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vendredi 22 septembre 2017

ROCK'N'ROLL, de Guillaume Canet


Je n'aime pas Guillaume Canet. Je suis d'abord un peu jaloux qu'il soit le compagnon de Marion Cotillard. Mais surtout, blague à part, je ne comprends pas sa bonne côte dans le cinéma français actuel alors qu'il est un acteur dénué de charisme, au talent minimal, et un réalisateur surestimé.

Mais il a "la carte" (dixit la formule de Jean-Pierre Marielle pour désigner celui qui a les faveurs de la profession, quels que soient ses succès ou ses qualités). Alors quand Canet clame qu'il part en live dans son dernier film, pour casser son image trop lisse et aussi pour critiquer notre société obsédée par l'image que les célébrités renvoient, je suis curieux et je décide de regarder ce que vaut son dernier film : Rock'n'Roll. Mais le contenu tient-il la promesse de son titre ? 

 Marion Cotillard et Guillaume Canet

Guillaume Canet a 43 ans et tout pour lui : il collectionne les succès au box office, partage la vie de la comédienne française la plus connue dans le monde, et tourne dans le premier film de son meilleur ami, Philippe Lefebvre.

Camille Rowe et Guillaume Canet

Pourtant, lors d'une interview, une innocente remarque de la journaliste relayée par sa partenaire à l'écran, Camille Rowe, le plonge dans un doute abyssal : il est considéré comme un acteur vieillissant, à l'image trop sage, éclipsé par la notoriété de sa femme. 

Alain Attal et Philippe Lefebvre

Tout ça le tourmente beaucoup et rapidement au point qu'il rend le tournage infernal, se met à sortir et à abuser de l'alcool et de la drogue, à négliger sa petite famille... Pour prouver à qui en doute qu'il est encore "rock'n'roll", jeune, dynamique, capable d'étonner n'importe qui.

Une simple crise de la quarantaine ?

Son entourage personnel et professionnel fait d'abord le dos rond et pense qu'il ne s'agit que d'une crise passagère, mais Canet déconne de plus en plus jusqu'à l'irréparable - et malgré les conseils avisés du rockeur en chef, Johnny Hallyday...

Guillaume Canet et Johnny Hallyday

Bientôt il se laisse entraîner dans une spirale délirante par un pseudo-chirurgien esthétique et un coach sportif. Mais si son image change radicalement, sa réputation est dévastée, sa vie conjugale balayée... Convaincu de la justesse de ses choix malgré l'opprobre générale, Guillaume Canet prend un aller simple pour le grand n'importe quoi - au point d'y entraîner celle qui l'aime encore ?

On ne peut nier à l'acteur-scénariste-réalisateur un réel culot pour s'être lancé dans une telle entreprise, même s'il faut en relativiser l'originalité puisque l'argument rappelle fortement l'intrigue, plus tordue encore (quoique aussi inaboutie), de Grosse Fatigue (Michel Blanc, 1994). Déjà les acteurs y jouaient leurs propres rôles, ou du moins eux-mêmes tels que le cinéaste pensait que le public les voyait, et s'interrogeait sur ce regard (Blanc inscrivait son histoire dans une série noire où son sosie salissait sa réputation) sur le ton de la comédie.

Mais la différence entre Michel Blanc et Guillaume Canet tient d'abord à deux éléments : d'abord, Blanc n'éprouvait pas de malaise quand à l'image qu'il renvoyait, il subissait ce que son sosie en faisait (notamment en ayant un comportement inconvenant en société, et les femmes en particulier, mais aussi en abusant de quelques avantages permis par la notoriété) ; et ensuite Grosse fatigue développait son postulat dans une trame policière (trouver et arrêter le sosie, puis tenter de faire comprendre à tous que le vrai Michel Blanc n'avait rien fait d'affreux). Canet produit, lui, un récit beaucoup plus (trop) autocentré et sans le structurer dans un genre (si ce n'est une comédie très inégale, avant de sombrer dans la grosse farce à la fin - ce qui détruit toute l'entreprise de démolition pseudo-réaliste du début).

En vérité, non, Rock'n'Roll n'est pas très rock, ou pas suffisamment. Il ne va pas assez loin, ou alors trop loin mais dans la mauvaise direction : ce qui aurait pu (dû ?) être un jeu de miroir déformant troublant, dérangeant, assortie d'une réflexion aiguisée sur la "société du spectacle" finit par être une "potacherie" sur Guillaume Canet, un homme et un acteur pas assez important, profond, pour mériter d'être ainsi déconstruit.

Dans une scène du film, lors du deuxième acte (après la crise, mais avant l'aller sans retour vers le délire faussement trash), Canet se trouve dans le bureau d'Yvan et Alain Attal, producteurs du film qu'il tourne sous la direction de Philippe Lefebvre : il tente de les calmer face au sabotage qu'il inflige au tournage en évoquant son prochain long métrage de réalisateur. Ses interlocuteurs soutiennent l'idée d'un docu-fiction sur Marion Cotillard mais lui, en prétendant que sa compagne l'encourage, pense qu'il ferait un meilleur sujet.

