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mercredi 17 avril 2019

RACHEL SE MARIE, de Jonathan Demme


Tourné en 2008, Rachel se marie a été un échec commercial pour le réalisateur Jonathan Demme. Le sujet n'est pas facile et le traitement direct n'a pas aidé : ce n'est pas un film aimable. Mais ça ne l'empêche pas d'être un très bon film, et à ce titre, il mérite d'être reconsidéré. Ne serait-ce que pour la qualité de son interprétation, dominée par Anne Hathaway, Rosemarie DeWitt et la revenante Debra Winger, toutes trois extraordinaires.

Kym Buchanan (Anne Hathaway)

Kym Buchman bénéficie d'une permission de sortie du centre de désintoxication où elle suit un programme en douze étapes pour assister au mariage de sa soeur aînée, Rachel. A la maison de famille, son arrivée provoque tout de suite des tensions : son père, Paul, la surprotège, ce qui agace Rachel. Le futur mari de celle-ci tente d'apaiser la situation mais quand il présente Kieran, son garçon d'honneur, Kym reconnaît un des membres des réunions des Alcooliques Anonymes auxquelles elle participe.

Paul Buchanan (Bill Irwin)

La veille des noces, une réception est donnée par les Buchman et les William où chacun des convives porte un toast aux futurs époux. Mais quand Kym prend la parole, en évoquant sa toxicomanie et les répercussions que cela a eu sur sa famille, un malaise profond parcourt l'assistance. La soirée s'achève par une dispute entre Rachel et sa soeur à qui elle reproche de gâcher la fête et d'attirer l'attention sur elle en permanence.

Rachel Buchanan (Rosemarie DeWitt

Au cours d'une réunion des AA, Kym raconte l'origine de son addiction : elle a causé, sous l'emprise de la drogue, la mort de son petit frère, Ethan, dans un accident de la route. Ce drame a brisé le couple formé par ses parents, sa mère garde ses distances avec elle parce qu'elle ne lui a jamais pardonnée et elle-même est rongée par la culpabilité. Kym rend justement visite à Abby, sa mère, ensuite, mais leur conversation, d'abord sereine, dégénère vite au point qu'elles se giflent respectivement. En larmes, la jeune femme repart au volant de sa voiture et percute un panneau de signalisation, perdant connaissance.

 Abby Buchanan (Debra Winger)

Au matin, la police la récupère et une dépanneuse emmène le véhicule. Après s'être assurée qu'elle n'était pas ivre ou droguée, les autorités relâchent Kym qui rentre juste à temps chez son père pour se préparer pour le mariage. Rachel l'aide à s'habiller et à maquiller l'oeil au beurre noire que lui a infligée leur mère. 

Amy, Rachel et Kym Buchanan

La cérémonie se déroule sans accroc, suivie d'une longue fête jusque tard dans la nuit. Quand les deux soeurs cherchent leur mère, celle-ci s'apprête à filer en douce et, malgré leur supplique, ne s'attarde pas davantage, souhaitant beaucoup de bonheur à Rachel  et de courage à Kym. Une amie de Paul Buchman donne sa carte de visite à Kym pour lui proposer un emploi. 

Kieran, Kym, Rachel et Sydney (Mather Zickel,
Anne Hathaway, Rosemarie DeWitt, Tunde Adebimpe=

Le lendemain matin, Kym repart discrètement en cure avec une infirmière venue la chercher. En la voyant dehors, Rachel rejoint sa soeur pour l'enlacer tendrement.

Le film débute par une image détonante : on voit Anne Hathaway, le teint blême, les yeux soulignés d'un trait de Khol, les cheveux noirs, fumant nerveusement, en écoutant la confession d'un toxico, rabrouant un autre malade qui se moque du patient. La comédienne n'a plus rien des ravissantes héroïnes qu'on a l'habitude de la voir jouer et Jonathan Demme la filme comme une jeune femme brisée, à la dérive, dévastée par une ancienne tragédie, luttant contre ses démons, et qui va devoir faire bonne figure, bon gré mal gré, un week-end durant. On devine immédiatement que ce n'est pas gagné d'avance.

