'on se serve de leurs aventures pour concevoir des revues. C'est également une manière pour Busiek d'aborder avec malice la situation, bien réelle celle-là, des auteurs d'illustrés et leurs rapports avec leurs patrons : la confrontation entre les désirs de ceux qui écrivent des histoires et les ambitions de ceux qui les publient, bref la lutte entre l'art et le commerce, est décrite avec une ironie réjouissante et offre encore une fois un point de vue très originale sur ce monde fantasmagorique.
- D'un autre côté, les vacances de cette adolescente citadine dans un bled voisin d'Astro City permet de prendre du recul sur la vie trépidante de cette métropole extravagante. La jeune fille n'est pas là de son plein gré et considère d'abord son nouvel environnement avec condescendance, partageant son dépit avec une amie via le Net. Puis, progressivement, elle admet la beauté des lieux, le charme des gens, leur simplicité en découvrant que le merveilleux existe aussi ailleurs. Elle rendra définitivement les armes lorsqu'elle découvrira l'identité secrète et la relation amoureuse du héros local avec sa cousine... C'est une pièce magnifique, subtilement ouvragée, avec un art admirable de la caractérisation.

D'aucuns ont pu juger Local Heroes un peu décevant, en-deçà des précédents tomes de la série. Il est vrai que ce sont simplement de bonnes histoires, peut-être moins intenses, moins puissantes, mais pas moins singulières et surtout pas moins bien exécutées.
*
Visuellement, Brent Anderson nous gratifie encore de planches superbes, dont certaines sont de vrais "morceaux de bravoure" (comme la double-planche au début de Justice à deux vitesses où Vincent Olek est hanté par ses erreurs). L'expressivité qu'il sait donner à ses personnages, la sobriété de son découpage, tout cela sert d'abord l'histoire : il y a là un refus exemplaire de céder à la facilité, à la surenchère, qui donne toute son humanité, toute sa profondeur, une vraie texture à l'entreprise depuis le début. Et c'est cela aussi qui rend Astro City unique.

Quant aux couvertures, et plus généralement le travail de design, ils permettent une nouvelle fois de saluer l'intelligence et la qualité d'Alex Ross, pour lequel, semble-t-il, à l'instar de Busiek et Anderson, Astro City est une oeuvre résolument à part, particulièrement chère à son coeur.
*
Une histoire comme Visite guidée permet à celui qui découvre la série d'y pénétrer sans être perdue. Au coeur de l'action offre la possibilité de considérer le monde d'Astro City tout en réfléchissant à la conception même des comics. Le regard des autres explore de manière ingénieuse la notion même d'héroïsme - et ce qu'elle implique. Et ainsi de suite : il n'y a presque pas besoin d'apprécier les super-héros pour aimer Astro City puisque tout le talent de ceux qui produisent cette série est d'évoquer cet univers de loin, de façon métaphorique, à la manière des contes ou des récits mythologiques.
Mais si le néophyte est séduit par cette accessibilité, le fan appréciera le "méta-texte" de l'oeuvre, car Astro City fonctionne aussi parfaitement grâce à ses références qui l'enrichissent au lieu de la parasiter. Les connaisseurs savent les recettes du genre, les codes qui l'encadrent, les archétypes qui le peuplent. Mais ils sont ici reformatés par un auteur érudit, un dessinateur aguerri et un designer averti, qui se servent de ces ingrédients pour d'abord parler de la condition humaine, des rapports qu'entretient le commun des mortels avec les dieux.
Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross nous laissent investir un territoirre familier pour mieux nous raconter des histoires que nous ne connaissons pas : celles de coulisses, là où des personnages comme vous et moi assistons au spectacle - et parfois y participons fugacement.
L'élégance de la démarche (à l'image des quelques pages réalisées en hommage aux pompiers du 11-Septembre) et le soin de la réalisation suffisent à garantir le plaisir qu'on retire à chaque fois des lectures de ces recueils.

mardi 14 juillet 2009

Critique 74 : ASTRO CITY 4 - TARNISHED ANGEL, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross



