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dimanche 14 novembre 2021

A MOST VIOLENT YEAR, de J.C. Chandor


L'illusion est parfaite avec ce troisième film de J;C. Chandor : on croirait vraiment un long métrage réalisé en 1981, quand ses déroule l'histoire de A Most Violent Year. Après avoir été consacré pour son premier opus, Margin Call, et son deuxième, All is Lost, le cinéaste impressionnait avec ce récit sous l'influence manifeste de Sidney Lumet, le portrait d'un homme d'affaires qui refuse de se compromettre dans un milieu très concurrentiel où tous les (mauvais) coups sont permis.


1981. New York. Abel Morales dirige une société de convoi et de stockage de fioul domestique, mais ses camions sont régulièrement volés puis retrouvés vidés. Sa femme, Anna, tente, en vain, de le convaincre de règler ça par les armes après qu'un de ses chauffeurs, Julian, ait fini à l'hôpital. Abel ne se résoud pas à adopter les méthodes de ses rivaux, d'autant que le procureur Lawrence monte un dossier contre lui.


Pour se développer, Abel veut acquérir des réservoirs supplémentaires sur l'East River et, avec son avocat, Andrew Walsh, il négocie avec Joseph Mendellsohn en lui payant un tiers de la somme qu'il réclame. Il a un mois pour règler le reste. 
 

Mais la nuit suivante, Abel surprend un rôdeur près de chez lui et le met en fuit. Le lendemain matin, sa plus jeune fille trouve dans le jardin l'arme de l'intrus. Encore une fois, Anna exige de son mari qu'il riposte de manière musclée. Il convoque donc une réunion avec les principaux acteurs du secteur et les met en garde, même si tous jurent n'être pour rien dans ses ennuis.. A son tour, le responsable de ses chauffeurs demande à ce qu'il laisse ses employés d'armer, mais il refuse obstinèment.


Une fois remis, Julian retourne au boulot mais, sans le dire à Abel, il s'est procuré un pistolet et s'en sert quand, à nouveau, on tente de lui subtiliser son camion. La police intervient et Julian s'enfuit. Cet incident va avoir de lourdes conséquences pout Abel, dont le banquier ne veut plus lui accorder d'argent pour l'acquisition des réservoirs de Mendellsohn, puis quand le procureur Lawrence vient perquisitionner chez lui. Heureusement, Anna a eu le temps de cacher des cahiers comptables compromettants et la police repart bredouille.


Abel obtient de Mendellsohn un délai supplémentaire de trois jours pour le règlement convenu. Il hypothèque un immeuble avec l'accord de son jeune frère, co-propriétaire. Puis Il négocie un prêt auprès d'un concurrent, Saul Leftkowitz. Il réunit ainsi 700 000 $. Alors qu'il rentre à son bureau, Abel entend sur la radio de ses chauffeurs que l'un d'eux subit une attaque. Il se rend sur place et prend en chasse les voleurs. Il finit par en rattraper un (l'autre se tuant accidentellement) et apprend enfin qui commandite ces agressions. Devant le coupable, il lui arrache 200 000 $ de dédommagements.


Après une énième visite chez Peter Forente pour un ultime emprunt, Abel rentre chez lui où Anna lui avoue avoir détourné de l'argent depuis six ans pour un montant leur permettant de se passer de l'argent des autres. Abel décide, à contrecoeur, de se servir dans cette cagnotte et conclut le deal avec Mendellsohn.


Devant l'East River, Abel avec Anna et Walsh savoure son succès lorsque Julian resurgit en le menaçant avec son pistoler. Aux abois, il fait promettre à Abel de veiller sur sa famille avant de se suicider. Le procureur Lawrence, prévenu, observe la position d'influence acquise par Abel et lui suggère, contre l'abandon des poursuites contre lui, de financer sa réélection. Mais Abel, fidèle à lui-même, veut rester dans le droit chemin, sans rien devoir à personne.

Sans doute que sans avoir vu les premières images de Moon Knight, qui sera diffusé sur Disney + en 2022, je n'aurai pas vu A Most Violent Year et écrit cette critique aussi vite. Mais ça m'a motivé à enfin corriger cette lacune grâce à la présence de Oscar Isaac, un de mes acteurs favoris (qui incarnera donc le Chevalier de la Lune de Marvel).