Cinéaste éclectique (on lui doit aussi bien Le Silence des Agneaux, en 1991, que Philadelphia, en 1993), documentariste aussi (Neil Young : Heart of Gold, en 2006 ; Stop Making Sense, en 1984), le réalisateur a choisi de raconter cette histoire simple et grave caméra à l'épaule, comme un invité du mariage qui veut immortaliser ce grand moment mais aussi surprendre des scènes en coulisses, parfois joyeuses, quelquefois gênantes, avant, pendant et après les festivités que son héroïne traverse comme un champ de mines.

Les scènes s'étirent donc parfois mais, ce faisant, traduisent parfaitement les longueurs inévitables de ce genre de célébrations. En dilatant ainsi le rythme du récit, Demme parvient aussi à créer l'ambiance propice à l'éclosion de crises trop longtemps étouffées, ces points de ruptures où, la fatigue gagnant les protagonistes, tout le monde finit par se dire ses quatre vérités. Dans la famille Buchman, on s'aperçoit ainsi vite que bien des choses ne sont pas réglées, empoisonnées par les non-dits. La malheur d'hier rejaillit aujourd'hui et le terrible poids qui écrase Kym justifie aussi son égocentrisme, son autodestruction : désignée, explicitement ou pas, comme la coupable, elle cherche moins à attirer l'attention qu'à implorer le pardon, moins à faire un numéro qu'à expier.

Anne Hathaway interprète ce personnage en permanence sur la corde raide avec force et nuance, prouvant qu'avec un rôle finement écrit et une direction exigeante elle est capable de bien plus que des rôles romantiques dans des comédies sentimentales lacrymales. En face d'elle, Rosemarie DeWitt est également formidable en soeur trop parfaite qui se consume de jalousie et se contient difficilement de l'embarras que lui inspire la présence de sa cadette. Entre elles, on retrouve la trop rare Debra Winger (elle s'est quasiment retirée du métier après avoir été une vedette dans les années 80 parce qu'elle jugeait que Hollywood discriminait les femmes en les distribuant dans des emplois de faire-valoir) : elle hérite du rôle le plus ingrat, celui de la mère, un monstre de rancoeur contenue, ravagée par la perte de son fils, incapable de vraiment pardonner. Ces trois femmes sont toutes des survivantes, en quête de résilience sans savoir comment y parvenir.

En contrepoint, Demme montre une communauté métissée d'invités, fantasme d'une Amérique paisible (le mari noir, le mariage inspiré des coutumes indiennes, les musiciens et leurs partition world) qui contraste avec ces Buchman "intranquilles". Le procédé peut sembler naïf, mais le cinéaste évite les clichés : à la fin de ce week-end, pas de pardon facile, de réconciliation évidente.

On quitte cette maison avec Kym repartant en cure, compatissant pour elle tout en sachant très bien qu'elle portera éternellement son fardeau. Malgré l'accolade finale avec sa soeur. 

mardi 26 mars 2019

INTERSTELLAR, de Christopher Nolan


Interstellar est une drôle d'expérience : je l'ai vu il y a plusieurs mois, sans conviction, et plutôt déçu au final. Pourtant, c'est un film qui n'a cessé de se rappeler à moi depuis, comme si, malgré tout, il cherchait sa place. Peut-être avez-vous déjà éprouvé ce genre de sentiment... En tout cas, si c'était l'objectif de Christopher Nolan, il est réussi.

Murph (enfant) et son père Joseph Cooper (Mackenzie Foy 
et Matthew McConaughey)

Milieu du XXIème siècle. L'appauvrissement des cultures et une séchresse tenace menacent la survie de l'humanité. Joseph Cooper, ancien pilote et ingénieur de la NASA, élève seul depuis la mort de sa femme leurs deux enfants, Murph et Tom, avec l'aide de son beau-père Donald. Tandis qu'on conteste de plus en plus la véracité de la conquête spatiale, Cooper convainc sa fille de croire en la science. Le don d'observation de cette dernière lui fait remarquer des traces dans la poussière qu'elle interprète comme des coordonnées. Et qui les mène, elle et son père, jusqu'à une base secrète de l'aérospatiale, dirigée par le professeur John Brand.

