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lundi 9 mai 2022

MOON KNIGHT (Disney +) (Critique avec spoilers !)


Mercredi dernier s'est achevée la diffusion de la série Moon Knight sur Disney +. C'est un show très clivant qui comble ou déplaît, mais une oeuvre assurèment originale, comme les productions Marvel les plus notables conçues pour une programmation en streaming. J'en retire une impression globalement très frustrante.



Steven Grant, employé à la boutique de souvenirs de la National Gallery de Londres, est sujet à des troubles du sommeil, rêvant fréquemment qu'il est l'objet d'une traque par le chef d'une secte. Lorsqu'il croise cet homme, Arthur Harrow, à son travail, qui lui réclame un scarabée en or, il ne comprend pas. Le soir venu, il est poursuivi par un monstrueux chacal dans le musée et se réfugie dans les toilettes où son reflet lui demande de lui laisser le contrôle et d'invoquer un costume...


Steven est licencié le lendemain après avoir été tenu pour responsable de dégâts eimportans dans les toilettes. Chez lui, il trouve un porte-clés et un téléphone portable. Il cherche le container qu'ouvre cette clé et y découvre une malle avec de l'argent, des faux passeports et un scarabée en or. A nouveau interpelé par son reflet, il s'enfuit et tombe sur Layla qui se présente comme la femme de Marc Spector comme elle l'appelle. Ils sont pris à parti par Harrow et ses sbires qui récupèrent le scarabée doré après un combat contre Moon Knight, l'alter ego costumé de Spector, l'autre personnalité de Steven.
 

Harrow gagne l'égypte et localise la tombe d'Ammit grâce au scarabée qui sert de boussole. Spector, au Caire, est rejoint par Layla. Grâce au dieu de la vengeance Khonshu dont Moon Knight est l'avatar, Spector entre en contact avec d'autres hôtes de dieux égyptiens qu'il tente de mettre en garde contre Harrow, présent aussi, qui pointe la fragilité mentale de Marc. Layla l'entraîne ensuite chez Anton Mogart, un riche collectionneur en possession d'un sarcophage renfermant de quoi les guider jusqu'à la tombe d'Ammit. La situation dégénère, Marc et Layla fuient dans le désert où Khonshu les aide avant de disparaître, puni par les autres avatars divins.


Ayant repris le dessus, Steven accompagne Layla dans la tombe d'Ammit. Ils sont séparés après avoir été repérés par Harrow. Steve trouve le sarcophage d'Alexandre le Grand et à l'intérieur la statuette funéraire d'Ammit. Harrow le surprend et l'abat sous le regard horrifié de Layla, cachée non loin. Marc reprend connaissance dans un asile psychiatrique tenu par Harrow qui le traite pour son trouble dissociatif de la personnalité. Marc s'échappe et tombe sur Steven avant d'être rattrapés par la déesse Taouret.


Embarqués sur le navire de la déesse sur la mer de sable, en route pour le paradis ou l'enfer en attendant que le coeur de Marc retrouve son équlibre, Steven plonge dans le passé de son double pour tenter de comprendre l'origine de son trouble. Il découvre ainsi qu'il a perdu tragiquement son frère, ce qui a entraîné la dépression et le suicide de sa mère. Marc a surmonté cela en créant Steven. Sur le bâteau de Taouret, les esprits des victimes de Marc, qui est devenu mercenaire après avoir été renvoyé de l'armée, attaquent. Steven se sacrifie pour sauver Marc et lui permettre d'atteindre le champ de roseaux et la paix intérieure.


Harrow a ramené à la vie Ammit pour qu'elle purge le monde du Mal, y compris avant que celui-ci ne soit commis chez les individus les plus fragiles. Layla, harcelée par Khonshu, refuse d'être son nouvel avatar et est investie des pouvoirs de Taouret en tant que Silver Scarab. Khonshu ressucite Marc et  ensemble, ils affrontent respectivement Ammit et Harrow. Victorieux, Marc obtient de Konshu qu'il le laisse tranquille. Steven se réveille dans son appartement de Londres.

Une scène post-générique de fin intervient lors de ce dernier épisode : 

- Harrow est interné à l'asile Sienkiewicz. Un visiteur le sort pour une promenade et le pousse dans une limousine où Khonshu l'attend. Celui-ci s'est joué de Marc/Steven en réveillant une troisième personnalité chez eux : Jack Lockley, qui abat froidement Harrow, avant de démarrer.

Moon Knight n'est pas, en vérité, vraiment une série sur Moon Knight. Et c'est là le vrai souci que m'a causé ce show. Cela n'en fait pas un ratage comme j'ai pu le lire ou l'entendre, mais assurément, le compte n'y est pas pour les fans du personnage, dont je fais partie. Surtout quand le showrunner Jeremy Slater cite comme référence les runs de Warren Ellis et Declan Shalvey puis de Jeff Lemire et Greg Smallwood.

En suivant par exemple les épisodes de Lemire et Smallwood, Slater, le réalisateur Mohamed Diab, les scénaristes (Beau de Mays, Daniele Iman, Alex Menehan) auraient pourtant eu une base de travail parfaite, originale et efficace à la fois (même si certains éléments auraient sans doute difficiles à adapter tels quels et que six épisodes n'y auraient pas suffi). Mais tout ce beau monde a choisi une autre voie, pour le meilleur et, (trop) souvent, le pire.

Par exemple, en ce qui concerne l'antagoniste de Moon Knight, être aller cherche Arthur Harrow, un personnage, apparu une seule fois dans toutes les séries du héros, qui plus est à ses débuts, semble bien incongru. Mais, contre toute attente, le résultat s'avère positivement surprenant, louée soit l'interprétation habitée de Ethan Hawke.

En revanche, on s'explique beaucoup plus mal pourquoi le grand amour du héros, Marlene dans les comics, a été remplacée par Layla. Cela donne le sentiment d'avoir voulu transformer le personnage pour des raisons plus cosmétiques et représentatives qu'autre chose. Mia Calamawy est pourtant, encore une fois, une idée de casting brillante, l'actrice a un charme fascinant et elle livre une prestation impeccable, y compris quand, pour un motif maladroit, on l'affuble de pouvoirs dispensables (à moins que, là aussi, on ait voulu ne pas réduire Layla à la simple compagne du héros).

Mais, pour le coeur du récit, comme je l'écris plus haut, Moon Knight est absent de sa propre série. Ou plutôt ce Moon Knight n'a pas grand-chose de commun avec celui qu'on trouve dans les comics. Justicier urbain, violent, détraqué, il évolue ici dans une intrigue beaucoup gtrop mystico-fantastique, trop loin de ses bases véritables. De ce choix émanent de fortes frustrations puisque les combats sont réduits à peau de chagrin, le design de son costume de Mr. Knight (créé par Michael Lark dans Secret Avengers et complété par Declan Shalvey) n'habillant qu'un pénible running gag (forcément déplacé dans une série qui se veut sérieuse et sombre).

Avec sa tenue magique qu'il invoque, ce Moon Knight tient plus de Spawn que de la création de Doug Moench et Herb Trimpe. Je ne comprend pas du tout cette option et elle m'a souvent horripilé, quand elle ne m'a pas fait lever les yeux au ciel de consternation (comme lorsque, lors du dernier épisode, on voit carrément MK voler tel Superman dans le ciel nocturne du Caire). Pourquoi avoir fait ça ? Cela me dépasse. C'est une faute de goût, c'est grotesque.

L'histoire elle-même oscille entre le très bon et le médiocre en général. Si on regarde Moon Knight pour son traitement de la maladie mentale, l'effort est méritoire car écrit avec subtilité et réalisé avec élégance. Oscar Isaac, prodigieux comme toujours, opère des transitions d'équilibriste avec une maîtrise confondante et on voit bien à quel point il s'est investi dans ce rôle, surtout pourquoi il a accepté de le jouer. C'est une performance mais avec de la finesse, de l'émotion (superbe et poignant épisode 5, sans doute le meilleur) et de la densité.

