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dimanche 4 février 2024

THE CURSE : coup de génie ou grand n'importe quoi ?


Whitney Siegel, architecte, et son mari Asher, promoteur, filment le pilote de leur émission de télé-réalité dans laquelle ils conçoivent des habitats éco-responsables à Española au NOuveau-Mexique. Soucieux d'intégrer la communauté amérindienne à leur projet, ils tentent de rassurer les locaux que leur ville ne va pas s'embourgeoiser. Mais quand ils sont interviewés par la journaliste Monica Pérez au sujet des parents de Whitney, considérés comme des marchands de sommeil, Asher s'agace et, pour éviter que cela ne figure dans le reportage, il promet des infos compromettantes sur la commission des jeux, ayant auparavant travaillé dans un casino de la région.


Alors qu'il tourne une scène en extérieur avec le producteur du show, Dougie Shecter, son ami d'enfance, Asher accepte à contrecoeur de donner de l'argent à Sala, une fillette marchande ambulante. N'ayant pas de monnaie sur lui, il propose d'aller en faire dans un commerce voisin mais la fillette se vexe et lui lance un sort. Peu après, Dougie montre les réactions d'un panel de téléspectateurs aux Siegel qui révèle que Asher n'est pas apprécié, contrairement à Whitney. Il pense que c'est là la conséquence du sort que lui a lancé Sala.


Le tournage reprend car la chaîne a commandé une saison entière du show. Mais les ennuis s'accumulent : Dougie, dont la femme a été tué dans un accident de la route alors qu'il roulait en état d'ivresse, n'a pas le moral et pour se détendre fait des farces de mauvais goût à Asher qui, pour chasser le mauvais oeil, loge Sala, sa soeur et leur père dans une maison à ses frais ; Whitney voit un couple intéressé par un de leurs habitats se désister et doit les remplacer par des acteurs amateurs du coin puis doit composer avec la visite surprise de ses parents sur le plateau.

 

Asher réunit des documents accablants sur le casino et les transmet à Monica Pérez. Whitney convainc difficilement son amie, l'artiste amérindienne Cara Duppont, de décorer ses maisons avec ses oeuvres mais ne se rend pas compte qu'elle se moque de sa manie de ne surtout pas vouloir choquer les locaux. Asher prend des cours de comédie pour paraître plus sympathique à l'écran avant de se fâcher avec le professeur tandis que Dougie se met à fréquenter Cara en veillant à ne pas sombrer de nouveau dans la boisson.


Toutefois des tensions apparaissent dans le couple Siegel après que Whitney ait confié face caméra ses différences d'ambition avec celles de Asher, en ayant profité au passage pour changer le titre de l'émission à son avantage. Lorsque Asher l'apprend, il confie à Dougie l'histoire de la malédiction dont il se croit victime et ne reçoit en retour que moquerie de la part de son ami. Asher lui adresse une remarque blessante au sujet de sa femme et Dougie le maudit à son tour.


Malgré ces difficultés, les Siegel mettent boîte les épisodes de la saison de leur show. Mais alors qu'il est mis à l'antenne, une ultime mésaventure les attend...


Six ans après le formidable et déjà très atypique Maniac (toujours dispo sur Netflix), c'est peu de dire que j'attendais avec curiosité la nouvelle mini-série à laquelle Emma Stone avait dit "oui". L'actrice oscarisée revient actuellement en force sous le feu des projecteurs avec le nouveau film qu'elle a tourné sous la direction de Yorgos Lanthimos, Pauvres Créatures, qui pourrait lui valoir une nouvelle statuette, et elle vient de rafler le Golden Globe de la meilleure actrice dans une série comique pour The Curse justement.


La série, diffusée sur Showtime et dispo sur Paramount +, a reçu un accueil élogieux de la critique et Christopher Nolan lui-même s'est fendu de commentaires dithyrambiques à son propos et concernant la performance de Stone. De quoi alimenter le buzz. Mais, pour ma part, je suis encore bien en peine pour me prononcer sur la qualité réelle de ces dix épisodes, oscillant entre le jamais-vu et le foutage de gueule.
  

La manière la plus simple d'aborder The Curse serait de dire qu'il s'agit d'une satire de la télé-réalité et notamment des émissions sur l'immobilier, comme on en voit des deux côtés de l'Atlantique (les productions de Stéphane Plaza par exemple). Certes les époux Siegel ne sont pas des agents immobiliers : Whitney est une architecte et son mari Asher une sorte de promoteur, mais dans les grandes lignes, ça ne change pas grand-chose, ils font leur beurre sur le concept d'habitat éco-responsable avec des "maisons passives" qu'ils veulent construire dans une ville moyenne du Nouveau-Mexique, en prétendant se soucier de la communauté amérindienne qui craint une gentrification de leur quartier.


A leur image, la série ne dévoile pas son jeu - sont-ils vraiment des individus si attentionnés ? Ou des opportunistes d'abord occupés à convaincre une chaîne de télé de commander une saison entière ? - et cela installe un malaise qui est très intense et durable à la fois. Plusieurs épisodes dépassent les 60' et la mise en scène étire les scènes pour souligner le décalage entre l'obsession de faire bonne figure des Siegel et le fait que les locaux se moquent ouvertement d'eux, de leur culture woke, de leurs préventions. Whitney doit composer avec des parents marchands de sommeil qui financent ses lubies écolos et Asher renoue avec Dougie, le producteur-réalisateur de l'émission, qu'il a connu plus jeune et dont il a subi le harcèlement. Dougie lui-même n'est pas un type très fiable puisqu'il boit plus que de raison alors qu'il a perdu sa femme dans un accident de la route en conduisant ivre et qu'il continue à humilier Asher (bientôt avec la complicité de Whitney).


Et puis donc il y a cette malédiction qui donne son titre à la série. Il s'agit en fait d'une blague de gamine qui a vu ça sur TikTok mais qui prend des proportions insensées auprès de Asher qui se croit vraiment envoûté quand il constate que des ennuis minent le tournage puis sa vie de couple. Rien, jusqu'au bout, ne lui fera croire le contraire. Et le téléspectateur en vient à douter quand, dans l'ultime épisode, franchement surréaliste, le pauvre Asher se retrouve dans une situation absolument grotesque et dramatique à la fois (bien entendu, je ne vais pas vous la révéler : il faut le voir pour le croire).

Il y a donc dans The Curse d'indéniables qualités, au niveau de la narration et de la réalisation. On peut même penser que si la série avait été intégralement tournée comme un faux documentaire (un "mockumentaire"), l'effet aurait été encore plus déstabilisant. Mais cela aurait sans doute exclu du csting une actrice aussi célèbre qu'Emma Stone alors que Nathan Fielder et Benny Safdie (à la fois acteurs, scénaristes et metteurs en scènes sur cette affaire) sont moins connus et donc plus aptes à se faire passer pour ce qu'ils ne sont pas (soit ici un promoteur et un réal de télé-réalité).

