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samedi 12 novembre 2022

THE NEW GOLDEN AGE #1, de Geoff Johns et Diego Olortegui, Jerry Ordway, Steve Lieber, Todd Nauck, Scott Kolins, Viktor Bogdanovic, Brandon Peterson et Gary Frank


The New Golden Age est une one-shot qui fait la liaison entre la fin de Flashpoint Beyond et le début de la relance de Justice Society of America (le 29 Novembre prochain). L'architecte de tout ça est Geoff Johns et DC Comics semble lui avoir réservé un coin du DCU pour développer ce qu'il a en tête. Du coup, ce New Golden Age fait office de gros teaser, plein de questions en suspens et d'indices à décrypter.
N.B. : J'ai décidé de rédiger un résumé qui remet toutes les scènes dans l'ordre chronologique afin de mieux saisir la progression du récit.


12 Avril 1848. Corky Baxter annonce à John Wilkes Booth, le futur assassin d'Abraham Lincoln (soit trois jours avant les faits), qu'il deviendra célèbre. Les Maîtres du Temps surgisssent et grondent Corky puis l'embarquent pour reprendre leur traque des 13 héros réintégrés dans les années 1940.


22 Novembre 1940. La Justice Society of America se réunit pour la première fois. Doctor Fate (Kent Nelson) a une vision dramatique du futur où un étranger tue des enfants qui ont repris le flambeau des membres de la JSA. A la "une" des journaux, il est question du héros russe Vladimir Sokov alias Red Lantern qui a coulé un navire de l'armée américaine.


31 Octobre 1951. La JSA comparaît devant la commision parlementaire aux activités anti-américaines mais ses membres refusent de se démasquer pour prouver leur loyauté aux Etats-Unis.


22 Novembre 1976. Doctor Fate (Kent Nelson) est examiné par Doctor Mid-Nite (Charles McNider) au sujet de ses visions du futur. Ils sont interrompus par Power Girl et Star-Spangled Kid qui reprochent à la JSA de ne pas donner leur chance aux femmes et aux jeunes. Fate leur rappelle que Wonder Woman a été dans l'équipe pendant des décennies et que, le moment venu, les jeunes prendront la relève des vétérans.


Il y a 13 ans. Catwoman dérobe dans un musée l'Anneau maudit de Hauet malgré la mise en garde de Doctor fate (Kent Nelson). Un rayon d'energie surgit de l'Anneau et tue Fate. Il succombe en prévenant Catwoman que sa fille (qui n'est pas encore née) intégrera la JSA mais sera tuée par l'étranger.


Maintenant. Doctor Fate (Khalid Nassour) retrouve le détective Chimp et Deadman pour qu'ils l'aident à exociser son casque infecté par l'energie de l'Anneau de Hauet. C'est alors que Fate a une vision tragique de son successeur en 3022.


Dix ans dans le futur, 22 Novembre. Helena Wayne, âgée de dix ans, poignarde Batman en le prenant pour un cambrioleur. Il se démasque et l'entraîne dans sa Batcave où se trouve, entre autres reliques, la boule contenant l'univers Flashpoint. Selina Kyle surgit et reproche à Bruce de vouloir faire de leur fille une justicière, quitte à ce qu'elle connaisse le même sort, funeste, que ses Robins.


18 ans dans le futur. La JSA annonce à Selina que Batman a été assassiné, alors qu'il lui a vait promis de se retirer. Helena jure de venger son père et devient Huntress.


22 Novembre 3022. Une nouvelle incarnation de la JSA, composée de nouveaux Green Lantern, Atom et Doctor Fate (une nommée Sophie), pénètrent dans le Q.G. de l'équipe, dévasté, laissé à l'abandon. L'étranger surgit et tue Fate puis efface le reste du groupe avec le casque de Fate.

Il y a aussi une scène avec Nostalgia, cette fan d'Ozymandias à la recherche du Watchmen, en compagnie de Mime et Marionnette, mais elle n'est pas située dans le temps.

Et tout ça tient en un cinquantaine de pages ! C'est donc très dense, et pour ne pas faciliter la tâche au lecteur, Geoff Johns raconte àa dans le désordre. J'ai lu The New Golden Age deux fois pour réussir à rédiger ce résumé chronologique et tenter de déchiffrer ce que le scénariste voulait raconter. Même comme ça, ce n'est pas clair.

Alors sans doute le meilleur moyen d'apprécier The New Golden Age est de le lire comme un énorme teaser pour ce que Johns entreprend d'écrire dans les prochains moins (années). Dans deux semaines, le scénariste va relancer la série Justice Society of America et il signera aussi une mini-série Stargirl : The Lost Children (à partir du 15 Novembre) dans lesquels il a promis que tout serait exploité et explicité.

Bien que dans l'event, actuellement en cours de publication, Dark Crisis (on Infinite Earths), Joshua Williamson a utilisé la Justice Society of America, Johns va certainement raconter quelque chose de différent, sans tenir compte de ce qu'a fait son collègue. The New Golden Age plonge dans le passé mais se projette aussi dans le futur pour redéfinir la JSA et DC a visiblement accordé au scénariste un coin de son univers pour qu'il ait les mains libres.

Ce one-shot se divise en trois parties : la plus importante se déroule dans le passé (cinq segments), une dans le présent, trois dans le futur. Deux personnages attirent notre attention : un individu mystérieux, l'Etranger, hante ces trois périodes, tandis que Helena Wayne, fille de Batman et Catwoman, sert de guide en quelque sorte. Toute la problématique du projet de Johns ici est de savoir de qui et de quand on parle.

De qui : actuellement, dans la continuité, Batman et Catwoman ne sont plus en couple (depuis la fin du run de Tom King sur la série Batman. La mini-série Batman/Catwoman qu'il a écrite ensuite paraît être hors continuité, comme la majorité des projets édités sous le Black Label). Il existe une Huntress, qu'on a croisé dans Nightwing puis Detective Comics, mais ce n'est visiblement pas la même que celle qu'introduit (ou plus exactement réintroduit) Johns ici. La Huntress de Johns, qui est donc la fille de Bruce Wayne et Selina Kyle, le devient 18 ans dans le futur, après l'assassinat de Batman (encore une différence avec la mort de Batman imaginée par King, qui établissait qu'il s'était éteint d'une longue maladie dûe à un combat contre le Dr. Phosphorus), pour venger son père.

Quand : le temps dans les comics, et particulièrement le présent, est un concept fluctuant. Le temps ne s'écoule pas comme dans la réalité sinon des personnages seraient en vérité centenaires au bas mot. Dans les comics, on vit, comme l'écrivait Patrick Modiano, dans une sorte de "présent éternel". Aussi quand un carton indique "Now" ("Maintenant"), c'est très relatif. Cela semble indiquer que ce "Now" se situe au moment où nous lisons l'histoire, mais en vérité, c'était déjà valable l'année dernière ou ça le sera encore l'année prochaine. Plutôt que "maintenant", il serait plus pratique de dire "de nos jours".

Et donc cela situe, par exemple, le vol de l'Anneau de Hauet par Catwoman 13 ans avant "de nos jours". Le costume qu'elle porte à cette occasion est celui qu'elle a dans Batman : Year One, donc elle est au tout début de sa carrière de voleuse costumée. Doctor Fate lui annonce qu'elle aura une fille, qui deviendra une justicière mais mourra des mains de l'Etranger. Cela fait rire Catwoman qui répond à Fate qu'elle n'a pas prévu d'avoir d'enfant.

Mais 10 après "de nos jours", Selina Kyle et Bruce Wayne sont parents d'Helena, qui découvrent la double identité de son père. Et 18 ans après "de nos jours", Helena devient Huntress après l'assassinat de Batman. Comme la future série Justice Society of America a pour premier rôle Huntress, faut-il en déduire qu'elle se déroule 18 ans après "de nos jours" ? Ou bien Helena Wayne aura-t-elle trouvé un moyen de remonter le temps pour empêcher l'assassinat de Batman (mais ausi en existant à la même époque que l'autre Huntress vue dans Detective Comics) ?

Résumons : nous avons une cosntante - l'Etranger, qui s'en prend à la JSA à travers les âges, en l'ayant observé puis en l'attaquant - , nous avons Huntress et sa quête de vengeance dans le futur. Mais qui est vraiment le personnage intermédiaire entre l'Etranger et Huntress ?

