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samedi 7 avril 2012

Critique 319 : HABIBI, de Craig Thompson

Habibi est un roman graphique écrit et dessiné par Craig Thompson, publié par Pantheon Books (et Casterman, collection "Ecritures", en France) en 2011.

La superbe couverture de l'édition originale...

... Et celle, tristement maquettée, de l'édition française.

Il y a des livres dont l'ambition et le volume sont si intimidants qu'on ignore après les avoir lus comment on va bien pouvoir en parler, tout en ayant conscience qu'on n'en appréhendera pas dans un article toute la complexité, la richesse. C'est le cas de quelques oeuvres comme la bande dessinée en propose de temps à autre, et c'est le cas d'Habibi, le nouvel magnum opus de Craig Thompson, six ans après le déjà imposant Blankets.

D'abord il faut dire que c'est le Coran, plus que l'Islam, qui est au coeur d'Habibi. La lecture du Coran, l'apprentissage de la calligraphie arabe, ont été le déclencheur de cette entreprise par Craig Thompson qui a voulu réagir à l'islamophobie croissante en Amérique à la suite des attentats du 11 Septembre 2001. Cette tragédie nationale a fait comprendre à l'auteur à la fois les liens unissant la religion musulmane et catholique tout en soulignant que les Etats-Unis (et plus largement le Nord) prospère sur la pauvreté de l'Afrique (et plus largement du Sud), incitant de cette manière le terrorisme comme une réponse/riposte.
A ces préoccupations philosophiques sont venues se greffer des inquiétudes concernant l'environnement, le manque d'eau, de nourriture.

Pour cadrer ses propos, Thompson s'est inspiré des Contes des 1001 Nuits et a souhaité traiter son sujet à la manière de Star Wars, invoquant un univers suggérant à la fois des temps très reculés et plus modernes. Il s'agissait, selon sa propre expression, de mixer la fable et la chronique, d'appréhender les références culturelles orientales comme, dans le western, on peut utiliser les archétypes que sont les cowboys et les indiens.

Il commence à rédiger un premier traitement de 200 pages début 2004. Une panne d'inspiration l'empêche d'aller plus loin, mais lors d'un séjour à Angoulême, en traçant des grilles de sudoku, un déclic se produit : Thompson assimile ce jeu aux caractères orientaux et à leur signification mystique. Il se plonge alors dans l'étude du Coran et effectue des recherches sur la calligraphie et l'art islamique. Tout cela va lui permettre de se remettre au travail et de redéfinir son histoire, sa structure, ses références.

Thompson opte pour un dessin traditionnel contre les supports numériques (comme les tablettes) par goût des enluminures et des manuscrits. Ainsi, il procède à un découpage au stylo bille sur un petit format, réécrit une centaine de pages de son script et résout ainsi des problèmes narratifs. Puis il passe à la réalisation des planches, d'abord au crayon, puis avec des pinceaux, des plumes et de l'encre. Il ne se servira de l'informatique que pour insérer les ornementations islamiques.  
Poussons les portes et partons en voyage.
*
Habibi comporte neuf chapitres, encadrant une histoire qui s'étend sur 656 pages. Je vais les résumer, je les compléterai avec les principales références données par l'auteur. Enfin, je rédigerai une critique générale mais que j'espère néanmoins précise.
*
1. Le plan de la rivière.

Dodala est une fillette quand elle est vendue par son père à un scribe pour devenir son épouse. Il la déflore puis, pour lui prouver son amour, lui apprend ensuite à lire et écrire. Cet enseignement va servir de fondement à toute l'existence de l'héroïne - et plus largement à toute la structure de l'histoire.
Le scribe est assassiné par des voleurs qui enlèvent Dodola.
Trois années s'écoulent.
Dodola rencontre Zam (ce qui veut dire "calme-toi"), un enfant noir, et s'évade avec lui. Ils se réfugient dans un bâteau abandonné dans le désert au Sud-Est de leur village et au Nord de la nation prospère (et fictive) de Wanatolie. Le récit fait alors écho à la légende de la tortue Luoshu, ce qui signifie "le plan de la rivière", et qui permit au peuple de ce territoire de survivre.
Dodola apprend à son tour à Zam à lire et écrire en lui confiant une sorte de talisman inspiré par la légende la tortue : sur un bout de papier, elle trace neuf cases ayant chacune une valeur numérique correspondant à une lettre, dont la première est le "B" de Bismillah, premier mot du Coran.
Dans ce premier chapitre, Craig Thompson met déjà en parallèle le récit des aventures de ses deux héros avec de multiples anecdotes issues de sa lecture des textes sacrés.
La lecture et les écritures, comme Allah, a enseigné à Adam les noms. Quand Dieu créa les lettres, il en garda les secrets, et quand il créa Adam, il partagea ces secrets avec lui mais continua à les cacher aux anges. Les anges protestèrent car ils pensaient que l'homme répandrait le sang et le mal sur terre quand eux louaient la sainteté du créateur.
L'écriture est décrite de manière imagée comme une rivière serpentant dans le désert, Thompson assimile donc l'eau à la calligraphie et établit un parallèle entre le fait d'étancher sa soif et le fait de se cultiver et de transmettre ses connaissances par l'écriture. La rivière des l'écriture forme des boucles comme des lettres qui deviennent des mots qui forment des histoires, avant de se tarir et que le silence ne revienne.
Thompson use aussi de métaphores pour comparer aussi la connaissance et l'eau, comme lorsqu'il cite la légende de la tortue Luoshu : une gigantesque inondation dévaste la région, les habitants effectuent des sacrifices pour que cela cesse, la tortue apparaît et fait le tour des offrandes mais repart. Ces phénomènes se répétent jusqu'à ce qu'un enfant remarque sur la carapace de l'animal des inscriptions - 9 marques dans 9 cases, chaque marque correspondant à un chiffre, chaque chiffre correspondant à une lettre dont la première est le "B" de Bismillah, le premier mot du Coran, dont la première sourate (chapitre) est la 96ème - 9 + 6 = 15. Or toutes les lignes (horizontales, verticales, diagonales) de ces grilles ont la même somme : 15. Avec 15 offrandes, les inondations cessent. Ecrites sur un papier, ces 9 cases avec leurs signes protégent des Djinns.
"Bismillah au nom de Dieu, votre ancien vous-même pour trouver votre vrai nom" : cette sentence mystique fait écho au fait que Dodola rebaptise Zam, dont le premier prénom était Cham. Ismaël, le fils qu'Abraham abandonna avec Agar dans le désert, fit surgir une source d'eau en tapant le sol avec son pied et sa mère (Agar) le calma avec les mots "Zam ! Zam !", qui devinrent, abrégés, le nom du puits sacré. Le compagnon de Dodola trouvera lui aussi de l'eau comme Isamël.
L'histoire d'Ismaël sera cité à d'autres reprises dans le livre, à la fois pour illustrer la ressemblance de son destin avec celui de Zam ou plus généralement pour parler du contenu des saintes écritures et de leurs variations - ainsi, Thompson rappelle que lorsque Dieu réclama à Abraham le sacrifice d'un de ses fils, les textes divergent sur celui qui le fut, d'Ismaël (consentant) ou d'Isaac (amené par la ruse)...  
2. Voiles de ténèbres.

Retour en arrière.
Quand Dodola rencontre Zam, elle a 9 ans et lui, 3. Elle vient d'être vendue comme esclave sur un marché par les hommes qui l'ont enlevée après avoir tué son mari, le scribe. Zam se prénomme encore Cham et sa mère le confie à Dodola car elle sait que les enfants sont séparés de leur génitrice.
La narration effectue un saut dans le temps.
Dodola vit dans un harem et se rappelle de ce qui a précédé son arrivée dans cet endroit.
Avec Zam, elle a vécu neuf ans sur le bâteau dans le désert : elle avait donc 21 ans et lui 12 quand ils ont été séparés. Mais dans quelles circonstances ? Alors qu'elle était sortie de leur refuge pour s'approvisionner auprès de caravaniers, elle a été capturée et livrée dans ce harem pour grossir les rangs des courtisanes du sultan.
Désormais, Dodola est à la fois à nouveau esclave, mais elle dispose d'une servante, noire comme Zam, et prénommée Nadidah.
Dodola a passé neuf ans à être la mère de substitution de Zam, lui enseignant donc la lecture et l'écriture, pour le cultiver comme elle l'a été. A l'adolescence, le jeune garçon commence à désirer celle qui considère à la fois comme sa protectrice et sa soeur. Mais il ne lui avoue pas.
Au harem où elle est devenue la favorite du sultan, Dodola tombe enceinte et donne naissance à un garçon, qui pourra donc prétendre au trône.
Craig Thompson aime accompagner la relation des péripéties de ses personnages d'apartés dont le sens ne se révèlent pas immédiatement. Mais en même temps que l'intrigue se déploie, ces à-côtés finissent par en révèler les reliefs.
Ainsi, dans ce chapitre qui se clôt sur la naissance du fils de Dodola et du Sultan, l'auteur indique que dans le Coran il est dit que les bébés pleurent à la naissance car l'âme sait qu'elle est séparée d'Allah. De la même manière, quand le bébé pleure dans son sommeil, c'est son âme qui se rappelle en partie ce qui a été perdu. L'idée de naissance, d'engendrement, est intimement liée, dans le Coran, comme dans Habibi, à l'idée de perte, et cette perte est une déchirure dont on ne se remet jamais. Dodola est séparée de Zam, qu'elle a élevé comme son fils, et lorsqu'elle a un enfant du Sultan, sa grossesse est éprouvante, et après avoir accouché, elle ne reconnaît pas sa véritable progéniture car c'est un enfant né d'un rapport contraint. L'affection qu'elle avait pour Zam, son enfant adoptif, est incomparable avec celui qu'elle devrait éprouver pour cet enfant naturel mais qu'elle a eu de manière forcée. Le fils du Sultan n'est que le dernier maillon d'une chaîne qui l'attache à cette prison qu'est le harem et la maintient éloignée de Zam.
Thompson revient aussi au rapport entre l'art de raconter et l'initiation à la vie, à l'apprentissage : raconter est donc le premier enseignement. Dodola récapitule les étapes historiques de cette éducation narrative : quand Zam avait 3 ans, elle lui racontait des histoires (les énigmes posées par Bilqïs, la reine de Saba, au roi Salomon) pour l'aider à s'endormir, à 4 ans pour se rapprocher de lui, à 5 ans pour nourrir son imaginaire, à 6 ans pour le distraire de la faim, à 7 ans pour encourager l'entraide, à 8 ans pour donner des leçons de morale, à 9 ans pour montrer la complexité de la vie, à 10 ans pour le distraire des études, à 11 ans pour partager leurs expériences. C'est quand Zam a eu 12 ans que Dodola a été séparée de lui en étant, sans qu'il le sache, enlevée et livrée au Sultan. 
*
3. Le viol de l'Eden.

Dodola gagne de la nourriture en se donnant au caravaniers, mais elle le cache à Zam. Toutefois, celui-ci, par curiosité, la suit discrètement un jour et assiste alors à une scène dramatique, qui va devenir un traumatisme fondateur pour lui : la jeune femme tombe sur des marchands peu scrupuleux et l'un d'eux la viole.
Zam décide alors que Dodola ne se prostituera plus et, après avoir découvert un barrage, il s'approvisionne en quantité en eau qu'il va ensuite vendre au village voisin. Ce commerce s'avère rentable, mais il ne réclame que de la nourriture en échange, pas d'argent (car l'eau est un don de Dieu et pas un marchandise ordinaire).
A la même époque, Zam commence à ressentir de l'attirance physique pour Dodola, ce qui le tourmente - et le conduira plus tard à des résolutions terribles...

Ce chapitre est placé sous le double signe de l'épreuve et de la souffrance, et naturellement Craig Thompson puise dans les récits religieux des parallèles avec ce que traversent ses héros.
Il commence par évoquer la situation des quatre Archanges gardant le jardin de l'Eden : Azraël (la terre), Raphaël (l'air), Michel (le feu), et Gabriel (l'eau) ignoraient eux aussi que la véritable menace se trouvait à l'intérieur du territoire qu'ils habitaient (comme Dodola et Zam dans le désert, et comme les hommes sur la terre). Les hommes pillèrent tout ce qui était comestible dans le jardin puis s'en prirent aux animaux puis à la nature, rasant les forêts pour leurs maisons... Jusqu'à ce qu'il ne reste rien, que le désert.
De façon identique, Thompson indique que les épreuves que subissent ses personnages sont des tests. C'est le sens de l'anecdote de Job éprouvé par le démon Iblis : après avoir vu son existence détruite (son bétail volé, ses serviteurs tués, ses récoltes brûlées par la foudre, sa maison rasée par une tempête, touché par la maladie), Job ne renia pourtant pas Dieu et tout lui fut rendu - santé, fortune, famille, eau frâiche.
L'eau continue, comme ces histoires mythologiques, d'irriguer le récit d'Habibi, et Thompson révèle ici que le prénom Dodola est aussi celui de la déesse de la pluie dans le Nord-Ouest. Ensuite, quand Zam fait le commerce de l'eau en ville, pris à parti par un homme qui déclare qu'il ne peut vendre ce que Dieu donne, le jeune homme répond que si l'eau vient de Dieu, l'eau potable vient de lui et il ne la vend pas mais l'échange contre de la nourriture. 
*
4. Mirage.

Dodola est donc enlevée et conduite au harem du Sultan. Il la met au défi de le satisfaire sexuellement pendant 70 nuits d'affilée, et si elle réussit, il lui rendra sa liberté. Elle accepte ce marché.
En compagnie de sa servante Nadidah, Dodola visite le palais, immense avec une salle remplie d'éléphants, un jardin luxuriant (dont le jardinier fait aussi office de bourreau !), les bains...
Après sa première nuit avec Dodola, le Sultan, comblé, la rebaptise "Sfays" ("celle qui donne le plaisir"). A la 69ème nuit d'amour, il la renomme "Ikbal" ("la glorifiée"). Mais après la 70ème nuit, l'ennui resaisit le Sultan. Dodola encourt la mort mais tente de s'évader. Elle est rattrapée et jetée dans un cachot durant 7 mois.
Au terme de cette détention, le Sultan propose un nouveau défi à Dodola : elle a 70 mois pour accomplir un vrai tour de magie consistant à changer une cruche d'eau en or. La jeune femme emploie toute son énergie, une fois rétablie, à s'instruire pour réussir ce prodige.
Le fils qu'elle a eu du Sultan est prénommé Rajab (comme le 7ème mois du calendrier lunaire). Il est assassiné à l'âge de 3 ans, une nuit, et on ne retrouvera jamais l'assassin.
Se consacrant à l'accomplissement du défi, Dodola obtient la complicité des eunuques du palais qui s'arrange pour mettre hors d'état toute la plomberie de l'endroit. Le jour venu, le Sultan est assoiffé mais accorde à la jeune femme l'autorisation d'exercer son miracle. Grâce à une ruse ingénieuse, en plus du problème d'eau, elle remporte le pari.
La vie de Dodola au harem et son attitude fournissent à Craig Thompson de nouvelles et nombreuses occasions de filer la métaphore entre ce qui arrive à la jeune femme et des passages extraits des textes sacrés.
Le comportement de Dodola est original : elle semble soumise, résignée, à sa situation, et se sert encore de ses charmes comme hier quand elle se donnait aux caravaniers. Mais en même temps, elle fait preuve de volonté et se montre même bravache, acceptant, sans savoir comment elle va y parvenir, de relever un défi insensé (changer une cruche d'eau en or) pour regagner sa liberté - et ainsi de retrouver Zam (nous découvrirons plus loin qu'en vérité il n'était pas si loin qu'elle le redoutait).
Qu'elle ait été instruite par son mari (et qu'elle ait cultivé ses connaissances en les transmettant à Zam) lui permet d'effectuer des recherches dans la bibliothèque du Sultan puis, quand on lui en interdit l'accès parce qu'elle est une femme, d'élaborer une ruse savante pour mystifier celui qui l'a défiée.
Mais Thompson insiste sur le fait que rien n'est jamais simple, même quand on est motivé et cultivé. En plus du Sultan, Dodola doit affronter d'autres ennemis mortels au sein du palais (courtisanes jalouses, gardes criminels, intendants divers mais zélés). Face à l'adversité, seules la sagesse et la foi soont de bons guides comme cette histoire de l'archange Gabriel qui retira le coeur du Prophète endormi et le fit purifier par Michel afin qu'il soit dépourvu de toute trace d'erreur, de doute ou de mauvaise action. La poitrine du Prophète fut ainsi remplie de sagesse, de foi et refermée.
Après avoir été incarcérée par le Sultan, la libération et le retour en grâce de Dodola sont comparés à l'ascension du Prophète où il croisa le Coq Blanc (veillant sur les jours et les nuits), Azraël (l'ange de la mort, le protecteur du ciel contre les démons), l'ange aux 70 têtes ayant chacune 70 langues, Idris (père des mathématiques et de l'écriture qui pria le pardon d'Allah quand les hommes lui tournèrent le dos), Noé (petit-fils d'Idris)... Au 7ème ciel, le Prophète se tint au pied du Jujubier sacré, à l'extrémité de la connaissance humaine, sur chaque feuille duquel se tenait un ange secret. A la base de cet arbre coulaient les rivières qui se jetaient dans la Mer du Paradis dont l'eau pouvait étancher la soif pour l'éternité.
Par ailleurs la séquence du défi occupe une place importante dans ce chapitre, et Dodola pour accomplir ce miracle étudie d'abord Aristote (père de la biologie, qui avait expliqué que toute matière est formée par 4 éléments - la terre, le feu, l'air et l'eau - produisant 4 qualités - la sécheresse, la chaleur, l'humidité et la fraîcheur. De chacun des éléments naissait deux qualités opposées) et Jabir Ibn Hayyan (père de la chimie, qui expliqua que tous les minéraux naissaient du mélange de deux émanations - la fumée terreuse et la vapeur aqueuse). Le résultat de ses investigations apprend à Dodola que le soufre mélangé au mercure produit de l'or. Mais, en fin de compte, la jeune femme aura recours à la ruse pour remporter le pari que lui a lancé le Sultan, Thompson semble suggérer que la culture permet d'abord d'obtenir de la ressource pour contourner un obstacle quand on ne peut le franchir scientifiquement. Il y a là une malice certaine de la part de l'auteur qui abreuve son héroïne et le lecteur de références pointues pour arriver à un dénouement à la fois plus simple et ironique.
*
5. La main de Fatima.