Néanmoins, le troisième long métrage de J.C. Chandor était sur mes tablettes depuis un moment. Bien que je n'ai vu aucun autre de ses films, dont les multi-récompensés Margin Call et All is Lost, ni Triple Frontière (produit par Netflix), tout le bien que j'avais entendu au sujet de ce cinéaste ne demandait qu'à être vérifié.

Et sa réputation est mérité. A Most Violent Year ressemble à s'y méprendre à un film qu'on crorait fait à l'époque du Nouvel Hollywood, entre la fin des années 60 et le début des années 80 (lorsque les premiers blockbusters, comme Les Dents de la Mer ou Star Wars redéfinirent les priorités des studios). Cette histoire d'un entrepreneur à la réussite insolente qui doit soudain faire face à l'agression de ses chauffeurs de camions-citernes évoque en effet énormément ces longs métrages à forte connotation sociale des années 70, avec ses héros seuls contre tous, dans un cadre urbain, et un climat violent.

Abel Morales ressemble beaucoup à un personnage comme Sidney Lumet les appréciait, un type intègre, qui travaille selon les règles de son milieu professionnel, mais dont le succès finit par lui porter tort. Dans une des dernières scènes du film, lorsqu'il vient demander de l'argent à Peter Forente, il comprend ce qui lui vaut ses malheurs : son ambition suscite l'admiration de ce concurrent, proche de la mafia, mais aussi, à l'heure des difficultés, une faiblesse dont l'autre tire parti en lui imposant des conditions humiliantes. 

A plusieurs reprises, dès le début du film, Chandor filme son héros en train de courir. Abel est un homme sportif, qui s'entretient et présente beau, toujours tiré à quatre épingles. Mais après quoi court-il vraiment ? Pourquoi veut-il tellement réussir ? Cela restera un mystère, comme lorsque son avocat le questionne à ce sujet. On devine, à travers ses origines latino-américaines, une envie de prendre sa revanche sur des origines sans doute modestes, une volonté de s'imposer. Mais pas à n'importe quel prix, sans tricher et sans violence. 

Du coup, le spectateur partage avec force le sentiment d'injustice qui frappe Abel quand, en plus des agressions dont ses chauffeurs sont victimes, il est tracassé par un procureur aussi féroce et raffiné que lui, un homme afro-américain qui a l'image d'un incorruptible, mais dont on découvrira à la fin qu'il veut surtout assurer sa réélection. La femme d'Abel, Anna, est aussi un personnage qu'on apprécie en creux : il est suggéré à plusieurs reprises qu'elle appartient à une famille de gangsters, susceptibles de règler des problèmes rapidement et sans faire de quartiers. Elle-même n'hésite pas à abattre, de sang-froid, un daim qui a percuté leur voiture après un dîner avec des banquiers, ou à cacher des documents comptables embarrassants juste avant une perquisition.

Pourtant, Abel craquera en n'hésitant pas très longtemps à piocher dans une cagnottte d'argent détourné pour payer l'homme qui peut lui vendre des réservoirs stratégiquement placés. Et, juste après le suicide de Julian, devant ses yeux, à boucher avec son mouchoir un réservoir percé par la balle avec laquelle son chauffeur en cavale s'est fait exploser la tête. Il a beau jeu alors de répondre au procureur qu'il reste dans le droit chemin : il vient de traverser le Rubicon en sacrifiant son intégrité et son humanité.

Magnifiquement photographié par Alex Ebert, la mise en scène de Chandor tire pleinement parti du cadre urbain et du climat hivernal. Les mouvements d'appareil sont rares, mais le rythme est infaillible.  Une ambiance crépusculaire imprègne toute cette histoire, on doute jusqu'au bout que le héros puisse s'en sortir.

Et puis Chandor peut s'appuyer sur un fabuleux casting. Albert Brooks et Alessandro Nivola sont remarquables dans des seconds rôles, aux côtés de l'impeccable David Oyelowo. Mais le film repose tout entier sur les épaules du couple Oscar Isaac-Jessica Chastain. Les deux acteurs se connaissent depuis longtemps, ils ont fait leurs classes ensemble dans le même conservatoire d'art dramatique, avec rien moins que Al Pacino comme mentor. On pense d'ailleurs beaucoup à ce dernier en voyant Isaac dans ce rôle qu'il aurait pu jouer il y a quarante ans.