Il s'agit de Doctor Fate, que Geoff Johns semble envisager comme un mix du magicien classique, héritier des pouvoirs de Nabu, gardien de l'Ordre, mais aussi une sorte de version de Dr. Who, avec plusieurs personnages qui héritent du titre. Celui qui a été Fate le plus longtemps est Kent Nelson : il est là dès la première réunion de la JSA en 1940 au cours de laquelle il a la première de ses visions dramatiques sur le futur macabre de l'équipe et ses héritiers. Il est encore là en 1976 quand Dr. Mid-Nite l'examine avant que Power Girl et Star-Spangled Kid n'interrompent leur échange. Et il est toujours là 13 ans avant "de nos jours" lorsqu'il surprend Catwoman en train de voler l'Anneau de Hauet et le tue accidentellement. De nos jours, Fate est incarné apr Khalid Nassour. Et en 3022, c'est une fille, Sophie, qui a hérité du casque du Doctor.

Fate est donc partout, tout le temps. Mais c'est le contrepoint tragique de l'Etranger. Car on sait très vite que Kent Nelson va mourir et sa mort déclenche une progression dans la narration. Kent Nelson mort, c'est Khalid Nassour qui hérite du rôle. Khalid Nassour disparu, c'est Sophie qui est la (dernière ?) Dr. Fate. Tout cela desssine quelque chose de familier, d'obsessionnel chez Johns : la notion d'héritage, de transmission. La JSA n'est pas seulement la première super-équipe de DC, c'est aussi celle qui va inspirer et former les générations suivantes de super-héros. La JSA, c'est l'Histoire de DC, l'incarnation du temps dans le DCU. Et Johns a choisi cette fois de faire de Dr. Fate l'emblême vivant de cette incarnation. Ce qui tombe en fait sous le sens puisque Fate signifie destin.

Johns, avec l'ambition qui ne l'a jamais quitté de configurer le DCU en un grand tout cohérent, malgré les relaunchs, les reboots, les Crisis, place la JSA au-dessus de tout. Sans elle, rien n'existe, rien ne se construit. C'est la colonne vertébrale de son grand plan. Il intègre des épisodes comme celui dans les années 50 la JSA refuse de se démasquer devant la commission parlementaire aux activités anti-américaines pour prouver leur loyauté envers les Etats-Unis (épisode repris dans le Elseworlds JSA : The Golden Age de James Robinson et Paul Smith mais aussi dans DC : The New Frontier de Darwyn Cooke). Et bien qu'il ait été un des architectes des New 52, Johns n'en fait pas mention ici puisque durant cette période éditoriale la JSA n'avait plus de série et son existence avait d'ailleurs été effacée.

Johns incorpore par contre deux éléments plus récents qu'il a écrits. La première, c'est le retour en force des Maîtres du Temps (Time Masters) de Rip Hunter, intervenus lors de Flashpoint Beyond, mais auparavant dans Infinite Crisis : 52. Dans la première scène chronologiquement, Corky Baxter motive presque John Wilkes Booth à tuer Abraham Lincoln avant d'être réprimandé et de repartir avec les Maîtres du Temps. Leur mission : vérifier que les 13 héros cités à la fin de Flashpoint Beyond (tout en ayant en tête qu'ils s'agissaient de 13 personnages n'ayant jamais existé auparavant, entièrement créés par Johns) ont bien réintégrés les années 40. A la fin de The New Golden Age, on a droit aux 13 fiches signalétiques de ces personnages, avec un luxe de détails biographiques complètement fou pour justifier leur création rétroactive. Et durant la scène du 31 Octobre 1951, en "une" des journaux, il est fait mention du Red Lantern, le plus puissant héros russe de l'époque qui a coulé un navire de l'armée américaine (ce Red Lantern tient-il son pouvoir du corps des Red Lanterns ? Ou d'une version alternative du du Starheart comme le Green Lantern Alan Scott ?). En tout cas, Johns semble bel et bien avoir des plans pour ces 13 héros, certainement pour la série Justice Society of America.

L'autre incorporation d'un récit de Johns concerne Doomsday Clock visant à intégrer Watchmen dans la continuité du DCU. A la fin de Flashpoint Beyond, on découvrait une jeune femme, Nostalgia, dans l'ancienne forteresse de Ozymandias au Pôle Nord, et qui cherchait le Watchman (et non les Watchmen). On la retrouve ici avec Mime et Marionnette (deux personnages introduits dans Doomsday Clock). Par contre impossible de savoir à quand se déroule cette scène, très brève, c'est la seule qui n'est pas datée. Là aussi, tout indique que Johns n'en a pas fini avec l'oeuvre de Moore (et je cache pas que ça me soûle).

Vous l'aurez compris : je ne fais pas à proprement parler une critique de The New Godlen Age. Pour moi, il s'agit plus d'une feuille de route présentée par Johns, et encore c'est une feuille de route pleine de trous, d'interrogations. C'est à la fois confus, frustrant et excitant, prometteur. Johns revient en tout cas très en forme, plein de projets. En cas de succès de Justice Society of America, il pourrait signer un run aussi consistant que le premeir qu'il a écrit sur JSA (à la suite de James Robinson et David Goyer). Il paraît surtout évident qu'il développe ce projet ambitieux en marge des autres séries, dans une sorte de pré carré, sans doute avec la possibilité pour d'autres auteurs d'y faire référence, mais en conservant la main sur ces références. Personnellement, je ne pense pas que beaucoup de scénaristes vont embêter, parasiter Johns, chaque auteur vedette de DC a déjà fort à faire avec leur propre série et Joshua Williamson (que je persiste à voir comme le futur scénariste de Justice League) ne me semble pas menacé dans son rôle d'architecte principal du DCU.

Johns a tenté par le passé (notamment avant et pendant les New 52) d'être ce grand architecte du DCU. Mais les polémiques autour du film Justice League et ses projets chez Image Comics (avec Geiger et son univers) ont diminué son influence chez l'éditeur. J'ai le sentiment qu'il a encore de l'ambition pour le DCU, mais en ayant obtenu qu'on lui donne un secteur, sans avoir l'obligation d'interagir avec les autres auteurs, les autres séries. C'est presque comme s'il avait son propre label (chose qu'a eu Bendis en arrivant chez DC, ou comme le Black Label, mais de manière plus circonscrite).

Cela confère à Johns une position à part, un statut singulier. Plus vraiment central, essentiel, mais encore star, enfant prodige. Dès lors, The New Golden Age, c'est d'abord et surtout Johns. Les huit dessinateurs qui illustrent ce one-shot sont ses hommes de main, de différentes renommées : si Gary Frank, Scott Kolins, Todd Nauck, Jerry Ordway sont des habitués, Diego Olortegui, Viktor Bogdanovic, Brandon Peterson et Steve Lieber ne déméritent pas mais ont été visiblement conviés pour soulager leurs collègues. L'ensemble est esthétiquement très déparaillé et inégal, mais globalement de belle facture.

Pour résumer, ça m'a plutôt donné l'eau à la bouche (exception faite de la scène découlant de Doomsday Clock). J'attends donc avec gourmandise le retour de Justice Society of America, qui plus est parce que Mikel Janin en sera l'artiste. Et je croise les doigts pour que Johns soit bien inspiré.

vendredi 6 mai 2022

ONE-STAR SQUADRON #6, de Mark Russell et Steve Lieber


Dernier arrêt pour One-Star Squadron : Mark Russell et Steve Lieber concluent là une des mini-séries les plus originales et touchantes de ces derniers mois. Une fin douce-amère qui colle bien avec le projet, mélancolique et profonde.


Quinze mois se sont écoulés depuis le tragique incendie de l'agence HEROZ4U dans lequel à péri Gangbuster. Encore hanté par ce souvenir, Red Tornado se demande ce qu'il est advenu de Minute Man.


Apprenant qu'un cadavre correspondant à celui de son ancien employé a été retrouvé, il se rend à la morgue pour l'identifier et ment au médecin-légiste en affirmant le reconnaître.


Red Tornado s'adresse ensuite à ses anciens collaborateurs, G.I. Robot, The Heckler, et Power Girl, qui ont refait leur vie - cette dernière s'excuse pour avoir conspiré contre lui.