Mais je dois avouer que je ne suis pas complètement rentré dans le délire concocté par Fielder et Safdie. D'abord parce que j'ai trouvé tout cela excessivement long. Dix épisodes de 50' en moyenne, sans vrai rythme, avec ce sentiment de malaise constant, savamment entretenu, c'est souvent laborieux. Les héros n'ont vraiment rien d'attachant, à aucun moment : soit il passe pour de pauvres cons, soit ils sont de vrais cons. Odieux ou stupides, les suivre pendant tout ce temps s'avère pénible, lassant.

Ensuite, si donc la dimension satirique est bien là, il est évident qu'elle ne suffit pas à définir la série. Mais alors de quoi cause exactement The Curse ? Nolan, dans ses compliments, explique qu'il a aimé la série parce qu'il n'a rien vu d'aussi inattendu, original et dérangeant depuis Twin Peaks. Mais Twin Peaks avait pour lui un cadre, le polar, qui permettait au téléspectateur, même le plus perplexe, de s'accrocher, avec la promesse (même illusoire) de la résolution du meurtre de Laura Palmer. Dans The Curse, il n'y a aucun cadre équivalent et c'est là où ça m'a perdu.

Il est question de comédie, sauf que je n'ai jamais ri durant ces dix épisodes (sinon au dernier, mais plus parce que la situation me sidérait que parce que c'était simplement drôle). Dans la comédie italienne par exemple, on n'hésitait pas à rire de personnages pathétiques, de situations scabreuses, mais les Siegel, Dougie et ceux qui les entourent provoquent plus de gêne que de rire. On a ce sentiment tenace et embarrassant que les auteurs ont voulu à la fois divertir et commenter le divertissement même, d'où cette impression d'assister à un spectacle trop prétentieux pour ce qu'il est, comme si la comédie ne lui suffisait pas. 

Ce métatexte est gonflant à force et si, effectivement, comme le dit Nolan, ça fait de The Curse un show vraiment singulier, ça en fait aussi, à mon avis, un objet un peu snob, un peu trop malin, pour être honnête, à l'image en fait de ce qu'il veut dénoncer (soit une certaine superficialité, mais aussi une peur de froisser certaines communautés). Pas sûr que ce message soit le bon au moment où, en vérité, la vraie transgression, c'est non pas d'avancer masquer pour dénoncer mais bien, comme le disait Cabu en évoquant son travail pour "Charlie Hebdo", de mettre une bonne baffe à la bien-pensance pour dire qu'on n'en a pas peur, qu'on ne se couchera pas devant elle. 

En vérité, The Curse n'est pas assez méchant, pas assez franc : c'est une série qui se veut insolente mais qui est trop maniériste pour être vraiment offensive, agressive. Et son dénouement, justement, ressemble trop à un terme farfelu, comme si les auteurs avaient surtout trouvé la dernière idée saugrenue à ajouter à l'ensemble plutôt que d'assumer un final où les masques seraient tombés et auraient révélé et la nature de la série et de ses personnages.

Entendons-nous bien : je n'ai rien contre la comédie sourire en coin telle que semblent l'apprécier Fielder et Safdie. En revanche, j'ai un vrai problème avec le fait qu'on prenne le téléspectateur de haut, comme si les créateurs voulaient lui faire sentir que leur série est trop intelligente, trop subtile pour lui. Et c'est bien ce que me semble être The Curse.

Emma Stone est excellente, soit dit en passant : la façon dont elle fait ressentir la maladresse, la fébrilité constantes de son personnage, est un vrai cours magistral. Elle éclipse sans mal Fielder et Safdie, qui n'ont pas un jeu aussi raffiné que le sien. Mais je l'avais nettement préférée dans Maniac, où elle investissait un personnage et une intrigue mille fois plus riches. Je peux comprendre que le projet l'ait attiré : c'est en effet une partition totalement dingue, et elle lui donne une attractivité indéniable. Mais bon, j'ai désormais plus que jamais hâte de la découvrir dans Pauvres Créatures (car Yorgos Lanthimos l'avait fabuleusement bien dirigée dans La Favorite).

Est-ce donc de l'art ou du cochon, The Curse ? Je crois que chacun aura une réaction tranchée. Mais pour ma part, ça m'a laissé sur le bas-côté.

samedi 24 juillet 2021

CRUELLA, de Craig Gillespie


Drôle de période pour aller au cinéma, n'est-ce pas ? Il faut montrer patte blanche - et c'est de circonstance quand il s'agit de découvrir l'origin story de Cruella, dont le nom est associé aux (101) dalmatiens. Mais pourquoi est-elle si méchante ? C'est ce que le film de Craig Gillespie entreprend de raconter. En prenant son temps (133') mais san perdre son temps non plus. Surtout quand ce sont Emma Stone et Emma Thompson qui mènent le bal.


Enfant précocement doué pour le stylisme mais aussi doté d'un caractère bien trempé, Estella Miller contrarie suffisamment l'autorité de l'école où elle est instruite pour en être renvoyée. Sa mère, Catherine, décide de demander à une vieille connaissance de l'aider. Mais Estella désobéit encore et assiste à la discussion entre sa mère et sa bienfaîtrice. C'est ainsi qu'elle voit Catherine basculer du haut d'une falaise, poussée par les dalmatiens de celle auprès de laquelle elle était venue quémander.


Estella gagne Londres, seule. Elle y rencontre Jasper et Horace, deux garçons pickpockets dont elle devient la partenaire. Sous son impulsion, pendant dix ans, ils commettent des larcins de plus en plus audacieux. Jasper offre à Estella pour son anniversaire un cadeau inattendu : une place dans le magasin de la Baronne Hellman, temple de la mode à Londres dans les années 70.


Mais Estella déchante vite car on la cantonne à des corvées humiliantes. Pour noyer sa déprime, elle se soûle un soir et refait la vitrine du magasin à son idée. Contre toute attente, le résultat plait à la Baronne qui l'engage comme son assistante personnelle. Le talent d'Estella inspire cette grande bourgeoise qui n'a aucun scrupule à s'approprier ses idées pour son prochain défilé. Mais le destin d'Estella bascule quand elle remarque que la Baronne porte un collier appartenant à feu sa mère.


Estella convainc Jasper et Horace de dérober le bijou lors du défilé. Pour créer une diversion, Estella devient Cruella et attire l'attention de l'assistance dans une robe créée par la Baronne quelques années auparavant et qu'elle a retaillée avec Artie, un vendeur des quartiers populaires. Hélas ! l'opération tourne mal et le collier finit dans l'estomac d'un des dalmatiens de la Baronne. Estella, Jasper et Horace sont obligés de fuir, bredouilles. Mais Estella n'entend pas en rester là !


Jasper et Horace kidnappent chez le toiletteur les trois dalmatiens de la Baronne et attendent qu'ils expulsent le bijou pendant que Estella et Artie organisent des happenaings avant chaque nouveau défilé où elle s'affiche dans des créations extravagantes qui volent la vedette à celles de la Baronne. La presse bruisse devant ce phénomène et débate du le déclin et la chute de la Baronne. Celle-ci fait suivre sa rivale et la piège dans son repaire, récupérant ses chiens, et provoquant un incendie. Les pompiers sauvent Jasper et Horace qui sont arrêtés par la police.


