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mercredi 18 août 2021

BATMAN / CATWOMAN #6, de Tom King et Clay Mann


C'est donc le sixième épisode de Batman/Catwoman, et l'histoire arrive à mi-parcours. En temps normal, cette étape sonne comme un premier bilan. Mais celui qu'on tire de la mini-série de Tom King et Clay Mann est rien moins que désastreux. En rédiger le résumé est fastidieux, de toute façon l'intrigue n'avance pas (ou si peu) et quand elle le fait, c'est de manière grotesque. Visuellement aussi, c'est limite honteux. Alors, puisque c'est la dernière fois que je parlerai de cette production, je vais changer la façon de la traiter.


Initialement, l'histoire de Batman/Catwoman aurait dû être celle du dernier arc écrit par Tom King pour son run sur Batman. Il a été évincé de la série avant, par Bob Harras (qui a depuis été licencié de DC Comics, avec beaucoup d'autres). DC Comics a quand même permis au scénariste de finaliser son plan avec douze épisodes, visiblement détachés de la continuité puisque publiés sous le Black Label.


King a tout de suite mis la barre très haut en annonçant vouloir faire de Batman/Catwoman l'équivalent de grands classiques comme The Dark Knight Returns de Frank Miller, une saga auto-contenue qui marqueerait les esprits et les personnages. Il l'a aussi écrite pour le dessinateur Clay Mann, qu'il considère comme le meilleur artiste avec lequel il a travaillé, et ce dernier lui a soufflé l'idée d'intègrer au récit le personnage d'Andrea Beaumont/Phantasm, uniquement apparu dans le film d'animation Le Masque de Phantasm. Le tout dans une construction à trois étages, entre passé, présent et futur. C'était donc très ambitieux et alléchant.


Tellement que DC a même accepté de repousser la publication de Batman/Catwoman d'un an afin de laisser à Clay Mann le temps nécessaire pour réaliser assez d'épisodes à l'avance, car lui et King refusaient l'intervention d'un fill-in artist. Les premiers épisodes de la mini-série m'ont impressionné mais aussi déboussolé, car la structure narrative était très haché et empêchait à la fois de s'attacher aux personnages, de bien saisir l'intrigue. Puis ça s'est rétabli. Avant de repiquer du nez car, contre toute attente, les épisodes ont pris du retard (deux mois et demi entre ce n°6 et le n°5)...


Mais je suis plutôt du genre cool avec les retards. Il m'en faut beaucoup pour me décourager et je n'oublie pas qu'un dessinateur n'est pas une machine à livrer vingt pages/mois comme si c'était naturel. Sauf si évidemment la qualité n'est pas au rendez-vous... Et de ce point de vue, mais pas seulement, ce sixième chapitre a eu raison de mon indulgence.

Clay Mann ne dessine plus aucun décor, on se croirait dans un comic-book de Rob Liefeld (je n'exagère pas). C'est déjà quelque chose qui m'agace. Mais on doit ajouter que Tom King n'écrit plus vraiment de script non plus, plutôt un enchaînement de scènes morcelées, bavardes, qui ne font plus progresser l'histoire, souvent de façon invraisemblable, pour ne pas dire ridicule.

Dans les années 70, dans le feuilleton Happy Days, une scène où Fonzie, à la plage, sautait par-dessus un requin sous le vivas des vacanciers a donné naissance à une expression péjorative pour désigner le moment où une production commençait à décliner qualitativement (et ce, même si l'épisode en question fut à l'époque un succès d'audience). Jumping the shark, littéralement, pour dire que les auteurs étaient allés trop loin.

Dans Batman/Catwoman #6, Tom King et Clay Mann, indissociablement, ont sauté par-dessus le requin : il s'agit de la page ci-dessus (la troisième). On y voit Selina Kyle, âgée, partir en patrouille avec sa fille Helena/Batwoman, après avoir enfilé son costume de Catwoman mauve avec la cape verte. Ce qui est ridicule ici, ce n'est pas tant de voir Selina en habit de Catwoman alors qu'elle doit avoir 60-70 ans, mais le choix de cet habit et la posture héroïque, iconique que lui donne Mann. Il est imposible de ne pas éclater de rire devant cette page et d'être surtout gêné. Gêné par ce choix scénaristique et visuel, qui est censé pour les auteurs montrer une femme d'un certain âge (d'un âge certain) en costume en ayant toute sa dignité alors que la représentation de cette idée est saugrenue, humiliante, embarrassante. D'un comique involontaire et dégradant.

On a vu, dans le précédent épisode, lors de son combat contre Harley Quinn, que Selina Kyle avait de beaux restes et Mann l'a dessinée depuis le début comme une belle femme âgée, élégante, avec un maintien impeccable. Donc pourquoi pas en effet l'envoyer patrouiller avec sa fille ? Mais accoutrée de la sorte ? Non. C'est juste pas possible.

Le sentiment qu'on garde de ce moment détruit tout ce qui précéde et suit. Et qui n'est déjà pas bien fameux. C'est littéralement l'instant jumping the shark. Une histoire ne peut se remettre d'une idée pareille.

Et, au fond, ce qu'on se demandait depuis le début - est-ce que King n'aurait pas dû en rester à la jolie fin de son run sur Batman, à l'épisode 85 ? - resurgit. Car Batman/Catwoman ressemble vraiment au combat de trop, à l'histoire de trop. Dans l'Annual #2 de son run, King explorait plus de façon bien plus efficace et émouvante ce qu'il tente lourdement de dire en douze laborieux épisodes ici : "comment ils vécurent, comment ils sont morts" (pour reprendre les paroles de Bonnie & Clyde par Serge Gainsbourg et Brigitte Bardot), leur première fois, leur dernière fois. Il n'a pas su s'arrêter, il a tout gâché. Enfin... pas tout, non. Mais Batman/Catwoman ressemble à un appendice inutile et disgracieux à cet Annual sublime, dessiné par Michael Lark et Lee Weeks, où tout était déjà dit.

Dès lors, on se contrefiche bien que Selina, contre toute logique, cache le Joker chez elle et qu'ils décorent un sapin de Noël, que Catwoman serve d'appât à Phantasm pour pièger Batman et que Selina avoue à Helena avoir bel et bien tué le Joker finalement. Quelle astuce cette série peut encore offrir qui vaille six épisodes supplémentaires et indispensables ? Je ne vois pas. Je ne le verrai jamais car j'arrête les frais.

Sur le papier, avec l'attente, et le désir qui l'a accompagnée, Batman/Catwoman était un projet qui faisait très envie. Si tant est que Clay Mann avait assuré, que King tenait son pari fou de pondre son classique Batmanien... Mais ce n'est pas le cas. C'est encore pire que Heroes in Crisis, agréable hormis son final capillotracté et idiot. Mieux vaut relire Mister Miracle, ou suivre Strange Adventures, Rorschach, Supergirl : Woman of Tomorrow, et attendre The Human Target. N'importe quoi sauf ça. King a définitivement tout dit sur Batman à mon goût, qu'il le laisse partir, et nous régale avec des personnages moins iconiques sur lesquels il est plus inspiré.

Quant à Clay Mann, comme Olivier Coipel, je ne suis pas certain de lui refaire confiance tant ce qu'il a fait là ressemble quand même à du foutage de gueule en règle. Il a un talent indéniable, mais peu de rigueur et encore moins d'honnêteté pour mériter que ses fans lui accordent du crédit.

jeudi 10 juin 2021

BATMAN/CATWOMAN #5, de Tom King et Clay Mann

 

On commence cette nouvelle semaine de critiques par une sortie de Mercredi dernier mais que j'avais gardée sous le coude. Le cinquième n° de Batman/Catwoman est le plus simple qu'aient livré Tom King et Clay Mann : le premier a simplifié sa narration tout en laissant les scènes se dérouler, après les avoir trop saucissonnées au début ; et le deuxième se défoule avec une grande séquence d'action, jubilatoire. 



Le Passé. Selina Kyle a rompu avec Bruce Wayne après avoir refusé de lui révèler comment elle avait appris que le Joker avait organisé sa tentative d'attentat à la patinoire de Gotham. Ivre, elle erre dans les rues et se met en tête de cambrioler le musée de la ville. Mauvaise idée...


