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samedi 29 octobre 2022

CATWOMAN : LONELY CITY #4, de Cliff Chiang


Sept mois qu'on l'attendait, cette conclusion à la mini-série Catwoman : Lonely City ! Mais Cliff Chiang a un mot d'excuse tout trouvé puisqu'il a signé scénario, dessin, encrage, couleurs et lettrage. Mais surtout, ce qu'on retiendra de ce projet, c'est sa qualité car, oui, ce dénouement est magnifique et l'ensemble de cette entreprise restera comme une des plus belles histoires de la féline fatale.


Catwoman Poison Ivy et Etrigan, après avoir déjoué de nombreux pièges tendus par Batman, accèdent enfin à la Batcave et ses secrets. Avec l'aide de Winston, ils fouillent les fichiers des ordinateurs.


Ils découvrent aussi ce que cachait Orphée : il s'agit d'un puits creusé dans la Batcave où Batman a synthétisé une potion avec le venin de Bane et l'eau du Puits de Lazare pour être ressucité.


Mais les effets de cet exilir ne duraient pas. Sur ce, Harvey Dent et son armée de flics surgissent dans la Batcave pour s'emparer de tout ce qu'elle recèle. Catwoman ne peut s'y résoudre.
  

Etrigan et surtout Poison Ivy se sacrifient pour empêcher Double-Face de voler les richesses de la cave. Le Sphinx et sa fille Edie viennent évacuer Selina. Dehors, Dent tente de les stopper, en vain.


Livré à la police, Dent est vaincu aux élections, remportées par Barbara Gordon. Elle donne rendez-vous à Selina pour tenter de la convaincre de l'aider à ramener la paix dans Gotham...

Ecrire sur la vieillesse des héros est toujours un exercice délicat. Le fait même d'imaginer un personnage âgé dans un costume bariolé a quelque chose de pathétique qui peut vite devenir grotesque, et alors l'hommage escompté se transforme en mauvaise parodie.

C'est la limite qu'avaient franchi Tom King et Clay Mann dans Batman/Catwoman en montrant Selina Kyle dans un de ses accoutrements alors que l'âge des déguisements était passé depuis  longtemps. La scène était ridicule et ne rendait pas justice au personnage.

Cliff Chiang avançait donc sur un terrain miné en imaginant une intrigue autour de Selina Kyle à l'automne de sa vie. Pourtant, ce qui a fait la différence, c'est l'élégance avec laquelle il a traité et son personnage et son histoire, rendant tout bien plus digne, exemplaire.

Plutôt que de tenter le diable en montrant une Catwoman bravache, Chiang a choisi de privilégier la femme derrière le costume. Du coup, Catwoman n'était plus dépendante de ses déguisements classiques, d'ailleurs tout au long de ces quatre maxi-épisodes (de 50 pages chacun) elle a fréquemment changé d'apparence en fonction des missions qu'elle remplissait pour arriver, dans cette dernière ligne droite, à un look qui ressemble moins à celui de Catwoman qu'à un mix entre Catwoman et Batman.

Car c'est l'autre atout du récit de Chiang, par rapport au Batman/Catwoman de King et Mann, ici, le deuil de Selina Kyle est au coeur de tout. Peu de retours en arrière si ce n'est pour montrer l'issue tragique de cette Nuit des Fous où Batman périt des mains du Joker (lui-même succombant dans ce dernier duel). Catwoman : Lonely City est d'abord et avant tout le récit d'une femme qui a tout perdu et qui a une dernière énigme à résoudre avant de quitter la scène.

Chiang, malgré tout, a refusé de livrer une histoire trop plombante, car Selina Kyle n'est pas du genre à se laisser abattre. Qu'est-ce qui se cache derrière Orphée, ce dernier mot prononcé par Batman à Catwoman ? Dans la mythologie, Orphée descend aux enfers pour délivrer Eurydice et il charme Hadès et sa femme Perséphone pour qu'ils lui rendent sa bien-aimée. En remontant à la surface, n'entendant plus les pas d'Eurydice derrière lui, il désobéit au conseil d'Hadès et se retourne, la perdant à jamais.

Chiang transpose la descente aux enfers par une descente dans la Batcave auquel on accède en déjouant plusieurs pièges, y compris magiques (ce qui nous vaut une apparition savoureuse de Zatanna lorsque Etrigan pour ouvrir une porte prononce "Open Sesame" à l'envers comme la magicienne). Catwoman ne va pas trouver Batman dans son antre mais une vérité plus dérangeante, en relation avec un elixir qu'il mit au point pour empêcher Alfred Pennyworth de mourir et pour lui-même être ressucité par Catwoman. Sauf que la potion magique ne fonctionnait pas...

Dans cette configuration, Double-Face/Harvey Dent incarne celui qui convoîtait les secrets de la Batcave/des enfers avec le projet de continuer à règner sur Gotham. Chiang après s'être amusé à imaginer sur plusieurs pages les chausse-trappes de la Batcave se fait plus épique en mettant en scène une bataille terrible entre Etrigan et Klarion puis Poison Ivy qui se sacrifiera pour empêcher Dent de piller la cave. Tel Orphée, le Sphinx viendra sauver Catwoman des enfers de la Batcave qui s'effondre, mais sans se retourner.

Contrairement à Joshua Williamson avec Rogues, Chiang n'a pas voulu d'une conclusion dramatique. Certes, il y a des morts mais même disparus, ils laissent une sorte d'héritage, de trace poétique et poignante derrière eux. Surtout Selina survit et se voit même proposer un nouveau rôle par Barbara Gordon. La dernière page est à cet égard magnifique et inspire une sorte de ravissement au lecteur, une dernière note parfaite, juste, remarquable.

Le dessinateur Chiang s'est fait plaisir et on peut comprendre sans peine qu'il a pris son temps pour conclure sa série. Cinquante pages de ce niveau, c'est du boulot. J'ai toujours apprécié le style visuel de Chiang : comme Phil Noto, ce n'est pas un artiste dynamique, on peut lui trouver des faiblesses, il n'a pas l'aisance insolente des virtuoses de la narration graphique.

Mais son dessin est toujours subtil, élégant, précis. En ayant voulu assumer toute la création de cette série, Chiang montre que, pour lui, ce projet était et qu'il s'y est investi pleinement, intensément. Les pages qui illustrent cette critique le prouvent, mais il ne faut pas croire que l'épisode s'en contente, c'est palpitant, spectaculaire, il y a tout ce qui faut pour combler le lecteur exigeant qui attend de quatre épisodes de cinquanrte pages chacun quelque chose qui le rassasie.

Surtout pour en revenir à ce que je disais plus haut, Chiang a vraiment soigné la manière de représenter des héros âgés sans en faire des vieillards grotesques ni de faux seniors à la santé irréelle. Bien entendu, il y a une part de fantaisie, qui correspond à ce type d'histoire, à ses conventions, à ses clichés. Mais l'ensemble est crédible et ces versions de Catwoman, Ivy, du Sphinx sont équilibrées. On n'a jamais cette réaction, fatale pour croire à ce qu'on lit, de se dire que, non, franchement, c'est too much, ça va trop loin.

Notez déjà sur vos agendas la date du 13 Février 2023 : c'est ce jour-là que sera disponible le recueil en vf de Catwoman : Lonely City chez Urban Comics. Si vous aimez Selina Kyle, vous ne passerez pas à côté de cette superbe production estampillée du Black Label.

mercredi 27 avril 2022

CATWOMAN : LONELY CITY #3, de Cliff Chiang


Avec un retard conséquent, le pénultième épisode de Catwoman : Lonely City est enfin sorti - et il faudra encore patienter jusqu'en Août pour découvrir la fin de cette histoire. Mais on pardonnera volontiers à Cliff Chiang parce qu'il faut se rappeler qu'il fait absolument tout sur cette série (scénarion dessin, couleurs, lettrage, couverture et variant cover !) mais surtout parce que le résultat est excellent. Et ce numéro le prouve amplement une nouvelle fois !


Catwoman et son gang infiltrent l'asile d'Arkham pour y prélever un échantillon de Gueule d'argile. Mais l'opération ne passe pas incognito et en fuyant, Killer Croc se sacrifie pour sauver ses amis.


