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lundi 16 avril 2018

IRRESPONSABLE (Saison 2) (OCS)


Cela faisait un petit moment que je ne vous avais pas parlé série télé, mais je dois vous avouer que j'ai été trop gourmand : après en avoir regardé beaucoup, à la suite, et même si la plupart était très bien, j'ai fini par me lasser - ou plutôt je sentais la lassitude poindre. J'avais besoin de faire un break, et le moment était propice puisque rien de folichon ne s'annonçait. Du coup, j'ai maté quelques films (des moyens, des pas bons, des choses que j'avais zappées et que j'ai décidé de tester quand même). Avant de me rendre compte que la saison 2 d'Irresponsable sur OCS venait d'être diffusée. Et comme j'avais adoré la première fournée, je ne pouvais pas rater la suite des (més)aventures de Julien à Chaville...

 Julien et sa mère, Sylvie (Sébastien Chassagne et Nathalie Serda)

Julien mène désormais une vie tranquille entre le collège-lycée de Chaville où il est pion à min-temps et la maison de sa mère, Sylvie, où il habite toujours (pour mémoire, le garçon a trente-deux ans...). Mais le départ à la retraite de celle-ci va entraîner de sérieux changements dans son quotidien de gentil glandeur. A commencer par sa rencontre avec Sam, la jolie barmaid du troquet où se déroule la fête donnée en l'honneur de Sylvie... 

Julien

Cependant c'est une autre surprise qui va frapper en pleine face Julien : Sylvie a décidé de vendre sa maison pour s'installer avec Jean-Pierre, son amant, qui est aussi... Son ex-psychanalyste ! Obligé de la suivre puisqu'il ne peut subvenir seul à ses besoins avec son petit salaire (et son goût pour la fainéantise), Julien se sent vite pris au piège chez son (quasi) beau-père qu'il ne connaît pas et qui est d'une maniaquerie inversement proportionnelle au je-m'en-foutisme du garçon.

Julien est pion au lycée de Chaville

La situation devenant rapidement intenable entre Jean-Pierre (qui a répété plusieurs fois à Sylvie qu'elle était trop permissive avec son fils) et Julien (qui ne fait aucun effort pour se raisonner, suspectant même JP d'être un type louche car sa première épouse avait déjà été sa patiente), ce dernier est apparemment prêt à tout pour devenir enfin indépendant. Mais ce n'est pas si simple de rompre avec ses habitudes : en bon squatteur, il cherche à amadouer Sam de l'héberger mais elle n'y est pas du tout disposée.

Julien et son fils, Jacques (Sébastien Chassagne et Théo Fernandez)

Comme prévu, Julien ne peut rester longtemps chez Sam et, en désespoir de cause, sonne chez Marie qui l'avait cependant invité à loger chez elle. Jacques est contrarié par l'image que sa famille renvoie surtout que les parents d'Emma, sa petite amie, souhaitent rencontrer Julien et Marie - laquelle n'est pas non plus si à l'aise car si elle pensait bien faire en accueillant son ex, elle se sent peu à peu à nouveau attendrie par lui.

"On est pas bien, là ?..."

Pour épargner à Marie et Jacques plus d'embarras, Julien obtient grâce à une ruse de Sam la location d'une chambre de bonne, au nom de la jeune femme (qui travaille désormais également comme pionne dans le collège-lycée de Chaville), dont le propriétaire n'est autre que Maillard, ex-professeur et ennemi juré de Julien. Il faut alors redoubler de prudence pour ne pas être découvert.

Jacques en plein stress

Pris en tenaille entre la pression sociale (ses camarades se vantent tous de l'avoir déjà fait) et l'attente explicite de sa petite amie (Emma ne cesse de lui faire comprendre qu'elle est prête à le faire avec lui), Jacques tente de se préparer à son premier rapport sexuel. Il sollicite même les conseils de Julien puis, le moment venu, tente de se défiler. Le fiasco qui s'ensuit est prévisible et paraît marquer une rupture définitive avec Emma.

Julien et Marie en fâcheuse posture (Sébastien Chassagne et Marie Kauffmann)

Depuis qu'elle l'a sommé de partir de chez elle (alors qu'elle l'y avait invitée...) sans préavis ni explication franche, Julien en veut à Marie. Comme s'il n'avait déjà pas assez de difficulté à contenir Maillard qui persiste à le déconsidérer ou à déjouer la méfiance du proviseur, il s'engage dans une guerre ouverte à l'intérieur du collège-lycée. Chacun y va de ses petites puis de ses grosses crasses contre l'autre, restant dans le registre de la blague potache... Jusqu'à la farce de trop où il endommage le bureau du proviseur - réussissant à fuir sans être vus (pensent-ils) in extremis. 