Déclarée morte dans les flammes, Estella/Cruella a pourtant survécu grâce à l'intervention de John, l'assistant de la Baronne. Il explique à la jeune femme qu'elle est la fille de la Baronne, qui a ordonné son exécution après sa naissance. John n'a pu s'y résoudre et l'a confiée à Catherine Miller, alors femme de chambre. Le Baron Hellman est mort de chagrin mais John a gardé un coffret avec l'acte de naissance d'Estella, qui prouve qu'elle est la seule héritière de sa fortune. Jasper et Horace évadés de prison, Artie appelé en renfort, Estella va règler ses comptes définitivement avec la Baronne lors du gala qu'elle donne.


Ayant livré à toutes les clientes de la Baronne des robes imitant le look de Cruella, celle-ci attire sa mère biologique au bord de la falaise où a chuté Catherine. La Baronne s'excuse en apprenant qui est Estella mais la pousse dans le vide. Cette fois, pourtant, son crime est vu par tous ses invités et la police vient l'arrêter. Estella, grâce à un parachute camouflé dans sa robe, a la vie sauve et hérite du château Hellman où, avec ses complices, et les dalmatiens, elle réfléchit à l'avenir...

Contre vents et marées, le film est finalement sortie en salles après plusieurs reports à cause de la crise sanitaire. Une stratégie payante puisque, aux Etats-Unis comme en France, il a reçu un accueil très favorable, qui ouvre déjà la porte à une suite. C'était le rêve des producteurs de transformer Cruella en (anti) héroïne de franchise, mais pourtant le pari était loin d'être gagné.

En effet, le personnage de Cruella est dans la mémoire collective resté celui d'une des plus infâmes méchantes des longs métrage d'animation Disney. Elle est apparue dans les 101 Dalmatiens en 1961, mis en scène par le génial Wolfgang Reitherman, d'après le roman de Dodie Smith, puis a été incarnée en 1996 par Glenn Close dans le film de Stephen Herek. Une composition mémorable, après laquelle il était difficile de passer.

Cependant, les scénaristes Dana Fox et Tony McNamara ont choisi de revenir à la source et de dévoiler l'origine de Cruelle Denfer, donc de se concentrer sur le personnage encore jeune, pour expliquer ce qui a fait d'elle cette méchante. Toutefois, le script final fournit pas mal d'excuses à Cruella et la rend plus sympathique que maléfique. Cruella version 2021 est un revenge movie.

Le noeud de l'intrigue est à la fois simple et terrible puisqu'il y est question de maternité et d'homicide. Lorsque la vérité est connue de l'héroïne et du public, on mesure à quel point, en vérité, la détermination de Cruella à vaincre la Baronne a des racines plus profondes et douloureuses que celles de récupérer un collier volé. La méchante, la vraie, du film est donc cette Baronne Hellman, présentée d'emblée comme une femme antipathique mais qu'on découvre criminelle et récidiviste !

Dans une scène clé, où Cruella enrage de ne pouvoir dominer sa rivale, mais avant de savoir tout ce qu'elle a pu commettre d'irréparable, elle énumère les différentes étapes du deuil : déni, colère, marchandage, dépression, et acceptation. Elle y ajoute un cinquième niveau : la vengeance. Et de fait, le conflit se fait de plus en plus personnel, il ne suffit plus de damer le pion de l'autre mais de l'humilier.

On peut déplorer que le film ne soit pas vraiment plus cruel, plus méchant. Mais je crois qu'il ne faut pas non plus trop charger la mule car les actes de la Baronne sont déjà atroces. Surenchérir en écrivant Cruella comme une vengeresse encore pire que sa cible aurait été maladroit et nous aurait fait perdre toute mpathie pour elle. C'est ce délicat équilibre qui définit le film : parler d'un personnage qui veut sa revanche, implacablement, mais sans en faire elle-même, elle aussi, une criminelle. En vérité, l'arme de Cruella, c'est son style, son sens de la réplique et du spectacle : sa mission, c'est confondre la Baronne et la surpasser, pas la tuer. La seule fois où le récit joue avec le spectateur, c'est quand il suggère que Cruella a pu dépecer les dalmatiens de la Baronne pour faire une robe avec leur peau tachetée - il n'en est rien bien sûr, mais cela corresponda aussi au moment où Jasper et Horace, ses complices, pensent à lui tourner le dos, estimant que cela va trop loin.

Dans sa tonalité, le film démarre donc sur un mode volontiers mélodramatique. Lorsque Estella rencontre Jasper et Horace, deux jeunes pickpockets, c'est presque du Dickens. Pus, par la grâce d'une ellipse très bien filmée, l'histoire change de braquet et fonce bille en tête dans la comédie débridée. La réalisation est au diapason : Craig Gillespie nous gratifie même d'un superbe plan-séquence quand, à la suite d'Estella, nous pénétrons dans le grand magasin, au chic un peu suranné mais à la décoration exubérante et classe, un vrai temple mais un temple de la consommation, un peu vulgaire et poussiéreux qui attend une tornade pour traverser son époque (la reconstitution du swinging London est à la fois sobre et efficace).

Gillespie et ses scénaristes s'amusent alors à mélanger les genres : farce, braquage, buddy movie, action, drame familial, tout en évitant la romance (même si on devine que Jasper en pince pour Estella avant sa transformation en Cruella). Il y a des moments pétillants, d'autres moins percutants, mais l'ensemble se tient bien, et pour un film d'une durée pareille, on ne s'ennuie jamais (même si, bien sûr, comme souvent aujourd'hui, quinze minutes en moins dans le montage final n'auraient pas fait de mal - toutes ces saynètes où Estella/Cruella s'adresse au souvenir de Catherine devant la fontaine de Regent's Park sont superflues). Ce rythme, le long métrage le doit aussi beaucoup à sa bande-son, bluffante, quasiment sans interruption, avec une kyrielle de tubes de l'époque, franchement jubilatoire.

Et puis le casting est royal. Revoir Emily Beecham, même dans un petit rôle, est un plaisir pour les fans de Into the Badlands. Kirby Howell-Baptiste, Joel Fry, Paul Walter-Hauser, John McCrea sont parfaits, chacun dans leurs seconds rôles. Mark Strong hérite d'un personnage sympathique (si, si), qu'il campe avec son charisme naturel.

Mais, bien sûr, c'est le duel des deux Emma qui vaut à Cruella de sortir du lot. Emma Thompson incarne la Baronne en en faisant des caisses, mais avec un vrai génie. On pense bien sûr à Meryl Streep dans Le Diable s'habille en Prada, mais Thompson a suffisamment de talent et de personnalité pour ne pas souffrir de la comparaison et assumer le côté absolument détestable de son rôle. Face à elle, Emma Stone fait son grand retour, et elle est épatante. Sa vis comica est intacte, elle aussi en fait des tonnes mais elle habite son personnage avec un brio jouissif, et parvient à imposer sa Cruella loin de celle de Glenn Close. Les deux comédiennes bénéficient en outre d'une garde-robe incroyable, qui témoigne du soin apporté à la production design du film et qui convoque de grands stylistes, de Pierre Cardin à Vivienne Westwood.