Mais personne n'a eu de nouvelles de Minute Man. Jusqu'à ce que Red Tornado reçoive une lettre et sache enfin où il est passé et ce qu'il devient...

Le format de la mini-série est devenu élastique, mais chez DC, avec le succès du Black Label, on a pris l'habitude de lire des histoires assez denses en douze numéros, dont Tom King s'est fait une spécialité. Chez Marvel, le plus souvent, on a droit à cinq épisodes et l'éditeur utilsie cela pour tester des personnages sans titre fixe ou rebondir sur l'actualité cinéma en accordant de la place à des seconds rôles qui ne pourraient assurer la viabilité d'un mensuel - raisons pour lesquelles souvent le résultat s'avère décevant ou trop frustrant car on sent bien que cela a été édité sans conviction profonde.

DC a donc une expérience dans ce domaine qui me semble plus affirmé. Pour en revenir au Black Label, on mesure bien l'influence de cette collection sur les libertés accordées aux auteurs pour s'amuser avec des personnages sans se soucier de la continuité, et oser l'ecclectisme. C'est précisément l'objet de One-Star Squadron.

Dire que je n'attendais rien de cette mini est une évidence. Aussi le plaisir que j'ai pris à la lire, mois après mois, a été une surprise très agréable car Mark Russell a su proposer une histoire vraiment originale, sarcastique et émouvante. Il lui restait à finir le travail en beauté.

Il choisit une ellipse conséquente, un bond dans le futur, pour ce dernier volet. L'affaire de l'incendie de l'agence semble avoir été classée et les protagonistes de la série ont repris leur vie. On découvrira que G.I. Robot donne des cours sur les différentes catégories de super-héros à des aspirants justiciers, que The Heckler candidate pour un job dans une boutique tenu par Lex Luthor, et surtout que Power Girl a renoué avec son costume iconique, tournant le dos à des responsabilités managériales après avoir tiré les leçons de ses erreurs, inspirée par son célèbre cousin (Superman).

Mar Russell fait de chacune de ces retrouvailles un chouette moment. Le dialogue avec GI Robot et Red Tornado est celui de deux androïdes jetant des regards différents sur l'humanité, l'un désabusé, l'autre soucieux. The Heckler n'a pas le temps d'échanger, négociant avec Luthor dans une scène pathétique pour les deux, et observée comme telle par Red Tornado. Enfin, Power Girl se confie de manière sincère et poignante à son ancien manager, revenant sur la nuit où son destin a basculé lorsqu'elle a compris l'aspect dérisoire de ses ambitions professionnelles et la nécessité d'embrasser son vrai destin. Red Tornado reçoit ses excuses et ses confidences avec bienveillance, sans rancune.

Le fil rouge à tout cela, c'est le souvenir qui hante Red Tornado des deux nuits où d'abord l'agence de HEROZ4U a brûlé dans un incendie et ensuite où il a enregistré les aveux de Minute Man. Tout cela n'aurait pas eu le même impact sans la mort tragique, dans les flammes, de Gangbuster - dont Minute Man ignorait qu'il se trouvait dans le local lorsqu'il y a mis le feu. D'un côté, Red Tornado s'en veut encore de ne pas avoir davantage présent pour Gangbuster, ce justicier devenu amnésique et SDF. De l'autre, il se demande ce  qu'est devenu Minute Man. On le découvre, via une lettre, dans les dernières pages.

Le message, en forme de morale, comme dans une fable, c'est qu'accorder une seconde chance comme l'a fait Red Tornado à Minute Man, c'est faire preuve d'héroïsme. Certes, c'est ambigü car il a laissé filer un criminel. Mais celui-ci s'est racheté, après avoir failli, tourmenté par le remords, mettre fin à ses jours (une scène à la fois hilarante et épatante). Dans un monde et une époque où, comme le pense Red Tornado, les super-héros ne sont peut-être pas/plus aussi nécessaires qu'ils le croient, laisser à un compagnon la chance de se refaire, n'est-ce pas la preuve, authentique et finale, qu'on peut être bon ? Personne n'est parfait, pas même les plus valeureux, les plus célèbres des héros. S'ériger en juge face à l'erreur, fusse-t-elle dramatique, d'un pair peut être compensé par l'espoir d'accorder une opportunité à un raté de se corriger, de s'amender.

Mine de rien, One-Star Squadron réfléchit, avec justesse et humilité, sur des questions morales, éthiques, sans être condescendant ou professoral, simplement en posant des questions qui piquent. Le choix de Red Tornado interroge, et sans doute déplaira-t-il à certains, plus convaincus que Minute Man aurait dû être remis à la justice et sans doute condamné. Il appartient à chacun de se faire un avis là-dessus, et l'intelligence de la série est de ne pas imposer le sien. Mais il est indéniable qu'on finit cette histoire troublé, penseur. Et je trouve ça bien.

Steve Lieber aura été le parfait compagnon de jeu de Mark Russell. Ce dessinateur n'est pas exceptionnel mais il est intelligent car il a compris commen traiter ce récit. Tout reste à hauteur d'homme, plus de héros, et Red Tornado n'a jamais été si bien écrit. Entre les mains et sous le crayon de Lieber, on a pu ressentir l'étonnante humanité, l'épatant humanisme de ce robot, taraudé par sa conscience, plus qu'humain.

Le découpage reste sobre, simple. On suit le fil de l'histoire sans heurts, et si ça peut paraître plat, voire pauvre visuellement, c'est en vérité un service rendu au projet qui n'a pas besoin d'être "augmenté" graphiquement. Il ne servirait à rien d'en rajouter en essayant de tirer cette intrigue intimiste vers du spectacle gratuit. Lorsque Red Tornado, ainsi, ranime des éoliennes et use de ses pouvoirs pour cela, on est plus saisi par le bien qu'i fait ainsi que par la capacité extraordinaire qu'il déploie. Il agit non pas pour se faire remarquer mais pour dépanner, rendre service. De la même manière, Steve Lieber dessine non pour briller mais pour servir le script. C'est parfait.

One-Star Squadron ne se qualifiera pas comme un incontournable, mais pourtant la qualité  à l'eouvre ici mérite qu'on s'y arrête. C'est définitivement autre chose, et le plaisir qu'on en tire vient en grande partie du fait qu'on ne s'attendait pas à quelque chose d'aussi juste et malin sous une allure aussi modeste. Bien joué.

samedi 9 avril 2022

ONE-STAR SQUADRON #5, de Mark Russell et Steve Lieber


Cette fois, comme le chante Orelsan, "la fête est finie". Fini de rigoler pour One-Star Squadron. Pour son pénultième épisode, Mark Russell tombe les masques et opère un virage dramatique qui cueille le lecteur efficacement. Steve Lieber met son talent avec un égal bonheur au service de ce changement de cap.


L'incendie de l'agence de HEROZ4U révèle qu'il s'agit d'un acte criminel. Les employés et leur manager, Red Tornado, sont interrogés par la police. Power Girl est la coupable idéale.


Pourtant Red Tornado la croit innocente et lance les autorités sur une autre piste, celle de Gangbuster, qui a quitté son hôtel dans un état de grande confusion après une bagarre avec des voisins.


De retour chez lui, Red Tornado ne peut dissimuler son malaise devant sa femme, Kathy. Il soulage sa conscience en lui révélant la vérité sur l'incendie et le responsable.


Car l'accident cache un drame encore plus terrible : Gangbuster est, en effet, mort dans les flammes...

La tournure imprimée à l'intrigue a de quoi surprendre. Après quatre épisodes plutôt drôles même si également très cruels, One-Star Squadron ne fait plus rire et révèle sa part sombre. Quelle mouche a piqué Mark Russell ?

En vérité, un malaise traverse la mini-série depuis son commencement et a d'ailleurs provoqué quelque crispation chez les lecteurs. Beaucoup ont cru que cette histoire s'inscrivait dans la continuité et n'ont guère goûté de voir certains personnages pour lesquels on peut avoir une légitime tendresse être rabaissés ainsi.

Pourtant le propos de Mark Russell ne manque ni d'intérêt ni de pertinence. Mais en aucun cas le scénariste n'a entretenu d'ambiguïté sur l'univers dans lequel se déroulait son récit : il s'agit bien d'un "Elseworld", qui lui permet de prendre comme prétexte le folklore super-héroïque pour filer la critique de la société capitaliste, de l'überisation du travail.

