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lundi 2 avril 2018

BATGIRL, VOLUME 3 : SUMMER OF LIES, de Hope Larson, Chris Wildgoose, Eleonora Carlini et Inaki Miranda


Après deux premiers albums très satisfaisants, ce nouveau recueil de six épisodes des aventures de Batgirl s'avère beaucoup plus inégal, autant le dire d'entrée. La faute à la disparité graphique de l'ensemble (trois dessinateurs) mais aussi à une baisse d'inspiration de sa scénariste, qui s'égare dans des one-shots avant de se ressaisir un peu avec un arc narratif solide.


- #12 (dessins de Eleonora Carlini.) - Batgirl mène l'enquête sur un phénomène étrange dans la piscine municipale du quartier de Burnside où, lors de baignades collectives, apparaît une forme fantomatique. Les recherches de la justicière lui permettent d'écarter une contamination de l'eau au profit des études menées par le Professeur Radden et de son assistante, la physicienne surdouée, Liana Soto, mystérieusement disparue. Ses travaux volés par son mentor, qui l'a ensuite téléportée dans une dimension parallèle, expliquent l'apparition du spectre dans la piscine et permettent à Batgirl de la ramener dans notre monde puis de faire arrêter l'enseignant.


- #13 (dessins de Inaki Miranda.) - Batgirl vient en aide à une fillette, Esme, qui cherche un chien, Rookie, sauvé par des pompiers, et croise la route de Catwoman, sur les traces d'une de ses chattes, Isis, également disparue. Grâce au flair de ses félins, la voleuse entraîne la justicière dans un appartement luxueux où sont détenus les deux bêtes, volées par Velvet Tiger, une collectionneuse. Elle est neutralisée mais Catwoman s'échappe avant l'arrivée de la police.


- #14-17 : Summer of Lies (dessins de Chris Wildgoose.) - Après avoir été attiré dans un piège par deux acrobates qui se donnent la mort pour échapper à leur capture, Batgirl et Nightwing enquêtent ensemble sur qui peut leur en vouloir. Cela leur rappelle une de leurs premières collaborations quand Barbara Gordon devint l'amie d'une jeune professeur, Ainsley Wells, et que Robin (avant qu'il ne devienne Nightwing) investiguait sur des cheerleaders au comportement bizarre. Point commun entre hier et aujourd'hui : le principal suspect est le Chapelier Fou...
     

... Mais ce dernier est hospitalisé après avoir été corrigé par une nouvelle vilaine, La Reine Rouge, qui, comme lui, est capable d'altérer l'humeur de ses cibles. Dans le passé, Barbara Gordon découvrit que Ainsley Wells concevait des nanobots pour des applications sur le comportement et l'aida à les développer. Ces travaux étaient destinés à être testés par un certain Dr. Philbert lorsque la jeune femme disparut subitement.
   

En rencontrant un trio de hackers avec lequel Ainsley collabora, Batgirl et Nightwing apprennent que la jeune femme voulait en fait transformer ses nanobots en une techno-drogue pour le Chapelier Fou. Mais le vilain s'est donc fait dépasser par cette énigmatique Reine Rouge. Les deux justiciers se rendent à la clinique du Dr. Philbert où, en consultant le dossier de Ainsley, ils découvrent qu'elle était toxicomane et est morte d'une overdose mais surtout que ces notes ont été lues par une autre patiente, Edith Wells, la soeur de la défunte, la probable Reine Rouge.


Batgirl découvre qu'Edith Wells a récemment acquis un ancien entrepôt du Chapelier Fou, où autrefois la justicière et Robin l'affrontèrent tandis qu'en échange de ses services il fournissait de la drogue à Ainsley. La Reine Rouge les attend avec une armée de robots-araignées dont la morsure fait perdre la raison. Nightwing est touché et Batgirl doit lui faire recouvrer ses esprits puis neutraliser Edith Wells. Bien qu'elle culpabilise de n'avoir pu sauver Ainsley, Batgirl reçoit le soutien de Nightwing aujourd'hui, comme hier, celui de Robin.

Comme je le disais en ouverture, ces six épisodes sont moyens et souffrent de la comparaison avec les douze précédents de la série où Hope Larson avait réussi à bâtir des intrigues dynamiques et légères sans tomber dans la noirceur de Gail Simone ou la bêtise de Brendan Fletcher et Cameron Stewart durant le statu quo des "New 52". Il faut espérer que cette baisse de forme ne soit que temporaire car Batgirl est redevenue fréquentable et certaines pistes dans le tome 2 donnent envie d'y croire.

