Affichage des articles dont le libellé est G.O.D.S.. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est G.O.D.S.. Afficher tous les articles

lundi 26 février 2024

G.O.D.S. #5 (Jonathan Hickman / Valerio Schiti)


Dimitri a disparu. Mais Wyn sait où il est et il sollicite l'aide de mIa pour le récupérer. Saviez-vouq qu'il existe une curieuse clinique où les infirmières attirent des hommes pour leur faire subir un test terrifiant servant à décrypter une énigme ? Vous n'aurez pas envie d'y mettre les pieds...


Je vous ai dit, je veux dire : clairement dit, que G.O.D.S. est ma série préférée actuellement, tous éditeurs confondus. Et pourtant, il y a quelques années, vous évoquiez devant moi le nom de Jonathan Hickman et je faisais la grimace. Que s'est-il passé depuis ?


HoX / PoX évidemment. Mais pas que. Non, avec Decorum (sa série chez Image, dessinée par Mike Huddleston - pas le truc le plus facile à lire mais quand même une sacrée expérience), j'ai découvert que Hickman avait de l'humour, qu'il avait de l'auto-dérision, et qu'il aimait ses personnages. Ce qui n'avait rien d'évident puisque lui-même se présentait volontiers comme un world-builder, avec des intrigues planifiées sur des années, l'archétype du story-driven writer, un peu suffisant.


Et tout ça, je l'ai retrouvé dans G.O.D.S., qui est un comic-book sophistiqué, "Hickmanien" au possible, avec une intrigue touffue, des ramifications multiples, qui joue avec l'univers, le panthéon Marvel, en lui ajoutant des éléments de sa création. Mais qui, comme Decorum, affiche un amour pour ses héros, les caractérise merveilleusement, les fait interagir de manière ludique et maline, et qui finalement donne à lire le meilleur des deux mondes, comme si du comics indé avait infiltré Marvel. Et si ça vous rappelle quelque chose, ne cherchez pas trop loin : oui, c'est comme quand Matt Fraction et David Aja produisait Hawkeye.


Ce que j'aime aussi dans G.O.D.S., et que ce cinquième épisode illustre à merveille, c'est que Hickman ne dit que ce qui est nécessaire à la compréhension de chaque épisode et en même temps suffisamment pour avoir envie de creuser avec lui ce projet, ces personnages, cet univers. Bien entendu, on peut s'étonner de découvrir des organisations comme le Pouvoir-en-place et l'Ordre-naturel-des-choses, qui régissent les forces essentielles de l'univers Marvel, sans qu'on en ait entendu parler auparavant. Mais voyez la chose autrement et elle prend tout son sens.

Dans Decorum, j'y reviens, il était question d'assassins professionnels dans un contexte de space opera, et on distinguait l'élite de ces assassins par l'élégance avec laquelle ils exécutaient leurs contrats, le decorum donc. Personne ne savait où ils étaient formés, ni comment, malgré des forces supérieures censés tout savoir sur tout, mais ils étaient redoutés, respectés. Au fond, ce n'est pas le fait qu'ils soient connus ou pas qui importait, mais bien le fait que leurs actions pesaient quand leurs services étaient requis.

Hé bien, avec G.O.D.S., c'est pareil. Voyez le Pouvoir-en-place et l'Ordre-naturel-des-choses comme des officines, comme des agences d'espions. Personne ne sait où ils sont, ni quand ils frappent, ni depuis combien de temps ils existent, ni qui ils servent, mais justement leur efficacité passe par le secret de leur existence. tant qu'on ne sait rien sur eux, c'est qu'ils ont bien fait leur boulot. Pour la représentation, il y a des magiciens et des savants connus de tous : Dr. Strange, Dr. Fatalis, Amadeus Cho, Mr. Fantastic, Black Panther, etc. Mais ceux qui tirent vraiment les ficelles, veillent au grain, ce sont ceux du Pouvoir-en-place et de l'Ordre-naturel-des-choses, Wyn Aiko, Saint-Maur Cercle, Dimitri, Mia, et un panthéon d'entités surpuissantes (plus encore que Thor, Loki, les Eternels, etc).

Hickman a construit sa série jusque-là en évoquant New Gods de Jack Kirby : chaque organisation a en son sein un apprenti de la partie adverse - Wyn avec Dimitri, Aiko avec Mia. Comme une garantie de paix mais aussi comme un sujet d'études. Cet épisode va montrer ce qu'il en coûte à ces apprentis d'être ainsi adoptés par le camp opposé et le prix est accablant de cruauté.

Pour le reste, ça fonctionne comme un one-shot aux allures de braquage : il faut entrer dans une clinique, récupérer Dimitri, décrypter une énigme, mais aussi mettre en garde des cygnes noirs (tiens, tiens, voilà une appellation familière dans le "Hickman-verse"...). C'est drôle, palpitant, dialogué en orfèvre, du nectar des dieux. Bon sang, après ça, plus personne, surtout pas l'ancien moi qui détestait Hickman pour son côté pompeux, ne peut détester ce scénariste, si facétieux - comme transformé, comme s'il avait décidé de s'amuser et de nous amuser. Quoi de plus fun, de plus cool que d'être diverti par quelqu'un de si intelligent ?

En plus, G.O.D.S. est dessiné par celui qui est devenu mon artiste préféré, Valerio Schiti. Oh, bien sûr, il y a toujours Samnee dans mon coeur (mais il a gâché tant de temps sur Fire Power), Mora (ce bestiau incroyable), Smallwood, Fornes, Larraz, Immonen, Bachalo... Mais Schiti, bon dieu, quel talent ! Voilà un narrateur graphique, qui comprend ce qu'un script veut dire, qui sait qu'il faut le servir avec humilité mais aussi l'augmenter, le "plusser".

L'épisode s'ouvre par une séquence complètement déroutante avec l'entretien que passe un inconnu, entrecoupé par le récit d'une fable (dont on saisit le sens à la fin). Puis on retrouve Wyn, Mia, on retombe sur nos pattes et la suite est jubilatoire parce que visuellement d'une intelligence et d'une puissance remarquable. C'est formidablement grisant de lire des planches comme celles de Schiti parce que cet artiste n'a pas peur, ni d'Hickman, ni de l'ambition de la série, ni de l'investissement qu'elle exige. Il y va à fond.