Canet donne lui-même, peut-être sans s'en rendre vraiment compte, la clé de ce qui ne fonctionne pas dans son Rock'n'Roll et qui provoquent aussitôt la rage de ses producteurs : sa crise, sa personnalité, son personnage ne sont effectivement pas assez intéressants, et cela même sans le comparer à celui de sa célèbre compagne. Le film souffre des mêmes manques que son sujet et son héros.

Le sujet se veut une charge féroce et pleine d'esprit contre le narcissisme des vedettes mais aussi de la manière dont les médias s'intéressent à elles, moins comme artistes que comme people. Or, cela, le film ne fait que l'effleurer, préférant montrer les âneries pathétiques de vrai-faux (ou faux-vrai) Guillaume Canet pour rester jeune, en forme, et en même temps subversif, transgressif, bref dans le coup, dans le vent. Mais être dans le vent, tout le monde le sait (sauf Canet apparemment), c'est du vent et le film devient aussi venteux.

Le héros manque de recul au point qu'une banale remarque - exprimée par une journaliste quelconque et une jeune actrice inexpérimentée qui le charrie un peu sur son âge et ses copains - suffit à le vexer. Difficile, pour ne pas dire impossible, de croire ensuite que ce prétexte suffit à bouleverser autant le personnage, à le faire aller aussi loin. Pour sinon compatir, du moins accepter de croire à ce qu'il traverse, il aurait fallu davantage que ça. Mais si la mission était de se montrer comme un pauvre con, vertigineusement idiot, alors là, parfait, mais cela mérite-t-il d'y consacrer plus de 120 minutes ?

Les deux éléments (sujet pas assez fouillé, héros plus bête que vraiment dubitatif) sont liés et expliquent tout ce qui font boiter le film : je ne dis pas que ce n'est pas drôle, car quelques gags sont réussis, il y a des envolées loufoques vraiment épatantes (Marion Cotillard transformée en Céline Dion quand elle est convaincue d'avoir "attrapé" son rôle dans le Xavier Dolan qu'elle prépare - il faut d'ailleurs souligner que la comédienne est réellement époustouflante de drôlerie décomplexée dans le film, faisant preuve d'auto-dérision en équilibre parfait entre sur-jeu et émotion contenue), mais, mais, mais que c'est mal foutu quand même.

Le premier acte est inutilement long, insistant déraisonnablement sur le caprice du héros, comme si Canet acteur et cinéaste hésitait à vraiment partir en sucette. Conséquence : une fois le twist révélé et l'acte II entamé, on s'étonne que le délire du personnage impacte aussi mollement son entourage et contamine si peu le film lui-même. Durant la promo et dans les bandes-annonces, on promettait une surprise renversante et audacieuse alors qu'en vérité, on est loin du trash de n'importe quelle émission de témoignage genre Chacun son choix.

Dès lors, on est loin de l'intention initiale, sans doute plus inspirée mais aussi plus risquée, de Canet (voir "Première" n°475) qui voulait appeler son long métrage Un Homme en colère, conçu avec un petit budget et caméra à l'épaule, façon faux docu - trop "aigri" selon l'auteur, mais certainement moins tiède que le produit actuel. C'est ce qui s'appelle avoir peur de soi-même tout en aimant se regarder déconner gentiment au lieu de dénoncer vraiment l'égocentrisme (des acteurs mais aussi des gens avec la manie des selfies, l'envie d'être célèbre même sans talent, etc). On a plutôt droit à un film pour happy few où les guests défilent sans être bien exploités (voir la scène avec Johnny : le chanteur y est très convaincant en caricature de lui-même, mais le dialogue qu'il échange avec Canet est d'une platitude moraliste consternante - "le rock'n'roll, c'est dépassé").

Jamais, c'est un comble, ce qu'on nous raconte là ne fait vrai et donc tout le dispositif sonne creux, la démonstration est vaine. Il aurait fallu oser être vraiment ridicule, méchant, grotesque, comme à la grande époque des comédies italiennes, pour transformer un sujet passionnant comme celui-ci en ce dont rêvait Canet. Mais ce dernier n'a ni le cynisme ni la puissance satirique, peut-être même pas le culot, pour déranger, interpeller le public comme il le prétend. A moins d'être décoiffé par le spectacle d'un type pour qui oser aimer écouter Demis Roussos ou péter au lit (entre autres audaces), Rock'n'Roll a tout du ballon de baudruche. Même en n'appréciant pas Canet au départ, difficile d'être indulgent de toute manière devant pareille frilosité.

jeudi 28 avril 2016

Critique 875 : BIG FISH, de Tim Burton



BIG FISH est un film réalisé par Tim Burton, sorti en salles en 2003.
Le scénario est écrit par John August, adapté du roman du même nom de Daniel Wallace. La photographie est signée Philippe Rousselot. La musique est composée par Danny Elfman.
Dans les rôles principaux, on trouve : Ewan McGregor et Albert Finney (Edward Bloom), Alison Lohman et Jessica Lange (Sandra Bloom), Billy Crudup (Will Bloom), Marion Cotillard (Joséphine Bloom), Steve Buscemi (Norther Winslow), Danny de Vito (Amos Calloway), Helena Bonham Carter (Jenny et la sorcière), Matthew McCrory (Karl le géant).
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Conteur talentueux et inépuisable, Edward Bloom embarrasse son fils William le jour de son mariage avec Joséphine en narrant pour la énième fois comment il a attrapé un énorme poisson avec son alliance comme appât. Pour Will, les histoires de son père l'empêche d'être digne de confiance et d'avoir une relation ordinaire avec lui. Au terme de cette soirée, ils se disputent : leur brouille durera trois ans.
Ed et Sandra Bloom
(Albert Finney et Jessica Lange)