Il semble, en tout cas, que pour ce nouveau Volume, la scénariste ait voulu marquer le pas et différer le développement de l'intrigue avec le Pingouin et son fils. On peut le regretter. Mais examinons quand même ce que ce Summer of Lies propose.

Les deux premiers chapitres sont des one-shots, des récits complets. Le n°12 est le plus mauvais du lot avec une histoire capillotractée d'ectoplasme dans une piscine, de téléportation, de travaux volés à une étudiante surdouée par un professeur jaloux, avec des seconds rôles horripilants (la palme revenant à Kayla, une vidéaste désireuse d'immortaliser sur film l'apparition du spectre). C'est franchement mauvais, sans intérêt, une vraie faute de goût que le dessin sous influence japonaise de Eleonora Carlini ne sauve pas, avec des personnages peu expressifs ou grimaçants (surjouant en fait chaque situation) et un découpage sans imagination.

Suit une aventure qui s'annonce prometteuse mais qui s'effondre in fine. Réunir Batgirl et Catwoman était une initiative accrocheuse, la justicière maline et la voleuse roublarde sur la même affiche. Mais pour que cette rencontre produise des étincelles, il aurait fallu un récit plus pimenté que cette enquête sur un chien et une chatte volés par une collectionneuse, dont Hope Larson a négligé de la doter d'une psychologie à la mesure de ses adversaires. C'est un vrai gâchis, surtout quand on sait l'usage formidable que fait parallèlement Tom King de Selina Kyle dans Batman. On se consolera avec les dessins de Inaki Miranda, qui revient jouer les fill-in de luxe pour la série, et délivre des planches superbes, d'une minutie et d'une finesse dans le trait épatantes. Il y avait vraiment de quoi beaucoup mieux faire. Dommage.

Passées ces deux mauvaises expériences, on entre dans le vif de l'album avec l'arc narratif en quatre parties qui donne son titre au recueil : Summer of Lies

Hope Larson renoue, au moins en partie, avec ce qu'elle sait si bien faire : la caractérisation des personnages et leur dynamique. Elle dispose d'un couple parfait pour cela puisque l'intrigue réunit Batgirl et Nightwing, dont l'histoire autorise d'innombrables clins d'yeux à leur passé en commun.

Avant d'être Nightwing, Dick Grayson fut le premier des Robin de Batman, son sidekick le plus durable, jusqu'à son émancipation au début des années 80 avec le titre New Teen Titans de Marv Wolfman et George Perez (le rival des Uncanny X-Men de Claremont à l'époque). C'est un des rares cas de personnage qui a su vraiment grandir, vieillir, en s'affranchissant du héros auquel il était lié - et durant les "New 52", il fut même la vedette d'une des meilleures productions DC de cette époque avec Grayson (par Tim Seeley, Tom King et Mikel Janin).

Barbara Gordon a, comme lui, un parcours fourni : fille du commissaire Jim Gordon, devenue Batgirl en étant inspirée par justement Robin et Batman, flirt de Dick Grayson (jusqu'à ce qu'il ait une liaison avec l'alien Starfire au sein des New Teen Titans), mutilée par le Joker (dans le célèbre roman graphique The Killing Joke/Souriez ! de Moore et Bolland), reconvertie en Oracle jusqu'à son opportune et miraculeuse guérison lors des "New 52", le lecteur a cette impression d'avoir mûri avec elle.

L'enquête qui réunit les deux partenaires et ex-amants (toujours attirés l'un par l'autre) est un peu tortueuse et la narration alternant action au présent et au passé a le mérite d'être claire et lisible, même si on a l'impression que, malgré le jeune âge des héros, les deux affaires relatées ici ont lieu à des années d'intervalles alors que Batgirl et Robin/Nightwing n'ont guère vieilli (voire pas du tout), ce qui trouble un peu.

Mais plus que le rapport au temps, ce qui pêche ici, c'est l'introduction d'une méchante peu charismatique et dont la véritable identité une fois révélée rend ses agissements peu originaux (une banale vengeance, fondée sur une démence). Le Chapelier Fou, traité comme une épave terrifié par cette Reine Rouge, parasite la narration au lieu de souligner le rôle transitoire entre les deux époques. Et je passe sur quelques rebondissements peu convaincants et d'ailleurs vite expédiés (comme si Larson n'y croyait pas elle-même) comme le trio de hackers, la clinique du Dr. Philbert (où tout le monde a facilement accès aux dossiers des patients) ou le coup de folie de Nightwing.