"Tout ira bien !"

Alors que Sylvie se sent délaissée par Jean-Pierre, qui semble lui préférer une nouvelle patiente, et s'ennuie, le retour de Julien à la maison (après avoir dû quitter sa chambre de bonne car Maillard a fini par découvrir qu'il en était le vrai locataire) met le feu aux poudres et force JP à emmener Sylvie chez Isabelle, sa psy référente. Cette thérapie de couple express vire au désastre quand chacun exprime ses frustrations sans parvenir à convenir de concessions - et accusant même Isabelle d'avoir aggravé leur discorde.

Julien, Marie et Léa (Sébastien Chassagne, Marie Kauffmann et Julie Farenc-Deramond)

En l'absence de Sylvie et Jean-Pierre, Julien donne une fête chez ce dernier au cours de laquelle : Sam le quitte, Jacques se réconcilie avec Emma (sans savoir que ses parents ont manigancé pour cela), et Marie embrasse Julien... Qui panique à la perspective d'avoir de nouveau le coeur brisé si leur couple échoue. Sur ces entrefaites, Sylvie et Jean-Pierre rentrent et constatent la situation, qui provoque une engueulade entre eux à propos du comportement de Julien.

Marie, Sébastien et Jacques

Sylvie quitte Jean-Pierre, Julien hésite à s'engager de nouveau avec Marie et Marie annonce sa démission au proviseur après qu'il lui ait infligé un blâme et transmis son dossier à l'inspection académique suite à ce qu'elle a commis dans son bureau avec Julien (licencié entre temps). Après mûre réflexion, Julien choisit de revoir Marie en jouant cela comme si c'était leurs retrouvailles un an auparavant. Ils couchent ensemble avant de surprendre Jacques dans sa chambre qui prend feu à cause d'un mégot mal éteint. En voulant éteindre les flammes, Julien ravage l'appartement...
Sylvie les rejoint et remarque qu'ils sont désormais tous à la rue et sans le sou et sans doute obligés de cohabiter prochainement s'ils ne veulent pas y rester.

Passer la seconde en faisant, sinon mieux, au moins aussi bien que la première saison est toujours une épreuve délicate. Mais ne tournons pas autour du pot et révélons que Irresponsable 2 réussit haut la main l'examen. On retrouve tout ce qu'on a aimé et plus encore, dans un ensemble plus équilibré, plus subtil, toujours aussi drôle, jusqu'à la chute prometteuse (et déjà en chantier).

Etrangement pourtant, cette saison escamote complètement la sidérante annonce que faisait Marie à Julien lors du dernier épisode du précédent cru (pour mémoire, elle découvrait qu'elle était à nouveau enceinte de Julien, seize ans après la naissance de Jacques et une nuit ensemble pourtant "sous protection"). Mais on pardonne cette curiosité car, très vite, les péripéties s'enchaînent et laissent comprendre que toute l'action de ces dix nouveaux chapitres se déroulent dans un laps de temps réduit - ce qui expliquerait que Marie n'affiche aucun signe extérieur visible de grossesse par exemple.

En revanche, plus positivement, et logiquement pour la tenue du show, l'histoire ne repose plus uniquement sur Julien et sa vie pépère chez Maman, sa consommation de joints, ses gaffes à répétition. Frédéric Rosset, le créateur de la série, avec sa soeur Camille, scénariste, ont veillé en particulier à rendre l'entourage de leur héros moins passifs, moins en réaction permanente, ce qui leur donne une épaisseur nouvelle et profite à l'ensemble en créant des subplots aux tonalités variées.

Bien entendu, Julien reste au coeur du dispositif mais il ne s'est pas racheté une conduite pour autant et ses (més)aventures sentimentales et professionnelles sont toujours aussi irrésistibles. Contre toute attente, il s'amourache d'une (fort séduisante, il est vrai) barmaid, Sam, qui le trahira gentiment d'abord en obtenant un poste à mi-temps de pionne dans le collège-lycée de Chaville au moment où il briguait un poste à plein temps, puis, à la fin, en s'éprenant de Léa (sans vouloir cependant le blesser). A eux deux, ils se complètent bien, la langue bien pendue, et utilisant les débarras du bahut pour quelques étreintes rapides, le moyen que Julien a trouvé pour que Sam le couvre quand il veut sécher ou qu'elle le remplace lors de permanences).