Pourtant quand il apprend que son père est mourant, Will accepte de le revoir comme le lui demande sa mère, Sandra. Joséphine est enceinte de sept mois et l'encourage à se réconcilier avec Ed, qui a toujours prétendu savoir comment et quand il quitterait ce monde depuis sa rencontre avec une sorcière dont l'oeil de verre permettait de voir l'avenir. 
Will Bloom
(Billy Crudup)

Malgré la maladie, Ed n'a pas changé et agrémente toujours le quotidien avec ses récits, tous plus extravagants les uns que les autres, qui irritent Will mais ravissent Joséphine. 
Joséphine Bloom
(Marion Cotillard)

Ainsi évoque-t-il sa croissance précoce, enfant, qui l'obligea à garder le lit pendant trois ans, puis sa carrière brillante de sportif dans diverses disciplines à Ashton où il est né. Ambitieux et curieux, il quittera cette bourgade pour découvrir le monde en compagnie du géant Karl, qui terrifiait les environs. 
Karl le géant et Ed Bloom
(Matthew McGrory et Ewan McGregor)

Empruntant, seul, des détours, Ed découvrit le village paradisiaque de Spectre dans une forêt où il fit la connaissance d'un poète (plus tard reconverti en braqueur de banque et homme d'affaires), Norther Winslow, et de Jenny, encore fillette puis résidant à l'âge adulte la maison de la sorcière. Toujours en quête d'aventures, Karl et Ed sont recrutés dans le cirque dirigé par Amos Calloway (qui se transforme en loup-garou la nuit venue). 
Amos Calloway
(Danny de Vito)

Lors d'une représentation, Edward remarque Sandra Templeton et en tombe instantanément amoureux. 
Sandra Templeton
(Alison Lohman)

Il lui fera une cour assidue pendant trois ans alors qu'elle étudie à l'université d'Auburn et réussira à la séduire, évinçant son fiancé, Don Price, un de ses camarades d'Ashton.
Ed Bloom
(Ewan McGregor)

Ed est appelé sous les drapeaux et, pour rentrer plus vite chez lui, accepte une mission dangereuse au cours de laquelle il sera aidé par deux danseuses siamoises, Ping et Jing, en échange de leur engagement dans le cirque de Calloway. Grâce à Winslow, Ed fait fortune, achète la maison de ses rêves et réhabilite Spectre dévastée par la crise immobilière. Will naît à cette époque. 
Norther Winslow
(Steve Buscemi)

L'état de santé de Ed s'aggrave brusquement et Will reste à son chevet, à l'hôpital, promettant de prévenir sa mère de l'évolution de la situation. Enfin seul à seul, le père fait comprendre à son fils que les histoires, peu importe qu'elles soient vraies ou romancées, survivent au conteur et accompagnent les survivants.  

Big Fish est un film mal-aimé : les fans de Tim Burton ne le citent jamais parmi leurs favoris, ne retrouvant pas dans cette histoire mélancolique et fantastique les motifs plus sombres de l'oeuvre du cinéaste. Pourtant, c'est un long métrage qui ne mérite pas la sévérité avec laquelle beaucoup le juge : c'est un joli récit, que j'aime particulièrement car il traite d'un de mes thèmes préférés - l'influence de la vie sur la fiction et de la fiction sur la vie. 

Le roman de Daniel Wallace (Big Fish : A novel of mythic proportions, 1998) est remarqué par le scénariste John August six mois avant sa parution et le renvoie à la mort de son propre père. Il convainc le studio Columbia d'en acquérir les droits et commence à en rédiger une adaptation. Steven Speilberg est approché pour le filmer et le cinéaste propose le rôle principal à Jack Nicholson, avant de jeter l'éponge (il tournera à la place Arrête-moi si tu peux). Le projet est envisagé pour Stephen Daldry puis Tim Burton, qui l'accepte.

Pour Burton, c'est aussi, comme August, l'occasion d'évoquer ses parents avec lesquels il n'a jamais été proche mais dont la disparition récente (en 2000 pour son père et 2002 pour sa mère) l'ont beaucoup affecté. C'est aussi un sujet plus intimiste qui lui permet de rebondir après le remake critiqué de La planète des singes. Le réalisateur est attiré par l'histoire, un drame émouvant et fantaisiste à la fois, abondant en personnages extraordinaires - ces freaks qu'il affectionne tant.

