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samedi 19 novembre 2022

KROMA #1, de Lorenzo de Felici


Kroma est une mini-série en quatre numéros écrite, dessinée et colorisée par Lorenzo de Felici, publié sous le label Skybound pour Image Comics. L'auteur s'est fait connaître chez nous en participant à la série Infinity 8 mais il explosé avec la série Oblivion Song, écrite et co-créée par Robert Kirkman. Et pour ce projet où il fait (pratiquement) tout, de Felici frappe un grand coup. Attention, chef d'oeuvre en vue !



I y a bien longtemps, le Roi des Couleurs enchantait le monde. Jusqu'à ce qu'un homme invente une nouvelle nuance et ne déclenche sa colère et une guerre, olbigeant les hommes à se réfugier dans une cité fortifiée, Pale Citt.


Derrière les murs de Pale City, le prêtre Makavi orchestrait chaque année un rituel en libérant un monstre envoyé par le Roi des Couleurs et livré à la vindicte populaire. Le jeune disciple Zet et ses amis y assistent cette fois et Zet découvre une vérité dérangeante au sujet du monstre.


Le prêtre devine le trouble qui s'est emparé de son élève et cherche à l'apaiser. Mais Zet, curieux, s'arrange pour soudoyer le garde et entrer dans le donjon où est retenu le monstre. En vérité, une jeune fille répondant au nom de Kroma, convaincue d'être maudite.


Les visites que lui rend Zet ne passent pas inaperçues auprès du prêtre et lors d'une sortie dans la forêt voisine en compagnie d'autres élèves, Zet manque d'être dévoré par un crocodile géant. Revenu à l'abri, il comprend qu'on lui a menti sur le monde extérieur à Pale City.


Zet est résolu à quitter la cité mais pas seul : il libère Kroma en la convaincant qu'elle a été instrumentalisée. Mais alors qu'ils contemplent la forêt, ils sont surpris par le garde...

A la fin de ce premier numéro (sur les quatre que comptera la mini-série), Lorenzo de Felici signe une postface dans laquelle il revient sur la genèse de son projet. Quand il a débuté sa carrière en Italie, il était coloriste mais il savait aussi que son job était peu valorisé, il n'intervenait qu'en fin de fabrication (comme le lettreur). En réflechissant au pouvoir de la couleur dans l'imagerie, il prit ses premières notes pour ce qui allait devenir Kroma.

En 2017, de Felici est recruté dans la série Infinity 8 conçu par Olivier Vatine et Lewis Trondheim, où il signe les dessins d'un arc en trois épisodes (comme chaque équipe créative impliquée). Une expérience qui lui vaut d'être remarqué par Robert Kirkman en quête d'un artiste pour son nouveau projet : Oblivion Song. L'année suivante marquera le début de la publication de cette épopée de 36 épisodes achevés cette année. Si cette série n'a pas eu le succès colossal de The Walking Dead ou Invincible, elle a permis à de Felici de s'imposer comme un dessinateur apprécié.

Il a ainsi convaincu Kirkman de signer Kroma sous son label Skybound au sein d'Image Comics. La forme est inhabituelle : chaque épisode fait 60 pages et le pitch est faussement simple. Dans le monde de Kroma, on suit les survivants d'une guerre contre le Roi des Couleurs qu'un homme a mis en colère en créant une nouvelle nuance. Pour se sauver, les rescapés se sont enfermés derrière les murs d'enceinte de Pale City où tout est noir, blanc et gris. Les couleurs y sont proscrites et désignées comme dangereuses. La société qui s'esst développée est régie par une sorte de religion bizarre conduite par les Makavi, des prêtres.

Le héros de la série est un jeune disciple du prêtre actuellement en place et qui répond au nom de Zet. Quand l'histoire débute, il assiste à une cérémonie annuelle où d'un oeuf noir on laisse percer un monstre aux ordres du Roi des Couleurs et capturé. Livrée ensuite aux coups de la populace, la créature, qui tente de s'échapper, voit le casque osseux qui lui recouvre la tête endommagé. Et Zet découvre que le monstre est en vérité une fille terrifiée avec un oeil bleu et l'autre verre...

Lorenzo de Felici nous raconte donc une sorte de conte violent (comme le sont souvent les contes) sur le mensonge entretenu par des religieux pour contrôler une société d'hommes reclus après une guerre qui s'est déroulée il y a longtemps et dont les protagonistes semblent sortis tout droit d'une légende. Le fait même de choisir un jeune garçon, disciple dun prêtre, comme personnage principal résume bien l'objectif de l'auteur : seul un être encore innocent, effrayé par ce qu'on lui a inculqué mais aussi perméable au doute, peut dévérouiller cette intrigue.

Zet n'est pas très discret : d'abord, il fait part de son trouble, après la cérémonie, au prêtre Makavi, puis ensuite, poussé par la curiosité irrésistible de l'enfant qu'il est encore, il soudoie le garde pour parler à Kroma. Il lui rend ensuite visite plusieurs autres fois et ils apprennent à se connaître. Kroma est effectivement terrifiée, convaincue d'être l'instrument du Mal, maudite, méritant son sort. Elle est coupée de tout, enfermée dans la cellule au sommet d'un donjon, plongée dans le noir avec juste une minsucule fenêtre à barreaux.

La jeunesse de Zet et Kroma n'a pas inspiré de Felici à suggérer une romance entre eux. L'enjeu de leur rencontre est ailleurs et se mêle à une notion peut-être plus grande que l'amour : la liberté. Zet finira par vouloir organiser l'évasion de Kroma et sans doute l'accompagnera-t-il hors de Pale City et de ses mensonges. Mais le cliffhanger à la fin de ce premier épisode remet tout en question, de manière dramatique. Impossible alors de ne pas vouloir lire la suite.

La maturité de l'écriture contredit le fait qu'il s'agisse du premier script produit par Lorenzo de Felici. Il a évidemment beaucoup mûri ce projet et la copie finale témoigne d'une exigence narrative assez bluffante, même si l'auteur ne cherche pas à épater la galerie. Le postulat est si simple qu'on s'étonne en vérité que personne n'ait pensé à developper un récit là-dessus avant.

Evidemment, on est aussi saisi par le fait que de Felici assume quasiment tous les postes de sa série. Il l'écrit donc, mais il la dessine, l'encre et la met en couleurs. Dans sa postface, il revient sur son premier métier de coloriste et implicitement sur le rôle qu'on fait jouer aux couleurs dans les comics. Le plus souvent, il s'agit d'une étape parmi d'autres, déconsidérée par les editors et les lecteurs car elle est naturelle et ne semble pas la partie la plus difficile. Il y a des coloristes de grand talent qui subliment des BD, mais on ne le cite pas aussi spontanément que le scénariste ou le dessinateur. En fait, dès qu'on dépasse le dessinateur, tous ceux qui suivent sont réduits à des subalternes pour le grand public : l'encreur, le coloriste, le lettreur.

