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jeudi 11 mai 2023

THE AMBASSADORS #4, de Mark Millar et Olivier Coipel


Bonne nouvelle : ce quatrième épisode de The Ambassadors est le meilleur, en tout cas le moins convenu. Mauvaise nouvelle : Mark Millar ne change pas de formule, seulement une nouvelle fois de décor. Olivier Coipel, lui, est plutôt dans un bon jour.


Rio de Janeiro, Brésil. Un prêtre s'oppose avec virulence contre les forces de police corrompues qui ne font rien pour ramener l'ordre et la paix dans les favelas. Ses ouailles le recommandent à Choon-He Chung pour intégrer les Ambassadors. Mais Zee, une policière à la solde du capitaine Lobo, s'en mêle...


Sauf miracle, improbable donc, The Ambassadors sera une énorme occasion ratée. Quand on voit les talents que Mark Millar a réussis à fédérer autour de ce projet, on attendait, légitimement une mini-série exceptionnelle. Ce ne sera pas le cas, et c'est la faute du scénariste écossais.


Plus on met la barre haut, plus on s'expose à décevoir les lecteurs et Millar, peut-être trop sûr de lui, a failli à convaincre. Depuis le début The Ambassadors propose l'histoire d'un recrutement par Choon-He Chung, cette scientifique géniale et fortunée, qui veut assembler une équipe de super-héros pour porter secours aux plus démunis. Mais à part ça, que raconte cette série ? Où veut en venir Millar ?


Millar a expliqué qu'il comptait faire de The Ambassadors une saga aussi ambitieuse que Jupiter's Legacy ou The Magic Order et que donc ces six premiers épisodes n'étaient que le premier étage de sa fusée. Dans cette perspective, on serait enclin à l'indulgence sauf qu'on voit mal comment il parviendra à agréger à la suite un tel casting que pour ce premier acte. Et c'est bien là que le bât blesse.

Car si Millar avait construit The Ambassadors autour de ses prestigieux artistes en développant une intrigue avec un début, un milieu et une fin (comme le premier tome de The Magic Order, qui se suffisait à lui-même) ou alors était en mesure de composer un diptyque comme Jupiter's Legacy avec douze dessinateurs haut de gamme pour autant de numéros, là, oui, ç'aurait été énorme.

Au lieu de ça, chaque épisode se suit et se ressemble, trop pour ne pas lasser, et décourager même le plus fervent  de ses fans. Surtout, on n'a pas vraiment eu l'impression jusqu'à présent que Frank Quitely, Karl Kerschl ou cette fois Olivier Coipel étaient à fond pour produire leurs planches. C'est certes excellent, mais on a vu mieux de leur part. Le seul à avoir comblé les attentes, c'est Travis Charest, qui a ébloui comme on l'espérait après sa longue absence.

Toutefois, Olivier Coipel est plutôt dans un bon jour. Le français nous a habitués au pire comme au meilleur. Parfois, quand il doit aligner les épisodes, il fatigue nettement sur la fin, sacrifiant les décors, et comme il s'entête à s'encrer, de façon toujours aussi inégale, la qualité est aléatoire. Cette fois il livre une trentaine de pages de bonne facture, ni éblouissante, ni médiocre, dans la bonne moyenne. Les décors sont le plus souvent davantage évoqués que détaillés, mais les personnages ont cette expressivité surjouée qu'il maîtrise parfaitement, le découpage est un peu brouillon mais avec quelques plans superbes, et les couleurs de Giovanna Niro sont superbes, valorisant le travail de l'artiste.

Autre bon point : Millar réussit à prendre le lecteur à contrepied en lui faisant croire à l'identité du nouvel Ambassador pour mieux nous entraîner sur une fausse piste et un twist final malin et efficace.

Mais sorti de ces deux éléments, que dire ? Millar alimente très paresseusement un pseudo-subplot avec la mir de Choon-He Chung, qui tient sur deux-trois pages à la toute fin et c'est tout. Le reste est entièrement consacré autour du recrutement de l'Ambassador du Brésil. On sait gré au scénariste d'imaginer à chaque fois un personnage qui sort de l'ordinaire et de nous faire voyager pour expliquer qu'il peut y avoir des super-héros coréen, français, brésilien et pas seulement nord-américain.

Mais l'histoire ne progresse absolument pas. On va arriver à ce train-là au sixième épisode avec l'équipe au complet mais sans l'avoir vu à l'oeuvre, et il faudra donc attendre, certainement un bon moment, avant une suite. C'est tout de même très laborieux, trop décompressé. Si, comme c'est prévu, The Ambassadors devient aussi une série télé sur Netflix, alors il faudra réécrire énormément pour donner de la substance aux épisodes filmés - sauf s'ils ont une durée de 30' chacun.

Au fond, c'est le peut-être le vrai problème de cette entreprise : En vendant son MillarWorld à Netflix, Millar a vendu des créations destinées à être déclinées en plusieurs formats. Et aujourd'hui, on voit avec The Ambassadors les limites de ce process. Surtout que, en réalité, ces adaptations ne sont pas légion : il y a eu le pitoyable Jupiter's Legacy, annulé après une saison (et qui a coûté une blinde), l'anime Super Crooks, il va y avoir American Jesus (The Chosen), dont le tournage a été le théâtre d'une catastrophe terrible (avec la mort de six membres de l'équipe et du casting dans un accident), et apparemment The Magic Order est toujours dans les tuyaux.

Quand il se concentre sur l'aspect purement comics de ses projets, Millar peut sortir des trucs très sympas et même brillants (Starlight, Chrononauts, King of Spies...) mais dès qu'il écrit en pensant déjà au film ou à la série qu'il va en tirer, ça ne fonctionne plus aussi bien. Qu'il se recentre donc et laisse Netflix adapter ce qu'ils veulent dans son catalogue : ça fera de meilleurs comics et peut-être aussi de bonnes adaptations.

samedi 30 avril 2022

THOR #24/750, de Donny Cates et Nic Klein, avec Walter Simonson, Dan Jurgens, J. Michael Straczynski et Olivier Coipel, Al Ewing et Lee Garbett, Jason Aaron et Das Pastoras


Je ne suis plus Thor depuis un bail, et le run de Donny Cates m'a vite découragé. Mais c'est un épisode spécial que celui-ci : ce numéro 24 est aussi le 750ème de Thor, si on prend en compte tous les volumes de ses séries. Donny Cates y fait équipe avec Nic Klein, mais partage l'affiche avec de prestigieux invités qui ont marqué l'histoire du dieu du tonnerre chez Marvel pour ses soixante ans de parution.
 

Thor prononce l'éloge funêbre de son père, Odin, récemment mort. L'ancien Père-de-tout et roi d'Asgard a droit à des funérailles de viking. Même si Thor partage sa peine avec son demi-frère, Loki...


- Prologue (Ecrit et dessiné par Walter Simonson.) - Comment Beta Ray Bill est devenu le guerrier légendaire qu'on connaît, après avoir été capturé et fait l'objet d'expériences...


- The Seduction (Ecrit et dessiné par Dan Jurgens.) - Muni d'armes qui corrompent son âme, Thor ne devra son salut qu'à l'intervention d'Odin et de son demi-frère, Balder le brave...


- Benedictions (Ecrit par J. Michael Straczynski et dessiné par Olivier Coipel.) - Thor convoque en Asgard un notaire humain pour qu'il rédige ses dernières volontés...
 

- What Comes Next (Ecrit par Al Ewing et dessiné par Lee Garbett.) - Loki surgit 14 milliards d'années dans le passé et prévient Taaia, la mère de Galactus, d'un grave danger imminent pour le Multivers...

