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mercredi 24 août 2022

TALES OF THE HUMAN TARGET #1, de Tom King et Rafael Albuquerque, Kevin Maguire, Mikel Janin, Greg Smallwood


Tales of The Human Target est une parution curieuse, produite en vérité pour faire patienter les fans de la mini-série The Human Target de Tom King et Greg Smallwood - dont le n°7 paraît à la fin du mois prochain après six mois d'interruption. Mais le scénariste a fait preuve d'ingéniosité pour ce one-shot, où il est sacrément bien accompagné sur le plan graphique.


Gene Pearlman, fils de producteurs à Hollywood, est enlevé par la secte de Brother Blood. Il réapparaît, endoctriné, en train de commettre une braquage. Mais Guy Gardner s'interpose...


Don Salinger est un écrivain à succès mais dont la tête est mise à prix à cause de ses révélations sur Ra's Al Ghul. Booster Gold se met en tête de devenir son garde du corps...


Sander est un photographe de mode qui est abattu durant un shooting avec Beatriz da Costa/Fire. Elle refuse de le laisser seul jusqu'à son enterrment... Quel est le point commun entre ces trois personnes qui ne se connaissent pas ?

Revenons un instant sur la curiosité d'une telle parution. Voix cinq mois que la mini-série The Human Target écrite par Tom King et dessinée par Greg Smallwood a suspendu sa publication pour laisser à l'artiste le temps de compléter les six derniers chapitres de l'histoire. Le n°7 sortira fin Septembre.

Pour faire patienter les fans, DC annonce qu'un one-shot, dont l'action se situe avant l'intrigue de la mini-série, sortira entretemps. Résultat : ce gros épisode est disponible depuis hier, un mois avant la sortie du prochain numéro de The Human Target. Pour patienter, c'est un peu tard.

Dans ces conditions, il fallait vraiment que le contenu de ce hors-série, ce numéro spécial soit de qualité, et pas seulement un bouche-trou tardif. Mais comme Tom King semble particulièrement inspiré par The Human Target, il ne déçoit pas et même il enthousiasme.

Effectivement, le résultat est très efficace, divertissant, et ludique. Contrairement à ce que mon résumé peut faire croire, il ne s'agit pas de trois nouvelles qui se succèdent : la narration passe de l'une à l'autre et pour les distinguer, le style des trois dessinateurs suffit.

Nous avons donc affaire à un antépisode, un prequel à The Human Target, et même si on peut certainement s'en passer, il me paraît judicieux de lire Tales of the Human Target car l'ensemble éclaire sur les relations qu'entretient Christopher Chance avec trois des membres de la Justice League International, suspectés ensuite de l'avoir empoisonné en ayant visé Lex Luthor.

Il faut également prévenir d'emblée que Greg Smallwood se "contente" de réaliser la couverture (sublime) et trois pages intérieures (pour illustrer les crédits) plus la toute dernière planche avec Ice. Si vous comptiez vous procurer ce floppy pour les dessins de Smallwood, vous risquez d'être frustré. Mais il reste du très beau monde.

Le principe de ce chapitre est ludique : Tom King soumet trois énigmes au lecteur (les hasards du calendrier des sorties veut que Tales of the Human Target sorte quelques jours après Batman : One Bad Day - The Riddler, un one-shot de King et Mitch Gerads sur le roi des énigmes, Edward Nygma), qu'il faut tenter de résoudre avant la fin. Elles ne sont pas toutes évidentes, mais leurs réponses sont imparables et amusantes.

Guy Gardner s'occupe de retrouver et de ramener à la raison un fils de riches producteurs enlevé par la secte de Brother Blood. Fidèle à lui-même, le Green Lantern ne fait pas dans la dentelle, l'affaire se régle à grand coup de taloches. Mais au final, sans vous révéler quoi que ce soit, ce qu'il découvre justifie son comportement odieux dans The Human Target (même si Gardner est naturellement un âne bâté). King joue particulièrement bien sa partition sur cette partie-là.

C'est Rafael Albuquerque qui dessine les pages de cette histoire, dans son style nerveux et dynamique. C'est totalement raccord avec le personnage de Gardner qui cogne d'abord et réfléchit ensuite, et qui est idéalement représeenté ici, avec sa tronche de butor, ses manières rustres, son plaisir à être violent, et son arrogance absolue (qu'il reproche, bien sûr, à sa cible). Le découpage est très énergique, avec des cases de dimensions généreuses, des enchaînements rapides, mais aussi des compositions un peu expédiées et des décors très irréguliers. Bref, tout ce que on aime et tout ce qu'on peut reprocher à ce dessinateur pressé et très doué.

Booster Gold apprend par la télé qu'un écrivain a sa tête mise à prix à cause de révélations faites sur Ra's Al Ghul. La prime est d'un montant affolant, au point que Skeets, le robot qui assiste Booster pense d'abord que ce dernier va vouloir tuer l'écrivain pour toucher l'argent; Mais si Michael Carter n'est pas une lumière, ce n'est pas un criminel. Il se met donc en tête de protéger Don Salinger, quand bien même celui-ci se montre très réticent devant cette initiative.

Qui d'autre que Kevin Maguire pouvait dessiner ce segment ? Personne. Et Tom King lui a livré une partition impeccable. le génie expressif de Maguire n'est plus à prouver et il transforme le script en une hilarante comédie où ce brave couillon de Booster Gold, pot-de-colle comme pas un, ne quitte jamais des yeux son protégé. On ne peut lui reprocher ni son zèle ni son courage ni sa vista quand on compte le nombre d'agressions, de tentarives de meurtre, d'attentats dont il sauve Salinger. Même si celui-ci a vraiment l'art de s'exposer au danger...

Maguire est génial, c'est un fait, et sa complicité, qui n'allait pas de soi avec le "sérieux" King, donne envie de les voir recollaborer dans le futur.

Enfin, la troisième intrigue met en scène Beatriz da Costa avant qu'elle ne devienne Fire. A cette époque, elle est mannequin en Espagne, après avoir fui la misère du Brésil. Malheureusement, la déveine la poursuit car elle assiste, impuissante, au meurtre du photographe avec lequel elle faisait un shooting. Comme il n'a aucune famille, aucun ami ici, elle l'accompagne partout, tout le temps, depuis l'ambulance jusqu'à l'hôpital puis la morgue et le cimetière. Où l'attend une énorme surprise...

