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mercredi 2 mai 2018

UNE SOEUR, de Bastien Vivès


Je ne lis plus guère de bandes dessinées franco-belges en ce moment (quand bien même je reste abonné au "Journal de Spirou"). Ces trois derniers mois, j'en ai empruntées quelques-unes à la bibliothèque municipale, qui devait fermer pour des travaux, mais une seule m'a vraiment intéressée : ce récit complet écrit et dessiné par Bastien Vivès, Une Soeur. Un projet assez singulier pour ne pas me laisser un sentiment net, un avis tranché.


Sur le route des vacances estivales, les parents d'Antoine (13 ans) et Titi (10 ans) apprennent la fausse couche de leur meilleure amie, Sylvie, dont le mari est souvent absent à cause de déplacements professionnels. La mère tente d'expliquer la situation à son aîné en termes clairs, jugeant qu'il est assez mûr pour les comprendre.


Une fois dans leur maison en bord de mer, la famille découvre qu'une inondation va retarder leur installation mais la mère trouve rapidement de quoi dépanner et ils peuvent prendre leurs quartiers. Peu après, ils acceptent de recevoir Sylvie pour le mois à venir. Elle arrive avec sa fille, Hélène (15 ans).


L'adolescente reste le regard vissé à son téléphone portable et communique peu avec ses hôtes. Sa beauté triste émeut Antoine tandis que les parents laissent leurs enfants faire connaissance, ce qui est facilité par la promiscuité du lieu - Hélène dort dans la même chambre que les deux frères.


Les premiers jours pourtant, leurs relations restent distantes à cause du drame et de la différence d'âge et de caractères. Mais les facéties de Titi, le talent de dessinateur d'Antoine vont combler ce fossé, d'autant plus que Helène s'ennuie vite et trouve auprès des deux frères un soutien aussi pudique que précieux. Antoine, en particulier, est fasciné par elle, si libre, libérée, et séduisante.


Malgré tout, il doute de pouvoir être plus intime avec elle comme lorsqu'il remarque qu'elle tape dans l'oeil de Olivier et Stef, des garçons de son âge dans la station balnéaire, avec qui elle peut fumer et boire sans se cacher. Mais les attentions et le trouble palpable d'Antoine finissent par l'atteindre et elle en joue volontiers en se confiant à lui.
  

Au fur et à mesure, leurs rapports prennent un tour nouveau : à la demande de Hélène, Antoine la masturbe, puis elle lui prodigue une fellation. Cependant Olivier et Stef restent dans les parages et l'adolescente sème la confusion dans les coeurs et les corps de ces garçons - revenant toutefois toujours vers Antoine, lui offrant de toucher sa poitrine puis une masturbation.


Une nuit, Antoine et Hélène rejoignent Olivier et Stef avec leur bande en bord de mer. Ils se jettent à l'eau pour gagner le port voisin où ils pourront acheter des cigarettes sans être reconnus et dénoncés à leurs parents. Mais Hélène, mue par un mauvais pressentiment, dissuade Antoine de les suivre. Une inspiration providentielle : le lendemain, les corps des nageurs seront retrouvés, morts. Sylvie doit partir retrouver Jean-Claude, son mari. Hélène promet de rester en contact avec Antoine (et Titi), bouleversé par son départ.

Bastien Vivès est un jeune auteur que la renommée a rapidement consacré grâce à sa productivité abondante, en particulier avec le succès de la série Lastman (publiée au format manga et déclinée en dessin animé). Sa bibliographie est diverse et indique la multiplicité des sujets qui le motivent pour travailler, et les chiffres de vente de ses albums suivent. Le portrait d'un vrai "golden boy", ressemblant à un "adulescent" avec ses cheveux longs et ses petites lunettes encadrant un visage juvénile.

Pourtant, je n'ai jamais été jusqu'à présent particulièrement attiré par ce qu'il faisait - j'ai lu en tout et pour tout le premier tome de Lastman, mais Le Goût du chlore m'est tombé des mains. Vivès était un nom que je connaissais davantage de réputation que pour son oeuvre. Alors pourquoi ai-je emprunté Une Soeur et l'ai-je apprécié ?

Sans doute parce que ce récit complet de plus de deux cents pages est pareille à une anguille : il vous glisse entre les doigts, vous plongeant dans le même état de confusion que son héros en proie à ses premiers émois amoureux et sexuels. Je ne sais toujours pas, plusieurs semaines après l'avoir lu, si je l'ai vraiment aimé ou s'il me dérange. Mais, curieusement, je dirai que c'est là sa force : échapper à un jugement-sanction définitif, réussir à questionner le lecteur.

D'un côté, il s'agit d'une chronique dont la sensibilité narrative est indéniable, évitant tout pathos, mais ne s'interdisant aucune scène. Vivès parvient à merveille à saisir ces moments à la fois ordinaires et imprévisibles où tout semble échapper au sens commun, où les sens prennent le pas sur la raison, ces instants de bascule sur lesquels il est difficile de mettre des mots. En quelques cases, il pointe la stupéfaction de découvrir une belle inconnue dormant dans le lit voisin du vôtre, il zoome avec à-propos sur une cigarette portée à des lèvres et qui traduisent la maturité mais aussi l'interdit indicible et grisant, un regard malicieux et pervers, une douceur extatique. C'est assez épatant pour être distingué, cet impressionnisme.

D'un autre côté, l'auteur cède volontiers à quelques facilités provocatrices qu'on devine juste là pour sidérer trop sciemment le lecteur, parce qu'elle n'apporte rien de plus au récit simplement. Dans cette chronique sensuelle, le sexe est à la fois suggestif et explicite, et Vivès souligne parfois trop ce second point, comme si le lecteur pouvait ne pas le saisir. Que Hélène taille une pipe (rapide mais cadré en gros plan) à son cousin Antoine s'avère en définitive moins audacieux, choquant, que gratuit, racoleur, comme s'il pensait avoir osé l'impensable alors qu'on le voyait venir depuis un moment et qu'en vérité, c'est lui qui n'avait pas su y résister.

C'est quand il sait ménager ces effets de surprise que Vivès est le plus inspiré parce que le plus authentique et le plus brut. Hélène offre sa poitrine en spectacle à Antoine, après plusieurs préliminaires auparavant (il lui lave les cheveux, les lui shampouine), puis il touche ses seins et a une érection. Elle la remarque et le guide dans la cabine de la douche pour le branler jusqu'à ce qu'il éjacule, dans une succession de gestes qui témoignent à la fois de sa complicité et de sa domination séductrice.

A quel jeu s'adonne cette adolescente qui se sait objet de désir et en profite comme, tour à tour, une allumeuse, une cousine libérée et consentante, une jeune femme gentiment transgressive, une soeur protectrice (quand elle évite à Antoine de se noyer) ? C'est un mystère que sa beauté entretient : ce visage ensorcelant, ses formes fantasmatiques, son attitude suggestive, tout paraît inviter les garçons à bourdonner autour de cette reine des abeilles. Et néanmoins, il émane d'elle une insondable mélancolie qui se cache derrière cette hardiesse, cigarette au bec, lunettes de soleil sur le nez, portable en permanence dans les mains. Tant que le lecteur et Antoine n'arrivent pas à anticiper les mouvements de cette jeune fille, le récit est captivant. Il l'est beaucoup moins quand son auteur les laisse trop deviner (selon le décor, l'humeur des protagonistes).

Visuellement, Vivès a un style atypique, qu'on imagine modelé pour lui permettre de tomber beaucoup de planches à un rythme soutenu. Son trait est élégant, réaliste, et il s'appuie sur un don pour l'évocation plus que pour la représentation stricto sensu. Le cadre de l'action lui convient bien avec ce décor de station balnéaire, de plages, se sous-bois, de maison familiale, où il fait d'abord un effort pour dessiner précisément afin de fournir au lecteur des repères mémorables, ce qui l'autorise à être ensuite plus évasif car il estime qu'il a donné assez d'informations sur les lieux la première fois.

Sa démarche est identique avec les personnages. On est d'abord dérouté par sa manie de ne pas croquer un visage entièrement, "oubliant" volontairement les yeux le plus souvent par exemple, favorisant un trait "jeté", à la tablette, certainement un croquis sommaire et des finitions rapides. Vivès semble nous indiquer ainsi qu'il veut que l'on se concentre sur les détails qu'il a choisis. A lieu de réaliser des gros plans, il ne rechigne pas à accumuler des plans moyens où manquent donc des éléments afin que notre regard ne dispose que du nécessaire qu'il a jugé bon de conserver pour les besoins de la scène. Par exemple, la surprise se lit par une bouche en forme de "O", mais dont le visage est privé d'yeux : c'est suffisant (à défaut d'être évident).