Le Présent. Toujours captive de André Beaumont/Phantasm, Catwoman est invitée par cette dernière à la suivre dan son repaire secret. Elle y détient un homme qui rabattait pour le Joker des innocents sur lesquels il expérimentait ses gaz toxiques. Sidérée, Catwoman assiste à son exécution.


Le Futur. Harley Quinn débarque au manoir Wayne, résolue à faire payer à Selina Kyle l'assassinat du Joker en Floride. Les deux anciennes partenaires du clown du crime s'affrontent en échangeant sur ce qui les ont toujours définies.
 

Pour Selina, Harley a toujours été trop bonne pour un être aussi vil que le Joker tandis que Catwoman n'était pas digne d'un homme bon comme Batman. Selina neutralise finalement Harley. Lorsque sa fille, Helena rentre, elle demande à sa mère ce qui s'est passé...

Tom King est un scénariste qui peut avoir la fâcheuse manie à se complaire dans ses défauts. Il a une vraie voix, un vrai style, mais parfois il s'écoute un peu parler, il aime un peu trop sa prose et n'échappe pas à un certain goût pour le bavardage. C'est ce qui a pu déranger les lecteurs durant son run sur Batman où son usage de la voix-off alourdissait une narration qui n'avait pas besoin d'autant de texte.

De ce point de vue, on peut rapprocher King d'un Bendis, lui aussi friand de dialogues abondants. Mais la différence entre les deux réside dans l'humour : King est trop sérieux, tellement qu'il est incapable de produire une histoire ou simplement des scènes légères, quand Bendis a, dans sa nature même, une distance avec le genre (les super-héros) qui lui permet d'animer des personnages capables dironiser sur leur rôle et leur statut.

Mais, dans l'absolu, cela ne me dérange pas. Je sais que ce style bavard horripile certains. Mais on ne redessine pas les rayures d'un zèbre. Exiger de dialoguistes de se brider, c'est comme leur demander d'écrire contre eux. C'est inutile, et s'ils le font quand même, ça finit par ressembler à un exercice de style... Et alors on se demande ce qui leur a pris !

Tout ça pour dire que King ne se refera pas, surtout quand une partie de son succès s'est fondée sur la même partie qui agace ses détracteurs. Parfois ça passe, parfois non. Dans le cas de Batman/Catwoman, ce défaut était d'autant plus sensible qu'il a découpé son récit en trois lignes temporelles, aboutissant à des épisodes morcelés jusqu'à l'excès. Il devenait difficile de s'attacher aux personnages, d'accrocher à l'intrigue à cause de la brièveté des scènes, qui plus est trop bavardes.

Mais progressivement, la mni-série a trouvé une sorte de régime de croisière et de ce point de vue, ce cinquième épisode est de loin le plus agréable à lire. Il se donne au lecteur facilement car ses scènes se déploient plus franchement, en particulier dans celles qui se passent dans le futur. On a ainsi droit à un long affrontement entre Harley Quinn et Selina Kyle au cours duquel elles se battent autant physiquement que réthoriquement sur leurs rapports avec l'homme qu'elles aimaient.

La conclusion à laquelle en vient King par la voix de Selina est très juste (même si elle pourra sembler réductrice pour Harley, une fois encore trop ramenée à sa relation toxique avec le Joker). Harley a toujours été trop complaisante, trop soumise envers le Joker, qui ne la méritait pas. Selina, elle, n'a pas su s'élever au niveau de Batman, de sa bonté, de sa noblesse même. "Too good to be bad", "too bad to be good" en somme. Cette séquence se double d'une forme assumée d'invraisemblance car les acrobaties accomplies par deux femmes d'au moins soixante anx comme Selina et Harley à ce moment-là du récit défient la normale (même si on imagine que Selina a gardé la forme en s'entretenant).

Avant cela, on a droit à deux séquences dans le passé plus courtes : l'une renvoie directement à la fin de l'épisode 4 et montre Selina, ivre, errer dans le ruelles de Gotham, après avoir rompu avec Batman à qui elle a refusé de dire comment elle avait su que le Joker avait planifié un attentat. Elle se met en tête, pour se consoler, de voler quelque chose dans le musée de la ville, mais trop soûle, elle échoue lamentablement. Puis de nos jours, captive de Phantasm, Catwoman assiste à la mise à mort d'un complice du Joker attrapé par Andrea Beaumont qui leur révèle ses coupables agissements pour le clown du crime. Ce qui ressort de tout cela, c'est l'absence à l'image de Batman, confrmant une nouvelle fois que la véritable héroïne de la série est le féline fatale. A voir si King persévère dans cette direction ou si le second acte de son histoire rééquilibrera les choses (ce qui semble inévitable car Batman ne peut rester à attendre que Phantasm réalise sa vengeance, et parce qu'on sait que lui et Catwoman vont se rabibocher).

Visuellement, Clay Mann paraît plus épanoui, même s'il a livré un boulot impeccable (le meilleur de toute sa carrière) depuis le début. La séquence de la bagarre entre Harley et Selina lui laisse le loisir de découper l'action de manière spectaculaire tout en devant jouer une partition moins convenue que ce qu'on connait de lui. Car s'il s'agit bien d'un affrontement entre deux femmes, Mann, réputé pour magnifier celles-ci, doit animer deux femmes âgées, dont le physique n'est plus aussi avantageux.

Au début de la parution de Batman/Catwoman, l'artiste avait expliqué que le scénario l'avait forcé à faire travailler chez lui des muscles nouveaux, comprenez : dépasser son statut de dessinateur connu pour représenter de sculpturales héroïnes. D'une certaine manière, la partie de la série qui se passe dans le futur fait penser à une espèce de "Old Woman Selina", et toute la difficulté est de dessiner Catwoman âgée sans qu'elle soit décrépite ou trop abîmée par le deuil. Mann s'en acquitte magnifiquement en croquant une Selina qui a conservé toute sa classe sans cacher les années qui ont passé. Elle fait penser à une danseuse qui a gardé son maintien, son allure, mais qui accuse aussi son âge, assume ses rides.

Réussir à dessiner une femme âgée est un exercice difficile car on peut facilement tomber dans une représentation ingrate, soit celui de la mémère, soit celui de l'ancêtre (pensez à Tante May chez Marvel qui, souvent, quel que soit l'artiste, a l'air d'une centenaire aussi fragile qu'une brindille, rarement d'une femme qui prend soin d'elle). Mann parvient à dessiner Selina de façon réaliste, sans la dégrader ou la banaliser. On a aucun mal à croire qu'il s'agit de la même femme qu'on voit dans les scènes du passé, au sommet de sa forme et de sa beauté (attention, je ne dis pas qu'une sexagénaire ou septuagénaire ne peut pas être belle mais simplement que les comics ne nous habituent pas à l'image de femmes de ces âges sous l'angle de la séduction).

Le récit conserve sa part de mystère, d'incertitudes, intacte, même si on devine bien que les épreuves du passé seront dépassées à un moment, que Batman va être davantage présent par la suite. Surtout, la construction de l'histoire a gagné en fluidité. 

mercredi 31 mars 2021

BATMAN/CATWOMAN #4, de Tom King et Clay Mann


Batman/Catwoman est au premier tiers de sa publication et enfin sa narration semble devenir plus captivante. Tom King a voulu avec ses nouveaux projets actuels se détacher de ses précédentes oeuvres, mais sans convaincre vraiment (hormis pour le magistral Rorschach). Intention qui se convertit dans ce quatrième épisode où une des trois époques explorées prend le dessus. Visuellement, en revanche, Clay Mann est toujours au top, enchaînant les pages plus sublimes les unes que les autres.


Le Passé. Alors qu'ils se préparent pour une soirée chic, Selina révèle à Bruce que le Joker a posé une bombe sous la patinoire de Gotham. Le dispositif doit se déclencher dans vingt minutes. Bruce part la désamorcer en laissant à Alfred Pennyworth le soin de trouver une excuse auprès de leurs hôtes.


Batman trouve la bombe à l'emplacement indiqué et la désamorce. Il lui reste à apprendre comment Catwoman disposait de cette information, et donc où se cache le Joker. Mais Catwoman refuse de livrer sa source - sachant que si elle avoue, le Joker dénocera à Batman ses précédents cambriolages.


Le Présent. Après leur combat dans le manoir Wayne, Selina se réveille dans le repaire de Phantasm (Andrea Beaumont). Celle-ci se trouve devant un mur d'écran sur lequel apparaîssent les visages de son fils et du Joker. Elle relâchera Selina si elle lui dit où Batman cache le clown.