Jessica Chastain aurait mérité plus de temps à l'écran et donc plus de scènes à défendre, mais à chaque fois qu'elle est à l'image, elle est magnétique, incroyablement sexy et dure (et blonde !). Oscar Isaac est en première ligne, de toutes les scènes, et il est impressionnant, prenant tous les coups avec dignité, tout en colère retenue. On n'oubliera pas de sitôt sa silhouette  avec son manteau jaune.

A Most Violent Year ne s'adresse pas seulement à des cinéphiles amateurs du Nouvel Hollywood : il n'est jamais écrasé par ses influences, c'est un beau film, intense, noir, admirablement écrit et réalisé, avec deux acteurs prodigieux. 

mardi 26 mars 2019

INTERSTELLAR, de Christopher Nolan


Interstellar est une drôle d'expérience : je l'ai vu il y a plusieurs mois, sans conviction, et plutôt déçu au final. Pourtant, c'est un film qui n'a cessé de se rappeler à moi depuis, comme si, malgré tout, il cherchait sa place. Peut-être avez-vous déjà éprouvé ce genre de sentiment... En tout cas, si c'était l'objectif de Christopher Nolan, il est réussi.

Murph (enfant) et son père Joseph Cooper (Mackenzie Foy 
et Matthew McConaughey)

Milieu du XXIème siècle. L'appauvrissement des cultures et une séchresse tenace menacent la survie de l'humanité. Joseph Cooper, ancien pilote et ingénieur de la NASA, élève seul depuis la mort de sa femme leurs deux enfants, Murph et Tom, avec l'aide de son beau-père Donald. Tandis qu'on conteste de plus en plus la véracité de la conquête spatiale, Cooper convainc sa fille de croire en la science. Le don d'observation de cette dernière lui fait remarquer des traces dans la poussière qu'elle interprète comme des coordonnées. Et qui les mène, elle et son père, jusqu'à une base secrète de l'aérospatiale, dirigée par le professeur John Brand.

 Le trou noir Gargantua

Brand explique à Cooper qu'il y a quarante-huit ans un trou noir géant, le "Gargantua", est apparu près de Saturne, ouvrant la voie à une galaxie lointaine avec douze planètes potentiellement habitables. Douze volontaires sont partis en expédition pour les évaluer et, parmi eux, les astronautes Miller, Edmunds et Mann ont communiqué des résultats encourageants. Brand a élaboré un plan qui nécessite l'envoi d'une station spatiale, "l'Endurance", à bord duquel sont stockés cinq milles embryons humains congelés pour coloniser un de ces mondes. Cooper accepte de piloter cette mission et promet à Murph de revenir vite.

 Le vaisseau "Endurance"

L'équipe de "l'Endurance" comprend Cooper donc, Amelia Brand (la fille de John Brand), Romily et Doyle, plus deux robots, TARS et CASE. Après avoir traversé le "Gargantua", ils préparent une visite de la planète Miller, entièrement océanique. Mais une fois à destination, une vague gigantesque emporte Doyle et retarde le retour de Cooper et Brand. A cause de la proximité avec le trou noir, le temps est très dilaté et vingt-trois ans se sont écoulés sur Terre pendant ce temps. Abasourdis par la nouvelle, Cooper dirige "l'Endurance" en direction de la planète Edmunds.

Joseph Cooper et Amelia Brand (Matthew McConaughey et Anne Hathaway)

En route, Cooper reçoit un message vidéo de sa fille qui est désormais une adulte et membre de la NASA en qualité d'assistante du Pr. Brand. Celui-ci est mourant, ce qui bouleverse Amelia. En rééxaminant les rapports d'Edmunds et Mann, Romily convainc Cooper et Brand de changer de planète pour aller sur celle de Mann, plus hospitalière bien que complètement glacée. Une fois sur place, Mann entraîne Cooper en repérages pendant que Brand etRomily effectuent des analyses dans le laboratoire installé par le résident.

 Mann et Cooper (Matt Damon et Matthew McConaughey)

Mann tente de tuer Cooper qui comprend grâce à une communication radio de Brand qu'il a falsifié ses rapports sur l'habitabilité de la planète. Mann décolle dans le module de Romily après l'avoir éliminé et rejoint "l'Endurance". Sauvé par Brand, Cooper se lance à la poursuite de Mann dans l'autre module et réussit à s'arrimer à "l'Endurance". Les deux hommes s'affrontent pour le contrôle de la station et Mann est tué. Mais cette manoeuvre a épuisé le carburant du module de Cooper : il ne peut plus aller rechercher Brand, qui accepte son sort. 