Après la disparition de Dodola, Zam quitte le bâteau et rejoint la ville où il sombre rapidement dans la misère. Il est recueilli par des eunuques et des transexuels en faisant la connaissance de l'un d'eux, Nahid.
Le souvenir de Dodola et son attirance pour elle puis l'une des pensionnaires de son nouveau refuge le tourmentent à nouveau et le décident à se faire castrer. Zam devient Chamera et se laisse séduire par Ghaniyah, qui se prostitue pour subvenir aux besoins de leur communauté, tandis que lui en devient le cuisinier.
Après que Ghaniyah ait été agressée, Zam/Chamera accepte de la remplacer en se prostituant à son tour. Il est enlevé à son tour par un client qui le conduit au palais du Sultan. Là, il devient un serviteur, il est apprécié, mais reste muet (à défaut d'avoir réussi à se faire passer pour sourd).
On lui propose de travailler dans le harem, ce qui attise sa curiosité. Il escalade un mur des Jardins de la Félicité et aperçoit alors, stupéfait, Dodola.
Avec les autres eunuques, il participe, sans le savoir, à détraquer la plomberie du palais et apporte son concours à Dodola. Mais la manoeuvre est découverte et la jeune femme est condamnée à être noyée (avec d'autres courtisanes) par le Sultan, furieux d'avoir être grugé.
Zam accompagne les condamnées et sauve Dodola in extremis en se jetant à l'eau avec elle.
Ce chapitre se distingue encore par son extrème densité : riche en rebondissements, balayant plusieurs années d'une façon si fluide qu'on les perçoit à peine, il marque les retrouvailles des héros qui ont été longtemps séparés, alors qu'ils ont été également longtemps plus proches géographiquement qu'ils ne le croyaient. La maîtrise narrative de Craig Thompson, son art romanesque, font passer ces péripéties avec une aisance remarquable et rappelle quel redoutable "page-turner" il est.
La rencontre de Zam avec les eunuques et les transexuels permet d'apprendre que la déesse de cette communauté s'appelait Bahuchara Mata, qui préféra se mutiler plutôtque d'être violée par des voleurs dans le désert. Les tourments liés à la sexualité, au désir, qui hantaient Zam depuis son adolescence trouvent une "solution" radicale, mais l'auteur a le tact de pas insister sur l'aspect chirurgical. Le sacrifice de Zam appartient à la veine la plus mélodramatique et décriée de l'auteur (déjà présente dans Blankets) : on peut la juger un peu pénible et impactant le récit de manière trop appuyée, sans donner une plus-value signifiante au récit. C'est sans doute le passage sur lequel je suis resté le plus mitigé.
Thompson aime parfois trop démontrer la cruauté du monde et des mythes pour que le déroulement de son histoire n'en souffre pas : ici, il invoque, assez lourdement, la vie de Moïse, depuis sa petite enfance où, abandonné par sa mère à cause des ordres de Pharaon, il finit par être recueilli par l'épouse de ce dernier et retrouvé par sa nourrice, Myriam (on apprend au passage que, durant l'exode des Israëlites hors d'Egypte menée par Moïse, elle s'insurgea contre son mariage avec une femme noire et pour cela Dieu la punit en l'affligeant de la lépre), et sa mère. Puis l'auteur révèle une anecdote beaucoup moins connue : la rencontre de Moïse avec le guide divin Al-Khidr (le Vert), lequel durant leur voyage commun fit couler leur barque (afin que le Roi ne la récupère pas pour la guerre), tua un enfant (pour qu'il ne fasse pas le désespoir de ses parents, et répara le rempart d'un village (sous lequel se trouvait un trésor, héritage de deux orphelins).
Le sens exact de ces épisodes demeure nébuleux par rapport à ce que traverse Zam dans ce chapitre. Thompson compare-t-il son héros à Moïse ? Si oui, cela n'a rien d'évident car Zam n'a rien d'un prophète, quand bien même il est durement éprouvé dans son âme, son coeur et sa chair. En vérité, tout cela m'est davantage apparu comme des métaphores sur le voyage dans le temps et l'espace du personnage (puisque Zam devient adulte et finit par retrouver Dodola) et des bonus sur la connaissance des textes sacrés.
L'allusion avec la main de Fatima est plus éloquente : Fatima était l'épouse d'Ali qui se brûla la main en touillant un plat lorsqu'il ramena une 4ème épouse chez lui. Mais malgré sa blessure, elle ne ressentit pas la douleur. De la même façon, malgré ce qu'il endure (tout comme Dodola dans le chapitre précédent), Zam dépasse ses douleurs pour survivre.
*
6. Noyade.

Zam réussit à sauver Dodola d'une mort certaine. Mais à quel prix ! Ils échouent dans les égoûts du palais, dérivant dans des eaux remplies d'immondices, et émergent dans les bas-quartiers de la ville. Ils sont hébergés par No (Noé).
Dodola est très malade, à l'agonie, et Zam la veille, essayant de toutes ses forces, de la maintenir en vie. Il fait appel, par l'entremise de No, à un guérisseur.
Au terme d'une longue et douloureuse convalescence, Dodola se rétablit et peut enfin savourer ses retrouvailles avec Zam.
Ils quittent No après l'avoir aidé à rebâtir sa maison, détruite après l'explosion de son purificateur d'eau et l'invasion de son domicile par plusieurs sans-abri. Le couple décide de repartir pour le désert où ils retrouvent leur bâteau, désormais enseveli par le sable et tous les déchets de la ville. 
Après avoir survécu à la séparation, à l'enfermement, à la faim, à la soif, Zam et surtout Dodola doivent encore surmonter la maladie. Ils sont certes libres, s'étant échappés du palais du Sultan, mais leur évasion par les égoûts a sérieusement entamé la santé de la jeune femme. Cette situation installe un renversment dans la relation entre Zam et Dodola : hier, c'est elle qui veillait sur lui, quand il était enfant, aujourd'hui, c'est lui qui la veille et tente de la soigner alors qu'elle est à l'article de la mort.
Leur rencontre avec No est l'occasion pour Thompson de créer un personnage étrange, à la fois fantasque, sympathique, mais qui est en vérité fou, dont la folie finira par (presque) causer sa perte. Le prénom de ce second rôle est une référence explicite à Noé, qui repêche littéralement Zam et Dodola et les accueille dans sa maison (plus une cabane qu'autre chose, dans un bidonville), nouvelle arche où vont échouer d'autres crêve-la-faim et sans-abri.
Révisons donc notre Noé : il consacra 120 ans à bâtir son vaisseau en prévision du Jugement Dernier, y embarquant un mâle et une femelle de chaque espèce, ses trois fils, leurs femmes. Le sort qu'il réserva à sa propre épouse prête à la controverse : il aurait soit refuser qu'elle monte à bord car elle n'était pas croyante, soit accepter qu'elle l'accompagne. Tous les passagers firent voeu d'abstinence, mais la règle ne fut pas respectée et de nombreux petits furent donnés en nourriture à d'autres animaux pour dépeupler l'équipage.
Puis, le déluge terminé, Noé dut trouver comment régénérer le monde. Ses trois fils engendrèrent toutes les nations : Shem/Sem à la peau mate, le favori, devient père de tous les prophètes suivants ; Japheph/Japhet à la peau claire, le plus habile, eût la plus nombreuse des descendances ; mais Cham à la peau noire fut condamné à être le premier de tous les esclaves (soit parce qu'il se serait moqué de la nudité de son père ou parce qu'il le rendit impuissant par la magie).
L'autre point que vient souligner la maladie de Dodola, c'est la structure organique du récit et de ses éléments : une histoire est pareille à un corps, chaque péripétie a une fonction qui permet au récit de progresser, chaque individu vit grâce au bon fonctionnement de son organisme. Cette vision des choses, plus triviale, physique, matériel, logique, contrebalance le discours mystique qui sous-tendait le propos du livre jusqu'à présent, et de la même manière que Thompson parle moins finalement de l'Islam que du Coran, donc moins de la religion que des livres saints qui la racontent, il a aussi à coeur de nous dire que son histoire est d'abord la relation d'éléments affectant des êtres de chair et de sang et pas seulement les exploits de créatures irréelles. Ce faisant, il donne de la matière à de la fiction er rappelle que l'imagination se nourrit et s'organise à partir du réel, sans quoi le résultat n'est qu'un divertissement sans consistance.
*
7. Le sceau de Salomon.

Le désert est devenu une décharge publique à ciel ouvert et Dodola et Zam, résignés à ne plus pouvoir récupérer leur bâteau, regagnent la ville.
Ils se réfugient dans un chantier immobilier abandonné, où ils investissent un appartement inachevé. Zam décroche un emploi à l'usine d'embouteillage d'eau. Dans l'immeuble où ils se sont établis, Dodola leur arrange un foyer confortable et, un soir, lorsque Zam rentre du travail, elle lui montre au sommet du bâtiment toute la ville, dont le palais du Sultan fait partie.
Une nuit de canicule, Zam enlace Dodola mais se ravise, dégoûté par cette attitude qui lui rappelle celle des caravaniers qui abusèrent de la jeune femme autrefois.
Le jeune homme reçoit une promotion dans son usine en se voyant proposer un nouveau poste qui le reconduit au barrage qu'il avait jadis découvert et d'où il ramenait l'eau pour lui et Dodola.
Dodola, justement, lui avoue que, durant son séjour au harem, elle a eu (et perdu) un enfant. Zam lui révèle être devenu un eunuque, ce qui l'empêche de lui donner un nouvel enfant comme elle le désire. Désespéré, il choisit de quitter la jeune femme.
Jusqu'au 6ème chapitre, Habibi pouvait très bien s'inscrire dans un monde fantasmatique, rester du domaine de la fable, du conte, avec force métaphores pour l'habiller. En quittant le désert puis le palais du Sultan, et en installant Dodola et Zam dans la ville, l'histoire gagne en réalisme, devient plus concrète non seulement dans l'espace où elle se déroule mais aussi dans le temps où elle se situe : le décor indique clairement qu'on est à présent à une époque moderne, avec une ville hérissée de gratte-ciel, de véhicules contemporains, d'objets actuels.
Tous deux adultes désormais, les rapports entre Dodola et Zam n'ont également plus rien d'innocent, d'ailleurs ils s'avouent tout (l'enfant que Dodola a eu du Sultan, la castration qu'a subi Zam, leur attirance physique et l'impasse d'une relation de couple ordinaire entre eux). Ce 7ème chapitre ancre Habibi dans une réalité plus affirmée.
Mais Thompson ne renonce pas à dresser des ponts entre le réel et la mythologie. Ainsi, pour dépeindre la Wanatolie, il la compare au royaume de Salomon qui dévasta l'environnement pour bâtir son palais et asseoir son empire. Son arme était un sceau qui lui permettait de contrôler le pouvoir des Djinns et lui assurait la maîtrise sur les hommes, les bêtes et les esprits, dont il parlait les langues.
L'auteur se sert également du Roi Salomon pour parler de la nature du couple Zam-Dodola. 
Conviant tous les animaux à un festin, Salomon apprit par une Huppe l'existence d'un autre royaume échappant à sa loi : le royaume de Saba, aussi riche et sophistiqué que le sien mais vénérant d'autres divinités que Dieu, et dirigé par la reine Bilqîs. 
Salomon invita Bilqîs pour la convertir et elle partit pour Jérusalem avec 797 dromadaires chargés d'or, d'épices et de pierres précieuses, pour le rencontrer. Eblouis l'un par l'autre, ils tombèrent amoureux. mais quand Salomon demanda Bilqîs en mariage, elle refusa car sa virginité était la condition assurant son statut de reine de Saba. Elle repartit donc, en lui laissant une fortune. Pour tenter de l'oublier, il devient polygame, ayant 700 femmes et 300 concubines.
Zam quittera Dodola car il ne peut lui donner d'enfant mais aussi parce qu'il refusait d'être esclave de ses sens comme tous les hommes, ces bêtes sauvages violant les femmes comme les caravaniers jadis.
*
8. La prière de l'orphelin.

Sans aucune image, ce pénultième chapitre est un monologue intérieur de Zam. Il a rejoint le barrage et s'apprête à se suicider en se jetant du haut de l'édifice. Il est accablé par le cours de sa vie, les choix irréversibles qu'il a pris, ce chemin de croix, son incapacité à donner un enfant à Dodola, mais aussi de l'eau aux habitants des bidonvilles.
Ses préoccupations personnelles se mêlent à des considérations plus générales sur le sort des démunis qui, comme Dodola et lui, semblent maudits et condamnés.
A moins que ces épreuves finissent par l'éclairer et donner un sens à sa vie...

Craig Thompson est un sentimental et il n'a visiblement pu se résoudre à abandonner ses personnages en les ayant une fois encore séparés. Néanmoins, pour que Zam revienne à Dodola, il lui faut passer par un examen de conscience difficile mais nécessaire.
Le choix de traiter ce passage sans image interpèle : est-ce vraiment une décision qui s'est imposée à l'auteur ? Un défi narratif ? Une forme d'impuissance à montrer son héros sur le point de suicider et se raviser in extremis ?
Cela donne en tout cas un tour de force et, surtout, un texte puissant, très évocateur, éloquent, qui trouve son point culminant dans son épilogue. Après une bataille, le Prophète déclara à ses compagnons : "nous sommes revenus du petit djihad pour passer au grand djihad. (...) Le combat contre soi-même."
De la même manière, c'est en remportant lui-même ce combat contre lui-même que Zam renonce à se tuer et à repartir... Jusqu'à Dodola. 
*
9. Respire.
Seule, Dodola se souvient comment son mari, le scribe, l'avait apprivoisée en lui racontant l'histoire de la vie de Jésus, lui apprenant ainsi le goût des récits.
En ville, elle achète un encrier et, de retour à l'appartement, commence à son tour à écrire, recensant les prophètes, jusqu'à ce qu'elle s'endorme, épuisée. Zam revient vers elle, apaisé après avoir marché et médité dans le désert. Ils s'étreignent et connaissent le plaisir.
Le chantier de l'immeuble où ils habitent reprend et ils doivent partir, choisissant de quitter la ville. Zam négocie l'acquisition d'un canôt pneumatique tandis que Dodola achète à un marchand une fillette esclave. 