Bien que dans The Human Target, Christopher Chance ne rencontrera Beatriz da Costa que dans le n°7 le mois prochain, cette histoire nous enseigne que els deux personnages se sont déjà croisés auapravant. Il sera donc intéressant d'analyser comment se passeront leurs retrouvailles, compte tenu de ce qu'on apprend dans ce morceau de Tales of the Human Target. Tom King tease le lecteur avec adresse dans des pages où son style volontiers bavard domine.

On retiendra aussi que King renoue avec Mikel Janin, qui dessina la majorité de son run sur Batman. Je me demandais si et quand les deux hommes retravalleraient ensemble et c'est un plaisir de lire leurs pages communes (rappelons qu'avant Batman, King et Janin étaient déjà associés sur Grayson, avec Tim Seeley comme co-scénariste). J'aime beaucoup le trait élégant de Janin et je suis heureux à la perspective de le revoir bientôt (en Novembre prochain) pour la relance tant attendue de Justice Society of America (que Geoff Johns a enfin eu la permission de réécrire).

En filigrane de ces trois récits, il me semble aussi (surtout ?) que King rend un hommage à son prédécesseur sur The Human Target, l'excellent Peter Milligan, auteur d'un extraordinaire run (avec le regretté Edvin Biukovic, puis Javier Pulido et Cliff Chiang - dispo en deux tomes chez Urban Comics). Une manière de boucler la boucle avant de renouer avec l'actuelle mini-série de King et Smallwood.

samedi 24 octobre 2020

HIDDEN SOCIETY #4, de Rafael Scavone et Rafael Albuquerque

 

Il n'y a pas eu de miracle :  ce quatrième et dernier épisode de Hidden Society confirme le crash total de ce projet. Oh, je ne me faisais aucune illusion après ce lent et inéxorable naufrage, mais tout de même, quel gâchis... Rafael Scavone a tout à prouver comme scénariste. Et son compère Rafael Albuquerque, malgré son prodigieux talent, devrait mieux choisir dans quoi il s'investit.



Jadoo, Laura, Orcus et Mercy interviennent au somet de l'Etna pour empêcher la confrèrie de Nihil de réveiller le terrible dragon qui dort dans le volcan de resurgir. Pour cela, il leur faut délivrer le sorcier Ulloo, otage des frères.


Pour cela, l'équipe doit agir comme un seul homme. Leurs efforts paient puisque la confrérie est perturbée. Mais le sort qu'il tire d'Ulloo et des fantômes des anciens membres de la Société Secrète réveille quand même le dragon.


N'ayant pas eu le temps nécessaire pour conjurer un tel adversaire, Jadoo n'est pas en mesure de pallier l'incapacité d'Ulloo. Mercy décide de recourir à un moyen radical : elle abat le sorcier et ainsi brise le sort qui a réveillé le dragon. La bête retourne s'endormir au coeur du volcan.


La confrérie espère qu'en manipulant Jadoo elle pourra remédier à cela. Mais les anciens sociétaires sont réincarnés et maîtrisent leurs ennemis définitivement. Ils intronisent ensuite Jadoo comme remplaçant du défunt Ulloo et quittent Catane avec la bande.


Seule Mercy ne fait pas le voyage. Elle a rendez-vous avec le démon Belial avec qui elle a passé un pacte. Et qui n'accepte de le rompre qu'en l'obligeant à une dernière mission...

Je me suis engagé dans la lecture de Hidden Society sans grande ambition. Et c'est sans doute ce décalage, entre mes espoirs et ceux des auteurs, qui signent l'échec le plus cruel de cette entreprise. Car cette mini-série visait plus haut que le lecteur.

Dans ce cas de figure, il ne faut pas se rater et frapper fort et vite. Avec quatre épisodes annoncés, en guise d'amuse-bouche puisque le projet était promis à une suite, Rafael Scavone et Rafael Albuquerque semblaient sûrs d'eux. Et, au début, admettons-le, c'était prometteur.

Des personnages accrocheurs, variés, une mission à haut risque, une petite mythologie en arrière-plan, voilà qui mettait en appétit... Mais voilà, tous ces ingrédients appétissants n'ont jamais été convertis par les auteurs en un plat à la hauteur. Tout est vite tombé à plat, la faute à une intrigue sans substance, à l'image de ses protagonistes, séduisants, mais creux.

Cette histoire de dragon, que voulait réveiller une confrérie, rivale d'une société secrète de magiciens, n'a jamais pris. Scavone n'est jamais arrivé à en faire une menace suffisamment puissante pour qu'on vibre à son évocation. Et son attelage de héros improbables manquait trop de personnalité pour convaincre au-delà de l'idée de les réunir. Ni le jeune Jadoo, dont on devinait immédiatemetn qu'il allait succéder au vieux sorcier Ulloo, ni Laura et son génie Orcus, ni la tueuse Mercy n'avaient vraiment d'esprit, d'âme et de chair : ce n'étaient que des archétypes, vus et et revus, dont les designs accrocheurs ne pouvaient compenser l'absence de substance.

Quant aux méchants de la série, cette confrérie de Nihil, elle est encore plus transparente. Aucun des trois frères n'existe, ils ne sont là que pour balayer ces débutants réunis par Ulloo et extraire du vieux mage un sort pour réveiller leur dragon de fin du monde endormi dans le coeur de l'Etna. S'ils étaient si redoutables, auraient-ils besoin du dernier des membres vivants de la Société Secrète pour mener leur plan à terme ? Non, vraiment, ça ne fonctionne pas. 

Ce théâtre de poche et de fantôches fait en définitive peine à voir. Oublions Scavone, scénariste sans souffle, et attardons-nous sur Albuquerque. Voilà un dessinateur épatant, qui s'est bâti une réputation solide en quelques années. Sa rapidité pour produire des planches, le dynamisme jubilatoire de son dessin, ses associations avec des auteurs hype, tout cela l'a placé dans une situation enviable, où il peut choisir ses projets car il est désiré par tout le monde. Il peut même se payer le luxe de créer son propre délire SF (Eight) dont pourtant personne n'a gardé le souvenir.