 Murph (adulte) et son frère Tom (Jessica Chastain et Casey Affleck)

Cooper dirige alors la station vers "Gargantua" dont il compte utiliser la force d'attraction pour rentrer dans notre galaxie. Un calcul lui indique que la manoeuvre lui coûtera cinquante et un an. Il s'éjecte alors et traverse le trou noir. Sonné, il reprend connaissance dans le Tesseract, une construction immense bâtie par des voyageurs spatiaux du futur. A travers les fenêtres de cet édifice dimensionnel, il peut revoir le passé et sa fille encore enfant. Pour s'extraire de là, il utilise le robot TARS qui le propulse dans l'orbite de Saturne. Localisé par la NASA, il est rapatrié sur Terre et retrouve Murph, bien plus âgée que lui, à l'article de la mort. Elle a consacré sa vie à préparer l'exode de l'humanité que son père va guider jusqu'à la planète où est restée Amelia Brand.

Tout d'abord, je dois dire que si aujourd'hui je ne suis pas client du cinéma de Christopher Nolan, ça n'a pas toujours été le cas. A ses débuts, quand il signa The Following (Le Suiveur), Memento ou Insomnia, j'appréciai beaucoup de qu'il faisait dans le cadre du cinéma de genre, tirant profit de budgets modestes. Ses intrigues tarabiscotées avaient un charme fascinant et son oeuvre s'inscrivait dans la série B inventive.

Puis la carrière de Nolan a été bouleversé par sa trilogie consacrée à Batman (Batman begins, Batman, The Dark Knight Rises, Batman, The Dark Knight Returns). Ces énormes succès commerciaux n'ont pas seulement fait du cinéaste un hit-maker chez qui même les critiques les plus exigeants ont trouvé un adaptateur de comics exceptionnel, ils en ont fait une sorte de dieu hollywoodien à qui plus rien n'était interdit, ni les stars, ni les budgets colossaux, ni les projets les plus fous.

Comme Spielberg ou James Cameron, Nolan est désormais un réalisateur en mesure de concrétiser tous ses rêves. Le souci, c'est que ses Batman m'ont copieusement ennuyé (sans compter qu'ils ont conduit la Warner dans une impasse artistiques puisque Nolan a imposé Zach Snyder comme l'architecte des adaptations DC jusqu'au naufrage Justice League). Avec leur esthétique grandiloquente et leur tonalité sérieuse, malgré quelques idées géniales (notamment au casting, avec en particulier le Joker composé par Heath Ledger), la trilogie était une sorte d'anti-MCU.

Inception souffrait aussi de défauts complexes : le film est divertissant mais aussi inutilement capillotracté, comme un concentré du cinéma de Nolan qui veut tellement imposer sa vision d'un grand spectacle cérébral se prend les pieds dans le tapis. Comme d'autres avant (et après) lui, il est victime du "syndrome Kubrick", sans avoir le génie visionnaire du maître.

Interstellar est un pari fou puisqu'il s'agit de se mesurer justement au totem que représente 2001 : L'Odyssée de l'espace. Le film est très long (deux heures cinquante !) et on regarde souvent sa montre. Le cinéaste se passe d'effets spéciaux pour des scènes décisives, non sans imagination (mais surtout parce que la production lui permet de construire des décors démesurés), son intrigue est lestée d'explications scientifiques (appuyées par des experts) rallongeant la sauce à l'envi, certains moments sont étonnament ratés ou court après une émotion qui ne transpire jamais (le vrai problème de Nolan, incapable de rendre ses personnages attachants malgré leur sort souvent déchirant).

Ainsi, quand il filme le voyage de "l'Endurance" dans le vide spatial ou sa traversée du "Gargantua", il est surprenant de constater à quel point le vrai souffle provient davantage de la musique de Hans Zimmer (avec des orgues époustouflantes) que de la beauté des images (rien d'impressionnant car souvent cadré de trop loin). L'intérieur de la station a trop l'apparence d'un décor de studio et ne fait jamais illusion. L'équipage évolue là-dedans comme des pantins dans une salle de jeux. C'est tout de même embarrassant quand il s'agit de faire croire à une expédition galactique.