Dévastée par la mort de son ami, Selina trouve du réconfort dans les bras d'Edward Nygma à qui elle demande de l'aider à résoudre ce que signifie "Orphée". Et il lui vient une idée...


Pour épargner des vies, Catwoman décide d'oeuvrer seulement avec le Sphinx et Poison Ivy quand elle entreprend de voler un buste dans le musée de Gotham. Elle le porte ensuite à Jason Blood.


En ville, la tension monte encore d'un cran quand Harvey Dent veut déloger des manifestants soutenus par Barbara Gordon. L'irruption de Catwoman au milieu de la scène provoque une émeute.


Catwoman réduit encore ses effectifs par crainte de nouvelles pertes. Avec Poison Ivy et Jason Blood, elle trouve l'entrée de la Batcave. Jason Blood invoque alors le démon Etrigan...

Prévue pour être bimestrielle, la mini-série écrite, dessinée, colorisée et lettrée par Cliff Chiang a éprouvé la patience de ses fans puisque ce troisième épisode sort quatre mois après le deuxième. Comme je le disais en préambule, il sera beaucoup pardonné à l'auteur considérant la masse de travail qu'il assume mais aussi, surtout, parce qu'il ne déçoit pas pour son retour. Au contraire !

La première satisfaction vient en vérité du fait que l'histoire reste fraîche : je n'ai pas eu besoin de me replonger dans le précédent numéro pour me souvenir de là où Chiang en était resté. C'est bien la preuve de l'efficacité de son récit dont l'intrigue est mémorable et dont la narration est fluide.

Ensuite, Chiang enchaîne avec la même inspiration : le début de cet épisode est imparable et culmine avec une scène dramatique et poignante qui voit la mort d'un des protagonistes. Killer Croc, auquel on s'était attaché pour sa caractérisation touchante de partenaire à la ramasse, se sacrifie héroïquement lors d'une cavale dans les souterrains de l'asile d'Arkham et Chiang réussit admirablement à traduire tout le désarroi de Catwoman au moment d'achever son ami (comme il le lui demande).

Ce moment fort fonctionne comme une bascule pour Selina Kyle qui assiste à une veillée funèbre en hommage à Waylon Jones. Elle ne peut supporter le poids de sa culpabilité et fuit la salle. Edward Nygman la rattrape. Ils s'embrassent et finissent au lit. La scène n'a rien de gratuit, elle est traitée avec pudeur, de façon très élégante. Et ça ne tombe pas comme un cheveu dans la soupe. On peut même y voir comme un étonnant écho à Batman : Killing Time de Tom King, qui paraît actuellement, et dans lequel on voit Catwoman et le Sphinx former une sorte de couple déjà (puisque l'histoire de King se situe avant les débuts de la romance entre Cat et Batman). C'est le zeitgest en quelque sorte.

Mais par ailleurs, donc, la mort de Croc va iprofondément affecter l'attitude de Catwoman car elle prend douloureusement conscience que l'affaire dans laquelle elle a embarqué ses complices peut leur coûter la vie. La sienne lui importe peu, c'est une femme qui veut résoudre un dernier mystère comme on espère tourner une page d'un passé tragique. Mais c'est une autre chose que d'envisager la perte de proches qui n'ont pas à payer pour ses erreurs.

En quête d'un allié solide, Selina et le Sphinx jettent leur dévolu sur le plus inattendu d'entre eux : Jason Blood alias Etrigan le démon. Ils achètent son aide avec une statue volée cachant une relique non moin surprenante : le casque du Dr. Fate ! Ces éléments surnaturels - Blood/Etrigan, Fate - entraînent la série dans une nouvelle dimension tout à fait excitante car imprévisible. ils induisent un danger peut-être encore plus grand car Blood précise qu'il n'a plus laissé son alter ego resurgir depuis très longtemps et qu'il en conçoit certainement une forte rancoeur. Au moment de l'invoquer, ce sera donc risqué.

Chiang n'oublie pas cependant l'autre versant de l'intrigue qui met en scène l'élection municipale de Gotham et la rivalité entre Harvey Dent (qu'on voit en difficulté tant sur le plan des sondages que dans sa volonté de ne pas céder à nouveau à ses pulsions homicides) et Barbara Gordon. Ce duel culmine dans un face-à-face très intense entre la police surarmée du maire sortant et des manifestants qu'est venue soutenir Babs. Une étincelle suffirait à provoquer le chaos et bien entendu, il va éclater quand Catwoman surgit au milieu de tout ça, après avoir dérobé la statue précédemment mentionnée. La scène est spectaculaire et parfaitement mise en scène, restituant tout le désordre, la confusion qui peut se produire en pareille occasion.

Tout cet ensemble de séquences mises bout à bout soulignent aussi la sensation que l'histoire file vers un dénouement épineux. Catwoman fait encore davantage le vide autour d'elle, au point d'écarter le Sphinx (et sa fille), qu'elle soupçonne de la trahir pour l'empêcher d'aller au bout de sa quête obsessionnelle. En fait, on voit surtout Selina perdre pied, tenter de se raccrocher à ce qu'elle peut, et pour cela, elle préfère couper les ponts. Au fond, ses années de détention, le deuil de Batman, le souvenir de la "Nuit des Fous", tout remonte à la surface et la submerge. Elle ne tient plus debout que mue par son objectif : percer le secret que représente "Orphée" en explorant la Batcave. En dehors de ça, rien n'est certain, tout est précaire, et elle ne peut se permettre d'être fragilisée, donc elle fait le vide autour d'elle - à l'exception d'Ivy (que Chiang écrit merveilleusement, dans cette incarnation exceptionnelle).

Visuellement, les efforts de Chiang sont phénoménaux. Qu'il occupe tous les postes montrent bien à quel point ce projet lui tient à coeur et on peut faire un parallèle évident entre l'artiste et sa muse, tous deux littéralement portés apr ce qu'ils ont à faire.

Mais on apprécie surtout, avant tout, l'expérience de Chiang. C'est un artiste aguerri, au style mûri, accompli. Et un narrateur fabuleux. On ne pense pas immédiatement à Chiang quand il s'agit de pointer les dessinateurs les plus costauds, et pourtant ce qu'il réalise avec Catwoman : Lonely City prouve à quel point il maîtrise son art.

Le découpage, en particulier, est une leçon dans ce domaine. Chaque épisode se lit avec une facilité déconcertante, le flux de lecture est limpide, évident. Rien n'est en trop, ce qui est un petit exploit quand on s'astreint à des épisodes de 40 pages, où il faut doser différemment qu'avec le format traditionnel de 20 pages. Et pourtant, on ne voit pas la différence tant le rythme est impeccable, tant les scènes sont bien montées, avec des variétés dans la manière d'enchaîner les plans tout à fait remarquables (je pense en particulier, j'y reviens, à la scène de la mort de Croc, où pas un plan n'est redondant, trop appuyé...).

La gestion des couleurs est également superbe car Chiang opte pour la sobriété. Souvent, la scène baigne dans des tons très simples, en rapport avec l'ambiance ou l'heure. Ainsi, la nuit, tout est bleu. C'esr tout bête, mais ça fonctionne car l'essentiel est ailleurs, dans la vérité des sentiments exprimés, dans la justesse des expressions, des postures. On n'est pas distrait pas les couleurs, mais les couleurs valorisent la scène.

Enfin, Chiang soigne les décors. Il le peut, il prend son temps pour le faire. N'empêche, c'est appréciable, et ça prouve là aussi qu'il ne se fiche pas de nous. Quand on suit le cambriolage dans le musée, quand on entre chez Jason Blood, quand on assiste au duel entre Dent et les manifestants, tout ça est intense parce que puissamment situé. Que ceux qui croient qu'un comic-book peut faire l'économie de bons décors lisent Catwoman : Lonely City, et ils verront que ce "détail" fait la différence entre une histoire pouvant se passer n'importe où et une autre où le cadre de l'action est essentiel à sa qualité.