Au départ, Burton veut lui aussi Nicholson, qu'il a dirigé dans Batman (1989) et Mars attacks ! (1996) pour incarner Ed Bloom âgé mais aussi plus jeune (grâce à une combinaison de maquillage et d'effets spéciaux). Mais il change d'avis pour engager deux acteurs différents : Ewan McGregor joue donc la version rajeunie de Albert Finney (comme il a été Alec McGuiness jeune homme dans la deuxième trilogie Star Wars !) - une idée particulièrement inspirée car les deux comédiens sont formidables : le premier en aventurier charmeur tout droit sorti des films hollywoodiens des années 40-50, le second en conteur mourant et très attachant.  

De la même manière, pour incarner Sandra, Jessica Lange et Alison Lohman sont impeccables : la première y tient son dernier grand rôle à ce jour, la seconde y confirmait son talent après avoir été révélé par Ridley Scott (dans Les associés) - même si, depuis, elle semble avoir disparu des écrans. La compagne d'alors du cinéaste, Helena Bonham Carter, tient elle le double rôle de Jenny et de la sorcière (avec un look insensé). 

Bien que le film s'inscrive dans un registre fantastique et regorge de scènes visuellement spectaculaires, la mise en scène de Burton n'est jamais noyée par les effets spéciaux. Ce qui impressionne davantage réside dans la beauté de la photographie du français Philippe Rousselot, dont les couleurs furent renforcées en post-production : l'histoire, qui est relatée dans de nombreux et longs flash-backs, semble ainsi se passer dans une ambiance éthérée et flamboyante à la fois. La scène où Ed attend Sandra sous la fenêtre de sa chambre à l'université d'Auburn dans un champ de coquelicots apparaît comme une résumé esthétique du projet : c'est too much d'accord, mais splendide. 

On peut, sans les partager, comprendre les réserves de certains critiques contre le film : avec pareil sujet, on est en droit d'attendre plus d'émotion, et Big Fish n'est effectivement pas aussi poignant qu'on pourrait l'attendre. Il me semble aussi que le problème provient aussi du jeu de Billy Crudup, dont le personnage est trop antipathique et l'interprétation sans assez de relief (alors que c'est un comédien subtil, tout à fait capable). Marion Cotillard n'a pas grand-chose à faire non plus alors que Joséphine aurait pu (dû) être plus mise en avant (sa grossesse en parallèle à la mort imminente d'Ed suggère une transmission évidente et elle est bien plus indulgente envers son beau-père que son propre mari). 

En revanche, comme à l'époque de ses Batman, Burton soigne particulièrement la galerie de gentils monstres à sa disposition, profitant, il est vrai, d'interprètes de première classe (mais qu'il n'a plus filmés depuis étrangement) - Danny de Vito et Steve Buscemi en tête.

La musique originale de Danny Elfman est agrémentée d'une bande-son superbe arrangée par Eddie Vedder et Mike McCready  du groupe Pearl Jam et de chansons de Bing Crosby, Elvis Presley, Buddy Holly, Allman brothers band (que du bon donc !).

Tendre fantasmagorie, Big Fish mérite qu'on l'apprécie : c'est un film atypique pour son auteur mais joliment triste, romanesque en diable.

jeudi 17 mars 2016

Critique 840 : BLOOD TIES, de Guillaume Canet


BLOOD TIES est un film réalisé et produit par Guillaume Canet, sorti en salles en 2013. Il s'agit d'un remake du film Les Liens du Sang réalisé par Jacques Maillot.
Le scénario est écrit par Guillaume Canet et James Gray, adapté de l'histoire écrite par Jacques Maillot et Frank Urbaniok. La photo est signée Christophe Offenstein. La musique est composée et compilée par Yodelice.
Dans les rôles principaux, on trouve : Clive Owen (Chris Pierzynski), Billy Crudup (Frank Pierzynski), James Caan (Leon Pierzynski), Lili Taylor (Marie Pierzynski), Marion Cotillard (Monica), Zoe Saldana (Vanessa), Mila Kunis (Natalie),  Noah Emmerich (Colon), Matthias Schoenaerts (Anthony Scarfo), Griffin Dunne (McNally)...
*
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À New York, en 1974, Chris Pierzynski sort de prison au bénéfice d'une remise de peine pour bonne conduite, après plusieurs années derrière les barreaux à la suite d'un règlement de comptes.
Chris
(Clive Owen)

Dehors, son frère cadet, Frank, l'attend. Leur relation a toujours été houleuse et pour cause puisque ce dernier est officier de police, promis à une brillante carrière dans la brigade criminelle. On comprend par ailleurs que Frank est venu à contrecoeur.
Frank
(Billy Crudup)

La rivalité entre les deux frères a une autre raison : leur père, Leon, les a élevés seul, car leur mère était alcoolique, toxicomane et s'adonnait à la prostitution pour assouvir ses addictions. Le patriarche a malgré tout toujours affiché une préférence pour Chris, quand bien même celui-ci endurait les corrections sévères du père pour protéger son cadet et leur soeur, Marie, aujourd'hui aux côtés du chef de famille vieillissant.
Leon
(James Caan)

Dans une volonté de pacification entre eux, Frank trouve un travail à Chris, dans un garage, et essaie de le réconcilier avec son ex-femme, Monica, toxicomane, en charge de leurs deux enfants qu'il n'a pas vu grandir.
Monica
(Marion Cotillard)