Le récit d'Habibi est lié à l'art même de raconter des histoires, et particulièrement celles des prophètes. Les Hadiths en recensent 124 000, de Noé à Salomon en passant par Adam, Abraham, Job, Moïse, Jésus, Mohammed. La généalogie de Mohammed est traçable jusqu'à Ismaël et celle de Jésus jusqu'à Isaac. 
Ni Ismaël ni Isaac ne furent sacrifiés : à la place, l'archange Gabriel amena un bélier pour qu'il soit présenté en offrande et égorgé. Cette permanence du motif sacrificiel et son aspect violent définissent la crudité, la cruauté, extrèmes des textes sacrés, illustrant le calvaire que doivent endurer les hommes sur terre pour survivre (le prix à payer pour leur faute originelle si on est croyant). C'est cela aussi qu'on traversé Dodola et Zam : un lot d'épreuves atroces, morales et physiques, spirituelles et afectives. Et finalement lorsqu'ils se retrouvent et décident de quitter la ville, c'est logiquement en direction du désert qu'ils vont, le désert domaine de Dieu mais aussi l'endroit où ils trouvèrent refuge pendant si longtemps, où ils furent épargnés de la barbarie des hommes (et plus près l'un de l'autre, et de Dieu).
Ils y repartent en emmenant, comme un symbole, une fillette vendue par un marchand, qui doit avoir l'âge qu'avait Dodola quand elle fut vendue à son mari, le scribe, et Zam, quand il fut abandonné par sa mère à Dodola.
La boucle est bouclée, et la circularité du récit lui confère une forme d'aboutissement, à la mesure de son ambition et de la maîtrise avec laquelle l'a mené Craig Thompson.
*
"Habibi" signifie "mon bien-aimé" : c'est l'adresse la plus évidente de ce que ressent Dodola pour Zam, comme une mère pour son enfant, puis à la fin de l'histoire, c'est que ressent Zam, devenu adulte, pour la femme, Dodola, qu'il aime, non plus comme un fils adoptif mais comme un homme (même s'il est devenu eunuque). Mais l'amour chez Craig Thompson n'est jamais facile, ni à définir, ni à vivre, et c'est le fond de cette fresque démesurée avec ces presque 700 pages, son foisonnement de péripéties, son emphase feuilletonesque.
Toute l'entreprise semble vouée à rendre plus réels, réalistes, des personnages initialement plus proches de figures légendaires : Dodola est une variation de Shéhérazade ; Zam d'Ismaël (fils d'Abraham) et de Cham (fils de Noé) ; leur couple réinvente celui du roi Salomon et de la reine de Saba, Bilqîs ; leur arrachement au désert (le domaine de Dieu) ressemble à l'expulsion d'Adam et Eve du Paradis ; et le bâteau échoué dans les sables évoque évidemment l'arche de Noé.
L'idylle de Dodola et Zam apparaît comme un mirage semblable aux visions créées par la chaleur du désert, un rêve impossible. Elle se brise une première fois dans une scène traumatisante (le viol de Dodola par un caravanier semblable à un vilain de Robert Crumb et qui hantera Zam), à laquelle Thompson reviendra dans de nombreuses pages. Zam a échoué à sauver Dodola, qui finira par être enlevée pour devenir courtisane dans un harem, et ce ravissement acquiert un double sens (la disparition de Dodola mais aussi un cauchemar récurrent pour Zam).
Le Sultan de Wanatolie est représenté comme le roi Shahryar des Contes des 1001 Nuits revu et corrigé par Mad Magazine, un bouffon enturbanné et obsédé sexuel, personnage à la fois grotesque et cruel. La Wanatolie elle-même est une synthèse de clichés orientaux avec son souk, son marché aux esclaves, son harem, ses femmes au bain. Ses habitants sont des archétypes : concubines dénudées et offertes, colosses eunuques à la peau noire, opiomanes, serviteurs zélés. 
Une grande partie des dessins de Thompson sont des citations explicites des peintures du XIXème siècle de Jean-Léon Gérôme. Tout cela nous rappelle en permanence que l'histoire est une affabulation, Thompson ne prétend pas au réalisme. En tant qu'illustrateur, il est en fait dans une situation similaire à Zam : tous deux sont prisonniers de leurs fantasmes, apparemment incapables de penser à Dodola sans l'idéaliser et l'érotiser (elle est souvent montré nue alors que les hommes le sont rarement et jamais de manière flatteuse). Tourmenté par sa libido, Zam se punit d'une manière définitive et extraordinaire, alors que Thompson, lui, s'abandonne à son art, comme grisé par la représentation de cet Orient fabuleux, de son héroïne magnifique, de ces enluminures complexes, de la calligraphie arabe. En cela, il se démarque totalement du réalisme sec d'un Joe Sacco ou de la simplicité d'une Marjane Satrapi, étalant sans forfanterie mais avec un plaisir décomplexé sa virtuosité technique au service de cet exotisme de carte postale. 
Cette exubérance contraste avec la dureté des situations traversées par les héros, à qui rien n'est épargné. Dans son précédent ouvrage, Blankets, qui était une histoire semi-autobiographique située dans une famille de chrétiens fondamentalistes du Wisconsin, Thompson se livrait à une introspection romantique, et cette fois, avec Habibi, il s'aventure en territoire étranger, aussi bien culturellement que géographiquement(explorant le Coran, se déplaçant en Afrique). Blankets était un livre "de l'intérieur", auto-centré, là où Habibi est un livre "de l'extérieur", excentré.
L'Islam, dans le monde fictif d'Habibi, existe comme une collection d'histoires (celles que Dodola raconte à zam), le récit fait se succéder plusieurs extraits du Coran, des variations mystiques impliquant aussi bien une tortue géante qu'un talisman avec des inscriptions et des combinaisons de chiffres.

"J'ai eu plaisir à penser l'orientalisme comme un genre semblable aux cowboys et aux indiens - il n'y a pas de représentation précise, unique de l'Ouest américain, il s'agit aussi de contes de fées." - Craig Thompson.

Habibi s'articule donc autour de trois composantes.

- 1/ La calligraphie et les enluminures islamiques : le premier mari de Dodola est un scribe qui l'initie à l'écriture et la beauté de la calligraphie. De la même manière, Thompson s'exerce et nous montre le caractère à la fois esthétique et symbolique de ces arts en explorant les formes de l'art islamique, le détail des enluminures, qui obligent le lecteur à s'attarder sur l'image autant que le texte traité comme un dessin à part entière.
   
- 2/ Les illustrations des sourates du Coran et des Haddiths : Thompson explore aussi l'Histoire et les histoires de la culture islamique en s'appuyant sur une documentation très riche (comme en témoignent les notes reproduites à la fin de son ouvrage). Les Haddiths sont les rapports sur les choix et actions du prophète Mohammed durant son existence. Les sourates du Coran sont les chapitres du livre sacré. Le mysticisme pré-coranique est également convoqué, de même que des légendes extrème-orientales.
L'auteur se sert de ce matériel pour critiquer l'islamophobie américaine, à l'origine de son projet, où les actes d'une minorité extrémiste étaient considérés comme représentatifs d'une foi entière. Thompson démontre que les religions sont étroitement liés dans la structure même de leurs écrits sacrés, mais c'est surtout l'interprétation qu'on fait de ces textes qui distinguent les croyants. Comment, autrement dit, autant de catholiques et de juifs peuvent-ils encore être si hostiles aux musulmans (et inversement) alors que leurs religions partagent tant de traits ?
Quand il évoque le choix qu'a dû faire Abraham pour sacrifier un de ses fils (avant de révèler à la toute fin le fin mot de cette histoire), l'auteur pointe habilement comment d'une même histoire on a pu tirer des versions différentes alors que la base est identique. 
Pour Thompson, Islam et chrétienté sont interconnectés, et cela lui permet de les considérer avec objectivité, sans idulgence ni condescendance. 
  
- 3/ L'histoire d'amour entre Dodola et Zam : cette romance tumultueuse est décrite de manière à la fois romanesque, romantique et triviale. Surtout, au long des presque 700 pages du livre, elle évolue avec ses acteurs et l'amour prend donc plusieurs formes successives : mère et fils, frère et soeur, amis, amants, partenaires... Dodola et Zam seront tout cela à la fois et au fur et à mesure.
L'asservissement des femmes et des hommes dans cet Orient à la fois irréel et cruel fait écho à celui des pauvres par les riches, du Sud par le Nord, des bidonvilles par la ville.
La sexualité de Dodola en fait une créature à la fois tragique et pragmatique : qu'elle subisse les assauts des hommes ou qu'elle use de ses charmes pour les manipuler rend impossible tout jugement définitif à son sujet, on souffre pour elle mais on savoure aussi quand elle reprend l'avantage - toutefois, l'honnêteté veut qu'on la plaigne plus qu'autre chose car elle est rarement en position de supériorité, et quand elle l'est, ce n'est jamais sans avoir fait de sacrifices.
Il en va de même pour Zam, petit garçon abandonné à deux reprises, mutilé, tout prêt de perdre sa "bien-aimée" quand ils sont enfin libres, voulant se suicider quand il comprend qu'il ne pourra lui donner ce qu'elle désire, puis apprenant à redonner du plaisir, différemment, et enfin repartant avec sa compagne dans ce désert à la fois inhumain et refuge.
Une image séquentielle (à la façon de Will Eisner dont Thompson est un héritier inspiré -peut-être le plus légitime avec Posy Simmonds) résume parfaitement la relation de Dodola et Zam quand celui-ci, adulte, l'enlace. Hier, enfant chétif et craintif lové dans les bras de cette mère d'adoption, de cette grande soeur aimée-désirée comme une femme, il est aujourd'hui devenu un colosse si grand et puissant qu'il est capable de protéger sa partenaire. Dans le même temps, Dodola continue, dans son rêve, de serrer contre elle le petit Zam qu'elle avait récupéré autrefois.

La représentation de l'Orient et les choix narratifs de Thompson ont suscité la polémique auprès de certains qui n'ont pas apprécié et son interprétation de ce monde et sa culture et le fait même qu'un catholique blanc américain ose en parler.
Face à ces esprits chagrins, l'auteur a reçu deux soutiens de poids : le scénariste-dessinateur Eddie Campbell (à qui l'on doit les illustrations de From Hell d'Alan Moore) et la danseuse-chorégraphe spécialiste du folklore arabe Leela Cormal :

"L'intérêt d'Habibi repose davantage dans sa construction narrative, ses diversions visuelles, ses digressions, et ses éléments en filigrane, que dans sa description socio-politique du pays imaginaire moyen-oriental (la Wanatolie) où se situe l'action" a déclaré Campbell, avant d'ajouter : "tout est dans un espace d'idée, à la manière d'Alan Moore qui dit qu'une chose et son contraire peuvent exister dans une juxtaposition immédiate."

Cormal, elle, a félicité Thompson pour sa "description juste du harem comme symbole de la société ottomane, avec son architecture sociale, et le fait qu'il s'agisse littéralement du "quartier des femmes", le lieu des concubines, des servantes. Elles étaient effectivement vendues dans tout l'empire comme les africaines et les eunuques. (...) Il est difficile de représenter une culture étrangère, mais c'est important d'essayer."

Thompson est à l'évidence bien intentionné, il ambitionne de montrer les liens existant entre le Coran et l'Ancien Testament, et pour cela il n'hésite pas à effectuer des bonds narratifs audacieux, produisant une oeuvre dont le volume et le flot sont hors normes, parfois excessifs. Mais à qui s'y abandonne, le livre procure un voyage, presqu'un trip voluptueux, vertigineux, dont on sort à la fois essoré et repu. 

lundi 1 mars 2010

Critique 133 : ASTERIOS POLYP, de David Mazzucchelli



- PRESENTATION -


Asterios Polyp est un roman graphique écrit et illustré par David Mazzucchelli, publié en 2009 par Pantheon Books.
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La première question qui se pose à celui qui va tenter de critiquer Asterios Polyp est comment appréhender correctement ce livre considéré comme le meilleur comic-book de l'année (de la décennie ?) avant même qu'il ait été commercialisé ?
D'abord, il faut convenir que cette réputation n'est pas usurpée : c'est définitivement une oeuvre d'une intelligence littéraire remarquable, pleine de symbolisme et d'allusions, mise en forme de façon exceptionnelle pour aboutir à une histoire fascinante.
Mais, bien qu'il ait finalement édité récemment, c'est déjà un ouvrage de poids (et je ne dis pas cela uniquement parce qu'il s'agit d'un pavé de 344 pages à la couverture cartonnée) : l'objet est en soi intimidant et l'on se demande comment rendre compte clairement et simplement de sa richesse, sans pour autant le décrire comme un livre élitiste, réservé à des initiés.
Je vais quand même m'y essayer, humblement.
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En termes purement narratif, l'effort de David Mazzucchelli ici n'a rien de vraiment spécial dans un premier temps : son propos peut être assimilé à celui de bien des films d'auteur indépendants, comme ces "road movies" où le héros, à la fois riche et désemparé, traverse le pays et durant son voyage va tirer un certain nombre d'enseignements sur lui-même, la vie, l'amour, etc. Tous ces ingrédients sont présents dans Asterios Polyp, mais c'est le propre des grands auteurs que de s'emparer de tels clichés pour créer une production qui les transcende.
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Le personnage principal, qui donne son titre au livre, est désigné comme un "paper architect", un concepteur brillant mais dont aucun plan n'a jamais servi à la construction d'un édifice, quel qu'il soit. Il est devenu professeur dans une université et lorsque le récit débute, un soir d'orage, alors qu'il est seul et triste dans son appartement, la foudre s'abat sur l'immeuble où il réside et déclenche un incendie.
Contraint de partir, il décide alors de quitter cette vie (ou le peu qu'il en reste). Il se paye un ticket de bus pour un trip à travers le pays qui le ménera jusqu'à une bourgade au milieu de nulle part.

Il se fait engager comme mécanicien auto, devient l'ami du patron du garage, qui l'invite à s'installer chez lui, et progressivement il va retrouver un sens à son existence.
Les chapitres de ce récit alternent avec des flashbacks sur le passé d'Asterios - en particulier sur sa relation avec son ex-femme, Hana. C'est une sculptrice aussi tranquille et réservée qu'il est exubérant et arrogant. En se souvenant de leur liaison, il va réaliser combien elle comptait pour lui et réfléchir au moyen de corriger ses erreurs.
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Ainsi décrite, cette histoire semble, je l'admets, fort banale, mais c'est son exécution qui transforme ce comic-book en une oeuvre totalement exceptionnelle.
Mazzucchelli va en effet employer tout son art, déployer toute son imagination, user de toute une palette d'astuces visuelles et narratives pour relater cette intrigue et en faire une bande dessinée atypique et sensationnelle, à la fois drôle et poignante, profonde et légère. Une histoire qui ne pouvait littéralement être racontée que sous cette forme-là, celle des comics, qui est à la fois exigeante et exaltante, une expérience unique.
Parmi les astuces utilisées par l'auteur, on notera d'emblée que chaque personnage est dessiné dans un style spécifique, qui traduit à la fois sa personnalité et ses sentiments propres, de telle manière que son écriture et sa représentation sont indissociables et en font un être à part entière.
Cette idée simple produit un résultat fascinant et confère à l'ouvrage une densité hors du commun, lui permettant de développer une incroyable variété de styles et de techniques pour imager une quantité et une qualité fabuleuse de sentiments et d'émotions.
Pour rendre compte au mieux de ce prodigieux travail sur le fond et la forme, je vais détailler le récit et ses atours chapitre par chapitre.
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- ANALYSE -

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1.