Si on lit cette histoire pour le plaisir de voir le duo Babs-Dick ensemble, c'est distrayant, et pour le dessin de Chris Wildgoose, expressif, aérien, mais qui hélas, signe là sa dernière prestation. Sinon, c'est superficiel (malgré le destin pathétique de Ainsley Wells).

Pas de quoi abandonner la série, mais il est certain que Batgirl doit retrouver des couleurs, un cas plus palpitant sur lequel exercer ses talents. Rendez-vous aux prochains épisodes pour savoir si le tir est rectifié.  

mercredi 7 février 2018

BATGIRL, VOLUME 2 : SON OF PENGUIN, de Hope Larson, Chris Wildgoose et Inaki Miranda


On poursuit sur notre lancée avec ce deuxième tome des aventures de Batgirl période "Rebirth", écrit par Hope Larson, cette fois soutenue par les dessinateurs Chris Wildgoose (pour les épisodes 7 à 11) et Inaki Miranda (pour l'Annual #1). Malgré quelques mentions au précédent volume, on peut attaquer par ce recueil qui comporte une nouvelle histoire (mais comportant des éléments voués à être développés).


- Son of Penguin (#7-11. Dessins de Chris Wildgoose). De retour à Gotham, Barbara Gordon a bien du mal à reconnaître son quartier résidentiel de Burnside qui s'est terriblement embourgeoisé pendant son voyage au Japon : le prix des loyers a beaucoup augmenté (ce qui tombe d'autant plus mal que son amie Frankie lui annonce qu'elle emménage avec quelqu'un d'autre dans un appartement moins honéreux), et les habitants sont devenus intolérants, se plaignant particulièrement de la présence de sans-abri qu'ils font chasser. Malgré tout, "Babs" accepte l'invitation à une soirée où elle fait la connaissance d'Ethan Cobblepot, le fils du Pingouin, à la tête d'une société d'informatique qui développe des applications pour téléphones mobiles, VicForm.
  

Cette rencontre trouble Barbara qui se demande si le fils du Pingouin a hérité de la malhonnêteté criminelle de son père. Elle doit enquêter tout en reprenant ses études car elle espère décrocher un diplôme pour devenir libraire, et dans ce cadre, elle suit un stage auprès de jeunes écoliers plus attachés aux outils numériques qu'aux bons vieux livres. Par ailleurs, deux amies de "Babs", Alysia et Jo, traversent une passe difficile car elles aimeraient avoir un enfant mais devront certainement se résigner à adopter.


Tout en revoyant Ethan, Barbara découvre sur le Net une campagne de dénigrement contre Batgirl et lorsqu'elle se confie sur sa situation à Dick Grayson/Nightwing, celui-ci la met en garde - peut-être par jalousie - contre le fils du Pingouin. Ce dernier se montre pourtant charmant et admiratif de l'intelligence de la jeune femme en qui il voit son égal. Ils finissent même par échanger un baiser. Mais le soupirant n'est-il pas trop parfait pour être honnête ?
   

Une nuit, Batgirl s'introduit dans les locaux de VicForm et tombe sur le Pingouin qui, au lieu de l'agresser, lui explique les origines de son fils : né à la suite d'une liaison éphémère avec une serveuse de son club, il ne l'a pas élevé et sait qu'Ethan lui en veut toujours à cause de cela. Il est clair qu'il mijote quelque chose pour se venger et prouver sa supériorité sur tous ceux qui se dressent sur sa route, Batgirl comprise.


Les affirmations du Pingouin se vérifient rapidement quand une vidéo de leur conversation circule afin de discréditer Batgirl. Comme ils ont été filmés à leur insu chez VicForm, nul doute qu'Ethan est derrière cela. Ce dernier rompt d'ailleurs avec Barbara peu après car un passant l'a photographié en compagnie de Dick Grayson et posté le cliché sur les réseaux sociaux. Lorsqu'Ethan se présente chez son père déguisé en Black Sun, Batgirl intervient promptement pour le neutraliser. Au terme d'une course-poursuite, elle l'affronte et endommage son armure, le blessant gravement. Débarrassé des applications de VicForm, le quartier de Burnside se civilise à nouveau. Mais le Pingouin fait enlever son fils de l'hôpital où il a été admis car il a de grands projets pour eux deux...
  