Le Futur. Batwoman (Helena Wayne) est convaincue que la mort du Joker est liée à sa mère, Selina Kyle. Elle interroge, violemment au besoin, des anciens complices du Joker, comme le Pinguoin, pour connaître les liens qui existaient encore entre le clown et Selina.

L'avantage des mini-séries en douze épisodes est qu'elle oblige leur auteur à structurer leur intrigue en quartiers. On s'attend à ce que, passé un certain nombre d'épisodes, le scénariste nous fournisse des informations qui font progresser le récit et nous captive suffisamment pour avoir envie de continuer notre lecture. Tom King, qui n'aime rien tant que ce format, le sait et ne déroge pas à la règle.

Toutefois avec Batman/Catwoman, sa narration est plus complexe et surtout plus fragmentée puisqu'elle déroule en parallèle trois époques. Il ne s'agit pas comme dans Strange Adventures de suivre les actes de Adam Strange dans son passé sur Rann et dans le présent sur Terre, ou comme dans Rorschach de noter les échos entre le passé de Wil Myerson et Laura Cummings avec l'enquête du Détective. Il y a une "couche" supplémentaire à prendre en compte et qui morcelle le récit un peu plus.

C'est ce qui m'a beaucoup gêné jusqu'à présent car cela décomposait chaque épisode en une succession de scènes très brêves où on passait du passé au présent et au futur, parfois dans une même page. J'étais dérangé par cela car je trouvais que cela empêchait de s'attacher aux personnages et aux faits décrits, comme si on ne faisait que les survoler. A mon humble avis, avec ce dispositif, King fonçait dans un mur, écrivant une histoire audacieuse sur le plan narratif mais à incapable de produire une émotion.

Sans crier trop vite victoire, il me semble qu'avec ce nouvel épisode, la série devient plus équilibrée. Et cela parce que, pour la première fois depuis le début, King a donné un peu plus de place à une des temporalités du récit, ce qui permet de mieux l'apprécier et avec, d'en savourer les conséquences.

Batman/Catwoman est une BD curieuse dans la mesure où King semble défaire ce qu'il a si patiemment construit durant son run sur Batman, à savoir la relation de couple des deux héros. Ici, il est entendu que Catwoman a menti à Batman au sujet de sa relation avec le Joker, que le Joker en profite pour la faire chanter, mais que Batman en fin limier devine que quelque chose cloche et va finir inévitablement par demander des comptes à Catwoman. En même temps, on voit que Selina Kyle et Bruce Wayne sont restés ensemble jusqu'à la mort de Bruce, qui a libéré Selina de sa promesse de ne plus tuer. Mais en éliminant le Joker, c'est sa fille qui se met à douter de sa mère, enclenchant un nouveau cycle sur le thème du mensonge et de la confiance.

Quel que soit le point où King veut en venir (et il reste encore huit numéros pour le découvrir), cet épisode est indéniablement plus agréable à lire parce qu'il fait des scènes du passé les plus mémorables (sinon les plus longues), bref il remet les fondations de l'intrigue au centre de la série. Selina a appris, dans le précédent épisode, par et que le Joker allait commettre un attentat à la bombe. Si elle le révèle à Batman, elle sauve des vies mais sait aussi que Batman lui demandera ensuite comment elle a eu cette info, et in fine si elle sait où se cache le Joker. Si elle ne dit rien, elle est la complice du Joker, mais elle s'assure aussi que le Joker ne révèlera jamais à Batman que Catwoman continue de commettre des cambriolages (alors qu'elle a juré y avoir renoncé).

Bien entendu, Selina informe Batman. Bien entendu, une fois le danger écarté, Batman va interroger Catwoman. Bien entendu, Catwoman refuse de lui répondre. L'épisode se clôt sur une séparation des deux héros. Ce segment est passionnant, il souligne fortement le dilemme de Catwoman, à laquelle, plus que jamais, la série est vraiment consacrée. Cela se confirme dans les deux autres époques du récit puisqu'au présent, Selina est désormais captive de Phantasm, qui veut lui arracher l'adresse où Batman garde à l'abri le Joker ; et au futur, Selina comprend que sa fille interroge ses anciens acolytes pour savoir quels liens l'ont unie au Joker jusqu'à la mort de celui-ci.

En remettant Catwoman au coeur de son ouvrage et le passé au centre de l'intrigue, tout fait clairement plus sens et acquiert une intensité plus nette. King serait bien inspiré de continuer à procéder de la sorte, non pas en négligeant les autres époques, mais en écrivant ses épisodes en favorisant une ère à chaque fois de manière à ce que le lecteur ait moins l'impression d'assister à un zapping frustrant, une espèce d'exercice de style froid.

Catwoman en première ligne, c'est aussi pour le lecteur le plaisir de voir Clay Mann la dessiner davantage. Il ne s'agit pas de rincer l'oeil, même si l'artiste la représente magnifiquement, jeune femme dans toute l'éclat de sa séduction, la subtilité de ses émotions, l'autorité de sa maturité. Mais surtout parce que Mann sert formidablement ce portrait passionnant d'une anti-héroïne tiraillée entre son passé et son avenir, l'homme qu'elle aime et celui qui se sert d'elle, ses fautes de vilaine et son désir de se racheter, son rôle d'amante, de femme et de mère.

Rarement, en effet, on a pu lire une série sur un personnage comme Catwoman avec cette finesse d'exécution dans le dessin. Mann a investi Selina Kyle dans toutes ses dimensions, iconique, mais aussi profondément humaine. En comparaison, Batman devient presque banal, une silhouette plus vague ou figée, marmoréenne. Le Joker n'apparaît pas dans cet épisode et du coup le contraste se fait encore plus fort : Catwoman est la vraie conductrice du récit, celle qui subit et (ré)agit. Phantasm souffre aussi de la comparaison parce que sa mission est plus simple et radicale (la mère qui veut venger son enfant). Quant à Helena/Batwoman, tout reste à dire sur elle : le design de sa tenue super-héroïque reste calamiteux, une faute de goût étonnante, et son parcours est assujetti à celui de sa mère (c'est, franchement, le personnage sur lequel King va devoir le plus prouver).

Il y a du mieux, incontestable, dans cet épisode. Batman/Catwoman sera évidemment plus appréciable comme lecture en recueil, et j'avoue avoir hésité à poursuivre la série entre le mois dernier et ce numéro, pour justement attendre d'avoir la totalité du récit en main. Mais j'espère que ce rebond se confirmera.

samedi 20 février 2021

BATMAN/CATWOMAN #3, de Tom King et Clay Mann


Avec ce troisième épisode, Batman/Catwoman teste vraiment la résistance de son lecteur. La narration, plus fractionnée que jamais, de Tom King est un puzzle à recomposer, parfois énervant, il faut le dire. Visuellement, la mini-série reste splendide, mais Clay Mann frôle le ridicule à plusieurs reprises. C'est donc un objet très expérimental, qui, s'il prouve que son auteur a à coeur de se renouveler, n'échappe pas à un certain hermétisme.


Le Passé. Catwoman commet un nouveau cambriolage sur le lieu duquel le Joker l'a encore une fois précédé. Il continue de la faire chanter en lui révélant qu'il planifie un massacre. Si elle prévient Batman, elle sauvera des innocents. Mais Batman voudra savoir comment elle savait.
 

Le Présent. Phantasm continue de semer la terreur parmi les bandits de Gotham. Elle ignore que le Joker a été mis à l'abri par Batman mais sait que ce dernier doit savoir où est le clown du crime. Andrea Beaumont s'en prend donc à Selina Kyle, seule au manoir Wayne.


Le Futur. Helena Wayne a succédé à son père en devenant la nouvelle protectrice masquée de Gotham. Le commissaire Dick Grayson du GCPD l'informe que le Joker a été tué en Floride où il s'était retiré incognito. Helena décide de mener sa propre enquête.


Pour Helena, la mort du Joker survenant peu de temps après celle de son père ne peut être une coïncidence. Elle soupçonne sa mère de s'être vengée. Mais la police n'a trouvé aucun indice. Et Selina Kyle n'avoue rien à sa fille.

