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samedi 9 octobre 2021

THE CARD COUNTER, de Paul Schrader

 

Pour beaucoup (pour tout le monde ?), Paul Schrader reste avant tout le scénarisste de Taxi Driver, réalisé par Martin Scorsese, Palme d'Or à Cannes en 1976. Mais c'est aussi un cinéaste qui a signé quelques oeuvres marquantes (American Gigolo). Son dernier opus s'appelle The Card Counter et c'est une pépite qui, sous ses airs de film noir, est une réflexion troublante sur la conscience.


William Tell sort d'une prison militaire après huit ans de détention. Il y a appris à manier et compter les cartes pour jouer au poker et au blackjack. Sa philosophie : miser peur et gagner modestement pour ne pas attirer l'attention. Il est pourtant rapidement remarqué par La Linda qui cherche à l'enrôler pour participer aux World Series. Mais il préfère décliner cette offre.
 

A Atlantic City, William est abordé par Cirk Baufort lors d'une conférence donné par le major John Gord, sous les ordres duquel Tell a servi. Cirk veut venger son père, qui s'est suicidé récemment, en kidnappant, torturant et tuant Gordo qu'il tient pour responsable. William a connu le père de Cirk dans la prison d'Abou Graïb où, avec lui, il a interrogé des terroristes avant d'être condamné à la place de leurs supérieurs hiérarchiques pour avoir enfreint les accords de la convention de Genève. Aujourd'hui Gordo est retourné à la vie civile, sans avoir été inquiété, et travaille comme consultant pour une société de surveillance privée.


William entraîne Cirk dans ses voyages, de tournoi en tournoi, pour tenter de le raisonner. Il retrouve La Linda et, cette fois, accepte qu'elle lui serve d'agent pour l'inscrire dans des parties lucratives. Il compte faire cela pendant un an, le temps de règler les dettes de Cirk et lui payer des études pour qu'il oublie ses projets de vengeance. Les semaines suivantes, à plusieurs reprises, William affronte Mr. U.S.A., un joueur ukrainien qui prend un malin plaisir à se moquer de ses adversaires américains.


Après un tournoi à Panama City, Cirk explique à William que cette vie l'ennuie et qu'il n'a pas renoncé à se venger, avec ou sans son aide. Il a élaboré un plan en localisant grâce à Google Maps le domicile de Gordo. William confronte Cirk en l'entraînant dans sa chambre d'hôtel, où il a recouvert tous les meubles avec des draps blancs : le menaçant avec des instruments de torture, il lui remet 150 000 $ afin qu'il paie ses dettes, celles de sa mère, qu'il s'engage à retourner auprès de cette dernière et à reprendre ses études. S'il ne le fait pas, William lui promet qu'il aura affaire à lui et qu'il le débusquera où qu'il soit.


Cirk parti, William couche avec La Linda. Il reçoit ensuite un message vidéo de Cirk qui a appelé sa mère pour lui annoncer son retour. Soulagé, William suit La Linda pour la phase finale des World Series et remporte partie après partie jusqu'à ce qu'il ne reste plus que lui face à Mr. USA et un autre joueur à table. Lors d'une pause, il reçoit un texto avec une photo envoyé par Cirk, l'informant qu'il se rend chez Gordo. William part sur le champ et apprend aux infos, ensuite, que Gordo a abattu un jeune homme qui a tenté de l'agresser chez lui.


William roule toute la nuit et arrive chez Gordo. Il recouvre tous les meubles avec des draps blancs et débranche le système de sécurité de sa maison. Lorsque l'ancien major rentre chez lui, il est attendu par celui qu'il a formé et qu'il a laissé aller en prison pour lui mais qui a aussi assassiné son protégé. William passe dans une pièce voisine en menaçant Gordo avec un pistolet. Il le torture à mort jusqu'au lendemain matin et téléphone à la police pour signaler un homicide. Condamné, il retourne derrière les barreaux. La Linda vient lui rendre visite.

Quand on y repense, l'association de Paul Schrader et Martin Scorsese avait tout de l'alliance de la carpe et du lapin, mais les deux hommes partageaient des préoccupations communes : un même goût pour la religion, marqué par le catholicisme, les héros au bord du précipice et la figure de la chute puis de la rédemption (parfois), dans un cadre urbain et nocturne.