- Annual #1 : World's Finest (Dessins de Inaki Miranda). De passage à National City pour y appréhender le hacker Red Spur, Batgirl est surprise par Supergirl, ce qui permet au malfrat de s'échapper. Mais la Kryptonienne sollicite l'aide de la Gothamite pour sauver une jeune fille, Gayle, sujette à des expériences dans les laboratoires de CADMUS. Pour Batgirl, facile de s'y introduire puisqu'elle a conçu le système de sécurité du site avec Bruce Wayne - pourtant une alarme se déclenche ! Un autre cobaye, Caleb, en profite pour s'évader et, après avoir cru que les deux héroïnes voulaient l'en empêcher, il accepte de les guider jusqu'à la cellule de Gayle. Une fois libre, celle-ci sape l'énergie de Supergirl pour accéder à la zone fantôme où, dit-elle, on pourra la soigner. Batgirl et Caleb évacuent Supergirl et les deux amies, une fois dehors, savent que désormais elles pourront compter l'une sur l'autre.

On retrouve, peu ou prou, les mêmes qualités dans ce tome 2 que dans le premier, même si on achève sa lecture avec le sentiment d'un net progrès, la sensation d'avoir eu droit à un récit plus consistant, et au graphisme plus affirmé. Le parallèle avec la série Hawkeye menée par Kelly Thompson chez Marvel reste évident : après un démarrage hésitant, la production gagne indéniablement en relief.

En inventant un fils au Pingouin, Hope Larson prenait le risque de créer un ennemi un peu artificiel et opportuniste, une sorte d'ersatz taillé pour Batgirl, moins charismatique et dangereux. Mais, contre toute attente, elle réussit à introduire ce personnage de manière habile et à instiller le doute assez longtemps sur sa véritable nature chez le lecteur.

L'histoire souffle le chaud et le froid en donnant la priorité à Barbara Gordon plutôt qu'à son alter ego costumé. Il faut dire que la scénariste met à profit le voyage de son héroïne au Japon pour la ramener dans le quartier de Burnside radicalement transformé : la critique contre la "gentrification" d'une banlieue de Gotham est bien sentie, ni trop lourde ni superficielle, réaliste. Les habitants y sont devenus des bobos rivés aux écrans de leurs smartphones et utilisant des applications futiles ou hostiles, en particulier contre la présence de SDF. On sait que ce genre de choses se produit réellement (les grandes municipalités, pas seulement aux Etats-Unis, veulent éloigner les sans-abris pour charmer les touristes comme on balaie la poussière sous un tapis, parfois au moyen d'astuces dégradantes pour les plus défavorisés) donc le propos est pertinent.

Hope Larson n'aime visiblement ni cela ni la dépendance aux écrans comme en témoignent les scènes qui voient "Babs" expliquer à des enfants les abus des GAFA (Google-Apple-Facebook-Amazon) qui veulent régenter notre mode de vie plus sûrement encore que les gouvernements démocratiquement élus. Cette dimension citoyenne, donc politique, étonne dans un comic-book chez qui on n'attendait pas ce genre de charge, mais fait aussi du bien car cela n'est pas asséné mais exposé de façon subtile, sans entraver l'action.

L'affrontement entre Batgirl et le fils du Pingouin prend dès lors une tournure moins physique (même s'il se réglera sous la forme d'une bagarre classique) que psychologique, à coups de vidéos virales et de photos compromettantes. Quant au mobile du vilain, s'il est plus convenu (un bon vieux complexe oedipien), il respecte le caractère trouble d'Oswald Cobblepot, devenu méchant après avoir été rejeté et ayant fait de son fils un méchant en le rejetant aussi.

Visuellement, passer après Rafael Albuquerque (même en mode minimum syndical) était une gageure pour Chris Wildgoose mais l'artiste s'en sort mieux que bien et rend même une copie plus soignée que son prédécesseur. Son style n'a rien à voir, il évoque un peu Wieringo avec des physionomies réalistes mais des visages légèrement cartoony, et son encrage propre, lisse, renforce la ressemblance avec celui de son illustre devancier.

Wildgoose n'est pas non plus du genre excentrique dans son découpage : il vise la clarté et la fluidité, et préfère soigner ses décors et le flux de lecture. Le soin avec lequel il s'y emploie est épatant, sachant qu'il s'encre lui-même. La colorisation, plus sage aussi, contribue à cette impression de lire une bande dessinée qui ne cherche pas à craner mais servir l'intrigue et ses personnages.

L'album se referme avec le premier Annual de la série, dessiné par Inaki Miranda (qui s'est illustré notamment dans quelques épisodes de la série Fables). Le résultat est très élégant, le trait fin, expressif, compense les lignes un peu trop nettes et droites des décors traités par infographie. Quant à l'histoire, elle associe Supergirl à Batgirl en référence, comme le titre l'indique, au tandem Superman-Batman. On reste néanmoins un peu notre faim car pour savoir ce qu'il advient de Gayle, il faut lire la série consacrée à la Kryptonienne...