Si on suit Moon Knight pour le super-héroïsme, en revanche, c'est moins concluant car, je me répéte, l'essentiel de l'action est sacrifiée, amputant du même coup le héros d'une partie non négligeable de sa nature (MK est un vigilante brutal et déréglé). C'était pourtant prometteur et ça le reste par intemittences quand Steven/Marc interagit avec Konshu (à qui F. Murray Abraham prête sa voix pour des échanges hauts en couleur et quelques scènes vraiment superbes, comme celle où le dieu égyptien remonte le temps jusqu'à reconfigurer le ciel nocturne d'antan). Mais justement, c'est trop irrégulier et Khonshu manque de cette cruauté sadique avec laquelle il manipule son avatar. Toutefois, sur un plan purement graphique, son design à lui est d'une fidélité exemplaire à celui imposé dans les comics par Shalvey.

Enfin, la série souffre beaucoup trop de sa structure même. Six épisodes, en vérité, ce n'est pas le problème. S'ils sont bien écrits, mis en scène, montés, ça passe. Et je ne crois pas qu'avec un ou deux de plus, on aura vu une grosse différence qualitative dans le développement global de la narration. Je pense même que les épisodes 1 et 2 auraient pu n'en faire qu'un, peut-être d'une durée plus conséquente que la moyenne (disons une heure au lieu de 40 minutes), car l'exposition de Steven, la première apparition de Moon Knight, la récupération du scarabée par Harrow, tout ça aurait gagné en nerf, en rythme. En l'état, c'est bancal, lourdaud. Et dommageable quand on voit l'audace de la fin de l'épisode 4 et l'intensité de l'épisode 5. La fin, avec l'épisode 6, est convenable, avec en prime une scène psot-générique attendu mais percutante et jouissive (et qui laisse la porte ouverte à une saison 2... Pour laquelle n'a pas signé Oscar Isaac et qui dépendra donc de son envie de rempiler).

Le bilan est donc facile à établir. Si on veut voir le verre à moitié plein, c'est un show inégal mais avec de vrais pics, de vrais parti-pris, une force et un culot indéniable. Si c'est le verre à moitié vide, c'est beaucoup plus simple : le héros n'a (presque) rien à voir avec Moon Knight. Loin d'être aussi lamentable que Falcon et le Soldat de l'Hiver ou décevant comme What if... ?, même tout aussi loin des sommets comme WandaVision ou Loki, mais aussi éloigné de cette friandise que fut Hawkeye (que je défends mordicus), Moon Knight est un ovni, qu'on estimera donc pour ce qu'il est : un cas en soi et à part.

dimanche 14 novembre 2021

A MOST VIOLENT YEAR, de J.C. Chandor


L'illusion est parfaite avec ce troisième film de J;C. Chandor : on croirait vraiment un long métrage réalisé en 1981, quand ses déroule l'histoire de A Most Violent Year. Après avoir été consacré pour son premier opus, Margin Call, et son deuxième, All is Lost, le cinéaste impressionnait avec ce récit sous l'influence manifeste de Sidney Lumet, le portrait d'un homme d'affaires qui refuse de se compromettre dans un milieu très concurrentiel où tous les (mauvais) coups sont permis.


1981. New York. Abel Morales dirige une société de convoi et de stockage de fioul domestique, mais ses camions sont régulièrement volés puis retrouvés vidés. Sa femme, Anna, tente, en vain, de le convaincre de règler ça par les armes après qu'un de ses chauffeurs, Julian, ait fini à l'hôpital. Abel ne se résoud pas à adopter les méthodes de ses rivaux, d'autant que le procureur Lawrence monte un dossier contre lui.


Pour se développer, Abel veut acquérir des réservoirs supplémentaires sur l'East River et, avec son avocat, Andrew Walsh, il négocie avec Joseph Mendellsohn en lui payant un tiers de la somme qu'il réclame. Il a un mois pour règler le reste. 
 

Mais la nuit suivante, Abel surprend un rôdeur près de chez lui et le met en fuit. Le lendemain matin, sa plus jeune fille trouve dans le jardin l'arme de l'intrus. Encore une fois, Anna exige de son mari qu'il riposte de manière musclée. Il convoque donc une réunion avec les principaux acteurs du secteur et les met en garde, même si tous jurent n'être pour rien dans ses ennuis.. A son tour, le responsable de ses chauffeurs demande à ce qu'il laisse ses employés d'armer, mais il refuse obstinèment.


Une fois remis, Julian retourne au boulot mais, sans le dire à Abel, il s'est procuré un pistolet et s'en sert quand, à nouveau, on tente de lui subtiliser son camion. La police intervient et Julian s'enfuit. Cet incident va avoir de lourdes conséquences pout Abel, dont le banquier ne veut plus lui accorder d'argent pour l'acquisition des réservoirs de Mendellsohn, puis quand le procureur Lawrence vient perquisitionner chez lui. Heureusement, Anna a eu le temps de cacher des cahiers comptables compromettants et la police repart bredouille.


Abel obtient de Mendellsohn un délai supplémentaire de trois jours pour le règlement convenu. Il hypothèque un immeuble avec l'accord de son jeune frère, co-propriétaire. Puis Il négocie un prêt auprès d'un concurrent, Saul Leftkowitz. Il réunit ainsi 700 000 $. Alors qu'il rentre à son bureau, Abel entend sur la radio de ses chauffeurs que l'un d'eux subit une attaque. Il se rend sur place et prend en chasse les voleurs. Il finit par en rattraper un (l'autre se tuant accidentellement) et apprend enfin qui commandite ces agressions. Devant le coupable, il lui arrache 200 000 $ de dédommagements.


Après une énième visite chez Peter Forente pour un ultime emprunt, Abel rentre chez lui où Anna lui avoue avoir détourné de l'argent depuis six ans pour un montant leur permettant de se passer de l'argent des autres. Abel décide, à contrecoeur, de se servir dans cette cagnotte et conclut le deal avec Mendellsohn.


Devant l'East River, Abel avec Anna et Walsh savoure son succès lorsque Julian resurgit en le menaçant avec son pistoler. Aux abois, il fait promettre à Abel de veiller sur sa famille avant de se suicider. Le procureur Lawrence, prévenu, observe la position d'influence acquise par Abel et lui suggère, contre l'abandon des poursuites contre lui, de financer sa réélection. Mais Abel, fidèle à lui-même, veut rester dans le droit chemin, sans rien devoir à personne.

Sans doute que sans avoir vu les premières images de Moon Knight, qui sera diffusé sur Disney + en 2022, je n'aurai pas vu A Most Violent Year et écrit cette critique aussi vite. Mais ça m'a motivé à enfin corriger cette lacune grâce à la présence de Oscar Isaac, un de mes acteurs favoris (qui incarnera donc le Chevalier de la Lune de Marvel).

Néanmoins, le troisième long métrage de J.C. Chandor était sur mes tablettes depuis un moment. Bien que je n'ai vu aucun autre de ses films, dont les multi-récompensés Margin Call et All is Lost, ni Triple Frontière (produit par Netflix), tout le bien que j'avais entendu au sujet de ce cinéaste ne demandait qu'à être vérifié.

Et sa réputation est mérité. A Most Violent Year ressemble à s'y méprendre à un film qu'on crorait fait à l'époque du Nouvel Hollywood, entre la fin des années 60 et le début des années 80 (lorsque les premiers blockbusters, comme Les Dents de la Mer ou Star Wars redéfinirent les priorités des studios). Cette histoire d'un entrepreneur à la réussite insolente qui doit soudain faire face à l'agression de ses chauffeurs de camions-citernes évoque en effet énormément ces longs métrages à forte connotation sociale des années 70, avec ses héros seuls contre tous, dans un cadre urbain, et un climat violent.

Abel Morales ressemble beaucoup à un personnage comme Sidney Lumet les appréciait, un type intègre, qui travaille selon les règles de son milieu professionnel, mais dont le succès finit par lui porter tort. Dans une des dernières scènes du film, lorsqu'il vient demander de l'argent à Peter Forente, il comprend ce qui lui vaut ses malheurs : son ambition suscite l'admiration de ce concurrent, proche de la mafia, mais aussi, à l'heure des difficultés, une faiblesse dont l'autre tire parti en lui imposant des conditions humiliantes. 

A plusieurs reprises, dès le début du film, Chandor filme son héros en train de courir. Abel est un homme sportif, qui s'entretient et présente beau, toujours tiré à quatre épingles. Mais après quoi court-il vraiment ? Pourquoi veut-il tellement réussir ? Cela restera un mystère, comme lorsque son avocat le questionne à ce sujet. On devine, à travers ses origines latino-américaines, une envie de prendre sa revanche sur des origines sans doute modestes, une volonté de s'imposer. Mais pas à n'importe quel prix, sans tricher et sans violence. 