- Who Wields Who ? (Ecrit par Jason Aaron et dessiné par Das Pastoras.) - Il y a un million d'années sur Midgard, Odin doit affronter des géants de glace sans l'aide de Mjolnir qui refuse de lui obéir...

Il est loin le temps où j'ai aimé lire Thor. Je doute, à l'allure où vont les choses, renouer un jour avec ce plaisir. Le long run de Jason Aaron ne m'a séduit que lorsque Jane Foster a été jugée digne de soulever Mjolnir, avec les dessins magnifiques du (depuis) trop rare Russell Dauterman. Lorsque Donny Cates a succédé à Aaron, j'espérai quelque chose qui ne s'est pas produit, assistant affligé à une reprise survendu, malgré là encore un artiste doué (Nic Klein). En vérité, il faut remonter au run, trop court, de J. Michael Straczynski et Olivier Coipel (en 2007 !) pour que je me rappelle d'une proposition intéressante pour le dieu du tonnerre...

Alors JMS avait accepté d'écrire la série initialement offerte à Neil Gaiman, en s'inspirant de thèmes et motifs chers à ce dernier (l'existence des dieux validée par la foi des humains). Avec Coipel, le scénariste fit de Thor un personnage revenu d'entre les morts et confronté aussi bien à sa mortalité qu'à la responsabilité de restaurer Asgard, de trouver une raison d'être au panthéon nordique, le tout dans le décor bien décalé d'une bourgade américaine.

Malheureusement, Marvel gâcha tout en précipitant Thor dans un event par ailleurs raté, Siege, écrit par Brian Michael Bendis et dessiné par... Coipel, qui venait de quitter la série. JMS, déçu qu'on interfère avec ses plans, claqua la porte de Marvel pour s'exiler chez DC. Matt Fraction tenta, encore avec Coipel, de relancer la machine, sans convaincre. Puis Jason Aaron s'installa sur le titre, avec Esad Ribic...

Aujourd'hui, Cates vient d'achever un arc dans lequel il a sacrifié, au terme d'une intrigue d'une rare bêtise, Odin. Marvel a fait ses calculs et compté que ce 24ème épisode coïncidait avec la 750ème aventure du dieu du tonnerre, tous volumes et titres solos confondus. Je n'ai pas vérifié l'exactitude de cette comptabilité, mais l'éditeur a mis les petits plats dans les grands en publiant une giant-size issue de plus de 60 pages.

L'épisode s'ouvre et se ferme avec les funérailles grandioses d'Odin. Enfin.. Supposément grandioses, car, mise à part une double-page au début effectivement impressionnante, le reste est plutôt cadré serré, intimiste, et n'impressionne guère. L'émotion fait cruellement défaut tant le discours prononcé par Thor manque de personnalité, parasité par une voix off envahissante et inutile. Cates est décidément incapable de produire autre chose que de l'épate-couillon, ce qui lui réussit dans ses creator-owned abîmant immanquablement ce qu'il produit pour Marvel. Quant au dessin de Nic Klein, je lui reconnais une technique certaine, mais par contre je n'aime pas du tout la manière dont il représente Thor, si loin de ce qu'un Kirby, un Buscema, un Romita Jr ou un Coipel en ont fait.

Plus là pour célébrer les soixante ans du dieu du tonnerre que pour accompagner le cortège désolant de Cates, les invités sont plus inspirés, c'est un comble. Que Walter Simonson, cette légende vivante qui a révolutionné le personnage, nous conte les origines de Beta Ray Bill et c'est une leçon humiliante pour Cates et Klein tant, en quelques pages, il donne un souffle plus épique que dans les 23 épisodes du run actuel.

Dan Jurgens se charge lui aussi du texte et des dessins de sa partie. On peut regretter que Marvel n'ait pas laissé John Romita Jr l'accompagner - ou pas si on se fie au dramatique niveau affiché par l'artiste sur le relaunch de The Amazing Spider-Man paru cette semaine. Ce segment, censé mettre en avant Balder le brave, loupe un peu le coche, et l'encrage de Klaus Janson est affreux.

Et puis, ô joie ! J. Michael Straczynski et Olivier Coipel entrent en scène et c'est le retour des enfants prodigues. C'est magnifique, subtil, et ça rappelle à quel point en une douzaine d'épisodes, ces deux-là ont redéfini Thor, mieux que tout ceux qui leur ont succédé. Ah si seulement Joe Quesada n'avait pas fourré son nez là-dedans il y 14 ans...

Et comme un bonheur n'arrive jamais seul, voilà que Al Ewing et Lee Garbett se joignent à la fête. Le scénariste estimait, lui aussi, avoir été empêché d'écrire Loki, Agent of Asgard, comme bon lui semblait (son run ayant quand même été traversé par trois events !). Mais il a, de son propre aveu, accepté de rempiler, avec à la clé sa prochaine mini-série Defenders Beyond, où il renouera avec le Dieu de la Malice. Lee Garbett nous régale avec des planches à tomber.

Evidemment, Jason Aaron, le fossoyeur de Thor, se pointe pour une énième variation sur son obsession débile (Mjolnir et qui mérite de le brandir). C'est donc répétitif et assommant, mais les dessins de Das Pastoras ont un certain cachet.   

Je vous fais grâce du cliffhanger qui annonce le crossover Banner of War, avec le concours de qui a la plus grosse entre Thor et Hulk, concocté par Cates, et qui ne semble être là que pour confirmer pourquoi j'ai arrêté de croire que Marvel voulait que le dieu du tonnerre soit au coeur de bonnes histoires.

Un n° anniversaire peu digeste donc, mais avec quelques pépites qui raviront les fans d'une époque bien révolue.

lundi 4 janvier 2021

MILLARWORLD 2021-2022

En attendant les premières publications de 2021, ce Mercredi, je partage avec vous des nouvelles de Mark Millar. Le scénariste écossais s'est fait inhabituellement discret en 2020 et je dois avouer que, bien qu'étant plutôt fan de ses productions, ces dernières prestations m'avaient beaucoup déçu (Space Bandits, Prodigy).

Et voilà qu'il vient de publier un teaser très alléchant pour annoncer son retour aux affaires. Accaparé par la production de l'adaptation de Jupiter's Legacy en mini-série pour Netflix (qui possède désormais son label "Millarworld"), Millar a choisi de ne rien publier pour se consacrer à l'écriture de nouveaux projets qui paraîtront en 2021-2022. Et le programme est copieux - même s'il faudra attendre un mois après la première diffusion de Jupiter's Legacy pour lire un de ces nouveaux comics.


En parcourant cette image, on peut lire une sacrée liste de noms prestigieux, ce qui confirme que Millar attire toujours des vedettes et en débauche auprès des "Big Two" (Marvel, DC) comme il aime à l'écrire. Décryptons un peu :

- Frank Quitely : annoncé depuis longtemps, Jupiter's Legacy aura un troisième et ultime volume, intitulé Requiem. L'artiste, co-créateur de la série, le mettra en images et on peut penser que que cela ne sortira que lorsque Quitely aura terminé tous les épisodes afin d'éviter une trop longue attente entre chaque. Jupiter's Legacy étant un chef d'oeuvre (sin ce n'est le chef d'oeuvre) du "Millarworld", son final est très alléchant.