Je l'ai déjà écrit dans les précédentes critiques que j'ai rédigées sur cette mini-série, mais la force principale de One-Star Squadron, c'est justement de placer des super-héros de deuxième et troisième caégories dans la situation de travailleurs humiliés par des investisseurs sans scrupules, profitant de leur peu de popularité pour qu'ils acceptent des jobs, des missions dégradantes. Ainsi notre affection pour les protagonistes sert à souligner la cruauté de leur condition. Que devient un super-héros quand il est oublié ? Comment survit-il ? Et d'ailleurs est-il encore un super-héros, un héros tout court ?

Red Tornado a dignement et courageusement remonté le moral des troupes dans le précédent épisode tout en apprenant que les actionnaires de HEROZ4U avaient revendu leurs parts et ne se souciaient plus du devenir de leurs employés dont ils avaient dans un premier temps réduire les effectifs pour rentrer dans leurs frais. Mais à peine tout cela était-il encaissé que Red Tornado découvrait l'agence qu'il manageait en flammes ? Qui avait fait cela ? Et pourquoi ?

La coupable la plus évidente devient Power Girl, qui a intrigué pour remplacer Red Tornado et s'est comportée de manière odieuse avec ses collègues. Mais pourtant elle clâme son innocence et le doute s'installe. Surtout qu'un autre suspect est signalé avec Gangbuster qu'on a vu se battre avec ses voisins et s'enfuir ensuite, dans un état très confus. Le pauvre a connu entretemps un sort bien plus terrible et l'incendiaire a agi pour des raisons bien plus minables, à l'image de son parcours depuis le début de l'histoire...

C'est là qu'on apprécie le tour de Mark Russell qui nous a amusés tout en faisant en sorte qu'on ait un peu honte d'avoir ri. Ce faisant, maintenant que la situation prend une direction franchement plus noire, l'effet est bien plus puissant. C'est comme si on recevait un coup de règle sur les doigts en se faisant rappeler à l'ordre : au fond, rien de tout ça n'a jamais été drôle et le geste de l'incendiaire révèle surtout la misère de la condition des héros délaissés. C'est pathétique, triste, et imprévisible. Bien fait pour nous !

Steve Lieber dessine cette transition sans faire de différence et cela aussi, c'est très malin. On n'a rien vu venir visuellement et l'accablement qui s'abat sur Red Tornado nous le rend encore plus sympathique. C'est un brave type dont on a complétement oublié en vérité qu'il était un androïde, qui a coeur de sauver le monde aujourd'hui comme hier, quel que soit le problème à règler. Il peut être fier de lui car il est reste un héros.

Bien entendu, les compositions de Lieber ne sont pas parfaites, elles manquent de dynamisme, la disposition des éléments dans l'image auraient besoin de plus de perspective. Mais son dessin compense par la justesse. Quand il s'agit de traduire par les expressions les sentiments qui agitent les personnages et de découper l'action de la bonne manière, Lieber fait le job parfaitement.

Jamais ainsi le script de Russell n'est trahi par un dessin déplacé, décalé. Il reste à hauteur d'homme, dans toute sa vérité. Ce qui touche dans tout cela, c'est que les drames les plus ordinaires frappent aussi des types en costumes bariolés qui se dépatouillent comme ils peuvent avec des patrons qui s'en moquent, des employés qui ne savent plus à quel saint de vouer, des flics dépassés, et des affairistes opportunistes. Et c'est parce qu'on ne s'y attendait pas que l'émotion perce.

Il reste un numéro pour boucler tout ça. On ne peut qu'être curieux de voir comment Mark Russell et Steve Lieber vont s'en tirer. Mais ce qui est sûr, c'est que leur One-Star Squadron restera comme un projet très culotté.

jeudi 3 mars 2022

ONE-STAR SQUADRON #4, de Mark Russell et Steve Lieber


Ce quatrième épisode de One-Star Squadron fait un peu du surplace. Après la fin du précédent numéro, qui plaçait Red Tornado dans une situation très délicate, Mark Russell semble avoir du mal à rebondir, à relancer son intrigue. Même le caractère sarcastique de la série est moins saillant. Steve Lieber accomplit un effort louable pour raconter cela avec efficacité. 


Accablé à l'idéé de devoir renvoyer la moitié du personnel de l'agence comme l'ont exigé les actionnaires de HEROZ4U, Red Tornado confie à sa femme qu'il s'agit de sa seule option s'il veut garder son job.


Une fois à l'agence, Red Tornado rassemble ses troupes et leur annonce la mauvaise nouvelle. Power Girl s'isole dans les w.c. pour réclamer des explications aux actionnaires car on lui avait promis la place de Red Tornado. Mais ils lui apprennent qu'elle doit être la première à être licenciée.


Dans son bureau, Red Tornado reçoit ses employés qui cherchent à sauver leur place. Cherchant l'inspiration en examinant une photo de Manhunter, son mentor, Red Tornado décide de désobéir et déclare à ses collègues qu'il refuse de les virer et va s'en expliquer avec les actionnaires.


Tandis que Gangbuster, à son motel, est pris de panique devant des enfants déguisés pour Halloween et s'enfuit après une altercation avec leurs parents, Red Tornado est reçu par les actionnaires. Ceux-ci lui apprennent alors avoir vendu l'application. Red Tornado rentre à l'agence qu'il découvre en flammes...

Plutôt que du surplace, il s'agit en fait d'une impression de tourner en rond qu'on ressent après avoir lu cet épisode. Et c'est assez instructif pour qui s'intéresse à la manière de (bien) raconter une histoire, sur la durée ou le temps d'un numéro.

Restons-en au cas d'un épisode. Lorsqu'un scénariste le construit, en fonction du nombre de personnages (premiers et seconds rôles confondus) qu'il a à animer, on assiste généralement à ce qu'on pourrait appeler des respirations ou des apartés dans la narration. C'est-à-dire que l'histoire est entrecoupée de scènes au cours desquelles on quitte le personnage principal pour suivre un second rôle qui va donner une perspective au récit mais aussi permettre au lecteur de respirer, de voir ce qui se passe à côté.

Ce procédé relance le défilé des scènes et évite la monotonie qui peut naître du fait de suivre un seul personnage central. Dans One-Star Squadron, la vedette est Red Tornado et on suit ses mésaventures multiples, de super-héros déclassé à manager d'une agence de placements de super-héros pour des animations diverses en passant par l'évocation de son passé glorieux. Les respirations sont pourvus par Power Girl, ici reconvertie en rivale hypocrite qui lorgne sur le poste de Red Tornado et qui conspire auprès des actionnaires de l'agence. Enfin, une troisième ligne narrative est fournie par les employés de l'agence, des super-héros ringardisés, ou le fil rouge qu'incarne Gangbuster, ce justicier sans abri et amnésique que Red Tornado a juré de protéger.

Lorsque ces respirations ne fonctionnent pas ou plus, alors on tombe justement dans le piège précité d'avoir l'impression de ne plus quitter le personnage principal et si ce qui lui arrive n'est pas palpitant, alors on s'ennuie. Ses réactions aux événements manquent de relief, le temps qui s'écoule est moins marqué, l'espace dans lequel il évolue devient trop réduit. Ici, en l'occurrence, l'action se résume à une (sale) journée, en les murs de l'agence, entre Red Tornado et les employés de l'agence. Les deux seules courtes scènes où le récit respire sont celles avec Power Girl, qui téléphone aux actionnaires pour découvrir qu'elle va être virée alors qu'ils lui avaient promis une promotion, et avec Gangbuster, pris de panique après que des enfants aient toqué à sa porte pour Halloween, et qui s'enfuit du motel où Red Tornado l'avait logé.

Mais ces respirations ne fonctionnent pas assez puissamment pour relancer le récit, lui donner une perspective. Au contraire, Mark Russell met en quelque sorte hors-jeu Power Girl après nous avoir suggéré qu'elle allait piéger Red Tornado. Quant à Gangbuster, il faut bien avouer que depuis quatre numéros, on ne sait pas trop où Russell veut en venir avec lui (même si, maintenant qu'il est dans la nature, on imagine fort bien que Red Tornado va en être averti et partir à sa recherche). 