Du coup, le spectateur partage avec force le sentiment d'injustice qui frappe Abel quand, en plus des agressions dont ses chauffeurs sont victimes, il est tracassé par un procureur aussi féroce et raffiné que lui, un homme afro-américain qui a l'image d'un incorruptible, mais dont on découvrira à la fin qu'il veut surtout assurer sa réélection. La femme d'Abel, Anna, est aussi un personnage qu'on apprécie en creux : il est suggéré à plusieurs reprises qu'elle appartient à une famille de gangsters, susceptibles de règler des problèmes rapidement et sans faire de quartiers. Elle-même n'hésite pas à abattre, de sang-froid, un daim qui a percuté leur voiture après un dîner avec des banquiers, ou à cacher des documents comptables embarrassants juste avant une perquisition.

Pourtant, Abel craquera en n'hésitant pas très longtemps à piocher dans une cagnottte d'argent détourné pour payer l'homme qui peut lui vendre des réservoirs stratégiquement placés. Et, juste après le suicide de Julian, devant ses yeux, à boucher avec son mouchoir un réservoir percé par la balle avec laquelle son chauffeur en cavale s'est fait exploser la tête. Il a beau jeu alors de répondre au procureur qu'il reste dans le droit chemin : il vient de traverser le Rubicon en sacrifiant son intégrité et son humanité.

Magnifiquement photographié par Alex Ebert, la mise en scène de Chandor tire pleinement parti du cadre urbain et du climat hivernal. Les mouvements d'appareil sont rares, mais le rythme est infaillible.  Une ambiance crépusculaire imprègne toute cette histoire, on doute jusqu'au bout que le héros puisse s'en sortir.

Et puis Chandor peut s'appuyer sur un fabuleux casting. Albert Brooks et Alessandro Nivola sont remarquables dans des seconds rôles, aux côtés de l'impeccable David Oyelowo. Mais le film repose tout entier sur les épaules du couple Oscar Isaac-Jessica Chastain. Les deux acteurs se connaissent depuis longtemps, ils ont fait leurs classes ensemble dans le même conservatoire d'art dramatique, avec rien moins que Al Pacino comme mentor. On pense d'ailleurs beaucoup à ce dernier en voyant Isaac dans ce rôle qu'il aurait pu jouer il y a quarante ans.

Jessica Chastain aurait mérité plus de temps à l'écran et donc plus de scènes à défendre, mais à chaque fois qu'elle est à l'image, elle est magnétique, incroyablement sexy et dure (et blonde !). Oscar Isaac est en première ligne, de toutes les scènes, et il est impressionnant, prenant tous les coups avec dignité, tout en colère retenue. On n'oubliera pas de sitôt sa silhouette  avec son manteau jaune.

A Most Violent Year ne s'adresse pas seulement à des cinéphiles amateurs du Nouvel Hollywood : il n'est jamais écrasé par ses influences, c'est un beau film, intense, noir, admirablement écrit et réalisé, avec deux acteurs prodigieux. 

samedi 9 octobre 2021

THE CARD COUNTER, de Paul Schrader

 

Pour beaucoup (pour tout le monde ?), Paul Schrader reste avant tout le scénarisste de Taxi Driver, réalisé par Martin Scorsese, Palme d'Or à Cannes en 1976. Mais c'est aussi un cinéaste qui a signé quelques oeuvres marquantes (American Gigolo). Son dernier opus s'appelle The Card Counter et c'est une pépite qui, sous ses airs de film noir, est une réflexion troublante sur la conscience.


William Tell sort d'une prison militaire après huit ans de détention. Il y a appris à manier et compter les cartes pour jouer au poker et au blackjack. Sa philosophie : miser peur et gagner modestement pour ne pas attirer l'attention. Il est pourtant rapidement remarqué par La Linda qui cherche à l'enrôler pour participer aux World Series. Mais il préfère décliner cette offre.
 

A Atlantic City, William est abordé par Cirk Baufort lors d'une conférence donné par le major John Gord, sous les ordres duquel Tell a servi. Cirk veut venger son père, qui s'est suicidé récemment, en kidnappant, torturant et tuant Gordo qu'il tient pour responsable. William a connu le père de Cirk dans la prison d'Abou Graïb où, avec lui, il a interrogé des terroristes avant d'être condamné à la place de leurs supérieurs hiérarchiques pour avoir enfreint les accords de la convention de Genève. Aujourd'hui Gordo est retourné à la vie civile, sans avoir été inquiété, et travaille comme consultant pour une société de surveillance privée.


William entraîne Cirk dans ses voyages, de tournoi en tournoi, pour tenter de le raisonner. Il retrouve La Linda et, cette fois, accepte qu'elle lui serve d'agent pour l'inscrire dans des parties lucratives. Il compte faire cela pendant un an, le temps de règler les dettes de Cirk et lui payer des études pour qu'il oublie ses projets de vengeance. Les semaines suivantes, à plusieurs reprises, William affronte Mr. U.S.A., un joueur ukrainien qui prend un malin plaisir à se moquer de ses adversaires américains.


Après un tournoi à Panama City, Cirk explique à William que cette vie l'ennuie et qu'il n'a pas renoncé à se venger, avec ou sans son aide. Il a élaboré un plan en localisant grâce à Google Maps le domicile de Gordo. William confronte Cirk en l'entraînant dans sa chambre d'hôtel, où il a recouvert tous les meubles avec des draps blancs : le menaçant avec des instruments de torture, il lui remet 150 000 $ afin qu'il paie ses dettes, celles de sa mère, qu'il s'engage à retourner auprès de cette dernière et à reprendre ses études. S'il ne le fait pas, William lui promet qu'il aura affaire à lui et qu'il le débusquera où qu'il soit.


Cirk parti, William couche avec La Linda. Il reçoit ensuite un message vidéo de Cirk qui a appelé sa mère pour lui annoncer son retour. Soulagé, William suit La Linda pour la phase finale des World Series et remporte partie après partie jusqu'à ce qu'il ne reste plus que lui face à Mr. USA et un autre joueur à table. Lors d'une pause, il reçoit un texto avec une photo envoyé par Cirk, l'informant qu'il se rend chez Gordo. William part sur le champ et apprend aux infos, ensuite, que Gordo a abattu un jeune homme qui a tenté de l'agresser chez lui.


William roule toute la nuit et arrive chez Gordo. Il recouvre tous les meubles avec des draps blancs et débranche le système de sécurité de sa maison. Lorsque l'ancien major rentre chez lui, il est attendu par celui qu'il a formé et qu'il a laissé aller en prison pour lui mais qui a aussi assassiné son protégé. William passe dans une pièce voisine en menaçant Gordo avec un pistolet. Il le torture à mort jusqu'au lendemain matin et téléphone à la police pour signaler un homicide. Condamné, il retourne derrière les barreaux. La Linda vient lui rendre visite.

Quand on y repense, l'association de Paul Schrader et Martin Scorsese avait tout de l'alliance de la carpe et du lapin, mais les deux hommes partageaient des préoccupations communes : un même goût pour la religion, marqué par le catholicisme, les héros au bord du précipice et la figure de la chute puis de la rédemption (parfois), dans un cadre urbain et nocturne.

Mais Scorsese était aussi influencé par Max Ophüls, sa caméra virevoltante, le cinéma classique hollywoodien, une cinéphilie encyclopédique : toujours cette fièvre ardente qui habite ses films, ses mouvements d'appareil, parfois jusqu'à l'autocaricature. Scorsese est un enfant du Nouvel Hollywood, des années 70, une figure respectée par ses pairs, les critiques et le public.

Pendant ce temps, Schrader a connu un parcours plus chaotique qui l'a mené à une ascèse plus rigoriste, un cinéma plus aride, une conception plus austère de motifs similaires à celui de son ami. Les deux hommes ont continué à collaborer pour des chefs d'oeuvre (Raging Bull), des longs métrages polémiques (La Dernière Tentation du Christ) et des expériences entre fulgurance et grand-guignol (A Tombeau Ouvert). C'est Scorsese qui produit The Card Counter, le dernier opus de Schrader.