Cette réserve mise à part (et elle est mineure), ce nouveau recueil de Batgirl est un vrai plaisir : l'héroïne a regagné un titre digne d'elle, avec une équipe artistique de talent. Il va falloir garder un oeil sur cette série.     

mardi 6 février 2018

BATGIRL, VOLUME 1 : BEYOND BURNSIDE, de Hope Larson et Rafael Albuquerque


Malgré une équipe prometteuse (Brendan Fletcher, Cameron Stewart, Babs Starr) , la série Batgirl de la période des "New 52" n'aura pas laissé de souvenirs impérissables, en se complaisant dans un portrait médiocre de l'héroïne. Le nouveau statu quo instauré par "DC Rebirth" devait donc fournir au titre une nouvelle chance et c'est à Hope Larson qu'a été confiée cette tâche. Pour attirer l'attention encore davantage, la scénariste a eu la chance de profiter du talent de Rafael Albuquerque au dessin. Pour quel résultat ?


Barbara Gordon part en vacances au Japon où elle est accueillie par son ami d'enfance, Kai Ma. Mais sa visite n'est pas totalement détachée de ses activités de justicière puisqu'elle aimerait rencontrer Chiyo Yamashiro alias Fruit Bat, aujourd'hui centenaire mais qui protégea Okinawa dans les années 40. Alors que Kai est agressé par Emiko, combattante vêtue comme une écolière, Batgirl s'interpose et reçoit le renfort de son idole également sur place. Mais les efforts déployés par la vieille dame lui cause une fatigue, nécessitant une hospitalisation - avant laquelle elle a le temps d'inviter la gothamite à trouver une certaine Professeur.


Cette péripétie trouble Barbara qui, d'une part, est rattrapée par son attirance pour Kai mais, de l'autre, s'interroge sur la raison pour laquelle il a été ainsi pris à parti. En visitant Okinawa, Batgirl découvre une école d'arts martiaux exclusivement ouverte aux femmes et Barbara s'y inscrit dans l'espoir d'y trouver une piste menant à la Professeur mentionnée par Fruit Bat. Elle finit, au bout d'une semaine, par combattre Wen, sur le bras de laquelle elle reconnait le même tatouage que portait Emiko.


Contactant son amie Frankie à Gotham, Barbara lui demande de fouiller le passé de Kai et apprend ainsi qu'il travaille avec le chercheur Neil Barry qui a mis au point une formule bio-cryptée améliorant les capacités cérébrales mais dont l'exploitation a été suspendue à cause de graves effets indésirables. Lorsqu'elle questionne Kai à ce sujet, il se défile et elle préfère alors prendre ses distances. Barbara se rend à Séoul où se trouve le siège en construction de l'entreprise de Barry. En visitant l'immeuble en chantier, Batgirl est surprise par Joon-ki et Wen qui lui révèlent que leur Professeur s'occupe pendant ce temps de Kai.


En effet, à Singapour, la Professeur malmène le jeune homme et lui fait un prélèvement sanguin après l'avoir assommé. A Séoul, Batgirl maîtrise Wen et Joon-ki puis Barbara prend l'avion pour rentrer au Japon. Mais elle surprend au chevet de son ami un homme d'affaires louche convoitant lui aussi une mystérieuse formule. Batgirl retourne chez Kai où elle découvre la Professeur fouillant les effets personnels du jeune homme. Les deux jeunes femmes engagent le combat jusqu'à ce que la Professeur s'injecte la formule prélevée sur Kai et qui lui permet d'anticiper tous les coups de son adversaire.


Mais les effets secondaires de cette potion ne tardent pas à se manifester et permettent à Batgirl de prendre l'avantage sur la Professeur. Elle est livrée à la police avec son commanditaire, l'homme d'affaires venu au chevet de Kai. Puis Emiko, Wen et Joon-ki sont confiés par Batgirl à Fruit Bat, qui se chargera de les guider dans le droit chemin. Barbara quitte Kai en lui faisant promettre de ne plus jouer les "mules" pour des scientifiques dangereux en affaires avec la mafia.
  

Epilogue : Barbara découvre dans l'avion qui la ramène à Gotham la présence de Pamela Isley alias Poison Ivy lorsqu'une odeur nauséabonde envahit l'appareil. Batgirl se glisse dans la soute où se trouve la cause de cette puanteur, une plante rare et ancienne que Poison Ivy compte exploiter à Gotham. Mais le végétal, à cause de l'altitude et des turbulences de l'avion, se met à croître et devient agressif. Les deux ennemies sont obligées de s'allier pour l'empêcher de provoquer un crash. Une fois à Gotham, Poison Ivy sème Barbara qui retrouve Frankie mais ne remarque pas qu'un certain Ethan Cobblepot débarque aussi...

