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samedi 25 novembre 2023

POISON IVY, TOME 2 : NATURE HUMAINE, de G. Willow Wilson, Atagun Ilhan et Marcio Takara


Le premier tome de Poison Ivy avait été une excellente surprise. Restait à confirmer avec le deuxième, car entre temps la série limitée à six numéros était devenue une maxi en douze puis une ongoing. G. Willow Wilson a su trouver de quoi développer son projet et ce nouveau recueil se décompose en trois histoires, dessinées par Atagun Ilhan et Marcio Takara.


Ivy arrive dans la ville de Parson, Montana, où la société de fracturation hydraulique emploie beaucoup d'habitants. Pourtant ceux-ci sont conscients des ravages écologiques de cette exploitation et Ivy compte enquêter à ce sujet en se faisant embaucher par la patronne de FutureGas, Beatrice Crawley. Mais celle-ci la reconnaît et la piège.


Empoisonnée, Ivy ne doit son salut qu'à l'intervention de Janet, la secrétaire de Crawley, qu'elle a déjà rencontrée plus tôt lors de son voyage. Mais cette dernière est souffrante et doit subir une greffe du foie à Seattle et compte bien sur Ivy pour l'aider à son tour ensuite...


Ivy et Janet se sont établies à Seattle dans un cottage lorsqu'elles reçoivent la visite de Harley Quinn. Les retrouvailles entre les deux amantes aboutissent à une révélation pour chacune d'elles : Ivy comprend que comme une plante elle se régénère, Harley admet que Ivy doit poursuivre sa route sans elle encore un moment avant de regagner Gotham.
 

Janet convainc Ivy de l'accompagner à une retraite organisée par Gwendolyn Caltrope, prêtresse new age et femme d'affaires qui commercialise diverses potions. Après en avoir ingéré, Ivy et les adeptes s'abandonnent complètement à la débauche.


Ivy comprend que le breuvage a libéré une partie de ses pouvoirs grâce à un champignon contenue dans la boisson et grâce à cela elle peut contrôler les esprits des femmes présentes. Dans une sorte de transe collective, elles entreprennent d'empêcher des camions d'accéder à une raffinerie mais l'expérience dégénère pour Gwendolyn.


Devenue un monstre végétal, Gwendolyn s'attaque à Ivy qui contre-attaque et la tue. Une fois remise, Ivy concocte un antidote mais une des femmes refuse de le recevoir et s'en va. Janet et Ivy reprennent la route, direction : Gotham...

C'est un destin peu commun qu'a connu ce titre : lancé comme une mini-série en six chapitres, son succès critique et public lui a valu d'être rallongée de six numéros supplémentaires, et comme les lecteurs ont continué à le plébisciter, DC a décidé d'en faire une série illimitée.

Cette réussite est d'abord celle de la scénariste G. Willow Wilson qui a su trouver un angle original et riche de possibilités pour le personnage de Poison Ivy, qui n'avait jamais eu droit à sa propre série auparavant. Wilson, elle-même, revient de loin : si elle co-créé avec le dessinateur Adrian Alphona Kamala Kahn/Ms. Marvel, elle a ensuite connu beaucoup de difficultés pour rebondir, alternant projets en creator-owned (Invisible Kingdom, officiellement en stand-by, mais dont il est plus probable de penser qu'il n'aura pas de suite) et work for hire (une reprise ratée de Wonder Woman notamment).

Dans le premier tome, on suivait Poison Ivy après ce qu'elle avait traversé durant le crossover Fear State durant lequel elle avait donné naissance à un double surpuissant, Queen Ivy, avant de perdre une partie de ses pouvoirs. Désemparée, revancharde aussi, Pamela Isley quittait Harley Quinn et Gotham pour une expédition punitive à travers les Etats-Unis avec le projet d'éradiquer l'humanité qu'elle jugeait responsable de la dégradation de la planète.

Mais en cours de route, au gré de rencontres, Ivy se rendait compte que ce châtiment était trop extrême, qu'il y avait des gens méritant d'être épargnés, et après un combat à mort contre Jason Woodrue/l'Homme Floronique (à l'origine de ses pouvoirs), elle faisait marche arrière  en ne ciblant plus que les vrais pollueurs.

C'est ainsi qu'on la retrouve en ouvrant ce deuxième tome dans un arc en deux parties. Première surprise : celui-ci est dessiné par Atagun Ilhan.

L'intrigue est classique mais rondement menée, même si elle manque de subtilité. Ilhan n'est pas mauvais mais son dessin comporte quand même beaucoup de maladresses et il faut les couleurs de Arif Prianto pour conserver l'esthétisme si spécial du titre. Beatrice Crawley campe une méchante redoutable mais (apparemment) vite sacrifiée, comme si Wilson avait imaginé ce diptyque en urgence, en attendant de repasser aux choses sérieuses.

Et on n'a donc pas trop à attendre puisque, dès l'épisode 9, Marcio Takara revient au dessin et on a droit à un épisode done-in-one avec le retour également de Harley Quinn. Il paraît alors bien loin le temps où DC refusa à J.H. Williams III le mariage de Kate Kane/Batwoman avec Maggie Sawyer. Ici, on voit deux femmes qui s'aiment, couchent ensemble, et partagent même un trip hallucinogène !

Si Harley a rejoint Ivy à Seattle pour la convaincre de rentrer à Gotham, ce n'est pas pour tout de suite. Wilson enchaîne avec un récit en trois parties où elle traite des gourous new age californiens qui promettent le bien-être à leurs clients. Ce mélange d'affairisme et de spiritualisme donne moins lieu cependant à une critique en règle qu'à une intrigue échevelée et psychédélique.

On renoue alors avec l'esthétique horrifique de la série et Marcio Takara nous éblouit en passant sans transition de scènes a priori acides (et sous acide) à d'autres franchement cauchemardesques. Là aussi, la contribution du coloriste Arif Prianto ajoute considérablement au cachet de la série avec une palette nuancée et violente à la fois.

Le dénouement de cette aventure revient de manière habile sur les théories conspirationnistes attachées au vaccin (comme ce fut le cas lors de la pandémie de Covid) et nul doute que G. Willow Wilson va certainement exploiter cette femme qui refuse l'antidote de Ivy.

Ce qui est tout aussi certain, c'est que DC tient avec Poison Ivy une de ses meilleures séries actuelles mais aussi un véritable ovni, à mi-chemin entre une production indé qui rappelle ce que publiait le label Vertigo (dont il se dit qu'il pourrait renaître d'ici 2025) et quelque chose de plus mainstream. On va continuer à suivre ça avec attention.

dimanche 9 juillet 2023

POISON IVY, TOME 1 : CYCLE VERTUEUX, de G. Willow Wilson, Marcio Takara, Dani et Brian Level


le premier tome de la série Poison Ivy sera disponible en français chez Urban Comics. Il faudra l'acheter car c'est une des belles histoires (éditoriales) de ces derniers mois mais surtout parce que c'est un des meilleurs titres actuels et qui est plus agréable de lire en album. Ce succès, on le doit à G. Willow Wilson, qui a trouvé une approche vraiment intéressante pour traiter du personnage, et à Marcio Takara, qui a enfin l'opportunité de prouver tout son talent sur la durée.


- Photosynthesis (Prologue - issu de Batman #124. Ecrit par G. Willow Wilson, dessiné par Dani) - Poison Ivy a été séparée de son double maléfique et surpuissant, Queen Ivy, à la suite de Fear State. Son amie Bella Garten/la Jardinière, lui explique qu'elle a risqué sa vie dans cette affaire. Mais Ivy veut récupérer l'intégralité de ses pouvoirs et se lance dans un road-trip sur les traces de Jason Woodrue, l'homme qui a fait ce qu'elle est...


- The Virtuous Cycle (#1-6) - Au volant d'un van, Pamela Isley.Poison ivy parcourt les Etats-Unis et tient un journal dans lequel elle s'adresse à son amante, Harley Quinn, restée à Gotham. En route, elle libère des spores très agressives (ophiocordyceps lamia) qui attaquent de manière très virulentes les hommes mais protège la nature. L'objectif de Ivy est de purger la Terre des humains qui, selon elle, contribuent à sa destruction.


Elle fait ensuite une halte dans un diner où elle partage sa table avec Jenny dont elle apprend qu'elle est recherchée par la police et qu'elle aide à échapper à deux agents en disséminant à nouveau quelques spores. Puis Ivy se pose dans un hôtel où elle sympathise avec la gérant, Carrie, qui essaie de créer un espace vert.


Plus loin elle se fait embaucher dans un entrepôt d'empaquetage dont le recruteur harcèle sexuellement ses employées : il le paiera cher. Ivy a une aventure avec une fille qui était victime de cet abuseur. Progressivement, au fil des rencontres qu'elle fait, ses convictions sont ébranlées : si elle estime que l'espèce humaine représente un fléau pour la survie de la Terre, elle comprend que des individus méritent malgré tout d'échapper au funeste sort qu'elle réserve aux gens. Ce qui ne l'empêche pas d'exploiter le système de livraison sur tout le pays pour faire circuler ses spores...