On n'est pas là pour rigoler, The Card Counter n'a rien d'un divertissement facile, son sujet est lourd, sombre, sa mise en scène comme son écriture sans fioritures. Vous voilà prévenus. Mais c'est un film vertigineux qui sous les apparences d'un road trip ponctué par des parties de poker est une réflexion dérangeante sur la conscience d'un homme qui a commis des erreurs et tente d'éviter à un jeune homme de les répéter.

William Tell sort de prison au début du film. En voix off, il nous explique qu'au début de sa détention, cela n'a pas été facile pour lui d'être entre les quatre murs étroits de sa cellule ou de cohabiter avec d'autres prisonniers, d'anciens militaires comme lui. Puis il puisé dans ces contraintes une discipline de fer, apprenant à manier et à compter les cartes (d'où le titre qui signifie le compteur de cartes - même si, en France, il est aussi sous-titré Face à l'ennemi). A sa sortie, il file donc dans un casino et éprouve ses capacités. Pourtant, il mise petit et se retire de la table avant la fin, quand il estime avoir suffisamment gagné : il évite d'être remarqué par ses adversaires comme par le personnel.

Et puis de passage à Atlantic City, il assiste à une conférence donnée par le major Gordo pour le compte d'une société spécialisée dans les systèmes de surveillance. Au début, le spectateur pense que Tell se renseigne sur les progrès technologiques dans ce domaine dont pourraient bénéficier les casinos pour identifier plus efficacement les joueurs comme lui ou les tricheurs. Mais c'est là que le film bascule dans une autre dimension, lorsque William rencontre un jeune homme qui veut lui parler de Gordo et de leur passé commun...

Schrader, on le comprend alors, nous a menés en bâteau : The Card Counter n'est pas un énième film sur les gamblers, le poker et tout son folklore (qui a abondamment été illustré au cinéma). Non, Schrader va nous parler d'un sujet beaucoup plus perturbant et actuel (éternel aussi) : la torture en temps de guerre. Tell a servi comme interrogateur à Abou Graïb où il a passé à la question des terroristes ou des hommes soupçonnés de planifier ou d'avoir participé à des actes terroristes. Son instructeur formateur était Gordo, un ancien officier sous contrat. Parce qu'il figurait sur des photos dégrandantes en compagnie d'hommes torturés, Tell a été sanctionné tandis que Gordo est retourné à la vie civile sans être inquiété.

Schrader ne cherche pas à "héroïser" son personnage principal : il a commis des actions atroces, en connaissance de cause, et il reconnaît lui-même qu'il était doué pour ça, même si Gordo lui reprochait son "manque d'imagination". Des flashbacks éclairs nous montrent Abou Graïb, les conditions de détention, les humiliations, les violences. Un monologue glaçant évoque l'odeur de la geôle, avec les excréments, le sang, les brûlures, les chiens aussi. Et le bruit, permanent, la musique à fond, l'absence de sommeil. Il fallait faire craquer les prisonniers mais les tortionnaires aussi devenaient fous, ils "tiltaient".

Ce "tilt", c'est le trait d'union entre le passé et le présent de Tell : dans le jargon des joueurs, quand on "tilte", c'est qu'on perd le contrôle, on se laisse dépasser par le jeu, la mise, et on perd, gros. Le devoir du joueur, c'est déviter le "tilt". Et pour Tell, qui s'est entraîné en prison à ne jamais perdre le contrôle de ses nerfs, il s'agit aussi d'empêcher Cirk Baufort, le fils d'un autre tortionnaire, de "tilter", de basculer dans une folie vengeresse.

Paul Schrader impose une mise en scène toute en retenue, au risque d'empêcher le spectateur d'être ému, de trouver tout cela trop froid. Mais justement, comme son anti-héros, c'est une réalisation qui fuit le "tilt", qui ambitionne l'objectivité. Si Scorsese a été marqué par la découverte de Max Ophüls, Schrader ne s'est jamais remis d'avoir vu les films de Robert Bresson, le cinéaste de l'épure par excellence, qui ne filmait que des comédiens amateurs pour capter la vérité, un cinéma à l'os. Cela lui permet aussi, plus prosaïquement, de tourner avec peu de moyens sans que cela ne desserve son propos. Les plans sont fixes, la photographie sobre, il y a très peu de musique (voire pas du tout). Pas de place pour le superflu. Encore moins le divertissement, le spectacle. Seul le personnage de La Linda, cette étrange et sensuelle intermédiaire, apporte un peu de lumière dans ce récit noir et sans concessions.

Il est presque amusant que Schrader ait confié le rôle principal à Oscar Isaac, qui a été remarqué il y a tout juste dix ans dans Drive de Nicolas Winding Refn, où Ryan Gosling campait un personnage aussi taiseaux et secret et tourmenté que William Tell. C'est comme si le comédien accédait au même type de personnage que celui à qui il donnait la réplique autrefois. Sa prestation est impressionnante : il campe ce joueur en donnant l'impression qu'il va à tout moment se fissurer, s'écrouler. Quand Cirk se voit sommé de renouer le contact avec sa mère par Tell, ce dernier lui répond qu'il baisera avec La Linda ce jour-là. C'est ce qui se passe et ce sera l'unique moment où William sera heureux, apaisé. Mais ce sera de courte durée.

Dans un rôle prévu pour le turbulent Shia Laboeuf, Tye Sheridan (révélé par Ready Player One, de Spielberg) compose un fils hanté par la mort de son père, pourtant brutal mais détruit par son passé et l'alcoolisme. De façon astucieuse, Sheridan évite le cliché du chien fou et s'aligne sur le jeu intériorisé de Isaac, préférant suggérer la colère froide, la lassitude, le ressentiment, le mensonge. A ses côtés, c'est une surprise, Tiffany Haddish joue La Linda : plutôt habituée des sitcoms et des stand-up comedies, elle irradie de sensualité dans ce rôle. Enfin, Willemn Dafoe incarne Gordo, une pourriture absolue, un casting évident - peut-être trop d'ailleurs - pour cette gueule du cinéma américain habitué à ce genre de composition : en tout cas, malgré le peu de scènes dont il bénéficie, il en impose.

Un sacré film, puissant, sinistre, ascétique. 

mardi 1 mai 2018

X-MEN : APOCALYPSE, de Bryan Singer


Bryan Singer a conçu ce sixième volet des X-Men comme la conclusion de la saga, ou en tout cas la fin d'un premier acte. Après en avoir réécrit l'histoire dans le précédent et excellent Days of Future Past (reboot aussi audacieux qu'accompli), le cinéaste avait une pression certaine avec ce Apocalypse et la critique fut d'ailleurs tiède, lui reprochant essentiellement de n'avoir rien ajouté de nécessaire à la série. Pourtant, malgré quelques défauts, le film n'est vraiment pas si mauvais et s'avère un spectacle qui ouvre plus de portes qu'il n'en ferme - la preuve : en 2019, nous aurons droit à un nouveau chapitre...

 En Sabah Nur/Apocalypse (Oscar Isaac)

Il y a plus de trois mille ans en Egypte, En Sabah Nur, vieux et fatigué, doit transférer son esprit dans un corps plus jeune. La cérémonie, organisée par ses quatre fidèles disciples, a lieu dans une pyramide. Mais des rebelles au régime du pharaon le trahissent en l'y piégeant avec sa garde rapprochée. La pyramide s'effondre sur elle-même finalement. 

Erik Lensherr/Magneto (Michael Fassbender)

1983. Dix ans après sa dernière apparition, Erik Lensherr a disparu et refait sa vie, sous un faux nom, en Pologne, où il a une femme et une petite fille et travaille dans une usine de sidérurgie. Surpris en train d'utiliser son pouvoir magnétique pour sauver un ouvrier d'un accident, il voit son épouse et son enfant emmenés par une milice. Il accepte de se rendre mais un des soldats tue sa fille et Magneto se venge en tuant tous les hommes de la bande.

Kurt Wagner/Diablo et Raven Darkholme/Mystique (Kodi Smit-McPhee et Jennifer Lawrence)

A Berlin-Ouest, au même moment, Mystique permet à deux mutants, qui sont exhibés dans une cage pour des combats clandestins, de s'en échapper. Angel, doté d'ailes d'oiseau géantes, préfère s'enfuir de son côté tandis que Diablo, un téléporteur, accepte de suivre sa sauveuse. A Westchester, New York, Scott Summers est conduit par son frère aîné Alex, alias Havok, chez le Pr. Charles Xavier, pour apprendre à maîtriser les terribles rafales optiques qui ne lui permettent plus une scolarité normale : en arrivant, sur place, il croise Jean Grey, la plus puissante mutante de l'institut, puis Hank McCoy, qui va lui confectionner des lunettes spéciales. 