Pour que vous comprenez bien mon embarras, le résumé et les image qui l'illustrent ci-dessus sont dans l'ordre chronologique. Mais ce n'est pas dans cet ordre que se déroule l'épisode : comme précédemment, Tom King mélange les temporalités, en se passant volontairement de tout élément qui permettrait de situer l'époque des scènes. Et donc il faut s'accrocher, souvent à des détails, pour saisir ce qu'on lit.

Ce procédé, d'une narration aussi fractionnée et sans repères de temps clairs, King en a eu l'idée en relisant Love & Rockets de Jaime Hernandez où on passait en un éclair, et sans être prévenu, dans une même page d'une scène au présent à une autre dans le passé ou dans le futur. C'est une liberté que s'autorisent les auteurs de comics indés parce que, justement, le but est d'expérimenter, de faire voler en éclats les conventions, les codes narratifs. Dans le cas de Love & Rockets, en plus, Hernandez passe aussi rapidement du drame à la comédie, ose le fantaisie la plus débridée et l'intimisme le plus touchant. C'est une lecture exaltante mais exigeante aussi, à laquelle on peut très bien être complètement insensible.

Pour King, jouer avec la narration de cette manière fait partie d'une volonté de se renouveler. Il sait que des fans lui ont reproché des tics d'écriture durant son run sur Batman, avec des textes abondants, des gimmicks parfois lassants. Il a aussi pris conscience qu'il était assimilé à des histoires dépressives, explorant la psyché de héros brisés (Mister Miracle) et il veut désormais, avec Batman/Catwoman mais aussi Rorschach et Strange Adventures, surprendre, sortir de sa zone de confort.

C'est courageux mais casse-gueule - courageux parce que casse-gueule. Strange Adventures par exemple souffre de baisses de tension fréquentes. Rorschach déroute par son rythme lent et son intrigue filandreuse où les références à Watchmen sont allusives. Mais indéniablement, ça change de ce que King a produit auparavant. Même si au fond le scénariste est toujours rattrapé par ses obsessions avec des héros borderline, dépassés parce qu'ils traversent.

Le souci que j'ai eu avec cet épisode de Batman/Catwoman, c'est que ce fractionnement de la narration, cette succession de scènes courtes et les sauts dans le temps, c'est que j'ai trouvé que ça empêchait de vraiment s'immerger dans ces scènes, d'être ému. Tout ça est un peu aride, désincarné. On n'a pas le temps de comprendre vraimetn ce qui se passe, à quel point ça bouleverse les protagonistes, d'où viennent certains nouveau personnages, comment ils en sont arrivés là. C'esr... Compliqué.

Surtout, à plusieurs reprises depuis trois épisodes, j'ai l'impression que King, bien qu'il ait affirmé que cette histoire se situait dans le prolongement de son run sur Batman, s'attache à brouiller ce qu'il y avait établi. L'exemple le plus notable, c'est ce qui occupe le centre de l'intrigue, la relation entre Catwoman et les hommes - "ses" hommes : Batman et le Joker. 

Parce que le Joker la fait chanter, Catwoman ment à Batman, et d'ailleurs celui-ci le sent, même si elle s'en défend. Cela fragilise leur couple alors même que dans ses épisodes de Batman, King insistait sur la confiance qui cimentait le couple que Batman formait avec Catwoman. Pourquoi, maintenant, Catwoman trompe-t-elle ainsi l'homme auquel elle a donné son amour ? C'est incohérent. Par ailleurs, je n'ai jamais eu le sentiment que, par le passé, Catwoman et le Joker étaient si proches que le montre cette histoire. King a-t-il voulu les lier pour optimiser l'efficacité de son intrigue ? C'est le plus probable, mais pas le plus facile à admettre. 

Dans cet épisode aussi, on assiste à l'entrée en scène d'Helena Wayne, la fille de Bruce et de Selina Kyle. King l'introduit comme la nouvelle protectrice masquée de Gotham, comme si ça allait de soi. Mais ça aurait été encore mieux de justifier cela car embrasser la carrière de super-héros n'est jamais évident, ce n'est pas exactement comme si Helena s'était convertie après avoir assisté à l'assassinat de son père par exemple (Bruce est mort d'une longue maladie après un combat où il a été exposé aux radiations du Pr. Phosphorus). Ce n'est pas le seul problème avec Helena, mais j'y reviendrai.

En revanche, le scénariste se montre plus habile avec la réapparition de Dick Grayson qu'il imagine en nouveau commissaire du GCPD. Ce n'est une évolution forcément naturelle, mais c'est crédible. En fait, c'est comme si l'ex-Nightwing (puisque, visiblement, il a abondonné sa carrière de justicier masqué) succédait non plus à Batman, son mentor, mais à James Gordon, et ça, c'est malin puisque Gordon est le père de Barbara Gordon (alias Batgirl/Oracle), dont a longtemps été amoureux Grayson (peut-être va-t-on apprendre dans les prochains épisodes qu'ils sont en couple).

La présence de Batman comme de Phantasm d'ailleurs est très discrète cette fois. Mais on a droit à un face-à-face spectaculaire entre Phantasm et Selina. C'est peu. Mais symptomatique d'une narration fragmentée où l'impression de zapper d'une scène à l'autre, d'une époque à l'autre, rend chaque personnage fulgurant.

Je mentionnai un autre problème avec Helena et ça me fournit une transition pour évoquer le dessin. Batman/Catwoman est une série splendide, King ne mentait pas en assurant que Clay Mann allait impressionner tout le monde. Chaque planche est fantastique et cet épisode n'est pas avare en pleine page ou en cases aux dimensions généreuses qui permettent de savourer les détails, les textures, les jeux d'ombres et de lumières. Oui, c'est vraiment exceptionnel.

Clay Mann a trouvé chez DC un éditeur qui l'a laissé s'exprimer à son rythme. Il a parfois joué le fill-in artist, mais dans l'ensemble il a pu dessiner sur la longueur. Et quand malgré tout il ne tenait pas les délais, il n'a pas été remplacé, mais ponctuellement suppléé (comme sur Heroes in Crisis, dont il a pu assurer l'essentiel des épisodes). Surtout avec King, il a trouvé un scénariste qui l'admirait et l'a employé de manière bien pesée, notamment en lui confiant des diptyques sur Batman. Et qui a obtenu un an de délai pour que Mann puisse complèter Batman/Catwoman.

C'est donc un dessinateur de haut niveau qui s'est révélé, après avoir souvent frustré quand il travaillait chez Marvel. Batman/Catwoman n'arrangera pas sa réputation de dessinateur lent, mais marquera les esprits par la qualité de sa prestation.

Parmi les marottes de Mann, qu'on lui reproche parfois, il y a sa manière de représenter les femmes. Chez lui, les héroïnes sont des Aphrodites, d'une beauté sidérante, des statues en mouvement. Ses détracteurs l'accusent d'hyper-sexualiser les femmes et, par un raccourci un peu grotesque, d'être un artiste sexiste, ce qui me paraît être un malheureux malentendu parce que dessiner de belles femmes, sexys, ce n'est pas les avilir, c'est les sublimer. Comparez Clay Mann et Frank Cho et vous mesurerez que Mann n'est pas un simple adepte du "good babe art".

Alors oui, il est insistant sur les formes divines de Catwoman, mais pour moi, il veut surtout montrer à quel point Selina Kyle est la seule femme qui a vraiment tourné la tête de Batman. Par ailleurs, il la dessine athlétique, comme une acrobate qu'elle est elle, ce n'est donc pas un objet sexuel, d'autant que le personnage a la tête aussi bien faite que bien remplie, c'est une héroïne ambiguë, fascinante au-delà de son corps.

Mais, dès lors, pourquoi Mann a conçu un costume aussi ridicule pour Helena Wayne. Sans les couleurs de Tomeu Morey, on la croirait franchement à moitié nue. Mais surtout ce costume est... Moche. Il ne ressemble à rien, c'est un mauvais design tout simplement. Suffisamment mauvais pour qu'il vous fasse sortir de l'histoire quand le personnage apparaît car on ne voit que ça, une justicière dans un costume ridicule.  Une faute de goût terrible, surtout si tôt dans la série.