Donc, entre le début et la fin de l'épisode, entre Red Tornado dévasté à l'idée de devoir virer du personnel et Red Tornado annonçant aux actionnaires qu'il refuse de le faire (mais en vain, puisque, entretemps, ceux-ci ont revendu leur affaire, et donc les licenciements ne sont plus leur problème), le récit ne décolle pas, il tourne en rond. Un épisode pour (presque) rien - presque seulement, car la dernière page fournit quand même un cliffhanger honorable (qui a mis le feu à l'agence ?).

Steve Lieber, un peu livré à lui-même avec un script peu inspiré, fait quand même le job. Si on peut légitimement penser qu'avec un artiste comme Kevin Maguire ou Francis Portela, dont le trait très expressif et fin fait merveille dans le registre comique, la série aurait atteint des sommets graphiques, Lieber se débrouille très bien.

D'abord parce que ce dessinateur est solide et humble, son graphisme ne cherche jamais à se mettre en avant, il est tout entier dévoué à l'histoire. Le découpage, très simple, refuse toute fantaisie et participe à la normalité affligeante du propos, c'est-à-dire une charge anti-capitaliste subtile mais mordante. 

Par contre, il arrive aussi à Lieber de rater vraiment son coup car il choisit parfois des angles de vue maladroits (quand Red Tornado grimpe sur un bureau pour haranguer ses troupes et leur jurer qu'il va les défendre). Là, on aurait bien aimé qu'il découpe un peu plus le mouvement ou opte pour un angle de vue plus efficace (une plongée à la place d'une contre-plongée qui est trop écrasée par la dimension de la case et une perspective trop limitée).

Je ne veux pas avoir l'air trop sévère car One-Star Squadron est une mini-série spéciale, qui mérite d'être soutenue. Qui plus est, à deux épisodes de son dénouement, rien n'est perdu, je veux croire à un accident. Mark Russell et Steve Lieber peuvent (et doivent) rebondir, c'est à leur portée.

vendredi 4 février 2022

ONE-STAR SQUADRON #3, de Mark Russell et Steve Lieber


Nous voici à mi-parcours de One-Star Squadron (puisque cette mini-série comptera six épisodes) et Mark Russell est toujours aussi acide. Cette fois, Red Tornado va devoir faire face à un ennemi terrible, tandis que Superman passe une tête et n'est pas content. Steve Lieber s'amuse et nous avec en illustrant cela avec une placidité cruelle.
 

Superman se rend au siège de HEROZ4U et il n'est pas content : non seulement, il n'approuve pas que la société emploie mal les héros désoeuvrés mais, surtout, il a appris que Jack O'Lantern a préféré renoncer à sauver des naufragès au profit d'une mission lucrative. La Justice League coupe les ponts.


Loin de ces considérations, Red Tornado donne une dernière chance à Minute Man de se racheter après ses désastreuses dernières sorties. L'androïde se souvient avec nostalgie et apeurement du sort réservé à son prédécesseur et mentor, Manhunter, en considérant ses propres choix de manager.


Pendant ce temps, Power Girl humilie les employés qui hésitent à appuyer son projet d'évincer Red Tornado et flatte les suiveurs. Lorsque Red Tornado reçoit un appel du board de HEROZ4U, elle devine comme G.I. Robot qu'il va bientôt prendre la porte.


Après avoir accompagné Gangbuster (toujours amnésique) faire des courses, et avoué à sa femme craindre pour son poste, Red Tornado se rend le lendemain matin chez ses patrons. Mais surprise : il n'est pas viré ! Par contre, un sale boulot l'attend s'il veut conserver sa place...

On débute la lecture de ce troisième épisode en étant déboussolé puisque, à la fin du précédent, Red Tornado faisait face aux employés de son agence menés par Power Girl qui lui annonçait son licenciement par le board de la société... Et pourtant, c'est comme si cette scène n'avait pas eu lieu !

Cette incohérence trouble d'autant plus que Mark Russell joue beaucoup sur l'incertitude qui plane sur Red Tornado et son maintien à son poste. Power Girl se serait-elle trop avancée ? Estimons-le. Et avançons.

La crise couve parmi les héros désoeuvrés de One-Star Squadron et Mark Russell a la plume trempée dans le vitriol. C'est une série cruelle, je l'ai déjà dit, et cela ne se dément pas. Pour cette raison, il est bon de rappeler qu'elle ne s'inscrit évidemment pas dans la continuité, car le traitement infligé à certains personnages a de quoi déranger et même froisser. Mais le scénariste se sert de notre malaise, qu'il a pleinement créé, pour poursuivre sa réflexion.

Lorsqu'il invite Superman pour deux scènes, le scénariste utilise autant le héros que le symbole : bien entendu le man of steel ne peut pas être d'accord avec les méthodes des patrons qui emploient les membres de HEROZ4U, non seulement parce qu'il trouve humiliante la manière dont ils sont rabaissés, mais aussi parce que, ce faisant, cela déprécie la notion même d'héroïsme. Plus profondément, en fait, Superman dit que la dignité est ce qui définit le héros, davantage que les actes valeureux qu'il accomplit. Donc, si on prive un individu, même doté de capacités extraordinaires, de sa dignité, on lui ôte toute auto-considération et s'il ne se sent plus à la hauteur, alors il néglige son devoir ou ne croit plus en ce dont il est capable.

La seconde scène avec Superman enfonce le clou car, suite à une intervention de Jack O'Lantern, qui a préféré répondre à une sollicitation de l'application au lieu de sauver les victimes d'un naufrage en mer, la Justice League ne souhaite plus être associée ni à l'entreprise ni à des super-héros préférant l'argent à la solidarité. Une fois Superman parti, le cynisme effrayant des cadres gifle le lecteur en pleine face car ils raillent le kryptonien mais surtout réfléchissent à un moyen de limiter les dégâts que va causer la rupture entre la Ligue et leur boîte.

Le reste de l'épisode se concentre donc sur Red Tornado qui sent sa place menacée. Ses employés ne l'aiment pas, Power Girl manoeuvre contre lui - même si elle s'affiche en bonne camarade. Il se souvient de son prédécesseur, Manhunter, viré du jour au lendemain, sans aucun égard, et qui lui avait transmis le flambeau en lui aussurant qu'il était le meilleur. Mais l'androïde ne le croit pas, ne le croit plus. A mesure que la journée passe, l'angoisse le gagne et s'il donne encore le change avec Gangbuster, toujours aussi perdu, il craque finalement le soir venu en dînant avec sa femme.

Là encore, la suite est à la fois drôle, méchante et flippante puisque le board ne va pas remercier mais lui proposer un deal faustien au prétexte que, puisque personne ne l'aime, il n'aura aucun mal à l'exécuter... On rit, mais on rit jaune. Et en même temps, quelle brio pour balancer des vacheries de la part de Mark Russell, c'est impitoyable. Mais juste (car les grands patrons n'ont guère d'états d'âme quand il s'agit de se protéger sur le dos de leurs salariés, qui plus est en chargeant un autre de faire la sale besogne).

Steve Lieber épate dans ce registre car son dessin a cet aspect modeste, presque transparent, qui rend tout plus mordant. Le découpage, par exemple, est très simple, classique, sage. Mais chaque image, du coup, compte double car on sait que l'artiste suit un objectif : montrer sans détour, sans spectacle (car ce serait obscène) ce qui est à l'oeuvre.

L'indignation de Superman ou la détresse de Red Tornado ont un impact démultiplié grâce à ce procédé car le récit présente ces héros dans des actions qui n'ont rien à voir avec leur puissance ou ce qui pourrait susciter chez nous l'attrait de la fantaisie. Superman est mécontent et l'exprime, Red Tornado est fébrile et paniqué puis déconcerté. Tout à coup, ce qui nous émeut vraiment chez eux, ce n'est plus le caractère extraordinaire, mais juste leur humanité. Et c'est troublant car on n'en a pas/plus l'habitude.

En même temps, si ça fonctionne aussi parfaitement, c'est parce que Lieber respecte le folklore charrié par ces personnages. Dans leurs costumes bariolés, face à des civils qui tirent les ficelles avec avidité, ils pourraient être décalés, ridicules. Mais le dessinateur leur redonne de la superbe car, justement, malgré leur look insensé, ce sont les seuls à avoir des valeurs respectables et à être animés de bonnes intentions, d'avoir des émotions qui suscitent notre sympathie.

