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samedi 9 mars 2019

MISTER MIRACLE SPECIAL #1, de Mark Evanier et Steve Rude


Comme j'ai acheté peu de nouveautés cette semaine, je vous invite à plonger trente-deux ans dans le passé pour (re)découvrir une pépite, lorsque Mark Evanier, le confident-secrétaire de Jack Kirby, et Steve Rude, un des meilleurs disciples du "King", redonnaient vie à Mister Miracle dans un épisode spécial (paru dans une anthologie, Tales of the New Gods, avec des jeunôts comme Byrne, Simonson, Miller...).


Après s'être entraîné avec succès pour un numéro très dangereux, Mister Miracle promet à sa femme, Big Barda, de renoncer à ses démonstrations qui effraient cette dernière. Il refuse même, au grand dam de son coach Oberon, un juteux contrat de "Funky" Flashman.


Dans la remise de leur maison, Scott Free range donc ses accessoires et se rappelle de sa jeunesse sur Apokolips, où il fut élevé par Darkseid à la place d'Orion, fils de sang du tyran confié au Haut-Père de New Genesis pour conclure la paix entre leurs deux royaumes.


Poussé par Metron à fuir cet enfer, il se reconvertit en roi de l'évasion sur Terre. Mais Darkseid veut le punir, physiquement et moralement, et lui envoie Kalibak. Barda et Scott affrontent ce colosse et ses soldats, qui battent en retraite après avoir ravagé leur  maison.


Oberon fait engager Mister Miracle dans un cirque pour payer les travaux mais Granny Godness enlève Barda et le piège. Obligé de relever le défi qu'elle lui lance, il affronte plusieurs épreuves et libère Barda.


Furieux, Darkseid intervient lui-même pour briser son fils adoptif. Mais la troupe du cirque s'interpose. Humilié, le tyran d'Apokolips, se retire tandis que Mister Miracle, Big Barda et Oberon sont portés en triomphe devant un public conquis par leurs exploits.

Ce résumé montre qu'on est aux antipodes du traitement récent de Mister Miracle par Tom King et Mitch Gerads. Mais, loin d'être un reproche, cela prouve qu'un bon personnage doté d'un univers riche peut être animé diversement par les auteurs qui s'en emparent.

La démarche de Mark Evanier relève de l'hommage. L'homme fut l'ami proche de Jack Kirby, son confident, son secrétaire, et depuis la disparition du "King", celui perpétue son héritage artistique. C'est aussi un scénariste qui s'inscrit dans le registre classique, "old school", et un partenaire de Steve Rude.

Il était donc normal que ces deux-là se réunissent pour saluer la mémoire de King de son vivant en racontant une aventure de Mister Miracle dans le cadre d'une anthologie signée par des grands noms des comics. Tales of the New Gods rassemblait en effet Walt Simonson, Frank Miller et John Byrne pour refaire vivre le "Quatrième Monde", ce mini-univers de poche qui abritait les New Gods, les Forever People et donc Mister Miracle.

Cet épisode n'est pas seulement spécial par son objectif, il l'est aussi par son format puisqu'il compte une quarantaine de pages (comme un Annual). C'est conséquent mais surtout très dense car Evanier y cite tout le "Jack Kirby's Fourth World", même brièvement. Surtout il évoque admirablement le personnage principal de Scott Free de manière à ce qu'un lecteur qui ne le connait pas sache l'essentiel à son sujet.

Car Mister Miracle est un héros de tragédie et un personnage flamboyant. Kirby aurait eu l'idée du "Quatrième Monde" en combinant ses passions pour Shakespeare et pour les divinités. Sur ce dernier point, en effet, on a affaire à des néo-dieux, comme les adorait le "King" (voir Thor, les Eternels, Galactus, les Célestes...), des êtres très puissants vivant sur des mondes hors de vue des simples mortels mais curieux de l'humanité. Quant à Scott Free, sa situation initiale a tout d'une pièce de théâtre antique : échangé à sa naissance avec Orion, le fils de Darkseid, pour négocier une paix entre Apokolips et New Genesis, il a été élevé dans des conditions terribles avec l'obsession, nourrie par le machiavélique Metron, de s'échapper.

Naturellement, c'est sur Terre qu'il s'est réfugié, et, logiquement, qu'il s'est reconvertie en artiste de cirque spécialisé dans les numéros d'évasion. Kirby a reconnu que les deux modèles de Scott Free étaient Harry Houdini et... Jim Steranko, le célèbre dessinateur (toujours en activité) qui s'adonnait aussi à la prestidigitation. Quant à Barda, elle devait beaucoup à Rose, la propre femme de Kirby.

L'intrigue est simple mais redoutablement efficace, développée sur un rythme très soutenu : Scott promet à Barda de ne plus risquer sa peau, mais Darkseid veut le briser moralement et physiquement. Il emploie d'abord la force de Kalibak, sans autre succès que de forcer Scott à trouver un job pour payer les réparations des dégats causés à sa maison. Granny Godness, qui a éduqué Scott et Barda, piège alors le couple...

La partition est linéaire mais ponctuée par les interventions d'une sorte de choeur qui présente les rebondissements en la personne d'un monsieur Loyal exubérant, s'adressant directement au lecteur. Evanier ne manque pas d'imagination pour élaborer des épreuves au héros ni pour décrire la relation complexe entre Scott et Barda, le premier s'évadant toujours non pour fuir mais pour s'affirmer comme un homme libre après une jeunesse de réclusion, tandis que la seconde a été formée au combat mais n'aspire qu'à une vie tranquille. Au milieu, Oberon encourage Scott à ne pas gâcher son talent tout en composant avec Barda. Et le manager "Funky" Flashman (imaginé comme une parodie grinçante de Stan Lee, avec qui Kirby se fâcha) joue les mouches du coche, uniquement intéressé par l'argent, et escroc patenté.

Grâce à Steve Rude, le projet prend une dimension esthétique extraordinaire. Le "Dude" fait partie de la foule innombrable des admirateurs de Kirby, mais sans en être un copieur. Ses autres influences sont Russ Manning (Magnus robot fighter, Tarzan) et Alex Toth (Zorro, Bravo for adventures).

De Kirby, son dessin a conservé l'énergie et le goût du baroque, en particulier pour des compositions parfois acrobatiques (mais techniquement très maîtrisées car Rude  a appris son art et est devenu enseignant privé). De Manning et Toth, il a pris l'élégance du trait, un goût aussi pour l'économie - ce fameux "less is more". Il est encré en prime par Mike Royer, qui fut le collaborateur de Kirby (certainement, avec Joe Sinnott, son meilleur assistant).

Le résultat est prodigieux (même si le lettrage, aussi assuré par Rude, est moyen). On sent l'artiste complètement dans son élément, mu par un amour puissant pour ces personnages, leur univers. La narration est fluide et tendue car un découpage basique, avec peu de cases par planches (comme l'appréciait Kirby) et des splash-pages ahurissantes, avec un goût du détail renversant (qui explique que Rude mette du temps à produire).

Ce qui séduit sans doute le plus, tant chez Evanier que chez Rude, c'est cette affirmation de rester dans les clous sans pour autant seulement reproduire ce que faisait Kirby. C'est un hommage plein de classe, d'allant, drôle et respectueux, plus beau que du Kirby mais aussi fou.

Ainsi, en comparant avec la version de King et Gerads, on peut trouver ici un plaisir distinct, plus porté sur l'action, le premier degré, mais pas sans lien puisque le couple Miracle-Barda, l'ombre menaçante de Darkseid, restent au coeur de tout. Au fond, et c'est la grande leçon à retenir, les grands héros ont des fondamentaux inamovibles, et les bons auteurs les manient intelligemment, de telle sorte qu'on garde l'essentiel sans jamais que cela ne bégaie. Et si c'était ça, le vrai miracle ? 

dimanche 10 juin 2018

MAN OF STEEL #2, de Brian Michael Bendis, Evan Shaner, Steve Rude et Jason Fabok


Deuxième épisode sur six pour Man of Steel : cette semaine, Brian Michael Bendis est accompagné par Evan Shaner mais aussi Steve Rude (dont la participation n'était pas prévue, mais sur laquelle je reviendrais plus loin) sans oublier Jason Fabok. Malgré quelques soubresauts donc, ce chapitre donne à voir Superman dans tous ses rôles et prouve que le scénariste a vraiment compris son personnage.