Le cliffhanger qui clôt l'épisode rend l'attente qui s'annonce insoutenable. Mais parti comme c'est, peu de risque que Chiang foire la fin de sa mini-série, d'ores et déjà bien placée pour figurer dans le top des comics du Black Label de DC cette année.

vendredi 24 décembre 2021

CATWOMAN : LONELY CITY #2, de Cliff Chiang


Si vous me lisez fréquemment, vous savez à quel point j'apprécie les productions du Black Label de DC Comics, un véritable espace de (re)création pour des auteurs désireux de s'affranchir de la continuité (tout en lui adressant des clins d'oeil). Catwoman : Lonely City de Cliff Chiang apporte une fois de plus la preuve qu'avec un format différent (des épisodes de 50 pages) une périodicité différente (un épisode tous les deux mois) et la possibilité d'écrire et dessiner son projet comme bon lui semble, on obtient une vraie pépite.
 


En cambrioleuse avertie, qui souhaite braquer le Batcave et découvrir le secret de Morpheus, Selina Kyle doit renforcer son équipe : son amie Rowena lui fournit de l'équipement et son neveu Winston, un hacker.


Néanmoins, la sécurité de la Batcave est telle qu'il faut à Catwoman un vrai sésame pour s'y introduire. Winston l'informe que l'anneau du premier Green Lantern, Alan Scott, se trouve dans les locaux de S.T.A.R.Labs. Mais, Selina doit l'utiliser pour échapper aux gardes et épuise les réserves.
 

Avec le soutien de Edward Nygma et de sa fille Edelia, Selina applique son plan B : s'infiltrer dans les bâtiments d'Ace Chemicals. Avec Edelia, elle dérobe des échantillons qu'évacue Killer Croc. Les deux fills se font la belle par les airs. Le gang se réunit et quitte Gotham.


La réapparition de Catwoman alimente le débat entre les deux candidats à la mairie : Harvey Dent, qui se représente, et Barbara Gordon. Babs marque un point décisif en pointant le fait que les méthodes répressives de Dent terrorisent plus qu'elles ne tranquillisent la population.


Pendant ce temps, Selina et ses acolytes arrivent au Brésil pour y rencontrer une vieille amie à qui elle a promis les échantillons d'Ace Chemicals en échange de son renfort pour visiter la Batcave et neutraliser la police de Dent...

Si on voulait faire un raccouric facile, on pourrait dire que le Black Label de DC Comics est un peu l'équivalent de feu le label Vertigo pour des histoires super-héroïques : des auteurs confirmés s'y expriment sans avoir à se soucier de la continuité, en proposant au lecteur des "What if...?", des "Elseworlds", mais qui peuvent aussi s'apprécier comme des histoires possibles du DCU classique.

On y aborde des thèmes divers et variés, souvent plus adultes, avec des personnages célèbres et d'autres moins, susceptibles d'être réinventés ou creusés plus profodément. Les intrigues sont limitées dans le temps avec des mini-séries de trois, six, huit, dix, douze épisodes, dont le format varie (jusqu'à une cinquantaine de pages), et une péridocité moins stricte.

Cette formule est un effort de DC qu'il faut non seulement féliciter mais encourager. Il n'y a pas d'équivalent chez Marvel et c'est bien dommage. Surtout le Black Label est désormais bien installé et alimenté, avec une politique éditoriale intelligente et des auteurs qui reviennent chez DC pour en profiter.

Cliff Chiang illustre parfaitement tout cela : ces dernières années, il a dessiné la série Paper Girls, écrite par Brian K. Vaughan, chez Image Comics, et rien ne l'obligeait à retourner chez son ancien éditeur pour qui il a été editor, dessinateur, cover-artist, scénariste. Sauf pour mener à bien une histoire qui lui tenait à coeur et qui ne pouvait exister qu'au sein du Black Label : Catwoman : Lonely City.

Ce deuxième chapitre est aussi réussi que le premier, sa lecture est un régal, son exécution impeccable. Comme je l'avais écrit pour le n°1, il est aisé de faire le rapprochement avec Batman/Catwoman de Tom King, Clay Mann et Liam Sharp puisqu'on suit aussi Selina Kyle dans ses vieux jours. Mais le résultat est autrement plus concluant ici, grâce à une écriture bien plus appliquée, une narration moins inutilement alambiquée, et un propos plus direct.

Dix ans après la Nuit des Fous, qui a coûté la vie à Batman, le Joker, le Pingouin, Harley Quinn et le commissaire James Gordon, et une peine de prison pour Catwoman, tenue pour resposable du massacre, Selina Kyle se souvient des derniers mots de Batman : Morpheus. Après avoir interrogé Barbara Gordon à ce sujet, sans succès, elle est convaincue que la réponse à cette énigme se trouve dans la Batcave. Problèmes : l'endroit est impénétrable et Harvey Dent/Double-Face, devenu maire de Gotham, espère se faire réélire en capturant Catwoman (qu'il a fait sortir de prison avant le terme de sa peine).

Dans cet épisode, Selina considère la difficulté de la tâche qui l'attend : elle a pour unique partenaire Killer Croc, qui a pris du ventre et ne fait plus peur à personne, et elle se doute que Dent lui réserve un mauvais tour. Auprès d'une amie, Rowena, elle gagne un soutien en la personne de Winston, un jeune hacker, qui va lui indiquer un moyen de pénétrer dans la Batcave. Mais c'est un échec.

Cliff Chiang va alors faire basculer son récit dans une véritable histoire de braquage, avec le renfort de complices mais aussi en arrière-plan la prochaine élection municipale qui voit s'opposer Dent et Barbara Gordon sur fond de réaménagement du quartier d'Alleytown à grands coups d'expropriations. L'intrigue devient une conquête de territoires : Dent avec Gotham et Alleytown, Selina avec la Batcave.

Le scénario nous entraîne dans des lieux familiers comme l'industrie Ace Chemicals (où le Joker a eu l'accident qui l'a transformé) avant de se déplacer au Brésil pour y retrouver un personnage rondement bien redéfini. C'est jubilatoire, captivant, drôle, mélancolique aussi (le dîner entre Edward Nygma et Selina est une merveille). De la belle ouvrage, menée sur un tempo soutenu.

Visuellement, Chiang tient la grande forme et s'en amuse : artiste expérimenté, il prend un plaisir évident à montrer que ses vieux héros (ou vilains repentis) ne sont pas en reste, suant dans une salle d'entraînement (tenue par Ted "Wildcat" Grant), tout en respectant un certain réalisme (les acrobaties à cinquante balais ne sont plus aussi simples, même avec de la volonté, et Chiang évoque même une possible passation de flambeau quand Edelia Nygma demande à Selina si, une fois l'affaire bouclée, elle pourra devenir sa coach).

Maître total de son projet, Chiang n'a laissé à personne le soin de la réaliser à sa place : il dessine, encre, colorise, lettre. Et il fait tout cela magistralement. On sent qu'il a muri son histoire, sa réalisation, notamment en ce qui concerne les designs (les tenues de Catwoman sont à la fois élégantes et pratiques, et il nous gratifie d'un délicieux flashback où la féline et Batman se couraient après).

C'est donc très beau, et même chic, car Chiang a du goût. Il ne s'agit pas pour lui d'ironiser sur ses personnages, de grossir le trait. Pas de cruauté. Il aime son casting, c'est évident, et sa manière de les dessiner, comme de représenter Gotham, traduit cette affection, ce qui confère une vraie tendresse à l'histoire. On est avec Catwoman et sa bande, qu'on suit comme de vieux amis, dans leur dernier gros coup, avec du panache et suffisamment de mystères pour rester à l'affût.

Catwoman : Lonely City est une production exquise, une lettre d'amour. La faire partager aux fans est un beau cadeau de la part de Chiang et DC.(Suggestion : et si DC inscrivait le retour de la JSA dans ce Black Label au lieu de nous faire lambiner avec une nouvelle ongoing ?)

jeudi 21 octobre 2021

CATWOMAN : LONELY CITY #1, de Cliff Chiang


N'y allons pas quatre chemins : Catwoman : Lonely City est le meilleur comic book que vous lirez cette semaine en provenance de DC (et sans doute tous éditeurs confondus). C'est l'oeuvre d'un seul homme, Cliff Chiang, qui revient à la maison, et qui a vraiment tout fait ici - scénario, dessin, encrage, couleurs, et même lettrage. Cet investissement total se sent aussi dans le récit, magistral, sensible. Déjà un classique cuvée 2021.



Après dix ans passés en prison, Selina Kyle rentre à Gotham. La ville a beaucoup changé en son absence, régie par des Batcops impitoyables. Elle réussit à se glisser dans le quartier d'Alleytown puis va déposer des fleurs sur la tombe de Bruce Wayne dans son manoir.