Ororo Munroe/Storm, Warren Worthington III/Angel, Apocalypse et Betsy Braddock/Psylocke
(Alexandra Shipp, Ben Hardy, Oscar Isaac et Olivia Munn)

La nuit, Jean, en proie à des cauchemars récurrents où elle se voit perdre le contrôle de ses pouvoirs, ressent télépathiquement, le réveil d'En Sabah Nur et Xavier le ressent à travers elle. Le plus ancien mutant de la Terre s'est extrait de sa tombe depuis une fosse creusée au Caire par des adeptes de son culte, remarqués par Moira McTaggert, agent de la CIA (que le Pr. X avait rencontrée dans les années 60 et dont il avait effacée les souvenirs de leur romance). Apocalypse, tel qu'il s'est renommé en rapport avec son projet, recrute de nouveaux gardes : Storm, qui maîtrise les éléments ; Angel, échappé de Berlin-Ouest ; et Psylocke, l'ex-garde du corps de Caliban (un faussaire pour les mutants). 

Mystique, Moira McTaggert, Charles Xavier, Alex Summers et Hank McCoy
(Jennifer Lawrence, Rose Byrne, James McAvoy, Lucas Till et Nicholas Hoult)

Avec Diablo, Mystique gagne l'institut pour informer Xavier des ennuis récents de Magneto en Pologne, désormais recherché à nouveau. Moira McTaggert est également là, invitée à partager ce qu'elle sait sur Apocalypse. Le Pr. X utilise l'ordinateur Cerebro pour localiser Magneto mais il est déjà enrôlé par Apocalypse et ce dernier localise à son tour l'école de Xavier. Il y surgit avec ses nouveaux gardes et enlève Xavier puis détruit l'école en partant. Quicksilver, qui a appris par sa mère, que Magneto était son père, arrive sur ces entrefaites, juste à temps pour sauver, grâce à sa super-vitesse, le maximum de personnes à l'intérieur du bâtiment. Mais l'explosion a attiré des militaires en hélicoptère, avec à leur tête le colonel Stryker, qui neutralise les mutants et embarque Mystique, le Fauve, Quicksilver et Moira McTaggert.

Scott Summers, Diablo, Quicksilver, Mystique et Jean Grey
(Tye Sheridan, Kodi Smit-McPhee, Evan Peters, Jennifer Lawrence et Sophie Turner)

Scott Summers, Jean Grey et Diablo les suivent à leur insu jusqu'au quartier général de l'Arme X où leurs amis sont interrogés sur la situation de Xavier. Pour les sauver, ils libèrent un prisonnier détenu dans un container blindé : Logan en surgit et massacre les soldats, ouvrant la voie à Jean, Diablo et Scott qui libère Mystique, le Fauve, Quicksilver et Moira McTaggert. Jean reçoit un message télépathique de Xavier depuis le Caire, pour lequel ils s'envolent à bord d'un avion de l'Arme X, comme Stryker, qui fuit Logan.

Moira McTaggert, Jean Grey, Scott Summers, Mystique, Quicksilver et Hank McCoy

Apocalypse veut, pour purifier la Terre, provoquer un cataclysme mondial auquel seuls les plus forts survivront. Magneto dérègle les champs magnétiques de la planète pour précipiter cette purge tandis qu'Apocalypse a désarmé les têtes nucléaires en les envoyant dans l'espace. L'arrivée de l'équipe menée par Mystique oblige cependant En Sabah Nur à se retrancher avec Xavier dans une pyramide qu'il a érigée et à laisser Storm, Angel et Psylocke s'occuper de leurs adversaires, car il veut transférer son esprit dans le corps du professeur et acquérir du même coup ses pouvoirs psychiques.

Jean Grey vs. Apocalypse

Tandis que les sbires d'Apocalypse et les acolytes de Mystique se neutralisent, cette dernière et Quicksilver raisonnent Magneto. Xavier refuse de se laisser posséder par Apocalypse et le défie mentalement pour gagner du temps tout en appelant Jean Grey, pour l'aider, à déployer toute sa puissance. Elle s'exécute et pulvérise littéralement Apocalypse, également attaqué par Magneto et Scott Summers mais aussi Storm. Angel est neutralisé mais Psylocke préfère s'éclipser, une fois la défaite de son camp acquise.

Les X-Men dans la salle des dangers de l'institut Charles Xavier

De retour à Westchester, Magneto et Jean reconstruisent l'institut mais Xavier échoue à convaincre Lensherr de co-diriger l'école avec lui. Néanmoins, il est désormais convaincu qu'il faut entraîner ses élèves à devenir des combattants pour survivre et charge Mystique de les entraîner dans la salle des dangers.

Une scène supplémentaire apparaît à la fin du générique :

- une équipe para-militaire investit le Q.G. de l'Arme X où elle nettoie le carnage commis par Logan. Un scientifique récupère une fiole du sang du mutant en fuite et la met à l'abri dans une mallette portant le sigle de "Essex Corp.". 



Le premier mérite de X-Men : Apocalypse est de déterminer une nouvelle trilogie dans l'histoire de la franchise démarrée en 2000 (c'était il y a dix-huit ans mais cela paraît remonter à un siècle, tellement les longs métrages super-héroïques ont pris de l'importance depuis). Les trois premiers films (2000, 2003, et 2006 - celui-ci réalisé par Brett Ratner) formaient un premier cycle, dont Wolverine était au centre, convoité par le Pr. Xavier et Magneto : les personnages étaient majoritairement adultes, voire âgés (comme Xavier et Magneto), et leur conflit connaissait un premier terme avec l'émergence et la mort de Phoenix (Jean Grey).

Mais fans et critiques ont détestés L'Affrontement final (Singer étant parti tourner Superman returns pour la Warner, Ratner, considéré comme un mercenaire sans lien affectif avec les personnages, et le scénario, lâche, n'ont rien arrangé). 

Cinq après, la Fox prend le parti de rafraîchir le concept en racontant les origines des X-Men : Singer revient en qualité de co-producteur-superviseur, et Matthew Vaughn réalise Le Commencement. Le résultat n'est pas irréprochable, mais indéniablement malin et rafraîchissant : l'intrigue se déroule en 1962, montre la première génération de l'équipe, la paralysie de Xavier, sa rupture idéologique avec Magneto, et joue avec l'impact supposée des mutants sur le cours de la véritable Histoire (en l'occurrence la crise de la "baie des cochons" avec des missiles russes à Cuba pointés sur les Etats-Unis). L'esthétisme rétro-pop, le casting rénové, la perspective narrative a redynamisé la franchise d'un coup.

Mais cela ne suffisait pas à Singer qui voulait réparer l'affront ressenti par les fans avec X-Men 3 de Ratner. Cela a abouti au reboot épatant entrepris dans Days of Future Past en 2014. Désormais, tout était réparé, une nouvelle page pouvait se tourner et une scène post-générique de fin promettait avec Apocalypse un grand spectacle.

D'où vient alors que cela n'a pas convaincu, du moins pas autant que prévu - alors même que Singer déclarait avoir enfin pu faire tout ce qu'il voulait, à partir du script de Simon Kinberg ?

Le récit est pourtant fluide et progresse efficacement en crescendo, en se passant de Wolverine (une gageure), en évoluant à nouveau dans une époque différente (après les 60's du Commencement, les 70's de Days of Future Past, les années 80 ici, représentées sans excès visuel). Certes, la motivation d'Apocalypse n'a rien de bien original, avec son mélange de revanche/vengeance et de purge mondiale. Mais la faute est à chercher ailleurs.

Le film brasse un nombre important de personnages, moins que dans Days of..., mais conséquent tout de même, et le scénario peine à leur donner consistance à tous, en particulier les nouveaux "cavaliers" d'Apocalypse, développés à gros traits et sans qu'on nous explique vraiment leur adhésion au projet du démiurge égyptien. C'est dommage car les acteurs sont particulièrement ressemblants avec leurs personnages issus des comics (Alexandra Shipp et surtout la sublime Olivia Munn semblent sortir des pages d'un mensuel en Storm et Psylocke - c'est moins fort pour Ben Hardy en Angel). Ils ne sont pas aidés non plus par le fait de devoir exister face au charisme exceptionnel de Michael Fassbender, qui incarne Magneto avec toujours la même puissance émotionnelle. Le comédien éclipse même Oscar Isaac en Apocalypse, noyé sous un maquillage à la limite du grotesque et qui échoue à convaincre de l'envergure de son rôle.