L'histoire démarre donc une nuit d'orage. Des éclairs pourfendent un ciel tourmenté, où planent d'épais et sombres nuages.
Dans son appartement, où règne un désordre au diapason de cette météo agitée mais aussi de son marasme existenciel, Asterios Polyp est allongé sur son lit défait, en train de regarder dans le noir ce qui semble être un film pornographique, si on en juge par la bande-son (mais nous comprendrons plus tard que ce n'est pas le cas).
Lorsque la foudre s'abat sur l'immeuble où il réside, l'effet est si puissant qu'une lumière éblouissante envahit la chambre et fait sursauter notre héros. Il comprend aussitôt la gravité de la situation, confirmé par un regard par la fenêtre d'où il voit les flammes commencer à dévorer le bâtiment.
Dans la précipitation de l'évacuation, Asterios n'emporte avec lui que le nécessaire : après s'être chaussé, il prend trois objets précis - un briquet, sa montre et un couteau suisse (dont, là encore, nous ne saisirons l'importance sentimentale qu'ultérieurement).
Entièrement muet (hormis les sons suggestifs du film que regardait le héros), ce chapitre introductif est un concentré de ce qui nous attend : l'image suffit à nous faire comprendre l'essentiel de l'action, le rythme est vif, et la situation oscille entre l'ordinaire et l'extraordinaire.
On pressent quelque chose de surnaturel dans ce coup de foudre : est-ce un geste divin ? Mazzucchelli se garde de l'affirmer. Mais c'est indéniablement un fait déclencheur et irréversible qui va pousser le héros hors de chez lui, hors de sa vie, et l'obliger à ces changements décisifs, définitifs.
Sans ce départ à la fois tonitruant et pourtant silencieux (Mazzucchelli ne se servant pas d'onomatopées), Asterios Polyp aurait indubitablement continué à se morfondre, attendant que la mort le prenne, ne le libère de son passé et de son présent, dans cet appartement-capharnaüm (menacé d'expulsion comme le laissent deviner des rappels de factures impayées).
Que va-t-il advenir du héros ? L'auteur va zig-zaguer avant de nous le révèler et de le déterminer.
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2.


Asterios Polyp est un livre qui aime emprunter des chemins de traverse, mais son auteur sait parfaitement où il va et les détours qu'il impose à son récit et à ses lecteurs ne seront jamais hasardeux ou anecdotiques. Tout fait sens, chaque mot, chaque image.
L'histoire va ainsi être traitée selon une narration alternée, entre présent et passé, faits avérés et parenthèses oniriques : c'est ce que nous indique prioritairement ce deuxième chapitre, où l'action se déplace dans le temps, plusieurs années avant l'orage, l'incendie, et l'espace, sur les lieux fréquentées précédemmet par Asterios.

Le héros nous est montré plus de vingt auparavant : il est alors professeur d'architecture à l'université d'Ithaca, dans les environs de New York. Mais c'est un "architecte de papier", un pur théoricien, dont aucun projet n'a vu le jour, n'a fait l'objet d'une construction.
C'est à l'université qu'il rencontre Hana, la femme de sa vie. Mais nous aurons le temps d'y revenir.

Penseur brillant, enseignant érudit, il rédige et publie un premier ouvrage : Le Modernisme à visage humain, un pavé digne de son immense culture, mais qui ne l'empêche pas d'être un orateur ennuyeux (ses élèves s'endormant durant ses exposés).


Ses parents résument le trait de caractère fondamental d'Asterios : sa manie de concevoir absolument tout en deux parties, qui est en quelque sorte inscrit dans ses gènes. Son père s'appelait Eugenios Polyp, c'était un docteur en médecine, séduisant et cultivé, d'origine grecque. Sa mère se nommait Aglia Olio, charmante jeune femme, d'origine italienne. Ensemble, ils engendrent non pas un mais deux fils, des jumeaux : Asterios et Ignazio - leurs prénoms illustrent l'origine géographique de leurs parents, grecque pour Asterios et italienne pour Ignazio. On notera également qu'il a fallu 33 heures à Aglia pour accoucher d'Asterios : 33, donc 3 et 3 - encore un dédoublement...

Mais un élément dramatique va aussi conditionner toute la suite de la vie du héros : en effet, Ignazio meurt à la naissance. Asterios ne connaîtra donc jamais physiquement son frère jumeau, ce double. Physiquement, mais pas mentalement, car l'on devine que le narrateur omniscient de l'histoire, capable de relater à la fois ce que vit et éprouve Asterios, c'est Ignazio. Cela nous sera confirmé par la suite, lorsque nous verrons comment Asterios "communique" avec Ignazio, comment ce dernier occupe une place à part entière dans l'existence du héros, jusqu'à en conditionner des pans entiers.

Visuellement, Mazzucchelli introduit des contrepoints humoristiques et subtils qui, là aussi, démontrent à quel point l'image et le texte sont intimement liés : par exemple, voyez comment il figure la filiation. Asterios est représenté comme un spermatozoïde ayant les traits d'Eugenios et venant s'attacher à la case circulaire où nous sont montrés ses parents, "photographiés" le jour de leurs noces.
Les dispositions intellectuelles mais aussi la solitude d'Asterios sont, elles, représentées de manière aussi concise qu'éloquente : c'est déjà un petit garçon occupé par l'architecture et la confection, plongé dans la lecture studieuse d'un livre, devant les rails d'un train électrique et d'un échafaudage bien monté. D'autres ouvrages l'entourent, nous renseignant sur l'éducation sérieuse qu'il a reçu et son application dans l'apprentissage, mais aussi sur son aisance à assimiler des connaissances (un atout comme nous le verrons ultérieurement).
Il émane du texte et des images des sentiments étranges : on ne sait pas trop si Asterios a été un enfant heureux - aimé, certainement, mais heureux ? Mazzucchelli nous dit surtout qu'il a été un génie précoce, ou plutôt qu'un génie, un individu curieux, assidû et très doué. Il est tentant aussi d'en déduire que c'est son isolement, sa solitude, qui ont favorisé la progression d'Asterios : il n'a pas été, en quelque sorte, "distrait" de ses études par un frère ou une soeur (ni apparemment par des parents envahissants). Il s'est consacré aux études, il s'est réfugié dans la connaissance. Cela explique sans doute pourquoi il a fini par se considérer comme une référence, est devenu suffisant (la solitude conduisant au repli sur soi et soit à l'arrogance, soit au dénigrement de soi, à l'effacement) : il est devenu, seul, ce qu'il est (a été ?) - un homme péremptoire, prétentieux, se condamnant à rester seul en ne considérant jamais affectueusement les autres, donc en étant incapable d'avoir des relations équilibrées.


Retour au présent - mais un présent ponctué par le passé, un présent expliqué par le passé.

Asterios est donc à la rue, sous la pluie battante après l'orage qui a détruit son domicile : ce n'est pas seulement un homme qui a perdu un toit, c'est un homme qui a perdu son "moi". Les éléments, les forces de la nature lui ont confisqué ses biens matériels, il ne lui reste plus rien - sinon le souvenir de ce que l'endroit où il a vécu a vu se dérouler.


Le motif du cercle revient mais dans ce médaillon, ce n'est plus l'image de ses parents à laquelle vient se greffer le spermatozoïde qui va devenir Asterios, c'est celle d'Asterios lui-même. Et c'est un homme dépareillé, dépouillé : il a cinquante ans, sur son visage on peut lire à la fois de la résignation, de l'incompréhension, une extrème solitude. Il est trempé, mal rasé, hagard : il n'a plus rien de "l'homo superior" qu'il fut comme nous le montrent les vignettes suivantes, professeur cassant, sûr de lui, sarcastique, toujours impassible, passant d'un élève à l'autre avec indifférence ou dédain.

Là encore, Mazzucchelli se sert d'un effet de dédoublement, un effet-miroir : à gauche, dans sa bulle, Asterios aujourd'hui, défait, dépassé, vieux et isolé ; à droite, Asterios hier, méprisant, expéditif, dominant, adulte parmi de jeunes apprentis maladroits ou stupides à qu'il assène plus qu'il n'enseigne, qu'il casse plus qu'il ne forme.

L'auteur a brisé son héros en en faisant un "homeless" : il perdu sa superbe, sa morgue, mais il est aussi assez ironique de penser qu'Asterios, l'architecte qui n'a jamais construit de maison, soit désormais un homme sans maison, sans domicile. Et pire encore : qu'Asterios Polyp, le professeur qui n'a jamais témoigné la moindre indulgence envers ses élèves (et l'humanité toute entière), soit à son tour, sans ménagement, livré à lui-même...
*
3.


Asterios est donc littéralement à la rue : celui qui a étudié l'art de concevoir des refuges pour les hommes est à présent dépourvu de refuge. Il erre alors dans les rues de la ville, accompagné (mais le sent-il ?) par une silhouette invisible, dessinée en pointillés - le fantôme de son frère Ignazio ou le spectre de ce qu'il fut et qui a cessé d'être.
Le voilà qui s'engouffre dans les profondeurs du métro : cette plongée dans les abysses de la cité préfigure un voyage onirique qu'il fera à la fin du livre et symbolise sa descente en enfer.

Vous l'avez compris, Mazzucchelli compare Asterios à un personnage mythologique célèbre, Orphée, et la traversée qu'effectue le personnage est en effet la répétition concrète d'un cauchemar qui nous sera montré beaucoup plus loin.

Le spectacle qu' "offrent" ces catacombes modernes n'est pas plus reluisant que l'état physique d héros : il croise des mendiants, des musiciens qui font la manche, une femme qui vomit... Pourtant, cette marche semble progressivement "réveiller" Asterios, l'extraire de sa torpeur après la sidération provoquée par l'orage et la destruction de son logis.

Finalement, il s'arrête à un guichet et demande à une vendeuse de titres de transport jusqu'où il peut aller avec l'argent qu'il a sur lui : Asterios a fait son choix, il quitte la ville, quitte sa vie d'ici, largue les amarres, sans autre destination que celle que fixeront ses moyens financiers - s'en remettant à la providence plutôt qu'au bon sens, au hasard plutôt qu'à la réflexion.

Ce n'est pas seulement où il habitait qu'il abandonne derrière lui, c'est qui il est : il part et ce faisant devient un autre, ou du moins part pour devenir un autre.


Mazzucchelli fait là encore preuve d'une grande économie dans la représentation, économie et efficacité maximales : l'image suffit à comprendre ce qui se passe, y compris dans la tête du héros, bien qu'il soit impassible le plus souvent. Lorsqu'un texte accompagne l'image (une chanson interprétée par un musicien qui mendie), ce n'est que pour souligner ironiquement l'action.

Ce que montre l'artiste est troublant et même parfois dérangeant (la femme qui vomit) : on est dérouté, mal à l'aise, et détaché à la fois. Mazzucchelli réussit à nous faire ressentir exactement ce qu'éprouve/doit ressentir Asterios, si bien qu'à la fin nous comprenons/sommes soulagés qu'il parte (même si on ignore où cela va le/nous mener).
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4.



Avec ce quatrième chapitre, une nouvelle fenêtre s'ouvre : il s'agit des moyens de figurer la perception des choses. Comment cela se traduit-il ?

Le chapitre s'ouvre avec seize images d'un même sujet, une pomme. Dessinée de seize façons différentes, cette pomme symbolise la valeur iconique au-delà du sens littéral, ce qui est confirmé par le fait que ce fruit est iici de couleur non pas rouge ou jaune (comme dans la réalité) mais... En bleu et violet.

Je n'ai pas encore abordé l'emploi spécial de la couleur et c'est pourtant un élément crucial du projet. Mazzucchelli n'utilise que trois couleurs en tout et pour tout dans tout le livre : le bleu (cyan), le rouge (magenta) et le jaune. Trois couleurs primaires mais qui correspondent à chaque fois à un concept précis : le bleu et le rouge évoquent le passé d'Asterios et d'Hana, le jaune tout ce qui se passe après l'incendie du domicile d'Asterios.

Les trois couleurs sont donc, comme l'a expliqué Scott McCloud (auteur de L'Art Invisible-Comprendre la bande dessinée) dans sa propre critique de l'ouvrage de Mazzucchelli, des "symboles de "séparation", comme des marqueurs temporels et des indicateurs mentaux". Autrement dit, il s'agit de "clés dévérouillant les portes de chaque section du récit".

Dans ce chapitre en particulier, le thème du déterminisme est central : en observant le comportement d'Asterios comme professeur, l'auteur réfléchit (et nous invite à réfléchir) à l'influence que peut avoir un individu sur d'autres (en l'occurrence un enseignant sur ses élèves, mais plus généralement d'un homme ou d'une femme sur les hommes et femmes qu'il/elle rencontre).

L'enseignement de l'architecture selon Asterios est bien entendu structuré selon deux directions : le design est conçu soit selon la ligne (le trait), soit selon la forme. Les objets sont donc soit fonctionnels, soit décoratifs. Evidemment, ce sont la ligne et la fonctionnalité qui ont les faveurs d'Asterios - ce qui n'est pas utile et bien construit, modelé, n'a pas de valeur à ses yeux.

Enfin, après avoir évoqué la sexualité parentale en relatant la naissance d'Asterios (et de son jumeau Ignazio), Mazzucchelli peut aborder celle de son héros en illustrant pour la première fois ses relations charnelles (avant sa rencontre avec Hana). Asterios a indéniablement hérité du pouvoir attractif de son père - auquel il ressemble d'ailleurs avec un visage aux traits fins et aiguisés - : il attire sans effort les femmes, en premier lieu ses propres étudiantes, sensibles aussi à ses compliments (rares et donc précieux).

Pour autant, Asterios n'abuse pas, en tout cas au début, de son ascendance : Mazzucchelli, pour illustrer la modération de son héros, s'en amuse, comparant les élèves courtisant leur professeur aux sirènes tenant Ulysse dans L'Odyssée d'Homère, qui s'est fait attacher au mât de son navire pour ne pas céder à leurs chants ensorceleurs.

Mais Asterios n'a pas la résistance d'Ulysse (ni de liens lui permettant de résister d'ailleurs) et lorsqu'une étudiante lui offre une fellation, il rend les armes et oublie ses obligations de professeur (enseignant à l'université, il n'a de toute façon que des jeunes femmes majeures et consentantes pour élèves). Cependant, il se comporte déjà comme un mufle - et ses maîtresses le lui reprocheront sans prendre de gants - et "consomme" ses amantes sans leur montrer aucun respect, aucune considération. L'amour n'a pas encore saisi Asterios : d'ailleurs quand ce sera le cas, il ne s'en rendra pas compte...
*
5.

Comme je le mentionnai antérieurement, Asterios, s'il n'a pas connu physiquement son frère Ignazio, a, semble-t-il, communiqué avec lui depuis longtemps. Comment ? En rêvant.

Ainsi le retrouvons-nous aujourd'hui, en route pour Dieu-sait-où, dans un bus, endormi. En songe, il traverse les ruines du Parthènon, ce chef-d'oeuvre de l'architecture grecque, temple érigé en hommage à la déesse Athèna, sur l'Acropole à Athènes. Au milieu de ces pierres anciennes, il retrouve son double, Ignazio, alité et sous assistance respiratoire. Mais contre toute attente, quand il lui retire son masque, Asterios entend son frère lui réclamer une cigarette... 

Souvenez-vous : Asterios a quitté son appartement en prenant un briquet, ce qui suggèrait qu'il fume lui-même - et nous apprendrons de qui il a hérité son tabagisme et ce briquet, mais pas tout de suite. Tout comme nous comprendrons ce qui lui inspire ce tableau d'un autre lui-même, malade et alité, ultérieurement. Le livre de Mazzucchelli éprouve aussi son lecteur ainsi : en lui présentant des éléments dont le sens ne sera dévoilé que bien plus loin, il nous pousse à nous interroger car nous avons compris que rien de ce qu'il nous montre n'est gratuit ou innoncent...