Lorenzo de Felici mentionne aussi le fait que le noir et le blanc ne sont généralement pas comptés comme des couleurs. Or Kroma oblige à réviser cette erreur en l'intégrant au corps même du sujet. Ainsi, on découvre que les habitants de Pale City sortent de la ville pour ramener de la craie collectée par des ouvriers et dont ils se recouvrent ensuite. Ils deviennent alors des sortes de spectres noirs, blancs et gris dans une ville elle-même blanche (ou pâle).

La sortie que fait Zet avec ses camarades à la carrière, en compagnie d'un garde, les expose aux couleurs éclatantes, chatoyantes de la forêt et du ciel. Les camarades de Zet sont apeurés, agressés par ce nuancier, tandis que Zet est, lui, ébloui, fasciné. Il est subjugué par la beauté de la nature, au point d'ne oublier les dangers. Il faut que le gardien qui les accompagne égorge un ouvrier, en guise de punition, pour que le rouge de son sang le sorte de sa rêverie. Puis des crocodiles géants surgissent et les coursent jusqu'aux portes de la cité.

Avant cela, les premières couleurs apparaissant dans Kroma témoignent déjà de la violence mêlée à la beauté du monde quand Zet se réveille et découvre sur son lit le cadavre d'un oiseau au plumage multicolore tué par un rapace. Puis, lors de la cérémonie, il croise le regard du monstre et ses yeux bicolores. Ces mêmes yeux qui le troubleront profondément quand il entrera dans la cellule de Kroma, avec son regard terrifié. Enfin, il y a cette page qui montre bien les deux mondes, dans l'enceinte de la ville et au-delà, visibles depuis le sommet du donjon où Zet entraîne Kroma (voir ci-dessus).

Le trait de Lorenzo de Felici a cette vivacité qu'on retrouve souvent chez les artistes italiens formés à l'exigeante école des fumetti, où il faut savoir maîtriser rapidement tous les postes et tous les styles. Très expressifs, les personnages sont tracés finement et évoluent dans un environnement délimité par des à-plats noirs profonds, qui donnent des indications sur la lumière, les ombres, le volume.

La composition de chaque plan est un modèle du genre, de même que la valeur de chaque vignette est parfaitement calculée, avec une impression d'instinct dominant la technique qui rend le résultat si fascinant. Y a pas à dire, ces ritals sont très forts !

Malgré sa pagination consistante, on ne voit pas le temps passer. Tout est très rythmé et on arrive au terme de ce premier numéro impatient de lire la suite. Surtout il se dégage de tout cela quelque chose qui fait penser qu'on lit un livre exceptionnel. Kroma est la promesse d'un chef d'oeuvre.

vendredi 28 octobre 2022

FIRE POWER #24, de Robert Kirkman et Chris Samnee


C'est donc le dernier épisode de Fire Power que je critiquerai. J'espérai que ce n°24 me donnerait quelques regrets quant à ma décision d'arrêter de suivre cette série, mais le miracle n'a pas eu lieu. Pire : c'est soulagé que je stoppe après avoir lu cet épisode médiocre.


Chen Zul évacue ses soldats par hélicoptère tandis que la bataille fait rage entre Owen et Shaw dont il a terrassé le dragon. Mais Wei Lun refuse de partir sans son élève.


Le duel qui oppose Owen à Shaw est disputé et Owen prend l'avantage contre toute attente. Wei Lun assiste à la défaite de Shaw, étonné et ravi même si Owen est à bout de force.


Mais c'est alors que le dragon se réveille et menace à nouveau. Wei Lun tente de raisonner Owen alors que ce derneir veut en finir. Il se résoud, à contrecoeur, à battre en retraite.


L'éhlicoptère de Chen Zul décolle. Owen sait qu'il en faudrait plusieurs comme lui pour vaincre Shaw et son dragon. Si seulement ses parents n'avaient pas été tués par Chou Feng. Et justement, à ce sujet, Wei Lun a un aveu à faire...

A la fin de cet épisode, avant le courrier des lecteurs, Amanda LaFranco, l'editor de Fire Power, après quelques mots flatteurs sur ce qu'on vient de lire, prévient que la série va faire un break jusqu'en 2023, mais sans préciser la date exacte de son retour. Elle explique que Chris Samnee est épuisé, mais aussi que le prochain épisode correspondra au n°25 et qu'il comptera le double de pages.

On aura remarqué que, déjà, ce #24 est sorti deux mois après le 23, et on peut comprendre que Samnee soit sur les rotules, lui qui dessine deux séries mensuelles (son creator-owned Jonna and the Unpossible Monsters connaîtra sa conclusion en Décembre) et pendant tout le mois d'Octobre il produit chaque jour un dessin original pour le #Batober #Inktober comme chaque année qu'il poste sur Twitter (j'y consacrerai une entrée quand le 31ème dessin aura été publié).

Hier, en parlant de A.X.E. : Judgment Day, déjà je mettai en garde contre la charge de travail que les scénaristes infligent aux dessinateurs. Mais Kieron Gillen, s'il a beaucoup demandé à Valerio Schiti, n'a pas démérité et surtout un event ne dure que quelques mois. Dans le cas de Fire Power, j'ai eu le sentiment depuis longtemps que Samnee portait à bout de bras la série que Robert Kirkman écrivait paresseusement.

Fire Power #24 est l'archétype de ce mode de fonctionnement et je serai très curieux de voir à quoi ressemble le script de Kirkman quand on constate l'indigence du peu de texte qui en reste alors que Samnee assume un travail écrasant à grands coups de scènes spectaculaires et énergivores.

La question qui me taraude surtout, c'est quel plaisir tire Samnee à dessiner une série aussi médiocre. Car Fire Power est mal écrite, mal foutue, et repose principalement sur son dessin. Ce n'est pas non plus l'originalité du sujet qui peut le motiver à ce point puisqu'on a là rien d'autre qu'un ersatz de Iron Fist, avec des seconds rôles grossièrement caractérisés et un héros qui échoue lamentablement à s'imposer dans les moments critiques, le tout ponctué de coups de théâtre téléphonés (dont celui de cet épisode tellement cliché qu'il vous fait soupirer d'affliction).

Qu'est-ce qu'on lit au juste ici ? Une interminable baston avec des boules de feu où quand le méchant est à terre, son dragon reprend du poil de la bête opportunément, et où les héros sont obligés de battre piteusement en retraite. Les fameux autres maîtres appelés en renfort ont fait long feu (c'est le cas de le dire) face au surpuissant Maître Shaw et sa bestiole qu'on croyait pour de bon neutralisé après que Owen lui ait grillé la gueule se réveille pour remettre une pièce dans la machine, un prétexte grossier pour rallonger la sauce, ajouter un arc (au moins) à la série.