 Le trou noir Gargantua

Brand explique à Cooper qu'il y a quarante-huit ans un trou noir géant, le "Gargantua", est apparu près de Saturne, ouvrant la voie à une galaxie lointaine avec douze planètes potentiellement habitables. Douze volontaires sont partis en expédition pour les évaluer et, parmi eux, les astronautes Miller, Edmunds et Mann ont communiqué des résultats encourageants. Brand a élaboré un plan qui nécessite l'envoi d'une station spatiale, "l'Endurance", à bord duquel sont stockés cinq milles embryons humains congelés pour coloniser un de ces mondes. Cooper accepte de piloter cette mission et promet à Murph de revenir vite.

 Le vaisseau "Endurance"

L'équipe de "l'Endurance" comprend Cooper donc, Amelia Brand (la fille de John Brand), Romily et Doyle, plus deux robots, TARS et CASE. Après avoir traversé le "Gargantua", ils préparent une visite de la planète Miller, entièrement océanique. Mais une fois à destination, une vague gigantesque emporte Doyle et retarde le retour de Cooper et Brand. A cause de la proximité avec le trou noir, le temps est très dilaté et vingt-trois ans se sont écoulés sur Terre pendant ce temps. Abasourdis par la nouvelle, Cooper dirige "l'Endurance" en direction de la planète Edmunds.

Joseph Cooper et Amelia Brand (Matthew McConaughey et Anne Hathaway)

En route, Cooper reçoit un message vidéo de sa fille qui est désormais une adulte et membre de la NASA en qualité d'assistante du Pr. Brand. Celui-ci est mourant, ce qui bouleverse Amelia. En rééxaminant les rapports d'Edmunds et Mann, Romily convainc Cooper et Brand de changer de planète pour aller sur celle de Mann, plus hospitalière bien que complètement glacée. Une fois sur place, Mann entraîne Cooper en repérages pendant que Brand etRomily effectuent des analyses dans le laboratoire installé par le résident.

 Mann et Cooper (Matt Damon et Matthew McConaughey)

Mann tente de tuer Cooper qui comprend grâce à une communication radio de Brand qu'il a falsifié ses rapports sur l'habitabilité de la planète. Mann décolle dans le module de Romily après l'avoir éliminé et rejoint "l'Endurance". Sauvé par Brand, Cooper se lance à la poursuite de Mann dans l'autre module et réussit à s'arrimer à "l'Endurance". Les deux hommes s'affrontent pour le contrôle de la station et Mann est tué. Mais cette manoeuvre a épuisé le carburant du module de Cooper : il ne peut plus aller rechercher Brand, qui accepte son sort. 

 Murph (adulte) et son frère Tom (Jessica Chastain et Casey Affleck)

Cooper dirige alors la station vers "Gargantua" dont il compte utiliser la force d'attraction pour rentrer dans notre galaxie. Un calcul lui indique que la manoeuvre lui coûtera cinquante et un an. Il s'éjecte alors et traverse le trou noir. Sonné, il reprend connaissance dans le Tesseract, une construction immense bâtie par des voyageurs spatiaux du futur. A travers les fenêtres de cet édifice dimensionnel, il peut revoir le passé et sa fille encore enfant. Pour s'extraire de là, il utilise le robot TARS qui le propulse dans l'orbite de Saturne. Localisé par la NASA, il est rapatrié sur Terre et retrouve Murph, bien plus âgée que lui, à l'article de la mort. Elle a consacré sa vie à préparer l'exode de l'humanité que son père va guider jusqu'à la planète où est restée Amelia Brand.

