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dimanche 11 août 2019

EUPHORIA (Saison 1) (HBO)


HBO explore les tourments adolescents et le résultat est renversant : la chaîne à péage américaine a produit Euphoria, l'adaptation d'une fiction israélienne par Sam Levinson, dont c'est la première incursion à la télé (après son long métrage Assassination Nation). En huit épisodes coups de poing, cette première saison ne ménage pas le public et lui tend un miroir très sombre. Déjà culte.

 Rue Bennett (Zendaya)

Après une overdose et une cure de désintoxication, Rue Bennett rentre chez elle et au lycée. Elle y remarque rapidement une nouvelle venue, Jules Vaughn, transgenre décomplexée. Plutôt qu'aller à la fête organisée par le receveur de l'équipe de foot, Christopher Mackay, Rue en profite pour s'approvisionner en drogues chez Fez, son fournisseur, secrètement épris d'elle et rongé par les remords. Jules, elle, a rendez-vous dans un motel avec un homme avec lequel elle a un rapport sexuel. Puis elle rejoint la fête où Nate Jacobs, le quaterback, s'en prend à elle. Rue raccompagne Jules chez elle. Nate rentre chez lui et retrouve Cal, son père - l'homme qui a couché avec Jules.

 Jules Vaughn (Hunter Schafer)/Nate Jacobs (Jacob Elordi)

Devenues amies, Rue et Jules se confient l'une à l'autre : la première raconte comment elle est devenue toxicomane suite au cancer qui a emporté son père, tandis que la seconde raconte avoir été soutenue par son père quand elle a voulu changer de sexe. Kat Hernandez trouve un moyen d'assumer ses rondeurs en se faisant de l'argent sur un site porno. Cassie Howard fréquente Chris Mackay qui, bien qu'il ait appris son passé sexuel trouble, se montre délicat avec elle. Jules textote avec un certain Tyler - qui n'est autre que Nate Jacobs.

Jules et Rue (Hunter Schafer et Zendaya)

Pour garder Jules comme amie, Rue accepte d'arrêter de se droguer et d'assister aux réunions des Narcotiques Anonymes. Kat, masquée, s'offre à la vue d'internautes en échange d'argent. Maddy Perez et Nate Jacobs se réconcilient après une énième dispute, mais la jeune femme inspecte le portable de son amant et y trouve des clichés étranges - ceux que lui envoie Jules, pris par Rue. Les deux amies se rapprochent encore davantage au point que Rue embrasse Jules, ce qui surprend cette dernière.

Maddy Perez et Nate Jacobs (Alexa Demie et Jacob Elordi)

Une fête foraine fournit l'occasion aux lycéens de se détendre. Mais la soirée va dégénèrer : Rue surprend sa soeur cadette, Gia, en train de fumer un joint ; Kat voit Ethan Lewis, son prétendant, discutant avec une autre fille ; Mackay refuse de présenter Cassie comme sa petite amie ; Nate brutalise Maddy après une scène de jalousie. Enfin et surtout, Jules découvre que Tyler est Nate et il la fait chanter au moyen des photos intimes qu'elle lui a envoyé. Jules se réfugie chez Rue en pleine nuit et elles font l'amour. 

 Cal et Nate Jacobs (Eric Dane et Jacob Elordi)

D'abord heureuse de la situation, Rue déchante vite en constatant que Jules est de plus en plus distante avec elle. En remarquant des marques sur le cou de sa fille, la mère de Maddy la force à avouer que Nate l'a brutalisée àla fête foraine et porte plainte. Nate est exclu du lycée le temps de l'enquête. Témoins de la séquence, Jules est mal à l'aise et Rue le remarque, mais sans l'interroger. Pourtant, le soir venu, Maddy retrouve Nate dans un motel pour lui expliquer qu'elle n'a rien voulu de tout ça. Il la croit.

 Kat Hernadez et Ethan Lewis (Barbie Ferreira et Austin Abrams)

Ethan Lewis cherche à comprendre (en vain) pourquoi Kat Hernandez ne lui adresse plus la parole depuis la fête foraine. Cette dernière, confrontée à des clients de plus en plus malsains, cesse ses activités sur le site porno et conseille à Cassie de rompre avec Mackay alors qu'elle est courtisée par Daniel. Elle hésite pourtant car elle craint qu'en changeant si vite de partenaire, on lui reproche à nouveau d'être une fille facile. Nate brutalise un garçon qui a dragué Maddy pour le forcer à avouer que c'est lui qui a voulu l'étrangler à la fête foraine. Jules doit témoigner aussi dans ce sens. Nate est blanchi et réintégre le lycée, au bras de Maddy.