Enfin, elle arrive dans la ville où, jadis, Jason Woodrue la tortura pour la transformer en Poison Ivy. Leur affrontement est âpre et indécis jusqu'au bout. Au point de convaincre Ivy de modifier son terrible projet ?


C'était il y a un an (en Juin 2022 pour être exact) que sortait le premier numéro de Poison Ivy. DC décide de publier une mini-série en six épisodes pour surfer sur le succès de l'arc Fear State dans Batman (alors écrit par James Tyniion IV) où Pamela Isley tenait un second rôle spectaculaire. Un double rôle pour être précis.
 

Car en plus d'être Poison Ivy, elle était aussi Queen Ivy, son double maléfique et surpuissant, réfugiée dans les catacombes de Gotham dont elle voulait provoquer l'effondrement, ensevelissant ainsi toute la ville. Au terme de cette intrigue, avec l'aide de Harley Quinn mais aussi de la Jardinière (Bella Garten, ex-maîtresse de Pamela Isley, également pourvue de pouvoirs sur les végétaux), Queen Ivy est neutralisée et Poison Ivy sauvée d'une mort certaine. Mais elle se rend aussi compte que ses pouvoirs ont franchement diminué dans l'affaire...

G. Willow Wilson construit sa mini-série à partit de cela mais le hardcover vo n'a pas jugé bon de rappeler ces événements mais Urban Comics intégrera à son édition la back-up story issue de Batman #124 pour que tous les lecteurs sachent d'où elle part. J'ai préféré pour ma part le mentionner dans cette critique avec une page d'illustration signée Dani (excellente artiste, au style très Frank Miller, sublimé par les couleurs de Trish Mulvihill).

Aux environs de l'épisode 4, DC se rend compte que Poison Ivy est un vrai sleeper, un succès surprise, et accorde à G. Willow Wilson six épisodes supplémentaires pour conclure son intrigue. Malgré cela, la scénariste boucle son premier arc de manière déjà satisfaisante, mais elle sait aussi en profiter pour modifier ses plans et ceux de son héroïne, dont la quête prend une nouvelle tournure, moins apocalyptique.

Le conte de féé ne s'arrêtera pas là puisque, alors que le second arc est entamé, l'éditeur passe à la vitesse supérieure et demande à G. Willow Wilson d'écrire désormais une série illimitée ! Un vrai phénomène, rarissime dans le monde des comics, mais qui prouve que le public (comme la critique d'ailleurs) a répondu très favorablement à la proposition de la scénariste, la première à se coir accorder le privilège d'un titre mensuel sur Poison Ivy.

Maintenant, reprenons du début. Wilson est surtout connue pour avoir co-créé avec le dessinateur Adrian Alphona le personnage de Kamala Kahn/Ms. Marvel chez Marvel, qui a eu droit à sa propre série en live action sur Disney + l'an dernier et qu'on retrouvera cet automne au cinéma dans The Marvels (la suite de Captain Marvel). La suite fut beaucoup plus compliquée pour elle, qui passa notamment sur Wonder Woman sans convaincre, ou en indépendant avec Invisible Kingdom (chez Dark Horse).

Poison Ivy marque donc son retour au premier plan. On sent que ce personnage lui parle et qu'elle s'en sert pour faire passer des idées personnelles, mais surtout elle trouve une approche originale, respectant l'ambiguïté de celle qui fut longtemps cantonnée à être une adversaire de Batman ou la compagne de Harley Quinn ou une des trois Gotham City Sirens. Au début de ce premier tome, c'est surtout une femme qui a failli être dévorée par une partie d'elle-même, surpuissante, connectée au Vert (l'énergie cosmique qui relie tous les organismes végétaux de la Terre), incarnée en un double terrifiant, Queen Ivy.

Elle n'a dû son salut qu'à l'intervention des deux femmes qui l'aiment, Harley Quinn et Bella Garten/la Jardinière (une création de James Tynion IV, pourvue elle aussi de pouvoirs sur les végétaux). Cette dernière a étudié avec Pamela Isley les travaux de Jason Woodrue alias Floronic Man, un ennemi de Swamp Thing, qui a ensuite torturé Pamela pour en faire Poison Ivy. N'acceptant pas cette régression après avoir goûté au pouvoir suprême, Ivy décide de retrouver Woodrue, malgré leur passé douloureux, quittant Bella et Harley.

Ne vous attendez pas en lisant Poison Ivy à une série d'action. Le rythme est plutôt lent, du moins posé, très character's driven. Ce qui intéresse Wilson, c'est Ivy et Ivy d'abord. La scénariste a à coeur de définir cette femme non plus par rapport à ses ennemis (que ce soit Batman ou Floronic Man) ou ses amours (Harley, Bella). Elle revient aux sources et en fait une sorte d'éco-terroriste décidé à éradiquer les humains de la Terre car elle les juge responsables de toutes les calamités écologiques, climatiques, environnementales. Pour cela, elle use d'une arme abominable et invisible : des spores particulièrement agressives qui se répandent dans l'air et dévorent les chairs mais épargnent les végétaux.

Wilson imagine des moyens de propagation glaçants : dans le diner où elle se restaure, Ivy contamine les clients à leur insu, puis plus tard, encore plus flippant, elle pense à se servir de paquets destinés à être livrés partout dans les Etats-Unis (sur le modèle des colis Amazon) pour disséminer son poison. Il reviendra à l'auteur et au personnage de corriger le tir dans la suite puisque, comme on va le voir, au terme de ce premier arc, Ivy change ses plans et son opinion vis-à-vis de sa cible...

La narration s'appuie aussi sur une voix-off qui est en fait la retranscription du journal que rédige Ivy à l'attention de Harley Quinn. Sans être trop envahissante, cette partie du texte permet d'affiner l'évolution psychologique du personnage et pour le lecteur de s'y attacher alors qu'au tout début, on la suit, épouvanté par son plan. L'affrontement final contre Jason Woodrue tient toutes ses promesses et scelle la première partie de la série sur une note accrocheuse pour la suite.

Au dessin, c'est donc Marcio Takara qui a été choisi pour illustrer ce script remarquable. Voilà un artiste que j'apprécie mais qui n'a eu que très rarement l'occasion de briller sur le long terme car il a souvent été appelé pour des fill-in. Pourtant, c'est un professionnel au style élégant qui ne demandait qu''à être testé. Et Poison Ivy le lui permet.

Associé à un excellent coloriste en la personne de Arif Prianto (dont on peut également apprécier l'apport sur les planches de Yasmine Putri dans Dark Knights of Steel), Takara se révèle impeccable. Le registre de la série s'inscrit dans une veine volontiers horrifique, à cause des effets des spores sur les humains. Il faut avoir le coeur bien accroché sur certaines scènes qui ne ménage pas le lecteur et les victimes de Poison Ivy.

L'influence du cinéma de David Cronenberg, grand cinéaste du corps et de ses mutations, est évidente. Poison Ivy, dans le prologue, perd sa peau verte mais conserve les stigmates de son précédent état, comme des croutes, des veines, des tiges, des petites feuilles qui persistent à apparaître sur son épiderme. C'est une créature en pleine évolution, avec sa part d'étrangeté mais plus humaine, plus passe-partout. D'ailleurs, elle n'apparaît plus dans un costume de super-vilaine, ce monokini vert qui a fait sa gloire : elle porte une combinaison de jardinière verte, sous laquelle on voit un maillot de corps noir. Sa longue chevelure rousse n'est plus surplombée d'une couronne de feuilles non plus mais attachée en une queue de cheval. Takara, comme Wilson semblent avoir voulu débarrasser le personnage de ses oripeaux, du folklore comics pour, là encore, que le lecteur ne soit pas déconcentré et voit la femme avant la méta-humaine.

En revanche, lorsque Jason Woodrue apparaît, d'abord de manière cauchemardesque et fugace dans des moments dont on ne sait s'ils sont des songes ou réels, puis lors du combat contre Ivy, son apparence est monstrueuse, effrayante, imposante. Son gabarit surpasse celui de Ivy et sa puissance paraît sans égale, ce qui contribue à créer un suspense très convaincant quant à l'issue de la bataille.

Tout au long du road-trip de Ivy, elle croise des humains ordinaires, des femmes qui la renvoient à ce qu'elle a été, est ou va devenir, comme Jenny la fugitive dans le diner, Carrie l'hôtelière, ou Jesslyn dans l'entrepôt d'empaquetage. Ces rencontres vont la troubler profondément et progressivement, sans que Wilson n'oublie Harley Quinn, omniprésente en pensée pour Ivy. Une scène troublante voit même Ivy coucher et faire l'amour avec Jesslyn et Takara cadre cette étreinte hors-champ, ne projetant que l'ombre des deux corps des deux femmes sur un mur auquel est adossée Harley, observant tout ça avec un sourire ravi (ou crispé ?) aux lèvres.