- Stuart Immonen : après sa fausse retraite, qui aura quand même duré quelques mois (même s'il en profité pour dessiner Grass of Parnassus, publié directement sur Instagram, et écrit avec sa femme Kathryn), le dessinateur a surpris en 2020 en collaborant avec Joe Hill pour la mini-série The Plunge, chez DC. Je ne l'ai pas lue (je ne suis guère fan des récits horrifiques) mais la mention d'Immonen sur la liste de Millar signifie qu'on va enfin pouvoir lire la suite de Empress. Et ça, c'est cool, vu le cliffhanger du Book One.

- Olivier Coipel : le français a, paraît-il, hésité à rempiler mais Millar a dû trouver les bons arguments pour qu'il dessine le deuxième volume de The Magic Order. Je m'en réjouis car j'avais aimé cette histoire et je suis curieux de voir ce que l'écossais et son compère ont trouvé à raconter.

- Matteo Scalera : si je suis un fan de Scalera, je ne lis que peu de choses qu'il dessine car, généralement, les scénarios ne m'attirent pas. Sa prestation sur Space Bandits était la seule bonne chose de cette histoire paresseuse à laquelle Millar a visiblement en projet de donner une suite. Espérons qu'il sera plus inspiré car Scalera le mérite (et nous aussi).

Voilà pour le plus prévisible. Passons maintenant aux surprises, et elles sont de taille.

Le nom qui claque certainement le plus dans cette liste est celui de Travis Charest. Celui fut considéré comme probablement le meilleur artiste des débuts d'Image mais qui est aussi devenu le parangon des dessinateurs les plus lents des comics s'est depuis reconverti en cover-artist brillant (quoique inégal). En vérité, sa carrière ne s'est jamais remise de son aventure européenne où il échoua à réaliser entièrement un tome des Métabarons de Jodorowsky. Charest a notamment signé des couvertures variantes pour certaines séries du "Millarworld" et actuellement sur Batman/Catwoman. Millar lui a-t-il confié un récit entier ? Ce serait exceptionnel, mais certainement pas dans les bacs avant 2022 (si tout va bien).

Karl Kerschl était impliqué dans la série Isola chez Image Comics, la co-écrivant (avec Brenden Fletcher) et la dessinant. Mais le titre semble à l'arrêt (alors qu'il devait reprendre l'été dernier). Millar a donc alpagué Kerschl pour un projet mystère et je suis vraiment intrigué par cette association. 

Matteo Buffagni est un dessinateur dont je pense beaucoup de bien mais qui restait anormalement sous-exploité chez Marvel (sa dernière prestation a été un épisode de X-Men, le #6). Je suis donc très content que Millar le récupère car nul doute qu'ainsi l'italien va connaître une exposition inespérée et surtout du "temps de jeu".

Son compatriote, Gigi Cavenaggo, est une autre très belle prise pour Millar même si son nom ne dira pas grand-chose à beaucoup de monde. Pourtant c'est un artiste fabuleux, dont je connais surtout les couvertures pour Dylan Dog, absolument renversantes. 

Tommy Lee Edwards dessine actuellement une série, Grendel, Kentucky, mais il a déjà travaillé avec Millar sur la mini 1985. Ce fut une réussite et donc la perspective de lire un nouvel opus par ce duo est très excitante (même si je ne pense pas qu'il s'agira d'une suite à 1985 car cette histoire se déroulait dans l'univers Marvel).

Enfin Millar promet une "superstar" qui a travaillé à la fois pour Marvel et DC. Il a donc pêché un gros poisson, pour un récit original et qui fera l'événement. Je ne pronostique rien, car je préfère être surpris (en souhaitant que ce soit une bonne surprise et que cette superstar soit un bon artiste et pas simplement un mercenaire qui a effectivement alterné entre les "Big Two").

On peut penser ce qu'on veut de Millar et il est certain que le personnage clive beaucoup le lectorat. Sa personnalité de bâteleur peut facilement passer pour de l'esbroufe et il est indéniable que ses comics personnels sont très inégaux en qualité et en inspiration. Néanmoins sa capacité à convaincre les artistes les plus côtés et talentueux à lui consacrer plusieurs mois (voire années) est fascinante et impressionnante, et aboutit quelquefois à d'authentiques pépites. Cette liste de dessinateurs et de projets, évidents ou plus mystérieux, augure de lectures prometteuses en tout cas.

jeudi 14 février 2019

THE MAGIC ORDER #6, de Mark Millar et Olivier Coipel


Après avoir parlé de Justice League Dark, qui traite bien mal de la magie, passons au dernier épisode (de la "saison 1", puisqu'il est acté qu'il y aura une suite, actuellement à l'écriture) de The Magic Order. Mark Millar est sans doute moins ambitieux (le cadre de la mini-série participe à cette impression) mais lui, au moins, ne traîne pas en route et déplace ses pions efficacement, en harmonie avec son dessinateur, Olivier Coipel.


Piégée par son frère cadet Gabriel et Mme Albany, dans l'antre de cette dernière, Cordelia Moonstone est sur le point d'être sacrifiée pour que soit ressuscité sa nièce, Rosetta, grâce à un sortiliège tiré de l'Orichalcum que Lord Cornwall va dérober dans la librairie de l'Ordre Magique.


Mais Cordelia, qui n'a jamais été disciplinée, a bravé l'interdiction de son père et lu le grimoire. Ainsi fait-elle réapparaître les victimes d'Albany et de Gabriel, quand il agissait sous le masque du Vénitien). Pour reprendre complètement vie, ils tuent les complices d'Albany.


Leonard Moonstone, le patriarche, tue Albany pendant que Cornwall fait les frais d'un duel contre le libraire Edgar. Mais ce retournement de situation rend fou Gabriel, qui menace de tuer tous les magiciens pour récupérer sa fille.


Encore une fois, c'est Cordelia qui va trouver une issue à la crise et persuader son frère de se sacrifier contre la promesse que Rosetta sera ramenée à la vie et prise en charge par les Moonstone. 


L'enterrement de Gabriel permet de voir Regan devenir le tuteur de Rosetta et Leonard passer la main à Cordelia à la tête de l'Ordre Magique.

Je disais dans ma critique de Justice League Dark #8 qu'une des raisons (si ce n'est LA raison) pour laquelle la série ne fonctionnait pas, c'était parce que son scénariste paraissait écrire contre son sujet, en animant des héros réduits à des rôles de pantins impuissants, et vouant leurs efforts à la découverte d'un sauveur providentiel. 

The Magic Order prouve le contraire et semble presque expliquer, depuis six épisodes, comment une série reposant sur les magiciens, l'occulte, le groupe (comme équipe, famille, organisation) doit être animée pour combler le lecteur. Et pourtant, Mark Millar agit des éléments similaires à ceux employés par James Tynion IV, en tout cas déjà vus dans ses précédents oeuvres (comme le recours à un deus ex machina).

L'histoire a connu un twist spectaculaire à mi-parcours avec l'assassinat de Leonard Moonstone. La mort d'un personnage de premier plan, véritable pivot du projet, est une manoeuvre habile pour choquer le lecteur et relancer son intérêt jusqu'au final. Comme dans Jupiter's Legacy, The Magic Order réfléchissait, derrière le divertissement, aux générations : le père Moonstone laissait ses enfants, dont les codes n'étaient pas aussi rigoureux que les siens, désoeuvrés face à un ennemi surpuissant et impitoyable, dont la convoitise n'était cependant pas illégitime (Mme Albany s'estimait raisonnablement spolié de son héritage car l'Ordre Magique gardait un grimoire appartenant à son père).