Son dessin a considérablement gagné en densité, en texture - comparez ces pages actuelles avec celles de ses Gardiens de la Galaxie. Du coup, il se permet des effets, de découpage, de composition, de lumière et d'ombre. Chaque scène est interprétée graphiquement au maximum de ce qu'elle dit, chaque effet est dosé, pesé. C'est vraiment bon. C'est pas seulement bon, c'est très bon. En fait c'est la différence avec Mora : Mora est puissant, il est énergique, tout en force, c'est étincelant. Mais Schiti est énergique et subtil. Il varie ses coups, ses effets, bien plus que Mora, et du coup, comme en plus il dessine sur du Hickman, c'est comme écouter un virtuose non pas simplement jouer la partition, mais la faire vibrer.

Bon, y a aussi Marte Gracia aux couleurs, ça ne gâche rien. Tout est si parfaitement fait dans G.O.D.S. qu'on se demanderait presque si le titre désigne des dieux ou l'équipe artistique.

La série va se terminer bientôt, au n°8. Mais je ne crois pas que ce sera la fin. Je pense plutôt à une pause, un break, pour laisser souffler Schiti. Hickman veut le garder pour tous les épisodes et comme Marvel passe tout à Hickman, il a obtenu que la série s'interrompe quelques mois (même si on ne sait rien de la date de son retour). Et ça aussi, c'est un peu de l'esprit indé dans un comic-book Marvel, qui publie des mensuels coûte que coûte - sauf avec Hickman, qui a convaincu que c'était mieux avec Schiti et quelques mois sans épisodes qu'avec un fill-in sans arrêt. Je peux lme tromper, remarquez, ce sera peut-être la fin, mais si je n'y crois pas, c'est parce que, comme avec Decorum, Hickman a lancé un truc si riche, si plein de potentiel, avec des nouveaux personnages si denses, que ça m'étonnerait beaucoup qu'il ait tout dit en huit épisodes.

Ah, au fait, le recueil de ces huit épisodes sera dispo en vo le 24 Août prochain. Marquez ça sur vos achats à venir. Ou attendez la vf en Automne puisque Panini traduira ça à ce moment (même si je ne sais pas sous quelle forme, n'achetant plus rien en vf chez eux). Parce que G.O.D.S., bon sang, c'est un gros kif, vous allez adorer !

vendredi 26 janvier 2024

G.O.D.S. #4 (Jonathan Hickman / Valerio Schiti)


Après la tentative d'assassinat d'Amelia Addison contre l'agent de l'A.I.M. Richard Forson, le dieu de l'Oubli a tenté d'effacer cet événement mais il en a été empêché in extremis par le Dr. Strange. Ce dernier et Wyn découvre alors d'où vient Forson et ce qu'il a subi...
 

Disons-le tout net : s'il n'y avait pas Doctor Strange dans le casting de G.O.D.S., rien ou presque dans cette série ne permettrait de la rattacher à Marvel. Certes, on y mentionne l'A.I.M. (Advanced Idea Mechanics), une organisation criminelle de savants fous et de laborantins, mais c'est générique : cela pourrait s'appeler tout autrement, en conservant le même rôle. Mais tout cela éclaire sur le projet de Jonathan Hickman.


Plutôt que de partir de rien et de devoir tout inventer, tout contextualiser, le scénariste s'appuie sur des éléments familiers au lecteur des comics Marvel pour gagner du temps. Il retient ce qu'il lui est utile et fait fi de tout le reste pour développer une mythologie propre qui lui permet d'explorer les mondes de la science (ou de la super-science) et de la magie. G.O.D.S. se dresse alors comme la cartographie de ces deux pans de l'univers Marvel dans un registre qui évoque le récit policier.
 

Les créations de Hickman - Wyn l'avatar du Pouvoir-en-place, donc de la magie, et Aiko, le centivar de l'Ordre-naturelle-des-choses, et leurs apprentis respectifs, Dimitri et Mia - sont en quelque sorte trop neufs et encore trop peu familiers pour le le fan lambda, alors Hickman emploie le Dr. Strange comme une sorte de personnage-témoin, une sorte de passeur, c'est à lui que revient le rôle de guide. Jusqu'à quand ? Là est la question, mais il semble inévitable qu'à un moment ou un autre Hickman s'en passe pour laisser à ses propres personnages tout l'espace.


Dans le précédent épisode, on assistait à la tentative d'assassinat par Amelia Addison, une Cassandre (dont une voyante maudite puisque personne ne croit à ses prédictions catastrophiques) contre un agent de l'A.I.M. en possession d'une arme terrible. L'incident était perturbé par l'intervention de l'Oubli (Oblivion), un dieu ancien, voulant effacer ce qui allait se produire, et le Dr. Strange, qui voulait éviter à la fois ce meurtre et son oubli. Strange, comme on le découvre ici, réussit cet effort et l'agent de l'A.I.M. est neutralisé. Par contre Oubli fait savoir à Wyn que cette intervention lui vuat d'être son ennemi - ce qui n'effraie pas l'avatar du Pouvoir-en-place...

Mais reste la question : qui est cet agent de l'AIM ? L'épisode va alors procéder à des va-et-vient entre son passé et le présent. On découvre alors qui est ce Richard Forson (tiens, tiens, Forson est également le nom de famille d'Andrew Forson, un des cadres historiques de l'AIM, entré ensuite en dissidence avec l'organisation au point de devenir un agent double à la solde du SHIELD...), comment il a été le sujet d'expérimentations menées par l'Intermédiaire, l'incarnation d'une force cosmique, au moyen d'une boîte de Skinner (un dispositif expérimental inventé par B.F. Skinner dans les années 1930 pour étudier les mécanismes du conditionnement au moyen de stimuli et de punitions positives ou négatives).

Ce que découvrent donc ainsi Wyn et Strange va les conduire à une révélation encore plus spectaculaire et qui met en évidence un plan plus vaste des Intermédiaires et qui explique ce qui s'est déjà produit lors de leur affrontement avec le proto-mage Cubisk Core.