Kurt Busiek's Astro City : Tarnished Angel est le quatrième recueil de la série et regroupe les épisodes 14 à 20 du volume 2, publiés en 2000 par DC Comics, au sein du label Wildstorm. Ce récit complet en 7 actes est écrit par Kurt Busiek, dessiné par Brent Anderson, encré par Will Blyberg. Les designs sont signés Anderson et Alex Ross, qui signe également toutes les couvertures.
*
Cet album relate l'histoire de Carl Donewicz alias Steeljack. C'est un super-vilain dôté d'une peau métallique indestructible et d'une force colossale. Après avoir passé vingt ans derrière les barreaux de la prison de Biro Island, il bénéficie d'une libération sur parole.
Sa réinsertion s'annonce difficile et elle le sera : il est vieux, las, désabusé, et vit dans le remords d'avoir appris la mort de sa mère alors qu'il purgait sa peine. De plus, ses pouvoirs et son casier judiciaire constituent de gros handicaps et il se sait surveillé par les super-héros qu'il a autrefois affronté. Les civils le considèrent avec effroi et suspicion, à l'exception d'un de ses voisins du quartier où il est né et a grandi : Kiefer Square.
Pratiquement tous les habitants de cet endroit sont des malfrats ou des membres de leur famille, et Steeljack décide de plus se mêler à leurs trafics... Jusqu'à ce que Ferguson, l'intermédiaire privilégié des gens du milieu, lui soumette une offre d'emploi aussi peu banal que dangereuse.
En effet, depuis quelque temps, plusieurs proches de criminels sollicitent Steeljack pour qu'il enquête sur les meurtres de ses anciens collègues, une affaire dont se désintéressent les super-héros et la police. Carl hésite, il n'est pas un détective et il sait qu'en acceptant le job, il viole sa conditionnelle. Mais par solidarité et parce qu'il a besoin d'argent, il entame ses investigations.
Carl rencontre les familles des victimes et écoute leurs déprimantes histoires : tous rêvaient d'un gros coup, tous ont échoué et beaucoup ont été assassinés. En vérité, ces malfrats vivaient avec femmes et enfants dans la pauvreté et ont sombré dans le grand banditisme pour espérer s'en sortir - comme Steeljack.
Le cas de la fille de Goldenglove interpèle immédiatement Carl car elle veut succèder à son père, non pour le venger mais par appât du gain. Il essaie de la raisonner - en vain - et se fait mêm rosser par la jeune femme. Les recherches infructueuses de Steeljack pèsent sur le moral de cette communauté, acceptant comme une fatalité le funeste sort qui leur est promis.
C'est alors que Ferguson conduit Carl chez un ancien justicier, désormais retiré, qui va lui confesser son passé glorieux et sa disgrâce : El Hombre. Membre éphémère de l'Honor Guard, il avait passé un marché avec un super-vilain pour remporter une victoire truquée contre un adversaire et ainsi gagner en respectabilité. Mais il fut trahi, son stratagème (ayant abouti à la mort d'innocents) dévoilé et rejeté de tous.
Cette histoire trouble Carl qui repense à son enfance et à la vision qu'il avait des justiciers de la ville, des "anges", dont il voulait faire partie : mais après avoir accidentellement tué un adolescent et fait confiance à une crapule scientifique, il est devenu un monstre et un ennemi public. Depuis, Steeljack a compris son échec et les conséquences de ses erreurs : dès lors, coincer le tueur de super-vilains devient sa possibilité de rédemption. Lui qui a toujours choisi le mauvais chemin a l'occasion d'enfin prouver sa valeur en se rachetant.
L'apparition inopinée d'un gangster en cavale, The Mock Turtle, rapidement éliminé à son tour, apprend à Carl qu'un mystérieux caïd recrute des hommes de main à Kiefer Square pour une opération d'envergure. Il s'arrange pour rencontrer ce malfrat, El Conquistador, et devine qu'il veut pièger tous les vilains du quartier en leur promettant le pactole.
Steeljack tente d'avertir l'Honor Guard, dont une des membres (Quarrel) n'est autre que la fille d'un de ses anciens complices. Mais il devra affronter seul l'ennemi...
*
Tarnished Angel est une nouvelle formidable addition à la collection des récits d'Astro City, concue par Kurt Busiek, Brent Eric Anderson et Alex Ross, dont l'association est toujours aussi inspirée. On n peut qu'être épaté par la façon dont ces trois-là ont révolutionné les comics super-héroïques en en revisitant les fondamentaux.
Ce quatrième volume démarre par le salut de Ross et Anderson à l'acteur mythique Robert Mitchum dont l'ancien vilain Carl "Carlie" Donewicz alias Steeljack a les traits. Ce criminel repenti, né dans les années 60, et qui a passé vingt ans en prison (de 1978 à 98), est désormais un homme déphasé, anachronique, dont le retour au quartier qui l'a vu grandir ressemble à une retraite crépusculaire. Incapable de se réinsérer à cause de son passé et de ses pouvoirs, il se considère désormais comme fini.
Mais, bien qu'il viole les conditions de sa probation, il accepte quand même d'enquêter sur un tueur qui s'en prend à sa communauté en estimant que cette ultime mission pourra partiellement racheter ses erreurs - en premier lieu, la mort de sa mère, dont il se sent responsable. Le voilà entraîné dans une intrigue dont il va progressivement, et avec stupeur, prendre la sinistre mesure.
Steeljack, qui a autrefois lutté contre les héros après avoir voulu en devenir un, tentera de les prévenir mais sera encore une fois victime de son passé et de sa naïveté. C'est seul, jusqu'au bout, et contre tous, qu'il fera face à un terrible adversaire, au péril de sa vie.
La grandeur et la force de cette histoire tient dans sa grande humanité : celle qui révèle la situation désespérée de Steeljack et celle qui donne un caractère tragique à la trajectoire fulgurante de The Mock Turtle. Tout est dit : c'est du Destin dont parle Tarnished angel.
Je reste sidéré par le brio avec lequel Busiek et ses partenaires continuent de créer de tels personnages et de bâtir un tel univers. Précédemment, le scénariste a su réinventer des icônes (comme par exemple avec Samaritan, le Superman d'Astro City), mais il a su aussi élaborer des figures totalement originales et uniques. The Mock Turtle est l'une d'entre elles. Ce vilain-là est vraiment intéressant car il échappe aux clichés du genre : ce n'est qu'un second rôle mais il symbolise parfaitement comment, comme tous ses semblables, il est devenu un délinquant et comment ce choix malheureux le conduira à sa perte. Sa disparition relance le récit après qu'il y ait surgi de manière déroutante et va réorienter l'enquête de Steeljack tout en donnant un sens, une portée personnelle à sa mission. Alors Carl Donewicz devient un héros prêt à se sacrifier et acquiert une sorte de noblesse. Il en sera légitimement récompensé.
*
Graphiquement, la série a atteint un niveau exceptionnel, et ce sont peut-être les meilleures planches d'Anderson qui l'illustrent : sa représentation du quartier de Kiefer Square est fabuleuse, d'une précision, d'un réalisme confondants.
Avec le soutien d'Alex Ross, il a su, une fois de plus, camper visuellement une galerie magnifique de personnages, évoquant toute une époque sans céder à la facilité (ce qui est un exploit quand il s'agit des années 70). Et les couvertures sont de véritables oeuvres d'art, pas simplement par leur maestria technique, mais par leur justesse, leur sens de la concision, leur efficacité évocatrice.
*
C'est un somptueux "tribute" à la pulp fiction, à la série noire, des années 40 et 50, avec ses héros écrasés par la fatalité, aux gueules mémorables, qui évite la parodie.
A ce titre, Frank Miller était le préfacier tout indiqué et il cerne, avec plus d'à-propos, le concept fondateur d'Astro City lorsqu'il dit : "il ne s'agit plus de manier avec nostalgie les jouets de notre enfance, mais de faire en sorte que le concept fonctionne à nouveau, à la lumière de notre expérience et de l'époque à laquelle nous vivons".
Comment dès lors ne pas abonder dans le sens de la critique du magazine Wizard qui a qualifié Astro City de "the best superhero comic being printed."? La stabilité de son équipe créative, la qualité de sa production depuis le début, résument l'affection pour leur titre et la camaraderie de Busiek, Anderson et Ross : puisse cette belle aventure se prolonger encore longtemps !

lundi 13 juillet 2009

Critique 73 : ASTRO CITY 3 - FAMILY ALBUM, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross



Kurt Busiek's Astro City:Family Album réunit les épisodes 1 à 3 et 10 à 13, du volume 2. Ces sept histoires sont écrites par Kurt Busiek, dessinées par Brent Anderson, encrées par Will Blyberg, avec les designs d'Anderson et d'Alex Ross, qui signe également les couvertures. DC Comics a publié les 7 épisodes de ce recueil en 1998, au sein du label Wildstorm.
*
Comme dans le premier volume (Life in the big city), c'est une sélection de récits distincts, dont deux comptent deux parties :