Krypton n'est plus. Deux membres du Conseil Galactique se disputent à ce sujet : Lord Gandelo demande à Appa Ali Apsa, Gardien d'Oa, si Rogol Zaar, qui voulait épurer les kryptoniens, est mêlé à cette tragédie. Mais nul ne le sait et, si c'est le cas, mieux vaut souhaiter que le guerrier ait péri avec ses ennemis - bien que tout le monde en partage la responsabilité.


Sur Terre. La rédaction du "Daily Planet" est en effervescence et la remplaçante de Lois Lane, Robinson Goode, cherche à savoir ce qui s'est passé entre Clark Kent et sa femme. La chroniqueuse mondaine Trish Q. ne lui est d'aucun secours et Kent est absent.
  

L'alter ego du journaliste, Superman, est à Coast City où il affronte Toyman. Il le bat facilement bien que l'inventeur soit enfermé dans un robot géant. Le Green Lantern Hal Jordan vient lui prêter main forte pour embarquer le malfrat.


Mais Jordan en profite surtout pour interroger Superman sur sa situation actuelle - sa vie conjugale, son absence à la dernière réunion de la Justice League... L'homme d'acier rassure son ami et s'éclipse pour aller pleurer sur la Lune.


Aux confins du Systèm Vega. Rogol Zaar interroge une barmaid au sujet de reliques derrière son comptoir : elle lui explique qu'il s'agit de présents laissés là par Superman, le dernier fils de Krypton. A Metropolis, Superman sauve les habitants d'un immeuble en proie aux flammes puis Clark Kent rentre au journal rédiger un article à ce sujet mais Perry White est désespéré car les chaînes toute info évoquent déjà l'accident. Il lui faudrait un scoop, Trish Q. propose un papier sur Lois et Clark - mais celui-ci a de nouveau disparu en voyant sur l'écran de télé l'arrivée de Rogol Zaar...

La première page de cet épisode représente l'image la plus iconique des origines de Superman avec l'explosion de Krypton : Brian Michael Bendis revient aux sources du mythe pour entretenir le doute sur la véritable fin de la planète en enchaînant avec un dialogue inquiet et tendu entre deux membres du Conseil Galactique concernant la possible implication de Rogol Zaar. Mais le scénariste se garde bien de répondre... Pour l'instant.

En vérité, l'intérêt de l'épisode est ailleurs tout en trouvant sa première étape dans cette ouverture : il s'agit de montrer Superman sous toutes les coutures. En remontant à la destruction de son monde, il s'agit donc d'abord de rappeler d'où il vient et ce qu'il est initialement : un survivant.

La suite est une succession de scènes rapides articulées sur ce principe : Superman se bat contre Toyman et prouve sa valeur de héros protecteur du monde en intervenant à Coast City. Puis le Green Lantern Hal Jordan entre en scène et là, Superman devient l'ami d'un autre super-héros (dont les pouvoirs, comme les siens, ont une origine cosmique). Leur bref dialogue fait allusion à la Justice League et renvoie Superman à un autre de ses statuts, celui de membre éminent de cette équipe. Plus tard, après avoir éteint un nouvel incendie (l'autre fil rouge de la mini-série), Superman reprend son déguisement de Clark Kent au sein du "Daily Planet", journaliste réconfortant son rédacteur en chef déprimé par la concurrence des chaînes de télé tout info.

En une vingtaine de pages, Bendis résume toutes les facettes du héros : dernier représentant de son monde, protecteur de la Terre, ami des autres super-héros, membre de la Justice League, journaliste. Cette synthèse est exemplaire et sonne toujours juste, même si le scénariste opte pour un Superman/Clark Kent classique, proche en vérité du héros des dessins animés des studios Fleischer (dans les années 40), le bon samaritain, le boy-scout, mais aussi l'homme pudique qui préfère cacher sa douleur en s'isolant sur la Lune. Il y a une naïveté étonnante dans ce choix, comme si Bendis voulait revenir à la source du personnage, en se moquant des modes, de la modernité - d'une certaine manière, son Superman est comme le Captain America de Waid, un homme hors du temps (d'ailleurs, en civil, Clark Kent est vêtu d'un costume proche de la coupe des 40's, presque anachronique).

Ce sentiment est souligné par le dessin d'Evan Shaner, dont le style rétro mais vif, élégant avant tout, appuie ce décalage : il met en scène un Superman souriant, affûté (moins musclé, sculpté que celui de Reis la semaine dernière), avec son célèbre accroche coeur, comme ressorti du "Silver Age". Ses pages sont superbes et la rencontre avec Hal Jordan concrétise bien les dires de Bendis d'associer le héros à ses confrères occasionnellement.

Mais après treize pages, Shaner passe subitement la main : sa prestation a suscité la colère et la déception de ses détracteurs et de ses fans. Le dessinateur a tenu à s'expliquer sur son blog Tumblr en racontant que, lorsqu'il travaillait à l'épisode en Mars dernier, un problème de santé a frappé sa famille, le stoppant net. Cela devrait inciter les fans intransigeants à davantage de mesure et à considérer que les artistes ne sont pas des machines mais des êtres humains que des imprévus peuvent contrarier.

Jason Fabok signe la double page suivante, en relation avec ce qui a causé la disparition de Lois et Jon Kent... Tout en gardant l'énigme intacte. Bendis joue avec nos nerfs efficacement.

Pour achever l'épisode, Steve Rude a été appelé : on peut trouver pire comme fill-in. Il avait déjà soutenu Shaner sur Future Quest car leurs styles se complètement bien, tous deux partageant des références (Alex Toth, Milton Caniff, Doug Wildey...). Bien entendu, Rude est un dessinateur plus expérimenté et plus virtuose que Shaner : ses neuf planches sont une merveille, avec des compositions extraordinaires, un découpage inventif, un raffinement esthétique imparable. Tout juste sent-on qu'il n'est pas très à l'aise avec l'aspect de Rogol Zaar, mais il contourne le problème en profitant qu'il soit souvent hors-champ ou dans l'ombre.

L'intrigue devrait connaître un tour plus musclé la semaine prochaine, sans se départir d'une grande qualité graphique ; en effet, c'est Ryan Sook qui prend le relais, et Supergirl apparaîtra en guest-star, dans ce qui s'annonce comme la suite directe des pages parues dans Action Comics #1000.   

samedi 24 février 2018

FUTURE QUEST PRESENTS #7 :BIRDMAN, de Phil Hester et Steve Rude


Décidément c'est le mois des fins puisque ce septième épisode de Future Quest presents est aussi le dernier chapitre de l'aventure de Birdman par Phil Hester et Steve Rude. Ce fut court, mais ce fut bon, et même davantage comme le prouve cette conclusion.


Mentok et ses disciples, après avoir tenté de pousser Jen Holder à tuer Birdman, sont interrompus par l'arrivée des agents de l'Inter-Nation. Ils se réfugient sur le toit de l'hôpital où le malfaisant leader aspire l'énergie vitale de ses sujets et des patients mourants afin d'ouvrir un portail dimensionnel pour le Dieu Décharné.


Falcon-7 supplie Birdman d'intervenir bien qu'il soit très perturbé par la révélation que le petit Jacob Holder ne soit pas son fils, après qu'il l'ait sauvé, et que l'Inter-Nation l'a manipulé en profitant de son amnésie partielle. Malgré tout, il s'envole pour affronter Mentok.