Entre temps, on assiste aussi à une prise de bec entre Wyn et son ex-femme Aiko quand il découvre qu'elle a recruté une jeune magicienne (Mia) sans l'en avertir (alors que lui chaperonne Dimitri, disciple de l'Ordre-naturel-des-choses dans le cadre d'un accord).

La narration de G.O.D.S. ne ressemble à rien de connu, en tout cas on ne trouve rien de semblable actuellement chez les Big Two (et certainement aussi chez les indés). Hickman ne procède pas par arcs narratifs, chaque épisode est un maillon d'une chaîne dévoilant à chaque fois quelque chose de surprenant et d'énorme, et qui revisite de manière complètement originale les grandes forces cosmiques régissant l'univers Marvel. Les héros vedettes de l'éditeur en sont absents (pas d'Avengers, de X-Men, de Fantastic Four, juste Dr. Strange qu'on ne peut ranger dans la même catégorie), le reste de la distribution sont des personnages inventés pour l'occasion. Et les divinités évoqués sont revisités visuellement de telle sorte qu'on ne les reconnaît pas (comme l'Intermédiaire).

Mais il ne fait aucun doute, en revanche, qu'il s'agit d'un pur produit de Hickman : le scénariste aime voir grand et il est un des rares auteurs à manier des concepts pareils avec aisance (comme Al Ewing), un plan très ambitieux se dessine progressivement (comme c'était le cas dans ses productions antérieures) mais de dévoilant à son rythme, n'hésitant pas à frustrer le lecteur. Certains, à coup sûr, se décourageront, d'autres trouveront qu'il fait trop durer les plaisir ou douteront que la révélation soit à la hauteur. Mais il est indéniable que tout ça est original, atypique, intrigant. 

Et surtout Hickman, comme pour sa revisite de l'univers Ultimate, semble seul maître à bord : personne à part lui n'a les clés de cette histoire, il paraît avoir obtenu la garantie qu'aucun event ou crossover ne viendra parasiter ce qu'il a en tête (et, échange de bons procédés, il n'utilise aucun héros déjà exploité par un de ses confrères - même son Dr. Strange est employé sans que cela gêne la série écrite par Jed MacKay actuellement). C'est devenu, visiblement, la condition pour que Hickman travaille pour Marvel : qu'on lui fiche la paix, qu'il puisse s'amuser de son côté sans avoir à se mêler de ce qui se passe ailleurs. Et, ma foi, compte tenu de ce qu'il met en place, il n'en a pas besoin (et nul n'oserait s'y aventurer).

Enfin, il dispose d'un artiste capable de suivre sa fantaisie. Avec Valerio Schiti, il bénéficie d'un dessinateur au sommet de son art et capable d'enchaîner les épisodes sans faiblir. Schiti s'est lui-même beaucoup investi sur le plan graphique dans ce projet, imaginant des designs, co-créant les nouveaux personnages : c'est une vraie collaboration avec son scénariste, pas simplement quelqu'un qui est là pour mettre en images un script.

Cet épisode prouve aussi, encore une fois, l'imagination féconde et l'énergie de Schiti, capable de créer des environnements à la fois majestueux et inquiétants, piochant aussi bien chez David Lynch que chez Stanley Kubrick tout en insufflant une subtile touche horrifique. Le tout encadré par un découpage virtuose, challengeant sans cesse ce que lui écrit Hickman. Cet épisode ressemble au précédant, en introduisant un personnage, en présentant son conditionnement, et pourtant c'est palpitant, et ça ne s'arrête pas là puisque les dernières pages conduisent les héros et le lecteur vers un niveau supérieur.

G.O.D.S. est, je le répète, une expérience - jubilatoire. D'autant plus que Marvel est avare en ce domaine. Mais en laissant Hickman et Schiti développer tranquillement leur récit, l'éditeur montre qu'il n'a pas perdu toute son audace. 

samedi 23 décembre 2023

G.O.D.S. #3, de Jonathan Hickman et Valerio Schiti


Ce nouvel épisode de G.O.D.S. reste un plaisir infini. C'est une série qui se démarque tellement de toutes les autres qu'on y plonge sans savoir ce qu'on va y trouver et, loin de faire peur, cette impression procure une excitation rare. Jonathan Hickman et Valerio Schiti sont des magiciens et c'est seulement le quatrième numéro !


Doctor Strange accompagne Wyn à la Bibliothèque des Mondes pour une rencontre avec Aiko et Doctor St.-Maur Cercle au sujet des bouleversements récents observés entre les forces qu'ils représentent. Pendant ce temps, Dimitri fait connaissance avec Mia. Jusqu'à ce qu'un ancien dieu, l'Oubli, prenne place à côté d'eux au bar... Tout ça a été vu par une médium qui entend bien peser sur la situation, de manière drastique.


Cassandre, c'est d'elle qu'il s'agit dans cet épisode, dont elle est le centre et l'actrice principale. Fille du roi de Priam, elle fut dotée par Apollon de la faculté de prédire l'avenir. Mais refusant les avances du Dieu, celui-ci se vengea en faisant en sorte que ses prédictions ne soient jamais crues.
 

La malédiction de Cassandre désigne donc le fait de ne pas prendre en compte les avertissements pourtant fondés d'une personnage concernant des événements tragiques à venir. Maintenant, imaginez que Cassandre existe de nos jours et sache qu'un désastre va arriver mais décide d'agir à la place de ceux qu'elle préviendrait normalement sans la croire...
 

Imaginez encore qu'en réalité, cette malédiction de Cassandre se transmette. Amelia Addison est la cinquième Cassandre, c'est aussi la dernière et donc ce qu'elle va faire bouleversera le cours de choses à un niveau cosmique.

On a vu dans les trois précédents épisodes de G.O.D.S. que, suite à l'événement Babylon provoqué par Cubisk Core, le proto-mage corrompu par l'Intermédiaire, les forces qui régissaient l'univers, le Pouvoir-en-place et l'Ordre-naturel-des-choses, avaient été obligés de prendre des mesures fortes pour contenir une menace les mettant en danger, elles, mais aussi tout ce qui vivait.