Le plus surprenant avec ce procédé, c'est que, quand il s'agit d'aborder l'érotisme et ses effets, Vivès oublie justement d'oublier et consacre volontiers une grande case de la largeur d'une bande pour un gros plan sur le visage de Hélène dont la bouche avale le pénis d'Antoine, ou les mains d'Antoine pétrissent les seins d'Hélène ou se glissent entre ses jambes pour la caresser. C'est indéniablement déstabilisant, parfois émoustillant, même si, en la matière, ça n'a pas la puissance et la beauté plastique de Vince dans le magnifique Esmera écrit par Zep, encore moins frileux sexuellement mais pourtant plus troublant.

Voilà les sentiments qu'inspirent Une Soeur : bel album, grisant et sensible, mais tenté aussi par la facilité provocatrice d'un auteur complet qui, à cause de productivité effrénée, manque peut-être le recul pour séparer ses (vraiment) bonnes idées de ces petits tics un brin frimeurs. 

vendredi 1 juillet 2016

Critique 937 : BAB EL-MANDEB, de Attilio Micheluzzi


BAB EL-MANDEB est un récit complet écrit et dessiné par Attilio Micheluzzi, traduit en français par Christine Vernière, publié en 1988 par Casterman.
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Du 24 Août au 5 Octobre 1935, d'Alexandrie, en Égypte, à Musheinta Dadda, en Abyssinie, quatre individus sont embarqués dans une extravagante et périlleuse aventure tandis que le Duce Benito Mussolini s'apprête à envahir cette région de l'Afrique.
Il y a Libertario Miccoli, exilé politique italien anarchiste et antifasciste, qui, après une bagarre avec le héros fasciste Ettore Muti, doit faire profil bas. 
Il y a Kekmat Fahmi, danseuse égyptienne et amante de Miccoli, menacée par les Frères Musulmans qui la croient complice de l'Intelligence Service britannique.
Il y a Peter Cushing, sergent-major de l’armée britannique dont l'allure élégante dissimule son addiction au jeu et à l'alcool, devant 200 Livres Sterling à Carmel Fitumari pour lequel il a accepte de conduire deux automitrailleuses jusqu'en Abyssinie et les livrer à Vasil Babitcheff, éthiopien d'origine russe. L'autre pilote sera Libertario, accompagné de Kekmat.
Enfin, alors que le trio quitte Alexandrie, il y a Lilian Woodham-Kelly, lady humaniste qui se trouve là au mauvais endroit au mauvais moment et entraînée dans ce périple riche en obstacles - le convoi des deux automitrailleuses sur le "Paxos Petros" du capitaine mercenaire Monoxeito, l'enlèvement de lady Woodham-Kelly et son sauvetage grâce à l'intervention providentielle d'un avion français, la traque par le cartographe Vottorio Simeone...

Quand le grand Attilio Micheluzzi plonge dans la grande Histoire, il le fait par des chemins détournés en s'intéressant à une période méconnue dans un cadre inattendu. Mais surtout il le fait, bien à sa manière, en s'intéressant d'abord à un groupe de personnages puissamment caractérisés, résumant toutes les facettes de l'humanité en ces temps troublés, et au fil d'une expédition révélatrice et excitante.

Ici, deux couples, mais comptez sur Micheluzzi pour ne pas céder aux facilités et ne pas se contenter d'un road comic sentimental. Sa narration, assumée par un personnage sans nom mais qui lui ressemble physiquement comme un jumeau, s'affranchit des faux-semblants, des conventions, des clichés pour plonger dans une réalité âpre, franche, rude, où la reconstitution s'illustre moins dans lea représentation de décors identifiables (on quitte vite Alexandrie pour la piste désertique reliant l'Egypte à l'Abyssinie). L'auteur va à l'essentiel : il est plus passionné par les réactions de ces deux hommes et deux femmes face à aux dangers du voyage, à ce que cette expédition va raconter sur eux, que par les codes du récit de guerre. Bab El-Mandeb est d'abord une histoire mentale, où la psychologie est éclairée par les comportements.

Visuellement, cet album est une autre preuve éclatante du génie de l'artiste italien : il en existe désormais deux versions disponibles en français - celle publiée par Casterman, en couleurs, et celle rééditée par les éditions Mosquito en noir et blanc. Quelle que soit celle que vous lirez, si cette critique vous donne suffisamment envie, vous pourrez de toute façon apprécier ce merveilleux trait modulé, avec ses à-plats de noir profonds et ses hachures fines, dans un découpage strict, rigoureux, aux compositions extraordinaires. 

Chez Micheluzzi, l'image sert toujours la narration : on est au plus près des héros, dans une construction dramatique faussement simple. La mission - convoyer deux automitrailleuses jusqu'au guerriers du Négus - est un moyen d'éprouver les protagonistes. Les paysages arides qu'ils traversent exacerbent leurs sentiments les uns pour les autres, la tension internationale faisant écho à celle qui règne entre Cushing, Woodham-Kelly, Miccoli et Fammi. 

C'est donc moins l'intrigue que la façon dont elle est narrée qui compte et nous emporte. Ici, Micheluzzi se sert des notes d'un journal de bord (rédigé par qui ? On l'ignorera jusqu'à la fin, mais l'essentiel n'est pas là) pour relater les événements. Dates, heures, localisations s'enchaînent et fournissent au récit une authenticité troublante, une crédibilité. Mais l'auteur y intègre ses réflexions, digressions, sur un ton volontiers ironique, distancié, pour mieux détailler les failles, doutes et variations interprétatives des protagonistes. On est alors comme face à un puzzle dont des pièces manquent, une histoire avec des ellipses, avec ses moments forts et ses moments creux. Le procédé est périlleux mais, ici, totalement abouti et jouissif. Dès la page 31, Micheluzzi supprime d'ailleurs tout suspense en déclarant que la mission a été un succès.

Il faut aussi noter l'utilisation virtuose des onomatopées, signes graphiques à part entière dans la composition des plans, et éléments stylisés de la relation de l'histoire : sortant souvent du cadre quand elles ne le remplissent pas entièrement, il suggère le son avec efficacité. 

Bab el-Mandeb est d'abord déroutant - les premières pages abondent en détails historiques, passent d'un personnage et d'une situation à l'autre - puis vous embarque dans un raid palpitant, ambigu, romanesque, intense, troublant. Une très grande BD, 110 pages exaltantes.

jeudi 30 juin 2016

Critique 936 : LA FEMME DU MAGICIEN, de Jerome Charyn et François Boucq


LA FEMME DU MAGICIEN est un récit complet écrit par Jerome Charyn et dessiné par François Boucq, publié en 1986 par Casterman.
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Saratoga Springs, 1956. Rita Wednesday est une fillette fascinée par Edmond Carteret, chez qui elle vit en compagnie de sa mère, qui est aussi l'amante et la partenaire sur scène de ce prodigieux magicien. Mais c'est aussi un homme manipulateur, volontiers odieux et ambitieux.
Ainsi suit-on ce trio lors de leurs représentations à Moscou en 1960, à Paris en 1962, au Caire en 1963. Rita grandit et sa beauté attire de plus en plus Edmond qui inflige à la mère de celle qu'il convoite des numéros souvent humiliants sur scène, avant de la reléguer dans les coulisses comme habilleuse.
La situation bascule en deux temps : d'abord, à Londres en 63, quand alors qu'il veut transformer Rita en agneau, elle se change en lycanthrope, puis à Munich en 67 où la mère de la jeune femme est trouvée morte dans sa chambre d'hôtel. Rita accuse Edmond de l'avoir tuée en usant de sa magie et le quitte.
Résidant à New York en 1968, où elle travaille comme serveuse dans un diner minable, Rita est toujours hantée par Edmond qu'elle croit retrouver à Central Park. C'est aussi là qu'est commis une série de meurtres particulièrement horribles sur laquelle enquête l'inspecteur Velvet Verbone...

Première des trois collaborations (avant Bouche du diable et Little tulip) entre le romancier américain Jerome Charyn (Marilyn la dingue) et le dessinateur François Boucq, La femme du magicien est un album qui a fait date : ce fut le premier récit complet de l'artiste, jusqu'ici spécialisé dans de courtes histoires à l'humour délirant, et le premier script pour une bande dessinée de l'auteur de polars de New York. Je l'avais découvert à l'époque de sa parution et ce fut un choc. Trente ans, même s'il a un peu vieilli et perdu de sa force initiale, cet opus conserve une singularité étonnante.

Les relations entre Charyn et Boucq furent orageuses, la collision entre deux caractères bien trempés, ce qui explique leurs rares productions communes. Pourtant, le romancier a su tirer le meilleur de l'artiste en lui fournissant à chaque fois un matériau propre à stimuler son extravagance graphique sans sombrer dans la complaisance (comme quand il a mis en images les histoires vite vulgaires de Jodorowsky - la série Bouncer - ou sans grande originalité de Yves Sente - la série Le Janitor).

Ce qui subsiste de cette expérience inaugurale, c'est la volonté affichée de proposer un récit adulte et déroutant, échappant aux clichés tout en assumant ses références (on pense à Mandrake de Lee Falk, pour les prodigieux pouvoirs magiques de Edmond Carteret, et à Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay, pour l'ambiance onirique et l'enfance de Rita).