Mais la vraie révolution qui va chambouler le ronron de la série et du héros, c'est la retraite de Sylvie et son installation chez Jean-Pierre. Sam Karmann interprète ce psy maniaque (et, il faut bien le dire, très attiré par ses patientes, ce qui n'est pas très déontologique, même s'il cesse de les analyser une fois avec elles) magistralement et bénévolement (comme en atteste la mention "avec la participation amicale de"  au générique). La relation entre la mère (Nathalie Serda, épatante dans le dépit et la détermination) et le fils, le fils et ce presque "beau-père" produit des scènes tordantes, où aucun ne veut reconnaître ses torts. Dans ces moments-là, la série tutoie des sommets de drôlerie loufoque - et confirme qu'elle est la seule à faire rire intelligemment dans ce que produit la télé française, avec la même rigueur que les meilleures sitcoms américaines (et sans rires préenregistrés, merci).

L'autre trio qui évolue de manière fine et remarquable, vers une douceur, une pudeur, un romantisme exemplairement saisis, c'est celui composé par Julien, Marie et Jacques. Marie, on le devine vite, en pince à nouveau pour Julien qui prend à coeur son rôle de papa-grand frère-meilleur pote avec Jacques. Comme Marie Kauffmann est craquante puissance 10, et que son interprétation bénéficie d'une partition plus dynamique, active, on piaffe en attendant que Sébastien Chassagne, tout à fait extraordinaire dans la peau de ce glandeur roublard et attachant, comprenne qu'il en est lui aussi toujours amoureux. Mais le scénario ménage un vrai suspense en soulignant que cela ne va pas finalement de soi car Julien redoute un échec amoureux (qui le démolirait, éloignerait définitivement Marie et Jacques) et que Marie mise sur l'extrême prudence (car avec ce loustic, rien n'est facile, elle l'a appris).

Quant à Jacques, ça fait déjà plaisir de voir que Théo Fernandez ne ruine pas sa carrière en se commettant dans Les Tuche ou Gaston Lagaffe, car c'est un jeune comédien sensible et touchant qui mérite mieux que ce le cinéma comique franchouillard lui donne. L'épisode où, confronté à sa "première fois", il est dévoré à la fois par l'envie et l'angoisse permet d'apprécier avec quel talent il exprime son malaise sans jamais chercher à forcer le trait : on sourit à son stress sans avoir de s'en moquer. Et il s'offre le mot de la fin quand il comprend, dépité et fataliste, que, oui, apparemment, lui, ses parents et sa grand-mère, désormais fauchés et sdf, vont devoir cohabiter s'ils ne veulent pas rester à la rue.

Frédéric Rosset nous laisse sur cette ultime image, pleine d'incertitudes et de potentiel, qui nous frustre juste assez pour vouloir découvrir la saison 3 mais pas trop pour savourer les événements qui ont conduit à ce cliffhanger. Un geste en somme fort responsable pour une série Irresponsable...

mardi 31 octobre 2017

THE DEUCE (Saison 1) (HBO / OCS)


J'avoue, bien piteusement, n'avoir jamais suivi les précédentes séries, pourtant réputées fameuses, créées par David Simon, comme The Wire/Sur Ecoute ou Treme, mais ce n'était qu'une question de temps avant que je fasse connaissance avec l'oeuvre de cet ancien journaliste engagé associé au romancier de polars George Pelecanos. The Deuce aura donc été l'occasion : produite par HBO et diffusée en France sur OCS, cette première saison (sur les trois que devrait compter le projet) en huit épisodes de 60 minutes (hormis le pilote qui en dure 85) est pourtant né après plusieurs idées refusées par la chaîne. Plus désabusé que cynique ou opportuniste, Simon a investi dans un sujet périlleux : raconter comment, à l'aube des années 1970, l'industrie du X a bouleversé le milieu de la prostitution et l'économie du cinéma en faisant croire à une révolution des moeurs.

Le résultat est passionnant et magistral.    