Notons que sur les épisodes 5 et 6, Takara reçoit le renfort de Brian Level : leurs styles ne se ressemblent pas mais chacun s'aligne sur le scénario et le mix ne dépareille pas (même si, pour part, je préfère Takara).

J'espère, enfin, que Urban conservera les bonus du hardcover dans lequel on trouve toutes les recherches de Marcio Takara pour les différents looks de Poison Ivy au cours de ces six épisodes, notamment quand elle déchaîne ses pouvoirs. On voit que l'artiste s'est vraiment investi dans la série et n'est pas arrivé dessus simplement pour illustrer le script.

Bref, que vous choisissiez dès à présent de vous procurer l'album en vo ou d'attendre mi-Août pour la vf, notez cet achat pour votre panier. Poison Ivy est vraiment une série singulière et captivante, superbement écrite et dessinée. 

samedi 16 juillet 2016

Critique 954 : GRAYSON, TOME 1 - AGENT DE SPYRAL, de Tom King, Tim Seeley, Mikel Janin et Stephen Mooney


GRAYSON, TOME 1: AGENT DE SPYRAL rassemble les épisodes 1 à 8 et le premier numéro Annual de la série, écrits par Tom King et Tim Seeley et dessinés par Mikel Janin (#1-6, 8) et Stephen Mooney (#7 et Annual #1), publiés en 2014-2015 par DC Comics, traduits en France en 2015 par Urban Comics.
(Extrait de Grayson #1.
Textes de Tom King et Tim Seeley
dessins de Mikel Janin.)

Capturé par le Syndicat du Crime (voir la saga Forever Evil, écrite par Geoff Johns et dessiné par David Finch), Dick Grayson alias Nightwing (ex-Robin, partenaire de Batman et leader des Teen Titans) a été publiquement démasqué avant d'être tué. 
Mais sa mort était maquillée afin de lui permettre de reprendre ses activités de justicier. C'est ainsi qu'il infiltre, pour le compte de Batman, l'organisation secrète Spyral, qui espionne les super-héros.
Sous la direction du mystérieux Mr Minos et avec Helena Bertinelli comme agent de liaison et partenaire sur le terrain, il effectue, sous le nom de code de l'Agent 37 et à visage découvert (mais préservant quand même son anonymat grâce à l'Hypnos, un dispositif brouillant ses traits), ainsi une série de missions, aux quatre coins du monde, consistant à rassembler les organes de Parangon, conférant à ceux qui les détiennent des super-pouvoirs.
Son chemin va croiser celui du Midnighter, un méta-humain, capable d'anticiper toutes les techniques de combat de ses adversaires, et lui aussi à la recherche des super-organes. Dick parvient à rester en contact avec Batman en communiquant par radio, sur une fréquence sécurisée, et en utilisant les pseudonymes "Malone" et "Ornithologue".
Mais jusqu'à quand réussira-t-il à doubler l'agence Spyral ?
(Extrait de Grayson Annual #1.
Textes de Tom King et Tim Seeley,
dessins de Stephen Mooney.)

Après avoir hésité, j'ai donc décidé de vous causer de Grayson, dont la deuxième "saison" est actuellement publiée dans la revue "Batman Univers". Cependant, en commençant à lire le 9ème épisode, qui ouvre cet Acte II de la série, je me suis rendu compte qu'il était nécessaire de revenir au début du titre et je me suis donc procuré l'album publié par Urban Comics, qui rassemble les 8 premiers chapitres et le premier Annual (l'équivalent des deux premiers trade paperbacks US).

J'avais découvert Grayson en achetant les exemplaires de "Batman Saga" (le mensuel précédant "Batman Univers"), mais si la série était plaisante, je n'en gardais pas un souvenir précis et j'avais donc cessé de la lire en arrêtant vite d'acheter l'anthologie mensuelle dans laquelle elle paraissait. Il faut donc saluer l'initiative de l'éditeur français de proposer rapidement (si vite d'ailleurs maintenant que cela se fait en simultané !) en albums (toujours aussi bien confectionnés) aussi vite des titres disponibles autrement dans leurs mensuels, et pour des prix très raisonnables (plus de 200 pages, en format cartonné, sur du beau papier, pour moins de 18 E !).

Le contenu maintenant. Si le reboot initié en 2011 par DC Comics sous la bannière The New 52 a connu des fortunes diverses (aux niveaus artistique, commercial, critique et public), on peeut difficilement reprocher à l'éditeur de ne pas avoir pris des risques et Grayson en est un excellent exemple, jouant à fond la carte de la BD d'aventures, sur fond d'espionnage, et auquel le lectorat a répondu positivement (bien mieux que pour Winter Soldier lancé par Ed Brubaker, Butch Guice et Michael Lark chez Marvel - pourtant excellent là aussi).

Le sort du personnage de Dick Grayson a d'abord bien inspiré l'editor Mark Doyle, un ancien du label Vertigo, pilotant la franchise Batman en 2014, et voulant diversifier chaque série rattachée au protecteur de Gotham (ainsi : Arkham Manor, Gotham by Midnight, Batgirl, Catwoman, Gotham Academy). Le sidekick de Batman est pourtant un ancien de la maison : sa création remonte à 1940 et Detective Comics #38, quand il est apparu, gamin trapéziste recueilli par Bruce Wayne après le meurtre de ses parents. Il deviendra donc Robin, flirtera longtemps avec Barbara Gordon/Batgirl, puis sera le leader des Teen Titans dans les années 60. Vingt ans plus tard, Marv Wolfman et George Pérez lui donnent une autre envergure en le rebaptisant Nightwing à la tête des New Teen Titans.

Sous cet alias, il a droit à sa propre série à partir de 1996 et devient le gardien de la ville de Blüdhaven, une localité proche de Gotham City, partageant une ambiance et une criminalité relativement proches. Il remplacera même Bruce Wayne comme Batman quand son mentor sera un temps considéré comme mort.

Aujourd'hui, ce sont donc les scénaristes Tim Seeley (Revival, chez Image Comics) et un ancien agent de la CIA, Tom King, qui président à ses nouvelles aventures. Les dessins sont assurés par Mikel Janin, étoile montante de DC (après des prestations de haut niveau sur Justice League Dark notamment), au style élégant, réaliste, aussi à l'aise dans les scènes calmes que dans l'action la plus débridée.

Ces huit premiers épisodes et l'Annual sont un régal à lire : le cadre des histoires sont exotiques, on voyage beaucoup, les missions sont palpitantes, jonglant habilement avec les clichés du genre à coups de doubles (voire triples) jeux, donc de secrets, de manipulations. Il n'est pas difficile de frissonner pour Dick Grayson qui met sa vie en danger au service de l'organisation Spyral (pour laquelle il n'est qu'un pion, certes doué, mais sacrifiable) et pour le compte de Batman (à qui il transmet des informations sur son employeur et ce qu'il convoite).

King et Seeley prennent soin de conserver toujours une certaine dérision, une ambiance décontractée et des personnages très glamour (Dick comme Helena Bertinelli ont des physiques dignes de top models). Parfois, cela se retourne presque contre leur projet car le suspense manque d'intensité (il ne fait guère de doute que Grayson s'en tirera toujours) et le héros manque d'aspérités (toujours relax, d'une droiture morale jamais prise en défaut : j'aurai bien aimé le voir un peu douter de lui-même, de Batman, surtout que le garçon revient de loin et doit tout faire pour qu'on continue de le croire mort). Enfin, l'intégration du Midnighter (rescapé du label Wildstorm) apparaît un peu artificielle (il s'agit à l'évidence de donner un coup de projecteur à sa propre série, mais en même temps, la présence d'un personnage créé - par Warren Ellis - comme une parodie - à la fois encore plus cynique, violente et homosexuelle - de Batman aux côtés de celui qui fut le premier partenaire de celui-ci produit un curieux effet).

Mais ne boudons pas notre plaisir, surtout que les auteurs nous gratifient aussi, avec l'Annual, d'un épisode, non seulement plus long (comme c'est l'usage) mais aussi plus sophistiqué sur le plan narratif : Grayson doit composer avec un baratineur qui a capturé Helena Bertinelli et qui le noie sous un tas d'histoires métaphoriques comme pour le tester. Ce savoureux chapitre sur un menteur qui fait affaire avec un héros lui-même obligé de mentir à tout le monde bénéficie des illustrations de Stephen Mooney, dont le trait est plus dur que celui de Janin mais très prometteur (à confirmer car quelques plans sont un peu maladroits concernant leur composition).