One-Star Squadron ne ressemble à rien d'autre. On admire le culot des auteurs, mais on félicite aussi celui de l'éditeur de publier une histoire pareille car, au fond, HEROZ4U, c'est un peu tout ceux que DC n'emploie plus et qu'on (re)découvre dans leur misère.    

jeudi 6 janvier 2022

ONE-STAR SQUADRON #2, de Mark Russell et Steve Lieber


Le premier épisode de One-Star Squadron avait été un vrai régal (et, étonnamment, ma critique avait été très lue). Le deuxième poursuit sur cette lancée, encore plus drôle, mais aussi encore plus cruel. Mark Russell n'épargne pas ses héros, mais pour mieux égratigner l'überisation, tandis que Steve Lieber s'amuse visiblement beaucoup avec cette histoire sarcastique à souhait.



Minuteman aborde un dealer dans une rue pour lui acheter des pilules Miraclo, qui lui donnent ses pouvoirs. De retour à l'agence de HEROZ4U, il apprend, dépité comme ses autres collègues, qu'on lui préfère Plastic Man et Firehawk pour un job bien payé.


Dans le bureau de Red Tornado, Minuteman le supplie de lui donner une mission digne de son rang, mais ses mauvaises notes ne lui permettent que de décrocher une fête d'anniversaire pour un gosse de sept ans. Il accepte mais sa prestation va être désastreuse.


Cependant, Plastic Man et Firehawk croisent chez Lexcorp où ils ont rendez-vous que des super-vilains sont eux employés au service d'une application et qui paie mieux que HEROZ4U. Minuteman s'en prend au dealer qui lui a vendu des pilules Miraclo et se rembourse.


Envoyé par Red Tornado à une séance de dédicaces dans une convention, Minuteman se fait arrêter par des vigiles pour s'être introduit dans le carré V.I.P.. Mais alors que Red Tornado doit partir le sortir de ce mauvais pas, Power Girl le trahit...

Permettez que je revienne un bref instant sur la critique que j'avais rédigée pour One-Star Squadron #1. D'habitude, les articles que j'écris et qui sont les plus lus concernent des séries logiquement les plus exposées, les plus populaires, comme ceux de la franchise X ou ceux des vedettes de DC. Aussi quelle ne fut pas ma surprise en voyant le nombre de vues récolté par le premier épisode d'une série aussi atypique que celle-ci. Tant mieux ! Cela prouve que, vous, qui consultez mon blog êtes curieux et ne comptez pas uniquement sur les best-sellers.

Je ferme cette parenthèse en espérant quand même que ce n°2 de One-Star Squadron suscitera le même intérêt. Il le mérite car on peut dire qu'il pousse les curseurs encore plus loin. Mark Russell tient vraiment quelque chose, ou plutôt il sait ce qu'il veut raconter et comment pour appuyer là où ça fait mal.

Car One-Star Squadron, si c'est une comédie, est une comédie féroce. On y rit beaucoup tout en appréciant que l'humour soit cruel et juste dans la tonalité. Cet épisode l'illustre à la perfection en se concentrant sur Minuteman.

Minuteman est une parodie de Hourman, un membre de la Justice Society of America, qui, grâce à une solution chimique, le Miraclo, voit ses capacités physiques augmentées pendant une heure. Il peut aussi voir une heure dans le futur. Membre fondateur de la JSA, héros du golden age, Hourman a connu diverses incarnations, jusqu'à un androïde futuriste, version ultime.

Minuteman, lui, en ingérant une pilule Miraclo, n'obtient ses pouvoirs que pour une durée d'une minute. Il se vante d'avoir inspiré un film sorti après les attentats du 11-Septembre et d'avoir côtoyé Superman dans le satellite de la Justice League (comme le prouve une photo où le Man of Steel a l'air plus embarrassé que réjoui d'être à ses côtés). Aujourd'hui au service de l'application de HEROZ4U, il enchaîne les missions minables et sans enthousiasme, collectionnant les mauvais avis, ce qui, évidemment, lui vaut des jobs encore plus pathétiques.

L'épisode déroule une journée infernale pour Minuteman : du matin où il achète des pilules Miraclo à un dealer dans une rue (pilules qui s'avéreront contrefaîtes et donc sources de déconvenues plus tard) jusqu'au soir où il arrêté par les vigiles d'une convention après s'être introduit dans un carré VIP en passant par l'après-midi catastrophique à animer une fête d'anniversaire face à des gosses chez qui il ne suscite que du dédain (et le mécontentement du père). Mark Russell inflige au personnage une série d'impairs terribles, une collection d'humiliations qui nous font rire et nous dérangent en même temps.

Ajoutez à cela un détour par Lexcorp où Plastic Man et Firehawk (les deux seules "vedettes" de HEROZ4U) qui découvrent que des super-vilains accomplissent des prestations équivalentes aux leurs pour un meilleur salaire, et vous aurez une idée du vrai propos de ce coimic-bool sadique mais très politique. Dans un monde où même des individus dotés de super-pouvoirs en sont réduits à gagner leur vie via des tâches dégradantes, pour se payer des pilules ou simplement préserver le peu qui leur reste de dignité, la charge est implacable.

Comme il l'a expliqué dans une récente interview (https://aiptcomics.com/2021/12/28/mark-russell-one-star-squadron/), Russell part du principe que le super-héros n'est qu'une extension de l'être humain ordinaire, donc en réfléchissant aux problèmes de la société au travers du prisme super-héroïque, il parvient à en souligner les malaises. Le calvaire de Minuteman nous amuse et nous perturbe, nous fait rigoler et nous émeut parce qu'elle nous renvoie à la situation des travailleurs précaires, et que tout le monde peut être concerné. 

Les dessins de Steve Lieber sont parfaitement ajustés au propos. Il découpe chaque scène en veillant à ne jamais en faire un spectacle. Nous sommes à la hauteur des protagonistes et donc nous partageons de près ce qu'ils endurent. Minuteman n'est jamais ridiculisé méchamment, et c'est pour cela que nous ne rions pas à ses dépens mais mus par une sorte de mécanisme de défense. 

Ce qui lui arrive nous fait peur (accepter un job minable, s'exposer à l'humiliation, être blessé physiquement). Il est pathétique, grotesque, mais au fond il est sympathique, profondément humain. Sa vulnérabilité nous touche, on a envie qu'il s'en sorte tout en comprenant, glacés, qu'il a la tête sous l'eau et que son destin ne lui appartient plus. Il n'appartient pas davantage à Red Tornado, manager d'une équipe de bras cassés qu'il tente de préserver tout en devant composer avec ce qu'il a.

Lieber signe une scène remarquable quand Red Tornado, après avoir envoyé Minuteman animer la fête d'anniversaire, s'isole dans son bureau, ayant prévenu qu'il ne reçoit personne, ne prend aucun appel. Seul, l'androïde a conscience de la dérision de son refuge, il essaie lui aussi de ne pas perdre pied, s'en veut de ne pas pouvoir donner mieux à ses employés et en même temps sait que cela lui échappe. 

Comme en écho au premier épisode où Minuteman lui demandait à quand, pour la dernière fois, il s'était senti un héros, Red Tornado exprime sa détresse comme un enfant qui se cache pour qu'on ne voit pas pleurer. Le dessin de Lieber saisit ce moment de solitude et de fragilité avec une simplicité et une sensibilité exceptionnelles.

Le cliffhanger n'en est pas un : Russell et Lieber nous avaient déjà prévenus le mois dernier que Power Girl manoeuvrait en coulisses pour prendre la tête de la boîte. Bien entendu, la vraie Power Girl ne ferait jamais ça, mais c'est la précieuse liberté, bien utilisée par les auteurs, que permet une mini-série déconnectée de la continuitié. Un exercice savoureux et étonnant que publie DC. Et qu'il convient donc de soutenir car, derrière le divertissement, il y a du fonds et un vrai risque, assumé, de se servir des super-héros, appartenant à une grosse entreprise, pour critiquer le libéralisme économique effréné.

samedi 11 décembre 2021

ONE-STAR SQUADRON #1, de Mark Russell et Steve Lieber


Et je finis ma semaine de lecture/critique avec le premier numéro de One-Star Squadron, une série limitée en six épisodes, écrite par Mark Russell et dessinée par Steve Lieber. Le titre ne laisse aucun doute sur les intentions du projet : on va rigoler. Mais pas que en fait, car avec ses super-héros de seconde zone, dans une situation assez pathétique, ce comic-book réfléchit sur le capitalisme et l'existence de personnages oubliés par les scénaristes et les editors.