 Frankie Martino, Paul Hendrickson et Vincent Martino (James Franco et Chris Coy)

1971, New York. The Deuce est le surnom argotique de la 42ème Rue où tapinent les prostituées, surveillées par leurs proxénètes, eux-mêmes sous dans le viseur de la police. Vincent Martino tient un bar dans cette artère où vient se désaltérer toute cette faune urbaine, l'établissement appartient à un restaurateur coréen qui se désole de l'image de son commerce et veut céder son affaire.

Ruby, Vincent et Candy (Pernell Walker, James Franco et Maggie Gyllenhaal)

Car, en vérité, tout ce beau monde est complice : les autorités procèdent aux arrestations ponctuelles et arbitraires des filles pour que la Mairie donne le sentiment de contrôler cette débauche et garde la ville propre, mais les flics reçoivent des pots-de-vins des barmen en échange de leur protection et les macs font tourner leurs putes en attendant que l'une d'elles soit relâchée.

 Bobby Dwyer et Vincent (Chris Bauer et James Franco)

Bobby Dwyer, le beau-frère de Vincent, qui travaille sur des chantiers de construction, souhaiterait se reconvertir dans un business moins pénible et plus lucratif et c'est, de manière inattendue, qu'il va pouvoir exaucer son souhait. Frankie, le frère jumeau de Vincent, est un flambeur qui doit beaucoup d'argent à la mafia italienne. L'un des caïds conclut un marché avec les frères Martino, qui y mêle Bobby : d'abord il confie la gestion d'un ancien bar gay à Vincent pour y blanchir leur argent sale puis Frankie veille à la récolte des fonds encaissés par des cabines clandestines de projection de films pornos dans des vidéo-clubs et enfin Bobby dirige un immeuble abandonné transformé en "salon de massage" (une couverture pour une maison close).

C.C., Reggie et Larry (Gary Carr, Tariq Trotter et Gbenga Akinnagbe)

Tout en graissant la patte des flics, les italiens profitent de l'assouplissement de la législation sur les moeurs avec ces combines. Mais, ce faisant, ils révolutionnent rapidement le marché de la prostitution et du porno. Les macs acceptent à contrecoeur de laisser leurs filles travailler dans les "salons" pour éviter les arrestations intempestives de la police et les clients dangereux : entre le loyer qu'ils versent à Bobby et le profit qu'ils tirent de ce nouveau mode d'exploitation, ils restent gagnants même s'ils ne sont plus les maîtres de la rue. Les affaires prospèrent pour tous : les Martino, la mafia, la police, les proxénètes. 

Eilen Merrell alias "Candy"

Trois femmes traversent cet univers masculin. D'abord, il y a "Candy", de son vrai nom Eilen Merrell : elle a fui son père violent et gagne sa vie en tapinant tout en payant l'éducation de son fils laissé à sa propre mère. Refusant d'être sous la coupe d'un mac, un soir, elle se fait tabasser par un client : c'est le déclic pour qu'elle décide d'arrêter la prostitution et tenter sa chance comme actrice de films X amateurs. Assimilant rapidement les ficelles du métier et les opportunités qu'offrent l'évolution de la loi sur la pornographie, elle aspire à passer derrière la caméra en gagnant la confiance d'un réalisateur.

Abigail Parker (Margarita Levieva)

Ensuite, il y a Abigail Parker : cette étudiante issue d'une bonne famille interrompt sur un coup de tête des études universitaires prometteuses pour être indépendante. Après quelques petits boulots aliénants, elle se fait embaucher par Vincent comme barmaid et devient sa maîtresse. Libre et intelligente, tenant à son autonomie, elle s'interroge sur les raisons qui poussent les putes à rester aux ordres de leurs macs - et aidera l'une d'elles à s'en sortir.

L'agent Chris Alston et Sandra Washington (Lawrence Guillard Jr. et Natalie Paul)

Enfin, il y a Sandra Washington : cette journaliste noire et ambitieuse rédige des articles sans intérêt dans un petit journal mais enquête sur les activités de la Deuce. Elle questionne d'abord les prostituées jusqu'à être arrêtée en leur compagnie une nuit et c'est ainsi qu'elle rencontre l'agent Chris Alston, policier intègre grâce auquel elle met à jour le réseau de corruption généralisé qui règne sur cette artère. Ils deviennent amants mais, malheureusement, l'article qu'elle écrit est censuré, faute d'une source dûment nommée - ce que refuse d'être Alston, dont le nouveau capitaine de son district entend bien, avec son aide (et contre une promotion), procéder à un grand nettoyage parmi tous les ripoux sous son commandement.