J'ai plus que donné sa chance à Fire Power et si j'ai persisté aussi longtemps, c'était uniquement pour Chris Samnee. J'ai de la peine pour lui, et ça me manquera sûrement de ne plus lire une série régulière qu'il dessinera. Mais les comics sont ainsi : vous pouvez adorer un artiste, il arrive un moment où vous ne pouvez plus le suivre parce qu'il s'est associé à un scénariste calamiteux ou qu'il s'est embarqué dans un projet qui ne vous passionne pas. Je ne suis pas un complétiste maladif qui veut tout avoir d'un auteur, c'est une défaite critique de procéder ainsi. Mais la déception est à la hauteur de l'affection et l'admiration que j'ai pour Samnee car j'espérai vraiment que, depuis son départ de Marvel, il se serait investi dans un projet de meilleure facture.

J'aurai, c'est vrai, préféré qu'il signe chez DC, comme il l'a longtemps fait croire, ou du moins qu'il ne se commette pas avec Kirkman en qui j'avais peu confiance (n'étant tombé sous le charme ni de The Walking Dead ni d'Invincible) et qui, de ce point de vue, ne m'a pas déçu. J'ai toujours défendu le fait que les comics n'existaient que par l'alliance d'un scénariste et d'un dessinateur, mais quand je vois comment procède Kirkman avec Samnee, c'est clairement de l'arnaque car il ne travaille pas avec et pour lui, il l'exploite en lui infligeant des épisodes affligeants et trop exigeants. Mais bon, si Samnee y trouve son compte, tant mieux pour lui...

Actuellement, quand je découvre chaque jour le dessin que Samnee produit pour son #Batober #Inktober, c'est terrible de voir à quel point il est bon pour s'emparer de l'univers de Batman et si DC lui confiait une mini-série sur son Black Label (il avait pitché un projet auquel l'éditeur n'a pas donné suite), ce serait tellement mieux. Mais ça n'arrivera sans doute jamais. Avec Fire Power, Samnee est co-propriétaire des personnages et la série a sans doute assez de succès pour lui assurer de meilleures rentrées d'argent que s'il rempilait pour une major pour du work-for-hire, même dans une collection prestigieuse où il aurait carte blanche.

Cette semaine, coïncidence totale mais révélatrice, je dis adieu à plusieurs titres, soit parce qu'ils touchent naturellement à leur fin, soit parce que, comme ici, je les abandonne. C'est la vie d'un lecteur de comics et il ne faut jamais se forcer à lire quelque chose. Mais si on m'avait dit que je ne lirai plus de Samnee un jour, j'aurai bien ri. Ce jour est pourtant venu.

jeudi 25 août 2022

FIRE POWER #23, de Robert Kirkman et Chris Samnee (Critique réécrite !)


Pourquoi réécrire une critique ? Parce qu'on est vraiment pas satisfait de ce qu'on a rédigé la première fois. La semaine dernière, je suis parti en vrille car j'étais déçu et en colère après avoir lu Fire Power #23. Depuis, ça m'a travaillé, et pour avoir la paix, j'ai donc décidé de réécrire ma critique. Sans changer d'avis, mais en souhaitant être plus nuancé.


Les soldats de Chen Zul menés par Owen Johnson se jettent dans la gueule du dragon.


Les maîtres atterrissent et encerclent Shaw qui engage le combat.


Owen s'accroche à a queue du dragon. Shaw corrige ses anciens pairs.


Owen tente le tout pour le tout piur terrasser le dragon.

Quatre lignes pour résumer un épisode, ça peut paraître succinct. Mais quand l'épisode offre si peu de matière à résumer, alors il n'y a que ça à écrire. C'est bien là tout le problème de ce n°23 de Fire Power, qui sera, je le précise d'emblée, l'avant-dernier épisode que je critiquerai, ayant décidé d'arrêter les frais le mois prochain avec la fin de cet arc narratif.

Comme je le disais en préambule, la semaine dernière, j'avais rédigé la critique de cet épisode, déçu et surtout furieux. Résultat : je me suis emporté, je suis même parti en vrille en pointant le fait que Fire Power glissait inexorablement dans les pires travers des premiers comics d'Image au début des 90's.

Mais ce que j'ai écrit (et depuis effacé) ne m'a pas plu. On ne doit jamais écrire sous le coup de la colère. On n'a pas à faire partager son aigreur à ceux qui viennent chercher un avis sur un blog. Il faut rester mesuré, factuel, analytique, autant que faire se peut. Je n'étais surtout pas content donc de ma copie. Et j'ai décidé de réécrire la critique de cet épisode, à tête reposée.

Cela ne signifie pas que j'ai changé d'avis sur la qualité de l'épisode : je pense toujours qu'il est décevant, que Robert Kirkman se moque du monde, que Chris Samnee fait le plus gros du boulot avec un script minimaliste, que la narration est inutilement décompressée, et qu'en vérité on n'en est pas là par hasard.

Pour ainsi dire, c'est devenu un problème récurrent : à chaque fin d'arc, Fire Power déçoit. Et si on examine la série de près, on se rend compte que le souci vient de la conception de son héros. owen Johnson ne veut justement pas être un héros et Kirkman s'est lancé un défi fou de cosntruire une série sur un protagoniste qui marche à reculons, qui tente à tout prix d'esquiver les coups, qui a tourné le dos non seulement à son passé mais aussi, surtout, à son destin.

Est-ce que ça peut marcher ? Oui, si, au bout d'un certain moment, et après une vingtaine d'épisodes, je crois que tout le monde s'accordera à dire que ce moment est venu, Owen Johnson accepte son destin, sa mission et embrasse son rôle de héros. Mais Kirkman, lui, pense autrement et continue à l'écrire comme un personnage réticent, n'agissant qu'en dernier recours. Du coup, souvent, à la fin des arcs, il intervient rarement de manière décisive, son pouvoir fait rarement la différence.

Cette fois, cependant, reconnaissons-le, Kirkman place Owen devant un obstacle tel qu'il ne peut l'esquiver. Et cet 23ème épisode gratifie le lecteur de scènes spectaculaires où Owen doit vraiment se sortit les doigts et ne plus retenir ses coups. Le cliffhanger de l'épisode confirme que la bataille n'est pas fini et que le n°24 mettra en scène un duel peut-être encore plus crucial

Mais ce qui déçoit, ce qui agace, ce qui met en colère dominent. Pour en revenir à la brièveté du résumé de cet épisode, c'est bien qu'il suggère une écriture trop décompressée et s'appuyant trop sur le génie graphique de Samnee. Vingt pages pour raconter qu'un dragon bouffre des dizaines de soldats, que Shaw met une raclée aux vieux maîtres, et que Owen envoie une méga boule de feu dans la gueule du dragon pour le terrasser, je vous trouve ça un peu court. Ou trop long. En tout cas, ça ne me convient pas.