Asterios revient à lui : il a quitté New York. A côté de lui, un passager encore plus miteux que lui et qui finit par lui montrer le tatouage qu'il porte à l'intérieur de sa lèvre inférieure ("Fuck" en lettres gothiques : je reviendrai sur la spécificité des polices de caractères) : cet homme est doublement important, d'abord parce que comme Asterios sa relation avec les femmes laisse à désirer et ensuite (et surtout) parce que nous le reverrons beaucoup plus loin dans l'histoire jouer un rôle déterminant envers notre héros... 

Entretemps, Asterios (comme nous) aura eu le temps de l'oublier, ce qui rendra sa réapparition particulièrement "frappante".

Alors qu'il lui demande une cigarette, cet inconnu reçoit d'Asterios un autre présent, bien plus inattendu, puisqu'il s'agit du briquet qu'il avait pris en quittant son appartement. Il est évident qu'en se séparant soudainement d'un objet auquel il tenait pourtant visiblement beaucoup. Et pour cause, comme nous le comprenons en une case, ce briquet appartenait à son père ! Cela confirme deux choses : la première est que les trois objets qu'a choisi d'emporter Asterios ont tous une valeur précise, et la seconde est qu'Asterios se détache surtout d'un objet lié à son passé - il ne se débarrasse pas tant d'un briquet que d'une part de lui-même.

Le bus effectue un arrêt : c'est là que descend Asterios. Le nom de la bourgade n'a rien d'insignifiant : nous sommes à Apogee. Mazzucchelli nous désarçonne avec malice : comment ?! Ce bled, un apogée, soit le "point le plus élevé où l'on puisse parvenir" ?! Cela ressemble à une plaisanterie tant on a du mal à croire que c'est ici, semble-t-il, que le héros va pouvoir se refaire... 

Mais en astronomie, l'apogée, c'est aussi le point où la Lune (ou un corps céleste articiel) se trouve à sa plus grande distance de la Terre : de manière symbolique, on peut donc interpréter ce terminus pour Asterios comme l'endroit le plus éloigné de sa base, de son origine. Citadin, le voici en pleine campagne. Dépourvu, le voilà où rien ni personne ne l'attend, où il ne possède rien, où il n'a jamais été... Et donc où il peut tout recommencer, où tout est possible (l'Amérique n'est-elle pas considérée comme la terre où tout est possible ?). Asterios est lui-même assimilable à un "corps céleste artificiel", un satellite, à la dérive - jusqu'à maintenant, jusqu'ici.

En traversant Apogee à pieds, sans but précis, Asterios arrive jusqu'à un garage où il aborde le propriétaire, occupé à réparer le moteur d'une voiture : il s'appelle Stiff Major et va changer le cours du destin de notre héros.

Stiff Major est dessiné comme l'exact opposé physique d'Asterios : il est gros, grand, son apparence est ordinaire mais correspond à son caractère. Il répond à son interlocuteur sans faire de manière et accepte de l'engager sans beaucoup le questionner, ni sur les raisons de sa présence dans le coin ni sur ses réelles compétences comme mécanicien auto. C'est un homme simple, hospitalier, dont la rondeur bonhomme est conforme au tempérament, comme la suite ne le démentira jamais.

Mazzucchelli met leur rencontre en scène d'une manière tout aussi épurée : chaque plan a une valeur adéquate à ce qui s'y joue, comme par exemple lorsqu'il coupe en deux une vignette - un gros plan sur le visage souriant de Stiff et dans la continuité de cette image, la case suivante en dessous où la main ouverte de Stiff se tend pour conclure l'engagement d'Asterios. Un plan, une action : c'était la devise de Sergio Leone, et Mazzucchelli la reprend. Les silhouettes des deux hommes de profil, qui se serrent la main, seulement encadrées par le blanc de la page, traduisent de la même façon la naissance de leur relation, d'abord professionnelle, puis qui deviendra amicale. Parfois, c'est aussi dans les images les plus élémentaires qu'un artiste exprime le mieux sa mise en scène.

Recruté comme mécano, et invité à habiter chez Stiff, Asterios se rend ensuite à la bibliothèque municipale et se plonge avec la même assiduité que lorsqu'il était enfant, dans sa chambre, devant son train électrique, dans des manuels sur la réparation automobile pour être compétent.
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6.

Un pas en avant, le suivant en arrière : la mécanique narrative est désormais connue.  

Nous voici en 1984, de retour à l'université d'Ithaca, où est donné une soirée-cocktail. Ce passage va marquer une étape décisive puisqu'il introduit le personnage le plus important du récit, après Asterios : Hana Sonnenschein.

D'abord un mot rapide sur ce nom de famille dont la sonorité germanique fait pourtant penser à un mot anglais : Sonnenschein sonne comme "sunshine", l'éclat du soleil. Je ne veux pas sur-interpréter mais je ne peux pas non plus m'empêcher de penser que Mazzucchelli n'a pas songé à cette similarité sonore et à son symbolisme : Hana nous apparaît effectivement immédiatement comme un éclat de soleil, une sorte d'apparition, dans l'histoire (qui a commencé sous la pluie et la foudre). Et comme Asterios, nous en tombons instantanèment amoureux au premier regard, nous la remarquons sans délai et sommes pris d'une irrésistible affection pour elle.

Asterios fait le premier pas vers Hana. Il est évident qu'il se présente d'abord à elle comme le professeur, le mentor, l'aîné, et qu'il veut donc l'impressionner. Mais il le fait sans élégance, lui soufflant la fumée de sa cigarette au visage. Sans doute n'est-elle pour lui qu'une oie blanche égarée dans ces mondanités, une proie facile pour un homme convaincu d'être supérieurement intelligent et séduisant (comme ses précédentes conquêtes le lui ont prouvé).

Ce sentiment est confirmé par deux dispositifs successifs employés par Mazzucchelli : d'abord par le texte, puis l'image. Lorsqu'Hana se présente, elle commence par expliquer que son prénom signifie "fleur" en japonais et Asterios s'en amuse : cette appellation est exotique et sa réaction souligne sa condescendance. Mais, tout comme elle ne se plaint pas ostensiblement de la fumée de sa cigarette, Hana ne reproche pas à Asterios sa muflerie.

Puis la jeune femme détaille ses origines et Mazzucchelli illustre ces pages avec une subtilité et un raffinement fabuleux : Hana est représentée en pied dans la partie inférieure droite de la planche alors qu'une poursuite lumineuse, comme sur une scène de music-hall descend sur elle mais juste à côté. Cela traduit merveilleusement à quel point Hana échappe à la lumière, à la fois parce qu'elle ne l'attire pas mais aussi parce qu'elle est naturellement timide, réservée. Et la relation de son passé, qui est montrée dans tout le reste de la planche dans une succession de vignettes en escalier, le confirme :  

Benjamine d'une famille où elle a eu quatre frères aînés, ayant six ans de moins que le dernier d'entre eux, elle est le fruit de l'union d'un père militaire, le lieutenant Ernst Sonnenschein, basé à Tokyo dès 1948, et d'une mère dont le propre père fut également dans l'armée, Mitsuko. Hana a littéralement grandi dans l'ombre de ses frères, favoris de sa mère, bien qu'elle se soit très tôt montrée douée à l'école.

Un autre point troublant concerne la naissance d'Hana :  

Venue prématurèment au monde, elle est à l'opposé d'Asterios (dont l'accouchement a duré 33 heures, rappelez-vous). Cette précocité annonce celle de son talent pour les arts plastiques et spécialement la sculpture qu'elle étudiera à Rhode Island. Etudiante, Hana a quelques liaisons éphéméres et négligeables avec des camarades, sa timidité manifeste la conduira à refuser de prononcer un discours lors de la remise des diplômes. Mais cependant elle est indépendante car elle paie ses études en designant des vitrines pour des boutiques.

Alors que tout semble les opposer à première vue (différences d'âge, d'attitude, d'origine...), Asterios et Hana sont en vérité complémentaires. Ce sont des surdoués et il ne faut pas se fier aux apparences : Hana est plus mature qu'Asterios, sa réserve à elle contrebalance son exubérance à lui, sa douceur à elle répond à son intransigeance à lui, sa délicatesse à elle nuance sa goujaterie.


Pour représenter la fusion qui s'opére entre Asterios dessiné comme un pantin aux articulations visibles et au relief prononcé et Hana aux contours flottants, "exquise esquisse" (comme chantait Gainsbourg), la couleur de l'un se mélange avec celle de l'autre : le bleu d'Asterios déteint sur le rose d'Hana et réciproquement - le rose dominant même dans la dernière case, cette coloration romantique, volontairement naïve, signifiant évidemment la naissance de l'amour.

Pour souligner encore davantage l'évidence de ce couple, deux chapitres plus tard, Mazzucchelli nous apprendra qu'Hana vit avec pour seul compagnon, chez elle, avec un chat. Ce félin auquel elle est extrèmement attachée s'appelle Noguchi, une référence à Isamo Noguchi (1904-1988)... Qui fut un sculpteur (comme elle) et un designer-architecte (comme Asterios)!
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7.

Une nouvelle fois, la page d'ouverture du chapitre illustre les inventions astucieuses de Mazzucchelli pour fluidifier la narration et s'amuser avec les outils que seule la bande dessinée offre. C'est aussi un hommage aux jeux visuels dont est friand un artiste friand d'expérimentations : Chris Ware. Que vient faire là ce moustique ?

La réponse se trouve dans la page suivante :  

L'insecte zig-zague en volant jusqu'à la nuque d'Asterios qui l'écrase avec sa main quand il le pique. Très spirituellement, le héros, qui est en fait à bord du pick-up conduit par Stiff Major, s'interroge à voix haute sur la possibilité que Saint-François d'Assise ait pu être attaqué par ce genre de bestioles. Cette allusion échappe à Stiff, mais Asterios ne prend pas la peine de la lui expliquer. Cela nous apprend qu'il n'a pas encore renoncé à sa pédanterie : à quoi bon expliquer à un brave plouc qui était ce religieux du XIIème siècle qui a consacré sa vie aux miséreux ?

Cela signifie aussi qu'en étant attaqué par ce moustique, Asterios croit qu'il est poursuivi par la malchance, accordant évidemment à cette piqûre insignifiante une valeur disproportionnée et à sa personne un prix exagéré.


Stiff présente sa résidence, une baraque en campagne, puis sa famille à Asterios puisqu'il l'a invité à s'installer avec lui. C'est ainsi que nous faisons connaissance avec Jackson, un enfant énergique, et la truculente Ursula, d'abord peu ravie à l'idée d'héberger un inconnu sans avoir été prévenue.

Puis de retour à Apogee, Stiff emmène Asterios au diner tenu par Mañana, une jeune serveuse a caractère bien trempé, dont nous découvrirons ce qui la lie à Stiff plus tard. C'est là qu'a lieu une scène étrange, aux allures prophétiques : un client fidèle du nom de Steve "Spotty" Drizzle, féru d'astronomie, explique la probabilité qu'un astéroïde (le mot astéroïde ressemble au prénom Astérios et ces petites planètes tournant autour du soleil forment une image que l'on retrouvera ultérieurement. Mais quoi de plus logique que cette anecdote astronomique danns un village du nom d'Apogee...) s'écrase à nouveau un jour sur Terre, peut-être directement sur la bourgade.

Cette hypothèse est connue d'Asterios et va révèler son érudition à ceux qui l'entourent présentement : elle a été formulée par Alvarez en 1980 pour expliquer la disparition des dinosaures sur notre planète dans le Yucatan il y a 65 millions d'années.


Le procédé est le même que celui déjà utilisé précédemment par Mazzucchelli : il nous fournit une information apparemment incongrue et absurde mais qui nous intrigue et nous interroge sur sa signification dans la suite du récit. Nous l'aurons oubliée quand l'auteur nous la rappelera au cours d'une scène à la fois limpide et symbolique. Donc, encore une fois : patience et vigilance !
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8.

Mazzucchelli aime donc susciter la curiosité du lecteur en abordant des thèmes sous la forme d'énigmes dont la solution devient lumineuse pour la compréhension globale de l'histoire des personnages. C'est une nouvelle fois le cas lorsqu'il commence par nous parler de la thèse développée par Aristophane à partir du Symposium de Platon, où il était question de la forme originelle de l'homme.

Ce dernier ressemblait davantage à un monstre qu'à la créature qu'il est devenu : il avait quatre bras, quatre jambes, et deux visages - un de chaque côté de sa tête. C'est Zeus qui a séparé, d'un éclair (comme celui qui a frappé l'immeuble où vivait Asterios ?), cette aberration pour en faire deux formes distinctes avec chacune une personnalité.

Depuis, hommes et femmes recherchent désespérement leur moitié avec le projet de retrouver leur intégrité initiale, de reformer un tout unique et complet.

Cette thèse est illustrée dans le livre par la représentation de l'apprentissage sexuel d'Asterios à différentes époques (1966-73-77-80 et 83 - soit un an avant sa rencontre avec Hana). Le héros cherche lui aussi sa moitié perdue dans ces expériences charnelles, mais sans succès. La lassitude finit par le rendre indifférent et provoque l'ire de ses partenaires, conscientes qu'il les consomme sans amour ni volonté de s'engager.

Le contraste peut sembler saisissant lorsqu'on retrouve Asterios en compagnie d'Hana, se promenant amoureusement dans la campagne. Mais il ne faut pas être dupe : il n'est pas encore un amant attentionné et gagné par sa nouvelle amie, comme en témoigne son discours.

Il se définit comme un citadin pur et dur et voit Hana comme une gentille provinciale (une charmante gourde plus certainement). Mais elle rétorque qu'il s'agit moins d'un état de fait que d'une capacité à faire attention à l'environnement, et c'est pour cela qu'elle préfére la nature : c'est sa sensibilité profonde, pas sa condition ni ce qui la définit dans l'absolu.

Pourtant, lorsqu'un moustique l'attaque, Hana est l'objet des ricanements d'Asterios qui ironise sur l'amour que rend la nature si belle à ceux qui l'apprécie. Il n'aura échappé à personne que Mazzuchelli se répéte volontairement en utilisant le moustique pour, avec malice, montrer que les éléments les plus dérisoires contrarient ses personnages et révèlent ainsi un aspect de leu caractère (le sentiment de persécution chez Asterios, la naïveté bienveillante chez Hana).

L'action se déplace de l'extérieur vers l'intérieur lorsqu'ensuite nous découvrons l'appartement d'Hana, qui tient plus de l'atelier aménagé que du foyer puisqu'il est encombré par ses sculptures au milieu desquelles évolue son chat, Noguchi.

Dans cette séquence, nous pouvons mesurer le soin particulier qu'a apporté Mazzucchelli au lettrage et au design des phylactères : chaque personnage a une police de caractères et des bulles dont la forme lui est propre. Ce n'est pas qu'une coquetterie esthétique, c'est aussi un moyen de disposer les ballons de telle sorte que même lorsqu'ils ne sont pas à côté du personnage qui parle, on sait à qui ils appartiennent et donc on sait qui s'exprime.

La scène suivante nous transporte sur une plage à l'occasion d'une nouvelle sortie d'Asterios et Polyp - c'est peut-être ma scène préférée de tout le livre, une des plus simples mais des plus émouvantes, servie par un dessin d'une classe folle, d'un trait souple et dépouillé...

C'est néanmoins un moment-clé puisqu'il révèle l'origine d'un autre des trois objets qu'emportera Asterios lors de l'incendie de son appartement. Nous avons appris que le briquet appartenait à son père.

C'est Hana qui, en fouillant le sable, déterre un couteau suisse et le donne à Asterios. Cet objet le séduit aussitôt car c'est l'archétype de l'outil fonctionnel, possédant plusieurs instruments dans un contenant réduit et sans fioritures.


Sans s'en douter, Hana a trouvé pour Asterios un objet qui le résume parfaitement, qui matérialise sa philosophie (la fonctionalité plutôt que l'esthétisme). Et encore une fois Mazzucchelli conclut la séquence par une vignette sphérique, ce qui devient une sorte de code narratif pour désigner un instant particulier dans l'existence d'Asterios (la même case l'entourait lorsqu'il contemplait l'incendie ou quand elle nous le montrait sous la forme d'un spermatozoïde s'accrochant au médaillon où figuraient ses parents).