HEROZ4U est une application grâce à laquelle n'importe qui peut louer les services d'un groupe de super-héros. Tous ensemble ou seulement l'un d'eux peuvent aussi bien faire face à une menace d'envergure qu'animer une fête de famille. Red Tornado s'occupe d'une des agences de cette société.


Il doit composer avec la mauvaise humeur d'un de ses employés, Minute Man, qui se plaint de n'avoir jamais une mission intéressante. En consultant les notes laissées par ses clients, Red Tornado comprend son impopularité. Minute Man l'interroge : à quand remonte la dernière fois où il s'est senti un héros ?


Red Tornado se remémore ses heures de gloire au sein de la Justice League. Puis il sort de sa rêverie quand Power Girl l'appelle car un homme amnésique rôde près de chez lui. Pendant que son épouse s'occupe du vagabond, Red Tornado l'identifie comme l'ex-justicier urbain Gangbuster.


A l'agence, Power Girl remplace Red Tornado et motive ses troupes en leur recommandant le lecture d'un ouvrage écrit par Maxwell Lord. Red Tornado conduit Gangbuster à sa dernière adresse connue et tombe sur une femme qui jure ne pas le connaître...

Mark Russell est un scénariste qui, sans faire de bruit, commence à se faire un nom. Il a débuté en 2015 avec le reboot de Prez, sur le destin d'une adolescente qui devient présidente des Etats-Unis. Puis il anime le revamp des Flintstones et de Exit, Stage Left ! The Snagglepuss Chronicles d'après les personnages des dessins animés de Hanna-Barbera, en 2018. L'année suivante, au sein du label Wonder Comics de Brian Michael Bendis, il rédige les aventures des Wonder Twins. Mais c'est surtout Second Coming qui va attirer l'attention sur son travail : DC refusera, par peur des réactions des ligues catholiques, de publier cette histoire sur la cohabitation entre un super-héros et Jésus-Christ pour apprendre à ce dernier comment bien utiliser ses pouvoirs - le titre paraîtra chez Ahoy Comics.

A chaque fois, donc, Russell a le chic pour trouver un angle original, voire provocant, à ses histoires. Le résultat est d'autant plus frappant que son écriture est simple et efficace, jamais racoleuse. Alors quand DC le rappelle pour lancer une mini-série au titre parodique - One-Star Squadron renvoie au All-Star Squadron, émanation de la Justice Society of America, de Roy Thomas - , on se demande ce qu'il va en faire.

Imaginez donc une application qui permet à n'importe qui de louer un ou plusieurs super-héros de seconde zone pour n'importe quelle tâche, qu'il s'agisse d'une menace d'envergure ou d'une simple animation pour une fête de famille. Red Tornado, jadis membre éminent de la Justice League, dirige une des agences utilisant cette appli et Power Girl est sa partenaire. Mais celle-ci aimerait bien être la boss de la boîte et ne va pas hésiter à profiter à dire du mal de Red Tornado dans son dos au conseil d'administration pour arriver à ses fins. Pendant ce temps, Red Tornado doit s'occuper d'un ancien justicier amnésique...

Ne montez pas sur vos grands chevaux si vous êtes fan de Red Tornado et/ou Power Girl en déplorant le traitement qui leur est réservés. Peu de chances que One-Star Squadron intègre la continuité DC, même si, en vérité, plus personne ne semble inspiré par ces deux personnages depuis belle lurette (ce qui est bien dommage). En vérité, Mark Russell s'en sert comme d'un véhicule pour réfléchir à deux situations.

La première, c'est le statut même de ces personnages. DC comme Marvel a un catalogue très fourni de héros et finalement seule une petite partie est activement exploitée. Les vedettes incontournables sont ceux dont les mensuels se vendent en grosse quantité et qui cumulent aventures en solo et au sein d'une équipe attractive. Ensuite, il y a des personnages plus récents, parfois déclinés de stars anciennes mais qui séduisent de nouveaux lecteurs justement parce qu'ils ne sont pas lestés d'un passé trop important. Et enfin, il y a tous les autres, les seconds couteaux, les has-been, les héros-cultes mais plus dans le vent, des créatures oubliées dont plus personne ne sait quoi faire ou dont le potentiel a été épuisé ou dont les équipes n'ont plus de titres réguliers. C'est le cas de Red Tornado, dont la dernière période faste remonte à la Justice League of America de la période Brad Meltzer en... 2006 ! Et Power Girl aux épisodes de Justice Society of America par Geoff Johns en... 2007 !

Mais les editors et les auteurs ne sont pas seuls responsables du sort piteux de ces personnages : Brian Azzarello, dans Dr. Thirteen, pointait aussi le doigt sur les fans eux-mêmes qui, en n'achetant pas les comics, condamnaient leurs héros. Que se passeraient-ils alors si, comme dans la vraie vie, des anciens super-héros se retrouvaient sans boulot, sans domicile fixe ? Certainement qu'ils finiraient comme Red Tornado et Power Girl par accepter un job un peu pathétique comme celui qu'ils occupent dans One-Star Squadron tout en se demandant à quand remonte la dernière fois où ils se sont sentis utiles et héroïques et comment ils pourraient éventuellement le redevenir ?

La seconde situation explorée ici, c'est le rapport au capitalisme. Mark Russell ne va pas, rassurez-vous, vous assommer avec une analyse sur les ravages de l'überisation de la société. Mais il appuie juste là où il faut pour dénoncer, subtilement, les lois du marché appliquées au super-héroïsme avec des personnages contraints pour exister de bosser pour une entreprise qui leur fournit des tâches humiliantes, indignes des services qu'ils ont rendus à la communauté. Un peu comme si un pompier qui avait sauvé plusieurs civils d'un incendie était rétrogradé sans autre raison que des coupes budgétaires, un flic intègre et efficace relégué à faire la circulation ou un médecin obligé de changer de service parce que le sien ferme.

Sur le plan de l'intrigue, on suit d'un côté le cas de Gangbuster que sa femme jure ne pas connaître et, d'un autre côté, les manigances de Power Girl pour prendre le poste de Red Tornado. C'est plus ou moins passionnant pour le moment mais assez accrocheur, surtout quand, au détour d'un dialogue, le nom de cette canaille de Maxwell Lord est cité...

Steve Lieber dessine tout cela avec une forme de bonhomie parfaite pour le propos. Son style est réaliste mais simple, sans effort apparent. Et c'est justement cela qui est malin parce qu'en illustrant l'histoire ainsi, lui aussi nous endort un peu, nous fait baisser la garde. Au début, on ricane un peu, puis progressivement, on est déconcerté par les comportements des uns et des autres, on est aussi saisi par la mélancolie qui sourd sous la comédie.

Lieber découpe l'épisode très sagement, et soigne l'expressivité des personnages, par lesquels l'essentiel passe. Ici, pas de grand spectacle, de grandes batailles, d'explosions, d'effusions. L'artiste nous prend par la main et nous entraîne, doucement, sur la pente, suscitant la sympathie du lecteur pour ces héros losers et leur drôle de métier. On est touché et on ne se moque plus d'eux.

One-Star Squadron mérite donc bien plus qu'une étoile. 

(Et pour la peine, Steve Pugh a signé une superbe variant cover : )

samedi 1 juin 2019

SUPERMAN : LEVIATHAN RISING SPECIAL #1, de Brian Michael Bendis, Greg Rucka, Matt Fraction, Marc Andreyko et Yanick Paquette, Mike Perkins, Steve Lieber, Eduardo Pansica


Ce copieux fascicule de 80 pages représente la dernière étape avant le commencement de la parution de l'Event Leviathan le mois prochain. Brian Michael Bendis avec Greg Rucka, Matt Fraction et Marc Andreyko préparent le terrain pour ce qui promet de bouleverser le DCU. Accompagnés d'artistes solides (Yanick Paquette, Mike Perkins, Steve Lieber et Eduardo Pansica), les auteurs n'entendent pas tout dévoiler cependant, juste nous mettre l'eau à la bouche. Et présenter de nouvelles séries.