Désoeuvrée, elle se rend sur Iceberg Island, où le Pingouin dirige ses affaires. Elle lui demande son argent mais son magot a été saisi. Il refuse ensuite de lui accorder un prêt, sauf si elle consent à travailler comme hôtesse dans son casino - ce qu'elle refuse évidemment.


La prochaine visite de Selina est pour Barbara Gordon, qui s'est reconvertie pour aider de jeunes enfants déshérités. Babs reproche l'attitude de Selina dix ans aupâravant. Selina interroge Babs au sujet d'Orphée, sans obtenir de réponse qui pourrait l'éclairer.


Selina, le soir venu, s'arrête au bar tenu par Ma Hunkel, où elle trouve Killer Croc. Le maire de Gotham, Harvey Dent, entre et aborde Selina pour la mettre en garde contre tout projet criminel. Une fois parti, elle propose à Killer Croc un coup audacieux.


Revêtissant son costume, Catwoman s'introduit dans le commissariat central et, dans la salle des archives, elle récupère des pièces à conviction concernant la mort de Batman. Elle ingore qu'au même moment Harvey Dent complote contre elle, ayant arrangé sa libération pour la pièger.

Catwoman : Lonely City prouve encore une fois à quel point le Black Label de DC Comics est un endroit précieux (et comme Marvel manque d'en avoir un comparable). Sans cela, un tel projet n'aurait jamais vu le jour, ne serait-ce qu'à cause du format de chacun des quatre épisodes de cette mini-série bimestrielle (50 pages) et de l'ambition de son auteur.

Cliff Chiang a tout fait dans sa carrière : il fut editor, puis dessinateur - on lui doit l'essentiel de la partie graphique de la Wonder Woman écrite par Brian Azzarello durant les New 52, puis, ces dernières années, les illustrations de la série Paper Girls de Brian K. Vaughan chez Image Comics. Cette fois, il signe l'histoire de Catwoman : Lonely City, mais aussi sa colorisation et même son lettrage. Pas de doute, pour s'investir autant, il doit s'agir de quelque chose auquel il tenait particuièrement.

Ce qui frappe, en fait, d'abord, c'est que cette histoire ressemble à la version réussie du futur de Selina Kyle tel que n'a pas réussi à l'écrire Tom King dans Batman/Catwoman. On y suit Catwoman qui sort de prison après dix ans passés derrière les barreaux. Elle a été condamnée pour les meurtres de Batman, du Joker, de Nightwing et du commisaire James Gordon - la Nuit des Fous (Fool's Night en vo). On découvre à la fin de ce premier épisode qu'elle n'est pas coupable de ce massacre et que sa libération est un traquenard pour lui faire porter le chapeau dans une autre affaire (à déterminer).

Chiang s'attache aux déplacements de son héroïne, de retour à la vie civile. C'est désormais une femme d'âge mûr, entre cinquante et soixante ans au moins. Ses cheveux courts et noirs sont barrés d'une mèche blanche, son visage porte les stigmates du temps qui a passé, des rides. Elle est encore belle et élancée, dotée d'une forme physique enviable, malgré des douleurs osseuses aux genoux et un mélange de lassitude et de colère froide.

Gotham, pendant ce temps, a changé, elle aussi : elle a pour maire Harvey Dent/Double-Face, devenu un héros à la suite du massacre précité, qui revendique l'héritage de Batman (dont l'identité secrète a été révélée) et qui a disposé de sa fortune pour réformer la cité. Des Batcops, patibulaires, quadrillent les quartiers et tirent à vue. La population approuve ce nouveau régime, oppressant certes mais sécurisant. Chiang fait passer tout cela sans avoir besoin de souligner quoi que ce soit et, comme on le découvre à travers les yeux de Selina, on est à la fois surpris et atterré - cela renvoie aussi à un vieux débat : et si Batman avait dépensé ses millions pour autre chose que se déguiser en chauve-souris et traquer des criminels colorés ?

Cette question refait surface lors des retrouvailles entre Selina et Barbara Gordon, qui a changé de vie et de carrière. Toutes ces années à casser la gueule à des vilains grotesques, pour quel résultat ? s'interroge-t-elle. Elle en veut aussi à Selina d'avoir participé à ce folklore en ne choisissant jamais entre sa vie de voleuse et d'héroïne, en ne raccrochant pas avant la tragédie. A cette occasion, Selina mentionne Orphée et demande à Babs si cela évoque quelque chose pour elle : Chiang lance là ce qui ressemble à un MacGuffin, un prétexte au développement du scénario, pour tenir le spectateur en haleine jusqu'à la révélation (même si, souvent, on finit l'histoire sans savoir de quoi il s'agit).

Chiang convoque d'autres figures, pittoresques, comme Killer Croc, qui traîne dans le bar de Ma Hunkel (la première Red Tornado de la JSA), habillé d'un survêtement ridicule, qui résume mieux que tout le déclin du personnage, sa situation pathétique : il ne fait plus peur avec sa bedaine et sa casquette sur la tête, l'ancien membre de la Suicide Squad. Harvey Dent aborde Selina dans ce troquet et la met en garde contre la tentation de renouer avec ses mauvais penchants : Monsieur le Maire de Gotham, on le comprend intuitivement, n'est pas le héros que les médias louent, ses manières sont doucereuses et menaçantes, son faciès défiguré trahit encore sa nature ambivalente. Une autre grande scène.

Certains reprocheront d'ailleurs peut-être à Chiang d'accumuler des scènes plutôt qu'un récit fluide et palpitant. Pourtant, ça m'a paru l'approche la plus intelligente pour traiter du retour de Selina. Jusqu'à ce flashback fulgurant qui revient sur la fameuse et dramatique nuit, où à nouveau il est fait mention de Orphée... Avant un ultime moment où il est devient évident que Dent a l'intention de piéger Selina puisqu'il a influencé sa libération.

Là où dans Batman/Catwoman, Tom King a tenté, sans succès, de montrer ce qui serait arrivé à Selina une fois Batman mort, tuant le Joker et mentant à sa fille, Chiang adopte une méthode à la fois plus subtile et plus directe. Dans cette histoire, Selina n'a eu de fille avec Bruce Wayne, elle a vieilli en prison pour un crime qu'elle n'a pas commis et elle sort avec à la fois la volonté de se ranger et celle d'en découdre. De cette façon, Chiang évite tout ridicule quand Selina enfile à nouveau sa combinaison (la grise) de Catwoman et accomplit quelques acrobaties (plus aussi bien maîtrisées d'ailleurs). Le récit est ponctuée par des retrouvailles, toutes marquées par les regrets. On sait où on va sans être sûr de comment et dans quel état on va y arriver car Selina n'est plus la flamboyante féline fatale et le monde autour d'elle a également beaucoup changé. C'est en soignant l'environnement que Chiang donne de la crédibilité à son projet et en même temps lui injecte une vraie force, un élan, ce côté héroïque qui fait vibrer le lecteur.

Comme il a littéralement tout fait, le plaisir qu'on tire de cette lecture dépend de l'intérêt qu'on porte au travail de Chiang, à son style. Le dessin est le même, miraculeusement, comme si, contrairement à son héroïne, le temps n'avait pas de prise sur lui. La ligne est claire, précise, sobre, épurée. Le découpage, sans folie, mais aux compositions d'une élégance imparable, d'une fluidité irréprochable.

J'ai toujours aimé le dessin de Chiang, qui n'appartient à aucune école sinon à la sienne, qui ne cède pas un pouce de terrain aux effets à la mode, au spectacle, au racolage. C'est fin et simple, mais peaufiné. Une page comme celle où Selina déambule à pied dans Gotham la nuit résume tout ça, avec un travelling avant sur le visage de cette dernière, tandis qu'elle évolue d'une case à l'autre dans des décors différents, synthétisant à la fois la variété architecturale de Gotham et le spleen de Catwoman, étrangère dans ces rues pourtant souvent arpentées. On croirait presque entendre la bande-son jazzy mélancolique qui accompagne les pas de Selina, comme Miles Davis calait ses notes sur la marche dans Paris de Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l'échafaud. Superbe.