Au début de ce numéro, le Doctor Strange accompagne Wyn à un rendez-vous avec Aiko et le Dr. St-Maur Cercle. Strange a été convié à cette réunion par Wyn pour servir de médiateur entre deux organisations qui ne coopèrent plus parce qu'elles représentent deux méthodes opposées (la magie, la science). Autant parce qu'il impose la présence de ce médiateur que parce qu'il le fait pour visiblement agacer aussi bien Strange lui-même que ses interlocuteurs, Wyn confirme son caractère provocateur mais aussi pro-actif.

Il a laissé son apprenti, Dimitri, prêté par l'Ordre-naturel-des-choses, au bar de la Bibliothèque des Mondes, tout comme Aiko avec Mia, récemment recrutée. Les deux jeunes (même si on apprend l'âge avancé de Dimitri) font connaissance, insouciants de ce qui se joue en coulisses jusqu'à ce qu'un étrange nouveau personnage, incarnation de l'Oubli, ne s'installe au comptoir et ne tienne des propos inquiétants - sa présence seule est angoissante puisqu'il ne s'est jamais montré dans cet endroit...

OK. Raconté ainsi, on pourrait croire que Jonathan Hickman va la jouer tranquille, avec un épisode reposant sur les dialogues, une sorte de chapitre de transition avant de passer le mois prochain à quelque chose de spectaculaire. Laissez-moi vous prévenir à mon tour que ce n'est pas le cas.

Avant la scène qui voit arriver à la Bibliothèque des Mondes Wyn, Dimitri et Strange, on a droit à quelques pages qui introduisent cette jeune femme, Amelia Addison. Valerio Schiti découpe la scène avec un effet de travelling arrière qui débute par une étrange figure géométrique qui s'avère un reflet dans un oeil puis un oeil dans le visage de la jeune femme, elle-même en train de chuter dans une sorte d'abîme éthérée.

On ne saisit pas tout de suite le sens de cette ouverture, si ce n'est par le jeu de quelques indications cryptiques, sur Cassandre, sa descendance, son terme, les catastrophes qu'elle a renseignées et qui ont été ignorées. A intervalles réguliers dans l'épisode, nous revoyons Amelia, dans des scènes où elle ne prononce pas un mot, et qui sont traitées en noir et blanc à l'exception de sa chevelure rose. Elle est montrée dans des situations banales mais qui transpirent d'un malaise profond - et pour cause, elle sait qu'il va arriver des choses horribles mais a renoncé à les dire puisqu'elle sait aussi qu'on ne la croira pas.

Cette tension va monter crescendo. Amelia dresse une étrange carte dans laquelle on reconnaît Strange, mais aussi la forme étrange qui se reflétait dans son oeil au tout début. C'est encore nébuleux mais le lien est établi entre ce qu'elle pressent et un des personnages récurrents de la série. Bien entendu, le réflexe du lecteur de comics l'incite à penser que la vie de Strange est menacée ou qu'il est responsable de la catastrophe à venir et qu'il pourrait être éliminé pour l'empêcher.

Valerio Schiti prend autant de soin à dessiner Amelia dans ces moments qui éveillent notre curiosité que Wyn, Strange, Aiko, St-Maur Cercle dans leur échange finalement assez elliptique ou Dimitri et Mia dans leur dialogue presque badin. Lorsqu'entre en scène l'Oubli, Schiti insiste subtilement sur son aspect débraillé qui le fait ressembler à une anomalie dans le décor plutôt raffiné du bar.

On sait que l'artiste italien s'est beaucoup investi dans les designs de la série depuis sa conception en étroite collaboration avec Hickman et que le pari majeur des deux auteurs a été de déjouer les attentes visuelles des lecteurs de comics. Il n'était pas question d'animer des divinités ou leurs avatars en renouant avec la démesure à la Kirby mais plutôt, comme dans Sandman de Neil Gaiman, de donner aux entités cosmiques de Marvel un look plus urbain de manière à ce que chacun puisse se les représenter facilement.

L'Oubli porte un bonnet en laine, une chemise, un tee-shirt, un jean, des baskets. Il a les dents gâtés, un regard de jais, les joues mal rasées. On dirait un clodo qui ne boit pas que de l'eau plate. A côté de l'uniforme blanc de Dimitri ou de la tenue d'étudiante bobo de Mia, il n'a aucun mal à attirer l'attention et à susciter un malaise pesant, comme celui qu'on ressent à proximité d'un individu à l'hygiène douteuse mais qui se colle à vous.

En parallèle, car là est tout le génie jubilatoire de l'épisode, la trajectoire d'Amelia nous confronte à une jeune femme d'apparence banale, ordinaire, quelconque, à l'exception de ses cheveux d'une couleur extravagante. Elle partage un repas avec son frère et la femme et l'enfant de celui-ci mais fond en larmes inexplicablement alors que toute la tablée est heureuse. 

Plus loin, elle assiste au départ en trombe de son frère, mais Schiti cadre le plan en mettant en avant un pistolet sur un meuble, visiblement oublié par le frère : un drame vient de se produire, dont on ne saura rien, dont on ne verra rien, mais qui aurait pu être plus terrible encore avec ce pistolet oublié. 

Puis plus loin encore, Amelia tend des fils entre des punaises qui épinglent des photos, des dessins, des cartes sur un mur de son appartement. Une sorte de piège se referme, le destin est en marche, vers quelque chose de plus grand, de plus effrayant aussi.

Il faut être attentif en lisant cet épisode et donc je vous conseille de toujours bien examiner les seconds et arrière-plans de chaque case. Dans le bar de la Bibliothèque en particulier, vous noterez la présence d'un individu cagoulé qui prend tout son sens à la fin.

En réalité, cet épisode révèle de manière ludique la construction même de la série. Il s'agit d'un puzzle dont la dernière pièce est posée à la dernière case de la dernière page. D'aucuns reprochent à G.O.D.S. de faire semblant d'être complexe pour jouer au plus malin, autrement dit de brasser du vent, de jouer la montre. C'est un sentiment renforcé par la façon dont le premier épisode posait les fondements de la série puisqu'il ressemblait à un one-shot.

Mais, pour ma part, je pense que Hickman s'y montre plus joueur que d'habitude et cela déconcerte donc ceux qui pensaient lire quelque chose comme HoX/PoX ou même ses creator-owned. C'est bien un scénariste qui avance avec un plan en tête, et à son rythme, avec une liberté comme aucun autre chez Marvel n'en jouit. Mais G.O.D.S. ressemble davantage à un jeu sur les formes narratives, les attentes du lecteur et même du fan ou du détracteur de l'auteur. Il a trouvé avec Valerio Schiti l'artiste capable à la fois de mettre en images sa fantaisie et d'en ajouter une couche.