- Welcome to Astro City raconte comment un père célibataire, Ben Pullam, et ses deux filles, venant de Boston, s'installent en ville pour y refaire leur vie. Ils vont devoir s'habituer au folklore local, avec sa communauté surhumaine combattant parfois dans la rue, devant chez eux. Ce voisinage inquiète ce père de famille, qui songe à repartir avant de se raviser lorsqu'il découvre la solidarité des civils et des super-héros le lendemain d'une bataille épique contre un dieu menaçant.
- Everyday life et Adventures in other worlds s'intéressent au cas de la First family et plus spécialement de la benjamine de ce groupe de scientifiques aventuriers, Astra. A dix ans, celle-ci souhaiterait quitter le quartier général de l'équipe pour vivre parmi des enfants de son âge. Aussi décide-t-elle de fuguer et d'intégrer une école ordinaire. Sa disparition plonge ses parents dans une terrible inquiètude et les conduit à la rechercher partout, convaincus qu'elle a été kidnappée. C'est l'occasion d'en apprendre plus sur le passé de cette famille hors du commun, leurs ennemis... Et pour la jeune fille d'accomplir son rêve.
- Show'em all relate la quête de reconnaissance d'un vieux super-vilain, le Junkman. Cet ancien inventeur de jouets brutalement licencié est devenu un redoutable voleur, mais c'est moins l'appât du gain qui le motive que l'envie de prendre sa revanche sur la société et de prouver qu'il n'est pas un "has been". Il commet alors un audacieux cambriolage, ridiculise plusieurs héros à ses trousses et se fait arrêter par Jack-in-the-Box. Mais le filou a eu ce qu'il voulait : la célébrité.
- Serpent's teeth et Father's day se focalisent justement sur Jack-in-the-Box, qui est amené à rencontrer les possibles incarnations futures de ses trois fils. Deux d'entre eux (un cyborg et un psychopathe) décident de le supprimer lorsqu'il comprenne qu'il ne partage pas leurs méthodes expéditives. Le troisième est devenu un enseignant-chercheur, étudiant les anomalies temporelles. Notre héros réalise ainsi que, s'il mourrait, sa progéniture pourrait devenir aussi dégénérée que les Jacksons et il va devoir trouver une nouvelle manière d'agir tout en devenant un père responsable puisque son épouse vient de lui annoncer qu'elle est enceinte.
- In the spotlight met en vedette Looney Leo, un personnage de dessin animée devenu réel à la suite d'un concours de circonstances. Son adaptation à sa nouvelle condition en fera une vedette avant qu'il ne connaisse un cruel déclin puis réussisse à à remonter la pente, comme il le confie à un jeune publiciste venu lui offrir un contrat.
*
Un père de famille effrayé par la ville où il a entraîné ses filles. Une super-héroïne de dix ans qui aspire à goûter à la vie d'une enfant de son âge. Un voleur qui réussit le crime parfait - et même trop parfait. Un justicier confronté à sa future paternité et à la nécessité de trouver un remplaçant. Une ancienne gloire qui ressasse son passé. Autant de portraits saisissants pour broder sur les thèmes de la responsabilité, de la famille, et de la reconnaissance... Et autant de nouveaux exemples de la qualité de cette série unique en son genre !
Alors que l'industrie des comics américains s'est progressivement mise à produire des receuils composés d'arcs narratifs complets en lieu et place de fascicules périodiques, des lecteurs se sont plaints de cette tendance à écrire davantage en pensant en termes d'albums. Cette nouvelle compilation d'épisodes d'Astro City prouve pourtant qu'on peut encore concevoir des histoires courtes, connectées par thème ou rédigées de manière à établir un univers avec une temporalité et une spatialité. De ce point de vue, Family album synthètise tout le talent de son auteur, Kurt Busiek, et la singularité de son projet.
Le récit qui ouvre ce nouveau tome est une introduction idèale pour les nouveaux lecteurs. Il s'agit moins d'un récit sur les super-héros que sur la manière dont les civils les considèrent, le fondement même de la série depuis ses débuts. Cette étude psychologique à la fois simple et subtile d'un père divorcé qui s'interroge sur la bonne éducation à donner à ses filles résume à elle-seule la foi du scénariste en son idée : comment les humains ordinaires cohabiteraient avec des créatures extraordinaires, comment cela affecterait leur quotidien et les révèleraient à eux-même. C'est aussi un témoignage émouvant sur la solidarité, écrit avec beaucoup d'humanisme et de sobriété.
L'autre perle de ce livre est Show 'Em All, à nouveau habitée par un personnage savoureux. Le Junkman est certes un criminel génial mais moins intéressé par le bénéfice que lui rapporte ses larcins que par l'envie d'être reconnu par le public comme un génie du crime. Cependant, plutôt que de céder au stéréotype du super-vilain égocentrique et mégalomane perdu par sa vanité, Busiek brosse le portrait d'un vieil homme roublard et attachant.
In the Spotlight, l'autre récit en un acte, est encore un superbe condensé sur les histoires de gloire et de déclin comme en ont connues maintes célébrités d'Hollywood.
*
C'est grâce à cette cohérence thématique et cette varité d'angles de vue qu'on peut vraiment apprécier les efforts conjugués d'Anderson et Ross, dont les designs sont un enchantement. Grâce à des graphistes de ce calibre, on peut aussi bien se passionner pour un personnage de cartoon comme Looney Leo que pour d'autres protagonistes faits de chair et de sang, vulnérables et touchants.
Le découpage est un modèle de fluidité et c'est un régal absolu pour les yeux. Le plaisir palpable avec lequel, par exemple, Anderson chorégraphie les acrobaties de Jack-in-the-box donne littéralement au justicier la grace d'un danseur. Et lorsqu'il met en scène ce même personnage, démasqué, il sait lui insuffler une vérité, une épaisseur, remarquables.
*
Si toutefois, il fallait distinguer un segment, alors mon choix irait vers le récit en deux actes Everyday life-Adventures in other worlds, qui explore magistralement la notion d'esprit de famille suggérée dans le titre du livre.
Cet hommage vibrant et élégant aux Fantastic Four et aux Challengers of the unknown, dont s'inspire ouvertement la First family, dépeint parfaitement n'importe quel enfant aspirant à s'émanciper tout en s'amusant. C'est également l'occasion pour Busiek de convoquer une belle galerie de monstres, pour laquelle là aussi Anderson et Ross ont accompli des recherches à la fois référencées (s'inspirant de Bill Everett, le créateur de Namor, notamment) et accessibles. Tout l'art de la caractérisation de Busiek éclate dans ce dyptique au rythme soutenu, alternant plages intimistes et séquences spectaculaires.
D'une façon similaire mais néanmoins différente, l'autre "duo" Serpent's Teeth/Father's Day relève un défi aussi corsé : comment concilier ses responsabilités de héros avec celles de mari et de futur père de famille ? Dans Life in the Big City, un personnage comme Samaritan sacrifiait sa vie privée pour remplir ses missions de justicier. Ici, Jack-in-the-box hésite davantage et imagine un stratagème plus ambigü pour résoudre ce dilemme. Son cas est plus épineux, la résolution du problème est plus palpitante et son histoire toute entière est plus troublante.
*
Vous l'aurez compris : tous les récits proposés ici sont intéressants et développées avec un savoir-faire d'orfèvre. Encore un volume de haute volée qui fait de cette série un authentique "must-have" : c'est du super-hero comics différent mais qui ne déçoit jamais. Une telle prouesse mérite tous les lauriers !

dimanche 12 juillet 2009

Critique 72 : ASTRO CITY 2 - CONFESSION, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross


Kurt Busiek's Astro City : Confession est le deuxième recueil de cette série, regroupant les épisodes 4 à 9 du Volume 2 plus le "one-shot", The nearness of you, réalisé pour le magazine Wizard. Ces histoires sont toujours écrites par Kurt Busiek, dessinées par Brent Anderson (cette fois secondé par l'encreur Will Blyberg) et avec des couvertures et designs signés Alex Ross. Cette production a été publiée par DC Comics, au sein du label Wildstorm, dans la collection Homage Comics.
*
Comme je l'ai expliqué dans ma critique du premier tome (Life in the big city), Astro City n'est pas, comme un premier regard le laisserait supposé, un comic-book de plus sur les super-héros. Bien sûr, il compte parmi ses protagonistes nombre de valeureux justiciers et de sinistres vilains, pour la plupart inspirés d'archétypes déjà établis par DC et Marvel depuis des décennies.
Mais ce qu'il y a de spécial avec cette série, c'est qu'il s'agit moins de décrire encore une fois les affrontements entre bons et méchants aux pouvoirs extraordinaires dans une ville imaginaire que d'analyser ces personnages et leur environnement, le plus souvent à hauteur d'homme, selon le point de vue des civils, et ainsi raconter l'histoire de cette cité peuplée de gens comme vous et moi cohabitant avec des surhommes.
Que Busiek et ses partenaires observent les plus grands héros de cette ville ou juste les gens de la rue est le prétexte à montrer et raconter leurs vies à tous. Si ces justiciers ou ces malfrats sont inspirés des icônes du genre, c'est pour que le lecteur soit en terrain connu. Mais c'est aussi pour permettre aux auteurs d'en proposer des versions à la fois synthétisées et originales, d'en tirer une réflexion aiguisée sur les clichés de ce type de littérature et comment les contourner pour en renouveler le fond et la forme.
Cette familiarité établie permet à Busiek de passer rapidement d'une histoire à une autre, d'un personnage à un autre, pour composer un univers à la fois référencé et singulier, comme le démontrait Life in the big city, en n'ayant pas à passer trop de temps à expliquer les concepts et la dynamique inhérents aux comics de super-héros.
Les recueils d'Astro City bâtissent ainsi une longue et riche chronologie des comics super-héroïque et mettent sous le feu des projecteurs différents personnages à chaque récit : c'est une vision constamment inédite du genre.
*
Pour ce nouveau volume, le scénariste a choisi de développer un story-arc complet plutôt qu'une succession de chapitres indépendants : l'occasion de se pencher sur un des héros les plus énigmatiques de la cité, tout en partant d'une situation établie dans le précédent recueil.

Astro City: Confession raconte l'histoire de Brian Kinney, un jeune provincial, et son ambition de devenir un des héros d'Astro City. Il débute en bas de l'échelle en décrochant une place de serveur dans un bar où se retrouvent quelques super-héros. Le patron de l'endroit le recommande pour un établissement plus respectacle, un club privé, ce qui va lui offrir l'opportunité de se faire remarquer comme il le désirait.
Un vilain, Glue Gun, débarque effectivement au coeur d'une des soirées dans cet endroit chic, où est réunie la fine fleur des justiciers de la ville, avec l'intention de se venger d'eux. Mais Brian réussit à désarmer et neutraliser l'importun, ce qui lui vaut les félicitations des invités - mais aussi la jalousie des autres serveurs.
Alors qu'il est sur le point d'être rossé par ces envieux dans une ruelle, le mystérieux et ombrageux The Confessor apparaît et les disperse. Il propose son aide à Brian et en fait son partenaire, surnommé Altar Boy. Ensemble, ils vont alors combattre le crime organisé dans les bas-fonds d'Astro City, opérant à la nuit tombée.
A partir de là, le récit suit plusieurs trajectoires. Nous continuons à suivre la formation de Kinney mais aussi ses investigations secrètes pour découvrir les origines du Confessor. En parallèle, une dramatique affaire secoue la ville : un serial killer supprime plusieurs civils en les mutilant dans le quartier de Shadow Hill, où la magie et les superstitions sont la règle. Cette vague de crimes atroces fournit la matière à une troisième piste narrative où sont exposées les tensions croissantes entre la population ordinaire et ses héros, incapables d'arrêter l'assassin.
Le maire de la ville impose à chacun des super-héros de se faire enregistrer mais beaucoup refusent et deviennent donc, de fait, des hors-la-loi. Crackerjack profite même de la confusion pour attaquer des commerçants et les voler - mais Altar Boy devine que quelqu'un usurpe l'identité du justicier...
Pour Brian et the Confessor, il s'agit alors de révèler quel lien unit tous ces évènements, à qui profite le crime et les accusations contre les justiciers. La réponse se trouve (peut-être) du côté de cet espion extra-terrestre métamorphe (vu dans l'histoire Reconnaissance, de Life in the big city)...
*
Comme vous l'aurez probablement deviné, the Confessor s'inspire ouvertement d'une des figures les plus populaires de DC, Batman, tandis que Brian Kinney/Altar Boy ressemble beaucoup à son non moins célèbre "sidekick", Robin.