Les couleurs sont délicates, là encore on voit bien l'intention de Chiang de ne pas appuyer inutilement sur les ambiances. Je suis sûr que les planches en noir et blanc fonctionnaient déjà très bien et donc il veille seulement à ajouter quelques teintes douces aux déplacements de Selina. Là encore, c'est hors des modes, plus proche d'un Dave Stewart que d'un Tomeur Morey (sans discuter le talent de ce dernier). Enfin, le lettrage, discipline terrible pour laquelle on fait appel à des spécialistes souvent oubliés au moment de critiquer tel ouvrage (moi le premier), est irréprochable.

Le Black Label nous propose une nouvelle pépite et DC a donné les moyens à Cliff Chiang de produire ce qu'il avait en tête, à son rythme (imaginez encore une fois si Marvel offrait un tel espace créatif à ses auteurs...). Catwoman : Lonely City reviendra en Décembre et quelque chose me dit qu'on ne sera pas déçu car ça sent bon le classique.

mercredi 25 février 2015

Critique 579 : WONDER WOMAN, VOLUME 5 - FLESH, de Brian Azzarello, Cliff Chiang et Goran Sudzuka


WONDER WOMAN : FLESH rassemble les épisodes 24 à 29 et le n° 23.2 (First Born) de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (#27 et 29 plus une partie du #28), Goran Sudzuka (#24-26 et l'autre partie du #28), et ACO (#23.2), publiés en 2014 par DC Comics.
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(Extrait de WONDER WOMAN #29.
Textes de Brian Azzarello, dessins de Cliff Chiang.)

Nouveau souverain de l'Olympe, Apollon a capturé son frère, le Premier Né, après qu'il a subi une cuisante défaite en affrontant Wonder Woman. Bientôt Apollon apprend l'imminence d'une guerre, ce qui le motive à réunir le panthéon pour convaincre ses semblables d'accueillir Wonder Woman dans leurs rangs en tant que déesse de la guerre.
Cependant, cette proposition n'a pas l'heur de plaire à l'un des membres de l'Olympe et prépare sa revanche contre l'amazone...

Après les trois premiers volumes de son run sur la série, qui ont été mouvementés, le scénariste Brian Azzarello a rebondi dans une direction décisive lors du tome 4, impliquant dans l'intrigue le nouveau fils de Zeus. Les épisodes de ce nouvel arc narratif négocient donc avec les conséquences des derniers événements tout en entraînant le lecteur vers de nouveaux rebondissements.

Encore une fois, pourtant, l'auteur aboutit à un résultat qui laisse un sentiment très mitigé : il développe en effet une histoire complexe, elle-même alimentée par des "sub-plots". Apollon retient le Premier Né prisonnier sur le mont Olympe où il lui fait subir de multiples tortures, complaisamment détaillées, mais dans un but précis.
Pendant ce temps, sa soeur, Cassandre, le défie frontalement, n'hésitant pas à user de manoeuvres aussi crasses pour avoir ce qu'elle convoite. 
Pour couronner le tout (qui est déjà assez corsé), Azzarello met en scène la quête de Wonder Woman et sa bande pour retrouver un membre de leur famille qui a été kidnappé.

Tout ça fait beaucoup. Trop en vérité, et c'est devenu un défaut récurrent dans la série pour ne plus être indulgent ou espérer que cela s'arrange, même si, pris au jeu, le lecteur a quand même envie d'aller jusqu'au terme du run du scénariste pour en connaître le fin mot. 
Personnellement, je suis lassé par la narration d'Azzarello, qui, en définitive, n'a jamais réussi à maintenir l'excellent niveau de ses premiers épisodes, qui avaient le mérite de renouveler bien des éléments. Il s'agit bien de cela en fait : à force de mener son affaire en permanence pied au plancher, de bourrer jusqu'à la gueule son intrigue, d'animer un casting très (trop) fourni, la série ne respire jamais, les personnages sont grossièrement caractérisés, la lecture devient fatigante. 

Il ne s'agit pas de blâmer l'ambition manifeste du projet d'azzarello, mais de pointer ses excès, et en la matière le trop est l'ennemi du bien (c'est un reproche que j'adresserai à d'autres scénaristes, comme Rick Remender avec ses Uncanny Avengers par exemple).

Ainsi, même si le récit se déploie avec une efficacité certaine, compte tenu de ses nombreuses voies, et continue à surprendre encore, parfois, avec certains protagonistes (je pense en particulier à Héra, qui est devenue plus appréciable maintenant qu'elle doit apprendre à composer avec sa mortalité), toute la partie avec le Premier Né occupe trop d'espace, vole la vedette aux autres. Si on comprend pourquoi il est et reste un tel monstre, on n'éprouve toutefois peu de compassion pour lui, il est trop évident qu'il est là pour incarner un des méchants de service et guère plus. Azzarello échoue lourdement à imposer ce personnage en dehors de clichés rebattus pour justifier à quel point il est sinistre et tragique (souligner l'arrogance de Zeus pour expliquer tout ça n'avance pas à grand-chose, sinon à rabâcher à quel point le père des dieux peut avoir lui aussi été monstrueux).

C'est dommage car, par ailleurs, quelquefois, Azzarello parvient encore à séduire, notamment par la qualité de ses dialogues, exprimant souvent très bien les émotions des personnages. Mais c'est bien peu quand même.

L'action prime sur la majorité de l'intrigue, plusieurs des batailles mises en scène ne sont là que pour faire avancer l'histoire mais sans résoudre quoi que ce soit : tout cela est très mécanique. On saisit juste (mais on s'en doutait déjà) que le Premier Né représente une sacrée menace pour Wonder Woman, ce qui entretient un certain suspense quand à l'issue de leur duel.

La partie graphique apporte plus de satisfaction, même si, de ce côté-là aussi, la série est devenue sérieusement bancale. En effet, bien que Cliff Chiang reste présent, il ne signe en réalité que deux épisodes et demi, ce qui est peu pour un artiste crédité en premier sur la couverture et sur la page du sommaire, considéré comme le véritable co-auteur de ce run. Sa prestation n'a rien de honteux, il produit encore de belles pages, et la manière dont il représente les personnages féminins en particuliers reste superbe.

Mais, soyons justes, Goran Sudzuka (qui avait déjà prouvé sa solidité lorsqu'il remplaçait Pia Guerra sur Y : The Last Man) donne à voir des épisodes plus réguliers et achevés, en signant plus de planches dans tout ce recueil (trois n° complets et la moitié d'un 4ème).
Son trait est sobre, ses découpages dosés, mais il se dégage des deux une assurance, une qualité, une constance désormais supérieures à ce que fait Chiang. Rien de spectaculairement différent, mais ce "truc" en plus qui gagne l'attention du lecteur, le convainc que c'est ce dessinateur-là qui fait vraiment le mieux son job.

Un mot, enfin, de la colorisation de Matthew Wilson qui est impeccable comme toujours (il a d'ailleurs succédé à Javier Rodriguez sur le Daredevil de Mark Waid et Chris Samnee, sans que la série en souffre : belle performance). Les séquences nocturnes en particulier sont magnifiées par ses choix chromatiques toujours judicieux.

Malgré son cliffhanger et le développements de nouveaux éléments narratifs à la dernière minute, ce pénultième volume de Wonder Woman par Brian Azzarello ne gomme pas une déception bien consommée. Pourtant, tout avait si bien démarré...

mardi 20 janvier 2015

Critique 560 : WONDER WOMAN, VOLUME 4 - WAR, de Brian Azzarello, Cliff Chiang, Goran Sudzuka et Tony Akins


WONDER WOMAN : WAR rassemble les épisodes 19 à 23 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (# 21-23) et Goran Sudzuka (# 19 avec Tony Akins et l'intégralité du # 20), publiés en 2013 par DC Comics.
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Sur une terrasse de building avec piscine (figurant le mont Olympe), Apollon parlemente avec Dionysos et Artémis sur son règne et les menaces qui le mettent en péril : en effet, il n'arrive pas à mesurer le danger réel que représente Wonder Woman et il est inquiet à propos d'une vieille prophétie annonçant que le dernier fils de Zeus (Zeke, enfanté par la mortelle Zola, amie de l'amazone) éliminera celui qui l'empêchera d'accéder au trône.
Cependant, à Londres, le groupe uni autour de Diana dresse un bilan de la situation (qui est complexe) : Orion, Héra, Lennox et Arés ont tous un point de vue différent au sujet du fils de Zola et Zeus mais aussi à propos de la conduite à tenir face à Apollon et ses alliés.
Enfin, le Premier Né affronte Poséidon qui détient son épée, sous le regard de Cassandre.