Les tapineuses de la Deuce

1972. Le film Gorge Profonde sort dans toutes les salles et obtient un triomphe : le monde est en train de changer et l'industrie du sexe, depuis la rue jusque dans les studios de tournage, s'emballe, entraînant avec eux tous ceux qui saisiront cette opportunité et laissant sur le carreau les autres, refusant d'embarquer...

Tous les articles, dans la presse ou sur le Net, sont unanimes et je ne serai donc pas original en m'alignant : The Deuce est un "instant classic", un chef d'oeuvre. L'écriture est extraordinaire de justesse, les acteurs fabuleux, la réalisation somptueuse, on ne peut qu'être impressionné par la qualité de la production et son audace et son intelligence.

Même si des figures se distinguent dans ce foisonnant récit, il s'agit d'une série chorale, et l'ambition de David Simon et George Pelecanos est immense. Cela ne leur suffit pas de reconstituer une époque de manière plus vraie que ne le ferait un documentaire, ils utilisent ces voix multiples, cette diversité de points de vue pour embrasser leur sujet de la façon la plus complète et nuancée possible. Et tout cela en évitant tout racolage.

Bien entendu, comme The Deuce est diffusée aux Etats-Unis sur une chaîne à péage comme HBO, cela permet de montrer tout ce qu'un grand Network interdirait : la nudité, la violence (verbale et physique)... Mais passez votre chemin si vous espérez vous rincer l'oeil en suivant cette saison (et les prochaines aussi à mon avis) car le regard posé sur ce milieu, ce décor, les êtres qui l'animent, est d'une vibrante humanité et exempt de tout jugement moral. Nulle glorification des macs, aucun glamour chez les travailleuses du sexe, pas d'héroïsme rassurant chez les flics, et profil bas chez les complices. Le constat qu'on en tire est celui d'une Amérique au carrefour de son Histoire : en 1971, le pays est encore déchiré par le conflit au Vietnam, le mouvement hippie s'est fané, tout un chacun doit se débrouiller pour survivre dans un environnement brutal et morose... Sans se douter que le pire est encore à venir avec le "Watergate", le retour des vétérans au pays, le fossé entre l'euphorie du disco et la rage du punk : en somme, la fin d'une grande illusion dans le territoire de la seconde chance, là où tout est possible du rêve au cauchemar. 

Le capitalisme sauvage va bientôt s'imposer et marchandiser de fond en comble la société : cela esst illustré par l'éclosion du cinéma porno contre le commerce des corps dans la rue, les salons de massage qui cachent des bordels et le cinéma qui procure les plaisirs jusqu'alors interdits du sexe en toute légalité. Gorge Profonde, le film étendard de cette révolution, dans lequel l'héroïne, incarnée par Linda Lovelace (incarnée fugacement par une actrice dans le dernier épisode de la saison lors d'une "première" à New York), a un vagin dans la gorge, deviendra ironiquement le surnom donné à l'informateur qui permettra de faire éclater le scandale des écoutes placé dans une permanence du Parti Démocrate par le camp Républicain sur ordre de Richard Nixon, ensuite destitué.

La 42ème Rue est un théâtre fascinant et abject à la fois : la mysoginie y est omniprésente et assumée, sans complexe, les filles y sont exploitées et quand elles sont fatiguées réprimées, les clients viennent se soulager de leurs frustrations dans des chambres sordides et si les putes sont tabassées ou tuées, personne ne les pleure. Ni les proxénètes écoeurants d'indifférence, pensant plus à l'argent perdu, ni les flics protégeant les commerçants contre des enveloppes de cash, ni la municipalité qui organisent un simulacre de service d'ordre pour nettoyer la rue durant quelques heures chaque semaine.

Ces individus, victimes ou malfrats, témoins ou clients, Simon et Pelecanos (avec le concours sur quelques épisodes de Richard Price, autre cador de la série noire) ont voulu les représenter avec le concours de collaboratrices - la moitié de la saison est réalisée par des femmes. Les acteurs eux-mêmes ont investi dans le projet en s'impliquant totalement dans leurs rôles mais aussi en qualité de co-producteurs. On peut aisément deviner le souci de livrer une oeuvre politique, militante, mais surtout équilibrée, lucide dans cette participation exceptionnelle à cette société en mutation où personne n'a les mains propres.