Puis, dans le précédent numéro, nouveau rebondissement : on apprenait que Gabriel Moonstone s'était allié à Albany et, après avoir exécuté son propre père (qui refusait d'utiliser sa puissance magique pour ressusciter sa petite fille) et son frère aîné (Regan censé devenir le successeur de Leonard), s'apprêtait à sacrifier sa soeur (demi-soeur en fait).

Dans les histoires de magie, il y a deux formules récurrentes : "la magie a un prix" et "un magicien a toujours un tour secret dans son sac". Pour le prix, ici, il s'agit d'éliminer Cordelia pour ressusciter Rosetta. Pour le tour secret, c'est la manière dont Cordelia se sort de son sale pétrin. Cette artiste de l'évasion, indisciplinée depuis toujours, a désobéi à son père et Millar salue ce geste comme on signe un manifeste tout en invoquant une astuce qu'il a déjà employée autrefois - en situation d'infériorité, s'en remettre à l'effet de surprise.

La solution pour battre Albany puis résoudre le problème de Gabriel peut sembler facile. Mais elle me paraît plutôt relever d'une foi dans la magie elle-même, cette foi qui est absente de JLD : Millar n'écrit pas contre son sujet mais avec lui, pour lui. Son dénouement est un geste d'illusionniste, parce qu'il est too much, il fonctionne et suscite la jubilation en réclamant juste au lecteur sa complicité. Bien sûr, c'est trop facile, trop simple, trop roublard, semble nous glisser le scénariste, mais dans ce contexte, cet univers, avec ces personnages, c'est permis, voire recommandé.

Cette dimension ludique est le coeur des meilleurs comics du "Millarworld" et Olivier Coipel l'a bien compris en finissant par collaborer avec l'auteur, qui le courtisait depuis longtemps.

Résultat : le français a trouvé une nouvelle jeunesse, un second souffle en quittant les super-héros pour cette mini-série aussi spectaculaire mais moins rigide. Ce mix de Harry Potter et des Sopranos, Coipel l'a dessiné avec une énergie folle que ces vingt pages résument parfaitement.

Même lorsque l'action s'emballe et part dans une ultra-violence stylisée, Coipel la découpe avec une sorte d'entrain enfantin, avec des personnages déployant soudain toute leur puissance et leur grâce. Leonard a l'air de danser lorsqu'il affronte Mme Albany et c'est en apesanteur que Gabriel se laisse raisonner par Cordelia, sans oublier le duel terrible entre Edgar et Cornwall.

L'épilogue est superbe aussi graphiquement : sous une pluie battante, au rendu saisissant, c'est un moment de recueillement et de réconciliation, dans lequel Millar glisse des pistes narratives pour la suite (allusion à Mme Moonstone mère), et Coipel donne une expressivité fabuleuse aux personnages, dans une succession de plans serrés.

Impossible d'imaginer que Coipel ne soit pas de la partie pour le deuxième acte. 

Plus abouti que l'actuel Prodigy de Millar, The Magic Order s'impose définitivement comme une des grandes réussites du "Millarworld".

jeudi 13 décembre 2018

THE MAGIC ORDER #5, de Mark Millar et Olivier Coipel


Autant prévenir d'entrée : si vous lisez le résumé de l'épisode qui suit et sa critique, ils révèlent des informations capitales. Donc je recommande de consulter cet article si vous avez lu ce cinquième chapitre de The Magic Order - ou que cela ne nous dérange pas d'en connaître le contenu avant. Mark Millar et Olivier Coipel ne ménagent personne pour leur pénultième acte.


Chicago. Gabriel Moonstone emmène sa femme, Louise, à l'Art Institute, où se situe le Q.G. de l'Ordre Magique, afin qu'elle y soit à l'abri de Mme Albany. L'oncle Edgar lui tiendra compagnie le temps qu'il aille règler son compte à l'ennemie avec Regan et Cordelia.


Le trio se téléportent dans la voiture d'Angus, le gardien du royaume de Mme Albany, afin qu'il en donne la localisation et le moyen d'y entrer. Pour obtenir ces informations, ils n'hésitent pas à recourir à des supplices sophistiqués.


Los Angeles. Regan, Cordelia et Gabriel sont devant le Charles Laughton Theater où, pour entrer, ils doivent avouer leur pire souvenir : le premier livre une anecdote dérisoire, la deuxième se rappelle du départ de sa mère, le troisième évoque l'enterrement de sa fille.


A l'intérieur, Mme Albany attend ses visiteurs tranquillement. Regan la défie. Elle demande à Gabriel de le faire taire et il obéit en le tuant ! Cordelia est médusée et comprend que son frère est l'assassin d'Albany.


Gabriel a trahi les siens, tué son père, parce qu'Albany lui a promis de ressusciter sa fille. Pendant ce temps, Lord Cornwall sous l'apparence de Louise tue l'oncle Edgar afin de voler l'Orichalcum. Cordelia est seule, destinée à être sacrifiée pour permettre à sa défunte nièce de revenir parmi les vivants.

Je vais vous ouvrir les portes de ma petite cuisine où je prépare mes critiques. Après avoir lu un épisode/album, j'en rédige un résumé puis je poste son analyse comme ça vient, inspiré (ou pas) par ce que j'en ai retenu.

La meilleure des aides, au-delà du résumé ou d'éventuelles notes, provient surtout de la bonne construction dudit épisode. Il y a un vrai plaisir à lire et critiquer un scénario bien bâti parce qu'on en distingue bien la charpente, les temps forts, les moments plus calmes, son climax.

Pour cela, il n'y a pas besoin de réinventer la roue : un bon auteur est d'abord un auteur qui sait bien raconter, mener son lecteur où il le souhaite, le surprendre au moment voulu avec l'intensité espérée. C'est pour cela que je suis bon client de Mark Millar : une fois qu'on se concentre sur ses scripts et qu'on oublie le bâteleur, on constate que, s'il ne transcende pas souvent le genre qu'il explore, il en connaît bien les ressorts. Suffisamment pour balader le fan et aider le critique.

Par ailleurs, Millar a des Lettres comme on dit : depuis plusieurs années maintenant, son "Millarworld" revisite des classiques des comics ou de la littérature, les mixe parfois. C'est à mon sens moins de la paresse qu'une déclaration d'amour sincère à ces univers.

The Magic Order, comme il l'a expliqué en interview, est une déclinaison du Roi Lear de Shakespeare - d'ailleurs Regan et Cordelia doivent leur prénom à des personnages de cette pièce. Dans les trois premiers épisodes, le scénariste soulignait les tourments de Leonard Moonstone au moment de passer la main à des enfants impréparés.

Dans cet épisode, tout tourne autour d'un fameux twist avec la révélation de la traîtrise de Gabriel dont on découvre qu'il était celui qui se cachait derrière le masque du Vénitien, l'assassin de Mme Albany. Patricide, il s'est retourné contre les siens car on lui a promis la résurrection de sa fille. Cette motivation est suffisante autant que le rebondissement était imprévisible. C'est un de ces tours de passe-passe habile mais puissant que j'apprécie et que Millar maîtrise parfaitement.

Mais la manoeuvre n'est appréciable réellement que si elle est bien mise en scène et Olivier Coipel l'a bien compris. La série a pris du retard depuis le troisième épisode, comme si ce tournant avait impacté la productivité du français et l'avait poussé à doser davantage ses effets.

Pourtant, malgré ces délais, impossible de faire la fine bouche à chaque nouvel épisode. Bien entendu, les finitions, notamment au niveau des décors, sont moins impressionnantes qu'au début : Coipel a recours à des trucs, il dissimule, il joue avec les ombres. Mais c'est judicieusement produit car les frontières deviennent plus floues à mesure que le récit avance, les théâtres des affrontements sont moins figuratifs (on se balade entre les dimensions), et donc si l'environnement est moins détaillé, il correspond à ce flou.