Néanmoins, très vite, ses démons rattrapent Chris, qui est humilié par le fils de son patron, et ne supporte pas non plus que la secrétaire du garage, la jeune et jolie Natalie, ne soit pas mieux considérée. Lorsqu'un de ses amis, délinquant, vient lui proposer un job facile et illégal, il quitte son emploi et replonge dans le banditisme.
Natalie
(Mila Kunis)

Frank assiste impuissant à ces événements mais son existence est également agitée : il cherche à regagner les faveurs de Vanessa, dont le mari, Anthony Scarfo, est actuellement détenu, et avec laquelle il a déjà eu une liaison difficile.
Vanessa
(Zoe Saldana)

La chance de Chris tourne à son avantage : professionnellement, il accepte de participer à un audacieux braquage contre un fourgon blindé de convoyeurs de fonds, qui se solde par un bain de sang mais au terme duquel il empoche le butin avec son meilleur ami ; et sentimentalement, il 
charme Natalie qui accepte de l'épouser.
Scarfo
(Matthias Schoenhaerts)

Lors du hold-up, Frank a reconnu Chris mais refuse de le dénoncer à ses supérieurs et démissionne de la police. Il est menacé par Scarfo, sorti entretemps de prison, mais Chris intervient aussi discrètement que brutalement pour empêcher le mari jaloux d'ennuyer son frère.

Tandis que Frank et Vanessa organisent une sortie pour se changer les idées, Monica, désormais à la tête d'un réseau de prostitution financé par Chris, est piégée par la police et trahit son ex-époux contre sa liberté. Au même moment, Scarfo échappe aux hommes de main de Chris, résolu à tuer Frank et Vanessa.

Chris apprend que la police est sur le point de l'arrêter et que son frère est de nouveau sous la menace de Scarfo. Il confie la protection de Natalie à son meilleur ami et se lance à la poursuite de Scarfo pour le neutraliser avant qu'il s'en prenne à Frank et Vanessa...  

Je dois, pour commencer cette critique, avouer que je ne partage pas avec beaucoup de journalistes et de spectateurs l'enthousiasme que suscite Guillaume Canet : il est, à mes yeux, un acteur fade et un metteur en scène surcoté. Donc j'ai découvert, récemment (Dimanche dernier), son Blood ties sans en attendre grand-chose. Je n'avais même pas vu le film dont il est le remake et dans lequel il jouait déjà, Les liens du sang.

Ce qui m'a motivé, c'est d'abord et surtout son étincelant casting puis son co-scénariste, le talentueux cinéaste James Gray. Le long métrage a vu le jour suite au succès de Ne le dis à personne aux États-Unis (après déjà un gros score en France) : plusieurs producteurs américains ont alors logiquement offert à Canet de financer son projet suivant. Mais il a été méfiant, sans doute parce qu'il s'est rappelé des mésaventures vécues par d'autres français attirés par les sirènes hollywoodiennes (Matthieu Kassovitz, Christophe Gans...) : exigeant de garder le contrôle artistique de ses films, il se doutait, légitimement, que les grands studios ne le lui accorderaient pas si le résultat ne leur convenait pas.

Mais la tentation d'oeuvrer Outre-Atlantique est quand même alléchante et il cherche quand même une idée : c'est ainsi qu'il entreprend de réaliser une nouvelle version d'un film dans lequel il a tourné, Les liens du sang, mis en scène par Jacques Maillot, qu'il aurait déjà aimé mettre en images en France. Cependant, Canet doit aller vite car Ridley Scott veut également acquérir les droits du remake et il convainc les américains de le suivre, lui, plutôt que le vétéran anglais, pourtant plus connu et auteur de gros succès au box-office depuis plus de trente ans.

Canet cherche ensuite un co-scénariste pour l'aider à rédiger son premier script en anglais et rencontre James Gray qui, contre toute attente, lui propose ses services. Il faut maintenant une star pour porter le projet et Mark Wahlberg s'y attache... Avant de renoncer, estimant que le sujet rappelle trop La Nuit nous appartient, justement réalisé par Gray !

Un casting tout aussi prestigieux, même s'il ne comporte pas un acteur aussi bankable en tête d'affiche, sera quand même réuni par le français et de ce point de vue, Blood ties tient ses promesses.

Clive Owen est un de mes comédiens préférés, j'avais espéré qu'il serait choisi pour incarner James Bond (avant que Daniel Craig soit élu) : son charisme naturel, sa classe innée, font merveille pour jouer Chris, ce grand frère-grand bandit, dont chaque apparition donne au film une dimension à part.
Billy Crudup est un acteur à la carrière inégale, qui a en outre souffert d'un scandale personnel (il a quitté sa femme enceinte pour partager la vie d'une comédienne), mais son interprétation, très sobre, rend parfaitement justice à ce rôle de cadet tiraillé entre sa famille et son métier de flic.