Mais Albuquerque risque, en manquant de discernement, d'épuiser son crédit. Il a collaboré avec Mark Millar pour deux mini très inégales (le symapthique Huck et le désastreux Prodigy), et avec Scott Snyder pour la saga American Vampire (et quelques épisodes de Batman, période New 52). Mais à part ça, il n'a rien produit de personnel et de mémorable. Il n'est pas devenu un phénomène comme Sean Gordon Murphy, alors qu'il a largement le même potentiel. Albuquerque préfère visiblement se consacrer à des projets foireux comme cette Hidden Society entre deux volumes d'American Vampire et une collaboration avec Millar. Pas de quoi lier son nom à quelque chose d'historique.

Ce sentiment de gâchis, c'est à lui qu'on le rattache. Parce que Albuquerque a un talent immense, c'est un narrateur, un designer fantastique, mais qui semble se contenter de choses faciles, qui ne lui demandent pas d'efforts particuliers. J'aimerai le voir illustrer des scripts plus exigeants, par des scénaristes plus stricts, dans des univers moins familiers. Je suis sûr qu'il y imposerait sa griffe sans problème. Mais, lui, en a-t-il envie ? Pas sûr. Et c'est regrettable.

Hidden Society se termine sur une fin ouverte (un nouveau contrat pour Mercy qui devrait l'amener à croiser de nouveau ses anciens camarades). Dark Horse commandera-t-il un nouveau volume. Peu importe, je ne le lirai pas. J'attendrai, sans doute vainement, que Albuquerque s'engage dans quelque chose de plus palpitant que ses histoires de vampires avec Snyder. Et comme l'océan est plein de poissons, je découvrirai à la place d'autres comics.

lundi 28 septembre 2020

HIDDEN SOCIETY #3, de Rafael Scavone et Rafael Albuquerque

 


C'est la semaine des revenants : après Skulldigger + Skeleton Boy et Sabrina the teenage witch, au tour de Hidden Society de retrouver sa place dans les bacs. La mini-série de Rafael Scavone et Rafael Albuquerque ne suscitait pourtant pas la même attente car son format et son ambition sont plus modestes. Peut-être trop d'ailleurs en à juger par ce troisième épisode dont l'action ne méritait certainement pas vingt pages...



Après la caputure du mage Ulloo par la Fratrie de Nihil, et le départ de Mercy, le groupe est désormais réduit à trois. Orcus et Laura laissent à Jadoo le temps d'apprendre des sorts qui lui permettront d'empêcher la réapparition d'un dragon avec l'éruption imminente de l'Etna.


Mercy a, donc, elle, préféré faire cavalier seul. Mais à présent qu'elle est sur le point de quitter Catane, le doute l'étreint. Le volcan qui gronde la fait changer d'avis et elle enfourche sa moto pour s'en approcher.

L'objectif est le même pour le trio mais pour cela il leur faut un véhicule. Pendant que Jadoo occupe le gardien d'un parking, Laura et Orcus volent une voiture puis embarque leur jeune complice pour une folle virée.


Mercy fonce à toute allure et franchit des barrages de police. Elle est stoppée mais repousse les agents en leur tirant dessus. C'est alors que Laura, Orchus et Jadoo arrivent à son niveau et l'invite à bord. Une fois au pied du volcan, reste encore à grimper à son sommet...


Comme ce résumé le prouve, le scénario de cet épisode est famélique. Sachant que Hidden Society se concluera au prochain numéro, on peut se demander légitimement si, en vérité, l'affaire n'aurait pas profité à compter seulement trois épisodes. Voire deux...

Car il ne faut pas se leurrer, si Rafael Scavone a certainement des idées pour une suite (cette mini-série a dès le départ été conçue comme un test pour une éventuelle ongoing), la star du projet est son compère Rafael Albuquerque. Et cet épisode le prouve bien puisque si ce n'était pas lui qui dessinait, tout ça n'aurait aucun attrait.

Albuquerque est un artiste remarquable. Son aisance à animer les personnages, ses compositions très dynamiques, le rythme qu'il imprime au récit, confèrent à Hidden Society une classe supérieure à ce que cette BD possède réellement. Albuquerque est un coureur de F1 qui pilote une histoire trop petite en vérité pour son talent. Quand on dispose d'un dessinateur pareil, on écrit quelque chose de spectaculaire, pas un épisode avec quatre personnages aux actions aussi anodines qu'apprendre un sort, et forcer des barrages de police pour aller au pied d'un volcan en attendant le finale.

Mais Scavone n'a visiblement pas l'intrigue pour cela. Son groupe de magiciens-justiciers-aventuriers ne manque pas de charme, mais il échoue à lui donner vie, à faire interagir ses membres, à les faire progresser au diapason de l'enjeu de son histoire (qui demeure du coup assez anecdotique). Il y avait là la matière à une pseudo-Scooby gang, mais faute de liant, on a des personnalités grossièrement caractérisées, qui courent de tous les côtés sans éveiller une grande passion.

Individuellement, chaque membre de cette Societé Cachée a du potentiel à revendre et un aspect accrocheur, mais le scénario n'en fait rien. Seuls sortent un peu du lot Laura et son génie, Orcus, mais uniquement parce que ce binôme existe dès le départ. En revanche l'esprit de groupe est totalement nul, on ne saisit jamais à quel point les compétences des uns et des autres sont utiles pour les autres et la mission qu'ils doivent remplir. De même qu'on ne vibre jamais par rapport au danger auquel il s'expose (après la Fratrie de Nihil qui a capturé le mage Hulloo, la menace du volcan). 

Difficile dans ces conditions de se passionner pour un objet pareil et a fortiori d'imaginer quels développements pourraient lui être donnés après cette mini-série. On peut d'ailleurs douter fortement de la pérennité du projet quand on sait que Albuquerque s'est engagé pour une nouvelle extension de la série American Vampire (sous titrée 1976) de Scott Snyder (grâce auquel il a connu la notoriété). Vu la publication heurtée de Hidden Society, je doute également que le titre ait connu un succès public tel qu'une suite soit dans les tuyaux (quand bien même Dark Horse aurait bien besoin de nouveaux titres, après avoir perdu récemment les franchises d'exploitation d'Alien et Predator).