Tout d'abord, je dois dire que si aujourd'hui je ne suis pas client du cinéma de Christopher Nolan, ça n'a pas toujours été le cas. A ses débuts, quand il signa The Following (Le Suiveur), Memento ou Insomnia, j'appréciai beaucoup de qu'il faisait dans le cadre du cinéma de genre, tirant profit de budgets modestes. Ses intrigues tarabiscotées avaient un charme fascinant et son oeuvre s'inscrivait dans la série B inventive.

Puis la carrière de Nolan a été bouleversé par sa trilogie consacrée à Batman (Batman begins, Batman, The Dark Knight Rises, Batman, The Dark Knight Returns). Ces énormes succès commerciaux n'ont pas seulement fait du cinéaste un hit-maker chez qui même les critiques les plus exigeants ont trouvé un adaptateur de comics exceptionnel, ils en ont fait une sorte de dieu hollywoodien à qui plus rien n'était interdit, ni les stars, ni les budgets colossaux, ni les projets les plus fous.

Comme Spielberg ou James Cameron, Nolan est désormais un réalisateur en mesure de concrétiser tous ses rêves. Le souci, c'est que ses Batman m'ont copieusement ennuyé (sans compter qu'ils ont conduit la Warner dans une impasse artistiques puisque Nolan a imposé Zach Snyder comme l'architecte des adaptations DC jusqu'au naufrage Justice League). Avec leur esthétique grandiloquente et leur tonalité sérieuse, malgré quelques idées géniales (notamment au casting, avec en particulier le Joker composé par Heath Ledger), la trilogie était une sorte d'anti-MCU.

Inception souffrait aussi de défauts complexes : le film est divertissant mais aussi inutilement capillotracté, comme un concentré du cinéma de Nolan qui veut tellement imposer sa vision d'un grand spectacle cérébral se prend les pieds dans le tapis. Comme d'autres avant (et après) lui, il est victime du "syndrome Kubrick", sans avoir le génie visionnaire du maître.

Interstellar est un pari fou puisqu'il s'agit de se mesurer justement au totem que représente 2001 : L'Odyssée de l'espace. Le film est très long (deux heures cinquante !) et on regarde souvent sa montre. Le cinéaste se passe d'effets spéciaux pour des scènes décisives, non sans imagination (mais surtout parce que la production lui permet de construire des décors démesurés), son intrigue est lestée d'explications scientifiques (appuyées par des experts) rallongeant la sauce à l'envi, certains moments sont étonnament ratés ou court après une émotion qui ne transpire jamais (le vrai problème de Nolan, incapable de rendre ses personnages attachants malgré leur sort souvent déchirant).

Ainsi, quand il filme le voyage de "l'Endurance" dans le vide spatial ou sa traversée du "Gargantua", il est surprenant de constater à quel point le vrai souffle provient davantage de la musique de Hans Zimmer (avec des orgues époustouflantes) que de la beauté des images (rien d'impressionnant car souvent cadré de trop loin). L'intérieur de la station a trop l'apparence d'un décor de studio et ne fait jamais illusion. L'équipage évolue là-dedans comme des pantins dans une salle de jeux. C'est tout de même embarrassant quand il s'agit de faire croire à une expédition galactique.

Mais, en revanche, quand il pose ses astronautes aventuriers sur une planète océan ou glacée, Nolan parvient enfin à nous captiver, à suggérer une menace. Les calculs sur la dilatation du temps et leurs conséquences sur la vie de l'équipage (en particulier Cooper, qui quitte sa fille et son fils encore enfants et les revoit en vidéo adultes puis, en chair et en os, vieillards mourants) produisent des scènes troublantes, même si on ne pige pas un mot des théories relatives au trou noir, à l'espace-temps et autres subtilités de ce genre.