En revanche, Coipel soigne toujours autant l'expressivit des personnages, et je ne parle pas seulement des visages mais des attitudes, du découpage avec des compositions toujours bien senties. Chaque image livre une info sous un angle différent, il y a une vraie exigence pour diversifier chaque plan par rapport au précédent et lui donner une puissanc graphique.

Millar convoque aussi Robinson Crusoé puis L'Île du docteur Moreau le temps d'une séquence spectaculaire que Coipel sert avec une force visuelle, un sens esthétique remarquables. La dernière page offre aussi une vue menaçante et épurée où Cordelia est visée par des baguettes magiques pointées sur elle comme les quartiers d'une pendule, à l'heure du jugement dernier.

L'escapist des Moonstone sortira-t-elle de ce traquenard ? En tout cas, Mark Millar annonce, dans le courrier des lecteurs de ce numéro qu'il commencera à écrire le Volume 2 de The Magic Order après Noël... 

dimanche 7 octobre 2018

THE MAGIC ORDER #4, de Mark Millar et Olivier Coipel


Après un hiatus d'un mois (pour qu'Olivier Coipel ait plus de temps pour terminer cet épisode), The Magic Order revient et Mark Millar traite des conséquences directes de la mort de Leonard Moonstone. A cette occasion, il revient à des thèmes récurrents de son oeuvre indépendante sans jamais sacrifier au (grand) spectacle.


1945. Angleterre. Cinq membres de l'Ordre Magique sont réunis pour débattre de l'issue de la seconde guerre mondiale pour laquelle ils prédisent la victoire de nazis - un danger pour leur congrégation. C'est alors qu'ils remarquent la présence d'une intruse : Cordelia Moonstone, encore fillette, en provenance de 2003, vient les rassurer avant de filer.


Aujourd'hui. Château Moonstone. Cordelia et Regan s'interrogent sur quoi faire après le meurtre de leur père, sachant que c'est le fait de Mme Albany. Gabriel ne les a pas rappelés après lui avoir communiqué ces infos. Leur oncle leur propose de négocier une trêve.


Rendez-vous est pris avec Albany à l'Hôtel Abington, dans une poche temporelle. Cordelia est à la manoeuvre, pour ne pas laisser Regan s'emporter, et offre de confier l'Orichalcum (le livre des sortilèges convoité par leur interlocutrice) à une tierce personne neutre puis de réintégrer Albany dans l'Ordre Magique. Elle refuse tout net, annonçant qu'elle veut présider l'Ordre, en expulser tout ceux qui l'avaient banni et tuer les Moonstone - à commencer par Gabriel.


Dans sa banlieue pavillonnaire, Gabriel Moonstone part faire des courses lorsqu'il est attaqué par l'Horogoblin, dont un simple toucher sape la vie de ses victimes. Comprenant que la créature géante va s'en prendre à sa femme Louise, il rentre chez eux rapidement et récupère sa baguette magique.


Tandis que Regan et Cordelia arrivent sur place, Gabriel s'est déjà envolé pour combattre l'Horogoblin sous une pluie diluvienne. Il réussit facilement à l'enfermer dans une carafe. Lorsque son frère et sa soeur l'interrogent sur la suite, il choisit de contre-attaquer.

La première moitié de la série aura donc montrer l'élimination méthodique et violente d'une génération de magiciens, qui intervinrent aussi bien dans des dimensions parallèles que dans notre monde, altérant l'Histoire. Le meurtre de Leonard Moonstone a marqué un point de non-retour, un chapitre clos, la fin du premier acte de The Magic Order.

Que reste-t-il - ou plutôt qui reste-t-il ? Les enfants de ces magiciens, de ces sages. Une progéniture turbulente, qui a refusé de se plier aux règles, à la discipline, qui a même préféré ne plus avoir affaire à la magie (comme Gabriel). Mais Mme Albany n'en a pas fini : elle veut aussi se débarrasser d'eux, autant parce qu'elle considère qu'ils ont poursuivi l'oeuvre de leurs pères-mères (et donc confirmé son bannissement) que parce qu'ils gardent ce qu'elle estime être son héritage (la présidence de l'Ordre Magique, la garde de l'Orichalcum).

Cette configuration - de jeunes héros livrés à eux-mêmes après le départ des anciens, le deuil du père - rappelle d'autres séries de Mark Millar comme Jupiter's Legacy (son chef d'oeuvre dans le "Millarworld"). Et il serait facile de penser que le scénariste bégaie, en ayant simplement remplacé des surhommes à pouvoirs par des magiciens. Sauf que ce n'est pas exactement la même chose...

L'épisode est découpé en deux parties : la négociation entre Regan et Cordelia et Mme Albany, puis le combat de Gabriel contre l'Horogoblin. La première est assez prévisible : Albany n'est pas une sentimentale ni une raisonnable, s'arranger avec les survivants de l'Ordre Magique (qui plus est s'ils sont les enfants de Leonard Moonstone) n'est pas dans ses plans. Elle rejette leur offre sans détour. Elle veut ce qu'elle réclame car elle pense que cela lui revient de droit. Pas question de tergiverser. Si d'abord, elle fait mine d'être désolée pour Regan et Cordelia de la mort de leur père, elle les renvoie en annonçant qu'elle a, pendant qu'ils discutaient, envoyé un tueur aux trousses de leur frère Gabriel.

Et c'est dans ce second temps que l'épisode prend une autre saveur. Gabriel, on l'a appris précédemment, s'est retirer de la communauté magique en perdant sa fille à cause d'un sort mal invoqué. Il se croit à l'abri dans la banlieue où il vit avec sa femme tout en traînant son incurable mélancolie. Le voilà forcé à reprendre du service car on menace son épouse. Depuis le début, Millar suggère que Gabriel est le plus puissant des enfants Moonstone, celui en qui son père plaçait les plus grandes ambitions. C'est l'occasion de le vérifier. Et de le forcer à riposter franchement contre la menace qu'il a ignorée. Le récit se transforme en revanche, après que les héros aient subi. Mais toujours sans garantie qu'ils gagnent : cette incertitude rend le drame plus intense.

Curieusement, alors qu'il a disposé de plus de temps, Olivier Coipel semble un peu à la peine dans les premières pages, sacrifiant notamment des décors (comme c'est d'usage pour les dessinateurs de comics lorsqu'ils sont pressés). Cela ne l'empêche pas de ruser avec habileté comme quand Regan et Cordelia retrouvent Albany dans l'Hôtel Abington : l'endroit, par sa disposition, est étrange - il est dans une poche temporelle, ce qui fait que les protagonistes se trouvent à une table proche de celle de leurs ancêtres. Coipel choisit de représenter le lieu nimbé de brouillard, ce qui est à la fois pratique (pas besoin de trop détailler) et raccord (tout se fond ici).

En revanche, le français ne ménage pas ses efforts pour traduire les émotions de ses personnages : pour cet échange tendu, il use de beaucoup de plans rapprochés, soulignant l'expression outrée de Regan ou le calme sadique d'Albany. Cordelia qui interprète la négociatrice, a les yeux dissimulés derrière des lunettes noires, comme une joueuse de poker.