De fait, Confession est un magnifique hommage à l'homme-chauve-souris auquel il emprunte bien des éléments historiques. Le plus évident tient dans le champ d'action du Confessor, redresseur de torts opérant dans les bas quartiers d'Astro City à la manière d'un détective.
Mais en choisissant Brian Kinney comme narrateur principal de son récit, Busiek prend une certaine distance avec l'icône dont il s'est inspiré et veut surtout traiter du thème du sacrifice et du bien-fondé du combat que son héros mène.
En aspirant à devenir un héros, le jeune Kinney désire surtout prendre une revanche personnelle : ayant grandi en province, fils d'un homme bon mais méprisé et moqué justement pour sa bienveillance, il souhaite s'en démarquer en gagnant Astro City et ses galons de justicier.
Le récit s'interroge alors sur les notions d'héritage et de la place qu'on occupe vraiment dans la société en prenant conscience des éléments de son passé dont on ne se débarrasse jamais.
Pour Brian, cela passera par l'acceptation : l'altruisme et l'humilité de son père étaient aussi héroïques que les actions désintéressées mais plus spectaculaires des super-héros.
Pour the Confessor, il a fallu assumer un moment d'égarement qui la conduit à être transformé en vampire alors qu'il servait Dieu : depuis, il se repend en tâchant de combattre le Mal sous toutes ses formes et n'hésitera pas, pour expier sa faute originelle, à donner sa vie afin que la vérité éclate - y compris sur sa nature monstrueuse.
L'initiation et la révèlation de Brian Kinney s'effectueront dans la douleur, le doute, mais malgré la méfiance qu'il nourrira vis-à-vis de son mentor (après avoir découvert sa condition vampirique, il le soupçonnera d'être le tueur de Shadow Hill), nul doute que la figure du Confessor incarne pour lui un père de substitution. A son contact, il entre dans l'âge adulte, s'instruit et devient réellement non seulement un justicier mais un brave au coeur pur, qui se réconcilie avec sa propre histoire.
A mesure que le récit se développe, nous continuons, à la suite de ce que nous avions découvert dans Life in the big city, à connaître de mieux en mieux la ville d'Astro City elle-même. Plus que jamais, cette métropole est traîtée comme un personnage à part entière, et le quartier de Shadow Hill au coeur de l'intrigue révèle toute sa fascinante dimension, avec son étrange protecteur, le Hanged Man.
*
Le monde créé par Busiek, Anderson et Ross acquiert un réalisme à la fois fantastique et poétique, mais aussi cruel, violent, tout à fait saisissant. Le dessinateur rend parfaitement compte de la complexité de ce monde en soignant particulièrement la galerie de personnages qui le peuple mais aussi en insistant sur ses édifices et ses quartiers les plus emblématiques. A cet égard, difficile de ne pas être subjugué par la représentation saisissante de la Cathédrale Grandinetti, repaire du Confessor, aussi imposante que Notre-Dame-de-Paris, et dont le résident a été pensé d'après Golgo 13, ce tueur issu des mangas. Altar Boy est lui un mix ingénieux de Robin donc, mais aussi d'un enfant de coeur revu et corrigé avec le look d'un mousquetaire : Alex Ross fait encore une fois preuve de son inventivité incomparable pour mélanger diverses sources aboutissant à une réussite esthétique frappante.
*
Cette même convergence est à l'oeuvre dans le magistral finish où toutes les énigmes de l'intrigue se résolvent avec une diabolique logique, où tous les secrets sont dévoilés avec brio et subtilité et où le spectacle est à la hauteur des enjeux dramatiques posés par le scénario. Du grand art, où l'élégance se marie à l'efficacité !
*
Le recueil compte également un épisode déconnecté de la saga principale, The nearness of you. Cette romance poignante offre un nouvel échantillon du talent multiforme de Busiek et son équipe. Une perturbation temporelle causée par un vilain oblige un homme à réaligner les évènements. Mais que se passe-t-il si tout ne revient pas exactement à la normale ? Et si une coïncidence insignifiante modifiait le cours des choses ?
C'est sur ces interrogations qu'est fondée la tragique mésaventure au cours de laquelle Michael Tenicek découvre qui il est réellement. Une altération historique aboutit à ce que sa femme n'est jamais née, bien qu'il continue de rêver d'elle et de leur vie ensemble. Il connaît les plus intimes détails de leur vie, mais il ne peut la retrouver qu'en songe.
C'est le Hanged Man qui lui révèlera la cruelle vérité et conduira Michael à faire un choix entre vivre avec, en mémoire, cette femme parfaite mais qui n'a jamais existé ou l'oublier avec l'aide du protecteur mystique de Shadow Hill ?
*
Entre les 6 volets de la saga Confession et ce récit supplémentaire, on a droit à deux grandes histoires, même si leur format et leur nature diffèrent totalement. C'est aussi cette variété qui procure au lecteur un plaisir si brillant, enthousiasmant, et unique sur le genre super-héroïque. A la perfection de l'écriture de Busiek répond celle de l'illustration d'Anderson et du "packaging" de Ross.
Surtout, préférez à nouveau les tpb en vo pour profiter des bonus (croquis préparatoires, making-of des couvertures, préface par Neil Gaiman) !
Bref, encore une fois, tout concourt à la réalisation d'une magistrale oeuvre grâce un ensorcelant cocktail d'aventures et d'intimisme où évoluent des personnages profondèment attachants.