Ces nouveaux épisodes concluent la deuxième "saison" de la série telle qu'elle a été relancée par DC Comics et confiée aux bons soins de Brian Azzarello, qui en a tiré une version à la fois inattendue et percutante. C'est, comme pour son héroïne, l'heure de faire le point.

Pour les bons points, on peut dire que le scénariste et son dessinateur en chef, Cliff Chiang, ont réussi à redonner du lustre à un personnage qui n'avait pas eu droit à de tels égards depuis fort longtemps : Wonder Woman est redevenue une héroïne singulière, attractive, dans une production  divertissante et adulte, commercialement gagnante. Chiang, notamment, a su re-créer visuellement Diana en la relookant de manière sobre et efficace. Azzarello a modifié sensiblement des points concernant ses origines, ses pouvoirs, en l'intégrant à un vaste tableau où se mêlent les figures revisitées du panthéon grec mais aussi du Jack Kirby's Fourth World avec le retour des New Gods. A eux deux, ils ont tiré le meilleur de cette réinvention pour proposer une série qui en définitive se démarque nettement du lot commun des super-héros pour se diriger vers un fantastique baroque.

Dans le recueil précédent, Azzarello et Chiang sont parvenus au coeur de l'entreprise - la succession de Zeus sur le trône de l'Olympe sur fond de complots entre différentes factions de dieux convoitant la place du patron. Pourtant, la lecture des derniers chapitres aboutissait à un sentiment brouillon, parasité par un casting trop abondant, des lignes narratives confuses : la série allait s'en relever et savoir négocier la suite avec le même brio qu'au début de sa relance ?

Premier constat : ce recueil renoue avec un certain swing décapant comme aux premiers jours, c'est un "page-turner" très efficace.

Azzarello paraît résolu à faire le tri, ou du moins à être plus lisible, plus clair : la lutte de pouvoir est mise en avant et les belligérants sont facilement identifiables, avec des motivations qui sont plus nettes. C'est une bataille disputée mais passionnante, même si l'affrontement entre le Premier Né et Poséidon (qui perdu de sa superbe) puis celui où Apollon charge Artémis de régler son compte à Wonder Woman au lieu de le faire lui-même, après avoir assuré quelque temps auparavant qu'il n'en ferait qu'une bouchée, manque de conviction. On a alors l'appréhension qu'Azzarello ne se  contente que d'honorer le minimum syndical en matière d'action (alors que c'est un auteur réputé pour ses comics violents).

Mais il semble surtout que cela soit une manoeuvre, assez habile convenons-en, pour souligner le niveau de puissance du Premier Né et le degré de résistance de Wonder Woman. A priori le duel entre ces deux-là ne laisse guère de place au suspense tant le premier est supérieur mais cette idée que l'héroïne puisse être réellement, de façon crédible, vaincue offre une vision pour le moins dérangeante et donc accrocheuse.

A partir de là, il faut que le scénariste s'y entende pour convaincre le lecteur que Diana ne pourra venir à bout de cet adversaire redoutable qu'en usant de ruse et d'intelligence, avec le renfort de ses amis (même si, dans l'affaire, les actions d'Arès manquent quelque peu de panache)... Et il faut bien admettre que ce qu'Azzarello a retrouvé en rythme, il l'a perdu en intensité. D'où cette persistante faiblesse à passionner le lecteur car la psychologie des personnages n'a jamais été suffisamment développée pour contrebalancer l'action classique.

L'autre souci, c'est que la qualité graphique qui faisait merveille auparavant est en décalage avec l'évolution de l'intrigue. Les styles similaires dans l'élégance d'artistes comme Chiang et Goran Sudzuka (qui a en quelque sorte pris la place de doublure officielle tenue jusqu'alors par Tony Akins, même si celui-ci réalise encore quelques planches) ne convient guère à une bande dessinée qui misent sur des confrontations physiques. 

Demeurent des ambiances, des décors, des designs très originaux, mais il manque du punch et de variété dans l'exercice si spécifique des combats de comics super-héroïques, avec des ennemis qui se balancent des coups, atterrissent plusieurs mètres plus loin, se relèvent et repartent à l'assaut.

Malgré ces réserves, il y a quand même un mieux notable avec le précédent album, en particulier dans les scènes intermédiaires : Wonder Woman administre à Orion une réplique bien sentie sur son comportement machiste d'une manière surprenante, Cassandre révèle la raison de son conflit avec Lennox et cela est pertinent pour qui sera capable de resituer le personnage dans la mythologie. Une source de jubilation pour les fans de Kirby et de son Quatrième Monde correspond à l'usage du "boom tube" dans une séquence visuellement mémorable. Et la fin du 23ème épisode est très impressionnante tout en étant graphiquement dans la retenue, avec un découpage magnifique.

Il est clair que la série, qui avait démarré formidablement, connaît une stagnation, voire une régression ;  ses auteurs, engagés dans un récit très dynamique, préférant toujours l'intrigue à ses acteurs (parfois réduits à des sujets sans substance, à l'image de Zeke, un bébé qui traverse les batailles les plus acharnées sans que ses protecteurs semblent s'en préoccuper outre mesure). Visuellement aussi, les partis pris du début ne sont plus aussi convaincants, malgré une esthétique toujours séduisante mais avec une sérieuse carence dans le punch.

Tout cela finit par former un ensemble bancal, avec des personnages desquelles on se détache. Dommage, même si un sursaut n'est pas exclu car l'équipe artistique ne manque pas d'atouts. Reste à savoir si elle saura faire les bons choix pour redresser la barre...

Critique 559 : WONDER WOMAN, VOLUME 3 - IRON, de Brian Azzarello, Cliff Chiang, Tony Akins et Goran Sudzuka


WONDER WOMAN : IRON rassemble les épisodes 13 à 18 et l'épisode 0 de la série, écrits par Brian Azzarello, publiés en 2012-2013 par DC Comics.
Les dessins sont signés par Cliff Chiang (#0, 15-16 et 3 pages du # 18), Tony Akins (# 14, avec Rich Burchett ; # 17, avec Amilcar Pinna) et Goran Sudzuka (#18, avec 7 pages par Tony Akins).
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- # 0. Dans ce récit, on découvre la jeunesse de Wonder Woman qui, à travers un rite initiatique sur l'île de Thémyscira, doit prouver sa bravoure. Elle attire l'attention du dieu de la guerre qui décide de lui inculquer l'art du combat en lui donnant pour mission de tuer le Minotaure.

Comme pour toutes les séries du "New 52", un épisode 0 a été produit pour permettre aux lecteurs de mieux situer les origines des héros DC : Brian Azzarello s'acquitte de cet exercice en adoptant une narration étonnamment rétro (alors que jusqu'à présent son run brillait par son approche atypique), en utilisant une voix off, des récitatifs. Ce procédé semble avoir été choisi pour adresser un clin d'oeil  à la genèse même de Wonder Woman, rappeler sa longévité comme personnage, et distinguer ce qui y est raconté de ce qu'on a déjà lu jusqu'à présent sous la plume d'Azzarello.
Mais ce "gadget" ne dispense pas son auteur de raconter des choses importantes pour mieux appréhender l'héroïne, notamment la relation qui l'a uni à War, présenté comme son tuteur, son mentor - une relation conflictuelle, qui souligne déjà le caractère affirmé de la jeune femme (quand le Minotaure est à sa merci mais qu'elle refuse de le tuer).
Cela légitime surtout la formation de guerrière de Diana, mais révèle aussi son empathie, ce qui en fait une figure dotée d'un vrai relief. C'est la première fois que la part psychologique du personnage est abordée avec cette importance, au sein d'une série où l'action prime.

Cliff Chiang illustre cela parfaitement grâce à un trait épuré qui lui permet de représenter Diana de manière crédible dans ses jeunes années, dans un cadre à l'exotisme bien dosé, des ambiances fortes mais subtiles. Son encrage un peu épais, avec des zones noires profondes, donne une texture particulière à l'histoire qui ressemble à ce dont on peut se souvenir, sans être encombré de détails. Et encore une fois, le design des personnages est remarquablement original, évitant tous les clichés de l'imagerie du panthéon et des amazones.