En revanche, en face de la "team Destroy", la "team Defend" est une réussite impeccable : Singer réussit un sans-faute en rajeunissant ses interprètes dont la présence, le naturel et la conviction sont les meilleurs atouts (Sophie Turner sort du lot en Jean Grey, mais Tye Sheridan est parfait aussi et Evan Peters "vole le show" à chacune de scènes - le filmage de la super-vitesse n'a jamais été aussi bon que devant la caméra de Singer. Kodi Smit-McPhee souffre d'un maquillage lui aussi un peu too much en Diablo, tout comme Nicholas Hoult dont le Fauve ne m'a jamais plu). Cette jeune garde est bien encadrée par James McAvoy, qui donne une autorité sage mais résolue à Xavier, Rose Byrne, élégante et idéale en Moira McTaggert, et surtout Jennifer Lawrence, sexy en diable et déterminée, la vraie star de cette seconde trilogie.

Cette inégalité dans la distribution empêche le film de décoller complètement car, contrairement à l'adage (hitchcockien) qui veut que "meilleur est le méchant, meilleur sera l'histoire", ici, ce sont les gentils qui sont plus présents et remarquables. Le combat final, à grand renfort d'effets spéciaux, engloutit aussi un peu la tension dramatique (même s'il annonce le pitch du prochain opus, centré sur Jean Grey). La réalisation de Singer est dépassé par ce show devenu trop fréquent dans les films de super-héros pour étonner ou épater (de ce point de vue, les films de la Fox ne tiennent pas la comparaison avec ceux de Disney-Marvel).

On notera aussi que la scène post-générique de fin n'a mené à rien (elle devait soit servir à un troisième Wolverine, mais qui est devenu le crépusculaire et magistral Logan sans rapport avec ce qu'on voit là ; soit au prochain X-Men, qui raconte tout autre chose).

Depuis, en tout cas, de l'eau a coulé sous les ponts et a changé totalement la donne (et ce n'est qu'un début...) : la Fox a été racheté par Disney (opération qui devrait être validée l'an prochain) et même si Marvel studios a prévenu que les Fantastic Four et les X-Men ne se mêleraient pas tout de suite au "MCU", on voit déjà que cela a abouti au report de la sortie de Dark Phoenix (pour éviter une saturation). Que restera-t-il ensuite de ce que Bryan Singer a quand même brillamment, globalement, adapté ? Wait and see. Mais espérons que tout ne sera pas liquidé.

dimanche 29 avril 2018

EX_MACHINA, de Alex Garland


Il y a peu, je vous ai dit tout le bien que je pensais d'Annihilation diffusé sur Netflix après que le studio Paramount ait renoncé à l'exploiter en salles. Je profite du creux dans les sorties comics pour vous causer aujourd'hui du premier et précédent opus écrit (avec Glen Brunswick) et réalisé par Alex Garland, déjà un chef d'oeuvre de science-fiction : Ex_Machina, sorti lui en salles en 2015.

 Nathan et Caleb (Oscar Isaac et Domnhall Gleeson)

Caleb, programmateur dans une importante entreprise informatique, gagne une loterie interne pour rencontrer son patron, le savant visionnaire et richissime, Nathan, qui vit retiré du monde dans un domaine en montagne. A son arrivée, son hôte l'informe tout de suite de la raison de sa présence en ce lieu : il va participer à une expérience test pour déterminer si une intelligence artificielle a une conscience, selon le test de Turing (soit : une proposition de test d’intelligence artificielle fondée sur la faculté d'une machine à imiter la conversation humaine, consistant à mettre un humain en confrontation verbale à l’aveugle avec un ordinateur et un autre humain. Si la personne qui engage les conversations n’est pas capable de dire lequel de ses interlocuteurs est un ordinateur, on peut considérer que le logiciel de l’ordinateur a passé avec succès le test. Cela sous-entend que l’ordinateur et l’humain essaieront d’avoir une apparence sémantique humaine. Pour conserver la simplicité et l’universalité du test, la conversation est limitée à des messages textuels entre les protagonistes.).

Ava et Caleb (Alicia Vikander et Domnhall Gleeson)

Caleb est disposé à ces six "sessions". A cours de la première, il est en présence d'Ava, une androïde, dans une pièce où une vitre les sépare. Le jeune homme est fasciné par le réalisme et la réactivité de cette créature, dont l'aspect physique est féminin et le visage possède une indéniable beauté - la sexualité est un des facteurs déterminants pour le "cobaye". Lors d'une de leurs discussions, une panne d'électricité a lieu, bloquant les accès et sorties, coupant les caméras et micros : Ava en profite alors pour mettre en garde Caleb contre Nathan qui, même s'il le prétend, n'est pas son ami.

Caleb et Nathan

Pourtant, en dehors des "sessions", lors de leurs "débriefs", ou dans les moments qu'ils passent ensemble sans évoquer l'expérience, Nathan se montre aimable, affable (quand bien même a-t-il fait signer un contrat de confidentialité à Caleb, lui interdisant après son séjour de divulguer quoi que ce soit à ce sujet), malgré un tempérament dominateur, sûr de sa supériorité intellectuelle et même physique (il pratique du sport et de la musculation pour se défouler).

Ava

Nathan dévoile progressivement les travaux qui ont conduit à la conception d'Ava, façonnée à partir d'un piratage mondial de données sur des moteurs de recherche pour élaborer son intelligence et son apparence. Il souhaite produire une intelligence artificielle parfaite qui confondrait n'importe quel humain, en prévision de l'extinction qui nous attend, mais cela suggère aussi à Caleb une reprogrammation prochaine d'Ava, des améliorations. Le programmateur tombe amoureux de Ava au cours de leurs dialogues qui s'ouvre à lui, en lui avouant notamment être à l'origine des pannes électriques de plus en plus fréquentes au cours desquelles elle s'alimente en énergie et pour communiquer avec lui à l'insu de Nathan.

Caleb et Nathan

Caleb décide de libérer Ava pour s'enfuir avec elle, après qu'elle se soit présentée à lui habillée comme une humaine (pour un résultat effectivement troublant). Pour cela, il va trahir Nathan en le faisant boire et profiter qu'il soit assoupi pour lui dérober sa carte magnétique afin de pénétrer dans son bureau. Sur son ordinateur, il consulte ses fichiers et découvre les précédentes versions d'Ava et leurs tentatives d'évasion - même la servante Kyoko est un robot. Tout cela perturbe le jeune homme au point qu'il se met à douter de sa nature et pour savoir s'il n'est pas lui-même une machine, il se mutile.

Ava

La veille de son départ, Caleb tente à nouveau de soûler Nathan mais celui-ci l'a démasqué et a compris qu'Ava était la cause des pannes électriques en les surveillant lors des sessions avec des caméras autonomes alimentées par des piles. L'objectif du savant était en vérité de savoir si Ava pouvait manipuler Caleb en la calibrant à partir de ses fantasmes. Pourtant ce dernier a devancé Nathan la veille en trafiquant le système de sécurité de la villa : Ava sort de sa cellule, son créateur assomme son invité et va tenter de la raisonner. Mais l'androïde tue son maître avec l'aide de Kyoko, détruite dans l'affrontement.

Ava

Ava se répare et camoufle ses parties électroniques avec la peau artificielle de ses prédécesseurs puis s'habille. Plus rien ne la distingue d'une humaine. Caleb, lui, reste prisonnier du piège qu'il avait prévu pour Nathan, dans la villa. Ava rejoint l'hélicoptère qui avait amené le programmateur sur place et rejoint la civilisation dans laquelle elle se fond, indétectable.