Répliquant grâce à la force que lui insuffle le Dieu Décharné, Mentok tourmente Birdman qui résiste grâce à un bouclier d'énergie solaire. Via l'esprit de Jacob, Jen Holder motive le héros pour qu'il riposte avant que l'essence du Dieu Ra ne soit dominé par celle de son adversaire.


Birdman réussit à briser le lien qui unit Mentok à ses sujets. Mais le méchant préfère être aspiré dans les ténèbres du Dieu Décharné que d'être sauvé en étant purifié par son adversaire.


Les agents de l'Inter-Nation prennent en charge les disciples dépossédés de Mentok, parmi lesquels Jen Holder tandis que Falcon-7 promet à Birdman de déclassifier son dossier afin qu'il recouvre la mémoire. Mais le héros fait le choix d'aller de l'avant en se consacrant à ses activités de justicier.

L'épisode débute par un tour de passe-passe narratif dans lequel Phil Hester se prend un peu les pieds : en effet, il s'avère que Mentok et sa clique dans la chambre de Jacob Holder ne sont qu'une illusion voué à désespérer Birdman en lui faisant croire que Jen Holder est prête à le tuer. Pourtant, à la fin du précédent épisode, on voyait le héros se jeter sur les disciples de son ennemi : s'ils n'étaient que des visions, il leur serait passé à travers...

Si on excuse cet embrouillamini, qui, en soi, n'a rien de dommageable pour la suite, alors on embarque dans la fin de cette histoire avec le même plaisir qu'auparavant. Hester conduit son récit avec beaucoup de rythme tout en ayant procédé à un resserrage de son intrigue pour aboutir à son climax.

L'affrontement final entre Birdman et Mentok tient toutes ses promesses, il est spectaculaire, intense, tout en proposant une réflexion (basique mais efficace) sur la foi. En effet, Birdman est en plein doute avant la bataille car il vient de découvrir, en cascade, que Jacob n'est pas son fils, qu'il n'a donc pas eu de liaison avec Jen Holder, mais aussi que l'Inter-Nation s'est servi de lui en profitant de son amnésie partielle, compromettant du même coup ses sentiments pour Falcon-7. Pas l'idéal au moment d'en découdre avec Mentok.

Mais un questionnement identique se pose chez ce dernier qui doit, en puisant dans les forces de ses fidèles et des patients mourants de l'hôpital, invoquer le Dieu Décharné en ouvrant un portail dimensionnel. On remarque que cette action réclame un effort important chez le méchant et lui inspire même de l'appréhension quand la divinité du mal qu'il sert se manifeste, menaçante au point de le faire vaciller. Mentok paraît alors dépassé par ce qu'il sollicite.

Ces troubles sont magnifiquement traduits en images par Steve Rude dont les planches sont une fois encore - ou comme toujours, devrait-on dire - somptueuses. La virtuosité de cet immense dessinateur (pourtant colosse aux pieds d'argile car il a avoué, dans un documentaire récent, souffrir de bipolarité et avoir connu de sévères déboires financiers en se lançant dans l'auto-édition) produit des compositions puissantes et sophistiquées : il faut voir comment donne une pleine page par "The Dude", ça envoie du bois !

Mais quand il découpe une scène en un "gaufrier" de neuf cases ou qu'il se passe de cadres pour exprimer le déferlement d'énergie déployée par les deux adversaires, on est également bluffé par ce mélange d'élégance et d'énergie. Les couleurs de John Kalisz parachèvent cette oeuvre avec une palette vive, tonique, qui convient idéalement à l'ambiance rétro du récit mais aussi au dessin classique, dans le sens le plus noble, de Rude. Quel bonheur !

Ces trois épisodes ont été un régal et Hester comme Rude y ont manifestement pris beaucoup de plaisir. On rêve de voir les deux hommes se réunir très vite pour un nouveau projet. La BD, quand elle est aussi bien servie, c'est du caviar !    

jeudi 18 janvier 2018

FUTURE QUEST PRESENTS #6 : BIRDMAN, de Phil Hester et Steve Rude


Le premier chapitre de l'aventure de Birdman par Phil Hester et Steve Rude avait été un enchantement et j'étais impatient d'en lire la suite au sein de la série Future Quest. Pas de suspense : c'est un nouveau bonheur, aussi beau que bon !


Il y a trente ans au collège de Claremore, Oklahoma. Menton, un adolescent, est convoqué dans le bureau de sa proviseur pour s'expliquer sur un dessin effrayant qu'il a réalisé et épinglé dans la salle de classe de Mrs. Faulkner. Le garçon se défend en affirmant que l'image représente ce qu'il entend dans sa tête - d'ailleurs il peut les pensées de tout le monde et provoque une attaque chez son interlocutrice.


De nos jours. Mentok, entouré de ses fidèles, tente d'invoquer le Dieu Décharné (Fleshless God, en v.o.) : pour cela, il doit aspirer l'envie de Lunsford, l'anxiété de Nguyen, la répugnance de Hamilton, la cruauté de Tullibard, ses disciples. Grâce à ces mauvais sentiments, il ouvre un passage vers le néant.


Cette brèche attire ses sujets mais leur énergie combinée n'est pas assez forte pour que Mentok entre en contact avec le Dieu Décharné. Il comprend que pour réussir, il a besoin de la peine de Jen Holden.


Cette dernière est arrêtée par Falcon-7 après avoir affirmé à Birdman qu'elle était la mère de leur fils, ce dont le justicier n'a aucun souvenir. Pour en avoir le coeur net, il s'envole avec la jeune femme qui lui rappelle leur romance passée au Caire, lorsqu'il enquêtait sur un groupe de voleurs de reliques.


Ils pénètrent dans une chambre du Mercy Hospice où le petit Jacob est plongé dans le coma après avoir été opéré d'une tumeur cérébrale. Jen demande à Ray Randall d'utiliser ses pouvoirs énergétiques pour qu'il se rétablisse.


Il s'exécute et le garçon s'éveille. Mais, au même moment, Mentok et ses troupes investissent la pièce. Birdman se jette sur eux pendant que Tullibard tend son pistolet à Jen et que Mentok lui ordonne de tuer le héros si elle veut sauver son fils !

Lire cette histoire, c'est plonger à la source des comics et comme se détacher de tout ce qui exige que la BD doit prétendre au réalisme. On a affaire à un héros valeureux, un méchant infâme, des situations simples, du sentimentalisme : il y a une forme de pureté dans cette forme d'expression.

On pourrait donc croire qu'il n'y a rien de plus simple à écrire et à dessiner, qu'il suffit de respecter une sorte de "bible" vieillotte pour flatter la fibre nostalgique des lecteurs, jouer la corde "vintage", saisir le prétexte de l'exercice de style. Ce serait condescendant et erroné.

Pourquoi ? Parce que, comme tout récit aspirant à une forme de classicisme, les auteurs doivent s'abstenir de toute ironie, de tout cynisme avec le genre abordé. Il faut assumer le premier degré et assurer au lecteur un divertissement avec des éléments d'un autre âge. Phil Hester l'a parfaitement compris en ne prenant pas de haut son personnage et l'intrigue qu'il traverse, en restant fidèle à l'époque dont il provient, au support dont il a surgi.

Cela ne signifie pas que le récit ne suscite pas quelques ambiguïtés : en soulignant que Birdman a perdu des souvenirs (et pas des moindres puisqu'il a oublié qu'il avait eu une relation avec Jen Holden et un fils avec elle !), la question se pose de savoir à quel point les pouvoirs dont il a été investi l'ont altéré aussi bien physiquement que mentalement. Par un effet miroir, à quel point Mentok est-il fou ou illuminé (soit littéralement éclairé, convaincu qu'il sert les plans d'une entité supérieure) ? Le méchant de cette affaire est-il une sorte de fanatique avec ses dévots ou le pendant de l'hôte des dons du dieu Ra ? Qui, de Birdman ou de son ennemi, est-il vraiment un surhumain : le super-héros capable de réveiller un enfant comateux ou le vilain qui entend les pensées des gens ?