Ce qui aboutit à un objet plus malicieux que prétentieux. Si vous n'avez pas envie de jouer, inutile de persévérer, cela vous agacera, vous ne rentrerez jamais dans la partie et n'y verrez que des défauts. En revanche, si vous appréciez d'être baladé mais aussi de relire chaque numéro pour en découvrir les subtilités, alors c'est une série absolument divine, conçu par un esprit brillant et un dessinateur de haute volée. Et vous pouvez être sûr que ce n'est qu'un début.

vendredi 10 novembre 2023

G.O.D.S. #2, de Jonathan Hickman et Valerio Schiti


C'était il y a un mois et ça m'a semblé une éternité : c'est peu dire que j'étais impatient de retrouver G.O.D.S. après un formidable premier épisode. Cette fois, Jonathan Hickman et Valerio Schiti lèvent un peu le pied avec "juste" un numéro de trente pages et moins d'action. Mais c'est encore un plaisir que de lire cette histoire qui, on le devine, en a sous le capot.


Université de Columbia. Aika Maki, représentante de l'Ordre-Naturel-des-Choses, glisse une carte à une étudiante, Mia di Maria. Celle-ci, curieuse, se glisse dans le sous-sol de la bibliothèque le soir venu et y retrouve Aiko qui l'invite dans la Bibliothèque des Mondes et lui explique vouloir la recruter pour l'observer car elle est une grande magicienne en puissance...


S'il y a bien une chose dont on a le confirmation en lisant ce deuxième épisode de G.O.D.S., c'est que Jonathan Hickman a initié quelque chose sur le long terme. On ignore pourtant toujours si le titre sera une ongoing ou une série limitée, mais il évident que tout est là pour que ça dure.
 

Autre chose dont on a aussi la confirmation, c'est que G.O.D.S. ne ressemble à aucune autre série de son scénariste, et même j'oserai dire à aucune autre série tout court. Vous ne trouverez pas un objet aussi curieux et excitant en ce moment. C'est vraiment... Quelque chose.


Enfin, la troisième et dernière confirmation qu'on a en lisant cet épisode, c'est bien que Hickman, plus que Saga, ou Sandman (qui furent cités par Marvel comme des productions équivalentes), évoque New Gods de Jack Kirby. Et plus particulièrement sa relation au divin et ses échanges d'enfants.


Si le premier numéro était très consistant et mouvementé, celui-ci calme considérablement le jeu. On comprend vite que l'arrestation de Cubisk Core n'est pas une fin en soi. Désormais, Wyn, Dimitri et Dr. Strange débutent leur enquête pour savoir pour qui il travaille, quel dieu ancien il a voulu invoquer en rouvrant le Puits de Prométhée.

Dans une séquence brève, les trois limiers ramènent Cubisk Core d'où il vient et le liasse entrer dans une étrange boîte qui appartient, comme la reconnait Strange, à un Intermédiaire (In-Betweener) qui s'en sert pour faire d'un puissant magicien son serviteur. Ce sera tout pour cette partie investigations mais ça m'a donné l'eau à la bouche.

En fait, avec G.O.D.S., il ne faut pas s'attendre à ce qu'on vous fournisse des réponses faciles et rapides. Hickman mise sur la patience, l'intérêt du lecteur. Et comme pour sceller un pacte entre lui et nous, il place ses personnages dans la même situation : Wyn, Dimitri et Strange n'en savent pas (ou guère) plus que nous. Nous avançons à leur rythme.

Ce qui surprend aussi, outre le fait que Hickman ne recourt pas à des data pages, des diagrammes, comme il en a l'habitude, au profit d'une narration plus linéaire et directe, c'est que la série ne s'inscrit pas dans un registre forcément spectaculaire, grandiose. C'est même plutôt terre-à-terre, à hauteur d'homme. On n'est pas non plus noyé dans un jargon pseudo-mystique ou scientifique pour faire malin ou complexe. Et c'est très appréciable tout en coupant l'herbe sous le pied des détracteurs de Hickman qui lui reprochent son côté froid, distant, trop intello.

Mais la majeure partie de l'épisode est consacrée au duo Aiko Maki - Mia del Maria. Aiko est donc l'ex-femme de Wyn et représente l'Ordre-Naturel-des-Choses (la force qui contrebalance le Pouvoir-en-Place dont Wyn est l'avatar). On apprend au tout début que cette organisation qui incarne la science a un dieu mais que celui-ci, observant la décimation de ses troupes, exige de son subalterne le plus direct, le Dr. Saint-Maur Cercle, qu'il recrute.

Aiko est chargée de cette mission. Et on va voir qu'il ne s'agit pas d'enrôler une scientifique mais un magicien. C'est ainsi que G.O.D.S. renvoie à New Gods de Kirby. Wyn a à ses côtés Dimitri, sorte de stagiaire donné par l'Ordre-Naturel-des-Choses, qui doit observer l'avatar du Pouvoir-en-Place, la partie magique de la cosmogonie.

Et donc, en recrutant Mia, Aiko veut avoir une magicienne à ses côtés pour l'observer et veiller à ce qu'elle devienne ce qu'elle est destinée à être. C'est exactement le schéma à la base des New Gods avec l'échange des fils du Haut-Père de New Genesis et de Darkseid d'Apokolips, le premier recueillant Orion et le second Scott Free/Mister Miracle, pour établir une paix entre les deux camps. Sauf qu'ici, la dimension guerrière disparaît au profit de l'étude et d'une recherche d'équilibre des forces en place. Sans oublier que Wyn est le seul avatar du Pouvoir-en-Place alors que l'Ordre-Naturel-des-Choses compte plusieurs Centivars.