En employant une autre technique graphique, celle du "gaufrier" (une série de six cases de même taille sur une seule planche, chaque image étant cadré selon le même angle de vue et produisant l'effet d'un plan-séquence), Mazzucchelli décrit ensuite rapidement mais de façon très éloquente le fonctionnement du couple naissant formé par Asterios et Hana. Cette dernière commence à raconter une anecdote à des amis (hors champ) mais est sans cesse interrompue par son compagnon qui veut préciser des éléments de l'histoire.

Elle finit, légèrement excédée, par lui conseiller de raconter l'anecdote à sa place, mais il refuse en expliquant qu'il veut juste l'aider à bien la narrer. En une page, très rapidement, Mazzucchelli résume la manie qu'a Asterios d'accaparer l'attention mais aussi le fait qu'Hana feint de s'y résigner pour essayer de lui en faire prendre conscience.


Enfin, le chapitre se termine par une séquence située en 1985 : cela nous informe qu'Hana et Asterios se fréquentent depuis déjà un an mais aussi que leur intimité se formalise puisqu'ils dînent en tête-à-tête.

Notre héros adapte le repas qu'il a prévu lorsque son invitée lui révèle qu'elle est végétarienne. Pour la première fois, Asterios se montre sous un jour plus prévenant, on comprend qu'il est épris d'Hana, et fait des efforts pour la séduire et la garder. Et cela marche.

En comparant la séduction à la cuisine, où il faut veiller à chaque détail, sélectionner chaque ingrédient pour réussir un plat, Mazzucchelli insiste sur le soin avec lequel son héros charme son invitée mais aussi, plus généralement, et par extension, on bâtit une relation. Il s'agit effectivement de bâtir et comme en architecture, c'est le design qui transcende un édifice là où quatre murs et un toit ne forment qu'un abri sans personnalité ni investissement personnel.
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9.


Ce chapitre est celui d'un personnage : Ursula Major, la femme de Stiff, un personnage extra-ordinaire, haut en couleurs, qui va réellement re-diriger et re-dynamiser le récit.

Ursula a une passion, l'astrologie. C'est une mystique, quasiment une illuminée, dont les convictions sont tranchées et le discours exubérant, mais qui dégage une sympathie immédiate.

Son physique est au diapason de son tempérament : elle ressemble à une diva et évoque immanquablement la cantatrice Bianca Castafiore vue dans Tintin d'Hergé. Elle en impose, et sa présence est lumineuse.

En interrogeant Asterios (dont il est évident qu'elle n'aura de cesse de le percer à jour), elle nous permet de savoir qu'il est né le 22 Juin 1950. Examinons cette date où tout est double : d'abord le chiffre 22 (deux 2), le mois de Juin (le 6ème d'une année, donc la moitié d'une année), et l'année 1950 (donc la première année de la seconde moitié du XXème siècle) !

Cela nous indique aussi qu'Asterios est du signe zodiacal du Cancer, "presque un Gémeau" comme le note Ursula (le Gémeau donc la gémellité, donc le double, le jumeau).

Ursula est elle Poisson et la maison qu'elle habite avec Stiff et Jackson voisine un cours d'eau (d'ailleurs en y arrivant, Stiff et Asterios ont dû marcher sur des planches en bois jusqu'au seuil). Plus globalement, le personnage de cette femme extravagante, hors-normes, est intimement lié aux éléments et à la nature, comme l'était Hana, quoique de façon plus prononcée.

Cette philosophie l'a inspiré pour aménager la chambre d'ami où Asterios va s'installer (il dormait jusqu'à présent sur le sofa du living-room) : les meubles y sont disposés selon des règles "shamaniques" (car Ursula prétend avoir été shaman dans une vie antérieure) pour le bien-être du résident et elle interdit sérieusement, mais gentiment, à son invité d'en modifier la place.

De retour à Apogee, Asterios est présenté à Geronimo "Gerry" Pique, qui est à la fois le boyfriend de Mañana et l'assistant occasionnel de Stiff : dôté d'une ouïe affûtée qui lui permet rien qu'en écoutant un moteur de savoir ce qui le dérègle, c'est sans surprise qu'on apprend qu'il est également musicien dans un groupe où il chante et joue aux côtés de sa fiancée, avec laquelle il va bientôt se produire sur une scène locale.

Mais un personnage avec un tel prénom ne peut être qu'un simple artiste, c'est aussi un utopiste convaincu de l'imminence d'une révolution politique, qui marquera la fin de l'impéralisme américain par les travailleurs du monde (rien de moins !). Son credo tient en une sentence : "la plupart des américains pense que la démocratie consiste à pouvoir choisir entre le Coca-Cola et le Pepsi-Cola" -

Une des répliques les plus hilarantes d'un livre sur lequel plâne les esprits de penseurs acides comme Philip Roth et Woody Allen, et qui place Mazzucchelli dans une veine satiriste aussi inattendue que réjouissante.



(Une vignette vraiment renversante ! Admirez comment l'artiste arrive à placer plusieurs fois le visage d'Ursula, joue avec le bleu et le jaune, et oriente la lecture en disposant les bulles en arc de cercle... Vertigineux et virtuose : un "morceau de bravoure" !)
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10.


Ce chapitre est un nouveau tour de force où le mariage du texte et de l'image sert un propos ambitieux mais toujours accessible. C'est une sorte de parenthèse dans le récit, une dissertation sur les principes définissant le héros et sa manière d'appréhender l'existence.

Asterios séparent nettement deux notions : le Plaisir et la Rigueur.

Le plaisir renvoie au dieu Dyonisos.

La rigueur renvoie au dieu Apollon.

Or ces deux dieux étaient également les références de la franc-maçonnerie qu'on nommaient aussi les "architectes dyonisiaques". Je ne sais pas si Mazzucchelli a pensé à cela en rédigeant et en illustrant ce passage, mais j'ai "tilté" là-dessus car je me suis intéressé au sujet autrefois (les sociétés secrètes et leur histoire me fascinent). C'est en tout cas troublant de remarquer ce point puisqu'en examinant ces termes d' "architecte dyonisiaque", on comprend que c'est une appellation contradictoire - la rigueur des architectes-bâtisseurs, qu'étaient les francs-maçons, s'opposant au plaisir qu'incarnait (et auquel incitait) Dyonisos.

Mais ne nous égarons pas dans un exposé sur la franc-maçonnerie, et revenons à notre ouvrage.

Pour Asterios, les systèmes et les séquences sont gouvernés par leur logique interne : c'est ainsi qu'il appréhende l'existence et conçoit les choses et les relations humaines.

Cela a pour effet le plus démonstratif qu'il formule en permanence des analogies et des métaphores pour expliquer ce qu'il veut dire ou prouver.

Le premier des domaines dans lequel il applique ce procédé est bien sûr l'architecture où il oppose la ligne et la forme - "tout ce qui n'est pas utile est décoratif".

Ce séparatisme intellectuel dicte tout chez lui, aussi basiquement que les faits s'opposent à la fiction : qu'il s'agisse de la cuisine, des déplacements, de la critique artistique, l'emploi du temps, la santé (de Noguchi, en particulier, régulièrement malade) ou des relations conjugales, Asterios est toujours convaincu d'avoir raison et n'admet avoir tort qu'une fois mis devant le fait accompli.

Mazzucchelli "démonte" les certitudes de son héros en une suite de saynètes savoureuses, mais où on voit qu'Asterios n'apprend jamais rien de ses erreurs passées.

Les faits lui donnent tort. Qu'à cela ne tienne ! Asterios s'appuie sur des références littéraires pointues et, comme si de grands esprits détenaient la vérité absolue et l'exprimaient dans lers ouvrages, il cite successivement :

- Narcisse et GoldmundHermann Hesse explore la nature humaine en comparant les modes de vie d'un hédoniste et d'un ascète,

- Le Vicomte PourfenduItalo Calvino distingue la cruauté de la gentillesse en relatant les actes de son héros et leurs conséquences.


Tout cela aboutit à une révèlation sidérante d'Asterios à Hana, après une nuit d'amour : il déclare avoir installé des caméras dans tout son appartement pour filmer leur intimité et garder une trace tangible de son existence (même s'il n'a jamais visionné ces films), parce qu'il est hanté par ce frère jumeau qu'il n'a jamais connu et dont il a le sentiment qu'il l'anime, qu'il vit à travers lui.

Nous savons maintenant que ce sont ces vidéos (et non un film porno) que regardait Asterios juste avant que la foudre ne s'abatte sur sa résidence.
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11.


C'est la célébration de la fête nationale à Apogee : cela nous indique que nous sommes le 4 Juillet.

Mazzucchelli va en profiter pour donner à son récit une coloration sinon politique en tout cas morale - ce qui était déjà suggéré par le discours révoltionnnaire tenu par Geronimo Pique antérieurement.


Pourtant, ce n'est pas Gerry qui va s'exprimer mais Ursula, révèlant ainsi, par-delà son excentricité, son engagement éthique.

Tandis que Stiff va défiler en habit militaire au volant de sa camionette avec leur fils, lors d'une parade dont la modestie est comique, Asterios écoute les propos polémiques de son hôtesse.

Elle dénonce comment l'Amérique a été conquis dans la barbarie, massacrant puis parquant les indiens dans des réserves.

Ce pays s'est construit dans le sang et le mensonge : Mazzucchelli le rappelle sobrement mais fermement, et l'allusion à l'armée d'occupation américaine dans des contrées lointaines, aujourd'hui, comme l'Irak ou l'Afghanistan est sybilline.

Ce chapitre pourrait citer en exergue un aphorisme d'Orson Welles qui le résume parfaitement : "l'Amérique est un mensonge".

Rapporté au héros du livre, c'est tout aussi clair : Asterios devine que la vie comme l'amour sont fragiles comme le mensonge. Il a vécu sur des certitudes et sa vie est un échec : il a perdu son amour, il a échoué au milieu de nulle part, et même s'il reçoit cela encore en se montrant sarcastique, il devine certainement déjà que pour de nouveau être heureux, il devra à la fois assumer ses erreurs et se corriger.
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12.


En synthétisant son propos jusqu'à nous permettre de le résumer en une formule, Mazzucchelli arrive au coeur de son récit, abordant des pans de l'intrigue essentiels, où des éléments de plus en plus importants vont se jouer. Il touche ainsi au fond de son sujet et de ses protagonistes et va continuer ainsi jusqu'à une espèce de "point d'ébullition" qui nous révèlera comment Asterios en est arrivé où nous l'avons rencontré : cet homme seul, visionnant hagard les vidéos qu'il filmait de son intimité avec la femme qui l'a quitté, pourquoi celle-ci l'a abandonné, comment il a fini par tout laisser en plan après avoir tout perdu (être cher, biens matériels) - et, peut-être, quelles leçons il va en tirer, quelles directions il va emprunter pour refaire sa vie.

"I don't think in terms of three" est sans nul doute la phrase qui résume le mieux Asterios Polyp, ce chapitre va le prouver : cette phrase contient le personnage comme la bouteille peut contenir le génie. Le héros est pourtant parti de chez lui en emportant trois objets, tous référentiels (le briquet de son père, le couteau suisse trouvé par Hana, la montre qu'il porte depuis sa jeunesse), mais il pense le monde et les individus toujours en les séparant en deux catégories, comme nous l'avons vu précédemment. Il ne pense donc pas en termes de trois mais son histoire est résumable à trois objets.

Revenons au récit :

Hana et Asterios partent rendre visite aux parents de ce dernier. Durant le trajet, Hana raconte le cauchemar - révélateur - qu'elle a fait où Asterios l'étouffait avec un oreiller. Mais ni lui ni elle ne sont en mesure d'en saisir la signification prémonitoire : seul le lecteur sait que leur couple a rompu - mais il ignore encore précisèment pourquoi (même s'il en a une vague idée) et comment.

Arrivés à destination, nous découvrons la situation pathétique, terrible, de la mère d'Asterios, qui veille sur Eugenios, très malade et alité (comme nous était montré Ignazio dans les ruines du Parthénon, lors du voyage en bus d'Asterios en direction d'Apogee).

Aglia est décrite comme une femme catholique pratiquante qui s'est fait un devoir d'assister jusqu'au bout son époux, alors que lui était indifférent vis-à-vis de la religion.

Ce rapport à la religion nous permet de connaître celui d'Hana, élevée selon des principes bouddhistes mais qui a toujours été fascinée par (tiens, tiens) Saint-François d'Assise (on se souvient là aussi qu'Asterios a cité le religieux lorsqu'un moustique l'a piqué en arrivant chez Stiff).


Mazzucchelli, en déplaçant opportunément l'attention sur Hana, insère un flash-back dans le flash-back (ce chapitre se déroulant déjà dans le passé) et met en images la scène où Asterios découvrit pour la première fois les sculptures de son amante. Elle présente humblement son travail, précisant même qu'elle ne fait que recycler des pièces abandonnées.

Mais Asterios le commente avec son manièrisme habituel, l'interprétant comme la représentation de son thème de prédilection, la dualité du monde : ordre contre chaos, homme contre nature, rationnel contre émotionnel, fragilité contre force.

L'auteur souligne la manie de son héros de tout départager, absolument tout, et ce système philosophique structure intégralement son histoire : ainsi "dualise"-t-il Asterios et Hana, l'homme et la femme, le bleu et le rouge, la réalité et les idées, l'architecture et la sculpture, la ligne et la forme, l'empathie et l'égocentrisme, la logique abstraite et l'attention qu'on porte au monde.


Aglia s'est résignée à son rôle d'infirmière-garde-malade avec philosophie : pour tolérer cette épreuve, qui a ébranlé sa foi, elle déclare que "la vie est stressante. C'est pour cela qu'on dit "repose en paix"."

Oui, bien que croyante, cette femme a souhaité que son mari meurt au lieu de dépérir. Elle a été en colère après Dieu, puis a eu honte de ce ressentiment. Parce que ce n'est pas parce que Dieu ne vous exauce pas, ne vos délivre pas d'une telle charge, qu'il cesse de vous aimer.

Asterios ne souscrit pas à cette façon de penser : sa conception du problème repose sur un raisonnement plus complexe mais au final plus féroce, plus cynique. Pour lui, les croyants sont des paranoïaques (effrayés par Dieu et le châtiment) schizophrènes (balançant entre raison et idôlatrie), la parole sainte a été déformée et ceux qui la prêchent, s'ils avaient été traités médicalement, n'auraient pas convaincu tant de monde.

Il y a de la colère sous l'humour acide d'Asterios et cela suggère qu'il n'est pas aussi détaché qu'il veut le le faire croire.

De retour chez lui, Asterios aide Hana à s'installer, accueillant avec perplexité son mobilier aux formes si différentes du sien (tout en lignes droites). Elle l'interroge alors sur les trois choses qu'il emporterait s'il devait quitter précipitamment son domicile.

C'est alors qu'il répond par ce fameux "I don't think in terms of three". Et c'est alors que nous savons que, devant le fait accompli (comme cela l'a déjà été prouvé antérieurement), Asterios agira différement puisqu'il fuiera son appartement en flammes avec trois objets précis... Et cela, Hana le sait déjà !



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13.

"The Radnicks". C'est le nom choisi par Geronimo Pique et Mañana pour leur groupe musical : contraction de "rednecks" (surnom péjoratif donné aux ploucs) et "radical country punk", c'est en soi tout un programme - et plus prosaïquement, le programme des Radnicks est désormais fixé puisqu'Asterios et Stiff sont invités au concert qu'ils vont donner prochainement dans un bar. Pas un évènement en soi, me direz-vous, sauf que nous verrons qu'à cette occasion se déroulera un fait déterminant...

Avant cela, Ursula invite Asterios à les accompagner, elle et Jackson, pour un pique-nique - Stiff accordant une journée de repos à son employé.

Au garage, Asterios manifeste son intérêt pour un drôle d'engin, une voiture équipée de panneaux photovoltaïques à laquelle Stiff se consacre depuis des années sans avoir réussi à la faire fonctionner. Ce véhicule reviendra dans l'histoire plus tard.