Mais, en revanche, quand il pose ses astronautes aventuriers sur une planète océan ou glacée, Nolan parvient enfin à nous captiver, à suggérer une menace. Les calculs sur la dilatation du temps et leurs conséquences sur la vie de l'équipage (en particulier Cooper, qui quitte sa fille et son fils encore enfants et les revoit en vidéo adultes puis, en chair et en os, vieillards mourants) produisent des scènes troublantes, même si on ne pige pas un mot des théories relatives au trou noir, à l'espace-temps et autres subtilités de ce genre.

Sans cesse, le film navigue entre propositions foireuses (la base secrète de la NASA que Murph et son père trouvent bien facilement, les deux plans du Pr. Brand - exode massif ou mission de reconnaissance avec un paquet d'embryons) et fulgurances bienvenues (en fait quand l'histoire se concentre sur les répercussions humaines du voyage - le temps qui passe plus vite, le deuil, la solitude, l'expérience de mort imminente). Nolan est plus inspiré quand il suggère une fabuleuse construction dimensionnelle et futuriste qui permet à son héros de comprendre de mystérieuses manifestations passées que quand il invoque Newton et Einstein pour résoudre l'énigme des trous noirs et les distortions temporells à la manière d'un cours magistral d'astrophysique (dont on n'a pas grand-chose à faire et qui aurait gagné à rester plus suggestives). En fait, le cinéaste échoue lourdement quand  il tente de mélanger la réflexion dans le grandiose : il est définitivement plus doué pour l'intime que pour le grand spectacle (qu'il veut mettre en scène de manière curieusement artisanale).

Son casting reflète ces inégalités : choisir un comédien aussi tête-à-claques que Matthew McConaughey qui, comme Christian Bale (qui joua son Batman), confond composition avec performance (avec des poses de circonstances) est une fausse bonne idée car jamais on ne compatit pour lui. De façon générale, les hommes chez Nolan ne sont guère intéressants (Thimothée Chalamet puis Casey Affleck, qui jouent le fils de McConaughey, pourraient très bien avoir été coupés au montage sans que le résultat n'en souffre), alors que les personnages féminins sont en réalité ceux par qui l'histoire avance le plus et dont le sort réserve le plus d'émotion.

Murph, incarnée successivement, à travers les époques, par Mackenzie Foy et Ellen Burstyn mais surtout par la formidable Jessica Chastain, s'impose facilement comme le coeur du film. Anne Hathaway est également excellente en fille qui prolonge le projet de son père avec un sens du sacrifice admirable. 

La participation, tardive mais jubilatoire, de Matt Damon, en méchant aux motivations compréhensibles, ajoute un piment bienvenu à ce trop long métrage.

Interstellar, avec sa timeline décousue mais vertigineuse (voir les deux représentations ci-dessous), finit en vérité au moment où le récit devient le plus captivant, alors que son démarrage est laborieux, et son déroulement inégal. Je lui reproche beaucoup ces derniers points tout à l'appréciant pour là où il nous emmène. Pour un peu, une suite aurait été souhaitable, sans doute plus classique mais aussi plus vibrante.      



mardi 10 juillet 2018

LE GRAND JEU, de Aaron Sorkin


Le Grand Jeu, sorti en salles l'an dernier, est un excellent aperçu de film où l'actrice que le cinéaste met en valeur étincelle tant qu'on ne voit qu'elle, qu'elle fait sien le long métrage : Aaron Sorkin laisse donc Jessica Chastain le déposséder de son oeuvre, mais de son plein gré tant il la filme avec amour et lui donne un rôle taillé pour qu'elle hypnotise le spectateur. Presque de quoi oublier qu'il s'agit de l'adaptation d'une histoire vraie...

 Molly Bloom (Jessica Chastain)

Jeune espoir du ski, après des années d'entraînement intensif dirigé par son père psychologue, Larry, Molly Bloom se blesse spectaculairement lors d'une épreuve de qualifications aux Jeux Olympiques de  Salt Lake City en Amerique en 2002. Elle s'en remet miraculeusement mais sa carrière est terminée et, au lieu de suivre, comme prévu, des études de Droit, elle prend une année sabbatique et part à Los Angeles où elle décroche une place de serveuse dans un bar.  

Molly Blow et "Bad" Brad Marion (Jessica Chastain et Brian d'Arcy James)

Elle y rencontre Dean Keith, un promoteur immobilier, qui l'engage comme secrétaire et l'introduit dans les cercles de jeux. Molly y côtoie des célébrités diverses - acteurs, sportifs, chefs d'entreprises - et gagne de gros pourboires. Surtout elle apprend vite les ficelles du jeu et à repérer les gros poissons, en particulier le Joueur X, grâce à qui elle attire de nouveaux adeptes. Lorsque Dean l'apprend, il la licencie mais, ayant prévu cela, elle créé sa propre table de poker et attire les joueurs du club puis repère des accros aux cartes dans les casinos. 