Bref, ce troisième épisode n'est pas facile. Comme je le présentai, il met le lecteur, le fan à l'épreuve. Je crois qu'après cet épisode, soit on fait l'effort de passer outre ses défauts, soit on abandonne. Je choisis de poursuivre parce que ça m'intrigue. Mais indéniablement, ça risque d'être délicat.

mercredi 20 janvier 2021

BATMAN/CATWOMAN #2, de Tom King et Clay Mann


Pour son deuxième épisode, Batman/Catwoman ne change pas une équipe qui gagne. Tom King mélange les lignes temporelles, de manière à ce que chacune fasse écho aux autres. Visuellement, Clay Mann signe ses plus belles planches. C'est un comic-book somptueux, mais qui ne se donne pas rapidement. Toutefois, cela mérite de s'y accrocher car on sent l'investissement et l'ambition des auteurs dans ce projet qui vise l'excellence, rien de moins.


Le passé. Parce que Batman enquête sur le vol du collier qu'elle a dérobé chez les Bertinelli, Catwoman se débarrasse du bijou en le remettant au Joker. Elle compte ainsi apaiser son amant tout en éliminant celui qui peut la confondre. Mais Batman reste soupçonneux car il ignore pourquoi le Joker aurait volé ce collier.


Le présent. La mort de son fils, causé par le Joker, motive Andrea Beaumont à revêtir son costume et le masque de Phantasm. Elle traque les hommes du main du clow du crime afin de le localiser. Batman et Catwoman suivent sa piste tout en constatant que Phantasm conserve son avance.
  

Le Joker est aux abois. Il détourne le Bat-signal et Batman le remarque. Il retrouve avec Catwoman le clown du crime sur le toit du commissariat central du GCPD. Le Joker implore Batman de le protéger de Phantasm.


Le futur. Selina Kyle a repoussé le Joker qui s'était jeté sur elle. Il va leur servir un verre d'eau mais en profite pour chercher un revolver dans son freezer; Il tire sur Selina mais elle a anticipé cette nouvelle féonie et le lui fait payer...

Attention ! ce résumé replace les événements dans un ordre chronologique. C'est une méthode que je vais tenter de conserver à la fois pour faciliter le déroulement de l'intrigue et donc l'exercice critique, mais aussi pour vous laisser de quoi savourer le récit quand vous le lirez à votre tour et ménager les spoilers.

Car Batman/Catwoman, c'est d'abord une narration éclatée, qui joue avec les lignes temporelles. Comme le premier épisode le présentait, le récit explore le passé (quand Batman et Catwoman était en couple mais poursuivaient des activités distinctes - Catwoman continue la cambriole), le présent (qui fait suite au run de Tom King sur Batman - Batman et Catwoman sont en couple et partagent une activité de justiciers, Phantasm traque le Joker responsable de la mort de son fils) et le futur (Selina Kyle et veuve, Bruce Wayne vient de mourir et leur fille, Helena, est en couple avec une femme, le Joker a pris sa retraite).

Il faut parfois s'accrocher pour suivre cette histoire méandreuse car King n'hésite pas à bondir dans le futur et plonger dans le passé dans la même planche tout en faisant une halte dans le présent. Mais le procédé n'est pas gratuit : narrativement, on peut dire que King travaille le concept d'écho narratif. Ainsi les scènes, quel que soit leur situation temporelle, se répondent, s'éclairent.

Mais cela n'empêche pas le scénario de ménager du suspense. Le fait, par exemple, que le Joker soit vivant dans son grand âge et qu'il se soit retiré au soleil signifie qu'il a survécu à Phantasm qui le traquait des années auparavant. Mais pourquoi Selina Kyle est-elle déterminée à le tueur malgré tout (malgré surtout la promesse qu'elle a faite à Bruce Wayne de ne pas le faire) ? Qu'est-ce que le Joker a fait dans le passé pour mériter que Catwoman veuille le supprimer ?

Dans le deuxième Annual de son run sur Batman, Tom King précisait que Batman était mort des suites de son exposition aux radiations du Dr. Phosphorus. Il n'a donc pas été tué par le Joker, ce qui exclut que Catwoman veuille venger Batman en tuant le Joker. Mais la responsabilité du Joker semble acquise dans la mort du fils d'Andrea Beaumont/Phantasm (et d'ailleurs les deux personnages ont toujours été liés de manière tragique).

King revient aussi sur la notion de confiance. Il interroge la relation de Batman et Catwoman, qui était au centre de son run sur Batman. Dans le passé, Catwoman dérobe un collier chez les Bertinelli et le Joker en est témoiin car il vient de tuer un des hommes de main des Bertinelli. Batman traque le Joker et pense que le meurtre qu'il a commis est lié au vol du collier. Mais pourquoi le Joker aurait volé ce collier ? Il n'est pas un cambrioleur. Donc Batman soupçonne Catwoman qui lui jure ne pas avoir volé le collier (elle ment donc). Pour déjouer les soupçons de Batman tout en se débarrassant du Joker, qui pourrait l'accabler, elle s'efforce d'orienter l'enquête de Batman, en commençant par donner le collier au Joker. C'est diabolique mais surtout très pervers car cela implique que la relation de couple entre Batman et Catwoman s'est construit (au moins en partie) sur un mensonge de Catwoman.

Le diable est donc dans les détails, c'est pour ça que le scénario est exigeant mais passionnant. En parallèle, on voit finalement peu Phantasm mais la manière dont elle est mise en scène est habile, tel un ange de la mort, dont le nom suffit à effrayer des criminels endurcis parce que ses méthides sont expéditives (elle tue tout ceux qui se dressent sur son chemin, qu'il lui parle ou non de ce qu'elle veut savoir).

Dès l'annonce de ce projet, King a été clair : son ambition était de produire un récit complet digne de figurer à côté des classiques DC comme The Dark Knight returns. Pour cela, la publication a connu un délai (et non pas un retard) d'un an afin que Clay Mann ait le temps de produire assez d'épisodes à l'avance.

Beaucoup plus discret que son scénariste sur les réseaux sociaux, Mann peut compter sur King pour lui dresser des lauriers. Mais ils sont mérités car l'artiste réalise vraiment un travail exceptionnel, le meilleur de sa carrière. Sur ce point, il faut féliciter DC qui a laissé Mann travailler tranquillement, sans lui mettre de pression. Si l'éditeur avait été aussi patient pour Heroes in Crisis (ça n'aurait pas changé la fin complètement foiré de cet event, mais ça aurait eu plus de gueule)...

Ce qui est marquant, c'est que Clay Mann n'a jamais disposé de tant de liberté quand il était chez Marvel et il faut voir là une distinction essentielle entre les deux éditeurs. On voit, dans chaque planche, de Batma/Catwoman à quel point Mann est devenu un dessinateur de première classe. La représentation des personnages est magnifique, ce sont des figures quasi-mythologiques, taillées commes des statues, d'une beauté terrassante. On peut ne pas aimer cette manière d'incarner des héros, mais il est difficile de ne pas apprécier la force magnétique qu'ils dégagent.

Qui plus est, cette mini-série est formidablement colorisée par Tomeu Morey, qui est vraiment le partenaire idéal pour Mann. Sa palette souligne le trait, les effets d'ombres et lumières, sans rogner l'encrage. Le résultat est somptueux et participe à cet aspect bigger than life du récit. On est dans une sorte de réalisme augmenté, qui convient parfaitement à l'ambition esthétique et narrative du projet.

On peut trouver des défauts à cette BD (un rythme un peu décompressé, qui demande de la patience, mais bon, c'est le jeu quand on part pour douze épisodes). Mais si vous êtes client de beau dessin, d'intrigue intense, d'écriture au cordeau, alors c'est irrésistible. Moi, en tout cas, je n'y résiste pas.

mercredi 2 décembre 2020

BATMAN/CATWOMAN #1, de Tom King et Clay Mann


Annoncée il y a un an, la mini-série en douze épisodes Batman/Catwoman débute enfin sa publication. Il s'agit d'un événement à plusieurs titres et j'aurai l'occasion d'y revenir. Mais c'est surtout une oeuvre ambitieuse et désirée par son scénariste Tom King et le dessinateur Clay Mann, qui ambitionne d'être leur The Dark Knight returns. Ce premier numéro met en tout cas l'eau à la bouche...


Le présent. Andrea Beaumont, une ancienne maîtresse de Bruce Wayne et ennemie de Batman, sollicite l'aide du milliardaire pour retrouver son fils, Andrew, âgé de 14 ans, disparu. Batman avec Catwoman se mettent à sa recherche.
 