Découpé en quatre chapitres, l'histoire est dans un premier temps dominée par la présence dérangeante d'Edmond, illusionniste tout-puissant qui plie la réalité selon sa volonté et n'hésite donc pas à infliger des humiliations à la mère de Rita tout en convoitant la jeune fille, voulant se l'approprier en la débaptisant (il l'appelle "Missy"). 

Ensuite, le rapport de forces se renverse : avec la mort de sa mère, Rita, devenue une jeune femme, accuse Edmond et le quitte, traversant alors l'existence en solitaire, affrontant de nouvelles formes de brimades (les moqueries de ses deux collègues serveuses, le harcèlement d'un voyou) mais aussi bénéficiant de la protection d'un vétéran du Vietnam mutilé et de la bienveillance inattendue d'un inspecteur de police qui semble avoir percé ses secrets.

Enfin, Rita revient sur les lieux de son enfance et retrouve vraiment Edmond, cette fois dans une position pathétique : elle comprend qu'elle est celle grâce à qui il peut déployer sa magie dans toute sa puissance, il dépend donc d'elle et elle choisit de le sauver. Le dénouement aboutit à un déploiement d'images fantasmagoriques que le lecteur peut diversement interpréter (est-ce un songe ? La réalité ? Une ultime illusion ?) : dans les flammes de la maison de Saratoga reconvertie en pension de retraités inquiétante dirigée par une énigmatique femme à l'ascendant évident sur le magicien déchu périssent à la fois les rancoeurs, les peurs et renaît l'espoir.

Visuellement, alors âgé de trente ans, Boucq affiche déjà de prodigieuses dispositions, même si son dessin n'est pas encore arrivé à maturité. On le remarque à quelques erreurs de perspective inhabituelles, à un découpage plus sage : défauts mineurs mais depuis surmontés.

L'encrage à la plume aboutit à un trait fin qui met en valeur l'abondance de détails propres à cet artiste : il campe des personnages aux physionomies immédiatement mémorables et qui traduisent leur complexité, dans des décors démesurés où règne une ambiance fantastique, parfois malsaine, constamment angoissant.

Boucq semble s'être aussi amusé à donner à Edmond les traits de Hergé, dans une version démoniaque, avec des yeux rouges inoubliables, tandis que Velvet Verbone ressemble à une version de Hercule Poirot, le célèbre détective imaginé par Agatha Christie.

La femme du magicien est une oeuvre intense, vénéneuse, le fruit des efforts de deux créateurs dont les conflits semblent en vérité les pousser à donner le meilleur d'eux-mêmes.       

mardi 28 juin 2016

Critique 933 : BRÜSEL, de Benoît Peeters et François Schuiten


BRÜSEL est un récit complet écrit par Benoît Peeters et dessiné par François Schuiten, publié en 1992 par Casterman.
Cet album est le tome 5 de la série Les Cités Obscures.
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Jardinier spécialisé dans la confection de plantes en plastique, Constant Abeels souffre depuis quelque temps d'un toux persistante. Son assistante, l'opulente Marie-Jeanne Vanderstichelen, affirme que c'est justement parce qu'il s'est débarrassé de tous les végétaux naturels que sa santé décline.
Lorsque Abeels constate que l'eau courante de sa maison est coupée, il va s'en plaindre auprès de l'administration centrale de Brüsel où personne ne fait grand cas de son problème à l'exception de Tina Tonera, une séduisante jeune femme qui sabote en cachette les machines du service et se donne à Constant dès qu'ils sont seuls dans une pièce.
Remarqué par le professeur Ernest Dersenval, Constant est choisi pour fournir les plantes du futur grand hôpital de la ville. La cité toute entière est en train d'être rebâtie, sous l'impulsion de l'entrepreneur Freddy De Vrouw.
Mais cette folie des grandeurs architecturale est combattue par une bande de résistants dont fait partie Tina qui entraîne Constant dans ce mouvement clandestin. Bientôt les notables de la ville stoppent les travaux car les sous-sols ne supportent pas le poids des nouveaux édifices et les rues sont inondées. Il est temps de fuir pour Freddy De Vrouw qui embarque à bord de son dirigeable reconverti en navire de fortune Dersenval devenu fou, son ami Axel Wappendorff, Tina et Constant - dont la santé s'améliore alors...

Constat intéressant : en (re)lisant les oeuvres d'auteurs (de bande dessinée ou autres disciplines) dans la désordre ou à rebours, comme ici avec la production de Benoît Peeters et François Schuiten dans leur saga des Cités obscures, les motifs qui les obsèdent se révèlent, on en découvre à la fois les origines et la répétition. Tout cela forme alors un canevas où certains éléments deviennent impressionnants et d'autres plus complaisants. Les forces et faiblesses de leur entreprise se font jour.

Brüsel, cinquième tome de la série, date d'il y a déjà 22 ans et, même si l'album n'est pas exempt de défauts, il demeure un des opus majeurs de cette collection. Avec près de cent pages, c'est un copieux volume, dont une des singularités les plus remarquables est qu'il est inspiré de faits réels : en effet, fasciné par les travaux du baron Georges Hausmann à Paris (dont il modifia l'aspect sur plus de 60%), les édiles de la capitale belge engagèrent eux aussi des chantiers colossaux qui vidèrent les caisses et furent interrompues. 

Pourtant, comme l'a expliqué Schuiten (qui élabora cette histoire comme d'habitude en étroite collaboration et dès le début avec Peeters), cette tendance de Bruxelles à sans cesse se transformer, appelée la "bruxellisation", n'a jamais vraiment cessé, les urbanistes sacrifiant même de beaux bâtiments historiques pour moderniser le paysage de la ville.

Cette source historique inspire largement le scénario où encore une fois le décor est grandiosement mise en scène, au gré de planches extraordinaires, parmi les meilleures de Schuiten. Brüsel est un personnage à part entière, cité obscure, fantasmée, réinventée, à la fois ravagée par l'entrepreneur Freddy de Vrouw et ses soutiens directes, les inventeurs Dersenval et Wappendorff (ce dernier apparaîtra ensuite dans L'Ombre d'un homme, tout comme le docteur Polydore Vincent qui intervient un peu dans ce récit). Le spectacle de la transformation sauvage et désastreuse de la ville est saisissant et fait écho à l'aventure du héros.

Souffreteux, Constant Abeels est un archétype des aventures de Peeters : d'abord acquis à l'évolution de son environnement, il en devient vite une victime, pris dans un engrenage kafkaïen suite à un incident banal mais qui va bouleverser son existence. On voit là un de ces motifs récurrents cités plus haut, mais encore finement développé.

On n'en dira pas autant de la figure féminine qui chamboulera ensuite le destin de Constant : Tina Tonero est grossièrement caractérisée et a une attitude à la fois désinvolte, rebelle et sensuelle. Jamais le scénariste ne prend la peine de justifier ses actes : elle se donne à Abeels qui n'a pourtant rien de séduisant et ne ralliera jamais la cause qu'elle défend, c'est une caricature de nymphomane se vantant de ne pas porter de culotte, excitée par ses sabotages puérils. Soyons franc : elle n'a pas plus d'épaisseur et d'intérêt que les sirènes en chaleur de Milo Manara.

L'intérêt de cette histoire est définitivement ailleurs, malgré un parallèle au trait bien gras, entre la santé fragile du héros correspondant à la dégradation de Brüsel et son regain de forme quand il en partira, sur un ersatz d'arche de Noé voguant vers un horizon indéfini. Sous l'angle de la fable, cet épisode des Cités obscures est un peu trop convenu mais efficace. En comparaison avec des volets ultérieurs, il en constitue une étape plus intéressante, annonçant des ambitions narratives plus subtiles avec déjà un graphisme imposant. 

jeudi 16 juin 2016

Critique 921 : LA FRONTIERE INVISIBLE - TOMES 1 & 2, de Benoît Peeters et François Schuiten

 

 

LA FRONTIERE INVISIBLE est un récit complet en deux tomes, écrit par Benoît Peeters et François Schuiten, publié en 2002 et 2004 par Casterman.
Cette histoire forme les tomes 8 et 9 de la série Les Cités Obscures.