Sans cesse, le film navigue entre propositions foireuses (la base secrète de la NASA que Murph et son père trouvent bien facilement, les deux plans du Pr. Brand - exode massif ou mission de reconnaissance avec un paquet d'embryons) et fulgurances bienvenues (en fait quand l'histoire se concentre sur les répercussions humaines du voyage - le temps qui passe plus vite, le deuil, la solitude, l'expérience de mort imminente). Nolan est plus inspiré quand il suggère une fabuleuse construction dimensionnelle et futuriste qui permet à son héros de comprendre de mystérieuses manifestations passées que quand il invoque Newton et Einstein pour résoudre l'énigme des trous noirs et les distortions temporells à la manière d'un cours magistral d'astrophysique (dont on n'a pas grand-chose à faire et qui aurait gagné à rester plus suggestives). En fait, le cinéaste échoue lourdement quand  il tente de mélanger la réflexion dans le grandiose : il est définitivement plus doué pour l'intime que pour le grand spectacle (qu'il veut mettre en scène de manière curieusement artisanale).

Son casting reflète ces inégalités : choisir un comédien aussi tête-à-claques que Matthew McConaughey qui, comme Christian Bale (qui joua son Batman), confond composition avec performance (avec des poses de circonstances) est une fausse bonne idée car jamais on ne compatit pour lui. De façon générale, les hommes chez Nolan ne sont guère intéressants (Thimothée Chalamet puis Casey Affleck, qui jouent le fils de McConaughey, pourraient très bien avoir été coupés au montage sans que le résultat n'en souffre), alors que les personnages féminins sont en réalité ceux par qui l'histoire avance le plus et dont le sort réserve le plus d'émotion.

Murph, incarnée successivement, à travers les époques, par Mackenzie Foy et Ellen Burstyn mais surtout par la formidable Jessica Chastain, s'impose facilement comme le coeur du film. Anne Hathaway est également excellente en fille qui prolonge le projet de son père avec un sens du sacrifice admirable. 

La participation, tardive mais jubilatoire, de Matt Damon, en méchant aux motivations compréhensibles, ajoute un piment bienvenu à ce trop long métrage.

Interstellar, avec sa timeline décousue mais vertigineuse (voir les deux représentations ci-dessous), finit en vérité au moment où le récit devient le plus captivant, alors que son démarrage est laborieux, et son déroulement inégal. Je lui reproche beaucoup ces derniers points tout à l'appréciant pour là où il nous emmène. Pour un peu, une suite aurait été souhaitable, sans doute plus classique mais aussi plus vibrante.      



mercredi 10 octobre 2018

COLOSSAL, de Nacho Vilagondo


Injustement boudé par les distributeurs français, échaudés par son échec en salles aux Etats-Unis (il n'a récolté que 4,5 millions de $ sur presque 15 millions de budget), Colossal de Nacho Vilagondo a pu être visible sur les plateformes de streaming dans ce qu'on appelle le e-cinéma. Il s'agit d'une oeuvre très originale, à la fois spectaculaire et intimiste, aux interprétations multiples, portée par un cinéaste inspiré et des interprètes investis. En vérité, un des meilleurs films de 2017 !

Gloria (Anne Hathaway)

Gloria est une jeune femme sans emploi à New York et qui noie sa déprime dans l'alcool. Son compagnon, Tim, lassé de sa dérive, rompt avec elle et la met à la porte de son appartement. Contrainte de déménager, elle décide de rentrer dans sa ville natale de Mainhead, en Nouvelle-Angleterre, où elle ne tarde pas à croiser son ami d'enfance, Oscar, qui tient maintenant le bar de son père. Il lui offre un toit et un emploi dans son établissement.

Gloria et Oscar (Anne Hathaway et Jason Sudeikis

Mais travailler dans un bar aggrave les problèmes d'alcool de Gloria qui finit régulièrement ses soirées en compagnie d'Oscar et ses amis, Garth et Joel, puis s'endort près sur un tourniquet dans le jardin d'enfants voisin. Pendant ce temps, à Séoul, un gigantesque monstre reptilien apparaît et sème le chaos et l'épouvante. Lorsqu'elle découvre cela au journal télévisé, Gloria réalise que le monstre reproduit les mêmes gestes qu'elle et donc qu'elle peut le contrôler à distance.