Le futur. Selina Kyle, veuve de Bruce Wayne, rend visite à une vielle connaissance. Elle lui apprend la nouvelle et ils évoquent le bon vieux temps où tous deux étaient des criminels. Mais Selina est en mission.


Le passé. Catwoman vient dérober des bijoux à un homme de main de la riche famille Bertinelli et trouve un cadavre à la place. Le joker vient de l'abattre. Sur un toit, il lui demande si elle accepterait d'éliminer Batman dont elle connaît la véritable identité. Bien entendu, elle refuse.


Le présent. Batman et Catwoman trouvent Andrew Beaumont, visiblement assassiné par le Joker, et Bruce prévient Andrea...

Ce que je viens de résumer, je dois le préciser, ne tient pas compte de la structure spéciale de la narration car celle-ci se présente de façon beaucoup plus éclatée. On passe ainsi d'une scène à une autre avec des temporalités différentes, parfois les trois dans une même page. Vous l'aurez compris : Batman/Catwoman se présente comme un puzzle et l'ellipse y est reine.

Avant de revenir sur ce point, faisons le point sur cette mini-série et la raison de son côté événementielle. Pour cela, il faut remonter en arrière et reparler de la fin du run de Tom King sur Batman, au terme de 85 épisodes.

Le scénariste avait prévenu très tôt ses lecteurs qu'il comptait raconter une histoire en 100 numéros. Il avait avancé dans ce programme avec assurance, fort de chiffres de vente excellents (chaque copie s'écoulait aux alentours de 100 000 exemplaires). Puis arrivé à ce qui devait être la moitié de sa saga, King a connu une première polémique.

A ce stade, il était question du mariage de Batman et Catwoman, une étape sur laquelle DC et l'auteur avaient beaucoup "teasée" et qui se solda par une frustration générale puisque les deux personnages ne s'engagèrent finalement pas. Remis dans le contexte de l'intrigue, ce rebondissement n'en était pas vraiment un car King avait miné la romance minitieusement et il ne faisait donc guère de doute que cela ne constituerait pas une happy end de mi-parcours. Mais les fans n'étaient pas contents, ils avaient l'impression d'avoir été roulés dans la farine.

King a poursuivi son entreprise : Batman était démoli sentimentalement et allait connaître une longue descente aux enfers face à Bane, qui avait tout manigancé. A des confrères sidérés, le scénariste promettait que le supplice de Bruce Wayne durerait plus d'une vingtaine de numéros ! Et il tint promesse !

Si la série continuait d'afficher d'excellents scores, son editor n'était, paraît-il, pas enchanté par ce calvaire et aurait attendu que le lectorat déserte pour forcer King à revoir sa copie ou carrément l'évincer. Au final pourtant, c'est l'editor qui a quitté la série - et, alors qu'il a été récemment licencié par DC, la rumeur prétend que King aurait mis sa démission dans la balance pour qu'on le laisse tranquille à l'époque. Mais la roue avait tourné pour le scénariste aussi car, avec l'arc Knightmares, effectivement, les ventes déclinèrent. Le public en avait assez de la chute de Batman (moi-même, j'ai été lassé par ce passage). Il ne faisait plus guère de doute que King ne bouclerait pas son run en 100 épisodes. De fait, il l'a conclu au #85.

Le reste appartient à l'Histoire : appelé pour jouer les pompiers de secours, James Tynion IV est devenu le nouveau scénariste du titre-vedette de DC, en changeant complètement de direction - parfois de manière très cavalière et peu élégante. Mais King, lui, n'allait pas en rester là : il voulait terminer son histoire. Et DC le lui accorda, sous la forme qu'il préférait, une mini-série en douze chapitres, qui débute donc ce mois-ci, en parallèle avec deux autres titres équivalents en durée (Strange Adventures et Rorschach).

Voilà pour la contextualisation. King a affiché ses ambitions avec Batman/Catwoman : il veut en faire son The Dark Knight returns, vrai classique DC, qui fera date. Le délai d'un an entre l'annonce du projet et sa parution a permis à Clay Mann de produire suffisamment d'épisodes à l'avance pour que la série n'ait pas de fill-in artists, car là encore le dessinateur et le scénariste voulaient que le projet soit complet avec une seule équipe. 

 Ce premier numéro donne le "la", sans ambiguïté. Le rythme est étonnament soutenu (pour un script de King), la narration est éclatée, on suit une intrigue sur trois époques, et c'est une suite directe au statu quo laissé par King - qui se fiche donc de Tynion IV, qui a établi que Batman et Catwoman ont décidé de mettre leur relation entre parenthèses pendant un an pour décider si leur couple tiendrait le coup. Profitons-en pour, au passage, préciser que Tynion a suggéré que Batman/Catwoman était pour lui hors continuité... Alors que King a insisté pour affirmer le contraire depuis le début !

Tous ces imbroglios, narratifs et auteuristes, ne doivent pas parasiter le plaisir qu'on prend à la lecture de cet épisode. Car c'est très réussi, dynamique, accrocheur. King introduit dans le DCU le personnage d'Andrea Beaumont alias Phantasm, jusque-là seulement apparu dans le dessin animé Batman : the animated adventures et un épisode-culte, The Mask of Phantasm. Cette femme y était une maîtresse de Bruce Wayne et ennemie de Batman, qui connaissait une fin tragique dans un incendie avec le Joker.

 L'argument - la disparion du fils adolescent d'Andrea Beaumont (dont on peut se demander s'il n'est pas aussi le rejeton de Bruce Wayne) - fait un peu penser à celui imaginé par Enrico Marini dans son très bon Batman : the dark prince charming. Mais King a un style suffisamment spécifique pour que, passé ce point, son histoire ait sa propre identité. Et quand je dis qu'il va inhabituellement vite, c'est surtout parce que Batman et Catwoman trouvent très vite Andrew Beaumont, mort, et que l'identité de son assassin laisse peu de place au doute (mais méfions-nous quand même, ça me paraît trop simple).

 L'autre particularité, c'est donc la construction narrative de la série. Nous évoluons dans trois époques différents : ce qu'on peut identifier comme le passé, avec une Catwoman encore criminelle, proche du Joker ; le présent (qui fait donc directement suite au run de King sur Batman) où Catwoman et Batman son en couple et enquêtent ensemble sur la disparition d'Andrew ; et le futur qui lui renvoie à la seconde partie de l'Annual #2 (du Batman de King) après la mort de Batman, laissant Selina Kyle veuve et mère de leur fille, Helena (dont on apprend aussi qu'elle a une relation avec une femme).

Le rythme soutenu du récit vient du fait qu'on passe rapidement d'une époque à une autre, avec des scènes brèves,  qui vont à l'essentiel. King ne perd pas de temps, il part du principe que le lecteur de Batman/Catwoman connait son run de Batman, mais aussi The Mask of Phantasm (au moins dans le s grandes lignes). La surprise vient surtout du fait qu'on n'identifie pas tout de suite l'homme auquel Selina âgée rend visite (moi-même, troublé par une transition entre deux scènes, j'ai d'abord cru qu'il s'agissait du Roi des Egoûts - autre transfuge du DCAU) - et le coup de théâtre est très réussi.

King n'a pas assez de compliments pour qualifier le travail de Clay Mann, et ce depuis leur rencontre, quand l'artiste a été convié pour quelques épisodes sur Batman (des numéros toujours fabuleux, il faut le dire). Le scénariste estime même que son partenaire est le meilleur dessinateur de comics actuel (flatteur mais aussi un peu indélicat quand on fournit des scripts à Mitch Gerads, Evan Shaner ou Jorge Fornes).

Toutefois, difficile de ne pas être subjugué par les planches de Mann : ce n'est pas un artiste rapide et cela a causé des frustrations chez ses fans (dont je fais partie), notamment lors de Heroes in Crisis où il a vite été débordé (et suppléé par d'excellents collègues comme Lee Weeks, Travis Moore mais aussi... Mitch Gerads et Jorge Fornes). Pour Mann, c'est encore plus clair que pour King, Batman/Catwoman est le projet d'une vie, celui qui le fera entrer dans la cour des grands, qui excusera sa lenteur.

Mann aime les belles femmes, les hommes athlétiques, la belle image. C'est un esthète. Il assume dessin et encrage (le fidèle Tomeu Morey complète le casting avec toujours d'incroyables couleurs). Il est évident qu'il s'est beaucoup investi, redesignant avec mesure le costume de Catwoman et de Batman. C'est aussi lui qui a insisté pour que King utilise beaucoup Andrea Beaumont/Phantasm. Et il l'a reconnu, l'histoire impliquait qu'il sorte de sa zone de confort, notamment en dessinant des personnages âgés : qu'il soit rassuré, sa représentation de Selina et de son vieil ami est irréprochable.