Molly Bloom

Molly fait de ses parties un rendez-vous prisé où on parie gros. Harlan Eustice se laisse hameçonner et, alors qu'il pratique depuis des années avec maîtrise, devient un joueur compulsif qui perd de plus en plus gros, jusqu'à la ruine. Elle découvre alors que le Joueur X le couvre financièrement afin de le garder dans les parties pour mieux le plumer, comme d'autres. Molly, furieuse de ces manigances, les refuse mais le Joueur X se venge d'elle en rejoignant le club de Dean, avec à sa suite tous les habitués. 

Winston, Shelby, Molly et Tracy (Natalie Krill, Madison McKinley,
Jessica Chastain et Mary Ashton)

Frôlant la dépression, puis rongé par la colère d'avoir été ainsi doublée, Molly s'envole pour New York où elle compte se refaire. Elle recrute d'anciennes playmates et fait courir le bruit qu'elle tient une table où on joue très gros mais dont l'entrée est très sélective. Très vite, le penthouse qu'elle loue dans un hôtel pour ses parties devient très fréquenté et les enjeux s'envolent. Trop car elle n'a pas les moyens de couvrir les pertes de certains joueurs. Sur le conseil de Winston, une de ses hôtesses qui distribue les cartes, elle prélève alors un pourcentage sur les gains engagés - ce qui enfreint la loi sur les jeux.  

Molly Bloom et les mafieux russes

Pour tenir le rythme, car sa table reste désormais ouverte jour et nuit, Molly consomme alcool et drogues, son jugement s'altère au point de vouloir attirer les plus gros joueurs de la ville, les mafieux russes résidant dans le quartier de Brooklyn. A la même époque, un de ses clients de Los Angeles, "Bad" Brad Marion est arrêté par le F.B.I. pour une énorme affaire de fraude fiscale et, pour éviter la prison, dénonce Molly, prétendant qu'elle l'a rendu accro au poker. La réussite new-yorkaise de Molly attire les convoitises de gangsters qui lui offrent leur protection et l'assurance que les perdants paieront leurs dettes, mais elle refuse. En guise de représailles, elle reçoit la visite d'un homme de main qui la dévalise et la brutalise pour l'obliger à coopérer. 

Larry Bloom et Molly (Kevin Costner et Jessica Chastain)

Traumatisée par cet accident, Molly plaque tout et se retire chez sa mère, divorcée. Elle rédige son autobiographie, "Molly's Game", où elle cite quelques noms de joueurs. Puis elle repart à New York où le F.B.I. l'arrête, suite aux déclarations d'un de leurs indicateurs infiltré dans son club. Les autorités fédérales saisissent ses biens, bloquent ses comptes en banque, pour la forcer à balancer les mafieux russes. Molly engage, après le refus d'autres avocats, Charles Jaffey pour la défendre et lui explique, pour le convaincre, avoir encore deux millions de dollars de dettes de jeu non réclamées. Dans l'attente de son procès, elle est retrouvée par son père, Larry, avec qui elle se réconcilie, ce dernier admettant avoir été trop autoritaire avec elle car elle le savait infidèle.    

Charles Jaffey et Molly Bloom (Idris Elba et Jessica Chastain)

Jaffey lit l'autobiographie de Molly et acquiert la conviction qu'elle ne mérite pas d'aller en prison. Il lui conseille d'abord de plaider non coupable puis de remettre au F.B.I. toutes les informations qu'elle a conservées sur ses joueurs. Mais elle refuse de dénoncer qui que ce soit pour ne pas perdre la réputation qu'elle s'est durement forgée et plaide coupable. Le juge Foxman, après examen du dossier et évaluation de la responsabilité de Molly, estime qu'elle n'a pas causé plus de tort à la société qu'un trader de Wall Street, rejette les chefs d'inculpation du procureur et la condamne à des heures de travail d'intérêt général et une amende. Molly doit désormais réfléchir au moyen de rebondir.