Mais Scorsese était aussi influencé par Max Ophüls, sa caméra virevoltante, le cinéma classique hollywoodien, une cinéphilie encyclopédique : toujours cette fièvre ardente qui habite ses films, ses mouvements d'appareil, parfois jusqu'à l'autocaricature. Scorsese est un enfant du Nouvel Hollywood, des années 70, une figure respectée par ses pairs, les critiques et le public.

Pendant ce temps, Schrader a connu un parcours plus chaotique qui l'a mené à une ascèse plus rigoriste, un cinéma plus aride, une conception plus austère de motifs similaires à celui de son ami. Les deux hommes ont continué à collaborer pour des chefs d'oeuvre (Raging Bull), des longs métrages polémiques (La Dernière Tentation du Christ) et des expériences entre fulgurance et grand-guignol (A Tombeau Ouvert). C'est Scorsese qui produit The Card Counter, le dernier opus de Schrader.

On n'est pas là pour rigoler, The Card Counter n'a rien d'un divertissement facile, son sujet est lourd, sombre, sa mise en scène comme son écriture sans fioritures. Vous voilà prévenus. Mais c'est un film vertigineux qui sous les apparences d'un road trip ponctué par des parties de poker est une réflexion dérangeante sur la conscience d'un homme qui a commis des erreurs et tente d'éviter à un jeune homme de les répéter.

William Tell sort de prison au début du film. En voix off, il nous explique qu'au début de sa détention, cela n'a pas été facile pour lui d'être entre les quatre murs étroits de sa cellule ou de cohabiter avec d'autres prisonniers, d'anciens militaires comme lui. Puis il puisé dans ces contraintes une discipline de fer, apprenant à manier et à compter les cartes (d'où le titre qui signifie le compteur de cartes - même si, en France, il est aussi sous-titré Face à l'ennemi). A sa sortie, il file donc dans un casino et éprouve ses capacités. Pourtant, il mise petit et se retire de la table avant la fin, quand il estime avoir suffisamment gagné : il évite d'être remarqué par ses adversaires comme par le personnel.

Et puis de passage à Atlantic City, il assiste à une conférence donnée par le major Gordo pour le compte d'une société spécialisée dans les systèmes de surveillance. Au début, le spectateur pense que Tell se renseigne sur les progrès technologiques dans ce domaine dont pourraient bénéficier les casinos pour identifier plus efficacement les joueurs comme lui ou les tricheurs. Mais c'est là que le film bascule dans une autre dimension, lorsque William rencontre un jeune homme qui veut lui parler de Gordo et de leur passé commun...

Schrader, on le comprend alors, nous a menés en bâteau : The Card Counter n'est pas un énième film sur les gamblers, le poker et tout son folklore (qui a abondamment été illustré au cinéma). Non, Schrader va nous parler d'un sujet beaucoup plus perturbant et actuel (éternel aussi) : la torture en temps de guerre. Tell a servi comme interrogateur à Abou Graïb où il a passé à la question des terroristes ou des hommes soupçonnés de planifier ou d'avoir participé à des actes terroristes. Son instructeur formateur était Gordo, un ancien officier sous contrat. Parce qu'il figurait sur des photos dégrandantes en compagnie d'hommes torturés, Tell a été sanctionné tandis que Gordo est retourné à la vie civile sans être inquiété.

Schrader ne cherche pas à "héroïser" son personnage principal : il a commis des actions atroces, en connaissance de cause, et il reconnaît lui-même qu'il était doué pour ça, même si Gordo lui reprochait son "manque d'imagination". Des flashbacks éclairs nous montrent Abou Graïb, les conditions de détention, les humiliations, les violences. Un monologue glaçant évoque l'odeur de la geôle, avec les excréments, le sang, les brûlures, les chiens aussi. Et le bruit, permanent, la musique à fond, l'absence de sommeil. Il fallait faire craquer les prisonniers mais les tortionnaires aussi devenaient fous, ils "tiltaient".

Ce "tilt", c'est le trait d'union entre le passé et le présent de Tell : dans le jargon des joueurs, quand on "tilte", c'est qu'on perd le contrôle, on se laisse dépasser par le jeu, la mise, et on perd, gros. Le devoir du joueur, c'est déviter le "tilt". Et pour Tell, qui s'est entraîné en prison à ne jamais perdre le contrôle de ses nerfs, il s'agit aussi d'empêcher Cirk Baufort, le fils d'un autre tortionnaire, de "tilter", de basculer dans une folie vengeresse.