Depuis l'apparition du dragon et de Maître Shaw, la série patine. On a eu droit à des épisodes spectaculaires, mais si on est honnête, il ne s'est pas passé grand-chise, l'histoire n'avance plus. Il ya eu le recrutement des maîtres masi ça a été fastidieux et finalement peu convaincant quand on voit comment Shaw les surpasse. On a l'impression que Kirkman a abattu sa carte maîtresse et depuis il ne sait plus comment avancer, alors il décompresse pour arriver à produire un nouvel arc en six épisodes. Mais c'est long, c'est lent.

Que reste-t-il ? Samnee ! Kirkman a de la chance : comme Mark Millar, il sait s'entourer de dessinateurs capables de transcender ses scripts, de leur donner une plus-value graphique, d'en mettre plein les yeux au lecteur. Samnee ne ménage pas ses efforts (encore moins quand on sait qu'il est toujours à l'oeuvre sur son creator-owned, Jonna and the Unpossible Monsters, chez OniPress, mais plus pour longtemps car le titre va se conclure au #12). Il fait ce qu'il sait faire mieux que tout le monde : s'emparer d'un scénario et le mettre en images avec une énergie affolante.

Mais (encore un "mais") on a un peu mal pour Samnee (si on a aimé ses travaux chez Marvel avec Mark Waid, qui lui donnait des scripts un peu plus fournis). Parce qu'il se tape un boulot énorme avec des splash, des doubles pages, avec un dragon, des décors dévastés, des figurants à foison, des engins énormes. Tout ça à animer de manière dynamique et soignée. Franchement, je ne sais pas comment il fait, où il trouve la force, car en plus n'oublions pas qu'il dessine à l'ancienne, pas sur tablette graphique. Samnee doit avoir le poignet droit en compote et le bras douloureux en dessinant autant (sans parler de problèmes dorsaux). Le dessin, à ce rythme, avec ce volume de travail, c'est vraiment physique, sportif. Et là, c'est un peu comme si Kirkman disait à Samnee : "tu me fais l'ascension du Tourmalet sans t'échauffer et sans ravitaillement.".

Bon, Samnee est un grand garçon et il est crédité comme co-créateur de Fire Power, il savait dans quoi il s'embarquait (même s'il a peut-être sous estimé la charge de travail que représente de dessiner deux séries, dont l'une comme Fire Power avec des scènes aussi énergivores). Mais j'ai mal pour lui. Tout ça donne l'image d'un artiste livré à lui-même, collaborant avec un scénariste qui en fait beaucoup moins que lui (c'est souvent le cas, mais ici, c'est flagrant : je serai curieux de voir le script de cet épisode qui doit se résumer à des indications du genre "double page : le dragon détruit le dirigeeable en bouffant tout l'équipage". Débrouille-toi avec ça !).

J'ai vraiment été, je crois, très patient avec Fire Power depuis plus de deux ans. Mais la vérité, c'est que je n'ai jamais retrouvé le plaisir que m'avait procuré son Prologue. Il y a eu des épisodes fabuleux, mais le plus souvent grâce à Samnee. L'écriture de Kirkman n'est pas mauvaise, disons qu'elle ne me convient pas. Je n'attends plus rien de Fire Power, il m'arrive même plutôt de m'ennuyer en le lisant ou de redouter le prochain épisode. S'entêter à continuer, juste pour profiter du dessin de Samnee, n'est donc plus raisonnable. L'aventure s'arrêtera pour moi au #24 le mois prochain.

lundi 25 juillet 2022

MURDER FALCON, de Daniel Warren Johnson (+ UN CHAPITRE INEDIT EN BONUS !)


Aujourd'hui, comme chaque Lundi, je vous parle d'un comic-book indé, et celui-ci est cher à mon coeur car c'est une de ces lectures qui vous amrquent au fer rouge. J'espère que j'arriverai à vous donner envoie de le lire (si ce n'est déjà fait) car Murder Falcon de Daniel Warren Johnson mérite le détour. Entre batailles contre des kaiju, heavy metal et émotion bouleversante, c'est une BD vraiment unique.


Rien ne va plus : le monde est envahi de monstres et Jake, l'ex-leader et guitariste du groupe Brooticus broie du noir. Lorsqu'une bestiole apparaît chez lui, il se défend avec sa guitare cassée qui se répare comme par magie et fait apparaître Murder Falcon, tueur de monstres. Celui-ci explique à Jake être alimenté par l'énergie du Heavy et pour arrêter l'invasion en cours, il doit reformer Brooticus.


Première étape : Johann, l'ex-bassiste de Brooticus. Murf explique qu'il ne suffit pas de se saisir d'un instrument, mais de trouver celui qui convoquera un de ses pairs. La basse dont doit jouer Johann se trouve dans le sous-sol d'un magasin gardé par un Veldar, suppot de Magnum Kahos, l'instigateur de l'invasion.


Deuxième étape : Jimi, l'ex-batteuse de Brooticus, qui vit seule avec son père malade. Murf, Jake, Johann et Halford (son guerrier attitré, un mammouth) les sauvent d'une attaque de Veldar, puis lui remettent la batterie magique avec laquelle elle peut convoquer un immense serpent.


Après cette bataille, Jake retrouve Anne, son ex. Ils se sont séparés quand on a diagnostiqué à Jake un cancer incurable. La repoussant pour qu'elle ne voit pas sa déchéance, il lui raconte dans quelle mission improbable il s'est lancé et tente de regagner son soutien. Magnum Khaos réussit à ouvrir une brêche assez grande pour se glisser dans notre dimension et se gaver du malheur des humains.


Johann, Jimi et Murf suivent, eux, une piste qui les mènent dans la crypte où repose le créateur du Heavy. Ils y trouvent un enregistrement vidéo leur révélant le moyen de défaire Magnum Khaos, en réveillant les morts des plus grands hard rockers. Mais en sortant de la crypte, des Veldar les attaquent.


Le groupe est rejoint par Heljmdar, un musicien norvégien dont la formation a péri en affrontant des Veldar et qui souhaite venger ses amis. Tous ensemble, ils se rendent sur une île où se trouve la trompette de la mort grâce à laquelle ils pourront lever une armée de hardeux morts. Mais Magnum Khaos les attend sur place et blesse Jake, brise sa guitare. Le groupe réussit à fuir grâce au sacrifice de Heljmdar.