Jackson, lui, est fasciné par la montre d'Asterios - le dernier des trois objets symboliques du personnage auquel Mazzucchelli n'avait pas consacré de passage précis. Cette montre était un cadeau du père du héros et a la particularité de fonctionner sans pile ni mécanisme exigeant qu'on la remonte. Spontanèment, subitement comme avec le briquet, Asterios la lègue au garçonnet et il faut comprendre ce geste comme un acte de transmission : ce n'est pas simplement l'objet qu'il offre mais sa jeunesse dont il se défait, parvenu à 50 ans.

Le pique-nique est l'occasion d'un déplacement et d'un nouvel échange : Ursula soumet à nouveau Asterios à ses questions pour le démasquer et il se livre, amusé, persuadé qu'il ne risque rien. Ainsi avoue-t-il avoir été marié mais n'avoir pas eu d'enfant. Ursula explique que ses parents désapprouvèrent son union avec Stiff parce qu'il n'était pas juif. Asterios ajoute que ses deux parents sont désormais morts (sa mère ayant succombé à un cancer, dont elle ne se savait pas atteinte, après le décés de son père).

L'endroit où a lieu le pique-nique nous ramène en arrière puisqu'il s'agit du cratère évoqué par Steve "Spotty" Drizzle la première fois où Asterios a été au diner de Mañana avec Stiff : ce lieu a évidemment pour Ursula un caractère mystique, il représente la rencontre entre le ciel (d'où est tombé l'astéroïde, et qui symbolise la figure du père) et la terre (qui symbolise la mère). Une tribu, celle des Pima, reconnaissait quatre sexes (les femmes masculines qui chassaient avec les hommes et les hommes féminisés qui tenaient la maison avec les femmes) : manière pour Ursula d'évoquer la complexité réel du genre humain et de rappeler son "héritage" shamanique puisque ce peuple était guidé par des shamans, respectant la dualité de la nature.

La dualité. Ursula a deviné depuis le début qu'Asterios était déterminé par cette notion et qu'elle le servait puisqu'il dissimule depuis son arrivée à Apogee qui il était avant : il n'est pas le mécanicien qu'il prétend être et il n'a pas échoué ici par hasard. C'est un homme triste, seul, qui a souffert d'une grande perte. Asterios l'admet difficilement mais Ursula l'a percé à jour.
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14.

Nous avons désormais dépassé la moitié du livre : d'une certaine manière, après la scène au bord du cratère, où nous avons symboliquement vu au fond d'Asterios mais aussi de l'histoire, une étape a été franchie. Démasqué, le héros et son passé doivent à partir de maintenant livrer les clés de la chute, de l'échec, qui l'ont envoyé dans cet abîme. Le centre du tableau va nous être révèlé après que Mazzucchelli en ait déterminé la périphérie : Asterios était un type brillant mais imbû de sa personne, en couple avec Hana mais qu'il étouffait au propre comme au figuré - cela suffisait pour condamner leur couple. Mais en vérité un ultime élément a déclenché l'éclatement de ce duo et précipité le déclin du héros.

Ce détonateur, ce révèlateur, c'est le fracassant Willy Ilium. Celui après qui rien ne sera plus jamais pareil. Mais qui est-il ?

Willy Ilium apparaît sur le campus d'Ithaca un jour où Asterios y donne une conférence accompagnant la publication de son nouvel ouvrage, Seeds of Design, en 1991. 

Il faut bien retenir cette année car elle nous indique que cela fait sept ans que Hana et Asterios vivent ensemble, et c'est un cap pour beaucoup de couples (cela a d'ailleurs inspiré un classique de la comédie américaine, 7 ans de réflexion de Billy Wilder).

Willy est un personnage immédiatement antagoniste à Asterios : petit, dodu, il est toutefois aussi bavard, péremptoire et démonstratif que notre héros. Le clash est inévitable et il aura bien lieu : dès leur rencontre, alors qu'Asterios croit avoir affaire à un admirateur, Willy déclare ne pas savoir qui il est, s'en moque ostensiblement et surtout ne comprend pas qu'on ne le reçoive pas avec les honneurs dûs à sa réputation ! Comme si ça ne suffisait pas, après avoir dédaigné Asterios, il fait aussitôt du charme à Hana !

Il est tout sauf innocent que Mazzucchelli ait nommé ce personnage Ilium puisqu'il s'agit du nom latin de la ville de Troie. Et c'est précisèment ce que va incarner Willy : un cheval de Troie dans la vie du couple Asterios-Hana, qu'il va faire imploser. Il représente la culture romaine contre la culture grecque, personnifiée par Asterios : volubile, bruyant, ampoulé, mégalomaniaque, excessif, il explose les lignes du canevas existentiel de notre héros.



Littérairement, Willy Ilium est l'équivalent du personnage de Clare Quilty dans Lolita de Vladimir Nabokov, soit celui qui va provoquer la fin du couple formé par Asterios (un homme d'âge mûr et cultivé, comme Humbert Humbert) et Hana (une jeune fille faussement ingénue comme Dolorés/Lolita) : c'est la figure du tentateur, du ver dans le fruit, du serpent, le responsable de la chute de l'homme.

Psychologiquement, il est le concurrent d'Asterios avec lequel il partage non seulement l'attirance pour Hana (Asterios croit la posséder, Willy veut la conquérir) mais surtout de nombreux défauts quoique s'exprimant différemment : c'est un homme cultivé, un artiste, mais c'est aussi un cabotin, en perpétuelle représentation, cherchant à attirer l'attention en péermanence, et d'une suffisance grotesque. Il provoque le rire du lecteur en même temps que de l'incrédulité car il (s')y croit. Asterios le surnomme Willy Chimera, la chimère aux rêves improbables, aux projets théâtraux délirants - mais Asterios n'est-il pas lui même une chimère, architecte de papier dont aucun projet n'a jamais été construit.

Willy veut monter un ballet dont il est le chorégraphe, une adaptation plus ronflante que moderniste du mythe d'Orphée baptisée Orpheus Underground - cela nous rappelle Asterios lorsqu'après l'incendie de son appartement il descend dans le métro new-yorkais peuplé d'épaves. Mais bien sûr, à ce stade de son histoire, Asterios ignore que son destin va ressembler ainsi à celui du héros du spectacle de Willy. Par contre, il va éprouver une jalousie immédiate, croissante et fatale lorsque Hana est engagée par Ilium pour concevoir les décors du ballet...
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15.


Le 15ème chapitre s'ouvre sur un nouveau rêve d'Asterios où il retrouve Ignazio, cette fois dans le rôle d'un architecte mais également d'un affairiste accompli, le carnet de commandes rempli. Son jumeau lui fait cependant un aveu troublant en lui attribuant sa réussite.

Ce songe laisse la porte ouverte à de multiples interprétations : Asterios considère-t-il que si Ignazio avait vécu, il aurait réussi de cette façon ? Ou bien qu'il aurait formé avec son frère un tandem d'entrepreneurs où l'un aurait dessiné des bâtiments et l'autre les aurait bâti ? Ou encore qu'Ignazio lui aurait volé ses idées architecturales pour devenir riche ? Ou même qu'Ignazio aurait eu son talent de graphiste et lui aucun don ?

Mazzucchelli nous laisse envisager toutes ces pistes et préserve ainsi le mystère et la complexité sur la "relation" entre son héros et ce double qui le hante jusque dans ses rêves, qui le définit autant (si ce n'est davantage) que ce qu'il a vécu et fait dans la réalité. Le procédé est efficace et la récurrence de ces scènes oniriques montre bien que ce n'est pas qu'une astuce scénaristique et visuelle gratuite, mais bien un moyen de pousser le lecteur à interroger la matière de son oeuvre.

Retour au réel pour une séquence tout aussi symbolique mais plus concrète et intelligible : 

Stiff sollicite l'aide d'Asterios pour construire une cabane perchée dans un arbre comme cadeau pour Jackson. Le mécanicien a dessiné un plan sommaire du bâtiment et sa simplicité plaît autant au héros que la perspective d'enfin passer à l'acte. L'architecte de papier va devenir un ouvrier, l'intellectuel maniant la théorie devenir un manutentionnaire mettant les idées en pratique, passer de la ligne à la mise en forme. D'une certaine façon, Asterios va sculpter en construisant et effectuer sa mue : Ursula l'a démasqué en privé, il va se démasquer publiquement.

La cabane terminée, Asterios contemple son oeuvre lorsqu'Ursula le rejoint sur le perron de sa maison : cette construction vient confirmer ce qu'elle avait deviné (qu'Asterios n'était pas qu'un simple mécano).

En retour, il lui raconte alors une de ces anecdotes savantes dont il est friand et qui résume sa conception de la vie : il existe un tombeau, celui de Shinto, élaboré au IVème siècle, qui est rebâti tous les vingt ans depuis 800 ans, selon les techniques et avec les matériaux traditionnels. Ainsi, bien que constamment rénové, cet endroit conserve un âge immuable depuis son origine.
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16.


Le passage qui suit est extraordinairement dense et riche. Pourtant son thème central est... Le vide !

Mazzucchelli pourrait très bien l'avoir écrit et dessiné comme sa réponse à un concept développé par Scott McCloud dans son comic-book L'Art Invisible - Comprendre la bande dessinée. Il y est en effet largement question de la notion d' "espace blanc", termes par lesquels McCloud désigne ce qui se raconte entre deux vignettes sur une planche sans pourtant que ce soit visible ou expliqué. Cet élément narratif comparable à une ellipse systématique est fondateur de la manière de raconter en bande dessinée sans pour autant qu'un auteur ou un lecteur en mesure l'importance.

Mazzucchelli illustre cette thèse dans une scène qui se distingue une nouvelle fois par sa subtilité et sa puissance évocatrice - une scène qu'on pourrait intituler "la scène des tours".

Hana donne un cours où elle montre deux briques l'une à côté de l'autre, d'égales hauteurs, et demande à ses élèves combien ils en voient. La plupart répond "deux", sauf un qui répond "trois" : les deux briques solides et visibles et une autre invisible entre celles-ci.

Hana approuve car, en effet, un sculpteur ne travaille pas que sur des formes solides mais également avec l'espace qui l'environne.

Cette scène ressemble à s'y méprendre à une métaphore sur la tragédie du 11-Septembre et la chute des tours jumelles du World Trade Center. Deux tours ou trois, si l'on imagine l'espace qui qui existait entre les deux premières, même si elle était invisible. La démonstration d'Hana est en tout cas saluée par Asterios.

Asterios accompagne ensuite Hana chez l'autre collaborateur de Willy Ilium, Kalvin Kohoutek, compositeur d'Orpheus Underground. 

A moins d'être un fin connaisseur d'astronomie, il est impossible de savoir que le nom de ce nouveau personnage y fait référence et s'ajoute à des éléments de la même discipline dans le récit (l'astéroïde d'Alvarez, Apogee) : La comète Kohoutek a été découverte le 7 mars 1973 par l'astronome tchèque Lubõs Kohoutek, et elle a pour particularité une longue période orbitale d'environ 75 000 ans. Visible à l'œil nu, elle a été observée par les équipages de Skylab, faisant d'elle la première comète observée par un engin spatial.

Le patronyme de ce musicien provoque de nouveaux sarcasmes de la part d'Asterios, d'autant moins délicat que l'homme est noir et handicapé. Pour ne rien arranger aux yeux du héros, il vit dans un appartement qui est dans un désordre ahurissant.

A moins que le problème ne soit ailleurs car Kalvin est de toute évidence un artiste, certes étrange mais cultivé et habité par sa pratique : on comprend que l'origine astronomique de son nom n'a pas été choisi par hasard par Mazzucchelli lorsqu'il explique vouloir composer por le ballet de Willy la fameuse "musique des sphères" dont parlait Pythagore (tiens, encore une allusion aux francs-maçons dont Pythagore était un des modèles, à la fois penseur et athlète accompli...). Mais pour Asterios cette ambition est fumeuse : selon lui, la musique ne peut être que mélodique ou rythmique. Alors que pour Kalvin, c'est un langage plus complexe, fait de textures, de résonances, de vagues et de cycles. Même dans la cacophonie, chaque auditeur peut devenir actif en distinguant tons ou phrases et la transformer ainsi en une expérience polyphonique unique.

Asterios considère cette conception de la musique comme une abdication de la part du compositeur, là où Kalvin y voit une expédition sonique impliquant le créateur et l'auditoire.

L'aspect le plus cruel et méprisable d'Asterios se fait jour lorsque, par maladresse, Willy fait tomber une pile de partitions sur le sol de l'appartement déjà jonché de documents divers : tandis qu'Hana aide Kalvin, gêné par la canne sur laquelle il s'appuie pour marcher, à les ramasser, Asterios ricane en déclarant que Willy vient d'inventer une nouvelle technique de composition. 

A ce moment précis, disons-le franchement le héros se comporte comme un sombre con - et il va le payer cher.

De retour chez lui avec Hana, elle lui annonce qu'elle doit retrouver Willy au théâtre le lendemain, ce qu'Asterios supporte mal. La jeune femme, excédée, lui reproche sa jalousie injustifiée, son mauvais esprit mais surtout son égocentrisme, puis lui assène un coup terrible en lui révèlant que Kalvin, dont il s'est moqué, a eu la jambe brisée lors de la marche pour les droits civiques des noirs américains à Selma en 1965.

Résolue à donner une leçon dont il se souviendra à Asterios, Hana ne désarme pas et ajoute qu'il confond confiance en lui et arrogance et même dédain envers les autres artistes qui réalisent des oeuvres là où lui n'a jamais été qu'un concepteur, dont il ne restera que des livres-pensum. Il entend les mots mais sans écouter ceux qui parlent.

Elle finit par craquer et éclate en sanglots car elle a compris qu'Asterios aimait écraser les faibles, comme elle qui est timide et jeune ou Kalvin qui est handicapé. Pour représenter cette scène d'une grande violence verbale, d'une âpreté viscérale, Mazzucchelli répéte le procédé qu'il avait employé pour illustrer la première rencontre entre Hana et Asterios : à nouveau, ils sont deux figures distinctement dessinées, elle tout en traits roses et tremblants, mal définis, lui tout en lignes nettes, tranchantes, semblables à celle d'un pantin désincarné. Cette séparation chromatique et linéaire symbolise la rupture définitive entre eux et provoquée par l'attitude détestable d'Asterios.
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17.


"Une écharde dans le pied" : voilà qui va résumer le contenu du chapitre. Cette déconvenue arrive à Asterios aujourd'hui, dans la chambre qu'il occupe chez les Major, mais le renvoie au temps où il était encore avec Hana - elle réagit à cela en répliquant avec sa malice coûtumière : "essence of shoeness" (ce qui se produit lorsqu'on marche pieds nus).
Ce fait banal suscite la réémergence d'épisodes aussi brefs qu'éloquents, à la fois compréhensibles individuellement et comme un long enchaînement de plans dévoilant l'intimité la plus élémentaire et la plus crue d'Hana lorsqu'elle partageait l'existence d'Asterios. Autant de flashs convoquant le souvenir de la femme aimée et perdue, de manière sensible.

C'est une scrutation précise et plurielle que nous montre Mazzucchelli et qui révèle une vérité plus ordinaire, triviale d'un couple, et plus précisèment d'une femme. Il monte en parallèle un évènement dérisoire - Hana se coince la boule de coton d'un coton-tige dans l'oreille et Asterios la lui retire avec une pince à épiler - et des instantanés - au sens photographique du terme, des images prises sur le vif dans les situations les plus diverses.



Ainsi voit-on Hana, successivement : se brosser les dents, baver sur son oreiller en dormant, se raser les aisselles, manger, enfiler des chaussures, être aux toilettes, se percer un bouton, être en proie à la fièvre malade au lit, péter, grimper en retard dans une rame du métro, se baigner, vomir, se plaindre d'un geste de la main de la fumée de cigarette d'Asterios (qui descend ou remonte la fermeture-éclair de sa robe), tousser, se moucher, s'épiler (et se couper le mollet) avec un rasoir, nettoyer la litière de Noguchi, se passer du rouge à lèvres, se peigner, se masturber, avoir ses règles, rôter, faire l'amour, boire du vin...