La galerie de seconds rôles est bluffante, tous sont servis par des comédiens exceptionnels, dont la réunion dans le premier film américain d'un français donne presque le tournis : à côté du monstre sacré James Caan (sans doute convaincu par Gray, qui le dirigea dans son somptueux et crépusculaire The Yards), on a droit aux magnifiques Zoe Saldana (émouvante en femme de truand), Mila Kunis (parfaite en jeune femme fascinée par Owen), et Marion Cotillard (qui cabotine un peu en pute-maquerelle toxico - ça fait beaucoup pour un seul personnage !). Et c'est encore sans compter Matthias Schoenhaerts (glaçant en brute jalouse), Noah Emmerich (impeccable en lieutenant de police intègre), Griffin Dunne (qui ne fait que passer, le temps d'une scène survoltée), ou Lili Taylor (dans le rôle ingrat de la soeur) ! 

Le film lui-même développe une intrigue classique : la figure de l'ex-taulard rattrapé par son passé, sa rivalité avec un frère respectable, le favoritisme du père pour le "mauvais fils", tout ça n'est pas très neuf, mais le scénario exploite ces éléments avec une simplicité honnête, qui ne prétend pas révolutionner le genre. 

Avoir situé le récit dans les années 70 semble aussi une coquetterie pour évoquer le cinéma du "New Hollywood" et ses grands auteurs, dont s'inspirent Canet et qu'apprécie Gray - les Scorsese, Coppola, Friedkin... - : cet aspect "historique" n'est pas vraiment justifié, mais la reconstitution est impeccable, la direction artistique (costumes, décors, véhicules, etc) prouve la supériorité des productions américaines dans cette configuration (là où le cinéma français se contente souvent du minimum, sauf quand il s'agit de plonger dans des histoires beaucoup plus datées - avec des films de cape et d'épée par exemple).

La réalisation elle-même est soutenue par une très belle photographie, et le film, malgré un rythme plutôt pépère, se déroule sans ennui. On peut d'ailleurs s'étonner que Canet, qui avait mis en scène des séquences spectaculaires réussies dans Ne le le dis à personne, et disposant d'un budget confortable, n'ait pas été aussi inspiré avec des moments forts comme le braquage du convoi de fonds ou la poursuite finale. Mais peut-être, justement, a-t-il voulu déjouer les attentes, ou plus pragmatiquement n'a-t-il pas eu toute latitude pour faire plus...

Blood ties, porté par une bande son efficace (qui a aussi dû coûter de l'argent, en obtenant l'utilisation de classiques du rock et de la soul - on entend Cream, Sam Cooke, Little Richard, The Isley Brothers, Louis Prima, The Velvet Underground... Là encore, c'est très "scorsesien" ! - à côté de compositions originales de Yodelice), tire plus sa force de personnages archétypaux mais bien campés, formant un ensemble solidement agencé, que de l'originalité de son propos ou de sa forme.

En l'état, il s'agit donc presque davantage d'un exercice de style que d'une oeuvre personnelle : peut-être cela explique-t-il son échec critique et commercial, qu'on peut interpréter comme la rançon de la gloire pour un des enfants gâtés du cinéma français s'étant lui aussi brûlé les ailes en traversant l'océan... 

dimanche 7 février 2016

Critique 811 : MINUIT A PARIS, de Woody Allen


MINUIT A PARIS (en version originale : Midnight in Paris) est le 42ème film écrit et réalisé par Woody Allen, sorti en 2011.
La photographie est signée Darius Khondji. Le film est produit par Letty Aronson, Jaume Roures, et Stephen Tenenbaum.
Dans les rôles principaux, on trouve : Owen Wilson (Gil Pender), Rachel McAdams (Inez), Marion Cotillard (Adriana), Léa Seydoux (Gabrielle), Kathy Bates (Gertrude Stein), Corey Stoll (Ernest Hemigway), Adrien Brody (Salvador Dali), Marcial Di Fonzo Bo (Pablo Picasso), Tom Hiddleston (Scott Fitzgerald), Alison Pill (Zelda Fitzgerald)...
 *

Gil Pender et Inez arrivent à Paris pour y préparer leur mariage, en compagnie des parents de la jeune femme (qui ne s'entendent pas avec leur futur gendre). Gil, qui veut se consacrer à l'écriture d'un roman, aimerait s'installer dans la capitale française mais ce projet ne séduit pas sa future épouse. 
Gil et Inez
(Owen Wilson et Rachel McAdams)

Il doit aussi supporter un autre couple américain dont le mari est un ancien prétendant d'Inez, un type imbuvable, suffisant et prétendant tout savoir sur Paris, sa culture, son passé.
Paul, son amie, Inez et Gil
(Michael Sheen, Rachel McAdams et Owen Wilson)

Un soir, alors qu'Inez va danser avec ses amis, Gil va se promener et s'égare. A minuit, une voiture s'arrête près de l'endroit où il cherche à se repérer et ses occupants l'invitent à une soirée. En route, Gil comprend que ses hôtes sont Scott et Zelda Fitzgerald et qu'il a remonté le temps jusque dans les années 1920. Il rencontre ensuite Ernest Hemingway, Gertrude Stein, Pablo Picasso et la nouvelle muse de ce dernier, la belle Adriana, dont il tombe amoureux au premier regard.
Adriana
(Marion Cotillard)