Cette déception ne m'empêchera pas de lire et de vous parler, le mois prochain, du quatrième et dernier épisode. Mais il est très peu probable que cette fin rattrape tout ce qui a été raté auparavant. Encore une fois, on s'en remettra à Albuquerque pour, au moins, nous régaler visuellement.


samedi 28 mars 2020

HIDDEN SOCIETY #2, de Rafael Scavone et Rafael Albuquerque


Le premier épisode de Hidden Society m'avait beaucoup plu et je vous avais encouragés à vous le procurer. Le deuxième procure le même sentiment. Rafael Scavone et Rafael Albuquerque racontent leur histoire sur un rythme toujours aussi soutenu, en s'appuyant sur des personnages accrocheurs et une intrigue simple mais efficace. On sait déjà qu'on aura envie que l'aventure se prolonge au-delà des quatre chapitres prévus.


Menacé par Mercy, le sorcier Ulloo raconte les origines de la Société Secrète qu'il veut recomposer. Au début, un dragon terrible fut réveillé puis neutralisé par un premier groupe. Ulloo reste le dernier à protéger le monde de cette menace car ses alliés ont rendu les armes.


Ses ennemis sont la Fratrie de Nihil, dont les pouvoirs abolissent le libre arbitre chez ceux qu'ils possèdent, et qui ont le projet de réveiller le dragon. Pour s'assurer le concours de Mercy, il lui offre de la libérer du contrat passé avec Belial pour sauver son fils. Et Il confie le Livre des Sorts à Jadoo, dont il a bien connu le père.


Puis Ulloo téléporte le groupe à Catane, en Italie, dans un palais, qui sert de repaire à la Fratrie de Nihil. Leur arrivée est vite remarquée et ils sont assaillis par les fidèles. Orcus, le génie de Laura, les contient un temps.


Ullo déplace l'équipe sur le toit mais la Fratrie les y surprend. Elle réclame la reddition de Jaddo, Laura, Orcus et Mercy et que Ulloo les suive. Tous refusent et doivent affronter une bourrasque magique qui blesse Mercy.


Ulloo est privé de la parole, incapable de formuler un sort, et enlevé par la Fratrie sous les yeux impuissants de ses alliés. Mercy s'éclipse. Orcus prévient Jadoo que leur sort à tous dépend désormais de lui tandis que Laura se sert de sa vision magique pour trouver où Ulloo a été emmené...

En se contraignant à établir leur projet en seulement quatre épisodes, les deux Rafael - Scavone et Albuquerque - n'ont pas de temps à perdre en salamalecs. Il faut aller à l'essentiel, vite, mais en restant clair. Après avoir consacré le premier épisode à la présentation des héros, place à celle de la menace qui les a réunis.

Evoquer la nuit des temps, un dragon surpuissant et une fratrie maléfique n'a en soi rien d'original. Ce sont des clichés et les deux auteurs les assument comme tels. la proposition de Hidden Society n'est pas de révolutionner le genre, mais bien d'offrir un divertissement simple, efficace, abordable. De manière limpide, ce comic-book s'adresse à un jeune public (mais peut s'apprécier au-delà).

Et naturellement, c'est cette fraîcheur qui contrebalance l'aspect convenu des éléments qui forment le récit. De ce côté, en revanche, impossible d'être déçu car c'est très bien mené. Scavone développe son scénario en exposant rapidement et de façon accrocheuse tout ce qui le compose et Albuquerque le met en images avec une virtuosité jubilatoire, bien mieux exploitée que dans sa dernière collaboration avec Mark Millar.

C'est bien simple : on a affaire à un page-turner redoutable. A peine a-t-on découvert les origines de la Société Secrète qu'on rebondit sur la dernière scène du précédent épisode. Ulloo convainc Mercy de ne pas l'exécuter tout de suite, confie à Jadoo une mission particulière et téléporte tout le monde en Italie, en territoire ennemie. D'une manière ironique, on lit cela au même moment où l'Italie est devenue une contrée en proie à un ennemi terrible avec l'épidémie du COVID-19.

Les péripéties ne lèvent pas le pied et on a droit à des surprises comme la révélation exacte du lien entre les pouvoirs de Laura (via son camée) et ceux du génie Orcus (capable de se transformer en quelque chose de plus imposant qu'une peluche flottante). Ce qui séduit en fait le plus dans le groupe de héros de Hidden Society, c'est qu'ils sont tous des outsiders, pas vraiment des champions sur lesquels on miserait. Mais ensemble, ils deviennent un tout, chacun mettant en valeur l'autre, chacun incarnant une sorte de figure familière mais subtilement déviée (la tueuse, le jeune magicien, le vieux sorcier, le génie grognon, l'aveugle déterminée). C'est une variation du Scooby-gang, comme on en voit ici et là ponctuellement (dans Buffy et les vampires ou West Coast Avengers version Kelly Thompson, en passant par Runaways de Brian K. Vaughan).

Les méchants sont pour l'instant moins consistants, bien que Albuquerque leur donne un aspect très original et inquiétant. De même leur plan est un peu bateau. Mais ce n'est pas très grave car ici le voyage, l'aventure compte plus que son terme, il s'agit de nous distraire et le récit y parvient sans problème.

Il faut dire que le graphisme est formidable. Chaque page déborde d'énergie, les personnages sont très expressifs et distincts les uns des autres, le découpage est varié et ultra-performant. Albuquerque est un dessinateur épatant, qui a cette facilité naturelle propre aux grands. Parfois, on peut lui reprocher de se dépenser sur des projets mineurs ou en compagnie de scénaristes un peu fumeux (comme Scott Snyder avec lequel il a collaboré longuement pour American Vampire). Mais ici, il donne sa pleine mesure et évoque, sans avoir le même style, l'esprit d'un Mike Wieringo.

Bref, je répète ce que j'ai dit : Hidden Society est un vrai sleeper, un régal. Si vous le suivez en mensuel, vous le savez déjà. Sinon, patientez un peu pour le TPB. En tout cas, soutenez cette mini, car elle mérite d'être développée.

vendredi 28 février 2020

HIDDEN SOCIETY #1, de Rafael Scavone et Rafael Albuquerque


Amis et collaborateurs depuis longtemps, Rafael Scavone et Rafael Albuquerque, après avoir récemment adapté un texte de Neil Gaiman (A Study in Emerald), se lancent dans un projet en creator-owned chez Dark Horse avec Hidden Society. Les deux compères sont prudents en se contentant d'une salve de quatre épisodes, mais ambitionnent de développer ce projet en cas de succès. Et ça le mériterait.