Tout aussi étrangement, Coipel se ressaisit dans le deuxième acte de l'épisode en dessinant avec soin la banlieue où réside Gabriel et sa femme. Les maison alignées avec leurs petites clôtures, les arbres longeant les rues, la voiture modeste du personnage, tout est précisément pensé et très efficace. Quand le monstre apparaît, il nous gratifie d'une superbe double-page qui permet d'en mesurer le gigantisme et l'horreur (après une scène terrifiante et cruelle sur la mort d'une fillette). Puis Gabriel s'envole jusque chez lui, récupère sa baguette magique, et se précipite dans l'oeil du cyclone pour terrasser la bête.

Ce mélange de sobriété (le combat est bref et camouflé par la pluie dense) et de puissance (l'assurance retrouvée de Gabriel, le déluge qui s'abat sur le quartier) est grisant. On a effectivement la preuve que Gabriel est une pointure. Mais, en fin de compte, on ne saura affirmer si c'est par lassitude ou envie d'en découdre qu'à la fin il prend le parti de repartir en guerre - c'est un homme déjà brisé que la mort de son père semble n'avoir pas atteint car la perte de sa fille l'a déjà accablé. Le destin des Moonstone tient-il dans les mains d'un homme si entamé (et auquel Coipel, non sans malice, donne de faux airs de Millar) ?

A n'en pas douter, Millar réserve encore des tours aux lecteurs - il y a même tout intérêt pour éviter une conclusion trop basique. Mais The Magic Order fonctionne justement à la manière d'un tour de magie : pendant qu'on regarde d'un côté, convaincu que c'est là que se passe le plus important, c'est de l'autre que se prépare la vraie surprise.

dimanche 2 septembre 2018

CIVIL WAR II, de Brian Michael Bendis et David Marquez (avec Olivier Coipel, Jim Cheung et Andrea Sorrentino)


Civil War II est une saga qui fâche. Allez faire un tour sur les forums consacrés aux comics, vous ne trouverez pas grand-monde pour défendre cet event de 2016, le dernier écrit par Brian Michael Bendis pour Marvel. La faute d'abord à son titre, qui laisse penser (à tort) qu'il s'agit d'une suite à la Civil War de Mark Millar. Mais est-ce vraiment une si mauvaise histoire ? Il est temps de revenir sur cet épineux sujet.


- #0 (dessins de Olivier Coipel.). Ulysse est un étudiant dans l'Etat de L'ohio lorsqu'il est exposé aux brumes terratogènes (libérées par Black Bolt durant la saga Infinity) et qui doit révéler qui parmi la population est un Inhumain. A la même période, Jennifer Walters/She-Hulk défend devant un jury le cas d'un super-vilain récidiviste mais qui a cessé toute mauvaise action. Carol Danvers/Captain Marvel reçoit la visite du Dr. Samson à qui elle confie sa frustration de ne pouvoir faire plus pour protéger des civils innocents. Le client de She-Hulk meurt en prison après avoir été une nouvelle condamné. Ulysse découvre qu'il peut voir le futur grâce à des visions catastrophistes que son entourage peut sentir physiquement.
  

- #1 (dessins de David Marquez.). Quelques semaines plus tard, les Avengers et les Inhumains affrontent le Destructeur Céleste et réussissent à l'éloigner de la Terre. Tony Stark/Iron Man donne une réception pour fêter cette victoire et Carol Danvers/Captain Marvel en profite, grâce à Medusa (la reine des Inhumains), lui présenter celui qui l'a prévenue de cette menace : Ulysse. Stark se montre tout de suite méfiant face ces prédictions qui pourraient mener à une justice préventive et des excès. Trois semaines après, les Inhumains piègent Thanos mais durant la bataille She-Hulk est gravement blessée et War Machine tué. Iron Man en fait porter la faute sur Captain Marvel et se montre résolu à contrecarrer ses prochaines actions.


- Free Comic Book Day : Civil War II (dessins de Jim Cheung.). En utilisant une nouvelle prévision d'Ulysse, qui s'entraîne à les maîtriser avec Karnak des Inhumains, l'équipe des Ultimates menée par Captain Marvel tend une embuscade à Thanos venu sur Terre dérober un cube cosmique dans le complexe du Projet Pegasus. Mais She-Hulk est gravement blessée et War Machine est tuée par le titan.


- #2 (dessin de David Marquez.). Iron Man s'introduit discrètement dans la cité de New Attilan et kidnappe Ulysse en affrontant les Inhumains. Il emmène le jeune homme dans un de ses laboratoires pour l'examiner afin de comprendre comment fonctionne son don divinatoire. Les Inhumains sont sur le pied de guerre mais Captain Marvel convainc Medusa de la laisser raisonner Iron Man. Elle libère Ulysse au moment où il partage une de ses visions dans laquelle Hulk massacre tous les Avengers.


- #3-6 (dessins de David Marquez.). Captain Marvel se rend chez Bruce Banner qui a réussi à ne pas se transformer en Hulk depuis plusieurs mois mais pratique des expériences sur lui-même pour tuer son alter ego. Elle veut l'arrêter mais Iron Man s'y oppose. Le débat est brutalement interrompu lorsque Hawkeye (Clint Barton) tue Banner avant de se rendre, jurant que son ami lui avait demandé de l'abattre s'il risquait de perdre le contrôle de lui-même. La mort de Banner creuse encore un peu plus le fossé entre Danvers et Stark qui l'interroge sur la prochaine victime causée par ses méthodes.


Clint Barton est jugé pour le meurtre de Banner. Au terme de plusieurs interrogatoires, dont ceux de ses partenaires, le jury se retire pour délibérer. Stark en profite pour convoquer Avengers et Inhumains afin de leur expliquer ce qu'il a découvert au sujet des pouvoirs d'Ulysse : celui-ci ne prédit pas le futur mais un futur parmi d'autres, une probabilité certainement influencé par ses émotions et son environnement. Carol Danvers demande une contre-expertise à Hank McCoy/le Fauve, qui confirme la conclusion de Stark. Elle persiste pourtant à vouloir utiliser ces prédictions. Le verdict tombe ensuite : Barton est acquitté !


L'opinion publique salue unanimement le jugement rendu en faveur de Hawkeye, estimant qu'en tuant Banner il a empêché de nouveaux ravages commis par Hulk. Comme promis, et confortée par les sondages, Captain Marvel continue de s'appuyer sur les visions d'Ulysse pour combattre le crime. Jusqu'à ce qu'elle procède à l'arrestation d'une civile accusée de complicité avec l'organisation terroriste HYDRA. Mais aucune preuve ne la relie à ces malfrats. Iron Man agit en organisant l'évasion de la prévenue et défie Captain Marvel au Triskelion, la quartier général des Ultimates et du SHIELD. C'est alors qu'elle abat son joker en appelant les Gardiens de la galaxie à la rescousse.


Une gigantesque bataille oppose les partisans de Captain Marvel à ceux d'Iron Man. L'Alpha Flight, les X-Men et les Inhumains s'en mêlent. La lutte est âpre et disputée, occasionnant surtout des dommages collatéraux, comme la destruction du vaisseau spatial des Gardiens de la galaxie par Vision. Affolé par ce chaos, Ulysse partage alors sa nouvelle prédiction : Spider-Man (Miles Morales) tue Captain America sur les marches du Capitole.