Evacué jusqu'au Japon par Shohei Takahashi du Tokyo Philharmonic Orchestra, la guitare de Jake est confiée à un luthier. L'esprit de Jake communique avec celui de Magnum Khaos qui tente de le convaincre de renoncer à la bataille puisqu'il est mourant. Mais, alors que les musiciens tokyoïtes se battent, Jake refuse de se résigner et repart à la guerre.


L'armée japonaise élabore un plan pour prendre l'île de la trompette de la mort avec le soutien de Brooticus. Tandis que le groupe occupe les Veldar lancés contre l'armée avec le supprt de l'aviation japonaise, Murf et Jake partent se battre contre Magnum Khaos...

A première vue, Murder Falcon a tout de la curiosité : avec son super-héros à tête de faucon, doté d'un bras mécanique, son argument délirant ("le heavy va sauver le monde"), ses kaiju en pagaille, et son grand méchant qui se repaît des idées noires des humains, la question qu'on se pose en premier, c'est bien : qu'est-ce que c'est que ce machin ?

Et puis on lit les huit épisodes de ce récit complet et on le finit avec les yeux humides, la gorge serrée. Incroyable, mais vrai. 

Daniel Warren Johnson est un auteur à part dans le paysage des comics américains. Il produit ses propres histoires sous forme de mini-séries, mais collabore ponctuellement avec les "Big Two" pour des projets pour lesquels il obtient carte blanche. Visuellement, son dessin a une énergie folle, un sens du détail extravagant, et des designs renversants. Il fait équipe avec le coloriste Mike Spicer, qui sait mettre en valeur ses images foisonnantes. Surtout, il ne fait jamais semblant : chacune de ses BD est liée à sa propre histoire, à ses expériences, il y met tout son coeur.

Quand il a eu l'idée de Murder Falcon, après avoir signé Extremity, Johnson n'allait pas bien, il était essoré par sa dernière histoire et doutait même de réécrire et dessiner autrement que pour son plaisir. Son seul échappatoire était la musique et la guitare sur laquelle il se défoulait pour chasser ses idées noires. La genèse de Murder Falcon a été laborieuse mais il s'est accroché à cette idée folle de heavy metal qui sauve le monde comme cette musique l'avait guéri d'une probable dépression.

Refusant de choisir entre toutes les pistes narratives qui surgissaient dans sa tête, Johnson a tout mis dans Murder Falcon, comme si c'était sa dernière BD, le comic-book de la dernière chance, l'histoire ultime, celle qui déciderait de son futur. Et effectivement, ça ressemble à une sorte de fourre-tout bordélique, un défouloir limite, mais mue par une logique qui se révèle progressivement et qui traduit bien par la mauvaise passe traversée par l'auteur.

Il y a des livres qu'on écrit pour distraire, soi-même comme le public, et il n'y a rien de déshonorant à ça, il y a de la grandeur dans ce mouvement, pour peu évidemment que ce soit honnêtement fait. Et puis il y a les livres qu'on écrit parce qu'on n'a simplement pas/plus le choix. Des histoires qu'il faut sortir, où on met tout sur la table, où on ouvre son coeur aux autres, sans filtre, sans pudeur. Parce que sinon ça vous étouffe, ça vous écrase, ça vous tue.

Cette urgence, c'est ce qui transpire à chaque page de Murder Falcon. Car derrière le côté farce et baston, c'est d'un type qui meurt et qui ne peut plus rien y faire dont il s'agit. Daniel Warren Johnson dévoile le coeur de son projet délicatement, à coups de flashs très rapides et allusifs, dont on ne saisit pas tout tout de suite. Et puis quand finalement on comprend de quoi il retourne, alors tout bascule. Il y a encore de la baston, de la rigolade, du grand spectacle, mais aussi une mélancolie magnifique en surface qui vous prend et ne vous lâche plus. Jusqu'à vous laisser en larmes, en lambeaux.

Sans doute que Johnson a pensé vraiment y rester comme Jake et que la musique l'a sauvé, et a sauvé sa carrière d'artiste, et nous a permis de lire Murder Falcon (et désormais Do a Powerbomb !). La fiction n'est pas aussi clémente avec son héros qui doit faire ses adieux mais surtout se prouve à lui-même qu'il a un dernier combat à mener, non pour lui mais pour les autres, un héritage à laisser, héroïque et humble. Un dernier riff à jouer. Un dernier solo à interpréter. Nul ne pourra oublier Murf et Jake après leur aventure sur l'île de la trompette de la mort contre Magnum Khaos.

Et ce récit initiatique se fait en compagnie de seconds rôles aussi mémorables : qui n'a pas eu envie d'avoir une bande d'amis comme Johann, Jimi, une copine comme Anne, un allié comme Heljmdar ? Et des frères d'armes comme Murf, Halford ? Si vous avez eu des amis comme ça, vous saisirez d'autant mieux les affres de leurs relations, de la rupture aux retrouvailles et à la réconciliation jusqu'au baroud d'honneur. 

Mais pour raconter une telle histoire, il faut aussi en avoir les moyens graphiques. Et Murder Falcon va vous éclater ! Comme je le disais plus haut, Daniel Warren Johnson, c'est une énergie insensée. Mais jamais brouillonne. Le type est incroyable, très fort, une technique ahurissante. Imaginez... Will Eisner dopé à Metallica !

Ce que j'adore chez ce dessinateur génial, c'est son absence de retenue sous une montagne de doute. Il sait convertir ses incertitudes en force et cela rejaillit dans des planches à la vigueur contagieuse. On en prend plein la vue, c'est certain, mais avec une maîtrise du découpage absolue. Il met en scène des bagarres épiques comme personne et il vous sert ensuite des planches composées avec une fluidité imparable, vous prenant délicatement par la main après vous avoir remué dans tous les sens. Lorsque, par exemple, Johann suit Jake et Murf pour trouver sa basse, une page est montée comme un vrai jeu de piste. Plus loin, lorsque Jake comprend à quoi sert vraiment la trompette de la mort, les cases se multiplient pour former une mosaïque de visages non pas de musiciens morts comme le suggérait la prophétie mais une armée de musiciens virtuels.

Des idées visuelles comme ça, la mini-série en est pleine, ça déborde presque, mais c'est de bon coeur, car Johnson veut que son lecteur soit comblé. Ce n'est pas qu'il veut le gaver jusqu'à l'indigestion, mais il veut tenter une expérience dans laquelle son inspiration exubérante rencotrera l'appétit insatiable du fan qui veut un comic-book à nulle autre pareil. Un truc inoubliable, jouissif, extatique, qui, même miné par la mélancolie, vous donnera la banane.