New York, 1979. Rickey Bassanon dispute une partie de cartes en trichant ostensiblement. Une jeune femme, Mercy, entre dans le bar où ils jouent et, après avoir bu un verre en consultant un livre, se laisse raccompagner par Bassano. Elle le dépossède de son âme pour ses péchés.


Quelques rues plus loin, Laura, une jeune aveugle guidée par son chien, est abordée par trois voyous qui veulent lui voler le camée qu'elle porte sur son polo. Ils ignorent que le bijou est magique et libère le démon Orcus qui leur règle leur compte et les dépouille.


Encore un peu loin dans la ville, le jeune magicien Jadoo accomplit un tour impressionnant devant les caméras en faisant disparaître le pont de Brooklyn. Mais il est incapable ensuite de le refaire apparaître, ayant employé un sortilège dépassant le trucage traditionnel prévu.


Il se retire, affolé, dans sa caravane, et, via le miroir de sa table de maquillage, il est téléporté dans le bureau du sorcier Ulloo, qui est en compagnie de Laura et Orcus. Ensemble, ils doivent sauver le monde, comme jadis le sorcier le fit avec le grand-père de Jadoo, Ankur.


Mais Jadoo n'est pas prêt pour s'embarquer dans une aventure pareille - d'ailleurs il croit à une hallucination ou une plaisanterie. Ulloo s'interrompt alors pour accueillir la dernière recrue de sa société secrète : Mercy, venue pour le tuer...

Partageant depuis plusieurs années le même atelier de travail, Rafael Scavone et Rafael Albuquerque n'avaient pourtant jamais travaillé ensemble jusque récemment en adaptant un texte de Neil Gaiman. Mais cette collaboration leur a donné confiance et envie pour s'investir dans un projet personnel que Dark Horse a accepté de publier.

De l'aveu même des auteurs, il s'agissait de se faire plaisir en visant un public plus jeune que la moyenne des comics mais aussi en synthétisant plusieurs éléments imaginés pour de précédents essais.  Au départ, ainsi, il n'était pas question d'un team-book, mais l'histoire a permis de réunir plusieurs personnages dans une intrigue commune pour plus d'efficacité.

Pareillement,, les deux Rafael n'avaient pas en tête un format arrêté, mais en mesurant le matériel collecté dans l'élaboration de leur projet, ils se sont rendus compte qu'ils avaient de quoi développer un récit au long cours. Toutefois, dans un marché hyper-concurrentiel et dominé par les super-héros, ils ont préféré avancer prudemment et Hidden Society sera donc d'abord une mini-série en quatre chapitres - Albuquerque estimant que cela devait suffire pour accrocher le lecteur et raconter une première intrigue.

Malgré tout ces préventions, le plaisir qu'on prend à lire ce premier épisode est suffisant pour avoir confiance dans la suite, et surtout espérer que le titre puisse grandir au-delà de quatre chapitres. La construction est classique : on fait connaissance avec quatre personnages que rien ne lie, si ce n'est la magie. Il y a Mercy, une sorte de tueuse qui règle leurs comptes à ceux qui abusent de leurs pouvoirs ; Laura, une aveugle qui commande à un génie, Orcus ; Jadoo, un prestidigitateur aussi précoce que maladroit ; et enfin celui qui va les réunir, le sorcier Ulloo.

Bien entendu, ces quatre fortes têtes doivent rien moins que sauver le monde. Mais les deux auteurs gardent l'identité de l'ennemi et la nature exacte de la menace secrètes pour l'instant, d'autant qu'on découvre que Mercy a pour objectif de tuer Ulloo, et que celui-ci compte pourtant l'intégrer au groupe.

Sur ces bases le script se déroule avec un rythme soutenu auquel il est impossible de résister. Les personnages sont bien campés, immédiatement identifiables, et leur réunion a ce quelque chose d'improbable qui assure la séduction de sa formation. En situant l'histoire à la fin des années 70, Scavone joue aussi sur une ambiance nostalgique, une époque charnière, la fin du temps de l'innocence et en même baignant dans une nuit propice au danger. 

Pourtant, graphiquement, Albuquerque n'abuse pas d'effets rétro. Son trait très vif et expressif, avec des plans aux angles très dynamiques, assure à la mise en scène un entrain indéniable. L'artiste est à l'aise dans ce cadre auquel il infuse une sorte d'électricité tout en conservant toujours une légèreté bienvenue.

Bien qu'il ne soit pas crédité au scénario, il semble bien que Albuquerque s'y soit investi pour se ménager de l'espace visuellement. Ainsi peut-il passer d'une introduction assez inquiétante avec le personnage de Mercy à une scène ouvertement plus fantaisiste avec Orcus, dont l'apparence dénote (son pelage bleu, son cigare aux lèvres, lui donne un look ouvertement cartoon), tandis que Jadoo est un personnage auquel les plus jeunes peuvent s'identifier, et que Ulloo occupe le rôle de la figure paternelle.

Albuquerque a une aisance naturelle à dessiner, avec le risque de parfois tomber dans la facilité quand il ne dispose d'un scénario  assez robuste pour guider sa virtuosité. On l'a vu avec Prodigy de Millar qu'il na pu sauver du naufrage. Mais ici, il a pris le parti évident de s'amuser et de nous divertir. En optant pour cette direction, et grâce à l'écriture bien charpentée de Scavone, il ne s'éparpille pas et fournit un travail très agréable.

Pour tout cela, on a hâte de lire la suite de cette série, qui a tout pour plaire. 

vendredi 14 juin 2019

PRODIGY #6, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Bon, on va faire vite et simple parce que vous avez sûrement mieux à faire, et que je ne prends aucun plaisir à tailler des costards. La fin de Prodigy est aussi nulle qu'on pouvait s'y attendre, c'est un des pires trucs qu'aura pondu Mark Millar, et même Rafael Albuquerque ne devrait pas être fier de ce qu'il a produit.


Rachel Straks est donc la demi-soeur de l'ignoble Francis Dashwood, ce noble dégénéré qui prépare l'arrivée d'envahisseurs en provenance d'une Terre parallèle. Edison Crane, l'homme le plus intelligent du monde, n'a rien venir !