 Cassie Howard et Christopher Mackay (Sydney Sweeney et Algee Smith)

Rue est terriblement frustrée par les évènements récents : elle devine que Nate a fait du mal à Jules sans que celle-ci veuille en parler. Elle est même partie pour le week-end chez une ancienne amie qui lui présente sa co-locataire, Anna. Celle-ci la séduit. Cependant, Kat et Maddy sont en froid à cause de l'affaire ayant impliqué Nate : Kat désapprouve leur relation toxique tandis que Maddy reproche à Kat son attitude envers Ethan. Cassie, pressée par Daniel, se refuse à lui mais, ensuite, prise de nausée, elle passe un test de grossesse et découvre qu'elle est enceinte. Mackay exige qu'elle avorte. Juls rentre et retrouve Rue auprès de qui elle s'excuse. 

Jules et Rue

Le bal de promo réunit une nouvelle fois les élèves et génère son lot de prises de conscience : Cassie après avoir avorté rompt définitivement avec Mackay ; Kat se réconcilie et couche avec Ethan ; Nate obsédé par Jules (bien qu'il refuse d'admettre qu'elle l'attire sexuellement) n'arrive pas à satisfaire sexuellement Maddy et redevient violent avec elle. Elle se réfugie dans la bureau de Cal où elle trouve un DVD  de ses ébats avec de jeunes transgenres et le vole. Rue convainc Jules de quitter le bal prématurément et de fuir la ville mais n'assume plus son envie sur le quai de la gare. Elle rentre chez elle et sniffe de la cocaïne jusqu'à l'overdose.

Les fans d'Euphoria ont bien cru que, comme ceux de The OA, un funeste sort les priverait de suite quand, après la diffusion du dernier épisode, la vedette du show, Zendaya, a posté sur Instagram un troublant message suggérant qu'elle en avait fini avec son rôle. La conclusion de la saison laissait en effet penser que Rue Bennett succombe à une nouvelle overdose.

Heureusement, HBO et l'actrice ont démenti cette perspective : il y aura bien une saison 2. Mais c'est un sacré défi qui attend le showrunner Sam Levinson tant ces huit premiers épisodes sont impressionnants.

A l'origine, la série est l'adaptation d'un format venu d'Israël (comme en son temps Homeland). Impossible de savoir ce qui a été transformé entre le contenu initial et ce qu'on peut voir ici. Euphoria est de toute manière une expérience curieuse, comme si Larry Clark avait collaboré avec un réalisateur de clips ou de pubs, le croisement improbable d'une esthétique très léchée, à la limite du maniérisme, et d'un propos très cru, à la limite du pathos.

La jeunesse que nous montre la série est aussi multiple que fragile : tous les personnages sont aux prises avec le sexe et diverses addictions, jouant volontiers avec le feu, se brûlant tous, et se relevant difficilement. La résilience n'est cependant pas toujours au rendez-vous et choisir Rue comme narratrice de ce portrait pourtant choral indique clairement de la part de Levinson une volonté d'être lucide, tendance pessimiste.

La série en fait-elle trop ? On peut le penser parfois car la misère affective de ces ados filmée dans des lumières clinquantes, avec un montage quelquefois trop cut, des effets de caméras à la fois vertigineux et tape-à-l'oeil, un ton désabusé, produit une impression bizarre. Il y a une certaine complaisance dans ce spectacle où personne ne semble être, pouvoir ou même vouloir être normal. L'une est toxicomane récidiviste, l'autre se filme pour une site porno, une autre jouit en public sous l'effet de la boisson, etc. Ces enfants sont vraiment paumés, perdus même, tous élevés par des parents démunis ou trop exigeants, poursuivis par des rumeurs abjectes, en quête d'émancipation rapide et donc maladroite.

Ce qui menace le plus cet édifice, c'est l'accumulation de personnages borderline : un père de famille macho qui couche avec des transgenres, une jeune fille prisonnière d'une liaison toxique, une autre qui doit faire face seule à une grossesse non désirée. C'est dur, mais parfois trop étouffant. Un peu d'air, de tendresse seraient bienvenus. Il y a, un peu, pas beaucoup (pas suffisamment ?).

La relation tumultueuse entre Rue et Jules, qui aborde les questions d'identité sexuelle, d'homosexualité, de pansexualité, de dépendance aussi, est forte et sert de fil rouge au long des huit épisodes. L'autre ligne narrative, intense, de la série, plus que la trajectoire de Kat, ou malsaine de Maddy, c'est celle de Cassie, exposée sans fard, de façon poignante : on voit d'abord une fille très sexy, et on finit avec une fillette abîmée, très émouvante.