C'est donc une agréable surprise. Certains pourront se plaindre d'un certain polissage de l'héroïne, là où les autres considéreront ce film comme le premier chapitre d'une future franchise avec la possibilité d'aller plus loin. L'un dans l'autre, en tout cas, difficile de résister à ce divertissement dynamique et rafraîchissant.  

lundi 25 février 2019

THE FAVOURITE, de Yorgos Lanthimos


Les hasards du calendrier veulent que j'écrive cette critique juste après qu'Olivia Colman ait reçu l'Oscar de la meilleure actrice : la récompense ne pouvait guère échapper à la britannique à laquelle The Favourite offre un somptueux écrin. Pourtant le film de Yorgos Lanthimos est loin d'être l'oeuvre féministe que beaucoup prétendent : c'est un diamant noir sur la vengeance et une farce aigre sur le pouvoir.

Sarah et la reine Anne (Rachel Weisz et Olivia Colman)

1708. La France est en guerre contre l'Angleterre. La reine de Grande-Bretagne, Anne, dirige son pays depuis un château de province, mais préfère s'amuser et soigner ses lapins que se mêler de politique. Elle laisse cela à sa dame de compagnie, la duchesse de Malborough, Sarah Churchill, dont le mari est au front et qui est l'ennemie du chef de l'opposition au Parlement, Robert Harley, qui, lui, trouve ce conflit trop honéreux.

 Sarah et sa cousine Abigail (Rachel Weisz et Emma Stone)

Entre alors en scène Abigail Hill, lointaine cousine désargentée de Sarah qui lui a promis une place de servante au château. La jeune femme, qui souhaite retrouver son rang parmi la noblesse, sait vite se rendre indispensable en soulageant la reine d'une crise de goutte. Harley le remarque et cherche à s'en faire une alliée pour espionner Sarah et penser dans les débats.

 le chef de l'opposition au Parlement Robert Harley (Nicholas Hoult)

Ignorant cela et mésestimant dangereusement l'ambition de sa cousine, Sarah fait de Abigail sa femme de chambre. Lorsque cette dernière surprend la reine au lit avec la duchesse, elle décide de séduire Anne à tout prix. Aussi profite-t-elle des absences fréquentes de Sarah, accaparée par les séances au Parlement, pour se rapprocher de la reine.

 Abigail et Sarah : "Nous allons faire de vous une tueuse."

Lorsque Sarah se rend compte du succès des manoeuvres d'Abigail, il est trop tard : Anne a changé d'amante et refuse de la congédier. La jeune femme, vigilante, empoisonne la duchesse avant qu'elle ne parte en promenade dans la forêt voisine à cheval. Elle chute de sa monture qui la traîne jusqu'à un bordel dont la tenancière la soigne pour mieux la prostituer ensuite.

 Abigail

Contrariée puis vexée, car certaine que Sarah ne donne plus signe de vie par jalousie, la reine s'en remet totalement à Abigail. Celle-ci obtient un mariage avec Samuel Masham, qui la protégera, et complote pour que Anne intervienne au Parlement pour abréger la guerre comme le souhaite Harley.

 La reine Anne

La reine change de premier ministre et promeut Harley qu'elle charge de négocier un traité de paix avec les français. Sarah reparaît mais constate que la situation a changé irrémédiablement pour elle. Elle joue son va-tout en menaçant la reine d'un scandale en révélant leur liaison sexuelle, mais Anne, soutenue par Abigail, réplique en ordonnant le bannissement de la duchesse et son mari, sur la foi de fausses accusations de détournement de fonds publics destinés à l'armée en campagne.

 Sarah et la reine Anne

Sarah, déchue, accepte son sort. Abigail s'étonne de son manque de réaction mais s'apercevra bien vite qu'elle a hérité d'une place ingrate, auprès d'une régente dont la santé est de plus en plus fragile et le caractère de plus en plus cruel. 

Abigail et la reine Anne

On peut comprendre facilement le malentendu suscité par le film : une histoire en costumes avec trois femmes puissantes dans les rôles principaux, voilà qui ressemble en effet fort à un cadeau rare pour ses interprètes et un geste politique dans l'ère post-#metoo. Pourtant, la lecture du long métrage de Yorgos Lanthimos ne laisse aucun doute sur l'objectif du cinéaste, dont l'oeuvre ne brille pas par l'optimisme et dont le style emprunte plus à la fable trouble qu'à la revendication claire et politiquement correct.

En vérité, le cadre historique apparaît comme un prétexte : l'intrigue aurait la même perversité à d'autres époques. Sous les perruques et le fard, les personnages sont juste plus grotesques et leurs manoeuvres plus codifiées dans les décors d'un château et d'une cour. Grattez à peine ce vernis et vous en verrez vite toute la vermine, toute la déliquescence funèbre.

The Favourite est un donc un film sur la vengeance et l'ambition. Tous les coups (bas) y sont permis pour arriver à ses fins, qu'il s'agisse de garder sa place, de reconquérir son rang, d'influencer une reine, de prétendre épargner le petit peuple tout en s'adonnant à des jeux et festins ruineux ou en envoyant des hommes au champ d'honneur pour le simple plaisir d'humilier un ennemi déjà vaincu.

Le parallèle entre la guerre franco-britannique (qu'on ne voit jamais) et les coups fourrés de la cour est éloquent : pas de victoire totale sans disgrâce. Il faut que l'ennemi rende gorge et sorte du jeu exsangue. Le scénario de Deborah Harris et Tony McNamara privilégie le temps lent de conquêtes aigres, de méchancetés mesquines, aux coups d'éclat. Nous assistons à la fin d'un monde, d'une certaine idée du règne en compagnie de cette régente malade, qu'on plaint des outrages qui l'accablent (la perte de plusieurs enfants morts-nés ou en bas âge, la maladie, la vieillesse) et qu'on trouve aussi répugnante, exaspérante, pathétique.

Lanthimos n'épargne personne dans sa comédie noire : ni la dame de compagnie impitoyable, ni la prétendante déclassée à sa place, ni cette reine capricieuse et finissante. Le réalisateur, avec le concours du chef opérateur Robbie Ryan, immortalise ce trio délétère dans un château constamment plongée dans les ténèbres, et il use d'objectifs qui anamorphosent l'image (le fameux effet "fish eye", déformant les bords du cadre comme lorsqu'on regarde à travers un judas). On se croirait tour à tour dans une crypte ou un bocal, ce qui souligne la folie sournoise du lieu. La reine Anne d'ailleurs n'en sort jamais, à cause de sa santé, mais aussi parce qu'elle finit par ressembler à un gros insecte dans ce cocon aux allures de tombeau.

Que l'Académie des Oscar ait salué les trois actrices dans leur catégorie respectives (seconds rôles et rôle principal) est une évidence difficilemen contestable. Elles sont magistrales et Olivia Colman "performe" comme la favorite imparable qu'elle a été pour la statuette dorée : son numéro, à la fois outrancier et impressionnant, est de ceux que les américains adorent honorer, même si ce n'est pas d'une folle subtilité. En tout cas, Colman a fait un sacré chemin en peu de temps, depuis sa révélation tardive dans la série Broadchurch.