L'intrigue de cette première "saison" se dénoue un peu abruptement, mais les cartes sont rebattues pour de nouveaux volets accrocheurs... 

vendredi 28 août 2015

Critique 697 : BATMAN SAGA #40 (Août 2015)

 Batman Saga #40 :

- Batman #38 : Fini de jouer, quatrième partie (Scott Snyder / Greg Capullo) :

Le virus lâché par le Joker continue de rendre folle la population de Gotham. Batman oriente ses recherches en direction du docteur Paul Dekker, dont les travaux sur la régénération cellulaire pourrait permettre de concevoir un antidote. Mais le savant est du côté du Joker et va obliger Batman à s'en remettre à un autre de ses adversaires...

Le récit de Scott Snyder marque, pour la première fois depuis son commencement, légèrement le pas dans ce 4ème chapitre : on y renoue avec un Batman moins engagé dans des scènes d'action spectaculaires, même si la folie qui traverse Gotham réserve encore des moments saisissants, et davantage occupé à enquêter sur les complices du Joker et la recherche d'un antidote.
Néanmoins, l'intrigue demeure passionnante, avec une mise en perspective vertigineuse entre les légendes sur les immortels et la figure du Joker elle-même, dont le scénariste fait une créature quasi-mythologique - un angle de vue fascinant.
Le cliffhanger indique que Snyder compte lier cette saga avec le tout début de son run, ce qui, si cela est bien établi, formerait un tour de force assez épatant.

Greg Capullo maintient un niveau graphique toujours aussi percutant aux épisodes : son découpage très nerveux, ses cadrages inventifs, son emploi des à-plats noirs (superbement encrés par Danny Miki), donnent à tout ça une dimension épique et angoissante impressionnante.

- Detective Comics #38 : Anarky, deuxième partie (Brian Buccellato, Francis Manapul / Francis Manapul) :

Anarky, après avoir failli faire sauter la tour Wayne, accomplit un nouveau coup d'éclat en effaçant toutes les empreintes digitales des gothamites - et du même coup leurs dettes bancaires, leurs casiers judiciaires... Batman et le détective Harvey Bullock doivent alors faire face à des exactions commises par des malfrats lâchés dans la nature. Jusqu'à ce qu'une bavure se produise...

Ce deuxième volet de l'arc ne change guère l'opinion qu'on peut avoir sur la production scénaristique du duo formé par Brian Buccellato et Francis Manapul : leurs idées ne sont pas mauvaises ni exemptes de rythme, mais peinent à accrocher. La faute en incombe au fait que, pour l'instant, Batman n'affronte pas directement Anarky, trop occupé à contenir le chaos qu'il sème.

On sent bien que la série s'articule autour des inventions graphiques de Manapul, capable effectivement de produire des planches au découpage bluffant, mais le procédé a ses limites. Le titre historique de la chauve-souris est donc superflu, même s'il est séduisant : il ne rivalise pas avec la puissance des épisodes de Snyder tout en marchant étrangement dans ses pas (Gotham dépassé par les événements, méchant possédant un coup d'avance...).

- Batman & Robin #37 : L'éveil de Robin - Trou noir (Peter J. Tomasi / Patrick Gleason) : 

Batman affronte Darkseid sur Apokolips pour récupérer et évacuer la dépouille de Damian Wayne, mais aussi avoir une chance de le ressusciter grâce un éclat du cristal du chaos...

Peter J. Tomasi orchestre un duel de toute beauté entre deux personnages qu'on n'associe pas volontiers car leurs univers sont distincts (le cosmique divin avec Darkseid, la justice urbaine avec Batman). Pourtant, ça fonctionne, et pas qu'un peu : le scénariste réussit à retranscrire avec force l'énergie du désespoir qui anime Batman, au point qu'il défie Darkseid sur son propre territoire, mais avec un objectif imparable (la résurrection de son fils).
Alors que la série approche de son dénouement (au #40), tout porte à croire que sa fin sera grandiose.

Patrick Gleason livre une nouvelle fois des planches magnifiques : chez ce faiseur d'images, la sensation passe avant la construction et on retiendra longtemps la méticulosité folle avec laquelle il représente le seigneur d'Apokolips, son visage de pierre, son royaume infernal, tout comme l'intimité poignante des retrouvailles entre Bruce et Damian.

- Batgirl #38 : Aimée (Brendan Fletcher, Cameron Stewart / Cameron Stewart, Babs Tarr) :

Batgirl voit sa popularité monter en flèche depuis qu'elle communique sur les réseaux sociaux en tant que protectrice du quartier de Burnside. Barbara Gordon, elle, doit composer avec la défiance de son petit ami, l'agent Liam Powell, qui n'apprécie pas qu'une justicière masquée entrave l'action de la police...

Le run de Brendan Fletcher et Cameron Stewart affiche désormais sa singularité, pour le meilleur et le pire : les épisodes se suivent et se ressemblent dans leur structure, partagée entre l'exposition des soucis quotidiens de son héroïne, traités avec légèreté sinon avec superficialité, et la lutte avec un ennemi, au charisme très limité, au pouvoir de nuisance peu élevé.
La fraîcheur du dispositif n'excuse pas un défaut de plus en plus prononcé d'inspiration : c'est dommage, mais ne perdons pas espoir. Si d'aventure, les auteurs finissent par imaginer une menace plus consistante, cela profitera à leur héroïne.

Babs Tarr, toujours d'après le storyboard dressé par Stewart, continue d'illustrer ça avec beaucoup de pep's : en cela, son dessin est parfaitement raccord avec le projet, mais le potentiel de cet artiste gagnerait lui aussi à servir des intrigues plus intenses.

- Grayson Annual #1 : Une Histoire de géants, grands et petits (Tim Seeley, Tom King / Stephen Mooney) :

Helena Bertinelli, la "matrone" de l'agence Spyral, est kidnappé par Rockin' Rob, un expert en explosifs irlandais, qui veut la livrer aux sbires de St Francis en échange d'une rencontre avec ce dernier. Mais dans cette transaction, personne n'est celui qu'il prétend être...

A peine 5 épisodes et la série de Tim Seeley et Tom King a déjà droit à son Annual, un format plus long qu'à l'ordinaire (une trentaine de pages), avec une intrigue qui, tout en restant relié à l'arc en cours, permet un angle de vue un peu décalé.
L'intrigue doit, à l'évidence, beaucoup à Tom King, ancien des forces spéciales, et bien documenté sur l'Irlande. Mais davantage que cela, c'est le jeu sur le fait de raconter des histoires - le propre des espions en somme, qui doivent tromper leurs ennemis pour les démasquer et les vaincre - qui séduit. Toute la nuance entre le récit et le mensonge devient jubilatoire au terme de cet épisode.

Mikel Janin laisse sa place au dessinateur irlandais Stephen Mooney (révélé avec la série indé Half Past Danger chez IDW), dont le style, bien différent, est très efficace. Parfois, quelques plans trahissent des maladresses avec des compositions inégales, mais le trait est affirmé, réaliste, avec un découpage habile.

Bilan : toujours très positif - la revue est vraiment un régal à lire, son programme est riche, dense, varié, et la format anthologique mais thématique (le Bat-verse) profite même aux titres plus faibles (Batgirl, Detective Comics). Des séries comme Batman, Batman & Robin et Grayson affichent un niveau narratif et graphique impressionnant, surtout que DC peut se vanter d'y avoir des auteurs et artistes très réguliers.

jeudi 30 juillet 2015

Critique 677 : BATMAN SAGA #39 (Juillet 2015)

Pour une raison qui m'échappe, ce #39 est également daté de Juillet comme le #38. Il faudra être plus patient pour lire le #40, disponible le 21 Août prochain...
 Batman Saga #39 :

- Batman #37 : Fini de jouer (3) (Scott Snyder / Greg Capullo) :

Le Joker a répandu une toxine sur Gotham qui rend tous les habitants fous comme lui. Batman, traité par Alfred et sa fille, après avoir maîtrisé les membres de la Justice League contaminés, espère pouvoir endiguer cette contamination en trouvant le premier individu à y avoir été exposé dans l'hôpital presbytérien. Mais le Joker s'en prend pendant ce temps au commissaire Gordon...

Ce nouveau chapitre est dans la même veine que les deux précédents : mené à toute allure, le récit de Scott Snyder offre du grand spectacle avec Gotham en proie à la folie et de l'épouvante avec le Joker littéralement transformé en menace du fond des âges. Et si l'ennemi de Batman était immortel, l'incarnation du mal dans la cité depuis toujours ? L'épisode ménage en tout cas le mystère et offre des scènes sensationnelles où tel le croquemitaine le Joker est partout, multiple, effrayant. Cette fois, on se demande bien quelle sera l'issue du combat.

Greg Capullo n'est pas en reste pour la partie visuelle : ses planches ont toujours une énergie fantastique et elle sublime l'atmosphère puissamment campée par l'histoire. L'artiste soigne son découpage avec une narration parallèle très efficace (les face-à-face simultanés entre Batman-Joe Chill et Gordon-le Joker).

Cet arc est, jusqu'à présent, un remarquable sans-faute, d'une intensité peu commune.