Paul Schrader impose une mise en scène toute en retenue, au risque d'empêcher le spectateur d'être ému, de trouver tout cela trop froid. Mais justement, comme son anti-héros, c'est une réalisation qui fuit le "tilt", qui ambitionne l'objectivité. Si Scorsese a été marqué par la découverte de Max Ophüls, Schrader ne s'est jamais remis d'avoir vu les films de Robert Bresson, le cinéaste de l'épure par excellence, qui ne filmait que des comédiens amateurs pour capter la vérité, un cinéma à l'os. Cela lui permet aussi, plus prosaïquement, de tourner avec peu de moyens sans que cela ne desserve son propos. Les plans sont fixes, la photographie sobre, il y a très peu de musique (voire pas du tout). Pas de place pour le superflu. Encore moins le divertissement, le spectacle. Seul le personnage de La Linda, cette étrange et sensuelle intermédiaire, apporte un peu de lumière dans ce récit noir et sans concessions.

Il est presque amusant que Schrader ait confié le rôle principal à Oscar Isaac, qui a été remarqué il y a tout juste dix ans dans Drive de Nicolas Winding Refn, où Ryan Gosling campait un personnage aussi taiseaux et secret et tourmenté que William Tell. C'est comme si le comédien accédait au même type de personnage que celui à qui il donnait la réplique autrefois. Sa prestation est impressionnante : il campe ce joueur en donnant l'impression qu'il va à tout moment se fissurer, s'écrouler. Quand Cirk se voit sommé de renouer le contact avec sa mère par Tell, ce dernier lui répond qu'il baisera avec La Linda ce jour-là. C'est ce qui se passe et ce sera l'unique moment où William sera heureux, apaisé. Mais ce sera de courte durée.

Dans un rôle prévu pour le turbulent Shia Laboeuf, Tye Sheridan (révélé par Ready Player One, de Spielberg) compose un fils hanté par la mort de son père, pourtant brutal mais détruit par son passé et l'alcoolisme. De façon astucieuse, Sheridan évite le cliché du chien fou et s'aligne sur le jeu intériorisé de Isaac, préférant suggérer la colère froide, la lassitude, le ressentiment, le mensonge. A ses côtés, c'est une surprise, Tiffany Haddish joue La Linda : plutôt habituée des sitcoms et des stand-up comedies, elle irradie de sensualité dans ce rôle. Enfin, Willemn Dafoe incarne Gordo, une pourriture absolue, un casting évident - peut-être trop d'ailleurs - pour cette gueule du cinéma américain habitué à ce genre de composition : en tout cas, malgré le peu de scènes dont il bénéficie, il en impose.

Un sacré film, puissant, sinistre, ascétique. 

jeudi 11 août 2016

Critique 979 : LA VIE AQUATIQUE, de Wes Anderson


LA VIE AQUATIQUE (en v.o. : The Life Aquatic with Steve Zissou) est un film réalisé par Wes Anderson, sorti en salles en 2005.
Le scénario est écrit par Wes Anderson et Noah Baumbach. La photographie est signée Robert Yeoman. Les séquences d'animation ont été conçues par Henry Selick. La musique est composée par Mark Mothersbaugh, avec les chansons originales de David Bowie ou adaptées par Seu George.
Dans les rôles principaux, on trouve : Bill Murray (Steve Zissou), Owen Wilson (Ned Plimpton / Kingsley Zissou), Cate Blanchett (Jane Winslett-Richardson), Anjelica Huston (Eleanor Zissou), Jeff Goldblum (Alistair Hennessey), Willem Dafoe (Klaus Daimler), Michael Gambon (Oseary Drakoulias), Seymour Cassel (Esteban Du Plantier), Noah Taylor (Vladimir Wolodarsky), Bud Cort (Bill Ubell), Seu George (Pelé Dos Santos), Robyn Cohen (Anne-Marie Sakowitz).
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Steve Zissou
(Bill Murray)

A l'occasion de la présentation de son nouveau film documentaire au festival de Loquasto, l'océanographe Steve Zissou révèle que son meilleur ami, Esteban Du Plantier, a été dévoré lors de leur dernière plongée par un requin-jaguar. Il est désormais résolu à en prouver l'existence mais surtout à le tuer pour venger son mentor - projet qui lui vaut les moqueries de l'assistance et la désapprobation de sa femme, Eleanor, financière des expéditions.
Steve et Eleanor Zissou
(Bill Murray et Anjelica Huston)