Batgirl est sans doute le membre le plus attachant de toute la Bat-family, et Barbara Gordon a connu un destin mémorable quand Alan Moore et Brian Bolland la mirent en scène dans le grand classique The Killing Joke où le Joker l'estropiait et la rendait paraplégique. Cette histoire fit en définitive beaucoup plus pour la popularité de la jeune femme que toutes ses aventures costumées puisqu'elle se reconvertit en une héroïne iconique sous le nom d'Oracle, sorte de super-informatrice de la communauté super-héroïque et vedette de la série Birds of Prey.

Au gré des reboots ensuite, la condition physique et le statut de "Babs" changea au point que durant la période des "New 52" elle recouvrit ses moyens et reprit son surnom et son habit de Batgirl, d'abord dans une série écrite par Gail Simone (déjà auteur de Birds of Prey) puis du trio Brendan Fletcher-Cameron Stewart-Babs Starr (dans des récits d'abord très noirs puis beaucoup plus légers). Ce retour provoqua une vive polémique, d'autant que le rétablissement miracle de l'héroïne ne fut jamais clairement expliqué. Ajoutez-y des intrigues peu inspirées et vous mesurerez la difficulté qui attendait Hope Larson pour restaurer Batgirl à l'heure de "Rebirth".

On pense beaucoup en lisant ce premier arc à ce qu'a accompli Kelly Thompson chez Marvel avec la série Hawkeye où Kate Bishop a la vedette. D'abord parce que Larson a concentré ses efforts sur la caractérisation et l'action : son histoire place Barbara Gordon au centre, Batgirl n'intervenant que lorsque cela est nécessaire ; et ensuite les cinq épisodes de l'arc narratif principal (sans compter l'épilogue, qui est à part) se distinguent par leur tonus.

Avoir procuré à la scénariste un artiste remarquable et attractif comme Rafael Albuquerque est un atout indéniable sur plusieurs plans : d'abord parce que son nom, associé à des succès comme la série American Vampire (créée et écrite par Scott Snyder), donne une visibilité immédiate à cette relance mais aussi, surtout, parce que le style de l'artiste colle parfaitement à celui du récit.

Pourtant, reconnaissons que le dessinateur de Huck (écrit par Mark Millar) ne force guère son talent : il est évident qu'il a accepté ce job comme une commande (avant de retrouver Snyder sur un arc de All-Star Batman) et, sans l'accuser d'avoir bâclé l'ouvrage, il ne donne jamais l'impression de s'être dépensé spécialement pour lui. Dans les scènes les plus énergiques, son découpage et son sens de la composition offrent des enchaînements de plans très efficaces, soulignés par les couleurs vives de Dave McCaig. En revanche, pour les moments plus calmes, il se repose plus sur son aisance à rendre expressif les personnages qu'à peaufiner les décors (on ne compte plus le nombre de cases où les arrières-plans sont à peine suggérés, sans aucun effort concernant le mobilier, la situation des lieux, etc). C'est dommage quand on voit, par ailleurs, une pleine page en contre-plongée où Batgirl, à Séoul, découvre le chantier de l'immeuble de la société de Neil Barry avec une grue et un échafaudage détaillés.

Heureusement, Albuquerque conserve le design du costume de l'héroïne telle que l'a réinventé, avec génie, Cameron Stewart, plus inspiré en cela que lorsqu'il s'agit de trouver un look aux divers adversaires qu'affronte Batgirl (d'Emiko la lolita à Wen ou Joon-ki). Dommage aussi que Hope Larson n'ait pas davantage développé le personnage de Fruit Bat, cette épatante mémé centenaire, au profit d'une romance dispensable entre "Babs" et Kai Ma.

Le dernier épisode de ce premier tome est détaché de ceux qui le précèdent : il s'agit d'un huis clos mouvementé dans un avion avec Poison Ivy en guest star. Bizarrement, cet épilogue est une réussite totale sur le plan scénaristique et graphique, comme si Larson et Albuquerque étaient galvanisés par ce pari. C'est à la fois drôle, épique, spectaculaire, et rapide : les situations s'enchaînent avec un sens de la comédie merveilleux et un traitement visuel ébouriffant (voir la page de l'avion en chute libre).