Pour illustrer avec inventivité mais élégance ces questions, Steve Rude produit des pages splendides, où la beauté de son trait (qui ne risque plus d'être transformé puisqu'il assure désormais aussi l'encrage) n'a d'égale que l'efficacité de son découpage. L'artiste abolit volontiers les cadres traditionnels pour loger dans une même vignette deux plans avec un effet subtil de zoom par exemple, ou en suggérant un travelling avant intense.

Le génie de Rude s'exprime aussi dans ses compositions savantes comme lorsqu'il se "contente" de représenter les silhouettes de deux personnages dans un couloir d'hôpital dont le sol représente un damier : le symbole est éloquent (deux êtres avançant comme de simples pions) et le résultat exceptionnellement graphique (le décor et les protagonistes se fondent dans une quasi-abstraction). Les couleurs de John Kalisz savent mettre en valeur les images de Rude sans les masquer, rappelant qu'à ce stade, avec un dessinateur de ce niveau, mieux vaut ne pas en rajouter.

Une fois encore, l'épisode se termine sur un cliffhanger saisissant, de ceux pour lesquels le lecteur comptera impatiemment les trente jours qui le séparent de la suite.  

dimanche 24 décembre 2017

FUTURE QUEST PRESENTS #5 : BIRDMAN, de Phil Hester et Steve Rude


Depuis Janvier 2016, DC Comics a noué un partenariat avec le studio d'animation Hanna-Barbera pour exploiter leurs personnages emblématiques dans des comics. Quatre séries ont d'abord été produites : Scooby Apocalypse (d'après Scooby-Doo, par J.M. DeMatteis, Keith Giffen, Jim Lee), The Flintstones (par Mark Russell et Steve Pugh), Wacky Raceland (d'après Wacky Races, par Ken Pontac et Leonardo Manco), et Future Quest (d'après Jonny Quest principalement, par Jeff Parker et Evan Shaner). Depuis, la collection "Hanna-Barbera Beyond" s'est enrichie de nouveaux titres, donc ce Future Quest Presents qui est un spin-off de Future Quest, où de brefs arcs narratifs se concentrent sur un des héros de la première série, avec, à chaque fois, une équipe artistique différente et des intrigues indépendantes.

Pour animer Birdman, tout était là pour m'accrocher puisque Phil Hester écrit et, surtout, Steve Rude dessine.


Roy Randall est un ancien égyptologue qui a acquis les pouvoirs de Birdman : il est pourvu d'ailes qui lui permettent de voler (jusqu'à la vitesse du son) et peut projeter des rafales d'énergie solaire, sans oublier son compagnon Avenger, un faucon avec lequel il communique mentalement.


L'agence Inter-Nation, via l'agent Falcon-7, l'appelle en renfort en Nouvelle-Zélande où est apparu un monstre géant, Rûaumoko, qui terrorise une tribu locale. Birdman intervient et parvient, non sans mal, à détruire la créature.


Dans la tente de Falcon-7, Birdman est briefé sur des phénomènes similaires auxquels l'Inter-Nation et lui-même ont dû récemment faire face à Bogota, au Pays de Galles et en Mongolie : à chaque fois, des monstres mythiques, des divinités oubliées, des esprits de la Terre ont frappé. L'organisation terroriste F.E.A.R. est soupçonnée d'être derrière tout cela en prévision d'un attentat plus important.
  

En examinant les images des précédentes attaques, Falcon-7 et Birdman remarquent la présence récurrente d'une femme dont le collier est orné du symbole du Culte de Ra, originaire du Caire, et sur lequel enquêta Roy Randall dans le passé. Troublé, il doit s'éloigner pour réfléchir.
  

Falcon-7 en profite ensuite pour interroger un prisonnier prétendant être l'élu de Dieu et capable d'invoquer des forces occultes comme celle ayant fait apparaître Rûaumoko. Des araignées apparaissent alors et s'en prennent aux agents de l'Inter-Nation. Birdman entend l'appel au secours de Falcon-7 et intervient avec Avenger, mais le prisonnier prend la fuite en direction d'une colline où l'attend un groupe.


Une femme, parmi les membres de ce groupe, s'évanouit et est abandonnée par leur chef, Mentok. Birdman la rejoint et elle le reconnaît en lui révélant l'existence du fils du justicier - enfant dont il ignorait l'existence !

Future Quest a été un cauchemar éditorial qui n'a vécu que le temps d'une année et douze numéros, épuisant son dessinateur (Evan Shaner, remplacé ponctuellement d'autres artistes) à cause d'une intrigue foisonnante mais confuse de Jeff Parker, ambitionnant d'utiliser une foule de personnages d'un coup. Malgré cet échec, la critique et les lecteurs ont apprécié le retour de ces héros méconnus, quasiment oublié, et le reste de la gamme "Hanna-Barbera Beyond" a connu de bonnes ventes. Suffisamment pour que DC Comics poursuive l'aventure en la reformulant.

Future Quest Presents a donc opté pour une sélection de récits en deux-trois épisodes à chaque fois réalisés par une équipe artistique différente, plus "digeste" pour le lecteur qui peut commencer un arc sans se soucier du précédent. Jeff Parker et Ariel Olivetti se sont ainsi consacrés à Space Ghost, puis Parker et Ron Randall ont employé le Galaxy Trio. Cette fois, Phil Hester écrit une histoire pour Steve Rude avec Birdman.

Créé par Alex Toth, le personnage emprunte à Hawkman tout en étant capable de lancer par ses poings des rayons solaires ou de générer des boucliers d'énergie, son masque ressemble à celui qu'aura plus tard Wolverine, et sa relation avec le faucon Avenger préfigure le lien qui unit Sam Wilson/Falcon avec Redwing. Mais le charme rétro du héros est irrésistible sous le crayon virtuose de Steve Rude.

Le dessinateur avait déjà signé quelques pages sur Future Quest, il était prévisible qu'il reviendrait dans cette anthologie dont l'ambiance est faite pour lui, même si, dans les années 80, il reçut une cuisante leçon de narration de la part de Toth à qui il soumit des planches d'une reprise de Jonny Quest. Les années ont passé et Rude a su tirer les enseignements de la démonstration de son intransigeant modèle, seul le plaisir reste et il le communique formidablement au lecteur.

Phil Hester imprime un rythme très vif au récit, fidèle au dessin animé d'origine : les origines du héros y sont suggérées sans être développés (Birdman tient ses pouvoirs du dieu Ra, et a été égyptologue avant d'être une sorte d'agent spécial dont le quartier général est richement équipé). L'action et le spectacle prime, et de ce côté on est servi avec un monstre de boue menaçant une tribu, le commando de l'Inter-Nation (une sorte de SHIELD avant l'heure). La seule entorse à la série initiale est que Falcon-7 n'est plus un chef de section avec un bandeau sur l'oeil gauche (image désormais trop associé à Nick Fury) mais une belle jeune femme métisse prénommée Dev, dont l'attirance pour Birdman (dont elle connaît la double identité) est évidente (et réciproque ?).

En peu de pages mais de manière très dense, Hester introduit une quantité d'informations sans saturer la lecture de l'épisode puisqu'il mentionne le Culte de Ra, l'organisation F.E.A.R., un prisonnier adepte d'occultisme, jusqu'au cliffhanger mélodramatique à souhait. 

Impossible de ne pas être emporté par un divertissement aussi irrésistible et si somptueusement illustré. Rendez-vous immanquable dans un mois pour la suite !

  

samedi 26 août 2017

THE KAMANDI CHALLENGE #8, de Keith Giffen et Steve Rude


The Kamandi Challenge fait partie, comme Mister Miracle (de Tom King et Mitch Gerads) et d'autres parutions déjà sorties ou à venir, des publications conçues par DC Comics pour honorer le centenaire de la naissance de Jack Kirby. 