An 761. Roland de Cremer intègre le Centre de cartographie de la Sodrovnie. Il est sous les ordres du vieux Paul Ciceri, autrefois géographe de terrain, aujourd'hui cloîtré dans ses bureaux sous le grand dôme qui abrite cette institution. Malgré leur différence d'âge et de formation, ils sympathisent, Roland bénéficiant de la réputation de son père dans cette discipline.
Le jeune homme fait la connaissance d'une autre recrue de sa génération, l'ambitieux et insolent Ismaïl Djunov, un néo-technologue dont les machines vont, assure-t-il, révolutionner la cartographie et la modélisation du pays en en traçant les contours objectivement et non plus selon l'interprétation des historiens.
Sous le dôme, Roland découvre aussi un bordel où travaille la belle et mystérieuse Shkodrã sur le corps de laquelle il découvre une tâche de naissance dont la forme évoque le dessin de la Sodovro-Voldachie originelle.
Cette découverte pourrait bouleverser tout le tracé du pays en pleine campagne militaire. Le maréchal Radisic, après une visite au Centre, écarte Ciceri et le directeur, M. Nicolas, et promeut Roland qui, au retour d'un congé automnal chez sa famille (qui a tenté d'arranger son mariage), découvre sa nouvelle situation mais aussi les gigantesques travaux de rénovation entrepris à l'extérieur et à l'intérieur du dôme.
Le gouvernement a pris le contrôle de l'institution, dont le colonel Saint-Arnaud est désormais l'administrateur, chargé d'orienter la cartographie selon les voeux des autorités. Roland désapprouve secrètement cette réorientation et, craignant pour Shkodrã et son secret, prend la fuite avec elle.
Dénoncé par Djunov, qui raconte que son collègue veut provoquer une insurrection paysanne, Roland et sa maîtresse sont pris en chasse. Mais le cartographe peut-il vraiment croire contrer le pouvoir en place et sa volonté de redéfinir les frontières du pays ?

Produit après L'Ombre d'un homme, ce nouveau récit complet de la série des Cités Obscures est un autre exemple de la richesse de l'univers de Benoît Peeters et François Schuiten.

Forte de deux volumes et de plus de 120 pages, l'histoire est pourtant loin de livrer toutes ses clés une fois son dénouement arrivé - il s'agit d'ailleurs moins d'une fin qui ferme l'intrigue que d'une étape ouverte où le héros poursuit, seul, son voyage. Cette irrésolution participe au caractère envoûtant du projet, même si cela pourra également frustrer ceux qui préfèrent des conclusions plus nettes.

La Frontière invisible abonde en parallèles et métaphores, mais Peeters ne les assène jamais, tout son talent ici réside dans la suggestion et la liberté laissée au lecteur de compléter à sa guise ce qui n'est pas explicitement raconté. Le procédé est périlleux, mais il a bien fonctionné sur moi. Ce qui compte en vérité ici, c'est moins la construction narrative que l'ambiance, moins le but que le périple, moins ce qui est montré que ce qu'on devine. Cette confiance du scénariste dans la capacité de l'allusion est stimulante : alors même que le héros a pour profession de dresser la carte d'un pays, l'auteur permet aussi au lecteur de suivre les lignes du récit sans lui imposer une direction.

Un de ces parallèles les plus évidents est celui qui est établi entre la carte de la Sodrovnie et l'aventure de Roland de Cremer : ce dernier a appris à lire le monde sur des rouleaux mais n'a jamais vraiment éprouvé ce même monde en l'arpentant, concrètement. Ce théoricien, fraîchement envoyé dans le Centre de cartographie, ne se doute pas qu'il va, en cet endroit, apprendre à apprécier ce qui est tracé sur le papier via des manigances politiques : les manoeuvres du régime redessinent l'espace plus sûrement et rapidement que les géographes ne le retranscrivent.

Entre les convictions naïves, mais nuancées par sa curiosité, de Roland et la conception militaire, administrative du pays, est définie toute la différence entre la manière dont un individu connaît son territoire et celle dont un gouvernement veut l'enseigner, l'étendre, l'imposer.

Le sujet aborde aussi une autre approche récurrente dans l'oeuvre de Peeters et Schuiten : la comparaison entre les lieux et les corps. C'est la révélation qui va bouleverser la vie de Roland : de manière sensuelle, en devenant un des amants de Shkodrã, il découvre sur le corps de la jeune femme une tâche de naissance dont la forme lui rappelle celle de la Sodrovnie véritable. Entre ce que racontent les cartes et ce que l'anatomie de sa maîtresse lui dévoile, le jeune homme comprend la manipulation qu'exerce le pouvoir sur la géographie. Roland De Cremer est finalement plus ému, grisé même, par la mouvance des lignes définissant son pays que par les courbes de Shkodrã : il n'hésitera, pour défendre ses convictions devant le maréchal Radisic, à la dénuder de façon humiliante, prouvant bien que son obsession cartographique prévaut sur ses sentiments amoureux.

Dans la pratique de leur art, Peeters et Schuiten fonctionnent réellement comme une entité plutôt que comme un binôme traditionnel tant le dessin du second prolonge le script du premier. On assiste ainsi à un phénomène peu commun où le lecteur ne sait plus vraiment si ce sont les mots du scénariste qui inspire les images de l'artiste ou si le contraire, à moins que leur processus créatif soit fondé sur une fusion du texte et de sa représentation.

Cette impression est symbolisée ici par plusieurs éléments comme la forme même du Centre de cartographie qui a l'aspect d'un gigantesque dôme au coeur d'une région désertique : cette coupole démesurée évoque le sommet d'un globe terrestre, et on découvre, dans le second tome, que ses entrailles sont aussi profondes que sa partie visible de l'extérieur, suggérant donc que le bâtiment est une sorte de planète à moitié enfouie (ses coulisses souterraines symbolisant le passé oublié du pays).

Aux labyrinthes de ses allées, escaliers, bureaux, salles diverses, répondent les multiples régions aux aspects changeants que traverseront durant leur cavale Roland et Shkodrã. L'espace chez Schuiten est aussi historique : à mesure qu'ils s'enfoncent dans les terres de la Sodrovnie, le couple semble remonter le temps, explorant des ruines, des villages abandonnées, des ponts, des cimetières... Le spectacle est grandiose, chacun des douze chapitres du récit s'ouvrant sur une splendide pleine page, avec une colorisation dont les nuances et les textures semblent être produites par des crayons (l'effet est d'une rare beauté).

Cette nouvelle randonnée dans l'univers si particulier des Cités obscures est une réussite de plus dans la production emblématique de Schuiten et Peeters. Dépaysement et envoûtement garantis !          

mercredi 8 juin 2016

Critique 914 : L'OMBRE D'UN HOMME, de Benoît Peeters et François Schuiten


L'OMBRE D'UN HOMME est un récit complet, inclus dans la série Les Cités Obscures, écrit par Benoît Peeters et dessiné par François Schuiten, publié en 1999 par Casterman.
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Albert Chamisso est agent d'assurances représentant les Assurances Générales dans la ville de Blosseldsatd (anciennement appelée Brentano). C'est employé zélé et efficace comme en témoigne la façon dont il réussit à régler le litige opposant son client, le photographe du journal "La Lumière", Michel Ardan, et la propriétaire d'un grand magasin, Mme Bouchiney, dont il a brisé accidentellement la verrière de son toit.
Récemment marié à la belle Sarah, plus jeune que lui, Albert souffre pourtant de cauchemars récurrents, au cours desquels de mystérieuses mains le saisissent et le jettent hors de son lit, voire le défenestrent. Epuisé par ses mauvaises nuits, il perd son boulot et sa femme le quitte, excédée, après qu'il ait consulté le docteur Polydore Vincent, qui lui a prescrit un remède chimique, provoquant un effet secondaire étonnant : son ombre est désormais en couleurs.
Seul, Albert s'est désormais installé dans un appartement délabré des bas quartiers de la ville. Toujours au plus bas moralement, il veut engager des poursuites judiciaires contre les Assurances Générales, prêt à révéler leurs magouilles. 
Mais, un jour, il remarque sa jolie voisine, en face de chez lui. Après avoir été retrouvé et photographié comme un phénomène de foire par Michel Ardan, Chamisso est abordé par Minna, qui lui propose de se produire sur scène ensemble, persuadée qu'avec son ombre en couleurs ils connaîtraient un grand succès. Elle a raison, mais bientôt, Albert découvre que son ombre est redevenue normale et redoute que sa nouvelle vie échoue...

Ce récit complet de 90 pages s'inscrit dans un plus vaste projet, débuté en 1978, par le scénariste et essayiste Benoît Peeters et le dessinateur François Schuiten : une collection d'albums de bandes dessinées appelée Les Cités Obscures. L'Ombre d'un homme en est le 7ème tome (après, entre autres, Les Murailles de Samaris, La Fièvre d'Urbicande, La Tour, Brüsel ou L'Enfant penchée).

L'univers de cette série appartient à ce qu'on peut qualifier de "rétro-futurisme", mélangeant donc des éléments narratifs et esthétiques de la littérature du XIXème siècle (comme les romans de Jules Verne) et des récits fantastiques et de science-fiction du XXème siècle, avec une dimension morale empruntée au contes et légendes.

Récemment, je vous ai parlé de Carême, par Christophe Bec et Paolo Mottura, qui découlait du même courant sans être une réussite. En vérité, les maîtres de ce genre, dans la BD franco-belge, sont le duo Schuiten-Peeters, comme le prouve cet album.

Ce récit étrange traite de manière décalée et subtile des rapports à l'image et à l'apparence, en quoi ils sont révélateurs de l'intégration sociale et traduisent de l'état moral d'un individu dès lors qu'il est investi d'une particularité inexplicable dans une société rationalisée à l'excès. La mésaventure d'Albert Chamisso n'est pas seulement celle d'un homme dont l'ombre se colore soudainement et inexplicablement (mystère qui ne sera jamais résolu), mais raconte comment ce qui lui arrive témoigne de son mal-être, provoque sa déchéance et lui fournit une seconde chance (professionnelle et sentimentale) inattendue.