- Detective Comics #37 : Anarky (1) (Brian Buccellato & Francis Manapul) :

Un nouvel individu a endossé l'habit et l'identité du vilain Anarky, sur lequel le détective Harvey Bullock enquête. Lorsque le malfrat pirate la tour Wayne dans le centre de Gotham, Batman fait évacuer les lieux...

Le tandem Brian Buccellato-Francis Manapul, qui co-écrit et met en images (Manapul pour les dessins, Buccellato pour les couleurs) la série, revient aux commandes en ramenant sur le devant de la scène un ennemi créé en 89 : Anarky. Il n'y a pas de hasard là-dedans puisque c'est aussi le vilain de la dernière série en dessin animé Beware the Batman !

On retrouve les mêmes qualités et défauts que les deux auteurs affichaient dans leur run sur Flash : une mise en scène de toute beauté (même si moins inventive) et un récit qui peine à atteindre l'intensité qu'il vise. 

On est loin derrière le Batman de Snyder/Capullo. D'ailleurs l'impact de la storyline de cette série sera telle sur Detective Comics qu'elle a suscité le départ, depuis de Manapul (qui va réaliser un récit complet sur Aquaman).

- Batman & Robin #36 : L'éveil de Robin - Chaos (Peter J. Tomasi / Patrick Gleason) :

Batman est rejoint sur Apokolips par Red Hood, Red Robin, Batgirl et Cyborg pour y affronter Kalibak, le fils de Darkseid, qui détient la dépouille de Damian Wayne. Mais Batman ne veut pas seulement récupérer son fils défunt : il veut éliminer le tyran de cette planète...

S'il ne fallait retenir qu'un mérite à cette saga, c'est qu'elle affiche sa rupture avec les clichés attachés à Batman et son univers, mais Peter Tomasi ne fait rien gratuitement : en effet, en exportant le héros (et plusieurs de ses alliés) sur Apokolips, il ne fait pas que le changer de décor, il lui en substitue un autre qu'on peut interpréter comme une version encore plus ravagée, radicale de Gotham.
Il n'empêche, le périple de Batman et son gang chez Darkseid est explosif et le cliffhanger promet un affrontement d'anthologie.

Patrick Gleason est en grande forme : il excelle particulièrement à traduire visuellement la rage de Batman et à représenter le cadre cauchemardesque de l'action, fidèle à la vision de Kirby, son créateur. Parfois, néanmoins, le dessinateur abuse un peu des cadrages tarabiscotés ou des à-plats noirs pour expédier les arrière-plans, mais quel souffle !

- Batgirl #37 : Double exposition (Brendan Fletcher, Cameron Stewart / Cameron Stewart, Babs Tarr) :

Barbara Gordon traque celle qui a usurpé son alias de Batgirl et menace de révéler sa double identité. Son enquête l'entraîne sur la piste d'un artiste contemporain, Dagger Type...

Sur les réseaux sociaux (forums, blogs...), l'écriture de Brendan Fletcher et Cameron Stewart divise beaucoup de fans de Batgirl, reprochant aux auteurs une certaine superficialité et un break trop net avec la version précédente par Gail Simone.
C'est vrai que, parfois, tout cela est un peu trop léger, mais, pour ma part, j'apprécie le dynamisme dans le traitement des intrigues : chaque épisode se suffit à lui-même, tout en développant un subplot (qui manigance pour démasquer Batgirl ?) accrocheur. 

Le découpage de Stewart est très vigoureusement complété par le dessin pétillant, expressif, de Babs Tarr, et la colorisation vive de Maris Wicks. Alors, oui, là aussi, c'est décalé, mais intégré au sommaire d'une revue dominée par des séries sombres, c'est une respiration bien agréable. 

- Grayson #5 : Nous mourrons tous à l'aube (Tim Seeley, Tom King / Mikel Janin) :

Lors d'une mission en Arabie Saoudite pour l'agence Spyral, Dick Grayson et Helena Bertinelli croisent la route du Midnighter, agent de Stormwatch. Le crash de leur hélicoptère en plein désert avec un bébé ayant le coeur de Paragon les oblige à une traversée dans ce territoire très hostile...

Cet épisode déçoit un peu par rapport aux précédents de ce titre : on peut à peine parler d'intrigue tant le propos est minimal et la présence du Midnighter semble surtout là pour préparer sa propre série (qui vient de débuter en v.o.). Tim Seeley et Tom King nous avaient habitués à bien mieux que ce scénario aussi désertique que son cadre.

Mikel Janin n'a pas eu à se forcer pour mettre ça en images, et ses quelques idées de découpage ne cachent pas le vide de ses cases. On louera plutôt la colorisation de Jeremy Cox, qui réussit parfaitement à souligner la chaleur écrasante dans des camaïeux d'orange très évocateurs. Mais c'est bien peu en vérité.

Bilan : jubilatoire - la revue garde un niveau impressionnant, avec un programme de haute tenue. La qualité visuelle des séries est fabuleuse, et les histoires proposées sont toutes prenantes. Il faut aussi noter les bonus éditoriaux (comme l'article sur le Joker), sans commune mesure avec ce que fait Panini et ses propres mais anecdotiques suppléments.

dimanche 12 juillet 2015

Critique 663 : BATMAN SAGA #38 (Juillet 2015)

BATMAN SAGA #38 :

- Batman #36 : Fini de jouer (2) (Scott Snyder / Greg Capullo) :

Batman neutralise, avec difficulté, Superman sous l'emprise du Joker, mais il lui faut ensuite localiser son ennemi, qu'il croyait mort après leur dernier affrontement. Il retourne dans l'asile désaffecté d'Arkham (dont les pensionnaires résident désormais dans l'ancien manoir Wayne) où il va faire une découverte sidérante...

Démarré sur les chapeaux de roues, cette histoire se développe avec une intensité remarquable : Scott Snyder alterne parfaitement séquences d'action et enquête pour nous mener jusqu'à un cliffhanger haletant, qui signe le retour du Joker.
Difficile, pour ne pas dire impossible de ne pas être saisi par l'efficacité redoutable du dispositif et les promesses qu'il annonce, amenées à profondément bouleverser la série.

Greg Capullo évolue graphiquement dans ce théâtre d'ombres comme chez lui : son style très détaillé sait se dépouiller pour évoquer des ambiances dignes de Mignola, un mélange détonant mais d'une grande puissance.

Palpitant, musclé : irrésistible. 

- Detective Comics #36 : Terminal (2) (Benjamin Percy / John Paul Leon) :

L'aéroport de Gotham est mis en quarantaine après qu'un avion, avec tous ses passagers tués par un mystérieux et foudroyant virus, s'y soit posé. Batman est lui-même atteint mais l'attentat a été revendiqué et, avec l'aide de Dick Grayson, il va pouvoir pister le terroriste. 

Suite et fin de cette aventure en deux parties : Benjamin Percy a conduit avec habileté son récit qui doit plus au registre de l'épouvante qu'aux comics d'action traditionnels. L'utilisation de Dick Grayson est facilement providentielle, mais ce n'est pas très grave car le véritable intérêt était ailleurs.

Et l'atout maître de ce diptyque, ce sont les dessins de John Paul Leon, avec encore une fois une prestation extraordinaire : voilà un artiste capable de transcender n'importe quel récit et qui anime Batman comme les plus grands.

Le mois prochain, retour aux manettes de la team Brian Buccellatto-Francis Manapul (ce dernier vient d'ailleurs d'annoncer son départ de la série, qui va être très impactée par le Batman de Snyder).

- Batman & Robin #35 : L'éveil de Robin - Les portes de l'enfer (Peter J. Tomasi / Patrick Gleason) :

Batman a dérobé dans le Q.G. de la Justice League une armure avec laquelle il s'est téléporté sur Apokolopis où la dépouille de son fils Damian a été emmenée par Glorious Godfrey. Cepedant à Gotham, Red Hood, Robin et Batgirl confient la protection de la ville à Batwoman pendant qu'ils partent rejoindre leur mentor... 

Voilà un titre que j'étais impatient de retrouver car, lorsque j'avais acheté les premiers numéros de la revue, il était mon préféré du sommaire. On est à présent dans la dernière ligne droite puisque la série va se conclure au #40 (elle sera remplacé par Robin, son of Batman, qu'écrira et dessinera Gleason).
L'intrigue de Peter Tomasi présente le mérite d'être immédiatement accessible (grâce aussi au rédactionnel irréprochable de l'équipe d'Urban Comics, dont le travail sur ce point est d'une qualité incomparable avec Panini) : le cadre d'Apokolips, créé jadis par Kirby, reste toujours aussi impressionnant et la quête de Batman et ses disciples y revêt une dimension épique.

Patrick Gleason produit des planches inégales : inspiré quand il évolue dans l'enfer de Darkseid, un peu plus relâché dans la partie à Gotham, mais l'ensemble de l'épisode est tout de même de grande qualité visuellement.