- # 13-18. Zola accouche  et donne naissance à un garçon, de fait un nouvel héritier de Zeus. Mais sa progéniture est aussitôt kidnappée et Wonder Woman lui promet de la retrouver. Elle est accompagnée pour cela de Lennox, War, Hera, Siracca, Milan, Orion (l'un des New Gods de Jack Kirby), Strife, et quelques autres. De son côté, Apollo organise une réunion de dieux. Par ailleurs encore, en Antarctique, des chercheurs découvrent la tombe du Premier Né, qui va opérer son retour en force.

Mine de rien, ces épisodes marquent la deuxième année de la série depuis sa relance, et force est de constater que le niveau baisse sensiblement après une première "saison" très accrocheuse. En même temps, c'était assez prévisible au vu des efforts consentis par Azzarello au cours des 12 premiers chapitres pour revitaliser le personnage et développer une intrigue épique.
Avoir réussi à donner un véritable nouvel élan à Wonder Woman, qui en impose à nouveau, en la débarrassant de tout ce qui en faisait une héroïne ayant moins d'aura que d'autres vedettes du DCU (comme Green Lantern, Batman), voilà assurément le meilleur de la série : on lit à présent les aventures d'une femme forte, charismatique, qui n'a pas peur de se battre, mais qui comporte une vraie noblesse (parce qu'elle ne tue pas sans raison en premier lieu). Elle a depuis le début été un soutien infaillible pour Zola et ses origines modifiées en font désormais l'égale des dieux qui se mettent parfois en travers de son chemin.
Brian Azzarello a atténué tout ce qui pouvait conférer trop de glamour au personnage, sa féminité n'est plus un élément déterminant (notamment en ayant écarté très vite la relation mère-fille entre Hyppolita et Diana).
En vérité, Wonder Woman est moins une série super-héroïque qu'une histoire avec des surhommes, des dieux, des monstres, ce qui la distingue du tout-venant par leur ambiguïté morale et physique. L'intrigue développée ne se révèle que progressivement, nourrissant un authentique suspense.

Bien entendu, le projet doit aussi beaucoup à la conception graphique de Cliff Chiang. Cet artiste au style plutôt raffiné n'a pas hésité à soigner les composantes visuelles les plus horrifiques du récit et à relooker un casting abondant.

Mais cette charge de travail ajoutée à une capacité de production déjà moyenne a son revers : en ne dessinant pas tous les épisodes, parfois en se contentant juste d'en signer quelques planches, il doit céder la place à des collaborateurs occasionnels plus ou moins doués.
Dans le présent recueil, il n'intervient que sur trois épisodes sur sept : c'est frustrant quand on voit avec quel brio il représente un dieu comme War (avec ses membres continuellement ensanglantés comme stigmates de ses victimes de guerre - une idée simple mais intelligente et impressionnante). Son trait anguleux et un peu gras renforce cette apparence brute, conforme à l'ancienneté des divinités. Le Premier Né est également une réussite, qui est immédiatement mémorable.

Mais cela n'excuse pas d'autres éléments : par exemple, le costume de Diana possédait un raffinement séduisant au début mais qui, à la longue, est devenu un peu absurde pour la même raison (le collier ou le bandeau à son bras gauche en forme de WW tous les deux). Chiang pêche aussi par le manque de variété dans l'expressivité de ses personnages ou ses décors urbains.

Tony Akins supplée donc Chiang avec un talent inégal. Le remplacement est plus convaincant avec Goran Sudzuka (qui fut déjà la doublure de Pia Guerra sur Y the last man, écrit par Brian K. Vaughan), un artiste méconnu et mésestimé qui mérite mieux que ce rôle de fill-in.

En s'étoffant, la série a aussi instauré une distance avec ses lecteurs, principalement à cause d'une distribution trop riche (jugez-en plutôt : Aphrodite, Apollo, Arès, Artémis, Demeter, Dionysus, le Premier Né, Héphaïstos, Héra, le Haut-Père des New Gods, Orion, Lennox, Siracca, Stryfe, War, Zola...) : tout ce monde ne peut pas exister avec le même relief.

Azzarello, avec la venue au monde du bâtard de Zeus, fruit de ses amours avec Zola et les diverses machinations du panthéon pour tirer profit de l'absence du père des dieux, a fort à faire pour animer tout cela et le rendre intéressant. L'apparition du Premier Né complexifie encore une fresque déjà fournie. Du coup, on a le sentiment que Diana se démène avec beaucoup trop de monde contre elle, elle paraît submergée comme l'est le lecteur.

Pour toutes ces raisons-là (scénario proche de l'obésité, inconstance graphique), ce troisième volume déçoit mais, et c'est tout le paradoxe de la série, donne toutefois envie de découvrir comment le scénariste, ses dessinateurs et son héroïne vont pouvoir s'en sortir.

lundi 19 janvier 2015

Critique 558 : WONDER WOMAN, VOLUME 2 - GUTS, de Brian Azzarello, Cliff Chiang et Tony Akins


WONDER WOMAN : GUTS rassemble les épisodes 7 à 12 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (#7-8 et 11-12) et Tony Akins (# 9-10), publiés en 2012 par DC Comics.
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Diana (aka Wonder Woman), Hermès et Lennox se rendent à Florence en Italie pour obtenir l'aide d'un autre dieu : l'héroïne veut acquérir une série d'armes bien spéciales pour tenir tête aux adversaires qu'elle compte dans le panthéon. 
Son arsenal à disposition, elle suit Hermès aux enfers pour passer un marché avec Hadès : il s'agit de récupérer Zola (enceinte des oeuvres de Zeus, dont on est toujours sans nouvelles) qu'il retient en otage. Par ailleurs, Stryfe tente de nouer une alliance avec Arès, et Héra veut se venger de Wonder Woman. Apollon, de son côté, oeuvre aussi à de sombres desseins...

Après le premier volume (Blood), Brian Azzarello reste sur ses positions et continue à remodeler, de manière toujours aussi énergique, le personnage et l'univers de Wonder Woman : pas de doute, ces nouveaux épisodes secouent toujours autant l'image de l'amazone et de ses entreprises tout en confirmant que l'auteur développe une intrigue sur le long terme. Pour cela, il profite à fond de l'opportunité offerte par le reboot des comics DC, sans se préoccuper de la continuité en place avant la mini-série Flashpoint à l'origine de cette refonte, ne conservant que ce qui lui est utile (l'île du Paradis, les amazones, le panthéon des dieux grecs, et l'inévitable affrontement sur fond de guerre de succession à cause de la disparition énigmatique de Zeus).

Si on cherche du divertissement, de l'action et de la singularité dans l'écriture, on est aussi bien servi dans ce deuxième tome que dans le premier : le rythme ne faiblit pas et la lecture est donc facile, la succession de péripéties, de coups tordus, va crescendo, et le casting s'élargissant offre des potentialités très prometteuses et déjà mémorables. 

La série s'enrichit de "subplots", ces pistes narratives secondaires (comme la grossesse de Zola, quasiment arrivée à son terme, et qui réserve une surprise). Mais Azzarello donne la primauté à l'action, au mouvement, qui définit plus que tout les comportements de Diana (et de ses alliés ou ennemis). Pas d'introspection ici, mais quand même des dialogues mordants qui révèlent des caractères bien trempés, à la mesure de situations très tendues (comme lorsque Diana est mise à l'épreuve par Hadès).

C'est en particulier la redéfinition des dieux grecs qui illustre le mieux la méthode Azzarello : comme pour Wonder Woman, il en brosse des portraits originaux, mordants. Ainsi, de manière habile, on se demande à quoi s'attendre avec les prochaines divinités que rencontreront Diana et Hermès, et dans quel environnement. La diversité des décors  est au diapason de cette "revue d'effectifs", mais si on voyage dans cette série, on n'est jamais perdu, chaque station faisant l'oeuvre d'un soin particulier : l'Italie, les Enfers, Damas, l'Olympe sont rapidement identifiables et mémorables. 