Si tout n'est donc pas encore parfait (tout comme le Hawkeye de Thompson démarrait gentiment), le retour de Batgirl est prometteur. La suite, annoncée avec le fils du Pingouin (dont on n'avait jamais entendu parler, et pour cause, c'est une création) et l'arrivée d'un nouvel artiste (Chris Wildgoose, très prometteur), dira si Hope Larson a vraiment quelque chose de durablement neuf à offrir.   

samedi 29 septembre 2012

Critique 351 : BATGIRL - YEAR ONE, de Chuck Dixon, Scott Beatty et Marcos Martin


Batgirl : Year One est une mini-série en neuf épisodes, co-écrite par Scott Beatty et Chuck Dixon et dessinée par Marcos Martin, publiée en 2003 par DC Comics.
*
(Ci-dessous : les couvertures originales
des neuf épisodes de la série,
dessinées par Marcos Martin.)

Alors qu'elle voulait se présenter à l'académie de police, Barbara Gordon subit les railleries de son père, le capitaine James Gordon, du Gotham Central Police Departement. Elle décide alors de se lancer dans une carrière de justicière en s'inspirant de Baatman, le protecteur masqué de la ville - sans toutefois lui demander ni son accord pour utiliser son logo ni son aide.
Elle fait sa première apparition publique lors d'un bal masqué donné par la police pertubé par Killer Moth, qui veut enlever son père. Après avoir infligé une correction à ce malfrat, elle ne peut cependant pas empêcher sa fuite. Pas plus que Batman et Robin qui interviennent alors.





Après avoir semé le justicier, elle persiste à garder son costume et son objectif. Mais Batman et Robin la surveillent et l'enlèvent pour tenter de la convaincre de ne plus interférer dans leurs affaires. Batman comprend vite qu'il ne fera pas entendre raison à la jeune femme et charge Robin de la chaperonner en lui faisant croire qu'il agit sans l'assentiment de son mentor.



Les choses vont se corser quand, entretemps allié au pyromane Firefly, Killer Moth, pour impressionner la pègre à qui il veut proposer sa protection, tente une nouvelle fois de kidnapper Jim Gordon. Batgirl, qui avait sollicité l'aide de Black Canary pour l'entraîner (en entrant par effraction dans le Q.G. de la J.S.A.), fait un temps équipe avec elle pour libérer son père. Mais leur duo n'est pas très complèmentaire.
Robin lui offre son aide (toujours en lui racontant qu'il agit dans le dos de Batman) et ensemble, ils font équipe tout en flirtant.