Joel, Gloria, Oscar et Garth (Austin Stowell, Anne Hathaway, Jason Sudeikis et Tim Blake Nelson)

Gloria, sidérée par cette découverte, partage son secret avec Oscar, Garth et Joel. Ceux-ci doutent de son histoire, mettant cela sur le compte d'un délire éthylique. Mais elle leur prouve qu'elle dit la vérité en les entraînant dans le jardin d'enfants où ils peuvent suivre, en direct, sur des tablettes, les mouvements qu'elle fait et que répète le monstre. Plus fort et étrange encore : lorsque Oscar la rejoint, un robot immense apparaît face à la créature dans les rues de Séoul ! Gloria adapte sa gestuelle pour que les sud-coréens comprennent que le monstre a causé des dégâts involontairement et qu'il s'en excuse. 

Gloria

Cette prise de conscience la pousse aussi à stopper sa consommation d'alcool pour éviter de perdre sa lucidité. Depuis son retour à Mainhead, Gloria est courtisée par Joel et finit par succomber à ses avances en passant une nuit avec lui. Mais, à son réveil, elle découvre Oscar, ivre mort, dans le jardin d'enfants et devine qu'il anime le robot géant dans les rues de Séoul en y semant la panique. Elle tente de le calmer pour qu'il cesse cela. Mais Oscar est jaloux de la liaison entre elle et Joel et veut se venger ainsi. Plus tard, dans la soirée, au bar, il insulte Joel et force Gloria à boire à nouveau en la menaçant de détruire Séoul si elle n'obéit pas. 

Oscar et Gloria

Le lendemain matin, Oscar s'excuse pour son comportement et supplie Gloria de lui pardonner. Elle accepte à la condition qu'il ne soûle plus afin que, comme elle, il garde le contrôle de ses nerfs et soit responsable de son double monstrueux à Séoul. C'est alors que Tim arrive en ville pour parler à Gloria. Oscar le provoque pour l'affronter et, à l'écart, il prévient son amie que si elle repart pour New York, elle devra en subir les conséquences - cette menace indique qu'il s'en prendra non pas à elle directement mais aux sud-coréens. Elle convainc Tim de repartir et se montre docile en compagnie d'Oscar au bar.

Gloria et Oscar

Bouleversée par la tournure des événements, Gloria se souvient alors d'un fait passé dans son enfance lorsqu'un éclair les foudroya, elle et Oscar tenant respectivement un jouet à la forme de dinosaure et de robot, et elle pense que c'est ainsi qu'ils ont pu à présent créer leurs avatars. Elle se rappelle également que Oscar a toujours eu un tempérament violent et manipulateur envers les autres car il se dépréciait, ce qui la conduit, elle, à quitter Mainhead avec Tim.

Oscar et Gloria

Gloria élabore alors un plan pour raisonner Oscar dans l'affronter directement. Elle s'envole par avion pour Séoul et, une fois sur place, elle assiste à l'apparition du robot géant. A Mainhead alors, le monstre qu'elle a crée surgit dans le jardin d'enfants et domine Oscar, le saisit et le jette dans le ciel... Causant la disparition du robot à Séoul !

Gloria (si, si !) face à Oscar

Sa mission accomplie, Gloria rentre dans un bar déserté de la ville et promet à la serveuse de lui raconter une histoire incroyable en échange d'un verre.

L'aspect le plus curieux du film tient d'abord à sa construction : les deux histoires ne semblent pas reliées, avec d'un côté la crise existentielle de Gloria et de l'autre l'apparition de ce monstre (déjà vu 25 ans auparavant). Puis, subtilement, Nacho Vilagondo nous fait comprendre le rapport étonnant entre la jeune femme et ce qui paraît être l'incarnation littérale de ses angoisses et démons. La révélation surgit d'une manière si évidente et fluide à la fois qu'elle est jubilatoire parce qu'elle n'est pas assénée. Le cinéaste laisse le spectateur tirer la conclusion qui s'impose, et évoque ce que M. Night Shyamalan savait si bien faire à ses débuts (Sixième sens, Incassable, et surtout Le village dont le twist final reste un modèle du genre).