Et tout ça parce qu'en fait Dashwood a été humilié à l'école par Crane. Mais pas que, car en vérité Francis et Rachel sont aussi les descendants de la première famille royale du monde parallèle.


Sauf que... Edison Crane est quand même trop fort : il a refilé des coordonnées pourries à Francis et Rachel et du coup, hé bien, les envahisseurs, au lieu de débarquer sur Terre, vont cramer avec leur flotte dans le soleil.


Rachel est tuée par un vaisseau ennemi qui se crashe dans le repaire de Francis. Edison se libère de ses menottes et écarte une flopée de gardes. Il monte dans le vaisseau dont il fait activer le champ de force...


... Et largue une de ses bombes pour détruire le repaire de Francis. Puis pour ne plus être embêté par ce gredin, il lui loge une balle dans la tête : ça lui apprendra à être un "asshole" ! Le monde est sauvé, Edison Crane peut reprendre ses activités.

Je suis un bon client de Mark Millar, et avant Prodigy, je considère qu'il a même livré un de ses meilleurs tafs avec The Magic Order. La réussite du bonhomme force, quoi qu'on pense de sa production, le respect : après avoir brillé chez DC en étant associé à Grant Morrison, il est devenu une star chez Marvel en co-créant l'univers "Ultimate" puis en écrivant l'event Civil War, énorme carton.

Puis il a développé discrètement son label "Millarworld" pour des projets en creator-owned, avec un succès indéniable : Wanted, Kick-Ass... L'atout dans le jeu de Millar, ce sont des artistes réputés à qui il offre des conditions imbattables (la moitié des bénéfices sur tout ce que rapporte une série - les comics mais aussi les produits dérivés, les droits d'auteur sur les adaptations cinéma...). 

Son tableau de chasse est impressionnant : John Romita Jr, Frank Quitely, Sean Murphy, Duncan Fegredo, Goran Parlov, Dave Gibbons, Stuart Immonen, Leinil Yu, Greg Capullo, Rafael Albuquerque, etc. Millar les chouchoutte en leur rédigeant des histoires sur mesure, en cinq ou six épisodes, au terme desquels ils retournent chez les "Big Two".

Bien entendu, la machine est trop bien huilée pour ne pas révéler ses mécanismes : les intrigues fonctionnent selon des schémas un peu répétitifs et parfois, effectivement, on a l'impression de lire des super-storyboards avant le film. Mais ce sont aussi souvent des lectures vraiment efficaces, divertissantes.

Avec son abattage coutumier, Millar vend ses projets sur la foi d'une formule synthétique (exemple : "Starlight, c'est Impitoyable qui rencontre Flash Gordon"). Mais parfois, comme ici, avec Prodigy, le slogan n'est que ça : une ébauche, un embryon, qui ne raconte rien de valable et dont la chute, narrative, est aussi éditoriale.

Au début de cet ultime épisode, Rachel dit à Edison Crane qu'elle a supporté pendant ces dernières semaines son côté supérieur, prétentieux et c'est exactement ce qu'on pourrait dire à Millar cette fois. Son héros est une tête à claques horripilante, son aventure est un ramassis de clichés et d'énormités, dont la résolution est indigne. Le méchant est sans charisme, son plan grotesque. C'est tout simplement nul. 

Millar s'est planté. On verra dès le 3 Juillet prochain si sa nouvelle série, Space Bandits, pour laquelle il a réussi à attirer dans ses filets Matteo Scalera (le dessinateur de Black Science de Rick Remender, également publié par Image), rachétera cet échec : ce "Butch Cassidy et le Kid féminin dans l'espace et le futur" s'annonce en tout cas fun.

jeudi 11 avril 2019

PRODIGY #5, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Prodigy aura bien mal porté son nom : Mark Millar livre un pénultième épisode en roue libre, s'auto-citant avec une rare complaisance et une paresse éhontée. Il semble même avoir contaminé Rafael Albuquerque, qui sauve ce qui peut l'être en ne forçant vraiment pas son talent.  


Edison Crane est donc pris au piège dans un temple à Palmyre aux mains de terroristes islamistes. Il doit les affronter tout en mémorisant les inscriptions sur les colonnes et les murs du bâtiment tout en s'échappant.


Blessé, il parvient in extremis à ses fins. Et alors que Rachel Straks le conduit à un hôpital, l'USAF bombarde le site et se débarrasse des terroristes du même coup. Admis en urgences, Crane est opéré sous anesthésie générale.


Alors que l'équipe médicale s'affaire, il a une révélation sur le sens des inscriptions mémorisées au temple et plus généralement sur le plan de l'invasion extra-terrestre qu'elles doivent lui permettre d'empêcher.


Lorsque Rachel Straks se rend à son chevet, elle découvre que Crane a racheté tout l'hôpital et fait déménager deux services pour privatiser une salle où travailler. Il a ainsi décrypté comment les envahisseurs vont débarquer sur Terre et pourquoi.


Mais, ce faisant, il a surtout permis à Lord Dashwood d'apprendre comment faciliter la venue des visiteurs. Et pour cela, il a pu compter sur la complicité de Rachel Straks qui blesse à nouveau par balles Crane.

Comme je le relevais le mois dernier à propos de l'épisode 4, Mark Millar a complètement failli avec Prodigy sur un point déterminant : l'importance du vilain. Meilleur il est, meilleur sera l'histoire, comme disait Hitchcock, et on le vérifie encore plus cruellement quand on anime un héros supérieurement intelligent. S'il n'a pas d'adversaire à sa mesure, le récit n'est qu'un one-man show guère palpitant.

Cette fois donc, la recette n'a pas fonctionné. Même en retrouvant son complice de Huck (autrement plus réussi), Rafael Albuquerque, Millar a échoué. Cet avant-dernier chapitre de Prodigy ne fait qu'enfoncer le clou.

On tourne les pages non pas blasé mais indifférent. Crane se sort encore de situations critiques invraisemblables, mais qu'importe : le problème n'est pas là. Depuis le début ce super-savant a toujours le dernier mot, on ne s'étonnera pas qu'il le conserve. Même quand cela sombre dans le ridicule, comme quand il veut s'opérer lui-même d'une blessure par balles... Au motif qu'il a deviné que le chirurgien était trop jeune pour cela !