Aiko joue avec Mia qu'elle veut attirer à elle sans la contraindre. Mia est caractérisée de manière subtile et divertissante : c'est une jeune fille très travailleuse et douée, mais pauvre, abandonnée par sa mère puis confiée aux services sociaux et qui a accédé au mérite à l'université. Toutefois, elle est en permanence sous pression car elle a conscience qu'échouer lui fermerait socialement toutes les portes. Hickman lui donne comme meilleure amie Emily, qui, elle, est issue d'une famille aisée, et qui vit dans l'insouciance que lui procurent ses privilèges.

Mia n'est pas tout de suite conquise par ce que lui offre Aiko, la visite qu'elle fait de la Bibliothèque des Mondes l'effraie même plus qu'elle ne l'émerveille, sans compter que face à cette inconnue qui sait déjà tout d'elle, elle est (légitimement) méfiante, voire irritée. Mais Aiko ne force pas les choses (comme si elle avait des plans B. Ou pas ?) : elle est plus maline que ça, elle a planté la graine de la curiosité chez Mia. Et une perspective inédite, fantastique.

Valerio Schiti dessine ce récit initiatique express avec sa maestria coutumière. Les planches se succèdent s'enchaînent avec une redoutable fluidité qui fait de G.O.D.S. un page-turner imparable. Le dépaysement est total quand on passe dans les coulisses et à ce titre la visite de la Bibliothèque des Mondes réserve son lot d'images immédiatement mémorables, avec un luxe de détails, une variété de décors, un goût dans le designs absolument remarquable.

L'artiste italien joue aussi sur une sorte d'effet miroir fascinant car Aiko comme Dimitri avec leurs costumes blancs tranchent avec l'allure bohème de Wyn ou celle de l'étudiante fauchée qu'est Mia. Ces codes couleurs et vestimentaires suggèrent de manière marrante que la science s'habille comme des laborantins chics tandis que les magiciens sont presque des gitans débraillés, sans souci d'élégance ou alors avec une élégance détachée, désinvolte. Les scientifiques se distinguent par leur uniformité, leur manque de fantaisie là où les magiciens se fondent dans le décor, peu soucieux de leur apparence.

Suivant une démarche similaire, les super-héros terriens, comme Dr. Strange (ou Dr. Voodoo et Clea qu'on aperçoit, ou même Wong), se distinguent par leurs tenues colorées et s'inscrivant dans la fantaisie propre aux comics de ce genre (la cape de Strange est un accessoire en soi qui le définit). Quant à Cubisk Core, débarrassé de son masque-casque, il révèle son visage à moitié défiguré, comme brûlé (ce qui rappelle ce que faisait subir aux nourrissons les prêtres du Temple de la Concordance/l'Eglise de l'Ascendance dans Powers of X).

Strange mais surtout Wyn observent avec une forme de désolation ce que Cubisk Core est devenu à cause de l'Intermédiaire qui l'a manipulé quand il s'enferme dans la boîte. Cette boite qui ressemble à la fois à une sorte de cube (cube = Cub-isk ?) et de cercueil, mais en tout cas bénéficiant elle aussi d'un design très soigné, épuré. On voit à ce genre de détail que rien n'est laissé ici au hasard et Schiti avait d'ailleurs expliqué sur son fil Twitter à quel point il avait mis du temps à trouver les bons looks pour les personnages, décors, accessoires, afin qu'ils correspondent à ce qu'écrivait Hickman.

G.O.D.S., c'est vraiment quelque chose. Il y a quelque chose d'irrépressiblement captivant et jouissif à lire une série comme ça, qui parvient à communiquer quelque chose d'aussi nouveau et de familier pourtant. Je vais recompter les jours en attendant la suite.

vendredi 6 octobre 2023

G.O.D.S. #1, de Jonathan Hickman et Valerio Schiti


Marvel n'a pas lésiné sur la pub pour que les lecteurs achètent le premier numéro de G.O.D.S., le nouveau projet de Jonathan Hickman et Valerio Schiti, deux de leurs superstars. Mais le résultat est enfin disponible et il est, en tout cas à mes yeux, ce que l'éditeur a certainement publié de plus réjouissant cette année. Rien que ça ? Oui !


Une femme, Aiko Maki attend son mari, Wyn, dans un bar et s'épanche auprès du barman. Wyn arrive en retard à leur rendez-vous, flanqué de son assistant Dimitri, prié d'attendre dehors. Aiko annonce avoir obtenu une promotion mais qui l'oblige à divorcer. Wyn s'y oppose. Elle lui tire dessus et le laisse pour mort... Dix ans après, Wyn et Dimitri suivent Wong, le majordome du Dr. Strange, dans la Bibliothèque des Mondes. la situation est grave : un mage, Cubisk Core, a dérobé la lance du Tribunal Vivant et menace l'univers. Mais Wyn file avec Dimitri...


Ce petit résumé est volontairement plat car en l'état il vous laisse une bonne marge pour découvrir et surtout savourer G.O.D.S.. Mais au fait, c'est quoi, G.O.D.S. ? Marvel a beaucoup misé sur cette nouvelle série (dont on ignore combien elle comptera de numéros) mais en même temps l'éditeur n'a pas grand-chose à craindre vu les auteurs aux commandes.


Car G.O.D.S. est le nouveau projet de Jonathan Hickman. Le scénariste a raconté qu'il avait soumis cette histoire à l'éditeur en même temps que House of X/Powers of X et l'avait ensuite laissé de côté car il a été accaparé par les mutants, puis, plus récemment, par la relance de l'univers Ultimate.


Hickman a des problèmes de riche : d'un côté, il peut se permettre de laisser de côté un gros projet, et de l'autre, ayant déjà touché aux Fantastic Four, aux Avengers, aux X-Men, il ne lui reste plus grand-chose à explorer chez Marvel. Il se dit que DC a voulu le recruter mais que ça ne s'est pas fait car l'architecte voulait écrire Legion of Super Heroes et/ou New Gods - ce qu'on le lui a visiblement pas accordé.


En parallèle, ces dernières années, il a développé sur Sur Substack son magnum opus, 3 Worlds. 3 Moons, et refusé qu'un éditeur le publie (du coup ceux qui veulent absolument avoir une copie physique doivent débourser une somme folle sans même savoir à quand ils auront la suite ni combien de séries secondaires y sont attachées). Aujourd'hui, Hickman en est là : pour que Marvel le veuille, l'éditeur doit lui donner carte blanche car sinon il a déjà assez à faire par ailleurs.