Pour s'assurer qu'il n'a pas rêvé cette nuit, Gil se rend au même endroit le lendemain, toujours à minuit. A nouveau, il est transporté dans le passé et croise de nouveaux artistes de l'époque : Salvador Dali, Cole Porter, Juan Belmonte, T. S. Eliot, Luis Buñuel, Man Ray...
 Zelda et Scott Fitzgerald
(Alison Pill et Tom Hiddleston)
 Gil, Ernest Hemignway et Gertrude Stein
(Owen Wilson, Corey Stoll et Kathy Bates)
 Pablo Picasso
(Marcial Di Fonzo Bo)
Salvador Dali
(Adrien Brody)
Man Ray et Luis Buñuel
(Tom Cordier et Adrien De Van)

Son beau-père le fait suivre les nuits suivantes mais le détective engagé est semé. L'amour que Gil éprouve pour Adriana fait voler son couple avec Inez en éclats mais aboutit à une impasse car la muse des peintres ne pense trouver le bonheur que dans des années encore antérieures.
Gil et Adriana
(Owen Wilson et Marion Cotillard)

Gil rebondit malgré tout en se posant à Paris, où il peut se consacrer à son roman, et en se liant avec Gabrielle, une jeune et jolie antiquaire, partageant ses goûts...
Gabrielle
(Léa Seydoux)

C'est, parmi les films récents de Woody Allen, un des plus joyeux, les plus drôles, tout en restant mélancolique - il faudra attendre Magic in the Moonlight (en 2014) pour qu'il renoue avec ces tonalités.

A l'époque de Midnight in Paris, Allen a repris son tour d'Europe, entamé avec Match Point, Scoop, Le Rêve de Cassandre, Vicky Cristina Barcelona, et plus tard par To Rome with Love. Ces voyages hors de Manhattan en particulier et de l'Amérique en général découlent de la recherche de financements mais aussi d'une volonté manifeste d'explorer d'autres horizons, de situer ses histoires dans d'autres cadres, même si c'est la première fois en près de quarante ans de carrière qu'il aligne des longs métrages à l'étranger aussi fréquemment.

Profitant d'un crédit d'impôts pour les tournages en France (et certainement en échange d'un petit rôle pour Carla Bruni, la femme du président de la république d'alors, Nicolas Sarkozy), Woody Allen pose donc sa caméra à Paris pour une comédie sentimentale délicieuse. Les premières images sont une succession de cartes postales de la capitale comme si le cinéaste avait voulu se débarrasser de l'hommage envers ses hôtes. Mais on peut aussi estimer qu'il s'agit de la manière dont n'importe quel touriste découvre la capitale et c'est alors une figure logique puisque le héros de l'histoire est un touriste idéalisant Paris.

Derrière quelques bonnes répliques et ce sentimentalisme assumé, Allen ne trompe personne très longtemps en brossant le portrait d'un couple qui, bien que sur le point de se marier, est composé de deux individualités contraires : le romantique démocrate Gil n'a rien à voir/à faire avec cette Inez bourgeoise républicaine, encore moins avec ses beaux-parents qui le méprisent ouvertement. Rarement le cinéaste aura d'ailleurs manifesté autant de critique avec ses concitoyens américains, comme le confirme ensuite le rôle joué par Paul et son amie : non seulement ceux-ci sont d'épouvantables snobs mais en plus ils prétendent mieux connaître la France et sa capitale que ses propres habitants et guides !

Puis le film bascule, à la fois dans la comédie romantique et le fantastique féerique, quand Gil remonte le temps lorsqu'un soir il s'égare en ville et que le douze coups de minuit sonnent. Allen met en scène alors les rencontres de son héros avec la fine fleur culturelle des années 20, une fabuleuse concentration d'expatriés s'illustrant dans la littérature, la peinture, le cinéma.

Le casting est particulièrement soigné et donne un relief à la fois drôle et troublant à cette idée puisque chaque acteur est à la fois très bon dans son rôle mais aussi très ressemblant avec la célébrité qu'il incarne : Tom Hiddleston et Alison Pill pour Scott et Zelda Fitzgerald, Corey Stoll pour Ernest Hemingway, Adrien Brody pour Salvador Dali (deux scènes hilarantes, ponctuées par une réplique culte : "I see... A Rhinoceros !"), Kathy Bates pour Gertrude Stein, Marcial Di Fonzo Bo pour Pablo Picasso... C'est par ce dernier qu'est introduit un personnage fictif mais crédible de muse qui va entraîner Gil et le film dans sa thématique profonde : Adriana ou l'insatisfaction.

Avec cette héroïne dont le protagoniste (comme le spectateur) tombe amoureux au premier regard, Woody Allen interroge l'interprétation de l'art (via un tableau la représentant peint par Picasso) : pour le pédant Paul, la toile raconte une histoire dont Gil connaît la vérité, ce qui est donc communément admis n'est pas toujours vrai.

A mesure que les connaissances qu'acquiert Gil contredisent ce que dit Paul et apprécie Inez, l'évidence que le couple de Gil et Inez ne tiendra pas (n'a jamais tenu) se fait plus évidente. Le film avance ainsi en même temps que l'histoire de Gil et Inez recule, régresse, se dissout. Cette mécanique est actionnée avec une fluidité remarquable.