Le scénario imaginé par Peeters réfléchit aussi sur le sens à donner à l'ombre et donc à la lumière : dès que le héros découvre sa spécificité et qu'il ne peut la cacher au monde qui l'entoure, embarrassant son entourage, donnant un prétexte à son épouse (qui ne l'aime pas - leur mariage a été arrangé) de le quitter et à son employeur de le remercier, il sombre littéralement - on pourrait même jouer sur les mots en disant qu'il "s'ombre" comme s'il plongeait dans de véritables ténèbres. Hier, citoyen intégré, agent modèle, mari traditionnel, il est ensuite banni : la métaphore est troublante, en devenant un homme à l'ombre en couleur, il est comme un homme de couleur dans une société qui ne tolère pas cela, non pas seulement parce que c'est une excentricité absurde, mais parce qu'il n'est plus pareil que les autres individus de Blossfeldstad (tous blancs aux ombres bien noires), cette cité qui a tout aussi bizarrement abandonné son premier nom (Brentano).

J'ai appris, après avoir lu cet album, qu'il avait été réédité en 2009, dix ans après son premier tirage donc, dans une version très remaniée par ses auteurs. Ce n'est pas la première fois que Schuiten et Peeters corrigent ainsi leurs albums, estimant non pas qu'ils doivent être refaits pour des considérations commerciales ou éditoriales (à la manière de ce que Hergé fit pour plusieurs épisodes de Tintin) mais parce qu'ils pensent a posteriori n'avoir pas réalisé une histoire assez aboutie narrativement et graphiquement. Je n'ai pas lu cette seconde version, comptant des pages supplémentaires, des textes additionnelles (notamment des récitatifs), mais aussi avec des planches supprimées, mais en l'état L'ombre d'un homme de 1999 est une réussite indéniable.

Le script donne une large part à l'image, les dialogues économes sont sobres et éloquents, les personnages sont caractérisés de manière très suggestive, crédibilisant le contexte de l'histoire. Visuellement, cela se traduit par des décors (avec de vertigineux gratte-ciels comme seul sait les designer Schuiten) et véhicules (les superbes hélioptères) extraordinaires, mais aussi par l'apparence vestimentaires très étudiée des personnages.

La fantaisie de l'intrigue est agrémentée d'une ambiance à la fois inquiétante (une ville oppressante, aux institutions écrasantes, et aux quartiers divisés entre les meublés bourgeois et les bas-fonds) et romantique (le héros doit son salut à l'amour d'une femme). La colorisation délicate de Schuiten, qui ressemble à celle produite par des crayons et des pastels, valorise les premiers comme seconds plans, l'architecture sophistiquée, et les transitions psychologiques des protagonistes (passant d'un état dépressif à une relation sensuelle), exaltant la poésie des situations (magnifique séquence du spectacle d'ombres de Albert et Minna). Le dessinateur s'amuse même à donner au héros, une fois rasé et les cheveux coupés, les traits de son scénariste.

Oeuvre magnifique et envoûtante, L'ombre d'un homme est un chapitre de grande qualité dans le projet passionnant des Cités obscures.

lundi 28 mars 2016

Critique 850 : TITANIC, de Attilio Micheluzzi


TITANIC est un récit complet écrit et dessiné par Attilio Micheluzzi, publié en 1990 par Casterman.
Cet album a été réédité, dans une version noir & blanc, en 2012 par les Editions Mosquito.
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Le 10 Avril 1912, le paquebot "Titanic" quitte le port de Southampton pour celui de Cherbourg puis remonte jusqu'à celui de Queenstown. Il doit ensuite traverser l'Atlantique pour rejoindre New York.
Le capitaine Edward J. Smith commande ce bateau annoncé comme insubmersible, long de 268 mètres, avec à son bord 2 300 passagers.
Parmi eux, on trouve : George Barton Putnam dit "le taureau", un riche homme d'affaires qui veut se présenter au poste de sénateur de l'Etat de l'Ohio. Il a pour amant Olivier de la Bretonne, qui le trompe avec Madeleine Desvilles, mariée au vieux mais fortuné Raymond.
Le secret de Putnam est découvert par le journaliste John Hubbard Hall qui veut précipiter la chute du "taureau", capitaliste grossier et brutal. C'est aussi une des cibles de Rafaël Mora, un anarchiste catalan, complice des indépendantistes irlandais, qui veut faire sauter une bombe pour couler ce fleuron de la marine britannique.
Durant le trajet, Mora s'éprend de Molly, une jolie bonne servant en première classe, tandis que le prince moussin Viktor Denissevitch Medel est ulcéré par la suffisance de son rival anglais, lord Albert Brudenell, qu'il doit affronter dans la course automobile New York-Chicago.
Tous ces personnages ignorent que leur destin va basculer dans la nuit du 13 au 14 Avril quand le "Titanic" heurtera un iceberg et sombrera dans les eaux glacées...

Dès les premières superbes images, on a déjà la conviction de tenir un grand album par ce maître de la bande dessinée italienne qu'était Attilio Micheluzzi. Quand il réalise Titanic, l'auteur était déjà au sommet : son art de la narration et du dessin, son génie pour caractériser de manière vive ses personnages, pour animer des intrigues sur un ton unique n'appartenait qu'à lui. 

Le premier plan, d'un graphisme somptueux, donne le "la" de la tragédie qui va se nouer durant les 72 pages de ce récit complet :  Micheluzzi la met en scène avec une écriture très littéraire, via un narrateur omniscient et volontiers sentencieux, qui possède à la fois une chaleur humaniste et une authentique noirceur - l'expression d'un sceptique, à l'humour sarcastique, observant ce microcosme avec cynisme.  Cela produit des fulgurances, des envolées imprécatrices étonnantes, mais surtout un souffle rare. Au-delà de la qualité scénaristique et visuelle,  Micheluzzi transcende le cadre de l'action en parlant de lutte des classes, de sexualité, de terrorisme, et parvient à conserver du suspense dans une saga dont on connaît la fin dès le début. 

 "Quand le dernier des douze coups sonne à la grande horloge, alors c’est minuit pour tout le monde… Et qu’importe alors que l’on soit blanc, jaune, riche ou pauvre…"

L'implacable engrenage donne du corps à une ambiance tendue et du dérisoire à des existences pathétiques : le spectacle dont le "Titanic" est le théâtre est celui de la perte d'hommes et de femmes, précipitée par l'exiguïté dans laquelle ils se retrouvent. C'est un compte à rebours que détaille Micheluzzi qui, plutôt que d’aborder l’épisode du Titanic vu de l’extérieur, dans un récit simplement factuel, à la manière d'une reconstitution classique, déploie un casting en proie à des sentiments extrêmes. Jalousie, rivalité, obsession, nationalisme, idéalisme sont conviés dans ces tranches tranches de vie décisives.

Micheluzzi est, bien à sa manière, un naturaliste : ses personnages, mus par leur orgueil, leur violence, leurs frustrations, leur aveuglement, ne s'en seraient de toute façon pas sortis indemnes, même sans l'iceberg heurté par le paquebot. La vision de cette tragédie est donc décalée. Les drames qui vont sceller les destins de Putnam, Olivier, Madeleine, Brudenell, Medel, Mora, Molly procèdent de cette intention : montrer les ravages de la passion sous toutes ses formes.

Ainsi, Micheluzzi montre très peu le naufrage lui-même quand il survient, privilégiant jusqu'au bout ses protagonistes, souvent dans les décors intérieurs du vaisseau en perdition, entraînant le lecteur dans des mouvements déroutants sur un tempo de plus en plus saccadé. Lorsque le "Titanic" a disparu dans l'océan de ténèbres, le lecteur est aussi ahuri que les survivants : il a suffi de trois cases pour que le paquebot soit englouti alors qu'auparavant plusieurs personnages principaux ont déjà été sacrifiés ! 

Tout le brio de  Micheluzzi éclate dans cet album puissant, fascinant, qui se dévore plus qu'il ne se lit. Et pourtant, quelle délicatesse dans le trait du dessin, quelle élégance dans la représentation de l'action ! L'auteur impressionne avec ce traitement humain, intimiste, mais sans concessions, marqué du sceau de la fatalité. On peut dire que c'est un chef d'oeuvre sans céder à la facilité.

dimanche 31 janvier 2016

Critique 806 : COLIN-MAILLARD, de Max Cabanés


COLIN-MAILLARD est un recueil de cinq récits, écrit et dessiné par Max Cabanés, publié en 1989 par Casterman.
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(Ci-dessus : extrait de Roberta.
Textes et dessins de Max Cabanés.)

- Roberta. (11 pages) 1955. Maxou a 9 ans et vient de perdre sa mère. Son père l'envoie passer l'été chez ses oncle et tante. Débarquent à la ferme des travailleurs saisonniers pieds-noirs, parmi lesquels  la pulpeuse et aguicheuse Roberta...