En 2023 donc, Hickman est revenu chez Marvel pour relancer l'univers Ultimate, entreprise qui se poursuivra l'an prochain, alors même qu'au départ ce devait être Donny Cates qui devait s'en charger (et qui a dû abandonner suite à son grave accident de la route). Et pour lancer G.O.D.S., où il va s'occuper du pan magique, cosmique et scientifique de l'univers Marvel, mais avec une flopée de personnages inédits, créés pour l'occasion, ou réinventés, revampés.

Vous croiserez ici quelques têtes connues comme Dr. Strange, Dr. Fatalis, Mr. Fantastic, Black Panther, Amadeus Cho, mais surtout donc des héros ou méchants inédits, incarnant des concepts inventés par Hickman pour articuler son propos. Ils ont pour noms le Pouvoir-En-Place (Powers-That-Be) et l'Ordre Naturel des Choses (Natural Order of Things), respectivement tout ce qui a trait à la magie et à la science. Et ces deux organismes sont à la veille d'une guerre provoquée par un mage corrompu.

Si Marvel a d'abord cité Sandman ou Saga pour définir G.O.D.S. et son ambition, c'est bien plutôt aux New Gods qu'on pense (et ce n'est certainement pas un hasard puisque c'est ce que voulait écrire Hickman chez DC). Voyez par exemple le personnage de Dimitri the science boy "prêté" à Wyn, c'est un aspect qui rappelle l'échange des fils de Darkseid et du Haut-Père pour assurer la paix entre Apokolips et New Genesis. De même la magicien immortel Wyn a été marié à Aiko Maki, immortel scientifique, avant que celle-ci ne le quitte pour que ses supérieurs n'annulent pas sa promotion au sein de l'Ordre Naturel des Choses (bon, là, c'est vrai qu'il y a un air de Saga avec un couple dont les amants appartiennent à deux camps opposés).

N'attendez cependant pas que G.O.D.S. vous resserve des tics "hickmaniens" habituels comme des data pages, des graphiques, etc. Le scénariste a pris cette fois le parti de s'en passer et de tout faire passer par la narration directe, c'est-à-dire les situations visibles et les dialogues. Ce premier épisode est étonnamment linéaire, en deux parties à dix ans d'intervalles, dans un registre très incarné. Mais sur 64 pages quand même ! (Marvel comme Hickman ont cherché à couper en deux l'épisode avant de convenir que ce serait une erreur - et effectivement, ç'aurait un gâchis car ça se lit d'une traite, avec la banane d'un bout à l'autre.)

Car, oui, l'autre surprise, c'est que c'est étonnamment drôle. Le duo Wyn-Dimitri va vite devenir votre chouchou : Hickman a créé un tandem maître-valet de comédie surprenant et bigrement efficace, avec des échanges hilarants (Dimitri, rationnel et pragmatique jusqu'au bout des ongles, analyse tout avant de comprendre à chaque fois qu'il débite des évidences embarrassantes pour Wyn). La malice de Wyn est une autre raison de jubiler car c'est un vrai filou, que ce soit quand il travaille à capturer un démon maladroitement invoqué lors d'une bacchanale ou quand il s'agit de sauver les fesses d'une armada de magiciens et de savants aux prises avec un mage corrompu et surpuissant.

Je ne veux pas trop en dire sur le contenu et le déroulé de l'épisode parce que, franchement, c'est un beau morceau et que ce serait criminel de spoiler la manière dont Hickman mène son affaire. C'est tellement bien troussé que cet épisode pourrait n'être qu'un one-shot brillantissime et qui dominerait de la tête et des épaules la quasi-totalité de la production Marvel actuelle. C'est l'oeuvre d'un scénariste qui n'a plus à rien à prouver mais qui, comme dit Alan Moore : "si je sais comment écrire une histoire, je ne l'écris pas. C'est si je ne sais pas comment l'écrire que j'ai envie de le faire."

C'est pourquoi, loin d'être assommant ou lourdingue, trop cérébral, trop conceptuel, que G.O.D.S. fait tant plaisir à lire. Malgré le choix de traiter d'éléments énormes, avec des menaces incroyables, Hickman fait un pari fou : raconter ça à hauteur d'hommes, même si ce sont des immortels, dotés de pouvoirs incommensurables. Wyn, Dimitri, Aiko, Cibisk Core, Dr; Saint-Maur Cercle ne sont pas vêtus de costumes bariolés, ce ne sont pas des types qui lévitent au-dessus du commun des mortels en les toisant comme des fourmis, ce ne sont pas des individus devisant de choses nébuleuses (même le "Babylon Event" qui les réunit et exige leur intervention unie n'est qu'un mot-valise pour désigner un ennemi, un danger mobilisateur). On pourrait les croiser dans la rue sans se retourner sur leur passage, sans deviner quelle mission périlleuse ils vont devoir accomplir. Et ça, c'est génial : ce n'est pas Galactus, Uatu le Gardien, Eternité, le Tribunal Vivant, l'Intelligence Suprême des Kree, les Célestes, etc, ces créatures inconcevables, fantastiques. Ce sont des êtres à l'allure de quidams auxquels ont peut s'identifier ou du moins auxquels on peut croire, qu'on peut comprendre.

Pour cela, il fallait bien entendu que Hickman ait un partenaire en mesure à la fois d'animer visuellement ces héros à l'aspect ordinaire mais en vérité extraordinaires et aussi de produire des images spectaculaires, dignes d'un show Barnum, avec des manifestations de pouvoirs insensées.

Valerio Schiti travaille sur ce projet depuis des mois et il a designé les nouveaux personnages en déclinant des dizaines de versions pour arriver à celle qui, définitivement, correspondrait à ce que désirait Hickman. Comme Schiti est un excellent character's designer, ça n'a pas été un problème (même si on ne doute pas une seconde du labeur qui a été le sien) : il a abouti à des héros et un méchant charismatiques et familiers à la fois, ce mélange épatant où on a l'impression de découvrir un nouveau personnage et de le connaître depuis toujours.