Le projet comptera douze épisodes (et se terminera donc en Décembre) et a été construit sur un monde narratif en forme de "marabout-bout de ficelle" qui promettait d'être ludique. A chaque épisode, une équipe créative différente et pour passer le témoin à la suivante, l'obligation d'enchaîner le nouvel épisode avec la dernière case du précédent.

Procédé effectivement amusant mais résultats inégaux, dépendant forcément de l'inspiration des scénaristes et du talent des dessinateurs, mais aussi de mixer à la fois la mécanique d'un one-shot tout en inscrivant le récit dans une maxi-série cohérente. Il y a eu de belles réussites (même si je n'ai pas tout lu), mais ce huitième chapitre se distingue du lot par sa qualité exceptionnelle et son sens de la rupture. 

Mais un mot de l'histoire d'abord, qui tient sur peu de choses mais s'avère palpitante : Kamandi débarque, en atterrissant avec un deltaplane de fortune, sur une plage (où il se débarrasse d'un parasite mental - élément issu du #7).
Rapidement, il fait la connaissance de deux tribus rivales d'animaux évolués : l'une vénère une divinité du nom d'Ulysses, l'autre un dieu appelé Odysseus. Mais au lieu de cohabiter pacifiquement en pratiquant leur culte chacune de leur côté, elles se livrent à une guerre de longue date.
Kamandi en découvre la raison quand il voit que la statue d'Ulysses est aussi celle d'Odysseus, et donc que les deux clans s'affrontent pour un être suprême possédant deux noms différents. Obligé de prendre parti successivement pour l'un ou l'autre des deux camps, il comprend qu'il n'y a pas d'issue à cette guerre absurde où personne ne veut admettre la vérité...

Pourquoi donc The Kamandi Challenge #8 est si réussi, plus que les sept précédents ? D'abord parce que le duo formé par Keith Giffen, au scénario, et Steve Rude, au dessin, est certainement la plus évidente, la plus légitime à assumer l'héritage de Kirby.

Giffen, qui est aussi artiste, a un style tout entier inspiré de celui du King, et sa narration est également au diapason, nerveuse, abondante en action, en grand spectacle, en allusions métaphoriques, en méta-textualité.
Rude a lui aussi toujours revendiqué Kirby comme son maître, avec Russ Manning et Alex Toth, et ce n'est pas la première fois (comme Giffen, qui avait réanimé O.M.A.C. notamment durant les "New 52", hélas ! sans grand succès) qu'il dessine des personnages iconiques créés par son prestigieux modèle (on lui doit par exemple, sur une scénario de Bruce Jones, une saga en quatre parties de Captain America, What price glory ?, jamais traduite !).

Ces deux fans absolus affichent une complicité parfaite et jubilatoire : l'épisode est haletant et visuellement splendide. Giffen ne laisse pas le lecteur souffler et Rude lui coupe le souffle avec des plans et des planches renversants de beauté (dont la double page, ci-dessus, n'est qu'un échantillon). Les couleurs sobres de John Kalisz subliment ce travail graphique en lui donnant une palette à l'ancienne du meilleur effet.

Mais ces atouts, techniques en somme, ne doivent pas masquer les autres mérites de l'oeuvre. Comme je l'ai déjà dit, cet épisode, contrairement aux autres, peut se lire indépendamment, son contenu est immédiatement accessible et si sa fin est ouverte, elle ne l'est que pour respecter le concept de la série. Vous pouvez vous arrêter à l'avant-dernière page et le récit est complet.

Le thème de l'histoire renvoie surtout à ce que racontait principalement la série originale de Kirby en 1972 : après une "grande catastrophe" (un cataclysme qui a décimé tous les hommes mais rendu les animaux aussi évolués qu'eux), Kamandi est littéralement, comme le sous-titre l'indique, "le dernier garçon sur Terre. Ses aventures le mènent dans des territoires constamment hostiles puisque les bêtes le considèrent comme une anomalie (au mieux) ou une menace (au pire). En chemin, il se fera quand même quelques alliés parmi les animaux évolués mais ceux-ci deviendront ainsi des parias.

En progressant spectaculairement ainsi, les bêtes ont en fait hérité des mêmes défauts que ceux des hommes et leur comportement indique souvent qu'ils courent à leur propre perte en recyclant des armes, en combattant d'autres espèces, en cultivant leur foi religieuse de manière extrémiste. C'est ce dernier point qui est ici souligné avec ces deux tribus adorant le même dieu auquel ils ont donné deux noms différents mais en revendiquent la propriété. Le discours de raison pacificateur que tient Kamandi n'évite pas la guerre, n'apaise pas les tensions - au contraire il le rend suspect puis hostile.

Le message est à double fond : d'abord, Giffen et Rude dénoncent sans ambiguïté les fanatiques religieux qui en s'en tenant à un dogme sombrent inévitablement dans l'obscurantisme - la charge trouve un écho toujours aussi éloquent aujourd'hui, dans un monde menacé par le terrorisme nourri par des lectures radicales des saintes écritures. Mais, on peut aussi interpréter le récit comme une adresse aux fans de comics dont le purisme confine souvent à l'intégrisme sous prétexte de vouloir respecter absolument la continuité des BD et de rejeter tous ceux qui la négligent, auteurs comme lecteurs.

La densité de ce discours associée à la maestria de l'exécution aboutit donc à un épisode effectivement exceptionnel, alliant le divertissement à la réflexion, honorant la vision de Kirby, et brillant au sein d'une maxi-série conceptuelle inégale.  

samedi 15 août 2015

LUMIERE SUR... STEVE RUDE, MARK BUCKINGHAM & CHRIS CLAREMONT)

 Chris Claremont
 Steve Rude
Mark Buckingham
*
1996 : le scénariste Chris Claremont (Uncanny X-Men)
écrit un épisode de l'anthologie, publiée par DC Comics,
Batman Black and White : Matter of Trust
dessiné par Steve Rude (Nexus
et encré par Mark Buckingham (Fables) !
Enjoy !








lundi 30 mars 2015

Critique 594 : NEXUS OMNIBUS, VOLUME 4, de Mike Baron, Steve Rude et Paul Smith


NEXUS OMNIBUS : VOLUME 4 rassemble les épisodes 40 à 52 et le premier de The Next Nexus de la série créée et écrite par Mike Baron, publiés initialement en 1988-1989 par First Comics puis réédités dans cet album par Dark Horse Comics en 2013. Les dessins sont signés par Steve Rude (#40-42, 45-48, 50, et The Next Nexus #1) et Paul Smith (#43-44, 49, 51-52).
Il faut, bien sûr, avoir lu les trois précédents volumes (disponibles dans la même collection Omnibus chez le même éditeur) pour comprendre les histoires de celui-ci.
*

Horatio Hellop alias Nexus continue à exécuter des criminels dans toute la galaxie ainsi que le lui commande le Merk, l'entité qui lui a donné ses pouvoirs, mais cette tâche ingrate, qui lui fait perdre le sommeil, rogne sur sa vie privée et sociale, lui pèse de plus en plus au point qu'il songe désormais à démissionner.
Néanmoins, avant cela, une mission importante requiert toute son attention : suite la défaillance du dispositif Gravity Well, mis au point par le Général Loomis (qui a été précédemment abattu par Nexus), et qui peut créer artificiellement des trous noirs, la voie lactée est menacée de disparition. La seule solution pour empêcher cette catastrophe: obtenir l'aide d'Ashram, un extra-terrestre suffisamment puissant pour contrecarrer la machine. Mais pour cela, il faut retourner sur le Bowl-Shaped World, désormais aux mains du mégalomane Sklar, qui a placé Ashram en détention.
Nexus s'y résout en étant accompagné de son fidèle ami, Judah Maccabee, et de l'incontrôlable Norbert Syles alias Badger, tous deux comme lui familiers de l'endroit. Dans ce contexte de fin du monde, Mezzrow et son groupe de rock entreprennent une tournée cosmique afin de rassurer les populations.
Cependant, les trois filles du général Loomis - Stacy, Lonnie et Michanna (la benjamine, qui a réussi à entrer en contact télépathique avec le Merk, afin qu'il les investisse de pouvoirs similaires à Nexus) - organisent leur vengeance contre le bourreau protecteur d'Ylum. Cette lune est traversée par des tensions à cause des élections présidentielles imminentes, qui oppose leur dirigeant Tyrone (qui a réussi à sécuriser l'endroit) à Vooper (l'homme de paille du conseiller Swerdlow)... Et à Sundra Peale (la fiancée de Horation Hellpop, soutenu par Dave, autre proche de Nexus et père de Judah Maccabee) !
Enfin, Ursula XX Imada, mère des deux filles de Nexus (Sheena et Scarlett, qui ont hérité de quelques-uns des pouvoirs de leur père), doit se préparer, elle aussi, à l'avenir, sur les plans parental et politique...