- Rose-Marie. (12 pages) Maxou accompagne ses cousines et leurs parents à la plage. Il assiste, à leur insu, aux attouchements entre les deux filles qui, à la tombée de la nuit, sont initiées au plaisir par la plantureuse Rose-Marie...

- Bertille. (18 pages) De retour à Béziers, Maxou officie comme enfant de choeur aux côtés du père Coreau et de De Préville dit "l'Athlète", ennemi juré de Manolo. Ce dernier entraîne Max dans un piège contre l'affolante Bertille - piège qui va se retourner contre lui...

- La Demoiselle. (12 pages) Maxou, Manolo, "l'Athlète", Dédé, Riri et Cloclo sont tous obsédés par cette paroissienne qui leur presse, à tour de rôle, le visage, dans son énorme poitrine. Mais ils tombent de haut en découvrant qu'elle a une liaison avec le bossu, M. Faure...

- Marie-Ange. (15 pages) Adolescent, Maxou fréquente de jeunes loulous qui sifflent les filles dans un jardin public. Jusqu'à ce qu'apparaisse la superbe Marie-Ange, fana de poésie, qui leur promet un baiser s'ils la raccompagnent chez elle...

J'avais lu cette collection d'histoires brèves il y a fort longtemps en découvrant alors Maxou, le double adolescent de Max Cabanés, qui, le temps d'un été, est bouleversé par deux événements majeurs : d'un côté, la disparition de sa mère, et de l'autre, l'éveil des sens au contact de créatures féminines extraordinaires.

Pour qui a aussi vu le film Armacord, ce chef d'oeuvre réalisé en 1973 par Federico Fellini, la lecture de Colin-Maillard offre une sorte de cousinage évident puisque son auteur y aborde de manière semblable des thèmes similaires. C'est une bande dessinée solaire et d'une fabuleuse sensualité, qui évite toute vulgarité.

La narration, ramassée sur peu de pages à chaque épisode, est très énergique, fulgurante même par moments (comme lors de cette scène où Maxou découvre que ses cousines se caressent). Cette capacité à saisir l'instant tout en donnant le sentiment au lecteur de musarder est un régal : le souvenir de chacun de ces chapitres vous poursuit longtemps après, avec dans son sillage un parfum d'un érotisme étonnant, jamais choquant malgré l'audace de certaines images (Roberta caressant les testicules d'un cheval, Rose-Marie palpant les fesses d'une des cousines).

Ce mélange de fantasmes et de vérité est fascinant : toutes les filles que croise Maxou sont d'incroyables beautés, aux formes exagérément généreuses, incarnations désirables au possible, avec lesquelles, comme le jeune héros, on comprend que l'entrée du paradis et de l'enfer est la même pour paraphraser l'auteur. Mais c'est aussi l'occasion d'évoquer de manière évocatrice une France bien particulière, campagnarde, provinciale, saisie après-guerre, le temps d'un été, avec la présence de la religion catholique tout juste contrebalancée par l'émergence du rock (dans l'histoire de Marie-Ange).

Les dessins de Cabanés sont splendides : plus qu'un graphiste conventionnel, il est un coloriste exceptionnel dont les planches sont radieuses, puissantes, intenses. Ses découpages sont d'une fluidité imparable, rendant très bien compte de la vivacité des saynètes dépeintes.

Surtout, l'artiste représente des personnages tout de suite inoubliables : il y a bien sûr chacune des cinq filles qui donnent leurs prénoms aux épisodes, mais les gamins sont également parfaitement campés, et les seconds rôles dotés de gueules fameuses (la mine sévère, terrible, du Père Coreau, ou la silhouette dégingandée de "l'Athlète" - qui aura le premier rôle dans la suite de Colin-Maillard, Maxou contre l'Athlète, réalisé en 1997).

Un album étonnant, réjouissant, d'une nostalgie sensuelle, sortie à l'époque dans la belle collection "(A suivre") chez Casterman avec une magnifique couverture en quatre panneaux dépliables.

mercredi 30 décembre 2015

Critique 781 : UN HIVER DE GLACE, de Daniel Woodrell et Romain Renard


UN HIVER DE GLACE est un récit complet adapté et dessiné par Romain Renard, adapté du roman écrit par Daniel Woodrell paru aux Editions Payot & Rivages, publié en 2011 par Casterman.
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Dans les montagnes Ozark, au coeur du Missouri, un hiver très rude s'est abattu sur la région. C'est dans ce cadre hostile que vit la jeune Ree Dolly, avec ses deux frères cadets et leur mère. Cette adolescente de 18 ans s'occupe d'eux en l'absence de leur père en prison pour trafic de drogue.
Mais une nouvelle épreuve l'attend lorsque le shérif vient l'informer que, pour payer sa caution, Jessup Dolly a hypothéqué leur maison. S'il ne se présente pas au tribunal pour son jugement, la famille sera expulsée.
Ree décide donc de retrouver son père, mort ou vif, pour éviter qu'elle et les siens échappent à ce triste sort. Mais elle ignore complètement où se cache Jessup et aussi bien ses proches que ses amis ne sont pas disposés à aider la jeune fille car les méfaits de son père les gênent tous dans leurs propres combines...

J'avais, aux débuts de ce blog (c'était mon deuxième article), écrit une critique groupée au sujet de deux adaptations en bande dessinée de deux romans policiers parus chez Rivages (Shutter Island, de Dennis Lehane et Christian De Metter ; et Pierre qui roule, de Donald Westlake et Lax) que j'avais beaucoup appréciées. Un Hiver de Glace appartient à la même collection, dirigée par François Guérif et Matz, mais il s'agit moins d'un polar que d'un roman noir.

L'auteur du texte original, Daniel Woodrell, est né en 1953 et il est originaire des Monts Ozark, décor de ce récit. Il a été membre des Marines, puis a sillonné les Etats-Unis, vivant de petits boulots, reprenant ses études avant de se consacrer à l'écriture.

Winter's Bone lui vaudra la reconnaissance et sera même adapté en 2010 au cinéma par Debra Garnick dans un film interprété alors par une prometteuse débutante, Jennifer Lawrence (19 ans à l'époque, bien avant ses triomphes dans la saga Hunger Games et les longs métrages de David O. Russell, comme Happiness Therapy - qui lui vaudra l'Oscar de la meilleure actrice - , American Bluff et Joy - qui sort en salles, en France, ce Mercredi).

Cette histoire a fourni à Romain Renard la matière d'un album sans concession, graphiquement saisissant. Ce jeune artiste, né en 1975, issu du célèbre Institut Saint-Luc de Bruxelles, a collaboré avec le Cirque du Soleil et s'est formé comme story-boarder dans la publicité, le cinéma et les jeux vidéos.

L'intrigue est minimaliste mais intense : la quête désespérée de Ree prend l'allure d'un récit initiatique où la figure du père est omniprésente. Les investigations de l'adolescente s'accompliront dans la douleur, elle se heurte non seulement à un climat inhospitalier mais aussi à divers personnages ombrageux, violents, qui n'apprécient pas l'intrusion de cette gamine dans leur quotidien. Le lecteur devine vite que Jessup a mal fini mais les retrouvailles de la fille avec son géniteur se concrétiseront dans une scène ahurissante, à la fois brutale et étrange.

Renard traduit cela par un traitement graphique souvent impressionnant : il a opté pour noir et blanc rehaussé de lavis gris et/ou marron, qui permet de ressentir le froid, la crasse, le sang, les larmes. Le découpage est dominé par des planches de trois bandes aux vignettes privilégiant les cases en plans serrés, exprimant l'atmosphère oppressante, la détresse, l'énergie du désespoir.

Dans cette entreprise, la représentation de la nature, avec ses paysages enneigés, souvent dans une lumière crépusculaire, avec la présence inquiétante de la forêt (qui évoque celle, sinistre, des contes), contraste avec de fugaces moments de tendresse entre Ree et ses deux frères ou, finalement, avec son oncle.