On pourra néanmoins préférer les interprétations moins spectaculaires mais plus nuancées de Rachel Weisz, extraordinaire en garce manipulatrice, et plus encore d'Emma Stone (qui aurait elle aussi mérité l'Oscar), en ambitieuse absolue - l'américaine confirme au passage qu'elle est une "voleuse" de scènes redoutable, entraînant souvent ses passages dans la comédie bouffonne de manière irrésistible puis assumant tout le pathétique et la vilainie de son personnage. 

L'autre divine surprise vient de Nicholas Hoult, acteur sans relief, qui excelle ici en opposant sournois à la reine, emperruqué et maquillé comme un bouffon. Il éclipse sans peine le falôt Joe Alwyn.

The Favourite n'est jamais meilleur que quand il met en scène, sans voile, la canaille grotesque de ses protagonistes. Les femmes y sont au premier plan mais sans être flattées, bien au contraire : elles apparaissent bien pires, dans la déchéance comme dans la manipulation, que les hommes, ces pantins courtisans, qui les entourent. C'est une oeuvre noire, acide, et puissante.

mardi 2 octobre 2018

MANIAC (Netflix)


Encore une fois, Netflix frappe un grand coup avec cette mini-série en dix épisodes (qui n'aura pas de suite). Rien que son casting et son réalisateur (derrière la caméra durant toute la saison) suffisent à qualifier le projet d'événement. Mais Maniac ne se résume pas à un super-production avec Emma Stone et Jonah Hill sous la direction de Cory Joji Fukunaga : c'est en vérité une sorte de film de quasiment sept heures et un programme complètement renversant déjà culte.

 Owen Milgrim et sa mère (Jonah Hill et Trudie Styler)

Atteint de schizophrénie mais ne prenant plus son traitement, Owen Milgrim est le vilain petit canard de sa richissime famille. Amoureux de sa belle-soeur, il doit témoigner en faveur de son frère, Jed, marié à celle-ci, dans une sordide affaire de harcèlement sexuel au travail, en lui fournissant un alibi devant la cour de justice. Licencié de son travail en raison de ses troubles du comportement et de la crise économique, Owen se porte volontaire pour un essai pharmaceutique expérimental de trois jours aux laboratoires Neberdine. Il y rencontre Annie, une fille dont il a déjà vu le visage sur des panneaux publicitaires et qu'il prend pour son intermédiaire pour une mission secrète. 

Patricia Lugo et Annie Landsberg (Selenis Leyra et Emma Stone)

Annie Landsberg vit en co-location avec plusieurs autres jeunes de son âge mais elle est menacée d'expulsion car elle ne paie plus sa part du loyer depuis trois mois, faute d'avoir décroché un nouveau job. Son père, avec lequel elle est brouillée depuis la mort de sa soeur cadette dans un accident de la route (qu'elle a causé) et le départ de sa mère, vit isolé dans un caisson installé dans l'arrière-cour de sa maison et accepte néanmoins de lui prêter de l'argent pour un voyage. En vérité, elle le dépense pour s'acheter des pilules produite par les laboratoires Neberdine. Apprenant que ceux-ci recrutent des volontaires pour des tests, elle fait chanter une des responsables des admissions, Patricia Lugo (en lui faisant croire que des complices tueront sa famille) et intègre le programme.

Les patients "impairs" de l'essai clinique de Neberdine

Comme tous les autres patients, Annie passe un entretien individuel avec le Dr. Robert Muramoto, responsable de l'essai, qui les interroge sur leurs motivations et leurs troubles. Il demande à Owen de raconter sa pire soirée, soit le moment où son frère Jed a demandé sa fiancée en mariage. Puis lors de son tête-à-tête avec Annie, Muramoto est victime d'une crise cardiaque. Elle pense d'abord qu'il la fait marcher puis demande son aide à Owen. Annie en profite pour glisser son dossier parmi ceux des volontaires retenus. Mais elle ne signale pas le décès du docteur.

Owen, le lémurien et Annie (Jonah Hill et Emma Stone)

L'essai comporte trois étapes, correspondant à l'ingestion de trois pilules différentes avec l'ambition de guérir le malheur. L'assistante de Muramoto, Azumi Fujita, procède à la première étape avec la pilule A pour les volontaires portant un numéro impair. Annie et Owen sont de ceux-là. Et, inexplicablement, les voilà transportés, au cours de leur sommeil, dans le Long Island des années 80, formant un couple et impliqués dans une délirante aventure de vol d'un lémurien à des fourreurs clandestins. 

Arlie, Robert Muramoto et Ollie (Emma Stone, Rome Kanda et Jonah Hill)

Après cette première expérience, le corps de Muramoto, dans son bureau, est découvert par un infirmier et Azumi. Elle décide d'appeler pour le remplacer le Dr. James Mantleray, qui fut son amant, et surtout le concepteur de l'Intelligence Artificielle GRTA, qui gère les résultats des étapes de l'essai. Ils choisissent de mentir aux patients au sujet de Muramoto en racontant qu'il a été appelé pour une urgence familiale - ce qui, évidemment, ne trompe pas Annie et Owen. Mais déjà, ils sont appelés pour la prise de la pilule B. A nouveau, en rêve, ils sont réunis, cette fois, dans les années 40, dans la peau de deux escros, Arlie et Ollie, qui participent à une séance de spiritisme dans un manoir pour y dérober une page inédite du "Don Quichotte" de Cervantes, supposée rendre fou quiconque la lira. 

Owen et Annie (Jonah Hill et Emma Stone)

En vérifiant les relevés des volontaires "impairs", James et Azumi s'aperçoivent des concordances entre les "réflexions" d'Owen et Annie. Azumi s'interroge sur une possible manipulation des données par GRTA dont elle a reconfigurée l'intelligence en s'inspirant des livres de la mère de James, Greta, une thérapeute célèbre avec laquelle il est en froid. Cependant, troublés par ce qu'ils ont partagé durant les deux premiers tests, Owen et Annie confrontent leurs sentiments : il tombe amoureux d'elle qui tente de la raisonner en considérant leurs problèmes comportementaux.

Greta Mantleray (Sally Field)

Greta Mantleray accepte de venir aider son fils à corriger l'attitude de GRTA en se connectant à l'ordinateur pendant la dernière étape de l'essai. L'effet est immédiat puisque, cette fois, Annie et Owen sont séparés en rêve : elle évolue dans un monde inspiré de l'heroic fantasy sous le nom d'Annia guidant sa soeur Ellia malade vers une source magique, il devient le fils d'un caïd de la pègre tout en collaborant avec le FBI pour le faire arrêter.

James Mantlerey et Azumi Fujita (Justin Theroux et Sonoya Mizuno)

Owen trahit sa famille mafieuse au péril de sa vie avant de s'enfuir pour rejoindre le monde imaginaire d'Annia qui refuse d'abandonner Ellia (comme dans la réalité où elle n'en a jamais fait le deuil). Mais Owen est éloigné d'Annia quand Azumi et James se rendent compte que Greta influence GRTA, endeuillée depuis la mort de Muramoto et qui cherche à unir les patients durant leurs réflexions.