Bien que j'avais fait l'acquisition de ce 4ème Omnibus de Nexus depuis un bout de temps, je n'ai pris le temps que de le lire ces derniers jours : une autre conséquence de ma lassitude des récits super-héroïques depuis quelques mois. Je l'ai donc ouvert sans grande conviction, comme pour me débarrasser d'un devoir trop longtemps reporté... Avant d'être à nouveau happé par ce feuilleton !
Le plaisir était aussi certainement dû au fait que je ne pouvais trouver une bande dessinée plus différente que Les Tours de Bois-Maury, dans laquelle je suis actuellement plongé : quoi de mieux en effet que des aventures futuristes au fin fond de l'univers pour ponctuer avec une saga au Moyen-Âge ?  
  
Les premiers épisodes de ce tome sont classiques, dans la plus pure tradition de la série, avec des missions remplies par Nexus, mais l'efficacité avec laquelle Mike Baron les écrit prouve à quel point la qualité demeure au rendez-vous, surtout que le scénariste trouve encore des cas passionnants à régler pour son bourreau galactique (une possession, une collection de cibles qui veulent toutes s'éliminer) : à chaque fois, on a affaire à bien plus que des meurtriers de masse sanguinaires, et leur exécution soulève des interrogations troublantes aussi bien pour le héros que pour le lecteur - la première restant les critères, toujours mystérieux mais sommatoires, de Merk, le commanditaire de Nexus, pour désigner les coupables (ils le sont à chaque fois, mais parfois à leur corps défendant).

Après cette (re)mise en route, Mike Baron développe à nouveau tout ce qu'il a patiemment mis en place dans les volumes précédents, et comme les sous-intrigues sont innombrables, ce ne sont pas les dossiers en attente qui manquent. Tout gravite plus ou moins directement autour de Nexus, et si, quelquefois, on a pu, par le passé, ressentir un ralentissement certain du rythme avec lequel tout cela était traité, cette fois, tout prend de la vitesse pour culminer avec le double 50ème épisode.

La menace centrale concerne le trou noir et le dispositif du Gravity Well, que l'exécution de son concepteur, le général Loomis, n'a pas réglé. La solution entraîne Horatio Hellpop sur un monde délirant, déjà visité auparavant, avec les renforts de Judah Maccabee et du loufoque Badger (un pitre qui a une double utilité : celle de secourir ses deux partenaires à un moment compromis mais aussi celle d'injecter une dose d'humour dans une situation désespérée). C'est l'aboutissement d'une histoire ayant couru sur une vingtaine d'épisodes et la résolution est satisfaisante, avec une dimension spectaculaire exceptionnelle et des débouchés inattendus pour un comic-book super-héroïque (au terme de ce périple, Nexus fait le choix de quitter ses fonctions, ce qui signifie évidemment de futurs problèmes pour lui).

Durant la partie, importante aussi bien en termes de contenu que de volume, se déroulant sur le Bowl-Shaped World, Baron s'amuse à mixer des éléments empruntés à plusieurs autres genres avec sa saga spatiale : on y trouve des pirates, des monstres, un navire comme aurait pu en imaginer Jules Verne, de la comédie, de l'aventure, et beaucoup d'action, sans que, jamais, la caractérisation ne soit sacrifiée. Là encore, le tonus avec lequel le récit est conduit est vivifiant, sans jamais sombrer dans un prêchi-prêcha pseudo-philosophique, mais en assumant simplement son rôle de divertissement (scénaristes et editors de Marvel comme DC pourraient relire ces épisodes et s'en inspirer pour leurs events, autrement plus pompeux !).

Pour ponctuer tout cela, Baron rappelle au lecteur que la vie ne s'arrête pas même quand l'univers risque de disparaître dans un trou noir : des ponctuations légères (comme la tournée du groupe de rock de Mezzrow) ou plus graves (comme la progression de la vengeance des filles Loomis) alternent avec le voyage de Nexus, Judah et Badger, tandis que sur Ylum se préparent les élections, que le garde du corps quatro Kredd (et son comparse, ex-assassin gucci, Sinclair) continue d'être traqué pour le massacre commis sur Mars et finit par en assumer la responsabilité devant la justice, ou encore que Ursula (la mère des enfants de Nexus) manoeuvre pour son avenir politique tout en devant s'acquitter de ses devoirs de parent (avec deux filles aux facultés bien spéciales). Tout cela procure à la série une richesse dramatique incroyable et une densité narrative rare, qui la privent de tout temps mort. 

Visuellement, on peut affirmer sans hésitation que ce 4ème volume est le plus beau et le plus impressionnant de la collection.

Dans les deux premiers épisodes de l'album, Steve Rude change sensiblement son style pour l'épurer de manière somptueuse (inspiré par ses échanges, musclés, avec Alex Toth, qui n'hésita pas à le bousculer quand il lui soumit des planches de Jonny Quest - un test pour un artiste à l'ego affirmé comme le "Dude" mais aussi pour le fan qu'il reste des grands maîtres des comics de l'âge d'argent). Il est très probable en tout cas que des dessinateurs comme Chris Samnee, Ron Salas, Tonci Zonjic, David Aja, entre autres, aient lu ces chapitres tant on y trouve une matière similaire à ce qu'ils ont développer (en s'appuyant sur des références communes avec Rude, comme Noel Sickles, Milton Caniff, Hugo Pratt).

Ensuite, le trait retrouve son modelé si reconnaissable, avec des finitions élégantes et fournies, notamment dans la représentation des décors et véhicules mais aussi le design des vêtements. Rude compose une esthétique à la fois rétro et futuristes dans des images aux compositions souvent acrobatiques mais impeccablement maîtrisées, avec des personnages séduisants (quand ils sont d'apparence humaine), souriants, et des seconds rôles aux physionomies aussi délirantes que variées (dans ce domaine, l'artiste semble d'une imagination sans limites).

Le charme de la série doit énormément à la contribution de Rude, qui bonifie les scripts de Baron (même si les deux hommes, aux caractères bien trempés, se fâchent et se réconcilient régulièrement : conflits imparables pour des partenaires aussi exigeants l'un que l'autre ?). La narration est dopée par un sens de l'image à la fois suranné et aux références parfaitement digérées, avec une technique d'une propreté et d'une solidité peu communes (Rude démontrant aussi un talent de peintre évident comme en témoignent ses couvertures).   

Pour les plus attentifs, Rude glisse même, dans le 50ème épisode (qu'il encre aussi lui-même, comme The Next Nexus #1), des caméos comme Magnus the robot fighter (la création de Russ Manning, son idole), le capitaine Kirk et Mr Spock (de Star Trek), ou Jan, Jayce et Blip (issus de Space Ghost, d'Alex Toth) !