Captain Marvel, droite dans ses bottes, fidèle à son principe pro-actif, veut enfermer Spider-Man mais Captain America estime qu'il n'est pas dangereux et ordonne à Thor (Jane Foster) de l'éloigner. L'équipe d'Iron Man en profite pour s'éclipser grâce au Dr. Strange. Les Gardiens de la galaxie reproche à Captain Marvel la perte de leur vaisseau. Les Inhumains sont désolés. Le SHIELD ordonne l'évacuation du Triskelion menacé d'effondrement. Les X-Men se retirent. Tandis que chacun tente de faire le point, Spider-Man choisit de tester la prévision d'Ulysse en se présentant sur les marches du Capitole. Captain America l'y rejoint et le tranquillise, certain qu'ils ne s'entre-tueront pas. Mais Captain Marvel préfère encore une fois prévenir que guérir et resurgit pour appréhender le jeune super-héros. Et à nouveau Iron Man s'interpose...


- #7 (dessins de David Marquez, avec la participation d'Andrea Sorrentino) & #8 (avec la participation de Adam Kubert, Leinil Yu, Daniel Acuña, Alan Davis, Rod Reis, Mark Bagley et Esad Ribic.). Ulysse voit son pouvoir croître et se dérégler au point d'être expédié dans le futur où il croise Old Man Logan. Il l'interroge sur l'état dévasté de la Terre et le mutant lui explique que c'est la conséquence du dernier affrontement entre Iron Man et Captain Marvel. Excédée, Captain Marvel affronte en duel Iron Man, quitte à l'arrêter. Ils se rendent coup pour coup dans un déchaînement de violence. Prévenue par Medusa des conséquences de cette bataille, Maria Hill, la directrice du SHIELD ordonne alors aux Ultimates et à l'Alpha Flight d'y mettre fin. Ulysse accède à un nouveau plan existentiel et rejoint le panthéon des plus puissantes entités cosmiques, accueilli par Eternité. Captain Marvel ne retient plus ses assauts et éventre l'armure d'Iron Man (comme Thanos l'avait fait contre War Machine). Ayant anticipé sa probable défaite, Tony Stark s'eest placé en animation suspendue. Carol Danvers est reçue par le Président des Etats-Unis qui lui confie la Sécurité Nationale, poste qu'il avait offert à James Rhodes (War Machine).

Il est bien difficile de savoir précisément ce que reprochent ses détracteurs à cette histoire quand on l'évoque avec eux en vérité. Les anti-Bendis, pas forcément majoritaires mais plus bruyants que ses supporteurs, visent surtout le scénariste honni mais sans trop détailler ce qu'il aurait mal fait ici.

Comme je l'avançais en préambule, Marvel a sans doute commis une erreur en intitulant cette saga Civil War II, induisant qu'il s'agissait d'une suite directe à la première Guerre Civile écrite par Mark Millar. On y retrouve bien un affrontement entre super-héros, mais cependant le conflit oppose surtout Captain Marvel et Iron Man et pas tellement deux camps de justiciers. Par ailleurs, le récit de Millar était une charge contre le "Patriot Act" de l'administration de George Bush Jr. et l'atteinte portée aux libertés individuelles par une loi visant à soupçonner n'importe qui de terrorisme au lendemain des attentats du 11-Septembre 2001 en ayant recours à des méthodes invasives. Millar transformait cela en obligation pour les surhommes masqués de s'enregistrer auprès des autorités, donc à dévoiler leur identité secrète.

Ici, le noeud de l'intrigue concerne les visions d'un jeune Inhumain et leur fiabilité pour agir avant qu'un crime soit commis. On n'est pas loin de Minority Report, le texte de Philip K. Dick adapté au cinéma par Steven Spielberg. Iron Man prouve que les prédictions d'Ulysse déterminent un futur et non pas le futur, ce qui sème le trouble et divise la communauté super-héroïque. Captain Marvel choisit pourtant de continuer à s'y fier, estimant qu'une marge d'erreur est compensée par les résultats globaux obtenus grâce à ces visions.

En tant que "futuriste", Tony Stark expose très bien sa position : il pense qu'on peut améliorer les prévisions de l'avenir et éviter des catastrophes, mais il refuse de s'appuyer uniquement sur les divinations d'un jeune homme qu'il pense trop influencé par la découverte récente de son pouvoir et son nouvel environnement au sein des Inhumains, personnages qui vivent en marge de la société, dans un régime monarchique strict (et sans le souci de s'intégrer comme les X-Men).

En tant que militaire, Carol Danvers veut d'abord oeuvrer pour la protection civile et si cela doit s'appuyer sur des pronostics aléatoires, qu'importe car il vaut mieux prévenir que guérir. Au début de l'histoire, l'héroïne agit avec les meilleures intentions du monde. La perte de son amant, James Rhodes/War Machine (qui est aussi le meilleur ami de Stark/Iron Man), la fait provisoirement douter avant de la radicaliser, convaincue que ce dernier aurait approuvé ses méthodes.

Captain Marvel ne sort pas grandie, même si elle gagne la partie finalement, de cette saga. Son absolutisme, sa rigidité, sa violence ne suscitent guère la compassion. En ce sens, Civil War II restaure au contraire la réputation d'Iron Man, qui passait pour le "méchant" de la première Civil War. On peut convenir du fait que Bendis donne le beau rôle à Stark dont il avait fait un éphémère membre des Gardiens de la galaxie et dont il était alors l'auteur de sa série (le retour de Stark en tant qu'Iron Man lui fournira même l'essentiel de la matière de sa dernière histoire pour Marvel, après avoir intronisé Riri Williams/Iron Heart et l'Infamous Iron Man). Mais dans le cadre de cette saga, les deux adversaires sont logiquement décrits et le crescendo dramatique de l'intrigue est justement développé.

Comme toujours dans ce genre d'events, il y a beaucoup de monde et peu de personnages surnagent. Bendis donne de belles scènes à sa création Miles Morales/Spider-Man, à Captain America (dont personne ne savait alors qu'il était remplacé par un agent de l'HYDRA - ce qui conduira à Secret Empire en 2017). Néanmoins, le scénariste a le mérite d'impliquer tout le monde : X-Men, Inhumains, Gardiens de la galaxie, Avengers, Ultimates, Alpha Flight. Peu de sagas ont réussi à convoquer tous ces héros autour d'un thème commun (et si les Fantastic Four n'avaient été écartés des stands à cette époque, il aurait été intéressant de savoir de quel côté se serait rangé un Reed Richards alors que Ben Grimm faisait partie des Gardiens de la galaxie. Pour les mutants, on voit bien que la situation embarrasse Kitty Pryde, alors aux côtés de Peter Quill/Star-Lord qui soutient Carol Danvers.).

Visuellement, Civil War II est gâté : depuis le le numéro 0 dessiné par Olivier Coipel en passant par l'exemplaire du Free Comic Book Day par Jim Cheung et les participations d'Andrea Sorrentino et de plusieurs guests lors du #8, on en prend plein la vue, avec des épisodes dépassant souvent les trente pages. David Marquez s'acquitte du reste sans faillir, même si la profusion des personnages l'oblige à sacrifier souvent les décors, faute de temps. Il n'empêche, la régularité du jeune artiste, l'efficacité et la finesse de son trait, ses compositions parfois hardies ont prouvé qu'il avait la carrure d'un grand.

En dressant, le plus objectivement possible, les plus et les moins de cette production, alors que je suis clément avec Bendis, mais pas aveugle, je ne comprends guère plus ce qu'on reproche à cette saga, dont les thèmes, la caractérisation, la progression, et l'issue sont captivants, quoique encombrés par son casting XXL (alors même que le conflit oppose surtout deux personnages).