Qu'importe : Zissou entraîne l'équipage de son navire, le "Belafonte", dans cette aventure à laquelle se joignent Ned Plimpton, un pilote de ligne, qui se présente à l'océanographe en prétendant être son fils, et un groupe de sept étudiants de l'Université de l'Alaska du Nord.
Steve Zissou et Ned Plimpton
(Bill Murray et Owen Wilson)

Ned, qui vient d'hériter d'une forte somme, gagne sa place à bord en acceptant de payer la traversée. Le reste de l'argent est apporté par des partenaires de l'associé de Zissou, Oseary Drakoulias, contre la présence à bord d'un homme de confiance, Bill Ubell, et d'une journaliste enceinte, Jane Winslett-Richardson, qui écrira un article sur le voyage. 
Ned Plimpton et Klaus Daimler
(Owen Wilson et Willem Dafoe)

Mais rapidement, l'ambiance est tendue : la reporter n'est pas là pour flatter son hôte ; Ned la séduit alors que son père la courtise ; Klaus Daimler, le second de Zissou, est jaloux de Ned ; et le rival de l'océanographe, dont la carrière décline à la suite des échecs commerciaux de ses derniers films, Alistair Hennessey, a entrepris de reconquérir Eleanor. 
Alistair Hennessey et Steve Zissou
(Jeff Goldblum et Bill Murray)

Les péripéties les plus insensés rythment l'expédition : Zissou pille une des bases de Hennessey, sillonne des mers non protégées, affrontent des pirates... Le requin-jaguar est enfin localisé et Ned encourage son père à le filmer plutôt qu'à le tuer. L'animal est effectivement un spécimen magnifique qui éblouira tout le monde mais qui, pour être immortalisé sur la pellicule, aura coûté de douloureux sacrifices à Steve Zissou.
Steve Zissou et Jane Winslett-Richardson
(Bill Murray et Cate Blanchett)

Le commandant Jacques-Yves Cousteau (à la mémoire duquel le film est dédié tout en précisant que "la Fondation Cousteau n'a aucunement été impliquée dans la réalisation de ce film") est comme un fantôme qui hante l'oeuvre de Wes Anderson : il était cité dans Rushmore, son deuxième opus, et sera à nouveau convoqué dans Moonrise Kingdom (2012). Fasciné par le personnage depuis l'adolescence, il était naturel et inévitable que le cinéaste lui consacre un hommage, décalé ça va de soi, et il a pu le faire, en disposant d'un confortable budget (50 M $), avec La Vie aquatique en 2004.

Steve Zissou est le héros inoubliable de ce récit d'aventures farfelu, co-écrit avec Noah Baumbach, et ce nom est aussi inspiré par le photographe Jacques-Henri Lartigue dont Zissou était le surnom. Le personnage doit aussi beaucoup à un autre explorateur, Thor Eyerdahl. Pour en arriver à ce résultat, il faudra pourtant quatre ans d'échanges entre le réalisateur et son co-scénariste, chacun inventant les scènes au fur et à mesure de son côté puis les confrontant, les sélectionnant, les structurant.

Mis en scène après La Famille Tenenbaum (2001), The Life aquatic with Steve Zissou en prolonge les motifs et les thèmes, ceux d'une grande famille (ici incarnée par l'équipage du "Belafonte", dont le nom lui doit tout au chanteur Harry Belafonte) dysfonctionnelle mais qui apprend à se connaître et se transcender dans les épreuves. En y ajoutant la rencontre d'un fils avec le père qu'il n'a connu que de réputation, la mort d'un mentor, le souvenir d'un illustre modèle (Lord Mandrake, dont la photo est un portrait de Jacques-Henri Lartigue justement), la grossesse d'une journaliste embarquée dans l'aventure vengeresse contre le légendaire requin-jaguar (avec donc pour finalité la naissance d'un enfant, lui aussi conçu dans la clandestinité - le père étant le rédacteur en chef déjà marié de la reporter -  mais aussi la mort de l'animal mythique), tout ici souligne les obsessions fondatrices du cinéma de Anderson.

Cette notion de succession, d'héritage se prolonge dans le casting même puisque Bill Murray (encore une fois impérial) prend la place de Gene Hackman dans le rôle du chef de clan indigne, Owen Wilson (parfait comme d'habitude dans cet univers) joue un jeune homme désireux d'être reconnu par un père idéalisé, Anjelica Huston reprend sa place de mère détachée mais vraie clé de voûte de toute cette bande ("the spirit of team Zissou"). Cela aurait pu aller encore plus loin si Gwyneth Paltrow n'avait pas décliné le rôle tenu finalement par Cate Blanchett (un peu gauche dans ce délire).