On retiendra particulièrement les prestations sensationnelles de James Franco (lui aussi derrière la caméra le temps de deux épisodes) dans les rôles des frères Martino (dont les modèles ont fourni des anecdotes sur cette époque aux auteurs) et de Maggie Gyllenhaal, prodigieuse de finesse. Mais le trio de macs campés par Gary Carr, Tariq Trotter et Gbenga Akinnagbe, le policier honnête joué par Lawrence Guillard Jr. ou les partitions interprétées subtilement par Margarita Levieva et Natalie Paul sont aussi remarquables.

Huit épisodes, c'est en vérité bien peu pour tout ce que promet The Deuce, mais la densité, l'intensité et la régularité de cette première saison en fait une série incontournable qui, comme Westworld sur la même chaîne, devrait assurer de beaux jours à son diffuseur en quête d'un successeur à Games of throne sur le point de s'achever.  

lundi 14 août 2017

IRRESPONSABLE (Saison 1) (0CS)


Après la découverte positivement surprenante de Missions, voici une autre pépite produite par OCS (Orange Ciné Série) : Irresponsable est une création d'un ancien élève de l'école de cinéma, la Fémis (plutôt habituée pourtant à former de futurs cinéastes de films d'auteur), Frédéric Rosset, qui en a écrit les dix épisodes (avec parfois le concours de Camille Rosset ou Maxime Berthémy) de 25 minutes, tous réalisés par Stephen Cafiero.

Et la question qui se pose à la fin de cette première saison (la deuxième vient de se tourner, sa diffusion est prévue pour fin 2017-début 2018), c'est : et si on tenait là la meilleure comédie de l'année ? Et même la meilleure comédie de la télé française ?
 Julien (Sébastien Chassagne)

Julien, la trentaine, retourne vivre chez sa mère, Sylvie, divorcée, en lui faisant croire que de l'amiante a été trouvée dans son appartement à Paris. En vérité, il a perdu son boulot et a dû trouver une solution de repli après avoir squatté chez sa meilleure amie, Léa, une lesbienne dont le couple traverse une crise. 
Julien et sa mère, Sylvie (Sébastien Chassagne et Nathalie Cerda)

Sylvie est à la fois enchantée de prendre soin de son grand garçon et soucieuse de son avenir, aussi tente-t-elle de lui décrocher un boulot au collège de la ville. L'entretien avec le directeur est un échec car Julien était un cancre et sa situation actuelle ne plaide pas en sa faveur. C'est en sortant du bahut qu'il croise Marie, son amour de jeunesse... Désormais prof dans cet établissement ! 
Jacques et Julien (Théo Fernandez et Sébastien Chassagne)

Julien obtient qu'ils se revoient et il l'invite à dîner au resto. Elle lui apprend qu'elle a un fils et il pense alors qu'elle est en couple. Mais quand elle lui apprend que sa progéniture a quinze ans, Julien devine, avant qu'elle le lui confirme, qu'il en est le père. Tout s'explique alors : l'adolescente avait quitté la ville à l'époque car ses parents, désireux de dissimuler sa grossesse, avaient déménagé. 
Marie et Julien (Marie Kauffmann et Sébastien Chassagne)

Ce que Marie ignore, c'est que Julien et son fils, Jacques (mais qui préfère être prénommé "Jack"), ont déjà fait connaissance au collège, le jour de son entretien d'embauche, en tirant sur un joint en cachette. Depuis, ils font les 400 coups... Et provoquent les catastrophes : arrestation par Adrien, ami d'enfance de Julien devenu flic et qui courtise Marie, 16ème anniversaire de Théo qui tourne au règlement de comptes avec les parents de Marie et en présence de Sylvie qui apprend, à cette occasion, qu'elle est grand-mère, tentative de Julien pour éloigner Adrien...
Marie craque, Jacques veut fuir. Julien réussira-t-il enfin à assumer ses responsabilités sans dévaster l'existence de ses proches ? Surtout après que Marie lui ait annoncé une nouvelle sidérante...