Mais, à la vérité, cette explication est presque dispensable car le récit suggère habilement, dès leurs retrouvailles, la toxicité de la relation entre Oscar et Gloria. Elle est une proie facile, en proie à un alcoolisme irrépressible, et lui affiche une douceur trompeuse, quasi-paternaliste. Il est une sorte de nounours apaisant mais dont la stature trahit un malaise grandissant, trop attentionné pour être honnête. Bien entendu, Gloria ne le sait pas encore : elle revient juste chez elle avec, en guise de bagages, un mal-être tenace - la main tendue de son ami d'enfance est comme une bouée de sauvetage pour elle. Comment pourrait-elle deviner qu'il lui veut du mal ? Qu'une vieille rancoeur l'anime ?

De fait, le scénario, écrit par le réalisateur, traite aussi, via le personnage déboussolée de Gloria, de la violence masculine : à cause de sa consommation d'alcool, la jeune femme s'endort, ivre morte, et se rappelle en rêvant à une scène fondatrice de son enfance, quand elle surprit un geste rageur d'Oscar qui lui était indirectement adressé. Cet ami qui ne lui veut que du bien à son retour dans le New Jersey est le vrai responsable de son malaise, entretenu depuis par sa vie en couple avec un affairiste trop dirigiste avec elle.

Sans l'élément fantaisiste du monstre (puis du robot) géant qui se manifeste à Séoul (autrement dit à l'autre bout du monde par rapport à ce coin perdu de la Nouvelle-Angleterre - ne cherchez pas Mainhead sur une carte, c'est une ville fictive), le film serait un drame dépressif presque précurseur de la vague du mouvement #MeToo. En glissant dans le fantastique, Nacho Vilagondo lui donne à la fois une dimension atypique et divertissante mais aussi une puissance métaphorique qui, lorsque l'héroïne réfléchit à un moyen de littéralement renverser la situation, aboutit à une solution évidente et très drôle. La manière dont, en effet, Gloria se débarrassera de Oscar est une pirouette savoureuse et grandiloquente, une adresse du genre "et si tu t'attaquais à aussi fort que toi ?" extrêmement jouissive pas seulement parce que la jeune femme éjecte le vilain mâle macho mais parce que la gentille fille envoie valdinguer le méchant.

La réalisation aurait pu céder à la facilité en exploitant davantage la partie montrant le monstre et le robot géants, les dégâts provoqués à Séoul. Mais Vilagondo n'est pas Michael Bay et il limite ces scènes-là pour mieux souligner les rapports humains. L'énormité du postulat passe ainsi mieux, suscite le sourire, et permet de bien mesurer que le vrai danger, ce sont les dérives causés par l'alcool et la jalousie. La brutalité d'un homme est finalement bien plus effrayante que les destructions d'un robot - d'ailleurs, quand Gloria comprend qu'elle peut commander au monstre (avant de comprendre qu'elle est ce monstre), la première chose qu'elle fait est de présenter ses excuses à la population effrayée alors que Oscar s'amuse à les terroriser comme il aime à le faire avec ses congénères.

Le film bénéficie d'interprètes exceptionnels : entourés d'excellents seconds rôles (Tim Blake Nelson - vu dans O'Brother des frères Coen - , Austin Stowell et Dave Stevens - le héros de la série Legion), Anne Hathaway et Jason Sudeikis sont prodigieux. Non seulement individuellement, ils incarnent parfaitement leurs personnages, mais leurs échanges - elle, sensationnelle en jeune femme dépassée par les événements (mais qui trouvera un moyen définitif de tout régler) et lui, épatant de sournoiserie - atteignent des sommets. La progression et la dégradation de leur relation servent de moteur à toute l'histoire et lui confèrent une intensité peu commune.

Colossal marie parfaitement l'étude psychologique au film de monstres à grand spectacle grâce à un angle judicieux et une narration fine et ample à la fois : impressionnant.