C'est un épisode d'une beauté rare, avec un cachet presque européen, dans le souci du détail. On est au-dessus des standards d'un mensuel classique, avec trente pages de BD très ouvragées. Si tout ce qui suit est de ce calibre, ce sera un chef d'oeuvre visuel.

Il y avait de quoi être excité par ce projet. Et on peut avancer confiant après ce démarrage canon. Dans un an, nous pourrons dire si c'est effectivement un instant classic, mieux : un classique tout court. Mais les auteurs s'en sont donnés les moyens, y ont mis du coeur. Et ça, déjà, ça fait plaisir à voir et à lire.

lundi 3 août 2020

BATMAN, VOLUME 12 : CITY OF BANE (PART 1/2), Tom King, Tony Daniel, Mitch Gerads, Mikel Janin et Clay Mann


C'est ici que débute la fin du run de Tom King sur Batman (avant la publication de la maxi-série Batman/Catwoman, qui concluera la saga du scénariste). En soi, City of Bane est un arc narratif à part, à la fois point culminant des intrigues élaborées par King et collection de onze (!) épisodes démesurée. Pour cela d'ailleurs, plusieurs dessinateurs ont été démobilisés : cette première partie, qui couvre les épisodes 75 à 79, est mise en images par Tony Daniel, Mikel Janin, Clay Mann et la participation de Mitch Gerads.


C'est donc le Flashpoint Batman qui est sorti indemne du puits de Naïn. De retour à Gotham il en a pris le contrôle avec Bane et le Psycho-Pirate. La terreur règne grâce à une police réformée dont les agents sont le Joker, le Sphinx, Pr. Pyg, Zsasz, Killer Croc... Sous la direction du commissaire Hugo Strange et avec le concours de Gotham Girl.


Catwoman a sauvé Batman qui, lui aussi, est remonté du puits de Naïn. Bruce Wayne est au plus mal, moralement et physiquement, et Selina Kyle l'emmène à Paris pour qu'il se rétablisse. A Gotham, Captain Atom désobéit aux ordres de sa hiérarchie, qui ferme les yeux sur le nouvel ordre totalitaire en place, mais se fait corriger par Gotham Girl.


Cette situation est intolérable pour Robin (Damian Wayne) qui, après une visite à l'hôpital au chevet de Captain Atom et contre l'avis de Red Robin (Tim Drake), décide de s'introduire clandestinement à Gotham. Sa rebellion va être punie sévèrement par Flashpoint Batman qui fait tuer par Bane, devant les yeux du garçon, Alfred Pennyworth.


Selina Kyle entraîne Bruce Wayne à Hawaï pour parfaire sa rééducation mais aussi pour attendre Magpie qui doit réceptionner le venin de Bane avant de l'acheminer à Gotham. C'est l'occasion pour Catwoman d'éprouver Batman physiquement mais aussi pour les deux amants de se rapprocher et de reprendre leur romance.


Grâce à Catwoman, Batman récupère rapidement et ensemble ils prennent d'assaut le yacht de Magpie. Ils dérobent la cargaison de venin et annoncent ainsi leur retour imminent à Gotham...

Ces cinq premiers épisodes démarrent de manière très noire et rythmée. Tom King ne perd pas (plus) de temps pour planter le décor et le résultat est impressionnant. Certes Gotham n'a jamais été accueillante mais la découvrir aux mains des pires canailles fait son effet.

On assiste ainsi aux patrouilles de police par le Joker et le Sphinx, on découvre que Hugo Strange a a remplacé James Gordon au poste de commissaire. Gotham Girl survole la ville. Une ambiance terrifiante règne. Thomas Wayne alias Flashpoint Batman a pris le contrôle de Gotham avec Bane et grâce au pouvoir du Psycho-Pirate, qui peut manipuler les émotions grâce à son masque doré.

C'est brillant et efficacement établi. En un épisode, King raconte davantage que lors de ses derniers arcs car il se focalise sur l'essentiel : Batman écarté, défait, vaincu, Gotham est aux mains des vilains et dévoile son vrai visage, celle d'une cité aux mains des pires vilains.

Plus que les dessins de Tony Daniel, vraiment très moyens, plombés par des erreurs multiples (de proportions, des expressions hideuses, un découpage paresseux, des approximations techniques), on retient surtout de ce début les pages réalisées par Mitch Gerads, en regrettant qu'il n'ait pas pu signer tous ces épisodes. En vérité Gerads se contente de queues de chapitres où King doit glisser des alllusions à "Year of the Villain", l'opération supervisée par Scott Snyder et qui devait expliquer comment plusieurs méchants, grâce au renfort de Lex Luthor (transformé en Apex Luthor par Perpetua), de dominer les héros. On sent bien que que King n'est pas à l'aise avec cet ajout, il n'en a surtout pas besoin.

Le niveau graphique se redresse à partir du #77 quand Mikel Janin revient. Il partage encore cet épisode avec Tony Daniel, qui s'occupe des scènes à Paris avec Selina Kyle et Bruce Wayne (de façon très médiocre). Janin, lui, se charge de Robin (Damian Wayne) qui a bravé l'interdiction pour la Bat-famille de revenir à Gotham car Bane et Flashpoint Batman détiennent Alfre Pennyworth en otage.

King et son dessinateur s'amusent avec ce gamin teigneux et indocile mais dont l'initiative va aboutir à un rebondissement particulièrement dramatique et polémique. En effet, dominé par son prétendu grand-père (car ce Thomas Wayne, rappelons-le, est issu d'une dimension parallèle, dont la Terre a été détruite, c'est le Reverse-Flash qui l'a transporté dans notre monde), Damian assiste à l'exécution d'Alfres par Bane. Et King ne ruse pas : le majordome meurt réellement (il n'a toujours pas été ressuscité depuis par James Tynion IV, qui a succédé à King sur le titre) !

Plus encore que la romance entre Catwoman et Batman, la blessure terrible infligée à Nightwing, le décès d'Alfred a fait couler beaucoup d'encre et suscité des réactions violentes contre le scénariste. Pourtant King a justifié ce sacrifice par le fait qu'il signifiait une étape essentiel dans son plan pour parachever la maturité de Batman. Depuis l'assassinat de ses parents, c'est sans aucun doute la plus terrible souffrance qu'il endure - même si, au moment où Bane commet l'irréparable, Bruce Wayne l'ignore (il ne l'apprendra que plus tard). Pour mar part, je trouve le geste audacieux, comme si Marvel se débarrassait de Tante May dans Spider-Man (après que la pauvre femme a souvent frôlé la mort avant de rétablir miraculeusement, souvent dans des conditions grotesques).

Ce tome 12 s'achève par deux épisodes magnifiques, comme une sorte de parenthèse mais aussi de retour de flamme décisif. King retrouve pour l'occasion son artiste préféré (c'est lui-même qui le dit), Clay Mann. L'histoire s'éloigne de Gotham pour le soleil et les plages paradisiaques de Hawaï, théâtre de la renaissance de Batman avec l'aide de Catwoman.

Les planches de Mann (aidé ponctuellement à l'encrage par son frère Seth) sont somptueuses. Lui seul dessine Batman et surtout Catwoman avec cette charge à la fois romantique et érotique. Les couleurs de Tomeu Morey sont également splendides, et je pèse mes mots. Mais le plaisir ne serait pas complet sans le script de King qui anime ce couple de manière magistrale. A tous ceux qui ne sont pas ravis par cette romance, je réponds qu'elle est pourtant une des plus intelligentes, logiques, matures des comics. J'espère seulement qu'elle deviendra "canonique" - ce qui n'est pas garanti quand on lit James Tynion IV qui, lui, souhaite que la future maxi-série Batman/Catwoman soit hors-continuité.

En passant King établit définitivement le vrai lieu de la rencontre entre Bat et Cat : on sait que le scénariste a beaucoup (trop ?) joué sur ce point. Dans la rue (version Batman : Year One) ? Sur un bâteau (version Batman golden age) ? La réponse est plus poétique et se détache de toute nostalgie.