On peut lire ces vignettes dans n'importe quel ordre ou essayer de leur trouver une suite logique, mais cela compte moins que ce qu'elle raconte et nous révèle sur les détails les plus insignifiants et les plus personnels d'Hana. Il s'en dégage un sentiment de voyeurisme et aussi d'analyse presque scientifique d'un sujet comme passé sous la lentille d'un microscope. L'effet est saisissant et prouve une énième fois avec quel maîtrise Mazzucchelli transforme ce qui ressemblerait à un exercice de style en une démonstration narrative virtuose.
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18.

Tout aussi remarquable est la prise de conscience chez le lecteur du rythme soutenu qu'imprime Mazzucchelli à son récit : en effet, à ce stade du livre, sans nous en rendre compte, nous avons tourné les pages avec une curiosité constante... Et l'on s'aperçoit soudain que nous arrivons presqu'au terme de l'aventure.

Si l'on s'en aperçoit à ce moment-là, c'est parce que le simple examen de la tranche des pages suivantes nous indique que la couleur bleu marque le passage suivant. Le chapitre dans lequel nous entrons est effectivement doublement spécial : visuellement, il est monochromatique, et narrativement, c'est la relation d'un long cauchemar dont la signification sera immédiate à mesure que nous le découvrons.



Il s'agit de l'adaptation littérale à la fois de la situation d'Asterios à cet instant de l'histoire - la fin de son couple, le début de sa déchéance - et aussi du ballet de Willy Ilium. Nous assistons à la représentation onirique d'Orpheus/Asterios Underground.

Muni d'une lyre, Asterios s'engouffre dans les profondeurs du métro dont l'entrée est gardée par Cerbère, le chien à trois têtes. Dans ces abysses désolées, il croise les spectres de figures familières (son père, sa mère, Kalvin...) jusqu'à ce qu'il arrive à une scène de théâtre. Il exécute alors une danse avec Hana et Willy, puis entraîne sa bien-aîmée à la surface, sans la regarder mais en lui tenant la main.

Alors qu'ils sont presque parvenus à la sortie du métro infernal, comme Orphée, Asterios ne résiste pas à la tentation de contempler Hana/Eurydice, et subit la même punition en la voyant disparaître dans les flammes. Il la perd alors qu'un éclair déchire le ciel au-dessus de lui, préfigurant la foudre qui ravagera son domicile.

Esthétiquement, Mazzucchelli réalise des planches d'une puissance brute, d'un trait plus frustre et charbonneux, dans ce bleu foncé qui est celui colorant le passé. Le texte est devenu inutile et le silence de cette séquence contribue au malaise, à la fatalité, qu'elle dégage. En signant un seul chapitre ainsi, à l'autre extrémité du livre (qui débutait aussi par un prologue muet), il en maximalise l'efficacité et en optimise le symbolisme. C'est encore une fois très simple et très fort.
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19.

Ce soir a lieu le fameux concert des Rudnicks (les Radnicks rebaptisés) auquel, comme promis, Stiff (sans Ursula ni Jackson) et Asterios se rendent. Le groupe se produit dans un bar minable, avec une autre formation. A cette occasion, nous faisons connaissance avec le batteur de Gerry et Mañana, Nathan, également penseur à ces heures.

La théorie de ce dernier est à l'origine d'une conversation autour de quelques bières : nos cellules se régénérant tous les 7 ans, nous devenons ainsi une nouvelle personne à intervalles réguliers. Mañana, qui a remarqué que Gerry reluquait les filles de l'autre groupe musical, rétorque que le corps se régénère peut-être mais pas l'intelligence.

Asterios a sa propre idée là-dessus, bien sûr : à son avis, ce qui unit deux personnes est une combinaison d'attirances mentale et physique. Pour Mañana, c'est une autre opération qui explique tout (et elle l'illustre en disposant des dessous de verre circulaires) : il s'agit d'un échafaudage à l'équilibre délicat entre l'amour, la confiance et le respect.

Puis le concert commence. Asterios se dirige vers les toilettes du bar mais elles sont déjà occupées : grisé, il ne réagit pas lorsqu'un client dans son dos l'interpèle et finit par l'agresser brutalement en le frappant avec un tesson de bouteille au visage. Comme il s'effondre, nous identifions alors son agresseur, ivre, qui n'est autre que... Le passager du bus auquel il offrit son briquet en arrivant à Apogee !

Ce geste va connaître des suites décisives pour le dénouement de l'histoire. Mais avant cela, une dernière escale s'impose.
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20.

Et c'est ainsi qu'un ultime retour en arrière va nous fournir la transition entre l'Asterios du tout début de l'histoire et celui qu'il fut avant.

"Je suis le héros de ma propre vie", c'est ce dont était convaincu le héros. Jusqu'à ce que la vie lui fasse progressivement (et difficilement car il refusait de l'admettre) que des forces capricieuses étaient à l'oeuvre, plus puissantes que la volonté humaine.

Ces mêmes forces obscures firent un matin surgir Willy chez Asterios pour annoncer à Hana que son projet de ballet était subitement annulé. La raison ? Un autre chorégraphe préparait un spectacle sur le même sujet : cela ne pouvait être assimilé qu'à un acte de piraterie intellectuelle pour Willy Chimera - qu'Asterios observait alors, avec un plaisir sadique certain, comme un enfant à qui l'on avait confisqué son jouet.

Sans transition (mais simplement parce que c'est inutile, évident), l'officialisation du divorce d'Hana et Asterios s'ensuit : c'est l'illustration pour le héros qu'il est toujours mieux d'avoir quelqu'un à punir pour supporter un échec pareil.

Cet évènement est mis en balance avec le destin du premier empereur de la Chine, Qin Shihuang, enterré avec les répliques en argile de son armée de 7000 hommes : il mourrut avant d'atteindre sa cinquantième année et, malgré sa puissance, il ne put prédire sa fin.

Vivre, c'est donc exister sans avoir vraiment conscience du temps. Mais se souvenir, c'est justement le moyen de mesurer le temps. Chaque souvenir prend place "maintenant", au moment où l'on s'en rappelle : c'est une re-création permanente du temps.

Parce qu'il n'a pas fait suffisamment attention à cela et aux autres, Asterios s'est condamné à la solitude. Il a condamné son couple. Et jusqu'à cette nuit d'orage qui l'expulsera de chez lui, il sera lui aussi enterré avec les vestiges de son passé gravées sur les vidéos de sa vie conjugale.
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21.


Le livre arrive à son terme : il reste deux chapitres avant sa fin, celui-ci très long, où tout va se dénouer, puis un épilogue très bref, presqu'un appendice, poétique et énigmatique.

Asterios se réveille dans un lit d'hôpital : il a été éborgné par l'homme qui l'a agressé au bar (le même à qui il avait offert le briquet de son père en arrivant à Apogee) où ont joué les Rudnicks de Geronimo Pique et Mañana. Notre héros est devenu le cyclope que suggérait son nom de famille : Polyp faisait en effet penser à Poplyphème, le cyclope qu'a combattu Ulysse dans L'Odyssée d'Homère. Mais en perdant la moitié de la vue, il a gagné autre chose : l'aptitude à considérer d'un oeil neuf (si j'ose dire) les êtres et les choses. D'une certaine manière, ce drame lui rend la vue en le dôtant d'une perception neuve, inédite. Très vite, ce bouleversement va motiver ses actions.

Asterios achève de réparer la voiture à panneaux photovoltaïques de Stiff qui a accepté de la lui céder s'il réussissait à la faire fonctionner. Il quitte Apogee au volant de ce véhicule hybride après avoir dit "au revoir" (adieu ?) à son ami, sa femme et leur fils. Mais l'mprobable périple qu'il entame a cette fois une destination précise (contrairement à son départ de New York).

Sa traversée du pays permet à Mazzucchelli de dessiner une Amerique aux paysages contrastés : des villes avec des usines, des quartiers pavillonnaires, auxquelles succèdent des étendues polluées par d'énormes panneaux publicitaires puis des espaces vierges, sauvages, loin de tout. Dans le ciel volent des nuées d'oiseaux semblant guider Asterios durant une partie de son trajet.

Le voyage est conséquent car mesurable aux changements climatiques des régions parcourues :  

Parti d'Apogee un jour de beau temps, Asterios devra abandonner sa voiture lorsqu'il est pris dans une tempête de neige, qui l'oblige à continuer à pieds.

Enfin, frigorifié, il arrive et frappe à la porte d'une maison isolée : c'est celle où habite Hana, qui le fait entrer, stupéfaite.

Tandis qu'il se réchauffe en buvant un thé, une couverture sur le dos, elle lui explique qu'elle vit seule depuis leur séparation car elle n'a plus jamais rencontré un "abruti" ("jerk") comme lui. Elle sculpte toujours mais différemment, des pièces aux formes épurées et aux lignes acérées, et présente son oeuvre-maîtresse à un Asterios subjugué : les cinq solides de Platon.

Arrêtons-nous un moment sur ceux-ci. Les solides de Platon sont connus depuis l'antiquité, et leur origine précéde même leur nomination par le philosophe (des exemplaires en pierre taillée ont été localisés à Atiyah et Sutcliffe en Ecosse, mille ans avant Platon, au Néolithique). Les anciens Grecs les ont étudiés et on a d'abord attribué leur découverte à Pythagore puis à Théétète, contemporain de Platon, qui en donna une première description mathématique. Les solides de Platon figurent en bonne place dans le dialogue du Timée (en 360 avant Jésus Christ) où il associait chacun des quatre éléments classiques (terre, air, eau, feu) avec un solide régulier.

La terre était associée avec le cube, l'octaèdre à l'air, l'eau avec l'icosaèdre, et le feu avec le tétraèdre. Il existait une justification pour ces associations: la chaleur du feu semble pointue et couteau (comme un peu le tétraèdre) ; l'air est constitué de l'octaèdre; ses composants minuscules sont si doux qu'on peut à peine les sentir ; l'eau, l'icosaèdre, s'échappe de la main quand ramassé, comme si elle était faite de petites boules minuscules. En revanche, un hexaèdre (ou cube) représente la terre.

Aristote a ajouté un cinquième élément, l'aithêr (éther en latin, "Ether" en anglais), en postulant que les cieux ont été faits de cet élément. Euclide a donné une description mathématique complète des solides de Platon dans le dernier livre (Livre XIII) des Eléments, consacré à leurs propriétés. Les Propositions 13 à 17 du livre XIII décrivent la construction du tétraèdre, l'octaèdre, le cube, icosaèdre, dodécaèdre. Pour chaque solide, Euclide trouve le rapport entre le diamètre de la sphère circonscrite à la longueur des arêtes. Dans la 18ème proposition, il affirme qu'il n'y a pas de polyèdres réguliers convexes supplémentaires. Andreas Speiser a soutenu que la construction des 5 solides réguliers est la finalité principale du système déductif canonisé en «éléments», et la plupart des informations de ce Livre XIII découle des travaux de Théétète.

Au 16ème siècle, l'astronome allemand Johannes Kepler a essayé de relier les cinq planètes connues à l'époque et les cinq solides de Platon : dans son Mysterim Cosmographicum (1596), Kepler présentait une maquette du système solaire dans laquelle les cinq solides étaient fixés les uns aux autres et séparées par une série de sphères correspondant chacune à uune planète (Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter et Saturne). De cette façon, la structure du système solaire et les relations de distances entre les planètes étaient représentées selon les solides platoniciens. Finalement, l'idée de Kepler a été abandonnée mais ses recherches ont établi que les orbites des planètes sont disposés en ellipses plutôt qu'en cercles, bouleversant définitivement les théories de la physique et de l'astronomie.

On comprend mieux pourquoi ces sculptures d'Hana sidèrent Asterios : les solides de Platon (dont les noms sont donc tirés de leur nombre de facettes - 4, 6, 8, 12 et 20) synthètisent la beauté esthétique de la symétrie, le principe philosophique fondamental du héros.

Puis Hana lui apprend que Noguchi est mort : souvent malade, il a quand même vécu heureux car il a toujours été aimé par sa maîtresse, jusqu'à la fin.

Evoquant des souvenirs plus heureux (comme ce voyage entre Munich et Hanovre en train, où ils ont failli être séparés lors d'un arrêt), Asterios et Hana comprennent qu'ils n'ont jamais été si heureux que maintenant, en se retrouvant : le plaisir des retrouvailles efface les épreuves qui ont provoqué leur rupture. Mais surtout chacun a grandi, mûri, évolué : elle a gagné en assurance, lui en tolérance.

Elle lui avoue ainsi, franchement mais sans méchanceté, l'avoir longtemps haï après leur séparation. Mais parce qu'il est désormais capable d'accepter cce reproche, il y répond, amusé, en citant sa mère : c'est parce que la vie est dure qu'on dit, une fois mort, "repose en paix".

Il a encore beaucoup à lui dire, d'abord des excuses sans nul doute. Mais pour l'heure, elle préfére qu'ils profitent en silence de leur réunion, dans ces circonstances si extraordinaires.

Dehors, un astéroïde chute en direction de la maison d'Hana - va-t-il s'y écraser ? Nous ne le saurons pas : Mazzucchelli n'a jamais réellement inscrit son récit sous le signe d'un jugement divin évident, pas plus au début avec la foudre qu'à la fin. Il laisse au lecteur le choix d'interpréter ces phénomènes et cela confère à son oeuvre une tonalité plus humaniste que mystique.
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22.

Je ne peux croire à un hasard lorsque je comptabilise 22 chapitres au total : ce chiffre est un ultime signe de la notion de dualité, qui traverse tout le projet de Mazzucchelli. Ces deux 2 possèdent une symétrie qui convient à la perfection de l'ouvrage et de sa conception, et tant pis si cette idée est "too much".

Cet épilogue de deux pages nous montre Jackson dans sa cabane qui voit lui aussi la chute d'un corps céleste dans le ciel nocturne en croyant à une étoile filante. Sa mère, lovée contre Stiff, l'invite à faire un voeu - pensera-t-il à Asterios dont il porte la montre, bien qu'il ignore que ce dernier a retrouvé l'amour de sa vie ? Et le voeu qu'il formera protégera-t-il les amants (ses parents mais aussi le couple Asterios-Hana) ? 

Je veux penser que Mazzucchelli termine son histoire sur cette note sentimentale.
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- CONCLUSION -

Asterios Polyp a bâti sa vie selon une architecture rigide, dans une abstraction formelle totale, le réfuge pour se défendre contre ce qui le terrifait. En abandonnant ce système de pensée après avoir été mis à l'épreuve (physiquement, mentalement, affectivement), il a mué et s'est ouvert au monde et aux autres, comprenant enfin ses erreurs, résolu à les corriger - en commençant par reconquérir le coeur de la femme qu'il aime.

C'est une trajectoire sineuse et non pas linéaire comme les plans qu'il imaginait et qui dictait son comportement.

Cela m'évoque le précédent roman graphique de David Mazzucchelli, l'adaptation (co-signée avec Paul Karasik) de Cité de Verre de Paul Auster. Le héros de ce livre, Daniel Quinn, admirait les mystères pour leur "sens de la plénitude et de l'économie. Dans un bon mystère, il n'y a rien d'autre que l'essentiel, aucun mot, aucune phrase n'est insignifiante".

Asterios Polyp est le livre où co-existe ce mélange de plénitude et d'économie dans sa paradoxale apogée. C'est l'oeuvre d'un humaniste dont le travail surpasse la théorie : David Mazzucchelli a produit une chronique formidablement juste et inventive sur la futilité de l'existence et ce qui nous permet de composer avec l'incompréhensible.

C'est ce qui fait de ce roman graphique un bouquin extraordinairement facile à lire et produisant une réflexion à la fois profonde et légère. C'est la définition d'un chef-d'oeuvre : un ouvrage exemplaire où l'artisan accède à l'excellence en gagnant l'adhésion du public. Ne passez pas à côté !