Finalement anesthésié, on est presque soulagé qu'il se taise et arrête de fanfaronner. Mais comme cet homme ne se repose jamais, même avec une dose de calmants suffisante pour l'immobiliser sur une table, il a la révélation totale sur comment et pourquoi des extra-terrestres vont envahir la Terre. Millar n'y va pas avec le dos de la cuiller (on a l'habitude) et convoque la Tour de Babel puis un accélèrateur de particules entre la France et la Suisse pour en faire un portail dimensionnel. Mieux vaut en rire. C'est du grand n'importe quoi, mais assumé.

Ce qui est plus embarrassant, c'est quand Millar recycle carrément un rebondissement utilisé (et usé jusqu'à la corde) dans son récent (et très bon) The Magic Order avec la présence d'un traître aux côtés même du héros. Là, on rit jaune et on se demande même si le scénariste s'est rendu compte de sa propre escroquerie.

Pour illustrer tout cela, Albuquerque enchaîne les pages très dynamiques comme il sait le faire. Mais toutes manquent d'âme, d'implication. Souvent les décors sont grossièrement suggérés, quand ils ne sont pas absents (remplacés par des traits de vitesse). Au détour d'une scène, l'artiste prouve qu'il peut épater (les murs entièrement recouverts d'inscriptions de la salle privatisée de l'hôpital par Crane, avec des perspectives très marquées). Mais une fulgurance ne masque pas un graphisme trop expédié.

Le cliffhanger montre Edison Crane dépassé, vraiment, un petit suspense prometteur. Mais pas trop quand même. Il faudrait un sacré miracle pour que le dernier chapitre renverse la vapeur. En souhaitant que Millar ne songe pas à une suite...

lundi 18 mars 2019

PRODIGY #4, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Comme je l'ai déjà dit, Prodigy ne restera pas dans les annales du "Millarworld". C'est vraiment une mini-série en roue libre pour laquelle Mark Millar semble s'être peu investi, renouant même volontiers avec les pires défauts que lui reprochent ses détracteurs. Rafael Albuquerque s'amuse et nous divertit mais cela ne suffit guère.


Syrie. Edison Crane vient de gagner plus de deux millions de dollars à une table de poker dont les autres joueurs ne sont évidemment pas plus ravis que la propriétaire du club, une vieille connaissance du professeur. Il réussit pourtant à s'échapper.


Ailleurs. La confrérie du Dragon organise une réunion au cours de laquelle Lord Dashwood avoue son échec à avoir faciliter la venue prochaine d'envahisseurs d'une Terre parallèle. Il est sacrifié par les adeptes, et achevé par Francis, son propre fils.


En route pour un temple où ils espèrent découvrir les ultimes secrets annonçant l'invasion, Edison Crane et Rachel Straks apprennent que l'armée américaine va bombarder le site tenu par des terroristes islamistes.


Comme d'habitude, Crane a prévu un plan B et un avion les prend en charge pour les mener plus vite à destination. Mais l'armée américaine largue une première bombe. Edison saute en parachute et s'y agrippe pour la désamorcer.


Aux mains des terroristes, il comprend que ceux-ci veulent l'échanger contre une rançon. Il mémorise alors les inscriptions sur les piliers du temple tout en ordonnant à Rachel dans l'avion d'ouvrir le feu pendant qu'il s'enfuit...

Un des charmes des productions "Millarworld", quand elles sont réussies, c'est, en plus d'être mises en images par les meilleurs artistes actuels, de donner une version d'un genre ou d'un personnage. Mark Millar rend ainsi hommage à ses idoles, héros de cinéma ou de la littérature, au gré de sa fantaisie, sur un ton souvent ludique.

Avec Prodigy, il s'attaque à la figure du génie aventurier, un exercice casse-gueule car il réclame à celui qui le visite d'être aussi malin que lui (pour prouver sa supériorité dans l'action). C'est aussi risqué dans la mesure où on peut croire que le scénariste se prend lui-même pour un génie.

Millar a assez de recul sur lui-même pour en rigoler et, pas plus qu'avec Nemesis par exemple, il ne veut se faire passer pour ce qu'il n'est pas (un maître du crime, un surdoué milliardaire). Pour éviter la confusion, il a opté pour une histoire très premier degré en forme de chasse au trésor (en l'occurrence une série d'indices permettant de prévoir et empêcher une invasion). Plaisant sur le papier. Mais alors pourquoi ça ne fonctionne pas ?

Parce que Millar, qui d'habitude n'oublie pas de donner à ses héros un adversaire aussi excitant que ce pour quoi ils s'affrontent, l'a totalement omis ici ? Certes, il y a les Dashwood père et fils et leur confrèrie du Dragon (dont le nom même trahit un manque flagrant d'inspiration) mais on les voit si peu et dans des situations grotesquement racoleuses (tuerie d'orphelins, messe noire, sacrifice) qu'on n'arrive pas à croire à leur dangerosité. Ils ressemblent davantage à des vilains d'opérette, des bouffons. Et les fameux envahisseurs dont ils sont les complices n'ont toujours pas été vus aux 2/3 de l'intrigue !

Prodigy est donc un one-man show d'Edison Crane mais la représentation lasse car, comme tout génie sans résistance, il a réponse à tout, survit à n'importe quoi, accomplit des prouesses qui ne font jamais frissonner. Le personnage serait simplement agaçant que ce ne serait pas grave, mais en vérité il manque singulièrement de relief, ne possède aucun mystère, a un charisme très limité... Et on ne saisit alors vraiment pas l'admiration de groupie qu'éprouve pour lui Rachel Straks. Pire : cet agent de la CIA qui semblait doté d'un répondant prometteur au début a perdu en route toute substance pour devenir une assistante spectatrice tour à tour effarée et impressionnée.

Dans ces conditions, on se fiche royalement de l'issue de l'aventure puisqu'on sait déjà que Crane aura le dernier mot, que l'invasion échouera, et ce n'est pas Francis Dashwood qui va gêner le héros. La seule surprise serait que notre prodige ne veuille pas vraiment empêcher l'invasion mais l'encourager pour combler sa soif de connaissances (car, après tout, Millar, à aucun moment, ne nous dit que ces visiteurs d'une Terre parallèle sont un risque pour la notre !).