On l'aura compris, le mystère autour de Jessup Dolly compte moins ici que le portrait de sa fille, battante qui force le respect, qu'on prend en sympathie immédiatement, avec laquelle on souffre, pour qui on souhaite un futur plus positif. La description par Daniel Woodrell de ce coin perdu des Etats-Unis avec une communauté sauvage, primitive, et sa mise en images inspirée par Romain Renard aboutit, non pas à une grande BD, mais à un album percutant, dont les 90 pages se dévorent.
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Ci-dessous :
l'affiche et une photo du film de Debra Garnik,
avec Jennifer Lawrence.

mercredi 25 novembre 2015

Critique 761 : L'OUTREMANGEUR, de Tonino Benacquista et Jacques Ferrandez


L'OUTREMANGEUR est un récit complet écrit par Tonino Benacquista et dessiné par Jacques Ferrandez, publié en 1998 par Casterman.
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Richard Selena est un officier de police obèse et boulimique, moqué par ses collègues, et à qui son médecin ne donne qu'un an ou deux à vivre s'il ne se soigne pas.
C'est alors qu'il commence une enquête pour homicide sur la personne d'un bourgeois, Victor Lachaume, tué avec un tisonnier. Selena convoque la nièce de ce dernier après avoir remarqué une photo d'elle sur le lieu du crime. Elsa était entretenue par son oncle depuis qu'elle avait été adoptée, mais elle a un alibi puisqu'elle a passé la nuit avec un jeune homme, qui confirmera ses dires.
Néanmoins, Selena la soupçonne et lui donne rendez-vous chez lui où il lui propose un étrange marché : si elle dîne chaque soir, entre 21 et 23 heures, pendant un an, il finira par détruire toutes les preuves la compromettant.
Lors de leurs premiers repas, l'ambiance est tendue. Mais Selena commence au même moment un régime, en plus des séances de thérapie collective qu'il suit. Il rend aussi visite à une femme résidant dans une maison en banlieue à qui il remet une somme d'argent.
Quelques mois passent. Selena apprend par son adjoint Brisset que Lachaume avait une maîtresse et que son épouse le savait. Le policier n'hésite pas à contrefaire une lettre écrite par Elsa à Lachaume qui doit être examinée par un graphologue afin qu'elle ne soit pas confondue.
Six mois après son ouverture, l'affaire Lachaume est finalement classée, au grand dam de Brisset, qui est tout de même résolu à établir la vérité. Elsa manifeste progressivement de l'affection envers Selena mais il la repousse. La femme qu'il continue de visiter en banlieue pour lui donner de l'argent s'appelle Gabrielle et elle reproche à Selena d'être responsable de la mort de son mari, Paul.
Selena a perdu beaucoup de poids et s'est même mis à faire du sport : sa transformation suscite des commentaires de ses collègues. Brisset ne donne plus signe de vie mi-Mars. Elsa avoue que Lachaume la faisait chanter pour coucher avec elle. Paul était l'indic de Selena et a été abattu par un dealer : depuis, le policier traîne cette culpabilité et cela a provoqué sa boulimie.
C'est la fin des dîners entre Selena et Elsa : il a réglé ses comptes avec son passé, elle doit oublier le sien. Mais Brisset acceptera-t-il de se taire alors qu'il a appris leurs rendez-vous ?

Comme je l'avais déclaré dans ma critique récente (n° 759) sur La Boîte Noire, L'Outremangeur est le chef d'oeuvre du duo formé par le romancier et scénariste Tonino Benacquista et le dessinateur Jacques Ferrandez. Réalisé deux ans auparavant, ce récit complet original est une relecture saisissante du conte de La Belle et la Bête écrit par Gabrielle-Suzanne de Villeneuve en 1740.

L'histoire possède une vraie ampleur : elle se déroule sur une année entière, découpée en six dates comme autant d'étapes dans le parcours de ce flic fascinant qu'est Richard Selena. Le marché qu'il passe avec la principale suspecte d'un meurtre aboutit à un récit initiatique pour elle comme pour lui, deux êtres aux passés tourmentés et traumatisants, d'où affleure un subtil érotisme.

Mais la grande force de l'écriture de Benacquista réside dans la solidité de son intrigue et la manière dont il la traite : il y déploie un art du contre-pied jubilatoire, abordant le polar pour mieux s'en éloigner mais sans jamais le perdre de vue, explorant la psyché de son héros pour révéler l'identité d'un meurtrier et son mobile, creusant une ligne narrative secondaire qui permet de comprendre l'origine de l'état psychologique et physique de Selena. Toutes ces strates se complètent avec un brio étincelant, une fluidité irréprochable : c'est une mécanique de haute précision aux ambiances envoûtantes.

Comme La Boîte noire, L'Outremangeur, qui avait pourtant en l'état tout ce qu'il fallait pour fournir un film de qualité, a connu une adaptation pour le grand écran décevante, tournée par Thierry Binisti, avec Eric Cantona (lesté d'un maquillage et de costumes grotesques) dans le rôle principal aux côtés de Rachida Brakni (Elsa), Jocelyn Quivrin (Brisset) et Richard Bohringer (Lachaume). Le long métrage présente d'ailleurs des modifications idiotes avec l'histoire originale qui en disent long sur l'incompétence de ceux qui s'en sont emparés en pensant l'améliorer.

Jacques Ferrandez met en images avec bien plus de talent et de sensibilité cette affaire, tout en s'amusant à donner à Selena les traits de... Benacquista lui-même (comparez le portrait du personnage en couverture ci-dessus et cette photo du romancier ci-dessous).  
Tonino Benacquista, l'auteur de l'histoire...
Et le modèle physique du héros pour Jacques Ferrandez !

Le découpage est classique, sans fioritures, et témoigne de la rigueur avec laquelle l'artiste a respecté le script, sachant qu'il était inutile d'en rajouter pour bien le servir. Toutefois, le travail de Ferrandez est admirable quand on observe avec quelle subtilité il a su représenter l'évolution physique du héros, et installer l'alternance des ambiances par le jeu de couleurs à l'aquarelle.

Le trait vif, spontané, fait également merveille, donnant vie à ces personnages, chair à leurs tourments, suscitant même la sensualité avec raffinement quand la relation entre Elsa et Selena est sur le point d'emprunter une direction plus romantique.

Des nombreuses associations entre romanciers et bédéastes, celle concrétisée par la production de L'Outremangeur est une des plus abouties : série noire sentimentale et poignante, cet exercice est ici magistralement accompli par un auteur et un artiste dont la complicité fait regretter qu'ils n'aient pas plus souvent oeuvré ensemble.

vendredi 25 septembre 2015

Critique : TOKYO EST MON JARDIN, de Benoît Peeters et Frédéric Boilet


TOKYO EST MON JARDIN est un récit complet co-écrit par Benoît Peeters et Frédéric Boilet et dessiné par Frédéric Boilet, publié en 1997 par Casterman.
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David Martin réside à Tokyo, au Japon, où il cumule deux emplois : d'un côté, il travaille pour un poissonnier sur le marché de la ville ; de l'autre, il représente le cognac Heurault, produit par un petit exploitant en France qui cherche à exporter en Asie.
En vérité, il n'a pas réussi, malgré ses efforts, à imposer cette marque et il doit bientôt accueillir M. Jean-Jacques Herault pour faire le point sur la situation.
Entretemps, David se fait larguer par sa fiancée japonaise et fait la connaissance de la belle Kiméi. Ils tombent rapidement amoureux et entament une liaison. La jeune femme travaille pour les relations publiques du couturier Jean-Paul Gaultier et s'occupe de la promotion des ventes.
M. Heuralt débarque et David tente de le convaincre de persister dans leur projet commercial car, sans cela, il perdra son titre de séjour au Japon. Un repas improvisé avec la mère de Kiméi va donner une issue favorable à ce problème... Même si, finalement, David devra rentrer à Paris où le travail de Kiméi l'a conduit.

Avant de critiquer le contenu de ce roman graphique, je crois préférable de vous déconseiller la lecture de sa préface, pourtant signée par l'écrivain et essayiste Dominique Noguez. Certes, ça fait chic d'avoir trois pages rédigées par un homme de lettres renommé. Pourtant, ce qu'il écrit est d'un effroyable snobisme et ne rend pas service à l'oeuvre de Frédéric Boilet en abusant du name-dropping (mais jamais en citant des auteurs de BD, plutôt des cinéastes et des écrivains, sans doute pour faire plus sérieux) et de termes techniques empruntés au 7ème Art (comme si le 9ème n'avait pas un vocabulaire assez fourni...).
Bref, zappez cet avant-propos aussi pompeux qu'inutile pour plonger directement dans Tokyo est mon jardin.

L'histoire de cet album s'inspire de la propre vie de Frédéric Boilet qui s'est appuyé sur une abondante documentation personnelle pour la concevoir. Il a en effet lui-même vécu au Japon, avec une jeune femme tokyoïte, appris la calligraphie du pays, pour en tirer ce récit romancé.

Pour peaufiner la mise en forme de son scénario, il a fait appel à Benoît Peeters (collaborateur historique de François Schuiten pour la série des Cités Obscures, notamment, et grand théoricien pédagogue de la bande dessinée), qui a surtout travaillé à la rédaction des dialogues. Le récit, sa construction sont le fruit des efforts de Boilet, qui a aussi signé le lettrage (aussi bien pour les textes en français qu'en idéogrammes japonais).

Tokyo est mon jardin est une expérience proche de ce qu'on appelle l'auto-fiction. Comme disait le romancier Pascal Jardin quand on lui demandait de définir son travail : "dire des choses exactes et mettre de faux noms". Ce vérisme, cette école littéraire et artistique axée sur la représentation de la réalité quotidienne et des problèmes sociaux, s'étend à la relation de l'intimité : toute l'histoire est racontée du point de vue de son héros, un jeune homme vivant dans un pays étranger auquel il s'est parfaitement familiarisé, au point d'en maîtriser le langage et la lecture de son écriture. 