- Clark Kent kidnapped ! (Ecrit par Brian Michael Bendis, dessiné par Yanick Paquette.) - Ms. Leone, la patronne de la "mafia invisible" de Metropolis, est abordée dans une librairie par Leviathan qui est impressionnée parla manière dont elle a réussi à déjouer la surveillance e Superman et souhaite ses conseils. Elle le met spécialement en garde contre Lois Lane. Celle-ci reçoit la visite de Superman à Chicago alors qu'il vient de détecter la présence d'un commando dans leur appartement à Metropolis. Il décide de se laisser kidnapper pour en savoir plus. C'est ainsi qu'il est fait prisonnier par Talia Al Ghul qui souhaite que Clark lui présente Superman...
  

- Lois Lane (Ecrit par Greg Rucka, dessiné par Mike Perkins.) - A l'hôtel Drake de Chicago, le soir venu, Lois Lane s'inquiète de ne pas voir revenir Clark Kent. Elle se rend à Metropolis et trouve leur appartement désert. Lois décide d'appeler du renfort : Batman puis Wonder Woman arrivent et alerte la Justice Ligue. Mais Lois n'a pas le temps de leur préciser qu'il s'agit de Clark et non de Superman.


- Jimmy Olsen (Ecrit par Matt Fraction, dessiné par Steve Lieber.) - En tournée promotionnelle pour la sortie de son livre, Jimmy Olsen se réveille à Gorilla City en compagnie de Jix. La soirée de la veille a été bien arrosée puisqu'ils se sont mariés. Mais la jeune femme est une voleuse inter-dimensionnelle pressée de fuir. Elle laisse à Jimmy son chat, particulièrement agressif. Le reporter, délesté de son argent et de son passeport, doit quitter Gorilla City et rejoindre Lois Lane par ses propres moyens.


- Supergirl (Ecrit par Marc Andreyko, dessiné par Eduardo Pansica.) - Supergirl enquête sur la destruction du siège du D.E.O. survenu trois mois plus tôt. Deux de ses amis, Eliza et Jeremiah, faisaient partie de cette agence. Lui souhaite vite reprendre du service, elle n'en peut plus des magouilles du service. Elle est retrouvée par le destructeur de Leviathan mais a laissé un message pour Supergirl dénonçant cette organisation.


- Action Comics (Ecrit par Brian Michael Bendis, dessiné par Yanick Paquette.) - Leviathan libère Clark Kent et embarque Talia Al Ghul. Mais elle refuse l'alliance qu'il lui propose. Sauvé in extremis par Superman, que viennent de libérer Firestorm, Lois Lane et Jimmy Olsen, elle préfère la prison à la collaboration. A Metropolis, Ms. Leone, de retour de sa rencontre avec Leviathan, explique comment elle va éliminer ce dernier.

On ferme cette revue en étant d'abord un peu surpris que certains personnages annoncés au premier plan pour le futur Event Leviathan soient absents - je pense à Batman, Manhunter (qui ne font que de brèves apparitions) mais surtout Batgirl, Green Arrow, la Question, ou Plastic Man. Puis le point de vue choisi se révèle, avec pertinence.

Depuis qu'il écrit les aventures de Superman dans ses deux séries, Brian Michael Bendis a pensé le personnage comme le pivot de l'univers DC, non seulement le héros potentiellement le plus puissant mais surtout un compas moral et une sorte de vigie, les yeux et les oreilles de la justice. L'illustration est particulièrement frappante dans Action Comics où la saga du Leviathan a été développée : à Metropolis, une mafia invisible oeuvre avec des précautions extrèmes pour ne jamais été remarquée de l'homme d'acier, et ce, depuis des décennies.

Si on applique ce procédé plus largement, alors il est possible qu'une conspiration puisse se mettre en place à l'insu de Superman. C'est ainsi que le Leviathan a grandi. Mais est-ce un vilain classique ? Une menace ? Ou une sorte de révolution ? Dans le numéro 1 de Year of the Villain, le segment concernant Leviathan suggérait, par la voix même de ce personnage, que ses manoeuvres (éliminer physiquement les organisations gouvernementales et terroristes) étaient plus ambivalentes. Batgirl apprenait que le maître d'oeuvre était certain qu'une fois son projet connu, les héros s'y rallieraient.

Superman : Leviathan Rising Special permet donc de considérer cette situation à travers quatre points de vue, comme autant de prologues mais aussi de teasers pour les séries Action Comics et Supergirl ou les futures maxi-séries Lois Lane et Jimmy Olsen (qui démarreront en Juillet).

La part la plus importante est bien entendue dévolue à Bendis avec Yanick Paquette au dessin : Clark Kent se laisse kidnapper et tombe entre les mains de Talia Al Ghul qui veut rencontrer grâce à lui Superman. La fille de Ra's est aux abois : son organisation, Leviathan, lui est ravie par l'individu du même nom, elle a donc besoin du plus puissant des alliés. En parralèle, Ms. Leone, la tête de la mafia invisible de Metropolis, rencontre justement Leviathan, impressionné par la façon dont elle a su mystifier l'homme d'acier.

Les deux chapitres ouvrent et ferment ce numéro, donnant le ton à un jeu de dupes : Talia préférera la prison à la collaboration avec Superman finalement, et Ms. Leone est certaine de pouvoir doubler Leviathan (qui en cachant son identité révèle sa faiblesse). Bendis souligne surtout que Lois Lane est crainte par Ms. Leone et le scénariste insiste sur ce point depuis plusieurs mois, au point qu'elle n'est même pas impressionnée par Batman (ce qui correspond aussi à la manière dont Tom King l'a mise en scène dans Batman). Surtout, entre Talia, Ms. Leone, Red Cloud, Leviathan, Superman paraît soudain vraiment dépassé parce que cette histoire est inhabituelle pour lui : c'est une autre marque déposée de Bendis depuis qu'il anime le personnage que de lui donner de vrais adversaires, capables de le dominer (physiquement comme Rogol Zaar, ou intellectuellement).

De retour chez DC (avec lequel il entretient des rapports compliqués depuis longtemps), Greg Rucka profite de quelques pages pour écrire Lois Lane à laquelle il va donc consacrer une maxi-série en douze épisodes à partir de Juillet. Le projet est évident tant Rucka aime ce genre de femmes (brune, intelligente, avec un caractère bien trempé). Avec Mike Perkins, il bénéficie d'un artisteau style réaliste et sombre parfait, même si leur segment est frustrant (et, c'est le comble, montre Lois obligée de sen remettre à la Justice League).

En revanche, la vraie surprise du chef revient au chapitre consacré à Jimmy Olsen puisque c'est Matt Fraction qui écrit et Steve Lieber qui dessine. L'intention du duo est de renouer franchement avec les aventures les plus délirantes du jeune reporter du "Daily Planet" et le ton est résolument à la comédie, avec voleuse inter-dimensionnelle, chat dément, gorilles et j'en passe. Impossible de ne pas éclater de rire et la maxi-série qui débutera le 17 Juillet prochain promet énormément. C'est totalement décalée par rapport à l'Event Leviathan, mais réjouissant.

On retombe dans du plus classique avec Supergirl, par Marc Andreyko et Eduardo Pansica (le combo aux commandes de la série de la kryptonienne). L'implication de Kara Zor-El  surprend un peu, mais s'explique par sa relation avec deux agents du DEO. Surtout on remarque que la cousine de Superman 1/ revient sur Terre après ses pérégrinations spatiales et 2/ est surveillée par Manhunter (en fuite après les événements de Action Comics #1011). Pansica n'est pas au meilleur de sa forme, et Andreyko se contente du strict minimum : c'est le segment le moins inspiré du lot.

ll n'empêche, la saga qui s'annonce est alléchante, avec son climat conspirationniste, son vilain qui n'en est pas vraiment un et dont l'identité reste un vrai mystère, les héros en première ligne.  Un an pile après son arrivée tonitruante chez DC, Bendis a toutes les cartes en mains pour frapper un grand coup (d'autant que son histoire s'inscrit dans un programme plus vaste d'histoires où les bad guys ont de grands projets - Bane dans Batman, Luthor dans Justice League). Cela faisait bien longtemps qu'un event ne m'avait pas autant titillé.