Ce numéro d'épate creux contamine Rafael Albuquerque. Si l'artiste semble s'amuser avec ce qu'il contribue à raconter, sa prestation n'a rien d'époustouflant. Il subsiste une indéniable énergie, mais souvent dans des plans sans décors, avec des personnages aux expressions exagérées.

Certes, ce que fait Albuquerque, seuls les très bons dessinateurs en sont capables, mais on préfère le lire avec un script l'invitant à se dépasser et non, comme Edison Crane, à seulement traiter son ouvrage comme une récréation. 

Le seul avantage du projet est son format : avec six épisodes, et déjà quatre de passés, le dénouement est proche. Ce n'est pas pénible à lire, mais tellement superficiel qu'on sait déjà que ce sera vite oublié. Dommage. Mais aussi tant mieux. Ne restera plus à Millar qu'à lancer un nouveau titre qu'on souhaite plus abouti. 

samedi 9 février 2019

PRODIGY #3, de Mark Millar et Rafael Albuquerque


Nous voici à la moitié de cette mini-série et le constat reste le même : Prodigy est une production Mark Millar mineure, mais pourtant plaisante, surtout grâce à Rafael Albuquerque. Le scénariste s'est rarement autant effacé derrière son dessinateur, qui s'amuse beaucoup dans cette course au trésor. Et on pense alors à un précédent du "Millarworld"...


Edison Crane et Rachel Straks remontent la piste du document dérobé aux archives du Kremlin et qui leur permettrait d'identifier et de neutraliser ceux qui préparent une invasion depuis une terre parallèle.


Mais leur périple est semé d'embûches car la confrérie du dragon a lancé des tueurs à leurs trousses. Ils sont poursuivis du Tibet jusqu'à Samarkand et au Cambodge. Crane réussit pourtant à retourner certains de ces assassins en leur promettant une reconversion.


L'aventure marque un temps dans l'océan Pacifique où se trouve un temple immergé non répertorié. Alors qu'il va plonger, Rachel remarque sur l'avant-bras gauche de Crane un étrange tatouage, sur lequel elle ne le questionne pas (tout de suite).


Tandis que Edison déchiffre sur les parois du temple des inscriptions concernant les envahisseurs et leurs alliés, Rachel doit repousser des pirates qui la prennent pour une trafiquante de drogue.


Après cette escale, le duo se rend à Damas où un intermédiaire de Crane les informe sur un autre temple, tenu par Daech. Moyennant finance, les terroristes les laisseront y accèder. Pour trouver la somme réclamée, Edison s'invite à une table de poker... Et se met dans un sale pétrin.

C'est le paradoxe de cet épisode : superficiel, il présente en même temps trois niveaux de lecture, surtout réservés aux habitués des comics de Mark Millar

Premier niveau : on est entraîné, tambour battant, dans une sorte de chasse au trésor aux quatre coins du monde. Mais pas le temps pour du tourisme : Edison Crane et Rachel Straks ne font que passer sans admirer les paysages splendides dessinés par Rafael Albuquerque. Pour le professeur, blasé car il connaît déjà tout, cela est normal. Pour l'agent secret, le voyage compte moins que son dénouement (retrouver un document permettant d'empêcher une invasion).

Deuxième niveau : le réalisme des cadres contraste avec l'exubérance des situations. Autrement dit, le monde de Prodigy est un vaste terrain de jeux - jeu de piste, bastons invraisemblables, retournements de situations. Le lecteur est prévenu depuis le début de la série : rien ne résiste à Crane, dont la suffisance est à la fois amusante et horripilante. Guère de suspense donc, mais des énormités (comme lorsqu'il retourne un tueur en le convaincant qu'il s'est trompé de voie). On s'attache plus à Rachel, agacée par son partenaire et consciente qu'il lui cache des choses (ce mystérieux tatouage, ce projet de micro-société dans des îles de la Nouvelle-Zélande).

Troisième niveau : Prodigy est à l'espace ce que Chrononauts était au temps. Comme les explorateurs inconséquents et hédonistes de cette dernière BD, Edison se moque bien des dégats qu'il inflige car il est trop content d'enquêter sur un mystère qui lui résiste et dont il ignorait tout. Comme l'explique son contact à Damas, c'est surtout un accro au risque, ce qui lui a valu sa fortune mais aussi des ennuis fréquents. Et peut-être est-ce là sa faiblesse : en croyant pouvoir se sortir de tout, il perd toute mesure.

Dommage que, malgré tout cela, Millar pense davantage à divertir qu'à freiner un peu pour sonder davantage les failles de son héros. C'est la limite de son projet, comme c'était celle de Chrononauts : le lecteur n'est jamais vraiment inquiet pour Crane ni même soucieux de cette histoire d'invasion (d'ailleurs les méchants sont absents de l'épisode). Si le scénariste montre bien la supériorité physique et intellectuelle, jusqu'à l'arrogance, du professeur, il est en roue libre et l'absence concréte de la menace pénalise le suspense et nous prive de sensations fortes. C'est comme si Prodigy se trompait de narrateur : raconté du point de vue de Rachel, plus humaine, plus vulnérable, plus vigilante, cela aurait gagné en intensité. Mais d'elle comme du reste, Crane n'en a cure : tout n'est que jeu pour cet excentrique.

Intégrant cela, Rafael Albuquerque cale son dessin sur un grand spectacle vertigineux mais aussi un peu creux. C'est un sentiment de gâchis qui étreint parfois le lecteur que de voir un artiste de ce calibre au sommet de sa discipline se donner autant pour si peu à raconter.

Mais c'est aussi tout à l'honneur d'Albuquerque que de travailler pour deux, quasiment. Si on reste accroché au récit, c'est vraiment grâce à lui, à la beauté de ses images, à leur dynamisme. Le résultat est bluffant : les décors sont superbes, les personnages mobiles et expressifs, les angles de vue d'une variété folle, les couleurs magnifiques, chaque effet est maximal. Il donne de la chair à une intrigue qui en manque cruellement, ne retenant de ce dont elle s'inspire que l'écume.

Il reste trois épisodes à Millar pour rendre Prodigy non pas prodigieux (ce serait miraculeux) mais un peu plus consistant et vraiment imprévisible, inattendu, étonnant. Sans quoi, on rangera cette mini-série à côté de ses oeuvres les plus dispensables.