Annie et Owen (Emma Stone et Jonah Hill)

Et Owen retrouve finalement Annie dans un nouveau cadre. Il est un espion islandais jugé pour trahison devant le comité de sécurité des Nations-Unies car il a accidentellement sympathisé avec un extraterrestre et facilité l'invasion imminente de la Terre. Elle est un agent de la CIA chargée de le protéger à tout prix pour le mener à son frère, Jed, et sauver la planète tandis qu'elle retrouve sa soeur et consent enfin à lui dire adieu. Déconnectée de GRTA, Greta supplie alors James et Azumi de stopper l'essai au nom de l'éthique.

Annie et Owen... Guéries ?

James éteint GRTA puis les volontaires sont remerciés pour avoir contribué à la recherche d'un prochain remède contre le malheur. Ils se dispersent tandis que Mantleray et Fujita sont renvoyés par la direction de Neberdine. Annie se réconcilie avec son père. Owen refuse finalement de couvrir son frère au tribunal. Quelques mois plus tard, Annie apprend par la presse qu'il s'est fait interner et va le convaincre de s'enfuir. Ils partent en direction de Salt Lake City, où Annie et sa soeur se rendaient avant l'accident qui coûta la vie d'Ellie.

Peut-on guérir du malheur ? Ou bien le véritable remède à nos malheurs est-il de trouver son ami, voire son âme soeur ? C'est autour de ces questions que tourne Maniac, qui, contrairement à ce que son générique laisse croire, n'est pas une "création originale Netflix" mais l'adaptation d'une série norvégienne. Faute, toutefois, d'avoir vu cette dernière, on s'en tiendra à l'analyse de la production créée par le scénariste Patrick Somerville (un des auteurs de The Leftovers) et dirigée par Cory Joji Fukunaga (le réalisateur de True Detective).

C'est un projet fou mais qui donne davantage l'impression d'avoir été conçu comme un grand film qu'une véritable suite de dix épisodes (à la manière de The OA). Résumer l'intrigue permet déjà d'en mesurer l'extravagance et l'ambition : cela démarre comme le portrait croisé de deux doux dingues, chacun à sa manière marginal - Owen dans une famille bourgeoise aux conventions étouffantes, Annie composant avec une dépression découlant d'un drame personnel - puis on croit ensuite assister à une critique sur les abus de la pharmacologie - avec ses cobayes un tantinet escrocs et ses docteurs mabouls - et ensuite... Tout part franchement en vrille.

D'aucuns jugeront que la série démarre vraiment avec les fameuses "réflexions", ces rêveries chimiquement aidées dans lesquelles Annie et Owen partagent de folles aventures, jouent des rôles hauts en couleurs et interrogent le téléspectateur sur ce que ce show veut dire. Gros délire absurde ? Sommet de non-sens jubilatoire ? Grand n'importe quoi fumeux ? A vrai dire, un peu de tout ça. En surface en tout cas...

Car le script regorge de symboles, plus ou moins, discrets et dispose des éléments expliquant les véritables causes des troubles de nos deux héros. Annie ne se pardonne pas des mots très durs adressés à sa soeur cadette alors qu'elle venait de lui annoncer son déménagement puis l'accident de la route dans lequel Ellie trouvera la mort à cause d'un manque de vigilance au volant de son aînée. Owen culpabilise à la perspective de la condamnation de son frère Jed mais aussi parce que, s'il veut éviter cela, il doit mentir dans un tribunal et (sans doute encore pire) devant sa belle-soeur dont il est secrètement épris.

Téléportés dans les années 80 pour récupérer un lémurien volé par des fourreurs clandestins à une vieille dame morte à l'hôpital et promis à la fille de celle-ci, Annie conduit ce premier acte en entraînant Owen dans une histoire qui évoque celle d'Arizona Junior des frères Coen. On y trouve le même humour potache, les mêmes situations grotesques, le même rythme effréné, et les looks de l'époque (avec brushing et coupe mulet d'usage) contribuent à rendre cela irrésistible. Aucun sens ? Sauf si on retient que cela cache un fantasme d'Annie sur le passé de l'homme lié à l'accident qu'elle a eu avec sa soeur.

Puis, dans le cadre des années 40, le duo joue la partition d'un film de série noire fantastique, citant Cervantes et procurant à son "Don Quichotte" des pouvoirs magiques terribles. Tout y est : la femme femme fatale, l'escroc élégant, la relique mystérieuse, l'ambiance envoûtante, et même une danse improvisée (comment ne pas penser alors à La La Land puisque l'actrice est la même)... Tout, dans Maniac, est dans le sous-texte et la dimension métaphorique : une page d'un célèbre roman pourrait rendre fou, mais elle figure dans une sous-intrigue elle-même déjà folle, imaginée conjointement par deux patients atteints de troubles psychologiques. La fantaisie peut-elle guérir de la folie en somme ? Ou n'est-ce qu'une bataille contre des moulins à vent ? En vérité, Annie et Owen ne sont pas fous, "maniaques" au sens péjoratif du terme : ils ont juste plus de mal à supporter leurs souffrances dans un monde qui prône la normalisation des individus - alors que ce sont nos failles et nos différences qui font notre humanité.

On monte d'un cran encore quand Owen devient le rejeton d'un caïd de la pègre qui se prend pour un "perceur de secrets" au sens propre (puisqu'il perfore le crâne des supposés traîtres avec une perceuse électrique) alors qu'Annie est projetée dans un décor digne du Seigneur des Anneaux en "half-elf" alcoolique et en plein déni face à la mort de sa soeur. Lorsqu'on atterrit justement dans cet univers d'heroic fantasy, c'est parce qu'il s'agit d'un cadre qu'appréciait la soeur d'Annie : en s'y projetant, Annie souhaite à la fois retrouver celle dont elle essaie de faire son deuil et de se réconcilier avec sa soeur parce qu'elle ne l'a pas fait de son vivant.

Et pour finir en beauté, on pense à Dr. Folamour de Kubrick quand Annie sauve Owen qui est pourtant impliqué dans une fin du monde par des extraterrestres... A moins qu'il ne réussisse à aligner un Rubik's cube ! Complètement fou, riche en action, mais aussi poignant derrière la rigolade. Mais si Owen s'imagine en héros de film d'invasion extraterrestre, ce n'est pas non plus gratuit : il aimerait juste prendre les commandes de son existence et lui donner un sens. Comme Annie, il a grandi en consommant de la pop culture, des films, des séries, des BD, et son subconscient est nourri de ces références. Il ne fait que s'y intégrer en se donnant le beau rôle, tandis que dans la vie réelle il se déprécie ou est rabaissé par son entourage.