En fin de compte, j'y vois une conséquence de la lassitude des events chez certains lecteurs. Quand bien même ces grandes réunions de super-héros connaissent toujours de belles ventes, vitales même pour les éditeurs dans un marché en crise. Bendis sert-il du coup de tête de turc à ceux qui sont insupportés par ce procédé ?  Peut-être. Mais alors il faudrait s'interroger sur la pertinence de se passer les nerfs sur un auteur qui a écrit une histoire solide et sanctionner ces récits saisonniers en refusant de les acheter. Mais cela, les fans préféreraient tout plutôt que de s'y résoudre...

vendredi 17 août 2018

THE MAGIC ORDER #3, de Mark Millar et Olivier Coipel


On arrive déjà à la moitié de l'histoire avec ce troisième numéro de The Magic Order, et ce mois-ci, Mark Millar et Olivier Coipel frappe un grand coup, comme pour marquer un tournant décisif dans la série. Plus rien, vraiment, ne sera comme avant. 


La mort de plusieurs sorciers majeurs de l'Ordre Magique, le vol d'artefacts rares et puissants, mobilisent Regan et Cordelia Moonstone pour traquer tous les renégats possiblement associés à Mme Albany et ses acolytes. C'est ainsi que, à New York, ils coincent Rufus et apprennent que le bras armé de leur adversaire est le Vénitien, un tueur intraçable .
  

De son côté, Leonard Moonstone, le patriarche, rend visite à Gabriel, son autre fils, qui s'est détaché du milieu des arts occultes pour vivre en banlieue avec sa femme depuis que la magie a tué sa fille Rosetta. Il refuse d'aider la communauté, estimant que Mme Albany ne le retrouvera pas. Mais il promet néanmoins à son père de rester sur ses gardes.


Dans le Royaume Noir où elle a son repaire, Mme Albany, justement, explique à son bras droit, Lord Cornwall, pourquoi elle veut récupérer l'Orichalcum, ce grimoire renfermant les sorts les plus dangereux, dont elle croyait hériter. Il ne s'agit pas de plonger la Terre dans les ténèbres mais de prouver aux magiciens qu'elle est plus digne qu'eux de le posséder.
  

Au Coliseum Theather, Leonard Moonstone donne sa dernière représentation et requiert la présence d'un volontaire dans le public pour son numéro. Le Vénitien se lève, invisible aux autres spectateurs que Leonard fait disparaître. Le combat s'engage.


Mais il est inégal et remporté par le partenaire de Mme Albany, qui assiste à la victoire de son champion depuis le balcon. C'est un tel massacre que même Cordelia ressent la mort de son père à distance.

Tuer un personnage principal à la mi-temps d'une histoire est un sacré geste de la part d'un scénariste, mais Mark Millar est coutumier de ce genre de manoeuvre pour tenir en éveil ses lecteurs, leur rappeler que nul n'est à l'abri, que le (la, en l'occurrence) méchant(e) de l'affaire est puissante, redoutable, représente une vraie menace.

Mais la mort de Leonard Moonstone n'est pas qu'une opération visant à choquer facilement. C'est une auto-citation à peine voilée de Millar à une de ses précédentes productions du "Millarworl", en l'occurrence Jupiter's Legacy dont The Magic Order serait une version transposée dans le milieu des sorciers. Et j'emploie le mot de "milieu" à dessein car cette intrigue sur fond de règlements de comptes évoque bien les récits de mafia, façon Le Parrain ou Les Soprano.

Revenons à la fin de Leonard et à la référence à Jupiter's Legacy. En se débarrassant du vieux magicien, Millar laisse désormais ses enfants en première ligne. Depuis le début de la série, les anciens ont été les premières victimes de la vendetta menée par Mme Albany, sans doute parce qu'ils représentent l'autorité qu'elle défie mais aussi une forme de magie traditionnelle, avec des règles, un code de l'honneur, qu'elle transgresse.

Lorsque Leonard rend visite à son fils Gabriel, qui ne veut plus entendre parler d'arts occultes depuis que cela a tué sa fille Rosetta, il lui avoue les espoirs placés en lui et donc son statut de favori parce que son autre fils, Regan, et sa fille, Cordelia, manquent de discipline et de valeurs. Ces deux-là n'ont pas fondé de famille et n'ont pas souffert pour être ce qu'ils sont, tandis que Gabriel, même s'il s'est éloigné de la communauté magique, est plus responsable et rigoureux.

Cette mutation générationnelle était déjà au coeur de Jupiter's Legacy où les enfants des super-héros menaient une existence dissolue jusqu'à ce que l'un décide de tuer le père (au propre comme au figuré) et que l'autre tente de se ranger (avant de mener la riposte au nouvel ordre). Nous verrons qui de Regan, Cordelia ou même Gabriel sera le plus à même de sauver l'Ordre Magique, et par là même de perpétuer l'oeuvre des anciens (préserver la communauté des mages mais aussi protéger la Terre des forces obscures). La suite s'annonce d'autant plus accrocheuse et épique que Mme Albany se pose elle aussi en héritière mais s'estime flouée et révèle que son objectif n'est pas tant de semer le chaos que de récupérer ce qui lui revient (d'après elle) et de prouver à ses semblables qu'elle était digne d'être leur leader.

Au moment donc où toutes les cartes sont rebattues, il fallait à Olivier Coipel toute son inspiration pour illustrer ce virage avec l'efficacité requise. Et le français, magiquement il faut le dire car on ne l'avait plus vu en pareille condition depuis des lustres, réalise des planches extraordinaires une nouvelle fois, en respectant le rythme mensuel.

Soyons honnêtes, personne n'y croyait puisque, à la fin de son séjour chez Marvel, Coipel, baladé de sagas événementielles en mini-séries vendues sur son nom, ne tenait plus les cadences. Il était encore capable de fulgurances, mais on le sentait à la fois essoré par les exigences de ces events où il devait animer des dizaines de personnages et frustré par l'impossibilité de cumuler dessin et encrage pour produire des images de plus en plus personnelles et soignées à la fois.

A présent, examinons les pages qu'il a exécutées pour The Magic Order et pour cet épisode en particulier et apprécions leur générosité visuelle. Non seulement, Coipel modèle les volumes, ouvrage les textures, soigne les ombres et lumières, imagine des compositions audacieuses, mais il le fait sans rien céder. Désormais maître de son trait qu'il encre seul, et soutenu par l'excellent Dave Stewart aux couleurs, il produit un graphisme peut-être moins propre, moins lisse, mais aussi plus puissant, intense.

Le découpage est très pensé, c'est une autre nouveauté chez Coipel qui s'est parfois égaré dans cet exercice. Il ne révolutionne pas non plus le flux de la lecture mais emploie des astuces très fines et abouties, comme cette case partagée en deux où Leonard de dos est face à son public puis le fait disparaître. Le regard du lecteur est guidé par le mouvement de la baguette magique (de gauche à droite). La bande suivante, Leonard se fend d'une espèce de "dab" (ce geste familier aux footballeurs, avec l'avant-bras replié devant le visage), sa baguette dans la main droite dirigée sur la droite du plan. La dernière bande, occupant toute la largeur de la page, en légère plongée, montre Leonard engageant son duel contre le Vénitien (hors champ) en rabattant sa baguette magique, baissée sur la gauche. Ce mouvement de zig-zag est superbement dynamique, et sa fluidité résume toute la lecture de l'épisode où chaque angle de vue raconte et complète le dialogue en soulignant le sentiment, l'émotion de personnages.

La dernière page, terrifiante de violence, dit elle aussi tout sur le palier franchi dans ce chapitre et le prochain acte qui s'annonce. La guerre vient de faire une nouvelle victime, de premier ordre : il ne s'agit plus pour les survivants de réagir, mais de contre-attaquer. Qui ne veut pas assister à ce spectacle ?