A la fin de ces cinq premiers épisodes de City of Bane, Batman est prêt pour le match retour et sa vengeance sera terrible. Mais pas facile, assurément. Un final aux airs d'opéra, grandiose, grandiloquent même, se prépare, pour le terminus de Tom King sur la série qui l'a fait roi. 

jeudi 30 mai 2019

HEROES IN CRISIS #9, de Tom King et Clay Mann


C'est la conclusion de Heroes in Crisis, sans doute un des sagas événementielles les plus ambitieuses produites par DC. Mais il faut bien l'admettre, cette fin déçoit énormément car Tom King la résoud de manière rocambolesque et surtout moralement très discutable - pour ne pas dire impossible. C'est très beau, grâce à Clay Mann. Mais vraiment imbitable.


Au Sanctuaire, le Wally West du passé et son moi futur se font face. Le Flash du futur a accepté d'être sacrifié pour couvrir les meurtres de son ancien moi avant que la Justice League ne vienne l'arrêter.


Mais Harley Quinn, Blue Beetle, Batgirl et Booster Gold les interromptent juste à temps. Harley découvre aussi que Poison Ivy est toujours en vie grâce au Flash du futur qui a déposé un échantillon d'elle dans la rivière de Gotham, où elle a "repoussée", sous une nouvelle forme.


Le futur Flash explique au Wally West qu'il n'a pas à commettre un nouveau meurtre pour réparer ses fautes. Il doit trouver à qui parler pour apaiser ses tourments, et faire admettre qu'il ne peut supporter d'être un symbole.


Booster Gold a une idée pour soulager le Wally West du passé : en se rendant au XXVème siècle et en le clonant super-rapidement, il peut berner la Justice League en lui faisant croire qu'il s'agit de son moi futur qui s'est donné la mort après avoir tué les patients du Sanctuaire.


Superman et Barry Allen viennent arrêter Wally West que Batman et Wonder Woman enferment dans une cellule du Hall de Justice. Booster Gold profite de sa liberté avec Blue Beetle tout comme Harley Quinn avec Poison Ivy. Le Flash du futur continue de courir et créé une réalité alternative.

Pour bien comprendre le problème de cette conclusion, il faut d'abord appréhender le souci de la construction d'Heroes in Crisis qu'elle met à jour. Conçu d'abord comme une saga en sept parties, le récit de Tom King a été enrichi, avant le début de sa publication, de deux épisodes supplémentaires. Il ne s'agissait pas de chapitres terminaux, comme des additions à la conclusion de l'histoire, mais d'épisodes intégrés.

Or passer de sept à neuf épisodes influe complètement sur la structure de l'ensemble. On se rend maintenant compte que les épisodes concernés sont problablement ceux dessinés avec la participation de Lee Weeks et Mitch Gerads (les #3 et #6 en particulier), qui s'attardaient sur des actions précédant le massacre ou sur des patients en particuliers.

L'autre bizarrerie, on le constate a posteriori, c'est que finalement les deux derniers volets de la saga ont brillé par l'absence de personnages comme Superman, Wonder Woman et surtout les deux limiers que sont Batman et Flash/Barry Allen. On ne peut que s'étonner que ces deux détectives soient invisibles au moment-clé de la résolution, en particulier quand Batgirl, disciple de Batman, est directement impliquée, mais aussi quand Wally West sort du bois.

Lorsqu'on voit le temps passé avec Booster Gold et Harley Quinn et le soin avec lequel Tom King a entretenu le doute sur leur culpabilité, c'est un peu "tout ça pour ça". Etait-il judicieux de faire d'eux les protagonistes de cette affaire ? Dans un premier temps, oui. Mais une fois Blue Beetle et Batgirl de la partie, ce fut au détriment des autres enquêteurs (Batman et Flash/Barry Allen), et là, ça coince.

Mais, finalement, tout cela paraît dérisoire au vu du message véhiculé par la conclusion elle-même. Et là, le problème est beaucoup plus épineux. Il devient même inacceptable car il dépasse de simples questions de narration (y compris dans le plan imaginé in fine par Booster Gold).

On n'est en effet pas loin, de façon étrange, troublante, de ce qui s'est joué dans Daredevil #5 de Chip Zdarsky et Marco Checchetto, lorsque Luke Cage, Jessica Jones et Iron Fist expliquaient à Daredevil, accablé par l'homicide involontaire qu'il a commis, que, ben, ça fait partie des risques du métier de justicier, parfois on tue quelqu'un dans le feu de l'action, etc. Daredevil ne peut supporter cette justification et quitte ses amis Defenders.

Or c'est exactement ce que dit Booster Gold (et ce qu'approuvent Blue Beetle, Batgirl et Harley Quinn, mais aussi le Flash du futur) à Wally West. Il a tué des dizaines de patients du Sanctuaire en pleine crise d'angoisse, sans même s'en rendre compte sur le moment...Mais hé, ça peut arriver de péter un plomb, et qu'il y ait des morts (qui, de toute façon, ne sont pas importants puisque c'étaient tous des héros de seconde zone) ! Alors, t'inquiètes pas, on est solidaires, on va t'aider en te clonant vite fait afin de mystifier la Justice League. Tu t'en tireras avec un peu de prison, puis tu parleras à un thérapeute de ta famille qui te manque, du poids que cela représente d'être vu comme un symbole d'espoir, et ça ira mieux.

Tant pis si, dans le lot, Wally West a tué aussi un de ses meilleurs amis (Roy Harper/Arsenal), que son moi futur continue de courir en créant une réalité parallèle, et que le Sanctuaire accueille de nouveaux patients après que son existence (et ses défaillances aient été rendues publiques)...

C'est tout simplement ahurissant que Tom King ait osé penser nous qu'on allait gober ça. Qu'est-ce qui lui a pris ? On reste sidéré par l'amoralité, la légèreté de ce dénouement, de ces explications (au point que le plan de Booster Gold avec un clone devient risible). Surtout, qu'est devenu le sujet initial - le stress post-traumatique chez les super-héros considéré à partir de la crise meurtrière de l'un d'eux ? C'est comme si le scénariste, mais aussi le staff éditorial de Heroes in Crisis l'avaient égaré en cours de route. De la part d'un homme et d'un auteur comme King, la surprise (désagréable) de cette fin laisse pantois. Un vrai faux pas.

Elément aggravant : l'épisode est très beau visuellement. Clay Mann et son coloriste Tomeu Morey signent des planches, parmi les plus magnifiques de la saga. L'essentiel se passe dans un champ mais il se dégage des plans une paix, une tranquillité, une émotion sobre dignes des tableaux de Norman Rockwell.

Le souci là encore, c'est qu'en illustrant ce dénouement ainsi, cela ajoute à la confusion. C'est en quelque sorte obscène de mettre en scène l'issue d'une tragédie pareille dans un cadre aussi magnifié et de manière aussi sereine. Les héros présents font leur petite combine sordide dans un paysage trop bucolique, de petits arrangements entre amis - mais des amis encore une fois bien dépourvus de sens moral (que des idiots comme Beetle ou Booster s'y prêtent, ou qu'une cinglée comme Harley et sa copine ressuscitée y adhèrent, à la rigueur, mais Batgirl, héroïne d'une intégrité absolue...).

L'épisode (long de trente pages) accumule, entre deux scènes de dialogues, les confessions face caméra de plusieurs héros (plus d'une quarantaine - ce qui suggère que toute la communaut fréquente le Sanctuaire depuis le drame et la réouverture du lieu), mais sans que ça ne nuance ce qui vient de se négocier entre Wally West et ses complices. King réussit à glisser quelques réflexions acides (sur la Bat-family et les Robin en particuliers), méta (Red Tornado et ses aspirations très proches de celle de Vision, tel que l'a traité... King chez Marvel) ou sentencieuses (le dernier mot, terrible, de Jim Corrigan/le Spectre). Mais le procédé semble soudain décalé, comme s'il racontait une autre intrigue, en définitive plus télégraphique mais aussi plus directe sur les PTSD.

Et si finalement, c'étaient dans ces "gaufriers" de neuf cases, austères, laconiques mais plus décalés et intimistes, que Heroes in Crisis était le plus juste, et le plus impeccable. Pas de quoi faire neuf épisodes (ni même sept), mais une radioscopie infiniment plus originale et juste que ce que cette histoire prétendait explorer.
  
La variant cover de Ryan Sook.