Evidemment, un résultat graphique aussi poussé oblige régulièrement Rude à recourir à un remplaçant et si, par le passé, ses suppléants ont été inégaux, cette fois, plus de souci puisque c'est le seul Paul Smith qui assure l'intérim sur les 5 épisodes restants (parfois encrés par John Nyberg, le collaborateur de Rude). Artiste trop rare, il effectue des prestations remarquables, respectant la charte graphique de la série tout en ne déguisant pas son style, plus rond, moins fouillé, mais d'un raffinement exquis.

Ce 4ème Omnibus est donc une réussite. Pourtant je vais en rester là car, même si j'aurai aimé, par exemple, connaître le dénouement de quelque subplot (celui impliquant les filles Loomis), les deux prochains volumes (qui terminent les rééditions de la série originale) voient Steve Rude s'absenter de plus en plus (seulement 6 épisodes dans le tome 5, et plus aucun dans le 6ème et dernier).
Néanmoins, je ne saurai, une fois de plus, que chaudement conseiller à tous la lecture de cette collection, disponible à prix très abordables (en neuf comme en occasion) compte tenu de la quantité d'épisodes pour chaque album et de la qualité de ceux-ci. Nexus est une série formidable, réalisé par un tandem artistique de haute volée, une découverte jubilatoire.

dimanche 23 mars 2014

Critique 427 : NEXUS OMNIBUS, VOLUME 3, de Mike Baron, Steve Rude, Paul Smith, Mike Mignola, Rick Veitch, José-Luis Garcia-Lopez, Gérald Forton, et Jackson Guice


NEXUS OMNIBUS, VOLUME 3 rassemble les épisodes 26 à 39 de la série co-créée et écrite par Mike Baron (exception faite de quelques back-up avec le personnage de Judah Maccabee, écrites par Roger Salick) et co-créée et dessinée par Steve Rude (#26-27, #33-36, #39).
Mike Mignola (#28), Rick Veitch (#29), José-Luis Garcia-Lopez (#30), Gérald Forton (#31), Jackson "Butch" Guice (#32) et Paul Smith (#37-38) illustrent les autres chapitres.
La série a été originellement publiée par First Comics en 1986-87, et réédité en 2013 par Dark Horse Comics.
*
 

Horatio Hellpop alias continue d'inspecter les vestiges archéologiques d'Ylum dont le Merk (la créature qui lui donne ses pouvoirs) lui cache la signification. Mais il doit rapidement délaisser ses recherches pour renouer avec son activité de bourreau galactique : il fait face à Clayborn, qui lui donne du fil à retordre.
De retour à sa base, il doit gérer l'arrivée de son oncle Lathe, un prêtre fanatique de l'Ordre d'Elvon qui s'oppose au progrès technologique et va voler des armes pour détruire la station Gravity Well - projet interrompu in extremis par Nexus.
Comme pour le récompenser, le Merk confie à Horatio une précieuse relique, un appareil lui permettant de se déplacer dans le temps et l'espace et lui permettant, pour l'occasion, de visiter la bibliothèque d'Alexandrie, sauvée et intégrée à la plus grande bibliothèque de l'univers. 
Cependant, les 2 filles d'Ursula XX Imada (Sheena et Scarlett), dont le père est Nexus, doivent suivre les enseignements d'un professeur particulier pour maîtriser les pouvoirs qu'elles ont hérité de leur géniteur et c'est Judah Maccabee qui obtient le poste. 
Durant la même période, des tensions diplomatiques opposent la Terre, Mars, Procyon et Ylum à cause des ressources énergétiques et des moyens d'y pourvoir et donc des accords commerciaux dans ce but. 
Kreed et Sinclair (les 2 extraterrestres Quatros, gardes du corps de Horatio) requièrent la présence de Nexus lors de l'assemblée annuelle des assassins sur la planète Acacia. Une fois sur place, ils vont se trouver au coeur d'une vengeance ourdie par une victime des deux anciens tueurs.
 
Après cela, Nexus doit exécuter un autre tyran en exercice mais quand il arrive sur sa planète, les opprimés lui demandent de mener leur révolution ou, au moins, de les accueillir comme réfugiés sur Ylum.
Horatio Hellpop décide de rendre visite à ses filles, bien qu'Ursula Imada le lui est interdit. Durant son absence, il confie à Kreed et Sinclair le soin d'éliminer une liste de criminels de guerre mais les deux Quatros, pris d'un accès de folie, commettent un terrible massacre sur Mars. Nexus obtient de ramener les coupables sur Ylum en promettant qu'il sévira. 
Horatio retourne ensuite dans l'empire Sov pour y visiter les églises, en espérant trouver un lien avec les vestiges d'Ylum, mais son projet est contrarié quand il doit secourir une femme prêtre persécutée. Il ne se doute pas que les trois filles du Général Loomis, qu'il a tué (voir Nexus Omnibus volume 1), Michana, Lonnie et Stacy, s'emploient à acquérir des pouvoirs semblables aux siens pour le faire payer.

Avec ce troisième volume des rééditions des épisodes de Nexus, la série subit, malgré son flot de péripéties, une baisse notable de régime. Le scénariste Mike Baron a, dans les 25 premiers épisodes (et les 4 premiers du premier volume), établi un nombre considérable de pistes qui, alignées, formaient un feuilleton palpitant et si haletant qu'on ne souciait guère de leur aboutissement. Ici, il semble vouloir à la fois poursuivre les aventures pour procurer au lecteur sa dose de rebondissements, de décors exotiques, de personnages hauts en couleurs, tout en veillant à faire le point sur ce qui s'est passé précédemment et nous assurer que rien n'est oublié.
La première conséquence de cette narration hybride est que le rôle de Nexus n'est plus qu'occasionnellement utilisé : certes, il remplit encore quelques missions de bourreau et rencontre même, au tout début, avec Clayborn, un adversaire redoutable, mais on se rend compte au terme de ce tome qu'il a passé plus de temps à réagir aux situations qu'à exécuter des "contrats". Horatio Hellpop est désormais moins harassé par ses rêves et ses obligations de Nexus que préoccupé par sa paternité, ses investigations d'historien ou son désir de renouer avec Sundra Peale. C'est comme s'il était devenu un héros à temps partiel, traversant des intrigues où l'essentiel se joue sans lui, n'intervenant plus seulement parce que le Merk l'y oblige mais parce qu'il est témoin des évènements ou sollicité par une nouvelle venue sur Ylum. 
 
Tout cela laisse un sentiment étrange et frustrant. Mike Baron est comme pris à son propre piège : son imagination féconde lui a permis d'installer toute une galerie de situations de personnages, d'endroits, et il lui faut maintenant gérer tout ça, ce qui fait que le temps consacré à s'occuper de ces intrigues pléthoriques et de cet abondant casting dans d'innombrables localités l'empêche d'animer Nexus normalement (au risque d'ajouter encore plus de futurs problèmes à résoudre). 
Le fan de la première heure qui était curieux de ce anti-héros au métier peu commun et à la morale équivoque et qui était resté en étant emporté par les aventures à la fois percutantes et subtiles ne pourra qu'être déçu par l'évolution à l'oeuvre dans ce volume.
Les résolutions ne sont pas toutes au rendez-vous, et quand elles le sont, parfois de manière expéditive (comment expliquer que Nexus ne punisse pas Kreed et Sinclair, auteurs d'un véritable carnage sur Mars, comme tous les assassins de masse qu'il exécute d'ordinaire ?).
D'autres pistes narratives s'étirent au-delà du raisonnable, comme c'est la cas avec les filles d'Horatio et Ursula (l'idée était intéressante mais le scénariste semble être embarrassé à présent, ne pas savoir quoi en faire). Vers la fin, la réapparition des filles Loomis et leur projet de vengeance ranime un peu l'intérêt, mais Baron n'est visiblement pas pressé (elles en sont encore à se demander comment elles vont pouvoir agir contre un être aussi puissant que Nexus).
Il reste cependant de très belles séquences, progressant à la marge de la série, mais peut-être amenées à la nourrir ultérieurement : la capsule qui permet à Horatio (avec Dave ou Sundra) de voyager dans le temps et l'espace, l'histoire de la femme prêtre, permettent à Nexus d'être écrit comme un explorateur ou un justicier plus que comme un bourreau maudit, le personnage y gagne en sensibilité.