Euphoria a donc des limites, des améliorations à accomplir, mais tient par la grâce et le talent de sa troupe de comédiens. Jacob Elordi campe un enfoiré de première comme on en voit rarement, que rien ne vient excuser, et qu'assume crânement l'interprète. Sydney Sweeney est fantastique dans le rôle de Cassie, elle réussit l'exploit de nous charmer puis de nous bouleverser. Barbie Ferreira et Alexa Demie devront profiter de plus de nuances à l'avenir pour ne pas être éclipsées. Eric Dane, sorti de Grey's Anatomy, est bluffant.

Mais bien entendu, ce sont Zendaya et Hunter Schafer qui dominent les débats. La première casse radicalement son image et s'impose comme une actrice époustouflante, sensible et intense : si cela ne lui vaut pas, au moins, une citation aux Emmy, je ne comprend plus rien. Quand à sa partenaire, elle s'empare d'un personnage complexe, insaisissable, à la fois coloré et fragile, fort et vulnérable, avec un panache admirable. Ensemble, elles forment un couple magnifique, appelé à marquer les esprits.

Après le récent Trinkets (Quintessa Swindell fait aussi partie de la distribution ici, dans le petit rôle d'Anna), le teenage drama trouve une nouvelle série remarquable.

dimanche 2 juin 2019

90'S, de Jonah Hill


Jonah Hill est étonnant : après un début de carrière dans des comédies régressives, le voici qui se pique d' "être lui-même". Déjà excellent dans la mini-série Maniac, il signe donc sa première réalisation, très autobiographique et mélancolique mais aussi solaire avec 90's. Même si le skateboard ne vous intéresse pas, ne passez pas à côté de ce chef d'oeuvre miniature !

Stevie (Sunny Suljic)

Stevie, treize ans, vit à Los Angeles au milieu des années 90, avec sa mère célibataire Dabney et son frère ainé, Ian, qui le brutalise. Alors qu'il se promène en vélo du côté de la Motor Avenue Skateway, il aperçoit une bande de skatteurs qui le fascine. De retour chez lui, il obtient un peu d'argent de son frère et file s'acheter une planche à roulettes.

 4thGrade, Ray, Ruben, Stevie et Fuckshit (Ryder McLaughlin,
Na-Kel Smith, Gio Galeca, Sunny Suljic, Olan Prenatt)

Dans le magasin, il se lie d'amitié avec Ruben, un adolescent, membre de la bande de skatteurs qu'il a remarquée et à qui il est présentée : il y a là 4thGrade, Fuckshit et Ray, le plus âgé et le plus doué. Stevie est surnommé "Sunburn" et intégré au groupe malgré son inexpérience et sa jeunesse, ce qui provoque la jalousie de Ruben.

 Estee et Stevie (Alexa Demie et Sunny Suljic)

En s'entraînant avec les garçons, Stevie tente une figure acrobatique et se blesse à la tête. Dabney, sa mère, s'inquiète de ses relations et Ian, son frère, le suit jusqu'à ce qu'il se fasse rembarrer par Fuckshit. Stevie commence à fumer et à boire, suivant les membres de la bande dans des soirées. C'est ainsi qu'il rencontre Estee, qui lui fait perdre sa virginité.

 Stevie et Dabney, sa mère (Sunny Suljic et Katherine Waterston)

Le comportement de plus en plus rebelle de Stevie irrite Ian, qui le tabasse. Puis Dabney, excédé, surgit dans le magasin de Ray et lui ordonne de ne plus fréquenter son fils. Mais Stevie désobéit à sa mère et retourne auprès de ses amis.

 Stevie et Ray

Remarquant la tristesse de Stevie, Ray tente de le réconforter en lui expliquant qu'il n'est pas le plus mal loti de la bande : 4thGrade est issu d'une famille très pauvre, Ruben a une mère toxicomane et violente, Fuckshit boit et et fume trop, et lui-même a perdu dans un accident de la circulation son frère cadet. Ray organise ensuite une fête à l'arrière du magasin pour attirer d'éventuels sponsors.

 Ian et son frère cadet Stevie (Lucas Hedges et Sunny Suljic)

Fuckshit, jaloux de l'intérêt suscité par Ray, lui fait honte en se soûlant et Ruben en vient aux mains avec Stevie. La soirée se termine de façon morose jusqu'à ce que Fuckshit invite les autres à une soirée chez des filles. Mais, sous l'emprise de la drogue, il perd le contrôle de son véhicule.