Vivement la suite.
  
- Batgirl #36 : C'est parti pour l'apocalypse ! (Brendan Fletcher, Cameron Stewart / Cameron Stewart, Babs Tarr) :

Barbara Gordon doit mener de front deux enquêtes : trouver qui a découvert qu'elle était Batgirl en lui envoyant un e-mail et arrêter les voleuses de deux motos expérimentales élaborées dans le campus qu'elle fréquente. Et si les deux affaires étaient liées ?

Les bonnes dispositions affichées par l'équipe créative dans l'épisode du précédent numéro se confirment et font de la série un de mes coups de coeur : quelle énergie ! Les références manga m'ont en revanche laissé froid (mais je ne suis pas client de BD japonaises en général).

C'est surtout graphiquement que cette nouvelle Batgirl est jubilatoire : le découpage très dense et pourtant très dynamique de Cameron Stewart associé au dessin cartoony de Babs Tarr est un régal à lire, en parfaite adéquation avec la narration de Brendan Fletcher.

Décalé par rapport au reste du sommaire, mais agissant comme une bien agréable respiration.

- Grayson #4 : La chasse (Tom King, Tim Seeley / Mikel Janin) : 

Dick Grayson est sur ses gardes : Monsieur Minos, le chef de l'agence Spyral qu'il a infiltrée, a compris qu'une taupe a infiltré son organisation et a confié à Helena Bertinelli la mission de l'identifier. L'ex-Nightwing doit aussi faire face à de jeunes recrues de St Hadrian, l'académie rattachée à Spyral, désireuses qu'elle le remarque car il leur plait.

Ce 4ème épisode fonctionne encore sur le principe du done-in-one : il n'y a pas vraiment d'intrigue comme dans le précédent numéro, mais la série dégage un vrai charme, qui ne s'inscrit finalement pas dans le registre super-héroïque mais plus dans le récit d'aventures et d'espionnage (on n'est pas si loin du Winter Soldier de Brubaker, avec moins de gravité). Le duo Tom King-Tim Seeley (qui se partage la conception de l'histoire et sa mise en forme) accomplit un excellent boulot.

L'autre artisan de cette réussite est Mikel Janin qui dessine cela avec un plaisir si évident que le lecteur le ressent : son trait glamour introduit une distance bienvenue mais sans négliger des effets de mise en scène sophistiqués (une cascade de petites vignettes pour résumer la mission dans le QG du chevalier noir, la splash-page pour la poursuite entre les élèves de St Hadrian et Grayson).

Très séduisant.

Bilan : Batman Saga affiche un sacré programme et offre de grands moments de lecture. Bien qu'axé autour du Batverse, on a quand même droit à une revue aux séries bien contrastées, menées par des équipes artistiques aux styles affirmés et distincts. 

jeudi 28 mai 2015

Critique 628 : BATMAN SAGA #37 (Mai 2015)

Comme j'ai acheté Batman Saga #37 ce mois-ci, je vais peut-être bien m'y remettre, même si ça ne signifie pas que c'est pour de bon et que je vais à nouveau consommer des revues de super-héros en quantité.
Mais ce qui m'a motivé, c'est que la majorité du sommaire propose le début de nouveaux arcs narratifs, un bon point d'entrée donc.
BATMAN SAGA #37 :

- Batman #35 : Fini de jouer (1) (Scott Snyder / Greg Capullo) :

Qu'arrive-t-il à la Justice League pour qu'elle agresse ainsi, soudainement, Batman en plein coeur de Gotham ? 

Je me souviens de l'impression mitigée que m'avait laissé le tout début du run de Scott Snyder avec son interminable intrigue consacrée à l'organisation des Hiboux. Là, ce tout nouvel arc démarre sur les chapeaux de roues et annonce, à la fin de cet épisode, une nouvelle machination ourdie par le plus célèbre des ennemis de Batman. C'est punchy, accrocheur, prometteur.

Greg Capullo dessine ça fantastiquement - et il faut espérer que l'artiste se remettra vite et bien de l'alerte cardiaque dont il vient d'être victime car il est pour beaucoup dans l'attrait de la série-phare.

- Detective Comics Annual # 3 : Icare, théorie du chaos (Brian Buccellato / Werther Dell'Edera, Jorge Fornès, Scott Hepburn) :

Les destins croisés de plusieurs personnages mêlés à l'affaire que vient de résoudre Batman au sujet d'une drogue, l'Icare.


Cet Annual est le morceau qui m'a posé le plus de problèmes pour la reprise de la revue puisqu'il conclut l'arc précédent de Detective Comics. Par ailleurs, ces 40 pages ne sont guère passionnantes et souffrent de trois graphismes à la fois trop différents et moyens. 

On peut zapper.

- Detective Comics #35 : Terminal (1) (Benjamin Percy / John Paul Leon) 

Un avion se crashe à l'aéroport de Gotham alors que Bruce Wayne s'apprêtait à quitter la ville pour des vacances. L'affaire va accaparer Batman quand il découvre que tout l'équipage et ses passagers sont morts à cause d'un éco-terroriste.

Benjamin Percy remplace Brian Buccellato au scénario de la série pour deux mois et écrit une aventure à la fois spectaculaire et angoissante à souhait. La situation est rapidement posée et très prenante.

Mais l'attraction de ce diptyque, c'est bien entendu John Paul Leon qui se charge des dessins : ce fabuleux et trop rare artiste (qui avait un projet de graphic novel sur Batman avec Kurt Busiek, dont on est sans nouvelles) livre des planches fantastiques, d'une puissance expressionniste rare. 

- Batgirl #35 : Grillé (Brendan Fletcher, Cameron Stewart / Cameron Stewart, Babs Tarr)

Barbara Gordon déménage dans le quartier de Burnside pour y poursuivre ses études et son activité de justicière. Elle est vite dans le bain en devant affronter un pirate informatique qui les menace, elle et ses amies.

Voilà une ses raisons pour lesquelles j'ai acheté ce numéro : la reprise de Batgirl par, entre autres, Cameron Stewart, qui s'occupe du script, avec Brendan Fletcher, et du storyboard, qui guide les dessins de Babs Tarr.

Le résultat est une bouffée de fraîcheur et une leçon de narration, soutenue par un rythme d'enfer, de l'humour, un charme fou (tout le contraire des épisodes laborieux et mal dessinés du run de Gail Simone).

- Grayson #3 : Le coup est parti (Tom King, Tim Seeley / Mikel Janin)

Dick Grayson et l'organisation Spyral (qu'il a infiltré pour le compte de Batman afin d'en démasquer le chef, Mr Minos) doivent appréhender un certain Christopher Tanner alias "Vieux Fusil", qui détient les yeux de Parangon (dont les organes dispersés donneraient des pouvoirs surhumains).

Et voilà l'autre série qui m'a poussé à l'achat de la revue : l'ex-Nightwing est désormais un espion et doit jouer un double-jeu au sein d'une agence qu'il a infiltrée tout en remplissant des missions pour elle.

Ecrite par un ancien des Forces Spéciales, Tom King, avec Tim Seeley, le titre est d'une efficacité redoutable, chaque épisode étant composé comme un done-in-one tout en développant un subplot (les fameux organes de Parangon). C'est sexy, avec des dialogues bien sentis, et tonique.

Les dessins sont en plus assurés par l'excellent Mikel Janin (la révélation de Justice League Dark), dont les découpages et les personnages, à la beauté du diable, sont un formidable plus.

Bilan : le programme est copieux et de très bonne facture. J'ai envie de lire la suite de tout ça.

mardi 7 avril 2015

Critique 600 : FLASH ANTHOLOGIE - 75 ANNEES D'AVENTURES A LA VITESSE DE L'ECLAIR

Et nous y voilà ! 600ème critique : quelle aventure !
Comment marquer le coup ? En parlant d'un gros bouquin récemment acquis, contenant quelques pépites, par exemple !

FLASH ANTHOLOGIE : 75 ANNEES D'AVENTURES A LA VITESSE DE L'ECLAIR rassemble 20 épisodes, réalisés par plusieurs scénaristes et dessinateurs, dont les différentes incarnations du super-héros Flash sont les vedettes, depuis l'apparition du personnage en 1940 jusqu'en 2014.
Cet album a été publié en 2015 par Urban Comics.
*
Plutôt que de vous livrer une critique détaillée de chaque épisode, ce qui serait fastidieux et risquerait de vous spoiler, je vous propose de partager ce que m'a inspiré cette lecture.

Je ne suis pas un spécialiste du personnage de Flash, mais il m'a toujours été sympathique : visuellement, il possède un des meilleurs designs qui soit, similaire d'ailleurs à celui d'un autre de mes super-héros favoris, Daredevil, avec son costume à dominante rouge.