La série possède également un lot de seconds rôles sympathiques qui rendent la série plus légère tout en lui conservant une ambivalence séduisante. Ylum n'est pas qu'un refuge pour d'anciennes victimes de régimes oppresseurs, c'est aussi une résidence grouillante de monde, où des voyous tentent d'imposer leur loi par la force, où les autorités sont souvent dépassées (avec des fonctionnaires trop négligeants) : en bref, il n'y a pas assez de place pour tous, et finalement la notion d'abri y est toute relative. En filigrane, Mike Baron suggère que, même avec les meilleures intentions, on ne peut accueillir toute la misère du monde, et que si, hier on était persécuté, on peut devenir persécuteur dans un endroit administré avec laisser-aller.
Ce qui est toutefois dommage, c'est que Baron, toujours limité par le dénouement d'histoires précédentes et d'espace disponible pour le faire, ne peut qu'écrire succinctement des seconds rôles comme Dave, Sundra, Tyrone, des personnages pourtant intéressants, pris dans des intrigues originales, aux relations prometteuses, mais condamnés à de la figuration.

C'est un comble mais Nexus est en vérité victime, comme série, de sa (trop grande) richesse en termes de personnages, de situations et de récits. Il faut s'accrocher, être patient, car néanmoins le voyage vaut le détour, mais cette quinzaine d'épisodes est une transition quasi-obligée : c'est un peu long, il y a des épisodes dispensables, mais le suite devrait être plus digeste.

Et puis, parfois, au cours d'un chapitre, Mike Baron nous rappelle pourquoi Nexus est si épatant à lire, avec une concision diabolique : alors, un canevas se forme sous nos yeux, rassemblant plusieurs fils narratifs autour d'un thème précis.

Le 31ème épisode est à cet égard une grande réussite : Horatio règle son compte à dictateur (classique) mais le peuple qu'il croit avoir libéré sait que cela ne suffira pas et pour s'assurer que la situation va vraiment et durablement s'améliorer, réclame à Nexus de conduire une révolution. Il est alors coincé, pris au piège des évènements, dans l'obligation morale de s'impliquer dans un mouvement qui, sinon, risque de causer encore plus de dégâts et donc de rendre son action initiale nulle. Au lieu de broder autour d'affrontements spectaculaires, Baron choisit alors de montrer clairement les limites de la rébellion mais aussi celles de son héros : il ne suffit pas d'éliminer un tyran pour délivrer un peuple, il faut aussi l'accompagner. La politique du bourreau et du pourvoyeur d'asile que mène Horatio se heurte alors à une réalité qui le contraint à composer avec des lignes de force plus profondes que les cauchemars provoqués par le Merk. 
Par ailleurs, Baron parvient aussi à faire converger plusieurs composantes de sa saga : l'épisode 37 synthétise là encore la nécessité pour le héros de réfléchir à sa position sur une échelle plus vaste. Individu investi d'un pouvoir considérable, Nexus est au coeur des mouvements politiques internationaux et interplanétaires lorsqu'il s'agit de négocier l'énergie nécessaire aux besoins de toutes les civilisations. Il n'est plus alors seulement question d'un bourreau surpuissant intervenant ponctuellement mais d'une sorte d'arbitre galactique, un rôle plus trouble et inconfortable pour un personnage qui justement rechigne à jouer dans cette cour (déjà bien occupé par ses autres missions et une vie amoureuse et parentale compliquée). 

Dans ces cas-là, on comprend avec quelle minutie Baron a préparé son affaire, à quel point la construction dramatique de sa série est organique, et son ampleur considérable. Peu de bandes dessinées offre une telle ambition tout en se présentant comme un divertissement plaisant au premier degré.

Enfin, le scénariste sait aussi dépayser le lecteur en l'entraînant lors de 2 ou 3 épisodes d'affilée et complets dans une vadrouille insolite, presque comique mais aussi inventive, invitant toujours à la réflexion (comme la visite de la bibliothèque galactique dans l'épisode 34).
L'autre raison pour laquelle on peut être aussi plus tiède avec ce volume est que, bien qu'il soit sur la couverture fait seulement mention de Steve Rude comme artiste, il n'assure en fait que la moitié des épisodes. 7 épisodes, vous me direz que c'est déjà formidable, et effectivement, ça l'est : chaque page de Rude est toujours aussi exceptionnelle, le trait est d'une beauté à couper le souffle, les détails sont incroyables, les compositions de chaque image sont d'une invention remarquable, les personnages possèdent une classe folle, avec un encrage extraordinaire de John Nyberg. 7 épisodes qui suffisent à convaincre n'importe quel amateur de beau dessin à acquérir l'album.

La part de Steve Rude "the Dude" dans le plaisir à lire Nexus est essentielle, on ne peut le nier. Imaginer la série sans lui suffit à mesurer l'importance de sa contribution. Du coup, quand il n'est plus là, et même s'il est remplacé par des dessinateurs très valables, ce n'est plus la même chanson, même si John Nyberg reste présent pour encrer les fill-in.

Sur le papier, citer des intérimaires comme Mike Mignola (#28) est alléchant mais un peu trompeur car vous ne trouverez pas le dessinateur de Fahrd and the Grey Mouser ou Hellboy mais un débutant encore maladroit.
Rick Veitch (#29) a un style chargé mais beaucoup moins plaisant que celui de Rude.
Gérald Forton est lui aussi un artiste dont le dessin a pris un sérieux coup de vieux (#31).
Et Jackson "Butch" Guice était lui aussi très loin du niveau d'excellence qu'on lui connait aujourd'hui (#32).
Les deux seuls vraiment sortir leur épingle du jeu sont José-Luis Garcia Lopez, un habitué de DC Comics, aux finitions soignées, qui s'est même d'ailleurs amusé à glisser quelques personnages comme Grim Jack, Wonder Woman et Batman dans la figuration (Rude reprendra ce petit jeu à son tour en glissant par exemple le Space Ghost parmi les résidants d'Ylum, mais il faut bien examiner les cases pour les repérer).
Et puis il y a Paul Smith, que les fans de Uncanny X-Men (cru 1983, grande année) connaissent bien, et qui va devenir un invité régulier de la série ensuite : il signe les épisodes 37 et 38 (en se chargeant aussi de l'encrage), et son style simple, très élégant, soutient la comparaison avec celui de Rude sans le singer. C'est de toute façon un régal de lire ce dessinateur si rare.

Tous les épisodes (sauf les #29 et 36) sont complétés par des back-up de 6-8 pages consacrés à Clonezone (#26-27), toujours aussi navrant, puis à Judah Maccabee (#28-35, #37-39), un peu meilleures mais dispensables, écrites par Mike Baron puis Roger Salick et illustrés par des artistes moyens ou médiocres. es rééditions auraient gagnées à zapper ces suppléments, en les remplaçant à chaque fois, sur un volume entier par quelques épisodes supplémentaires de Nexus.

Je vais me répéter mais ce 3ème omnibus est un opus mineur depuis le début de la collection. Il ne faut pas ne pas le lire car il s'y passe des choses importantes pour la suite, et aussi parce que, malgré tout, les épisodes réalisés par Baron avec Rude ou Smith sont superbes (et puis aussi parce que ça ne coûte pas cher, en neuf, et encore moins en occasion).
C'est toute l'ironie de l'affaire : Nexus a, ici, les défauts de ses qualités - c'est une série tellement riche, atypique, feuilletonnesque qu'elle en pâtit quelquefois, et c'est si merveilleusement dessiné que lorsque son artiste prend un congé, les substituts souffrent de la comparaison.
Mais rien de tout ça n'est assez préjudiciable pour ne pas poursuivre la (re)découverte de cette saga culte.