samedi 11 juillet 2009

Critique 71 : ASTRO CITY 1 - LIFE IN THE BIG CITY, de Kurt Busiek, Brent Anderson et Alex Ross



Kurt Busiek's Astro City est une série de comics se déroulant dans une ville imaginaire. Ecrite par Kurt Busiek, elle est co-créée et illustrée par Brent Anderson, qui en signe les planches intérieures, et Alex Ross, qui a élaboré avec Anderson les designs de la ville et de ses personnages et peint les couvertures de chaque épisode et receuil. La série démarre en Août 1995, publiée à l'origine par Image Comics, puis par Homage Comics (une branche de Wildstorm).
*
Astro City 1 : Life in the Big City est d'abord et avant tout une collection de nouvelles à la gloire du "Silver Age". Les six récits compilés dans ce premier recueil sont indépendants les uns des autres, mais une fois lues ils forment déjà la carte d'un nouveau monde riche d'une longue histoire.
Les sujets sont immédiatement éloquents et familiers, convoquant plusieurs univers et héros déjà vus, mais refaçonnés d'une manière moderne et accessible à la fois.

In dreams explore les rêves de Samaritan, une version alternative de Superman, continuellement occupé à sauver la population du monde entier de désastres divers et variés, en sacrifiant sa vie privée et en veillant à ce que sa double vie de correcteur et de justicier ne soit pas découverte.
The scoop évoque le chef-d'oeuvre de Busiek et Ross, Marvels, puisqu'il relate comment un jeune reporter fut témoin d'une incroyable aventure puis comment il dut corriger son article à ce sujet au point de ne relater que les faits pouvant être prouvés, supprimant tout la partie fantastique.
A little knowledge raconte comment un brigand découvre accidentellement l'identité secrète de Jack-In-The-Box, un justicier masqué, et comment cette découverte va le tracasser, au point qu'il décidera de garder ce qu'il sait pour lui.
Safeguards suit les pas d'une jeune femme originaire de Shadow Hill qui projette de s'établir dans le Centre-Ville, jusqu'à ce qu'elle se rende compte que la vie y est aussi dangereuse.
Reconnaissance est particulièrement importante car elle sert de prémice à la saga qui alimentera le recueil suivant (Confession) : un espion extra-terrestre décide de surveiller un héros pour savoir si la planète doit être envahie ou non - malheureusement, il s'intéresse à Crackerjack, qui est aussi vantard que négligeant.
Dinner at eight met en scène une soirée romantique entre Samaritan et Winged-Victory, où ils dévoilent des conceptions divergentes du métier de justicier mais aussi leur attirance physique.
*
Pour bien en apprécier la lecture, je vous propose d'abord d'établir une vue d'ensemble d'Astro City. La métropole d'Astro City concentre une vaste communauté d'individus dôtés de super-pouvoirs : le premier de ces héros à avoir été répertorié était Air Ace, vétéran décoré durant la Première Guerre Mondiale et qui s'est établi ici après le conflit. Bien d'autres personnages peuplent les pages de la série, certains n'apparaissant que comme figurants, d'autres occupant le devant de la scène dans plusieurs épisodes.
Mais la singularité du projet de Kurt Busiek est qu'il s'intéresse à plusieurs protagonistes plutôt qu'à un héros ou une équipe de héros en particulier : cette multiplicité et cette diversité de points de vue fait toute la richesse de cette production. Ainsi, certains épisodes sont racontés par les super-héros, d'autres par des humains ordinaires témoins de leurs exploits, et d'autres encore par les criminels qui peuplent la cité.
L'autre originalité de l'écriture tient à la variété de sa narration : parfois une histoire n'occupe qu'un chapitre, parfois elle peut s'étendre à six (et même jusqu'à seize, avec le story-arc en cours, Astro City : Dark Age, dont les deux protagonistes principaux sont deux frères, Charles et Royal Williams, qui choisissent de devenir policier pour l'un et malfrat pour l'autre, dans les années 70).
L'accroche dramatique d'Astro City consiste à analyser comment le public - à la fois les gens ordinaires, les surhommes et leurs ennemis - vit dans ce monde.
Par exemple, comme nous allons le voir dans ce premir recueil, Samaritan réfléchit au sens de sa vie au cours d'une journée au cours de laquelle il passe le plus clair de son temps à sillonner la planète pour aider les civils de diverses menaces, sans avoir aucun véritable moment de répit. Il prend alors conscience qu'il ne peut avoir de vie privée, sociale, normale, et qu'un des rares plaisirs qui lui reste est de voler dans les airs.
Il est parfois aussi fait mention d'autres héros, en action dans d'autres villes qu'Astro City elle-même : ainsi voit-on occasionnellement Silversmith à Boston, The Untouchable à Chicago (un clin d'oeil à Elliott Ness) et Skycraper à New York.
La ville d'Astro City est elle-même un personnage à part entière - et comme le prouvent les bonus de l'édition américaine. La cité s'appelait initialement Romeyn Falls, elle fut rebâtie après la Seconde Guerre Mondiale et rebaptisée en l'honneur du justicier Astro-Naut, qui (apparemment), au prix de sa vie, sauva ses habitants d'un désastre (non dévoilé à ce jour). Astro City compte plusieurs quartiers : le Centre-Ville restauré où se trouve le Binderbeck Plaza ; la Vieille-Ville ; Chesler (aussi connu comme "The Sweatshop") ; Shadow Hill (quartier où règne la magie) ; Bakerville ; Derbyfield ; Museum Row/Centennial Park ; Iger Square ; Kiefer Square (zone où réside la canaille locale) ; Kanewood ; South Kanewood ; Fass Gardens ; Gibson Hills ; et Patterson Heights. Shadow Hill occupe une place à part : géographiquement, la zone surplombe la ville et elle est protégé par the Hanged man, présent dans plusieurs histoires.
Parmi les édifices notables d'Astro City se trouvent l'Astrobank Tower, sur lequel trône la balise d'alerte de la ville et où on distingue une statue d'Air Ace ; la Cathédrale Grandenetti ; le Pont Outcault ; le bar Bruiser où se retrouvent des héros ; le club privé Butler's où se rassemblent d'autres justiciers, et Beefy Bob's, un fast-food. On remarquera que Busiek a nommé plusieurs des quartiers et établissements de la ville en utilisant les patronymes de plusieurs célébrités de l'industrie et de l'histoire des comics. Par exemple, la prison de Biro Island est une référence à Charles Biro (l'auteur de la série Crime Does Not Pay). Le Pont Outcault est un hommage au créateur du Yellow Kid, personnage dont le nom est aujourd'hui celui d'une récompense prestigieuse dans la bande dessinée.
La structure et la texture même de la série sont la quintessence de ce qu'on peut tirer de meilleur de ces genres au sein du cadre déjà très codifié des histoires de super-héros.
Plusieurs personnages sont ainsi basés sur de véritables personnes, un procédé qui permet une solide et profonde caractérisation, et à laquelle l'écriture classique de Busiek sied à merveille. Ainsi, c'est en s'inspirant notamment d'acteurs célèbres et de vedettes du 9ème Art que certains protagonistes ont été élaborés.
Dans l'introduction de ce volume, qu'il a lui-même rédigée, Busiek confesse qu'il aime les super-héros, presqu'en réaction à ceux qui ne considèrent ces personnages que comme des créations simplistes, extensions des fantasmes adolescents, et incarnant une présentation manichéenne des valeurs.
Le soin et la justesse avec lesquels l'auteur est parvenu à insuffler de la vie, du réalisme dans cet univers tout en préservant sa fantaisie prouve qu'avec du talent et une vision nette et inventive, on peut transformer ces clichés en oeuvre d'art, on peut émouvoir avec des personnages et des histoires a priori seulement rocambolesques et bariolés. Busiek rend autant hommage à l'oeuvre de ses pairs et devanciers qu'il participe à la progression du genre en leur donnant une humanité inspirée.
Avec lui, le simple récit d'un surhomme qui n'a pour seul bonheur que de voler revêt une vraie grace, et Brent Anderson l'illustre avec le souci évident de restituer cette grace et un plaisir palpable : l'artiste capture merveilleusement la joie et la poésie de Samaritan lorsqu'il fend les nuages.
Tout aussi prodigieuses sont la facilité et la rapidité avec lesquelles, au terme des deux premières histoires, Busiek résume deux époques : celle d'aujourd'hui avec les rêveries de Samaritan et celle d'hier avec le périple interdimensionnel du Silver Agent et de l'Honor Guard.
Alors qu'on pourrait être frustré par le fait qu'il ne fait que montrer certains de ces héros au second plan ou le temps d'une vignette, il nous les rend pourtant tous familiers, charismatiques, et à vrai dire de cette frustration nait l'envie de les revoir, d'en apprendre plus à leur sujet. Une telle concision pour planter le décor et le rendre aussi attractif prouve la force de l'oeuvre qui se déroule sous nos yeux.
De la même manière, on est saisi par la façon dont il nous intéresse aux cas de Jack-In-The-Box et Crackerjack :
- le premier évoque Spider-Man, dont il possède l'incroyable agilité, mais aussi Daredevil, opérant dans les bas-fonds, et Batman, avec sa panoplie de gadgets offensifs. Pourtant, c'est à travers le regard d'un bandit de bas-étage que nous observons ce justicier à la panoplie de clown, derrière le masque duquel se cache un afro-américain aisé, marié à une journaliste, et qui ignore que sa double identité est éventée. Mais ce secret est lourd à porter et son détenteur se croit ensuite persécuté par le héros, craignant qu'il ne soit emprisonné, torturé ou tué pour ce qu'il a appris. Cet épisode est traité sur un rythme trépidant et le cauchemar de son protagoniste est drôlatique.
- Crackerjack est un personnage aussi savoureux : arrogant, jaloux, d'une chance insolente, mais à la limite de l'incompétence, vantard, négligeant, il devient à son insu l'objet d'étude d'un espion extra-terrestre. Tribut à Will Eisner (dès la superbe première page), il détaille aussi le portrait d'une caricature de justicier, méprisé par ses collègues qu'il irrite, grisé par son rôle, cabotin, irresponsable, et qui va sceller le sort de l'humanité toute entière par son comportement. Busiek, encore une fois, nous régale en entretenant un suspense efficace et en dépeignant un personnage haut en couleur (au propre comme au figuré, car son costume est aussi tape-à-l'oeil que son attitude).