L'incontrôlable et immature Zissou révèle ses failles tout au long de ce qu'il finit par accepter comme son dernier voyage : sa quête folle contre le requin-jaguar évoque celle du capitaine Achab dans Moby Dick de Herman Melville, sa volonté de tuer cet animal à la dynamite et son ignorance souvent remarquée de vrais noms des poissons ou sa manie de tout faire filmer (souvent en manipulant ostensiblement les faits) trahit un caractère plus attiré par la notoriété et l'appel du large que par une réelle volonté d'instruire les foules, et ses amours sont toutes de cuisants échecs.  

Pourtant, malgré ce portrait pathétique, le film échappe à a morosité grâce à l'accumulation de trouvailles amusantes, parfois franchement hilarantes (pour qui aime, en tout cas, l'humour pince-sans-rire), et de détails fétichistes (comme la lycée Rushmore ou le manoir Tenenbaum, le navire Belafonte est une maison de poupées qui échappe au réalisme - il est d'ailleurs détaillé à deux reprises par des plans en coupe, d'abord lors d'une présentation par Zissou, ensuite lors d'un extraordinaire plan-séquence durant une dispute entre Steve et Ned depuis la cabine de Jane jusqu'au pont en passant par divers pièces intermédiaires).

L'autre décor marquant est l'île Pescecado, qui sert de base à la team Zissou, où, de façon troublante, les occupants s'y marchent plu sur les pieds que dans les traverses du bateau, où les tensions y sont plus vives : comment en serait-il autrement puisqu'en étant là, on n'est pas en mer, en action, en mouvement, tout entier consacré à l'expédition ? Se poser, se faire face, dialoguer contrevient à des explorateurs qui fuient en réalité davantage le quotidien et les responsabilités qu'ils ne négocient avec l'intimité, l'introspection, l'avenir. Une île est en fait trop petite pour un ego surdimensionné comme celui de Zissou, être sur la terre ferme (même à l'écart d'un continent), c'est devoir composer avec les devoirs (l'argent, le couple, la famille...), alors que partir en mer c'est y échapper, même ruiné et ridiculisé. L'arrogance de ce leader contredit son incompétence manifeste et celle de ses hommes et la décrépitude de son équipement, mais le contraste entre le panache dérisoire des personnages et les illusions dont ils se bercent fournissent justement les gags de l'histoire, gags qui gagnent en démesure au fur et à mesure que les avanies se multiplient.
Anderson s'est aussi amusé à pasticher génialement l'aspect suranné des documentaires de Cousteau (il sera intéressant de voir comment cela sera abordé dans L'Odyssée, le biopic plus classique, quoique promis comme sans concessions, sur le vrai commandant, par Jérôme Salle, avec Lambert Wilson, en salles cet automne). Pour ces séquences-là, le cinéaste a sollicité l'aide de Henry Selick, qui avait réalisé L'Etrange Noël de Mr Jack (1993, écrit et produit par Tim Burton), utilisant la technique stop-motion (de l'animation de maquettes et modelages miniatures image par image) : le résultat est superbe et contribue à insuffler une poésie touchante dans cette fantaisie délirante (à l'instar de ce passage mémorable où Zissou chasse, à lui seul, une horde de pirates de son navire, leur réglant définitivement leur compte plus tard sur une des îles Ping à coup de dynamite !).

Les seconds rôles sont savoureux et rendent la distribution éblouissante (Anderson, comme Woody Allen, a le privilège de séduire les plus grands acteurs désireux de s'offrir une escapade loin des productions plus formatées) : ainsi retiendra-t-on le numéro très marrant de Willem Dafoe en second jaloux ("Tu es dans l'équipe B, mais tu es le leader de l'équipe B. Ignores-tu que moi et Esteban t'avons toujours considéré comme notre petit frère ?" le réconforte Zissou), la prestation jubilatoire de Jeff Goldblum en rival "à moitié homosexuel" ("comme nous tous", dixit Zissou), ou la présence du chanteur brésilien Seu George qui a adapté plusieurs chansons de David Bowie en mode bossa-nova (étonnant mais très beau).

Certes, c'est assez inhabituel pour être noté, La Vie aquatique pâtit de quelques chutes de rythme (c'est aussi le film le plus long de Anderson : presque 120'), mais c'est une merveille d'extravagance et de non-sens, avec une émotion inattendue, contenue et poignante au final : cela suffit pour le distinguer et en faire un des opus les plus attachants de son auteur.