C'est aussi une figure passionnante car il incarne vraiment la notion de temporalité chez son éditeur : il ne s'agit pas simplement d'un des plus anciens super-héros de DC Comics, avec ses 75 ans au compteur, mais d'un personnage dont le pseudonyme a servi à trois acteurs différents, successivement - Jay Garrick, Barry Allen et Wally West (on peut même ajouter l'éphémère Bart Allen).
Dans un article pour le magazine bimestriel Comic Box, Xavier Fournier avait souligné que si Green Lantern symbolisait l'espace (c'est un héros cosmique, investi par les gardiens de la planète Oa pour protéger un secteur précis de l'univers), Flash, lui, personnifiait le temps et les thèmes qui lui sont rattachés, comme la transmission, la vitesse, la mort, l'héritage, le retour.

C'est aussi un super-héros majeur car son apparition dans le n°4 de la revue Showcase de Septembre 1956 marqua le début de ce qu'on appelle le silver age, l'âge d'argent, c'est-à-dire la deuxième génération de super-héros dans les comics, initiée par l'editor Julius Schwartz. Darwyn Cooke, dans sa mini-série DC : The New Frontier (au sujet de laquelle j'ai rédigée récemment une entrée - critique n° 585) le cite d'ailleurs.
A cette époque, les comics super-héroïques n'existaient pratiquement plus et Schwartz eut cette intuition géniale qu'en réinventant des personnages déjà existant, en les modernisant narrativement et visuellement, leur renaissance était possible. La suite appartient à l'Histoire du 9ème Art, avec le succès qu'on sait. C'est au scénariste Robert Kanigher et au dessinateur Carmine Infantino qu'on doit ce retour de Flash, mais avec Barry Allen à la place de Jay Garrick sous ce nom et un nouveau costume.

En 1985, Flash déclencha un nouveau bouleversement et connut une nouvelle vie : lors de la saga-événement Crisis On Infinite Earths, écrite par Marv Wolfman et dessinée par George Pérez et Jerry Ordway, le héros se sacrifiait pour contrarier sérieusement les plans de destruction cosmique de l'Anti-Monitor. Barry Allen mourait d'une manière épique, inoubliable pour toute une génération de lecteurs (qui lurent d'abord cette histoire dans la revue Super Star Comics en France).
Une nouvelle fois, l'alias du bolide écarlate changea et c'est logiquement que Wally West joua le rôle : celui qui fut le sidekick  de Barry Allen puis un membre de New Teen Titans (série produite également par Wolfman et Pérez) sous le pseudonyme de Kid Flash confirmait l'importance symbolique de la lignée des speedsters dans l'univers DC.

En 2008 puis 2011, deux autres sagas majeures modifièrent encore les destins intimement liés de Flash et de DC Comics : dans Final Crisis, le scénariste Grant Morrison (avec les dessinateurs J.G. Jones et Carlos Pacheco) mettait en scène le retour de Barry Allen parmi les vivants ; puis dans Flashpoint, le scénariste Geoff Johns et le dessinateur Andy Kubert chamboulait profondément les fondations des séries de l'éditeur pour aboutir à la "Renaissance" ("New 52" en v.o.), un reboot dont on suit encore aujourd'hui les conséquences.

On peut donc constater que Flash n'est pas seulement le super-héros le plus rapide du monde dans l'univers DC, un justicier masqué qui a été inspiré par le dieu de la mythologie romaine Mercure puis un personnage en collant rouge et jaune : c'est aussi, surtout, celui qui a, plusieurs fois, provoqué des révolutions dans le cours de l'Histoire de son éditeur. 
Et c'est que cette Flash Anthologie publiée par Urban Comics permet de mesurer, en plus de découvrir une importante collection d'épisodes allant de 1940 à nos jours, réalisés par des auteurs et des artistes souvent remarquables (parfois moins aussi, il faut l'avouer, mais c'est le jeu avec ce genre d'ouvrages où il y a à boire et à manger).

Le livre est divisé en quatre parties, comme suit.
  *
PREMIERE PARTIE  : PREMIERES FOULEES 
(1940-1949) (32 pages)
 Flash Comics #1 : Les Origines de Flash (1940)
(Gardner Fox / Harry Lampert)
 Flash Comics #104 : Le rival de Flash (1949)
(Robert Kanigher / Carmine Infantino)

Pour commencer, on a donc droit à deux très anciens épisodes dont le premier Flash, Jay Garrick, est le héros. Ecrits par Gardner Fox (un des futurs artisans du silver age de DC au milieu des années 50) et dessinés par Harry Lampert puis Carmine Infantino (qui créera visuellement le Flash moderne), ces histoires témoignent du charme désuet de leur époque : on ne peut s'empêcher de les lire avec un sourire amusé, même si elles demeurent efficaces, avec un sens du rythme indéniable - ce qui est une sorte de devoir avec un héros dont la rapidité est le pouvoir.

Surtout, avec Jay Garrick, c'est toute une généalogie de bolides qui débute, et plus généralement l'idée que DC Comics a longtemps entretenu une tradition de générations de héros, balayée (hélas !) par le "New 52". 
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DEUXIEME PARTIE : A TOUTE ALLURE
(1956-1982) (122 pages)
 Showcase #4 : Le mystère de l'éclair humain (1956)
(Robert Kanigher / Carmine Infantino)
Flash #110 : Voici Kid Flash ! (1959)
(John Broome / Carmine Infantino)
 Flash #129 : Double danger sur Terre (1962)
(Gardner Fox / Carmine Infantino)
Flash #165 : Un marié de trop (1966)
(John Broome / Carmine Infantino)

Cette deuxième partie, nettement plus conséquente (même si elle n'est pas la plus volumineuse), est sans nul doute la plus passionnante, et il faut d'abord s'arrêter aux quatre premiers épisodes de son sommaire, tous dessinés par Carmine Infantino.

Mort l'an dernier, Infantino a été un géant, le mot n'est pas trop fort, de la bande dessinée, et pas seulement américaine, avec une carrière qui couvrit six décennies (!). C'était un artiste extraordinaire, mais aussi un scénariste, un editor, un directeur éditorial. 
Lorsqu'il fut chargé d'inventer avec le scénariste Robert Kanigher, qui fut son partenaire privilégié avec John Broome, le Flash moderne, Infantino cherchait simplement des commandes auprès des éditeurs, et Julius Schwartz lui donna carte blanche pour designer le bolide écarlate. Résultat : un des meilleurs visuels super-héroïques de tous les temps, d'une admirable simplicité et d'une puissance évocatrice épatante !
Mais Infantino révolutionna aussi la manière même de dessiner les pouvoirs de Flash, à eux seuls un défi atypique pour un artiste de bande dessinée : en effet, comment représenter le mouvement, la vitesse, dans des images fixes ?
On peut dire qu'il s'en sortit avec le même génie que Franquin dans Gaston Lagaffe, imaginant une multitudes d'astuces graphiques pour suggérer les déplacements, la sensation de rapidité, les effets optiques, l'exploitation de la "force véloce". Et tout ça sans jamais sombrer dans une surenchère spectaculaire, au contraire : le trait est toujours élégant, simple, le lecteur éprouve les sensations produites par les pouvoirs de Flash de façon suggestive et économe.

Pour tout cela, Infantino peut être véritablement crédité comme co-auteur des épisodes qu'il illustra pendant plus de dix ans (sans compter les autres séries auxquelles il contribua, car comme Jack Kirby, Alex Toth, c'était un travailleur à la productivité insensée, incomparable avec celle des dessinateurs actuels), soutenu par des encreurs de première classe (Joe Giella et Murphy Anderson).

L'anthologie ponctue les épisodes avec des pages reproduisant des couvertures célèbres signées par Infantino, où on peut remarquer son sens si particulier de la composition (avec des constructions en diagonales très efficaces et surprenantes, ou des symétries audacieuses). Les couleurs éclatantes des costumes de la rogue gallery si riche de Flash ajoutent à l'émerveillement.

Les récits sont également sensationnels, souvent plus brefs que le format traditionnel (une quinzaine de pages), permettant l'ajout d'histoires de complément (des back-up stories) où les scénaristes présentaient des personnages secondaires, dont Kid Flash, qui allait prendre une importance cruciale dans la série de Flash et dans l'Histoire de DC.