La bande de la Motor Avenue Skateway

Hospitalisé, Stevie s'en sort avec seulement un bras cassé. Dabney découvre que les membres de la bande ont passé la nuit dans la salle d'attente et les invite à aller voir son fils. Ian se réconcilie avec son frère avant de s'éclipser. 4thGrade montre alors à ses amis le film qu'il a fait sur eux, intitulé "Mid90's".

Des "coming of age stories", on en a tous vues un paquet : ces récits initiatiques, souvent inspirés par la propre jeunesse du cinéaste, sont un genre en soi. Alors qu'est-ce qui distingue l'effort de Jonah Hill, dont c'est le premier film ? Sans doute d'être frappé par la grâce.

Et cette grâce est en quelque sorte incarnée par Sunny Suljic, le tout jeune comédien amateur qu'il a choisi pour jouer Stevie "Sunburn", son double à l'écran. Avec sa tignasse et son air à la fois espiègle et mélancolique, on ne peut qu'être attendri par ce gamin lumineux, subtilement dirigé, qui n'a vraiment rien d'un de ces enfants prodiges façonnés par l'industrie hollywoodienne, qui donne toute sa sincérité au projet. 

On pense souvent à Jean-Pierre Léaud dans Les 400 coups de François Truffaut car Stevie vit entre une mère célibataire et souvent absente et un grand frère frustre et maniaque. Il aspire à sortir de ce cadre et il est fasciné par une bande de skatteurs dont l'intrépidité et la liberté mais aussi l'esprit de camaraderie correspondent à ses rêves.

Pourtant il a à peine de quoi se payer une planche à roulettes et tient difficilement debout dessus. Mais il est têtu et se relève après chaque chute, y compris quand il manque de s'ouvrir le crâne pour avoir voulu prouver qu'il n'avait pas peur de sauter s'un toit. Comme le lui dira Ray, le plus âgé, le plus doué et le plus sage du groupe, à la fin du film, jamais il n'a vu quelqu'un encaisser autant que lui.

Le sentiment d'attendrissement qu'on éprouve alors pour Stevie est indissociable de l'affection qu'on a pour ce film, solaire et nostalgique, jamais passéiste mais lucide, situé à une époque où, pour Jonah Hill, "nos vies et nos loisirs n'étaient pas dictés par des algorithmes et des GPS". Ce n'est pas un âge d'or non plus : les membres de la bande sont socialement déclassés et ont traversé/traversent encore des moments très durs (misère sociale, affective). Ce qui les tient debouts, c'est le groupe, une entité à part entière, une famille choisie, de coeur.

Cela ne va pas sans accrocs : Ruben, qui introduit Stevie dans l'équipe, le jalouse vite en observant qu'il lui prend sa place ; Fuckshit, le beau parleur à la crinière dorée, envie l'intérêt que des sponsors ont pour Ray ; 4thGrade aspire à devenir un cinéaste mais est le premier à se dénigrer. Et cette existence parallèle que mène Stevie a des répercussions sur sa vie de famille : son frère Ian, bloc de frustration et de maniaquerie, le brutalise ; leur mère, Dabney, est absente et impuissante. Mais les deux groupes se retrouvent au chevet de Stevie après un accident de voiture dont il se sort miraculeusement - et qui ressoude les liens de tout le monde, frères, mère-fils, amis. Un dénouement simple et bouleversant.

Tout procède ainsi dans Mid90's (le titre original), sans avoir l'air d'y toucher mais en vous serrant le coeur, en vous faisant sourire aussi. Un autre moment magique, et formidablement narré, avec infiniment de tact, est celui du dépucelage de Stevie par Estee, (jouée par Alexa Demie), jeune fille un peu plus âgée que lui et formatrice souveraine.

La distribution réunit des débutants prodigieux, dont le charismatique Na-Kel Smith (Ray), mais aussi deux acteurs confirmés en la personne de Katherine Waterston (la partenaire de Norbert Dragonneau dans Les Animaux Fantastiques), excellente, et Lucas Hedges, dans le rôle du frangin (très bien aussi, même si Hedges ne fait que jouer ce genre de rôles - voir Manchester by the sea, Lady Bird, Ben is back).

Concis (à peine 85 minutes au compteur), dur et doux à la fois, le premier essai de Jonah Hill derrière la caméra est un coup de maître. Un réalisateur à suivre de près est né.