Je ne le dis pas souvent, même jamais aussi directement, mais lisez Murder Falcon. C'est une BD dont vous tomberez amoureux, que vous recommanderez à vos potes. C'est une BD pour se rappeler ce qu'est l'amour, ce qu'est l'amitié, ce qu'est la musique, son pouvoir pour donner une forme au silence, aux émotions, pour traduire nos états d'âme. C'est un comic de super-héros mais pas comme les autres. C'est triste et beau, c'est mélancolique et gai. Lisez Murder Falcon !
 
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Skybound X est une revue lancée par Robert Kirkman qui compte, à ce jour, six numéros. On y trouve des previews de futures séries publiés sous le label Skybound du scénaristes et éditées par Image Comics. Et dans le n° 3, Daniel Warren Johnson ajoutait un petit chapitre à Murder Falcon : neuf pages inédites qui révèlent comment Murf, Jake et Johann ont récupéré la batterie de Jimi. Ces pages sont inédites en vf (à moins que Delcourt ne les intègre dans une future réédition du recueil des huit premiers épisodes). Enjoy !









vendredi 8 juillet 2022

FIRE POWER #22, de Robert Kirkman et Chris Samnee


Après trois épisodes bien longuets, Robert Kirkman et, dans une moindre mesure, Chris Samnee se réveillent pour ce 22ème épisode de Fire Power. L'histoire se remet à bouger et nous gratifie même d'un beau final prometteur. De quoi attendre la fin de cet arc (pour Septembre) avec confiance ?


Wei Lun et Owen Johnson ont retrouvé Maître Hwang sous l'emprise du Serpent et doivent l'affronter. Mais Maïtre Shun intervient pour aider son ami à recouvrer ses esprits.


De retour sur l'île du Clan de la Terre Ecorchée, Owen doit expliquer à Doug et Hailey pourquoi ils ne peuvent l'accompagner à Honk Kong combattre Maïtre Shaw et le dragon.


L'armée levée par Chen Zul est derrière Owen et les Maîtres. Ils embarquent à bord des dirigeables et partent pour Honk Kong.


Maïtre Shaw voit approcher Owen et ses alliés. Il envoie le dragon les abattre. Mais Owen réserve une surprise au monstre et à son acolyte...

J'avoue que, le mois dernier, j'étais découragé : Fire Power me décevait de plus en plus, ss narration trop décompressée avait raison de ma patience et l'intrigue elle-même ne m'excitait plus. Je ne vais pas dire que tout ça s'est envolé miraculeusement avec cet épisode, mais reconnaissons qu'il y a du mieux.

Au fond, je n'ai pas été convaincu que le surgissement du dragon des entrailles du Poing de Feu ait été une si bonne chose pour la série. Ce fut un grand moment... Sur le moment. Mais ensuite, Robert Kirkman a semblé ne pas savoir quoi faire de ce coup de théâtre et son scénario était au point mort. Fire Power ne tenait plus debout que grâce au talent de Chris Samnee.

Il n'est ni bon ni sain qu'une bande dessinée soit si dépendante de son artiste et je redoute, hélas ! que ce mal ne soit pas soigné. Kirkman ne ma paraît avoir dans son jeu les cartes suffisantes pour développer Fire Power comme le blockbuster qu'il souhaiterait en faire. Même si je n'ai pas lu Invincible ou The Walking Dead, ses deux hits, j'en ai au moins eu des échos sur leur progression, basé sur des concepts aussi simples qu'ici mais plus consistants et surtout avec un terme en ligne de mire.

On ne peut pas en dire autant de Fire Power qui est une série butant trop régulièrement sur des chutes libres de rythme et des ficelles narratives trop épaisses pour convaincre, sans compter des personnages taillés à la serpe. Il n'y a qu'à penser aux années passées entre le Prologue et le début de la série régulière, tout ce pan du passé du héros qui reste inconnu et auquel le scénariste ne fait pas mine de s'intéresser, sinon pour suggérer que ce sont des seconds rôles qui fournirait leur lot de surprises (comme le secret concernant Wei Lun, évoqué par Chen Zul et Ling Zan).

Au lieu de ça, Fire Power avance, certes, et souvent cahin-caha, mais sans but réel, sans dessein clair. On a eu un premier volume censé culminer avec l'affrontement entre le Temple du Poing de Feu et le Clan de la Terre Ecorchée dont Owen Johnson devait être la pièce maîtresse. Pour quel résultat . Une grande bataille désordonnée où Owen a été très discret, pour ne pas dire absent, transparent.

Puis il y a eu cette saga avec les serpents aboutissant au retour de Maître Shaw et l'apparition du dragon. Au moins le premeir volume voyait un vainqueur, mais le deuxième acte s'est conclu sur un cliffhanger spectaculaire mais frustrant. Depuis la reprise de la série, du surplace, avec beaucoup, beaucoup (trop) de pages sur le dragon et beaucoup, beaucoup (trop) d'atermoiements de la part des héros. Ceci soulignant cela : Owen n'a jamais montré une carrure de véritable héros, capable de se transcender dans les moments critiques, de se révéler en leader, en combattant de première ligne.

C'est ce manque de charisme qui fait mal à la série. Et surtout l'absence d'objectif des vilains successifs. Chen Zul a voulu vaincre Wei Lun, mais pour quoi au fond ? Et désormais quel est le but de Maître Shaw avec son dragon ? Depuis quatre épisodes, il est resté planté à Honk Kong, ce qui ne fait pas beaucoup pour quelqu'un prétendant conquérir le monde (même si le monstre a détruit des avions, des porte-avions et une partie importante de la ville).

Je suis sévère, certes, mais j'attendais que Chris Samnee s'engage dans un projet un chouia plus ambitieux que ça, plus abouti, plus fin. Il y a donc, malgré tout, du mieux : les Maîtres sont rassemblés, l'armée de Chen Zul est levée, et la grande bataille contre Shaw et le dragon vient de débuter. Comme Kirkman l'a fait à la fin des deux précédents volumes, cet affrontement va certainement occuper les deux prochains épisodes, ses arcs narratifs comptant toujours six numéros, et on peut donc s'attendre à un climax (du moins espérons-le) au #24 en Srptembre.

Chris Samnee va devoir encore sortir le grand jeu et comme, par ailleurs, il vient d'annoncer que son autre série, Jonna and the Unpossible Monsters s'achéverait au #12, en Septembre aussi, il aura des journées encore bien chargées. J'en viens à souhaiter que Fire Power connaisse un dénouement à la fin de cet arc, parce que je ne suis pas motivé pour aller au-delà, malgré le plaisir que j'ai à lire Samnee. Mais j'y crois à peine (à cause de cette allusion à un secret au sujet de Wei Lun, qui devrait servir d'argument à un arc ensuite, et aussi à la forte possibilité que le combat contre Shaw ne soit pas résolu au #24).