Ce fossé est souligné aussi par les divergences sociales : Inez et ses parents sont plus soucieux des apparences que d'authenticité (ainsi, alors qu'ils sont chez un antiquaire et se voient proposer une chaise pour 18 000 $, Gil trouve le prix exorbitant mais sa belle-mère trouve ça "cheap" - un mot qu'i reviendra pour désigner en vérité autant les goûts que la personnalité de Gil). Ce sont des bourgeois mesquins et racistes, prêts à accuser sans preuves une femme de ménage (quand Inez perd une paire de boucles d'oreilles, que Gil lui a prise pour les offrir à Adriana) et à railler les français ou les opinions jugées communistes de Gil.

Néanmoins, ledit Gil a un rôle ambigu : il mène une double vie, courtisant sans scrupules Adriana, qu'il lâchera, plus sidéré que dépité, quand il constatera qu'elle aussi n'a pas les mêmes aspirations que lui, et tombant vite, à la fin, sous le charme de la jolie antiquaire, Gabrielle.

Gil n'est pas non plus un individu si détaché de la réalité qu'il trouve si pénible : son affection pour le passé a besoin de passer par des éléments concrets, physiques, ce n'est pas un doux rêveur nostalgique mais plutôt un fétichiste pour lequel divers objets font office de véhicules : des disques vinyles de Cole Porter, des livres dénichés chez des bouquinistes, les monuments historiques de la capitale - autant de passerelles bien matérielles entre le présent subi et le passé idéalisé. Il n'hésite pas non plus à user des avantages que lui procurent ses allers-retours entre aujourd'hui et hier, comme lorsqu'après avoir croisé Picasso avec Adriana, il fait à son tour la leçon à Paul, ou quand, s'étant fait traduire le journal intime d'Adriana, il sait pouvoir la séduire en lui offrant des boucles d'oreilles (qu'il enlève à la collection d'Inez).

Mais Woody Allen anime Gil de telle manière qu'il nous est toujours plus sympathique que lâche ou manipulateur. Et nous comprenons à la fois sa fascination pour les "Roaring twenties", qui voit défiler une galerie somptueuse d'artistes : comment ne pas l'envier quand il reçoit les conseils d'Hemingway ou Gertrude Stein, dialogue avec Dali, fait la fête avec les Fitzgerald ? La reconstitution est très soignée, et le budget relativement modeste est sur l'écran, dont les éléments sont magnifiés par la photo splendide de Darius Khondji. Allen fait aussi preuve d'une malice jubilatoire quand, au détour d'une scène, Gil glisse à un Buñuel perplexe l'idée du film L'ange exterminateur (qu'il ne réalisera qu'en 1962 !).

La romance avec Adriana introduit aussi une réflexion aigre-douce sur le rapport au temps : Gil fantasme les années 20 quand elle rêve, elle, de la Belle Époque, où elle finira par se rendre et rencontrer de charmeurs Paul Gauguin et Edgar Degas sous les yeux d'Henri de Toulouse Lautrec, qui, eux, auraient souhaité vivre lors de la Révolution française. Tous ont donc en commun de ne pas s'estimer heureux dans leur temps et d'idéaliser des périodes historiques antérieures.

Ces considérations nuanceront la nostalgie de Gil qui comprendra qu'il s'agit moins d'un problème avec le temps que de trouver la femme avec laquelle il se sentira bien au présent. Mais, là encore, Allen résout cela avec ironie puisque son héros trouvera la paix et l'amour avec une charmante antiquaire, donc avec quelqu'un qui, justement, fait commerce du passé. Cela lui permet de dépasser la conviction que c'était mieux avant et que se complaire dans le passé (ou la vénération du passé) revient à fuir le présent au lieu d'en savourer les plaisirs.

Dans un nouveau mouvement de balancier, Gil passe du statut d'homme coincé dans le passé à celui d'homme prêt à aller de l'avant, lorsqu'il abandonne Adriana et retrouve, providentiellement, Gabrielle, après avoir rompu avec Inez entretemps.

Le charme irrésistible du film passe grandement par ses interprètes : Owen Wilson imite un peu trop le phrasé et la gestuelle du cinéaste mais incarne très bien ce Gil tiraillé entre plusieurs femmes, plusieurs époques.
Marion Cotillard campe avec une séduction rare et une fragilité émouvante Adriana, ajoutant Woody Allen à son prestigieux tableau de chasse (avec ses rôles chez Christopher Nolan, James Gray, Ridley Scott, Michael Mann, Steven Soderbergh).
Rachel McAdams incarne à la perfection l'odieuse Inez, tandis que Léa Seydoux n'a besoin que de quelques scènes pour illuminer le film comme Gil.

Minuit à Paris est un film délicieux, d'une grande élégance visuelle (jusque dans son affiche dont le fond est celui de La nuit étoilée peinte par Vincent Van Gogh), drôlement poétique. Cette fantaisie romantique offre aussi son lot de réflexions (sur le temps, sur l'art, sur l'inspiration) avec cette touch si spirituelle qui fait tout le prix du cinéma de Woody Allen.