Après tout ça, la dispersion des volontaires de cet essai clinique peu orthodoxe, mais dont la série se fiche de critiquer les excès (parce qu'ils sont évidents et que les showrunners ont compris qu'il était inutile de l'expliquer aux téléspectateurs) risque de provoquer une déception. Sauf que, précisément parce que Maniac a été prévu comme sans suite, les auteurs ont préféré une happy end, déjouant à nouveau les pronostics, avec une morale simple mais malicieuse : l'amitié (l'amour peut-être, si affinités) est le vrai remède contre le malheur. Annie le dit d'ailleurs à Owen qui lui demande pourquoi elle le fait s'évader d'un asile : "c'est à cela que servent les amis."

La série, vous l'aurez donc compris, s'intéresse à la nature des émotions des deux héros et aux multiples personnalités qui s'affrontent en eux. Les scientifiques, comme leurs cobayes, rejettent les voies thérapeutiques classiques, mais pas pour les mêmes raisons. Les laborantins croient à une cure chimique, un traitement médical. Les patients apprennent à s'épauler les uns les autres dans cette expérience pour aller de l'avant. La question est moins "peut-on guérir le mal-être ?" que "doit-on le guérir ?", et la série y répond de façon ludique en alternant les allers et retours des personnages entre le réel et leurs mondes intérieurs puis en verbalisant ces voyages. Leurs "trips" intérieurs sont alignés sur leur évolution intime, même dans les épisodes les plus farfelus (où la comédie aide à revenir sur des mésaventures dramatiques) - plus ça dérape, plus ça devient personnel, plus les émotions s'extériorisent et deviennent réelles. Ils en sortent changés, non pas tant grâce aux pilules et au staff, mais parce qu'ils se mettent à nu, se soutiennent, se trouvent, et partagent leurs fantasmes et leurs souvenirs. Mais l'aspect romantique demeure platonique : lorsqu'on les quitte, ces deux êtres en souffrance sont connectés mais savent qu'il leur faudra du temps pour envisager d'aller plus loin ensemble.

La réalisation de Fukunaga a compris que partir des situations personnelles pour définir les états d'âme était trop délicat : le cinéaste a préféré une approche plus onirique pour traduire en images ce qui se passe dans la tête d'Annie et Owen afin de dépeindre leur quotidien. C'est ainsi qu'on accède avec eux à leur vérité profonde, en se projetant aisément dans ces fictions. Et le plaisir de naviguer dans le film noir, la comédie des années 80, la fresque fantastique, la SF fait le reste. On pense à Michel Gondry mais aussi à Woody Allen. Maniac est elle-même un objet pop culturel qui en exploitant ce phénomène s'y inscrit.

Porté par cette série "feel-good" et mélancolique à la fois, rétro et légèrement futuriste, constamment décalée, les acteurs ont l'occasion de se laisser aller à des compositions savoureuses, comme Justin Theroux absolument dément en fils à maman en proie au complexe du démiurge, Sally Field en thérapeute manipulatrice, Sonoya Mizuno en assistante tiraillée entre ses sentiments et son ambition, ou Jonah Hill, délesté de plusieurs kilos et comme flottant dans ce tourbillon émotionnel. Toutefois, ne nous y trompons pas, et Fukunaga l'a bien compris, la reine de Maniac est Emma Stone : avoir une actrice oscarisée est bon pour la promotion, mais, surtout, quand elle a une palette de jeu aussi insensé que la star de Magic in the moonlight, ça devient un atout considérable, un exhausteur énorme. Elle est tout bonnement fabuleuse dans tous les registres, et élève le niveau de la production vers des cimes insoupçonnées. Drôle, bouleversante, crédible en tueuse comme en voleuse, sexy ou vulgaire, il faut la voir fumer la pipe avec un flegme inébranlable ou tuer des créatures invisibles en soupirant que ses exploits sont toujours sans témoins.

Maniac est un trip sensible et renversant, très amusant et bizarre, un vrai ovni, aux formats aussi changeants (on passe d'épisodes de cinquante minutes à trente) que sa nature même. Vous n'avez jamais vu ça. Et c'est pour ça qu'il faut que vous le voyiez !  

lundi 3 septembre 2018

LA LA LAND, de Damien Chazelle


Le 17 Octobre prochain sortira en France First Man, le nouveau film de Damien Chazelle, retraçant les années passées par Neil Armstrong à s'entraîner pour le premier voyage sur la Lune. C'est peu dire que le cinéaste sera attendu au tournant, deux ans après le sacre de La La Land, son succès critique et public et sa moisson de récompenses. D'ailleurs, tient que reste-t-il de de ce long métrage ? Est-il toujours aussi bon ?

Sebastian Wilder (Ryan Gosling)

Los Angeles. Coincée dans un embouteillage, Mia Dolan, serveuse dans un café attenant aux studios de Hollywood et aspirante actrice, insulte Sebastian Wilder, pianiste de jazz, qui vient de la klaxonner. Peu après, elle arrive à une audition où elle essuie un nouvel échec.

Mia Dolan (Emma Stone)

Le soir, pour se détendre, elle suit ses trois co-locataires à une fête donnée sur les hauteurs de la ville mais elle s'en va avant la fin. Mia a alors la désagréable surprise de constater que sa voiture a été embarquée par la fourrière et doit rentrer chez elle à pied. En passant devant un restaurant, elle est attirée à l'intérieur par la musique qui en provient et découvre au piano Sebastian se livrant à une superbe improvisation jazz - qui provoque immédiatement après son renvoi par Bill, le patron de l'établissement. Furieux, il quitte l'endroit en bousculant Mia venue à sa rencontre pour le féliciter. 

Mia et Sebastian sur Ferndell Trail

Les semaines suivantes, Mia et Sebastian ont à nouveau l'occasion de se croiser comme cette fois où elle le remarque jouant du clavier avec un groupe ringard dans une réception et se moque de lui. Il ironise quant à lui sur le fait que sa carrière de comédienne n'est pas plus brillante. Quittant la fête ensemble, ils échangent quelques mots, troublés par la ressemblance de leur situation et leur attirance évidente.  

Sebastian et Mia dans les studios de Hollywood

Sebastian retrouve Mia et ils sympathisent en se faisant découvrir leurs passions respectives : elle le guide dans une visite des studios de cinéma en évoquant son plaisir de jouer la comédie ; il l'entraîne dans un club de jazz (musique qu'elle avoue ne pas aimer) pour lui faire comprendre à quel point lui est ému par ceux qui l'interprètent en rêvant d'ouvrir sa propre boîte. 

Mia et Sebastian au "Lighthouse Cafe"

Ils conviennent d'aller au cinéma ensemble, voir La Fureur de vivre, et Mia plaque son fiancé pour rejoindre Sebastian. La projection est abrégée suite à un pépin technique mais ils finissent la soirée à l'Observatoire Griffith (un des décors emblématiques du long métrage) où ils s'embrassent pour la première fois.

Keith (John Legend)

Encouragée par Sebastian, Mia entreprend d'écrire un one-woman show tandis qu'il décroche une place de pianiste au "Lighthouse Cafe". C'est là qu'il croise une vieille connaissance en la personne de Keith, chanteur et musicien à succès, avec qui il accepte, pour l'argent, de partir en tournée. Les absences prolongées de Sebastian minent Mia jusqu'à ce qu'une dispute éclate entre eux lors d'un dîner où il lui reproche de l'avoir aimé quand il galérait parce que cela la rassurait. Leur rupture est consommée quelques jours plus tard où, retenu pour une séance photo avec le groupe de Keith, Sebastian arrive après la fin de la première sur scène de Mia, qui s'est produite devant une salle quasiment vide.  