Je me suis intéressé à cette série après avoir lu un article sur le tournage de la saison 2 dans le dernier n° en date du magazine "Première" : cela m'a permis d'en apprendre beaucoup à son sujet. d'abord que ces dix premiers épisodes avaient rencontré un joli succès critique et public, récompensé par plusieurs prix (dont un pour l'interprétation de l'hilarant Sébastien Chassagne dans le rôle-titre). Mais aussi qu'Irresponsable était tourné pour trois fois rien, grâce à l'implication totale de son équipe de comédiens et de techniciens : OCS investit dans la création originale mais à peu de frais, à cause de sa structure encore réduite et d'une politique d'économie.

Mais ces contraintes budgétaires avaient particulièrement inspiré les créateurs de Missions, et Frédéric Rosset y a aussi puisé une formidable énergie. Le résultat est extrêmement drôle, son anti-héros est irrésistible de culot, et cela suffit déjà au bonheur du spectateur.

Mais l'entreprise ne se limite pas à cela, même si c'est déjà très louable. A mi-chemin, les auteurs ont su anticiper à la fois le risque de lassitude du public et la minceur de l'argument, qui menaçait de faire basculer Julien de personnage amusant à celui de loser pathétique devant lesquels les autres ne peuvent que réagir (avec plus ou moins de philosophie). Subtilement, le scénario explore alors les conséquences des actes de son héros et les sentiments de son entourage vis-à-vis de ce qu'il provoque. Il devient évident que Julien est toujours amoureux de Marie, que sa paternité bouscule sa nature de glandeur-profiteur, mais aussi que les parents de Marie ont une lourde part de responsabilité dans la situation (en éloignant leur fille encore adolescente pour préserver leur réputation, ils ont privé Julien de son fils, Théo de son père, Marie du choix de sa vie, Sylvie de son petit-fils). C'est l'effet-papillon (détaillé dans une tirade à mourir de rire par Julien). En tout cas, l'émotion s'installe, les rapports entre les protagonistes se redessinent (Marie choisit d'enfin lâcher prise, ce qui ne sera pas sans effet)... jusqu'au dénouement, réellement stupéfiant. La dernière scène nous laisse dans l'expectative : quelle décision a prise Marie, pour laquelle Julien l'accompagne ?

Modestement conçue, la série bénéficie pourtant d'une réalisation soignée, précise (les effets comiques puis plus sérieux sont très bien dosés), tout à fait épatante. Et le casting est formidable : Chassagne bien sûr est phénoménal, mais Théo Fernandez (Jacques), Marie Kauffmann (Marie) et Nathalie Cerda (Sylvie) sont également sensationnels, très justes, attachants, quelquefois aussi drôles ils contribuent à affiner ce qui n'aurait pu être qu'une sitcom efficace mais standard.

Entre les boulettes tordantes de cet irresponsable à qui on pardonne beaucoup (mais pas tout) et des moments bluffants de sensibilité, la création de Frédéric Rosset est un joyau. Vivement la suite !

jeudi 3 août 2017

MISSIONS (Saison 1) (OCS)


Une série télé française de science-fiction ? Diable, voilà un projet ambitieux et bigrement casse-gueule, mais excitant. C'est le pari qu'a accepté de produire OCS (Orange Ciné Série) sur la base du script de Julien Lacombe, showrunner de cette première saison de dix épisodes de 25 minutes chacun.

Alors ? Qu'est-ce que ça vaut ?
 Le vaisseau d'exploration martienne "Ulysse 1"

La première mission habitée vers Mars est lancée par le milliardaire suisse William Meyer en collaboration avec l'Agence Spatiale Européenne. L'équipage, outre l'homme d'affaires, est composé d'un commandant, son second, une femme médecin, une géologue, un informaticien, un ingénieur et une psychothérapeute.
L'équipage d'"Ulysse 1" : Eva Müller, William Meyer, Jeanne Renoir,
Yann Bellocq, Basile Verhoeven, Simon Gramat (Adrianna Gradziel
Mathias Mlekuz, Hélène Viviès, Jean Toussaint, Côme Levin, Clément Aubert

Alors que le vaisseau "Ulysse 1" se prépare à se poser sur la planète rouge, Meyer révèle à l'équipage qu'une mission concurrente, financée par la compagnie "Zillion", les a devancés d'une semaine. Mais un message leur parvient pour leur conseiller de ne pas les rejoindre à cause d'un mystérieux danger. 
 Vladimir Komarov (Arben Bajraktaraj)

Meyer, avec l'accord de son équipage, désobéit à cette recommandation, mais le vaisseau, en se décrochant mal de la station, oblige le commandant à effectuer une sortie - qui lui est fatale car le câble qui le retenait se détache. L'atterrissage s'effectue sous les ordres du second dans des conditions délicates : "Ulysse 1" manque de carburant pour redécoller, ses panneaux solaires sont endommagés, comme le diagnostique Irène, l'ordinateur de bord. Une sortie est organisée pour tenter de localiser les membres du vaisseau de la compagnie "Zillion".
Est-ce les terriens qui colonisent Mars ? Ou les martiens en sont-ils partis ?