Mais quand il veut nous rendre ses acteurs attachants, Busiek est aussi à l'aise : Marta qui aimerait quitter Shadow Hill découvre lorsque la First Family affronte l'Unholy Alliance en plein Centre-Ville que la vie dans les beaux quartiers n'est pas plus tranquille que chez elle, où la magie et les talismans règnent. La jeune femme regagne donc son domicile, à la fois soulagée et résignée, et nous sommes à la fois compatissants et attristés par sa condition.
S'il s'exerce à la romance avec le rendez-vous galant que l'Honor Guard a arrangé pour Samaritan et Winged-Victory, le scénariste fait encore preuve d'une finesse et d'un savoir-faire exemplaire. Il ne se contente pas d'aligner quelques scènes anecdotiques pour aboutir à un tendre baiser au clair de lune entre les deux justiciers, il en profite pour fouiller la psychologie complexe de ses deux tourtereaux, avec d'un côté le rescapé d'une civilisation future protégeant sans distinction n'importe quel individu et de l'autre une féministe privilégiant ses semblables.
*
On l'aura compris, Astro City est une authentique lettre d'amour aux comics et à ses codes, ses symboles, ses couleurs et son esprit. Et cet amour est aussi celui qui anime Brent Anderson, dont j'ai loué la contribution essentielle, mais aussi Alex Ross, la troisième tête pensante de cette production.
Le peintre, qui réalise encore une fois de splendides couvertures (peut-être les plus belles de son abondante carrière), a aussi activement collaboré à la conception visuelle du projet, en designant la majorité des décors de la ville et des costumes et visages des personnages. C'est un passionnant condensé esthétique du genre par un fin connaisseur, un extraordinaire technicien et un graphiste au goût toujours sûr : il joue sur les ressemblances avec d'illustres modèles (Superman pour Samaritan, Captain America pour Silver Agent, Hawkgirl pour Winged-Victory, les Fantastic Four pour la 1st Family...) sans jamais les singer, mais plutôt en aboutissant à une révision de ces icônes. C'est aussi beau que jubilatoire. C'est surtout impressionnant.
*
La magie d'Astro City ne tient pourtant pas seulement le temps de ces six premiers chapitres : essayer cette série, c'est l'adopter. L'enchantement est définitif et ce Life in the Big City n'est "que" la première étape d'un fascinant voyage.

dimanche 28 juin 2009

Critique 68 : JUSTICE SOCIETY OF AMERICA THY KINGDOM COME 3, de Geoff Johns, Alex Ross, Peter Tomasi, Dale Eaglesham, Fernando Pasarin, Jerry Ordway







Justice Society of America : Thy Kingdom Come, Part 3 contient les épisodes 19 à 22 ainsi que les numéros spéciaux Kingdom Come : Superman, Magog et The Kingdom. Leur scénario a été écrit par Geoff Johns et Alex Ross, à l'exception des numéros spéciaux Kingdom Come : Superman écrit par Ross seul et Kingdom Come : Magog par Peter J. Tomasi. L
es dessins ont été réalisés par Dale Eaglesham (n°19, 20, 21, 22), Fernando Pasarin (Kingdom Come : Magog et Kingdom Come : The Kingdom), Alex Ross (Kingdom Come : Superman et quelques planches du n°22) et Jerry Ordway (pour les séquences sur Terre-2 et quelques planches des n°21 et 22). Scott Kolins a illustré les quelques planches sur les origines de Starman, à la fin de Kingdom Come : Magog.
Ces épisodes ont été publiés par DC Comics de Novembre 2008 à Février 2009, les trois "one-shots" spéciaux sont sortis simultanèment en Janvier 2009.
*
Résumé des épisodes précédents :
l'arrivée imprévue du Superman de Terre-22, par la faute de Starman, a entraîné une succession d'évènements liés entre eux : le recrutement de nouveaux membres au sein de la JSA, leur affrontement avec Magog autoproclamé héraut du dieu Gog, le réveil de ce dernier et son intention de sauver le monde et de protéger ses héros.
C'est en Afrique que cette créature provenant du Troisième Monde se manifeste : elle suscite la ferveur de plusieurs super-héros en sauvant la population locale de la famine et de la guerre civile, rend la raison à Starman, la vue à Dr Mid-Nite, son visage intact à Damage...
Mais Gog expédie aussi Power Girl sur Terre-2 où son double la traque avec la Justice Society Infinity et divise la JSA en deux : d'un côté, il peut compter sur le soutien inconditionnel de certains membres qui ne voient que le bon côté de ses actions ; de l'autre, il suscite la méfiance... A fortiori lorsqu'il ressucite David Reid, mortellement blessé, pour le transformer en nouveau Magog, semblable à celui qui plongea la Terre-22 dans le chaos !

A présent, voilà comment les choses évoluent :

Derrière sa façade bonhomme, Gog a semé l'embarras au coeur de l'Afrique et de la JSA, présente sur place pour le surveiller ou l'accompagner : ses bonnes actions démontrent qu’obtenir tout ce qu’on désire n’est pas forcément une bonne chose. Ses méthodes provoquent aussi un débat moral : il intervient de manière impulsive, virulente et expéditive (même s’il ne fait pas couler de sang), sans peser les conséquences et donc sans mesurer la justesse et la justice de ses interventions.
La Société de Justice commence à se déchirer : des modérés comme Jay Garrick, Alan Scott et Ted Grant estiment que Gog réclamera tôt ou tard une rétribution, mais d'autres comme Hawkman, Citizen Steel, Amazing-Man et le nouveau Magog sont prêts à défendre le géant en ne doutant pas de sa bienveillance. L'affrontement est inévitable...
Mais Magog téléporte les importuns dans le QG de l'équipe et peu après Starman découvre un aspect inédit de ses pouvoirs : il est un portail vivant entre les dimensions et ainsi Power Girl mais aussi la Justice Society Infinity à ses trousses surgissent dans notre monde !
Les deux équipes s'apaisent aussi vite qu'elles se séparent après avoir compris que le Multivers existe à nouveau et qu'elles doivent veiller sur leurs mondes respectifs.
Le récit opére alors quatres escales pour examiner la situation à travers les regards du "Kingdom Come Superman", de Magog, de Starman et du "Royaume" que commence à instaurer Gog :