Je me suis régalé en lisant ces épisodes, qui, de manière finalement assez terrible pour la suite du programme de l'Anthologie (et de la série du héros, tous volumes confondus), sont les meilleurs. On y sent des auteurs qui s'amusent, qui sont attachés au personnage, qui font montre d'une imagination sans limite : comment résister ?
 DC Special Series #1 : Comment se prémunir de l'éclair (1977)
(Cary Bates / Irv Novick)
New Teen Titans #20 : Cher Papa, chère Maman (1982)
(Marv Wolfman / George Pérez)

Si l'épisode écrit par Cary Bates et dessiné par Irv Novick n'a rien d'essentiel (c'est plutôt une curiosité dispensable, visuellement moyenne), celui de Marv Wolfman et George Pérez est excellent : il rappellera aux nostalgiques combien la série des Jeunes T. (telle qu'elle était baptisée à l'époque en v.f.) a été la meilleure version de cette équipe, rivalisant avec Uncanny X-Men de Chris Claremont et John Byrne chez Marvel.
Le récit choisi appartient au registre intimiste qui ponctuait régulièrement le titre mais il est superbement écrit et mis en images.
*
TROISIEME PARTIE : POINT LIMITE
(1990-2001) (130 pages)
 Secret Origins #50 : Flash de deux mondes (1990)
(Grant Morrison / Mike Parobeck)
Flash (volume 2) #54 : Zéro mort (1991)
(William Messner-Loebs / Greg Larocque)
 Flash (volume 2) #91 : Hors du temps (1994)
(Mark Waid / Mike Wieringo)
 Flash (volume 2) Annual #8 : Kid Flash, deuxième jour (1995)
(Tom Peyer / Humberto Ramos)
Flash (volume 2) #134 : La vie tranquille à pleine vitesse (1998)
(Grant Morrison, Mark Millar / Paul Ryan)
 Flash (volume 2) #174 : Nouveau départ (2001)
(Geoff Johns / Scott Kolins)

Cette troisième partie est la plus volumineuse, et logiquement la plus inégale.

On y lit des choses réjouissantes, comme l'épisode écrit par Grant Morrison et dessiné par Mike Parobeck (trop tôt disparu), qui ouvre ce chapitre. DC à cette époque a réfléchi au retour des héros de l'âge d'or, rayé de la carte du Multivers par Crisis on infinite earths et des luttes de pouvoir au sein des équipes éditoriales (où s'affrontaient deux camps : celui qui préférait laisser dans leur remise ces antiquités, et celui qui désirait les en sortir pour renouer avec le riche passé de l'éditeur), et on commence à assister au retour de figures mémorables de l'âge d'or, comme Jay Garrick, le premier Flash. L'histoire est pleine de tendresse, émouvante et positive : une vraie pépite.

Après, ça se gâte. Choisir un épisode, comme celui écrit par William Messner-Loebs et (affreusement) dessiné par Greg Larocque, laisse perplexe : il est issu d'un crossover, visuellement repoussant, narrativement poussif.

Mark Waid et Mike Wieringo (un autre artiste parti trop tôt) relèvent le niveau : même si le dessinateur n'a pas encore totalement trouvé le style si sympathique, quasi-"Disney-ien" de ses épisodes de Fantastic Four chez Marvel (avec le même scénariste), le récit fonctionne très bien, manoeuvrant des ressorts dramatiques étonnants. De quoi espérer que Urban Comics propose, si cette Anthologie se vend bien, une traduction du run de Flash par les deux W, inédit en France ?

On retombe d'un cran avec l'Annual signé Tom Peyer et Humberto Ramos : il est vrai que je n'ai jamais aimé le style de ce dessinateur, et que, scénaristiquement, là encore, on peut discuter de la qualité du produit.

Le duo formé par Mark Millar et Grant Morrison au script du n° 134 (volume 2) est une agréable surprise : les deux anglais remplacèrent Mark Waid pendant un an sur la série et, tout en respectant le ton adopté par leur collègue, fournirent des épisodes très agréables. Si on y retrouve bien le goût pour le devoir de mémoire cher à Morrison, en revanche Millar n'était pas encore le provocateur roublard qu'il est devenu. Dommage que Paul Ryan soit si faiblard au dessin : ça méritait mieux.

Enfin, Geoff Johns et Scott Kolins ferme le ban : le scénariste, devenu aujourd'hui cadre créatif de DC, a produit un paquet d'épisodes, sur plusieurs volumes, avec Flash, souvent dessiné par son partenaire présent. Moi qui n'apprécie que très modérément le trait de Kolins (auquel un bon encreur a toujours manqué, et qui est souvent fantaisiste avec l'anatomie de ses personnages), j'ai été positivement surpris par le résultat, même si le script n'a rien de renversant (quoique Johns n'y succombe pas à son coupable penchant pour le gore glauque et les punchlines qui tombent à plat).  
*
QUATRIEME PARTIE : DANS LE RETROVISEUR
(2002-2014) (110 pages)
 JLA Secret Origins : Origines secrètes (2002)
(Paul Dini / Alex Ross)
 DC Comics Presents The Flash #1 : Le défunt le plus rapide du monde (2004)
(Jeph Loeb / Ed McGuinness)

Deux pépites ouvrent cette dernière partie : d'abord, on a droit à deux pages peintes par Alex Ross sur un texte de Paul Dini, résumant les origines de Flash (version Barry Allen). C'est splendide, et je ne peux que vous conseiller de vous procurer tout l'album dont elles sont extraites (elles sont aussi présentes dans JLA : Justice et Liberté, en v.f. chez Semic, en préambule à une chouette aventure, également intégralement illustrée par Ross et écrite par Dini).

Puis Jeph Loeb et Ed McGuinness rendent un superbe hommage à Julius Schwartz dans ce petit épisode que j'ai découvert pour la première fois dans un n° du magazine Comic Box : c'est malicieux, pêchu, et les dessins sont excellents, dans un style cartoony, avec un découpage très tonique. (En prime, une autre splendide couverture de Alex Ross, "swipe" d'une image iconique de l'ère Infantino.)
Justice League of America (volume 2) #20 : Décision éclair (2008)
(Dwayne McDuffie / Ethan Van Sciver)

Passons rapidement sur ce segment issu du run (mouvementé, à cause d'interférences éditoriales infernales) du regretté Dwayne McDuffie, mis en images par Ethan Van Sciver (le Brian Bolland du pauvre). Voilà encore un choix très discutable : pourquoi donc Urban Comics l'a-t-il préféré au, par exemple, chapitre V de DC : The New Frontier (Fun City) de Darwyn Cooke (facile à présenter et qui aurait montré Flash dessiné par le maestro) ?
Wednesday Comics : Flash Comics  #1-12 (2009)
(Brendan Fletcher, Karl Kerschl / Karl Kerschl)

Voilà en revanche une initiative réjouissante (et qui laisse espérer que l'éditeur français prépare une nouvelle édition - à un prix plus abordable que l'album de Panini Comics - de Wednesday Comics) : le projet de Fletcher et Kerschl faisait partie d'une anthologie grand format publiée par DC en 2009, réunissant un ahurissant casting de créateurs pour des histoires de 12 pages inspirés des Sunday Pages d'antan.
Les deux compères ont imaginé une histoire délirante et plusieurs niveaux de lecture, qui synthétise plusieurs thèmes de la série et adresse de multiples clins d'oeil aux comics en général (y compris Peanuts de Charles Schulz !), avec des dessins magnifiques.
Qu'est-ce que j'aimerai voir un jour ces deux auteurs prendre en main la série régulière du bolide !

(A noter que pour respecter au mieux le format d'origine, Urban a été astucieux en proposant une lecture horizontale : c'est un peu délicat pour manier ce gros bouquin, mais le découpage si soigné de Kerschl souffre moins que le lecteur.)
Flash (volume 2) #0 : Catharsis (2012)
(Brian Buccellato, Francis Manapul)

Cet épisode 0 renvoie à la période la plus récente de la série, dans le cadre de la "Renaissance DC" (New 52), avec le duo Manapul-Buccellato aux commandes : si esthétiquement, leur run a été une grande réussite, scénaristiquement ce fut beaucoup plus inégal (en partie, là aussi, à cause d'incohérences éditoriales mais aussi faute d'inspiration). 

Urban vient de republier en album les 8 premiers épisodes de cette série (tome 1 : En avant !). 
Flash Season Zero #1 : Parade de monstres, 1ère partie (2014)
(Andrew Kreisberg, Katherine Walczak, Brooke Eikmeir / Phil Hester)

Enfin, l'album se termine avec l'adaptation en comic-book de la nouvelle série télé diffusée sur CW (après la précédente datant de 1990-91). Le résultat, en BD, n'a rien de folichon, aussi bien pour le scénario (qui modifie beaucoup l'univers du héros) que pour le graphisme (Hester est en toute petite forme, et je reste gentil).
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Il faut encore féliciter Urban Comics pour le soin apporté au contenu rédactionnel : chaque épisode, époque, personnage, auteur, est présenté de manière claire et rapide, contextualisé. Celui qui ne connaît absolument rien à Flash, ceux qui l'ont animé, les diverses périodes qu'il a traversées, son influence sur l'univers DC, ses ennemis, seront parfaitement instruits. 

Mieux encore : ce livre donne une irrésistible envie d'explorer plus profondément les aventures du super-héros, et on peut rêver d'une collection concernant le run de telle ou telle équipe créative (en premier lieu, à tout seigneur tout honneur, la production dessinée par Infantino  - un imposant Omnibus de presque 900 pages existe bien en v.o. qui pourrait être "retaillé" en plusieurs tomes en v.f.).