Une épave est bien trouvée mais c'est une découverte encore plus extravagante qui attend les explorateurs : ils découvrent un cosmonaute russe, encore vivant - et pas n'importe lequel : Vladimir Komarov, porté disparu depuis 1967 lors du retour sur Terre dans la capsule de Soyouz 1 ! Que fait-il là ? Et comment s'y trouve-t-il ?  
Jeanne Renoir et Simon Gramat

Le russe, aussi méfiant qu'énigmatique, ne se confie qu'à Jeanne, la psy de la mission, qu'il semble connaître intimement et à qui il confie qu'elle a un lien spécial avec Mars et son passé. La jeune femme, intriguée, décide d'enquêter par elle-même,au péril de sa vie, tandis que la mission "Zillion", conduite par l'ex-assistante de Meyer, Gemma Andrews, apprend la découverte des membres d'"Ulysse" et veut s'en emparer. 
Les enjeux se multiplient alors : Komarov pourrait-il sauver le patron de "Zillion", gravement malade ? "Ulysse 1" réussira-t-il à redécoller pour rejoindre sa station ? Jeanne apprendra-t-elle la vérité sur une possible civilisation martienne disparue ? Les terriens sont-ils venus coloniser Mars ou les martiens sont-ils partis coloniser une autre planète, peut-être la Terre, depuis longtemps ?

Malgré un budget qu'on imagine fluet, la qualité du résultat de Missions se mesure à l'addiction que cette série engendre chez ses spectateurs. Avec ces dix épisodes au format court, et ces cliffhangers systématiques (plus troublants que spectaculaires), difficile de résister à la tentation d'enchaîner le visionnage de plusieurs chapitres.

Premier bon point : l'intrigue est très prenante et riche en rebondissements, habilement produits. Si certains rôles sont brossés un peu schématiquement, l'héroïne charrie un mystère passionnant et ses investigations sont terriblement prenantes. Avec une finesse qui en augmente la force de percussion, les révélations sont nombreuses et vraiment épatantes. Jérôme Lacombe sait que Mars reste un terrain propice aux fantasmes et parfois s'en amuse, mais il s'inspire aussi de mécanismes narratifs sophistiqués (évoquant Lost et sa construction en poupées russes) où chaque avancée pose de nouvelles interrogations plus excitantes que les précédentes.

Ensuite, la réalisation sait transformer son manque de moyens en force : l'action se déroule souvent dans le huis-clos du vaisseau "Ulysse 1" et souligne les sentiments de claustration, de tension. Chaque sortie agit à la fois comme une respiration (malgré le port obligatoire d'une combinaison) mais la narration continue à explorer ce qui agite ceux qui restent dedans pendant ce temps. Progressivement, subtilement, le personnage de Komarov entretient et enrichit ces rapports déjà fournis - et le scénario a l'intelligence de ne pas expliquer tout (peut-être en prévision d'une saison 2, mais aussi pour ne pas justifier à tout prix quelque chose qui est purement fantastique, injustifiable scientifiquement). Lorsque la mission "Zillion" se greffe à la trame principale, on pourrait craindre une surcharge, mais le dosage délicat reste préservé (tout juste s'étonnera-t-on des variations de l'état de santé du patron de "Zillion", tantôt mourant - avec un mal peu défini - , tantôt prêt à partir sur Mars comme s'il s'agissait d'une formalité).

Avoir choisi un casting d'inconnus (bien que tous acteurs professionnels) est judicieux car cela facilite l'identification. Si Hélène Viviès est l'héroïne principale, ses partenaires sont également excellents et importants et permettent de figurer des réactions que chacun aurait dans pareilles situations (lâcheté, courage, curiosité, attirance...). Dans le rôle de Komarov, Arben Bajraktaraj est impressionnant aussi.

Audacieux, singulier et original autant qu'ambitieux, Missions mérite (malgré quelques péripéties superflues - et grotesques - sur la toute fin) une deuxième saison.