Bref, beaucoup d'incertitude, peu d'espoir : ça sent la fin, pour moi en tout cas.

vendredi 3 juin 2022

FIRE POWER #21, de Robert Kirkman et Chris Samnee

 

Bon, comment dire ? C'est pas ça. C'est plus ça. Fire Power pique vtaiment du nez, et ça fait maintenant des mois que ça dure, depuis la reprise du titre. La narration hyper-décompressée de Robert Kirkman me fait limite piquer du nez à la lecture. Chris Samnee tient la baraque, mais il semble livré à lui-même dans cette intrigue rebattue, qui ne progresse plus. C'est décourageant.



Honk-Kong. Maître Shen défie Maître Shaw dans les décombres de la ville ravagée par le dragon. Si Shen parvient à donner le change, il préfère se retirer finalement, laissant Shaw frustré et méfiant.
 

Cependant, Kellie Johnson et ses enfants ont élu domicile sur l'île de Chen Zul où elle téléphone aux parents d'Owen pour tenter de les apaiser. De son côté, Ling Zan évoque un secret lié à Wei Lun.


Wei Lun a accompagné Owen jusque chez Maître Ping qui, avant d'accorder son renfort à l'armée de Chen Zul, veut avoir la preuve du pouvoir d'Owen.


Ensemble, les trois se rendent ensuite jusque chez Maître Hwang. Celui-ci vit dans un endroit retiré et sordide où il attend leur visite. Sans leur souhaiter la bienvenue...

Qu'est-ce que j'aurai aimé vous écrire que Fire Power #21 était bien. Mais je ne le peux pas. C'est même tout le contraire : cette série est en train de sombrer. Et le pire, c'est que, quelque part, je m'y attendais. Je m'y étais presque préparé.

Pourquoi ? Voilà quelques mois, depuis que la série a repris, après la pause marquée par ses auteurs (le temps pour Chris Samnee de reprendre des forces), que ça ne va plus du tout. Lorsque Fire Power s'est mis en suspens, on a eu droit à un (double) coup de théâtre qui en vérité n'en était pas vraiment un avec le retour à la vie de Maître Shaw et surtout le réveil du dragon endormi sous le Temple du Poing de Feu. Des apparitions spectaculaires qui firent basculer l'histoire dans une autre dimension, beaucoup plus spectaculaire, d'une envergure mondiale.

Il ne s'agissait plus alors d'attendre que la suite de la série se résume à des luttes de clans comme pendant les deux premiers actes. Désormais, il existait un grand méchant, très puissant, qui partait à la conquête du monde et contre lequel les boules de feu d'Owen Johnson ne suffirait pas.

Premier souci : depuis la reprise de Fire Power, il y a trois mois, tout est l'arrêt ou quasiment, en tout cas ça n'avance plus guère. Tout à sa démonstration de force, Robert Kirkman nous livre des non-épisodes où le lecteur est presque sommé de s'extasier devant le dragon, ses ravages, épicétout. On en est encore là ce mois-ci avec le monstre qui coule un porte-avion et dézingue quelques coucous de l'armée américaine après une bagarre entre Maître Shaw et Maître Shen (qui ne sert strictement à rien d'un point de vue dramaturgique).

Deuxième souci : puisqu'il faut bien, malgré tout, envisager une sortie de crise, Kirkman engage son héros dans une quête visant à rassembler des Maîtres. Leur réunion, en plus de renforcer l'armée de Chen Zul et des disciples du Temple du Poing de Feu, doit censément venir à bout du dragon et de Shaw. Censément, mais pas sûrement. Pour boucler la boucle et nous prouver qu'il sait où il va depuis le début, ces Maîtres sont ceux mentionnés lors de la première confrontation entre Owen et Wei Lun lorsque le premier arriva au tempel (c'était dans Fire Power ; Prelude) : donc on va voir à quoi ressemblent Maître Chan, Ping, Shun, Hwang (on fait déjà connaissance avec Shun, Ping et un peu Hwang ce mois-ci).

Troisième souci : parce que tout ça est apparemment encore trop simple, Kirkman nous tease un secret concernant Wei Lun, ignoré de Owen mais connu de Chen Zul et sa fille Ling Zan. Vu les visages graves arborés par les deux derniers, ça doit être du sérieux. Mais qu'est-ce que le scénariste va encore sortir ? Déjà, Wei Lun avait dissimulé à Owen qu'il avait rallié le Clan de la Terre Ecorchée. S'il a encore fait des cachotteries à Owen, je vois mal comment celui-ci le tolérerait. Surtout, ça ressemble beaucoup au "syndrome de Charles Xavier" chez les X-Men avec la figure du mentor qui a l'armoire remplie de cadavres mais à qui on pardonne toujours tout.

Si on fait la synthèse de tout ça, de toute façon, c'est chiant à lire, pour le dire crûment. Trois épisodes pour ça, c'est beaucoup trop décompressé, et surtout on ne voit absolument en quoi ces Maîtres apportent une aide. Si encore ils manifestaient des pouvoirs surnaturels (comme les boules de feu de Owen), mais non. Shun est un bretteur super vif, Ping on ne sait pas, et Hwang on verra (peut-être !) le mois prochain. En attendant Chan (comme on attend Godot ?). Et que cache donc ce vieux filou de Wei Lun (qui ne va sûrement pas arranger tout ça) ? Sans oublier certainement de nouvelles frappes impressionnantes du dragon (pour occuper quelques pages dans les prochains numéros).

Mais la gêne la plus marquante provient sans doute du travail de Chris Samnee. Si je lis encore Fire Power, je ne cache pas que c'est grâce à lui. Même ostensiblement essoré par la production de ses deux séries (quand bien même Jonna and the Umpossible Monsters devrait s'achever au #15), le dessinateur donne tout et livre des planches à la hauteur de sa réputation.

Le découpage est survolté et sous influence manga très nette. Beaucoup, mais vraiment beaucoup de lignes de vitesse, et donc moins de décors, dans les scènes d'action. Samnee en rigole dans le dialogue habituel en postface du numéro avec Kirkman : il adore les lignes de vitesses et dessiner des ruines. Mais le lecteur, le fan, se désole un peu de voir ce grand artiste réduit à des mises en scène où son talent de narrateur est si mal exploité.

Comble du comble, on voit même Samnee utiliser un copier-coller lors d'une scène. Comme il ne le fait pratiquement jamais, ça se remarque vite, et en plus c'est mal fait (d'ailleurs Samnee le reconnaît à demi-mots dans la postface). Il remercie par ailleurs Matt Wilson, ce qui est louable car le coloriste fluidifie de manière exceptionnelle des scènes qui seraient très communes sans lui.