Le scénario pose aussi un regard sur le renouvellement démographique des amazones d'une façon si détonante, si osée, qu'on peut, même sans être (comme c'est mon cas) un spécialiste de Wonder Woman, être assuré que ça n'avait jamais été dit auparavant (la séquence fera date).

Visuellement, Cliff Chiang demeure l'artiste en chef de cette version, quand bien même encore une fois il ne signe pas l'intégralité des épisodes de cet album. 
Sa qualité la plus frappante réside à nouveau dans la représentation déroutante qu'il donne des dieux grecs, que ce soit Hadès (et son trône) ou Apollon, mélangeant des éléments modernes et d'autres plus traditionnels, jouant avec les clichés pour mieux les personnaliser, en empruntant au registre horrifique ou fantastique ou animal. Cette approche peut déconcerter au point de réclamer un temps d'adaptation au lecteur mais ensuite il est acquis que cette interprétation aboutit à un impact durable, très dépaysant, avec des ambiances puissantes. 

Le découpage est simple, des pages constituées de peu de cases en moyenne selon une grille qui n'a rien de fantaisiste (4 à 5 vignettes disposées en bandes classiques), mais cela participe aussi à la vigueur du récit. 
Esthétiquement, ni Chiang ni Tony Akins (qui réalise des remplacements très honorables, même si son trait n'a pas un rendu aussi abouti et singulier que celui de son partenaire, avec un encrage un peu trop appliqué de Dan Green) ne sont de stricts artistes réalistes, leurs images ne regorgent pas de détails superflus, mais ce type de graphisme sert superbement ce type de narration. Plutôt qu'une imitation photographique, on a là une recherche pour rendre accessible ce qui est par définition étrange, farfelu, effrayant, dans ce cortège de mythologie revisitée, d'emprunts à l'épouvante, d'héroïne improbable (car il faut bien avouer qu'avec son costume, Wonder Woman sort de l'ordinaire).

Il faut aussi dire un mot des magnifiques couvertures que signe Cliff Chiang (que ce soit pour les épisodes qu'il dessine ou ceux qu'il délègue à Akins) et qui manie un second degré étonnant en faisant référence aux portraits des pin-ups des années 50, mi-pulp, mi-pop, avec une Wonder Woman fixée dans des poses iconiques, valorisant sa bravoure, son audace, mais avec un zeste bienvenu de dérision.

On ne sait pas trop où cette aventure va nous mener, mais les talents d'Azzarello, Chiang et Akins suffisent à nous laisser embarquer dans ce périple traversé par des créatures étranges et une héroïne qui a gagné dans l'opération une véritable nouvelle jeunesse, une attractivité indéniable. Dans ce projet, l'intrigue compte (pour l'instant du moins) plus que la psychologie des personnages, mais la série n'oublie pas de donner à Wonder Woman une crédibilité et une féminité tout à fait à part.

lundi 15 décembre 2014

Critique 542 : WONDER WOMAN, VOLUME 1 - BLOOD, de Brian Azzarello, Cliff Chiang et Tony Akins


WONDER WOMAN : BLOOD rassemble les épisodes 1 à 6 de la série, écrits par Brian Azzarello et dessinés par Cliff Chiang (#1-4) et Tony Akins (#5-6), publiés en 2011 par DC Comics.
Cette nouvelle série s'inscrit dans le reboot des titres édités par DC Comics sous le nom de "New 52", conçu pour permettre aux lecteurs un nouvel accès aux séries.
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Dans la région de la Virginie, une femme avec un manteau de plumes de paon tue un cheval avec une faux : des entrailles de l'animal sont extraits deux centaures. Ces créatures attaquent la ferme voisine où un homme aux chevilles, le dieu Hermès, conseille à Zola, une jeune femme enceinte, de fuir. Grâce à la clef qu'il lui tend, elle est téléportée à Londres dans la chambre à coucher de Diana alias Wonder Woman. Elle se réveille et repart aider Hermès contre les centaure, une autre jeune femme. Cette dernière revêt son habit de Wonder Woman et repart grâce à la clef et avec Zola pour combattre les centaures. C'est le début d'un imbroglio dont l'enfant qu'attend Zola est l'enjeu : il est en effet l'héritier de Zeus, le père des dieux, dont le panthéon et sans nouvelles, ce qui va attiser les convoitises pour le remplacer...

Dans le cadre de l'opération dite "New 52", DC Comics a opéré une refonte en profondeur de la quasi-totalité de ses séries à la suite de la mini-série événementielle Flashpoint, écrite par Geoff Johns. 
C'est au scénariste Brian Azzarello qu'est revenu la mission de réécrire le personnage de Wonder Woman en repartant de zéro et le moins qu'on puisse dire est qu'il a proposé une version audacieuse de cette héroïne. 

D'abord, il faut souligner l'efficacité de l'histoire : elle se lit vite mais possède une réelle densité, ce qui procure au lecteur le sentiment d'avoir affaire à un projet bien élaboré, bâti sur des fondations solides, avec un vrai point de vue. 

Ensuite, Azzarello inclut dans sa narration des effets inattendus, en particulier horrifiques, ce qui donne un aspect proche des comics indépendants à cette production "mainstream". Pourtant, par la grâce des graphismes successifs de Cliff Chiang (# 1-4) et Tony Akins (# 5-6), cela ne sombre jamais dans une représentation complaisante de la violence et de ses détails sanguinolents : il en résulte même une étrange poésie. Ces deux artistes possèdent en effet un style plutôt réaliste mais avec une simplicité dans le trait qui ôte aux images toute vulgarité, ainsi dessinées ces compositions sont plus facilement visibles, tolérables, échappant aux simples clichés du "gore".

Enfin, Azzarello prend soin de distiller les révélations sur Diana d'épisode en épisode, de manière fluide, parfaitement assimilable. Tout est inscrit dans l'action, on ne s'arrête pas pour assister à l'exposition des psychologies et des origines des protagonistes, tout est intégré : le lecteur découvre donc progressivement qui est qui, d'où il vient, son rôle dans une intrigue construite pour le long terme. 
Le scénario reste cependant fidèle aux bases de son héroïne mais en les redéfinissant subtilement : on retrouve donc la communauté des amazones sur une île isolée mais liée au panthéon des dieux grecs. C'est l'apport essentiel d'Azzarello à la série.

Pour appuyer cette originalité, Cliff Chiang a aussi réalisé les designs de ces dieux en leur donnant des apparences très originales, ce qui éloigne là aussi le titre des standards esthétiques des récits super-héroïques. 

Tout cela apporte à la série une tonalité unique, qui la démarque de sa précédente version (initiée par George Pérez) et du tout-venant des comics publiés par DC ou Marvel

Comme relevé plus haut, la prestation de Cliff Chiang compte considérablement dans la singularité de cette nouvelle version, en faisant une des plus atypiques de tout le "reboot" de l'éditeur. 
Par exemple, il a opté pour une Wonder Woman au look très étudié, en conservant des aspects familiers (et certainement imposés par DC) comme le maillot de bain une-pièce ou les étoiles sur la culotte et l'aigle stylisé du bustier. Mais il lui a rajouté des bottes à talons hauts, légèrement augmenté la taille de ses bracelets, plus un collier et un bracelet au biceps gauche. 
Il dote Diana d'une morphologie  athlétique mais qui n'en fait pas une simili-top model trop sexy, aux formes trop suggestives. Tout cela aboutit à une héroïne plus crédible qu'à l'accoutumée, plus sérieuse, plus grave. 

Ses pages sont simplement découpées, avec parfois quelques audaces (comme la double-page ci-dessus). Tony Akins reste dans cette ligne, même si son trait n'a pas la même élégance que Chiang (mais la série est obligée de recourir à un "fill-in artist" car le titulaire du poste ne peut assurer une cadence mensuelle).

De l'autre côté, Azzarello a évité tout le prêchi-prêcha pacifiste associé à l'héroïne, préférant en donner une interprétation nettement plus offensive, à la fois dans la confrontation physique mais aussi dans le tempérament.

Brian Azzarello et Cliff Chiang ont procédé à un lifting courageux et tonique du personnage en n'en conservant que le strict nécessaire. Pour le reste, le fan de longue date comme le nouveau venu auront tout le loisir d'apprécier ce regard neuf sur une héroïne qui a rarement été traitée avec autant de vigueur.