Killer Moth et Firefly (qui pousse son partenaire à des actions plus spectaculaires et meurtrières) s'en prennent alors au commissariat central de Gotham. Batgirl entreprend en retour de les stopper, seule, une bonne fois pour toute - et ainsi de prouver sa valeur aux yeux de la police, de Batman et Robin et du public... Tout en s'employant à dissimuler à son père sa double vie.
*
17 ans après le mythique et magistral Batman : Year One, Chuck Dixon et Scott Beatty ont voulu donner à leur tour une version définitive aux origines de Batgirl, après avoir fait de même avec Robin : Year One. D'autres opus comme Nightwing : Year One (toujours écrit par Dixon) ou plus tard Teen Titans : Year One (par Amy Wolfram et Karl Kerschl) et Green Arrow : Year One (par Andy Diggle et Jock) reprendront le procédé.
Là où Frank Miller bouclait son affaire en quatre épisodes, il en faut neuf pour cette histoire. Mais on ne s'en plaindra pas car la réussite est au rendez-vous. Les deux scénaristes articulent leur récit initiatique autour d'un motif qui, lui, renvoie à Killing Joke d'Alan Moore : celui de l'oracle, l'alias qu'adoptera Barbara Gordon après que le Joker ait fait d'elle une infirme paraplègique, devenant l'informatrice privilégiée des héros DC et une membre des Birds Of Prey (série longtemps écrite par Dixon). Ainsi, sur l'insouciance avec laquelle l'héroïne se lance dans la carrière de justicière plane la tragédie future - même si, avec le reboot "New 52" de DC, le personnage a récupéré sa condition physique.
Cette référence au destin dramatique est parfois, il faut l'avouer, un peu lourde, trop souvent citée à travers ces neuf épisodes, et donne l'impression que tout est déjà joué, de manière cruelle, que Batgirl ne pouvait de toute manière pas éviter le sort qui l'attend. Et du coup cela produit un effet malheureux à la fois sur le ton enjoué sur récit et sur l'importance de cette période dans la vie de Barbara Gordon, comme si avoir été Batgirl était de toute façon moins important que devenir Oracle (il est vrai que, dans ce second rôle, le personnage gagnera une profondeur - et des fans - mais, enfin, quand on veut raconter les origines d'une héroïne, c'est un peu embêtant d'énoncer dès le départ que ça ne va pas durer et qu'elle n'est pas aussi intéressante alors que plus tard). 
Cette réserve mise à part, cette mini-série reste quand même très agrèable et aboutie. D'abord, le portrait de Barbara dans sa jeunesse, son inexpérience, mais aussi sa détermination, sonne remarquablement juste, et il est impossible de ne pas être conquis par cette incarnation de Batgirl. Elle possède un sens de la répartie irrésistible (qu'elle surnomme intérieurement "Pixie Boots"), tient tête à la fois à son père (tout en consacrant une large partie de son temps, en costume, à le protéger) et à Batman (plus rigide que jamais, ce qui souligne sa contradiction puisque le même n'a pas hésité à entraîner le jeune Robin dans sa croisade), affronte deux super-vilains (dont l'un est certes un abruti fini mais l'autre est un psychopathe authentique).
Dixon et Beatty insistent, avec malice, sur le flirt entre Robin (clairement attiré) et Batgirl (pas insensible mais sur ses gardes), et cela donne des scènes exquises, comme quand le Boy Wonder lui fait croire qu'il l'aide sans la permission de Batman, ou quand il lui vole un baiser, ou quand, à la fin, il enfile le costume de la jeune femme pour que Jim Gordon croit que sa fille n'est pas la nouvelle disciple de Batman.
Les auteurs consacrent aussi du temps à montrer comment le personnage évolue de manière pratique, en confectionnant son costume, en s'entraînant, en faisant des recherches, ce qui , sans lui ôter la fantaisie propre au folklore super-héroïque, lui confère un réalisme bienvenue.
L'emploi de guest-stars dans le récit - Wildcat, Dr Fate, Black Canary, Green Arrow - ne vole jamais la vedette à Batgirl et la situe dans le DCverse de façon subtile, parfois ironique, parfois émouvante (parfois les deux à la fois dans un seul dialogue, comme au début du 2ème épisode quand Wildcat et Dr Fate s'interrogent sur ce que peut devenir une débutante comme elle).
Quand, enfin, Batman accepte Batgirl, cela aboutit encore à une scène sobre et forte.
Le tout est mené sur un rythme soutenu, même si tout cela aura sans doute pu être narré en moins de chapitres. Mais ce n'est jamais ennuyeux, souvent palpitant et drôle (un comique plus spirituel que gaguesque), avec une belle progression dans la caractérisation et l'intensité dramatique, et des dialogues efficaces.
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Batgirl : Year One a aussi permis à Marcos Martin, son dessinateur, de se faire remarquer. Il était alors encré par Alvaro Lopez, mais celui-ci a respecté son trait si fin et souple, et déjà le talent de l'espagnol illumine cette production.
Martin ne produisait pas encore des planches au découpage sophistiqué comme il a pu le faire sur Amazing Spider-Man, mais son sens de la composition, sa maîtrise du cadre, sont exemplaires. Suivant un des préceptes de Toth selon lequel la qualité d'un dessin ne se juge pas à son nombre de lignes, les personnages et décors de Martin sont toujours superbement expressifs et suggestifs, au service des scènes, des ambiances, de la lisibilité.
Une séquence comme le combat du dernier épisode est un modèle du genre, très dynamique, tracé d'une main élégante, avec une variété dans les angles de prise de vue et une justesse dans les cadres qui sont épatantes.
De la même manière, quand il doit illustrer des scènes plus ordinaires, Martin réussit à rendre cela aussi vivant, avec des enchaînements d'images d'une fluidité diabolique, toujours à la bonne distance, chaque planche conçue pour que le lecteur voit d'abord ce qui y est important.

Un sketchbook, à la fin du livre, permet aussi d'apprécier les designs de Marcos Martin et un work-in-progress de ses planches, avec l'apport d'Alvaro Lopez à l'encrage.

La colorisation de Javier Rodriguez, partenaire de longue date de Martin (et d'autres artistes désormais, comme Javier Pulido, Paolo Rivera, Chris Samnee), en à-plats tour à tour vifs et pastellisés, ajoute au plaisir des yeux.
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C'est donc une oeuvre à la fois conséquente et solide, divertissante, et traversée par une émotion délicate que Batgirl : Year One. Elle fait honneur au chef-d'oeuvre de Miller et Mazzucchelli, et donne envie de lire son pendant consacré à Robin.