On le suit ainsi en train de jongler avec deux emplois, la fatigue qui en découle, les conséquence sur sa vie amoureuse, sa rencontre avec une autre jeune femme, le début de leur liaison, l'affirmation de leur couple, l'accueil de son patron français, ses ruses pour le convaincre de continuer sa tentative de s'implanter en Asie... 

Boilet, avec la complicité de Peeters, dont les dialogues sont d'un naturel confondant (alors que le style du co-scénariste est différent dans ses autres ouvrages), narre tout cela avec ce qu'il faut de pudeur et d'humour, faisant preuve d'une auto-dérision bienvenue. Mais il ose aussi des scènes très intimes étonnantes, notamment quand il s'agit de rapporter la vie sexuelle de David et Kiméi, montrée sans vulgarité mais sans fard non plus. Loin de gêner la lecture en nous faisant témoin de moments très privés, ce procédé permet de souligner l'authenticité et la franchise de la démarche.

Graphiquement, Boilet s'est servi de nombreuses photographies pour effectuer des repérages sur les lieux de l'action mais aussi pour donner à ses personnages les traits de ses proches. On atteint une sorte de dimension quasi-documentaire très troublante, l'impression de réalisme est vertigineuse, sans pourtant sombrer dans un calque facile et flatteur.

L'expressivité des personnages est bluffante, et d'autant plus remarquable que le trait de Boilet est épuré, dans le registre de la "ligne claire". L'encrage n'en rajoute pas, ce qui produit un dessin véritable, stylisé, très organique.

Enfin, l'artiste a eu le privilège d'avoir un assistant de luxe en la personne de Jiro Taniguchi (auteur des récits complets Quartier Lointain, Le Journal de mon Père, etc), qui a réalisé les trames grises ajoutées au dessin. Cet effet évoque la photographie des films d'Ozu, Mizoguchi, de manière très élégante, très bien dosée, renforçant ici une ambiance, là une lumière ou des ombres.

La morale qu'on peut tirer de la lecture de Tokyo est mon jardin est double : d'abord, elle nous rappelle qu'une bonne dessinée, quel que soit son format, n'a pas besoin d'être analysée en piochant dans le lexique d'un autre art (la bande dessinée est un art à part entière, avec sa richesse narrative et esthétique) ; et ensuite, à l'image du héros poursuivi par un running gag à propos de ses lunettes puis de ses lentilles de contact, le regard est essentiel dans notre rapport aux autres, à la culture, à la manière de parler de nous. 

mercredi 19 août 2015

Critique 692 : TABOU, de Jorge Zentner et Ruben Pellejero


TABOU est un récit complet écrit par Jorge Zentner et dessiné par Ruben Pellejero, publié en 1999 par Casterman.
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L'inspecteur Matt Rivière enquête sur une série de meurtres étranges : tout commence par l'assassinat d'une jeune femme par son assureur, Dipaola, qui se livre à la police en jurant n'avoir aucun souvenir de son acte. Il a laissé près de sa victime un papier avec quelques phrases tirées du "Faust" de Goethe, écrites en allemand alors qu'il n'a jamais appris cette langue. Puis un homme est retrouvé mort dans une gare avec la même signature. Une employée permet de dresser un portrait-robot du criminel qui ne peut pas être Dipaola, retenu au commissariat.
L'autre point commun à ces deux affaires est le chapeau identique que portaient les tueurs.  
Autrefois, l'adjoint de Rivière, Clive Grossman, a couché avec sa propre soeur, Maria. En vérité, elle avait abusé de lui grâce aux pouvoirs mentaux qu'elle s'était découvert à l'adolescence et qui lui avait permis de devenir Lune, la magicienne vedette du cabaret "Morocco". Après cette inceste, Maria a perdu ce don et depuis elle est serveuse au "Tabou". Elle y rencontre Princesse, une belle et étrange femme qui lui propose un marché alléchant : lui redonner ses pouvoirs à condition de les employer pour une mission maléfique...

Tabou : voilà un mot qu'on emploie à tort et à travers, surtout dans la période troublée que nous vivons, où l'on craint d'évoquer certains sujets que l'on taxe alors de "sujets tabous". Mais que signifie originellement le tabou ?

Il s'agit initialement d'un phénomène religieux, et cela prend toute son importance pour comprendre le récit de Jorge Zentner. On considère tabou ce qui exprime la caractère négatif du sacré, en suggérant ce que cela a de dangereux mais aussi de contagieux.

La tabou comprend trois points : il y a la croyance dans le caractère impur ou sacré d'une personne ou d'une chose ; l'interdiction de toucher ou d'utiliser cette personne ou cette chose ; et le fait de croire que cette transgression de l'interdit aboutit au châtiment de celui qui l'a commis (et cette punition peut s'étendre aux proches du coupable). 
Mais avant cela, le tabou est aussi un avertissement : une personne ou une chose possède une puissance et violer le tabou provoque une réaction de cette puissance, qui inspire à la fois fascination et crainte.  

S'emparer d'une telle notion pour la transformer en une histoire capable de suggérer intensément le trouble relève du grand art. Seuls les grands auteurs y parviennent, en sachant éviter un symbolisme trop lourd, et ce à quoi est arrivé l'argentin Jorge Zentner ici.

Tabou compte 70 pages tout à fait exceptionnelles, tant pour la qualité de la construction narrative, avec de multiples strates, que pour l'ambiance implacable et vénéneuse qu'elles distillent. Cela démarre comme un récit policier teinté de fantastique avec ces crimes dont le seul élément récurrent est un modèle de chapeau ensorcelé. Puis s'y ajoute une autre ligne, qui paraît d'abord distincte, avec la rencontre entre Maria/Lune et Princesse : l'aspect surnaturel y est souligné, avec l'acquisition des pouvoirs mentaux, l'évocation de Méphistophélès, et s'enrichit d'une note plus dérangeante, avec la relation incestueuse. Ce dernier fait établit le lien avec la première partie puisque Maria/Lune est la soeur de Clive Grossman, l'adjoint de l'inspecteur Rivière, en charge des affaires de meurtres provoqués par les chapeaux ensorcelés.

Le déroulement du récit emprunte le modèle de ce que les scénaristes de séries télé américaines appellent le "walk and talk" : la balade nocturne et confessionnelle de Maria/Lune et Princesse dans la ville, et les déplacements dans la même cité de l'inspecteur Rivière au cours de ses investigations, ponctuées par une cascade de situations dramatico-grotesques (il trompe sa femme, sa femme le quitte pour vivre avec sa maîtresse...). Ce procédé assure une grande fluidité à la progression des lignes narratives et pour le lecteur qui est d'abord intrigué et accroché.

Zentner manie en maître le "réalisme poétique" où des détails extraordinaires traversent une histoire appartenant à un genre bien balisé (le polar en l'occurrence). Il faut doser et manier cela avec génie pour non seulement que le fantastique n'écrase pas le récit mais que le lecteur accepte cette dimension fantastique. L'auteur ne s'arrête pas là et y inclut un érotisme élégant mais sans ambiguïté dans la description des ébats sexuels de Rivière et Gloria.

Pour interpréter visuellement un matériau aussi riche et subtil, on ne pouvait rêver mieux que Ruben Pellejero, familier des scripts de Zentner, et qui signe ici une de ses plus exceptionnelles prestations. J'ai eu le privilège de rencontrer le dessinateur en 2003 et d'obtenir un dessin original en dédicace de cet album : l'homme est d'une gentillesse égale à son talent, et le voir à l'oeuvre est un grand moment.

Pour Tabou, il a opté pour un traitement graphique qui confirme une fois encore sa maîtrise. L'enquête de Rivière est en noir et blanc, avec des à-plats de noir très profonds, expressionnistes, d'une beauté renversante. La balade de Maria/Lune et Princesse est en noir et blanc rehaussé de gris, délicat, qui donne une atmosphère cotonneuse envoûtante. Enfin, les flash-backs concernant les souvenirs d'enfant et de jeune femme de Maria sont uniquement en gris, comme s'il s'agissait de prises de vue délavées, à travers le filtre du temps.

Le résultat est somptueux, contribuant à faire de Tabou une des plus belles BD qu'il m'ait été donné de lire. On ne peut pas lire cet album sans s'arrêter, une fois chaque page lue, sur certains plans admirablement composés, d'une intensité fabuleuse. Il y a là des vignettes qui, isolées, forment, à l'instar de la couverture de l'édition française traduite par Casterman, de véritables tableaux : une telle puissance iconographique n'est atteinte que par des artistes de premier rang.

Ne passez pas à côté de ce chef d'oeuvre - même si on peut déplorer que le livre n'ait pas bénéficié d'une plus belle édition (avec une couverture cartonnée, un papier plus noble, et surtout un meilleur lettrage - au point que page 39, le texte ait été mal disposé dans deux bulles !).

Pour finir, en cherchant à illustrer cette critique, j'ai découvert la couverture de l'édition espagnole et je vous laisse l'admirer :