L'artiste italien livre des planches grandioses, comme si à chaque fois il se surpassait. Vous l'aviez aimé sur Guardians of the Galaxy (quand, moi, je l'ai découvert), puis Tony Stark : Iron Man, puis sur Empyre, puis sur Judgment Day ? Hé bien, c'est encore un cran au-dessus, en termes de finitions, de détails, d'envergure. Prenez cette scène au début, dans la bacchanale, quand Wyn et Dimitri débarquent : Schiti livre une pleine page sur tous les invités dans un intérieur luxueux et décadent, digne de Eyes Wide Shut de Kubrick. Comme ça. Il aurait pu en faire moins, s'économiser pour la suite, mais non : il lâche cette planche somptueuse, non pas pour se la péter, mais parce qu'on sent qu'il a eu du plaisir à la dessiner, parce que ça en dit plus long sur l'ampleur du projet et son investissement que toutes les interviews en promo.

A côté de ça, il est capable de mettre en scène sur plusieurs pages découpées en "gaufriers" de neuf cases un dialogue qui se tend progressivement entre deux personnages déchirés par leur job et leur relation amoureuse. Et ce n'est jamais ennuyeux. Schiti cadre les visages, expressifs sans verser dans la grimace, les mains, parfois il coupe le cadre à la moitié d'un visage pour signifier subtilement que le personnage qu'il montre est littéralement divisé entre son coeur et sa raison.

Puis après, il va vous gratifier d'une planche avec uniquement des cases de la largeur de la bande sur des visages, avec un effet de travelling arrière, qui explique dans un mot le temps passé, les cicatrices laissés par une rupture brutale (une cicatrice qui barre un visage, une mèche blanche traversant une tignasse brune). Et ça suffit pour être émouvant. Comme ça. Sans effort (apparent).

La virtuosité de Schiti se manifeste encore de nombreuses fois dans de multiples scènes. Son imagination est fertile, quand il représente le musée du Collectionneur, les Doyens de l'Univers dans leur décors propres. Et il fait rêver le lecteur avant de subrepticement le ramener au sol grâce au sourire amusé d'un personnage, un regard brillant... C'est vraiment... Vraiment très bon. Schiti, c'est la classe. Il y en a peu comme lui, c'est du niveau de Samnee, de Immonen. C'est même un cran au-dessus de Mora ou Larraz. C'est dire.

G.O.D.S., c'est donc d'abord un gros kif. Je m'attendais à un truc pointu, puissant, au risque d'être ampoulé. C'est tout le contraire : c'est malin, c'est joueur, c'est singulier, c'est inattendu. Ce sont deux auteurs-artistes qui s'amusent comme seuls les meilleurs le peuvent et qui surprennent ceux qui vont les lire en pensant savoir où ils mettent les pieds. Et le meilleur dans tout ça, vous savez ce que c'est ?

C'est que ce n'est que le premier épisode !

lundi 15 mai 2023

2 PREVIEWS QUI DONNENT VRAIMENT ENVIE...

Aujourd'hui, une entrée spéciale pour partager avec vous deux aperçus de deux comics qui vont créer l'événement dans les prochains mois.


Mark Millar l'a annoncé avec sa coutumière sobriété : il a "piqué" à Marvel Pepe Larraz pour le premier crossover du "MillarWorld". Ce sera une saga en cinq épisodes à paraître à partir de Juillet 2023 et qui s'appelle Big Game.


On sait peut de choses sur l'intrigue sinon que tous les héros du "MillarWorld" y seront impliqués ! 

SPOILER : Dans le dernier numéro de Nemesis Reloaded qui est sorti la semaine dernière, le "héros" (sorte de Batman avec l'esprit criminel du Joker) était abordé par Wesley Gibson, le "héros" de Wanted, premier succès du "MillarWorld", publié par Top Cow il y a tout juste 20 ans. Et il lui explique comment la Fraternité, l'organisation criminelle à laquelle il appartient, a effacé de la mémoire collective le souvenir de l'existence de super-héros et d'un Président des Etats-Unis ayant officié entre Jimmy Carter et Ronald Reagan.

Ce twist scénaristique, très malin, permet à Millar de justifier pas mal de choses qu'il a développées dans ses comics indépendants et surtout une guerre ouverte entre la Fraternité et de nouveaux héros apparus entre-temps (quasiment tous ceux qu'il a inventés en fait).

Dans les planches qui suivent, non colorisées et non lettrées, on pourra reconnaître quelques créations marquantes de Millar comme Edison Crane (Prodigy), Duke McQueen (Starlight), les gamins vampires (Night Club), The Ambassadors, Nemesis, Hit-Girl et Eggsy (Kick-Ass, Kingsman)... Et il reste encore du monde hors-champ puisque les magiciens de The Magic Order, les Chrononauts, Huck, Sharkey the Bounty Hunter, les deux filles de Space Bandits, les bolides de MPH, l'héroïne de Reborn, les héros de Empress, les voleurs de Super Crooks, Superior et les surhommes de Jupiter's Legacy seront également de la partie.

J'ignore comment Millar et Larraz vont réussir à impliquer des personnages aussi divers et variés dans une même histoire, mais ça fait partie de ce qui rend ce projet follement excitant. Plus excitant que tous les events estivaux des Big Two en tout cas.








*


Depuis Inferno, qui avait conclu sa prestation sur la franchise mutante de Marvel, qu'il a complètement bouleversé, Jonathan Hickman s'est principalement consacré à ses projets en creator-owned (Decorum) et sa fresque Two Worlds. Two Moons, mise en ligne directement sur sa newsletter Substack (si un éditeur français pouvait le convaincre d'en faire un album, ce serait vraiment top).


Et puis, il y a quelques mois, sans prévenir, il annonçait son retour chez Marvel avec un mystérieux projets dont on connaît désormais le titre, G.O.D.S., et qui sera dessiné par Valerio Schiti (qu'il retrouve donc après Inferno).

Là, c'est bien simple, on ne sait rien de l'histoire ni du nombre d'épisodes (même si ce sera une série limitée) et Hickman n'en dira certainement pas plus avant la rentrée, juste avant la parution. Mais bon, honnêtement, Hickman + Schiti et ce titre, si ça ne vous donne pas envie, je ne sais pas ce qu'il vous faut !

Ces planches sont parus à l'occasion du FCBD (Free Comic Book Day) dans l'exemplaire consacré aux Avengers/X-Men.