Samnee est vraiment livré à lui-même. Il tient la baraque sans pouvoir s'appuyer sur un script à l'évidence très sommaire. Les dessinateurs, généralement, préfèrent que les scénaristes ne les assomment pas d'indications pour les scènes d'action et comme il n'y a pratiquement que ça (les scènes plus calmes, s'appuyant sur les dialogues, ne brillant pas par un génie éclatant mais plutôt par des ficelles grosses comme des cables), Samnee a les coudées franches. Mais enlevez ces scènes de l'épisode et il reste quoi ? Pas grand-chose. C'est vite lu (ce qui n'est pas un défaut), mais aussi vite oublié (et là, c'en est un), car sans substance.

Kirkman rédigeant des arcs narratifs en six numéros, il reste trois épisodes pour que cet arc s'achève (même si ça ne signifiera certainement pas la résolution de l'intrigue en cours). Je n'espère plus de miracles. Mais franchement, je doute d'aller au-delà car lorsqu'une série ne vous fait plus saliver d'impatience, mieux vaut la lâcher avant de la lire juste apr complétisme.

jeudi 5 mai 2022

FIRE POWER #20, de Robert Kirkman et Chris Samnee


Comme je l'avais prédit (mais c'était facile à voir), ce nouvel arc de Fire Power est (très, mais alors très) décompressé. Robert Kirkman donne du biscuit à Chris Samnee, tant et plus qu'on a vraiment le sentiment que le scénariste se repose entièrement sur son dessinateur. Comme ce dernier n'est vraiment pas un manche, on en prend plein la vue. Mais pour l'histoire, on repassera...



Le dragon dévaste Honk Kong. L'armée envoie ses avions pour tenter de terrasser la bête, mais sans résultat. Maître Shaw laisse même fuir les engins pour que les pilotes témoignent de leur impuissance.


De leur côté, dans la montagne, les membres du Temple et du Clan reprennent leurs esprits, délivrés de l'emprise du serpent. C'est l'heure de faire les comptes.


Au même moment, en ville, Maître Shaw fait une nouvelle démonstration de puissaance lorsque les autorités l'approchent pour négocier. Mais il impose vite sa supériorité, affligé par ce qu'on lui offre.


Chen Zul met à disposition de Owen tous ses hommes. Mais ce dernier doute que cela suffise à vaincre un tel ennemi. En ville, Shaw fait face à un nouvel adversaire...

Normalement, j'aurai adoré cet épisode. Pensez : Chris Samnee en est l'écrasante vedette et nous gratifie d'une collection de pages qui sont toutes époustouflantes. Colorisées par Matthew Wilson, elles sont magnifiées, avec des nuances extraordinaires (pour les scènes dans la montagne) ou des contrastes puissants (pour les scènes à Honk Kong). C'est vraiment magnifique.

On a rarement vu Samnee dans un registre aussi purement spectaculaire. On associe davantage ce dessinateur à l'action plus teerre-à-terre, héritage de ses runs sur Daredevil, Black Widow, Captain America. Même sur Fire Power, il surtout excellé dans la représentation d'un kung fu certes acrobatique, accompagné de manifestations pyrotechniques, mais rien ne présageait de ce qu'il produit ici, depuis le début de cet arc, avec l'apparition du dragon et son lot de destructions massives.

Bien entendu, l'expérience et le talent brut de Samnee lui permet de s'emparer de ce registre avec une aisance insolente et les morceaux de bravoure mis à sa disposition par le script sont somptueusement servis. On reste plusieurs fois bouche bée devant la beauté et l'intensité des scènes mises en image par Samnee, de ses compositions parfaitement équilibrées, de la divertisité de son expression.

Mais deux questions font immanquablement surface devant cette démonstration.

La première, récurrente, est de savoir si Fire Power aurait le même attrait sans Samnee ? J'en doute fort car l'histoire a été cousue main pour lui et donc il est logique que le dessinateur se soit approprié ce matériau en le ciselant, en le modelant, en le perfectionnant. Toute l'esthétique de Fire Power provient de la geste "Samnee-esque", ce mélange fabuleux de dextérité et de maîtrise, de dosage et de folie, ce festival graphique où le style et la technique sont unis comme rarement.

La seconde est de savoir si cela suffit. Et j'en doute encore plus. Car le souci que révèle cet épisode (mais qui était déjà patent dans les deux précédents numéros), c'est qu'on a l'impression non pas que Samnee vampirise la série, la cannibalise même, mais qu'en dehors de lui, elle n'est pas vraiment très écrite.

Robert Kirkman en effet est étrangement absent de cette proposition tant il semble avoir laissé les clefs à son artiste. Vous allez me dire, il peut le faire avec une telle pointure. Mais je vous répondrais que ce serait déplacer le problème. Et ce problème, qui en est un sans l'être par nature, c'est la décompression narrative.

Personnellement, ça ne m'a jamais dérangé de lire un récit décompressé. J'aurai même mauvaise foi à prétendre le contraire après avoir loué l'écriture d'auteurs comme Bendis ou Ellis ou Straczynski par exemple. Mais ce n'est jamais gênant tant qu'on sent chez un scénariste un propos, un attachement aux personnages, le potentiel d'une intrigue. Toutes choses absentes de cet épisode et de cet arc (jusqu'à présent).

Car, enfin, que lit-on depuis trois épisodes ? Un dragon démesuré à surgi d'un temple désormais en ruines et dévaste une ville pendant que des champions de kung-fu, occasionnellement dotés d'autres talents, reprennent leurs esprits, dans la douleur. Et... Et c'est tout ! C'est peu.

Il va quand même falloir à un moment que Kirkman se réveille et se rappelle que toute la maestria de Samnee ne suffit pas à raconter une histoire. Pour l'instant, on dirait plutôt que le dessin meuble un script vide, empilant des moments chocs, mais sans substance ni objectif. Trois épisodes pour lire que Owen Johnson doute qu'une armée de combattants ne va sans doute pas suffire à vaincre un maître des arts martiaux et son dragon, bon, ça, on l'avait deviné depuis un moment. Trois épisodes pour voir Maître Shaw en maître du monde illuminé, tandis que Maître Shen attend de le défier. Trois épisodes pour placer une blagounette sur la jalousie de Kellie Johnson (ce serait d'ailleurs bien, là aussi, que Kirkman développe ce triangle amoureux Owen-Kellie-Lin Zang).

C'est frustrant, et même limite horripilant. Depuis le début, en vérité, Fire Power est victime d'un sévère problème de rythme et de substance. Kirkman s'est toujours appuyé sur Samnee, voire même soulagé. Mais au bout de vingt épisodes, même le fan le plus indulgent est en droit d'attendre plus. Si Samnee y  trouve son compte et du plaisir, ça peut durer longtemps, mais ce yo-yo incessant sur la tenue narrative de la série va (re)commencer à être usant...