Et si ça s'était passé autrement...

La jeune femme, écoeurée, rentre chez elle, auprès de ses parents, à Boulder City, mais Sebastian part l'y rechercher après avoir reçu un appel d'une directrice de casting. Elle se laisse convaincre de saisir cette audition de la dernière chance où elle donne tout ce qu'elle a... 

Chacun de son côté...

Cinq ans passent : Mia est devenue une actrice célèbre, mariée et mère de famille ; Sebastian a ouvert son club. Un soir qu'elle sort avec son époux, David, Mia entre avec lui dans le restaurant tenu par Sebastian : en la remarquant dans la salle, alors qu'il s'installe au piano, il imagine quelle aurait été leur vie commune. Puis elle repart après avoir échangé un dernier regard et un ultime sourire avec son ancien amant.

Je ne vais pas faire durer le suspense : La La Land reste bien  le chef d'oeuvre encensé par la majorité de la presse et un large public.

A présent, pourquoi reste-il si bon ?

Damien Chazelle l'a expliqué dans une interview (publiée dans "Paris Match") : "on ne peut pas faire un film sur Los Angeles sans avoir en tête que c'est la cité des rêves, mais où beaucoup ne se réalisent pas. L'air y est empli de tous ces livres jamais écrits, de ces chansons qui n'ont pas vu le jour, de films jamais tournés." Et donc : "mes héros ne pouvaient pas tout gagner !"

Mais le jeune cinéaste (rappelons quand même que ce prodige n'a que 34 ans !) a par contre remarquablement réussi son film en forme de défi - face au refus des studios, face au "déclinisme" ambiant.

Cette réflexion, aussi belle et amère que l'amour peut l'être, sur le succès est explorée dans plusieurs scènes de La La Land à travers des moments aussi humiliants pour Mia et Sebastian que ceux traversés par le héros de son précédent opus, le batteur de Whiplash : des castings cruels pour elle, des prestations minables dans des restos ou des réceptions pour lui. Ce sont donc d'abord leurs échecs qui provoquent la rencontre et la passion amoureuse entre ces deux jeunes rêveurs, qui vont ensuite s'encourager mutuellement - lui pour qu'elle s'écrive un rôle au lieu d'en attendre un à sa hauteur, elle pour qu'il croit en son projet d'ouvrir un club de jazz où il jouera cette musique qu'il adore.

Mais la solidarité qu'ils partagent pour leurs désirs professionnels va aussi révéler et précipiter ce qu'ils exigent de sacrifices sur le plan sentimental. Lorsque Sebastian accepte de jouer dans un groupe de soul-pop (mené par John Legend, évidemment parfait dans son propre personnage) pour l'argent (même s'il doit lui servir justement à financer son futur club), Mia déplorera qu'il brade ainsi son talent et son exigence. Sebastian lui rétorquera cruellement qu'elle l'aimait davantage quand il galérait comme elle, oubliant ensuite d'assister à la première du spectacle de la jeune femme, qui s'est produite devant une salle presque vide. Aussi blessée que vaincue, elle quittera L.A. pour rentrer chez elle, son vrai "chez moi", dans son patelin de Boulder City, auprès de ses parents, loin des désillusions de Hollywood et de son couple. 

En allant la rechercher, Sebastian cherche évidemment autant à se racheter qu'à l'empêcher de passer à côté d'une miraculeuse opportunité professionnelle avec une audition déterminante. Mais, déjà, le sort en est jeté : il restera absent, sur les routes pour une tournée ; elle partira en France pour plusieurs mois répéter et jouer dans un film.

Lorsqu'ils se recroiseront cinq ans plus tard, Mia comme Sebastian ont accompli leurs rêves professionnels, mais au prix de leur amour. Cela en valait-il la peine ? A son piano pour lui, dans la salle du club pour elle, ils imaginent leur vie commune si les choses avaient tourné différemment et cette existence parallèle, fantasmée, inspire au spectateur comme aux héros le même regret tout en permettant de ne pas les quitter, en sortant de la salle (de cette bulle renvoyant à l'expression "to live in La La Land"), sur une note trop triste.

Et on en revient au rêve car fantasmer suffit finalement à les (et à nous) rendre heureux : c'est ainsi qu'ils ont été les plus gais, amoureux, au temps où tout était possible, et c'est en se souvenant de ces moments passés qu'ils le resteront, malgré les regrets.

Chazelle réussit à émouvoir ainsi parce qu'il ancre son récit, ponctué de superbes numéros musicaux dansés et chantés sans jamais verser dans la performance mais en privilégiant le naturel, dans des décors réels (à l'exception, logique, de la séquence onirique finale). Tout en nous entraînant dans la fantaisie colorée et les artifices du pur musical, nous restons comme Mia et Sebastian dans un monde où lieux et sentiments existent, avec vérité.

Entre les références assumées par le cinéaste lui-même (Jacques Demy au premier rang) et celles citées par les critiques et les spectateurs les plus cinéphiles (Vincente Minnelli, Stanley Donen et Gene Kelly), La La Land évoque, je trouve, surtout, par la fluidité virtuose de ses mouvements de caméra et ses plans -séquences magnifiques (où on peut suivre les héros quitter une fête, dialoguer, chanter, danser et se quitter, sans coupure, comme dans cette scène fantastique sur Ferndell Trail, tournée durant "l'heure magique", dans un crépuscule au ciel rosé), à Max Ophüls. Avec ce maître, Chazelle partage une philosophie - "le bonheur n'est pas gai", dixit Maupassant dans Le Plaisir - et un sens du mouvement qui traduit les élans et les tourments de ses personnages. 

Cette alternance entre glamour (les couleurs éclatantes saisies par la photo de Linus Sandgren, le format Scope) et émotion (captée en se concentrant sur le couple), entre beauté et sensibilité, est formidablement exprimée par les deux comédiens principaux, dont la complémentarité et la complicité fait des étincelles (comme si Crazy, Stupid Love et Gangster Squad n'avaient été qu'un échauffement) : Emma Stone rayonne et prouve qu'elle possède une expressivité renversante en plus d'avoir un charme à la fois mutin et bouleversant, tandis que Ryan Gosling révèle derrière une apparente impassibilité et une classe incomparable des nuances incroyables. La sincérité de leur prestation permet sans peine de croire à leur amour digne des grands couples romantiques.

La La Land dépasse l'hommage rétro car Damien Chazelle remixe la romance et le musical en réécrivant les règles de ces deux genres, capable aussi bien d'enchaîner des morceaux de bravoure que de s'en priver pendant toute la dernière partie avant de dégainer une "Audition" magique puis une rêverie enchanteresse et poignante.

C'est avec ce plaisir rare et donc précieux d'avoir assisté à un spectacle aussi euphorisant que mélancolique, également ressentis, qu'on salue les artistes : cette réussite, c'est la signature des chefs d'oeuvre.