Il y a, disons, vingt ans, Le Grand Jeu aurait été réalisé par Steven Soderbergh avec Julia Roberts dans le rôle de Molly Bloom. Un parfait véhicule pour la star d'Erin Brokovich. Aujourd'hui, la vraie Molly Bloom a vendu son histoire assez chère pour imposer Jessica Chastain comme celle qu'elle souhaitait la voir l'incarner sur grand écran.

Aaron Sorkin, le scénariste de séries comme A la Maison-Blanche et de films comme The Social Network (de David Fincher, sur la vie de Mark Zuckerberg, le patron de Facebook), a d'abord été engagé pour rédiger le script avant de gagner le droit de le mettre en image. Un privilège somme toute logique tant le matériau ressemble à ce qu'il préfère : un destin hors du commun, un portrait avec ses étapes essentielles - l'ascension, la chute, la rédemption - , même si Molly Bloom n'a rien de commun avec le génie d'un Steve Jobs (qu'il a croqué pour le film éponyme de Danny Boyle) ou la noblesse du héros du Stratège (de Bennett Miller). 

Mais c'est peut-être ce qui l'a intéressé chez cette femme vorace, revancharde, à la fois classe et vulgaire, sexy et très intelligente : sonder la personnalité d'une championne de ski dans une famille de prodiges, dirigée d'une main de fer par un père pourtant psychologue (mais mari infidèle), dont la carrière s'est stoppée nette après avoir frôlé la mort, et qui a du se réinventer en pénétrant un milieu vénéneux. Molly Bloom, c'est d'abord cela : une formidable machine, capable de s'adapter, de rebondir, arc-boutée sur une étonnante intégrité qui la motive pour refuser de dénoncer ses anciens clients, quitte à risquer la prison.

Le film a quelque chose de vibrionnant, d'enivrant : Sorkin nous bombarde d'infos à toute vitesse, dont on ne comprend pas le quart, mais qui rappelle le cinéma de Scorsese, avec une narration effrénée, qui vous submerge, ne vous laisse pas le temps de respirer. Il s'agit moins ici d'intégrer les subtilités du poker, des paris, du système judiciaire américain, que d'en ressentir l'intensité, la force en marche, et de voir comment Molly Bloom ne s'y noie pas. Contrairement à nous, elle en assimile les finesses, en détecte les failles, apprend à surmonter les obstacles, tombe pour se relever aussitôt, se refait en un éclair. Cette héroïne ambiguë manque de sombrer dans la dépression après son échec californien mais sa colère d'avoir été jouée prend le dessus et c'est ce qui la sauve.

Quand la justice la rattrape, elle s'appuie sur un avocat qui possède la même détermination, la même science du calcul, mais plus raisonnable qu'elle : leur relation est une autre partie qui s'engage, à qui persuadera l'autre de passer un tour ou de lâcher des infos. Le face-à-face imposait un acteur capable de faire le poids face à Jessica Chastain et Idris Elba en impose avec élégance. Les dialogues logorrhéiques de Sorkin sont dits à une vitesse folle, s'inspirant de la technique d'un Howard Hawks quand il dirigeait Cary Grant et Rosalind Russell dans La Dame du Vendredi avec comme seule indication de jeu : "Faster !" ("Plus vite !").

Parfois le scénariste-cinéaste se loupe un peu, comme lorsqu'il tente une scène acrobatique de réconciliation psychanalytique express entre Larry Bloom (joué excellemment par Kevin Costner) et sa fille, tentant d'expliquer les choix de la jeune femme. Mais le contraste entre le style posé, tranquille, naturellement charismatique de Costner, et la fébrilité de Chastain rattrape tout et offre une scène mémorable.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, Jessica Chastain règne seule sur ce biopic tout en aller-retour entre passé et présent, côtes Ouest et Est, enfance et âge adulte, up et down. Elle irradie de sensualité (et Sorkin n'en perd pas une miette) puis semble au bord de se fissurer, elle est tantôt la "version Cinémax" de Molly Bloom, trop bling-bling, et une petite fille élevée dans le culte de la gagne qui se fracasse sur une piste de ski ou contre le FBI. Une partition pareille exige une actrice qui ne s'économise pas et on en a pour son argent. Elle a d'ailleurs reçu le Golden Globe de la meilleure actrice dramatique pour ce rôle.

A 41 ans, le règne n'est pas près de s'achever pour cette militante des droits des femmes, productrice, star, dans une tranche d'âge où elle n'a pas vraiment de concurrente. Pas de doute, elle peut sortir le grand jeu car elle a les bonnes cartes.