Adolescent, j'aimais principalement deux genres littéraires, la série noire et la science-fiction. Pour cette dernière j'avais été initié par un ami, fan d'Isaac Asimov et de sa saga Fondation (au point d'entretenir le rêve fou de l'adapter en bande dessinée - projet maintenant en préparation chez Amazon). J'ai fini par préférer le roman policier, mais je revenais occasionnellement à la S.-F. quand on me recommandait un ouvrage, un auteur dignes d'être considérés (Robert Silverberg, Stefan Wul, Philip K. Dick...). C'est demeuré le continent mystérieux de ma culture livresque, celui que j'explore de loin en loin, avec curiosité et parcimonie, mais une fascination intacte.

Plus que les romans en fait, j'étais consommateur de films de science-fiction, en particulier d'anticipation, de dystopie : Soleil vert, Mondwest (qui a inspiré la série Westworld), Minority Report, Silent running, etc. Et bien sûr, au-dessus de la mêlée, 2001 : L'Odyssée de l'espace.

Ce genre qui a abouti à des longs métrages et des livres mémorables est, comme le western, mais dans une moindre mesure, tombé un peu en désuétude. Hollywood y revient de façon cyclique mais rarement en égalant ses réussites passées, il faut souvent un cinéaste d'exception (comme Steven Spielberg, Andrew McNiccol) pour rappeler au public ce que la S-F a de puissamment distrayant et de cauchemardesque à la fois.

Mais Alex Garland a prouvé en deux films que l'avenir s'écrirait avec lui, qu'il en serait le nouveau guide, le nouveau modèle à suivre. Parce qu'il revient en quelque sorte aux sources du genre, concevant ses longs métrages non comme des histoires fournies avec un mode d'emploi pour rassurer le spectateur mais, au contraire, en conservant l'indispensable part de mystère inhérente au genre. Car la S-F s'appuie sur ce paradoxe : elle doit s'appuyer sur une base crédible, vraisemblable (elle puise ses sujets dans les dérives du présent en les exagérant), mais doit s'affranchir du réalisme (pour révéler l'horreur de la situation, souligner la corruption du système).

Avec Annihilation, l'ex-romancier a disposé d'un budget confortable (sans être une super-production : 40 millions de $) et en a profité pour filmer des extérieurs altérés par de superbes effets spéciaux. Ex_Machina est un long métrage aux moyens plus modestes (15 millions de $) et cela se voit dans le choix de situer l'action dans un huis clos. Mais Garland tire le maximum de cette contrainte en soignant déjà superbement le look de son oeuvre : ainsi la demeure de Nathan ressemble non pas à une maison mais à un "centre de recherches" (comme le précise le personnage lui-même à Caleb qui s'étonne d'être logé dans une chambre sans fenêtre au sous-sol). Les sessions avec Ava se déroulent dans une pièce nue coupée en deux par une simple vitre, frontière transparente mais aussi surface renvoyant le reflet des deux personnages et donc soulignant leur troublante ressemblance. Seule rupture de ton : les pannes électriques qui ponctuent le récit et au cours desquels les décors baignent dans une lumière rouge qui font passer le lieu comme une immense chambre noire de photographe où se révèlent littéralement le rapport de confiance (et de duplicité) entre Ava et Caleb.

L'austérité de l'endroit agit aussi comme une sorte d'espace favorable au strict minimum requis pour l'expérience, la recherche, le dialogue. Le laboratoire de Nathan ressemble à une espèce de morgue, avec ses moules de visage d'Ava, d'exosquelette sur une table d'opération : on se croirait chez un thanatopracteur, prêt à préparer un cadavre pour le rendre présentable pour une cérémonie. Le bureau du savant est tout aussi épuré : une table, un fauteuil, trois écrans d'ordinateur et un mur couvert de post-it, un mélange étonnant de minimalisme et d'archaïsme (les notes sur des bouts de papier) - on est loin d'un complexe incroyablement sophistiqué, encombré de machines improbables, pour un savant démiurge et richissime.

Cela contraste avec les rares prises de vue montrant l'extérieur de la villa de Nathan et dévoilant une nature montagnarde et verdoyante, sauvage, isolé, cachant au reste du monde le nid du créateur. Il est question à plusieurs reprises dans les discussions entre Caleb et Nathan des notions de responsabilité, de progrès, d'objectif : s'agit-il ici d'élaborer une nouvelle forme de vie complémentaire de la nôtre ? Ou de fabriquer celle qui nous survivra quand nous nous serons éteints, victimes de nos incorrigibles excès ? Sommes-nous maîtres des avancées technologiques ? Ou ce que nous mettons au point précipite-il notre fin ? Pour Caleb, citant Oppenheimer quand il atomisa le Japon durant la seconde guerre mondiale, nous sommes les nouveaux "destructeurs de monde". Pour Nathan, il s'agit d'anticiper cette issue et d'enfanter une progéniture androïde prolongeant l'esprit humain.

Le résultat est également extrêmement troublant, perturbant, et passionnant par la qualité de l'interprétation. Oscar Isaac, barbe fourni et crâne rasé, exhibant ses muscles, compose un pygmalion 2.0 glaçant, machiavélique, et génial, immédiatement antipathique mais aussi fascinant. Domnhall Gleeson (le fils du génial Brendan Gleeson, vedette de l'excellente série Mr. Mercedes) campe un candide moins naïf qu'on ne le croit initialement, qui traduit parfaitement les propres sentiments ressentis par le spectateur face à l'expérience qu'il vit. Mais c'est surtout l'interprétation extraordinaire de la suédoise Alicia Vikander qui impressionne le plus dans ce rôle renversant : la finesse avec laquelle elle bouge, dans un mélange de raideur et de douceur, la subtilité de son expressivité, sa voix modulée avec un génie absolu, n'ont d'égale que la beauté délicate à laquelle elle accède dans les dernières scènes - si bien en vérité qu'on a réellement l'impression alors d'avoir vu une androïde façonnée par des effets spéciaux sidérants remplacée par une authentique actrice. L'effet est totalement sidérant.

Ex_Machina en dit finalement autant, sinon plus, en 105 minutes que la première saison de Westworld. Mais plus que cette comparaison, c'est surtout la naissance et la confirmation instantanées d'un immense cinéaste auquel ce film permet d'assister.

dimanche 25 mars 2018

ANNIHILATION, d'Alex Garland


Changement de programme : j'avais prévu de consacrer cette entrée à autre chose, mais je ne peux attendre pour vous parler d'Annihilation, réalisé par Alex Garland, que j'ai vu hier et qui est une claque magistrale pour tout amateur de cinéma fantastique (et de bon cinéma en général). C'est aussi que ce n'est pas si courant que l'auteur du roman (traduit en France sous le titre Le Rempart Sud), Jeff VanderMeer, dont est tiré ce long métrage affirme que ce dernier est supérieur à son propre manuscrit ! 

 Lena et Kane (Natalie Portman et Oscar Isaac)

Placée en quarantaine dans une base militaire secrète, Lena, ex-soldat de l'armée de terre et biologiste, est interrogée sur son expédition dans le "miroitement" - dont elle est la seule, avec son mari, à être revenue.

Ventress, Lena, Cass Shepard, Josie Radeck et Anya Thorensen
(Jennifer Jason Leigh, Natalie Portman, Tuva Novotny, Tessa Thompson et Gina Rodriguez)

Depuis un an, Lena est sans nouvelles de son mari, Kane, lui-même membre de l'armée, parti en mission confidentiel. Il resurgit subitement un jour sans pouvoir expliquer où il était et comment il est revenu. Mais il est en mauvaise santé et, victime d'une hémorragie interne, doit être conduit à l'hôpital. L'ambulance est stoppée par un commando militaire, Kane en est sorti et Lena est sédatée. Lorsqu'elle se réveille, elle est dans une chambre de la base X et le Dr. Ventress, psychologue, lui explique que son mari est dans le coma, unique survivant de son régiment après avoir pénétré dans le "miroitement", une zone protégée par un champ électromagnétique depuis trois ans et en pleine expansion. 

Lena et le crocodile-requin

Avec Cass Shepard (anthropologue), Josie Radeck (physicienne) et Anya Thorensen (médecin), Lena décide à son tour de s'aventurer dans ce périmètre sous la direction de Ventress (la seule à savoir que Kane et Lena sont époux). Leur objectif : un phare atteint par un rayon depuis l'espace depuis lequel tout a commencé. Dans le "miroitement", tout est détraqué : la technologie déraille, impossible de communiquer avec l'extérieur ni de se guider, la notion du temps se perd. Les cinq femmes atteignent des marais et une cabane à l'intérieur de laquelle Josie est attaquée par un crocodile. Mais Lena la sauve puis examine la bête dont elle découvre qu'elle a muté avec un requin.