- le Superman de Terre-22 se rappelle avec douleur des circonstances dans lesquelles sa Loïs Lane mourrut, après avoir été agressée par la Joker. Ce drame a provoqué sa descente aux enfers et la chute de son monde. Le même sort l'attend-il dans notre réalité ?
- Magog est devenu le parfait soldat de Gog, entraînant dans son sillage Hawkman, Amazing Man, Damage, Citizen Steel. Puis, interceptant le S.O.S. d'anciens camarades de l'armée, David Reid part seul à leur rencontre et les venge dans un bain de sang - à la manière de son homonyme de Terre-22...
- Starman se remémore ses origines et comprend ainsi qu'il est devenu l'incarnation d'un relais spatio-temporel - autrement dit la solution au problème Gog ?
- La présence de Gog bouleverse l'équilibre mondial. Damage porte sa parole avec ardeur et la population américaine espère tout de ce sauveur providentiel. Mais Stargirl et Atom Smasher vont tenter de le raisonner, tandis que Sandman révèle à Mr Terrific et Jakeem Thunder que Gog est en train de posséder (au propre comme au figurer) la Terre. Le dieu du 3ème Monde réclame en effet à ses fidèles de le vénérer désormais...
Cette requête choque certains des partisans de Gog, mais d'autres sont prêts à se prosterner devant lui. Et lorsqu'on lui refuse ce qu'il exige, le géant répond qu'il ne partira pas tant que le monde ne sera pas à ses pieds : il châtie ceux qui osent le défier en leur reprenant ce qu'il a offert - Dr Mid-Nite redevient aveugle, Starman déséquilibré, Sandman assailli par ses visions cauchemardesques et Damage défiguré. Citizen Steel et Amazing Man ne peuvent plus croire à la charité de ce dieu cruel. Même Magog se révolte en voyant ses amis souffrir à nouveau.
Déchirée il y a peu, la Société de Justice se ligue à nouveau pour se débarrasser de Gog. L'affrontement est dantesque et finalement décapité, le colosse est expédié aux confins de l'univers par Starman et le Superman de Terre-22. Celui-ci obtient de son camarade qu'il le renvoie chez lui.
Dans notre monde, la JSA panse ses plaies, mais les divisions d'hier mettront du temps à être réparées - comme le suggère l'amertume d'Hawkman. Et pourquoi David Reid a-t-il conservé l'apparence de Magog ? Judomaster donne son amour à Damage et Citizen Steel a trouvé la paix tandis que Starman reparaît.
De retour chez lui, Superman renonce à se venger et traverse les décennies, les siècles et même les millènaires suivants en veillant sur l'humanité...
*
Progressivement, Geoff Johns et Alex Ross ont résolu toutes les intrigues liées à la présence du Superman de Terre-22. Ils commencent par régler le cas Power Girl et en profite, au passage, pour attribuer à Starman des facultés surprenantes, qui en font un personnage pivotal dans la série mais aussi dans le "DCverse". Quant à la Kryptonienne, elle sort de ces épreuves plus attachante : la leader de la JSA a acquis de la sagesse en traversant le miroir, un peu à la manière de l'Alice de Lewis Caroll.
Il restait à conclure dignement le "dossier" Gog et l'impact de son séjour sur Terre : il s'était engagé à sauver le monde en sept jours tel un nouveau messie, il s'est avéré une créature certes puissante mais sans noblesse, exigeant qu'on l'idôlatre pour ses bienfaits.
C'est la notion de la foi qui a été engagée dans cette dernière partie : jusqu'où peut-on, doit-on croire en une entité capable de changer le cours des choses ? Et surtout faut-il espérer qu'un tel être existe si, en retour, il réclame comme un dû qu'on le vénère ? La vraie charité ne doit-elle pas être gratuite ?
En nous interrogeant sur la foi, les auteurs pointent du doigt ses dérives, comme le fanatisme, l'endoctrinement, et le prix qu'on est prêt à payer pour le salut du monde. Comme depuis le début de cette épopée, on est surpris par la profondeur des thèmes abordés et la franchise des réponses apportées par Johns et Ross : cela prouve au moins qu'on peut, via une publication populaire, sans nier ses vertus divertissantes, faire un peu de philosophie - en vérité, des auteurs comme Alan Moore ou Frank Miller nous l'avaient déjà démontré, mais dans le cadre d'oeuvres spécifiques. Ici, nous restons dans la forme traditionnelle des comics de super-héros et, malgré cela, les scénaristes ont réussi à poser des questions sans les survoler.
Bien entendu, ce feuilleton coloré, rocambolesque, exubérant, ne manque pas de grandes batailles, d'explosions : la fibre mélodramatique inhérente au genre n'est pas absente de ce projet et le spectacle peut aussi se déguster au premier degré.
Tout juste regrettera-t-on la brutalité complaisante du segment rédigé par Peter J. Tomasi (Kingdom Come : Magog) qui n'ajoute rien de valable à l'ensemble. Le volet consacré à Superman écrit par Ross seul est émouvant mais dispensable. En revanche, The Kingdom figure une transition probante entre ces intermèdes et la saga. 
*
La partie graphique a été l'autre grande satisfaction de cette entreprise, égale en qualité depuis le début jusqu'à la fin. En réponse à la convergence des intrigues et leur résolution, les dessins de Dale Eaglesham et Jerry Ordway se mêlent et les peintures d'Alex Ross semblent parachever leur production. Les "morceaux de bravoure" abondent encore dans ces ultimes chapitres et on ne peut qu'être estomaqué par la puissance picturale qui émane de certaines pages, notamment lorsque Gog doit affronter les justiciers.
Fernando Pasarin réalise deux des "one-shots" qui complètent et enrichissent singulièrement le récit : l'artiste aura été la révèlation de ce relaunch, suppléant avec efficacité Eaglesham jusqu'à devenir son véritable partenaire au générique.
J'ai été plus surpris par la contribution d'Alex Ross, qui s'il signe encore de somptueuses couvertures et planches peintes additionnelles, a expérimenté une nouvelle technique pour dessiner son épisode sur Superman. Alex Sinclair a posé ses couleurs sur les illustrations encrées du maestro, et le résultat est étonnant, parfois très concluant, parfois plus improbable.
Seul bémol : la présence de Scott Kolins à qui nous devons des planches médiocres pour résumer les origines de Starman...
La valse des encreurs s'est également un peu calmée : Nathan Massengil (au style proche d'un Art Thibert) a collaboré avec Eaglesham ; Pasarin a été épaulé par Mick Gray, Norman Rapmund et Jack Purcell, et le fidèle Bob Wiacek assiste toujours Ordway.
A la fin de l'ouvrage, des bonus appréciables : Alex Ross présente ses planches non coloriées de Kingdom Come : Superman, en expliquant comment il les a dessinées et encrées puis comment il a écrit l'histoire. En prime, on trouve les sketches de quelques couvertures... Un régal et une leçon !
*
Que retenir de Thy Kingdom Come ? L'histoire aura fait évoluer de manière déterminante notre regard sur des personnages Power Girl ou Starman, moins celle de Kingdom Come dont l'idée a surtout servi de levier narratif. Néanmoins, l'expérience aura été passionnante, le principe de réutiliser un classique des comics pour alimenter une série régulière étant originale.
N'hésitez donc pas à vous procurer ces trois volumes qui dévoilent une des fresques les plus intrigantes de l'univers DC et qui aura fourni la matière pour enrichir durablement un des meilleurs titres de l'éditeur.