Une faune étrange

Plus loin, dans une base désaffectée, le groupe découvre un enregistrement vidéo où Kane éventre un de ses hommes à l'intérieur de l'estomac duquel s'est développée une forme de vie reptilienne. La nuit venue, Lena vient relever Ventress au sommet d'une tour de garde lorsque Cass Shepard est attaquée par un ours et traînée dans la forêt voisine. Le lendemain matin, Lena part à sa recherche et surprend des animaux transformés par l'environnement lui-même altéré puis découvre le cadavre mutilé de son amie.

Une flore étonnante

Les quatre femmes poursuivent leur périple jusqu'à un village recouvert d'une épaisse végétation dont la manifestation la plus curieuse est une série de plantes à forme humaine. Josie comprend alors le fonctionnement du "miroitement" qui réfracte tout ce qui l'entoure pour le modifier. La nuit venue, en proie à une crise de paranoïa, Anya Thorensen ligote et bâillonne ses camarades après avoir découvert la photo de Kane dans le médaillon du pendentif de Lena qu'elle accuse d'avoir tué Cass Shepard avec la complicité de Ventress. Mais l'ours resurgit et s'en prend à la jeune femme avant de revenir s'occuper des trois autres. Alors qu'il va attaquer Lena, Josie, ayant réussi à se délivrer, le tue.

Lena

Ventress, au matin, décide malgré tout de continuer, seule s'il le faut, pour atteindre le phare. Josie, contaminée, révèle qu'elle est en train de muter à l'état végétal à Lena et disparaît dans la forêt. Lena part à la poursuite de Ventress et gagne le phare. Elle longe la mer et observe les arbres changés en cristal sur la côte. Puis elle entre dans le bâtiment où un corps carbonisé se trouve entre un trou dans un mur et une caméra sur pied. Elle visionne la vidéo où Kane a filmé son suicide avant que son double n'apparaisse sur l'image.

Lena dans le "ventre" du phare

En attendant du bruit en provenance du trou dans le mur, Lena s'y glisse et, au fond, y trouve Ventress, s'exprimant de manière délirante en expliquant que le processus engagé est irréversible. Puis elle se désintègre avant qu'une structure nébuleuse en suspension ne se forme face à Lena. Une goutte de son sang est absorbée par ce nuage qui se transforme en un double de la jeune femme. Lena l'affronte, sans succès, jusqu'à ce qu'elle ait l'idée de lui mettre dans les mains une grenade au phosphore comme celle utilisée par Kane. La créature prend feu, les flammes dévorent le phare de l'intérieur. Dehors, Lena observe toute la zone métamorphosée par le "miroitement" revenir à la normale.

Fin du débrief pour Lena

Lena conclut son récit devant ses interlocuteurs de la base. On la conduit jusqu'à la chambre de Kane, sorti du coma. Elle sait qu'il ne s'agit pas de son mari et il lui demande si elle Lena, mais elle ne répond pas. Ils s'enlacent, leurs yeux brillant étrangement...

Le deuxième film (après Ex-Machina) d'Alex Garland devait initialement sortir en salles en France le 15 Mars dernier, mais cette date était communiquée sous réserve. En cause, un différend entre Paramount, le studio qui a produit Annihilation, et son scénariste-réalisateur, soutenu par son co-producteur Scott Rudin, qui refusait de remonter la fin de l'histoire, jugée "trop complexe". Netflix entre en scène et récupère le projet pour le diffuser en exclusivité. Plus d'exploitation en salles mais un chef d'oeuvre sauvé.

Car, oui, c'est un chef d'oeuvre, de ceux qui nourrissent des conversations passionnées, qui possèdent bien des interprétations possibles, grâce à une écriture ciselée dans l'adaptation d'un roman (faisant partie d'une trilogie) et d'une mise en scène inspirée, avec un casting investi. Annihilation n'est pas de ces films dont on sort facilement, qu'on oublie aisément : il vous hante, vous interroge, vous fait vivre une expérience aussi bien narrative que sensorielle.

L'intrigue synthétise pourtant des éléments familiers : une mission militaire secrète qui a mal tourné, l'apparition fantastique d'une zone mystérieuse et menaçante, une exploration potentiellement sans retour, des péripéties dans une environnement déréglé, une ambiance tendue, la décimation d'un groupe et un dénouement inattendu. Mais ce qui compte ici, ce sont moins ces éléments que la manière dont ils sont traités et dont le cinéaste les traduit (ou pas) pour perturber, désorienter, envoûter le (télé)spectateur.

Au début, on craint pourtant un peu que le sujet ne soit plombé par une couche mélodramatique avec son héroïne aux prises avec un deuil impossible : Lena n'a plus de nouvelles de son mari depuis un an, quand il est parti subitement en mission. Elle pense qu'il avait peut-être deviné sa liaison avec un collègue, enseignant comme elle, et estime qu'en l'ayant trompé, elle a perdu Kane. Puis son époux réapparaît, mais son comportement est aussi bizarre que son retour. Soudain tout s'accélère : ils sont enlevés et elle est informée d'une menace incroyable, que l'armée a de plus en plus de mal à garder confidentielle. Pour savoir comment Kane a réussi à sortir du "miroitement" et peut-être le sauver du mal qui le ronge depuis, elle s'engage dans une mission exploratrice sans garantie de résultat ni de retour.

Le film prend alors toute son envergure, encore que le terme est impropre car le cadre est finalement intimiste. Garland se garde de jouer la carte du grand spectacle, préférant suggérer, doser les rebondissements, rester évasif sur ce qui s'est passé.  Annihilation se distingue aussi par le simple fait que ses héros sont des femmes, toutes fortement caractérisées, échappant à des rôles d'aventuriers féminisés pour l'occasion. Elles se révèlent progressivement, leurs secrets se dévoilent occasionnellement, parfois accidentellement, ou a posteriori (on apprend ainsi, lors du débrief de Lena, que Ventress était atteinte d'un cancer, ce qui explique son obsession à poursuivre la mission en se moquant d'en revenir). Ces femmes sont aussi des têtes bien faites : une anthropologue, une physicienne, une médecin, une psychologue, une biologiste, mais ce collectif de savantes n'étalent pas leurs connaissances et évitent d'alourdir le propos - leurs savoirs soulignent plutôt l'étrangeté de l'environnement dans lequel elles évoluent et nous renseignent juste assez pour nous accrocher.

Visuellement, Garland a conçu un cadre à la fois merveilleux et dégénéré : le "miroitement" a un aspect visqueux depuis l'extérieur mais avec les couleurs d'un arc-en-ciel - ce mélange à la fois dégoûtant et enchanteur donne le la à tout le reste du production design. La flore réserve des surprises extraordinaires, culminant avec la découverte du village envahi par la végétation et les plantes à forme humaine, une aberration superbe. La faune est plus inquiétante avec un alligator impressionnant et surtout un ours à la tête décharnée vraiment effrayant (la séquence où il resurgit pour tuer Anya et manque de faire de même avec Lena est saisissante, d'une intensité mémorable).

Pour que ce récit vive au-delà de ses extravagances, il fallait des interprètes de haut vol et Garland a réuni une bande d'actrices épatantes, dominée par la prestation fébrile de Natalie Portman qui compense la cérébralité distante de son personnage (aussi bien public que fictif). Dans ce registre physique inhabituel chez elle, elle est d'une crédibilité étonnante, et n'a pas besoin de grimacer pour exprimer la gamme émotionnelle qui agit Lena. Plus convenue, Jennifer Jason Leigh campe une psy borderline qui est éclipsée par la sobriété de sa partenaire. Tuva Novotny et Gina Rodriguez sont plus en retrait mais bénéficient de quelques scènes intenses. Quant à Tessa Thompson, elle est remarquable dans le personnage le plus lucide et fragile du lot. Enfin, Oscar Isaac (déjà présent dans Ex-Machina) est troublant à souhait.

Cette réflexion sur les thèmes du double, de la mutation, avec quelques accents subtilement écologiques, est passionnante et, si on peut comprendre la perplexité d'un grand studio sur la façon de distribuer un tel film, on sait gré à Netflix de nous permettre d'expérimenter cette oeuvre hypnotique.