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jeudi 6 février 2020

ISOLA #10, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Après six (!) mois d'attente, le nouveau numéro d'Isola vient enfin de paraître. Inévitablement, une telle attente interroge et suscite un fol espoir. C'est peu dire que Brenden Fletcher et Karl Kerschl déçoivent autant que Kerschl et Msassyk éblouissent. Rarement un épisode m'aura autant partagé. Et l'avenir laisse perplexe...


Rook se réveille dans les bras d'Olwyn après une nuit d'amour. Rêve-t-elle encore en observant sa reine et amante qui a recouvré apparence humaine sans explication ? Olwyn la rassure tout en voulant profiter de ce bonheur.


Mais la reine sait aussi que, redevenue elle-même, son devoir l'appelle et elle entend stopper la guerre qui enflamme le pays. Pour cela, elle doit réparer les fautes de sa mère, la reine Braunwen, qui, entre autres crimes, ordonna la mort des parents de Rook.


Cette révélation révolte la jeune capitaine. Mais Olwyn la rappelle à l'ordre en lui rappelant qu'elle seule décide de l'opportunité de communiquer de telles informations. Il faut se remettre en route pour Maar et remonter sur le trône.


Soudain un tigre bleu bondit sur Olwyn. Rook est interloquée. Olwyn convulse et dévoile son vrai visage : la sorcière Miluse a pris son apparence et, à cause d'un sortilège mal maîtrisé, partage désormais l'aspect de la reine en exil tandis que l'esprit de celle-ci est dans le tigre.


Pour gagner du temps en attendant de rallier Isola et rompre le sort, Rook laisse filer Miluse jusqu'à un camp de soldats où elle annonce le retour des troupes à Maar. Un oiseau s'abat sur le camp et en décime les habitants. Mais l'esprit de Miluse survit et suit Rook et Olwyn à leur insu.

Depuis le début, et plus encore depuis le second arc (qui s'achève avec ce numéro), l'indulgence que j'ai eue pour Isola était proportionnée à l'enchantement que me procurait sa lecture. C'est un récit exigeant, dont je comprends par ailleurs tout à fait qu'on y soit hermétique car les auteurs sont avares en révélations, en informations (on connaît à peine le nom des personnages) et sa narration reste très allusive (le voyage de Rook et Olwyn est à la fois lent, taciturne, mystérieux jusqu'à l'opaque).

Il faut avoir la foi comme Rook l'a pour rallier Isola pour rester embarqué dans une telle histoire. La beauté extraordinaire des dessins de Karl Kerschl et des couleurs de Msassyk venait compenser pour une grande part l'austérité de l'écriture toute en énigmes de Kerschl et Brenden Fletcher.

Isola s'impose d'abord comme une expérience sur le temps, d'autant plus que depuis l'épisode 6, la série ne paraît plus que bimestriellement. Du moins était-ce la promesse, l'engagement des créateurs... Car le numéro 9 est sorti en Septembre dernier, il y a donc six mois !

Cela interroge forcément. Je ne suis pas du genre à rouspéter puérilement sur les délais. J'ai envie de dire, qu'importe le temps que ça prend tant que le résultat en vaut la peine. J'attends toujours le n° 3 de The Seeds par exemple alors que le titre a été absent des stands durant toute l'année passée, mais j'ai confiance en ce produira David Aja. Et puis il ne faut pas oublier d'éventuelles complications personnelles comme nous l'a rappelé la situation de John Paul Leon lors de la sortie de Batman : Creature of the Night où j'appris que l'artiste était atteint d'un cancer, ce qui expliquait son retard.

Mais de tels soucis ne semblent pas accabler Fletcher, Kerschl et Msassyk, si on en juge par leurs activités sur les réseaux sociaux. C'est tant mieux pour leur santé. Mais cela ne console pas les lecteurs d'Isola...

Surtout que ce dixième épisode, longtemps attendu, ne satisfait pas. Il entretient pourtant, d'abord, une ambiguïté savoureuse sur le retour d'Olwyn ayant recouvré forme humaine. On a l'impression dans le premier tiers de l'épisode que les auteurs ont soudain décidé de clarifier pas mal de choses : la relation homosexuelle entre Rook et Olwyn, les secrets du passé d'Olwyn, sa volonté de faire cesser la guerre et d'assumer son amour pour la capitaine... On se doute bien que quelque chose de bizarre est à l'oeuvre mais ça ne contrarie pas, au contraire ça intensifie ce passage, dialogué, rythmé.

Et puis, patatras ! Le voile se déchire et la vérité surgit en défaisant tout ce qui semblait se concrétiser (une progression dramatique réelle). Non, ce n'est pas Olwyn, et non, ce n'est vraiment pas ce qu'on pouvait espérer. Miluse a lancé un sortilège qu'elle maîtrise mal et qui lui donne l'apparence de la reine en exil dont l'âme réside toujours dans le tigre en lequel son frère Asher l'a transformée.

Les dernières pages font carrément l'effet d'une douche froide, détricotant le peu qu'il restait de l'ouvrage du début de cet épisode, renvoyant Rook et Olwyn sur la route d'Isola, sans avoir fait bouger d'un iota le reste de la situation. J'ai eu franchement le sentiment que Fletcher et Kerschl se moquaient du monde en retirant tout ce qu'il avait avancé. C'est comme s'ils refusaient que leur projet avance vraiment. Car c'est bien de ça qu'il s'agit : une stagnation devenue lassante.

Bien entendu, visuellement, l'épisode est une fois de plus magnifique. Très centré sur les personnages, et en particulier Olwyn et Rook, le découpage est d'une fluidité remarquable, et Kerschl fait des merveilles avec un trait sobre mais expressif, des plans simples mais justes. Les couleurs de Msassyk sont renversantes, avec des nuances divines.

Mais la beauté de tout ça ne semble plus servir une histoire qui ne cesse de frustrer. Si Kerschl n'était pas impliqué dans l'écriture, on aurait le sentiment qu'il gâche son immense talent dans un récit en berne. Mais Kerschl est le co-auteur du script et sa responsabilité de narrateur est engagée dans la déception ressentie.

Peut-il y a voir encore pire nouvelle après ça ? Hé bien, oui ! Car on nous annonce à la fin de l'épisode que la série ne reprendra que cet été (pas plus de précisions, pas de date précise, pas de périodicité claire). Qu'est-ce qui prend donc tant de temps aux auteurs pour produire vingt pages ? On pourrait presque croire qu'ils improvisent et se donnent de la marge pour élaborer cinq nouveaux épisodes, un nouvel arc... Quand Brian K. Vaughan et Fiona Staples interrompent Saga pendant plus d'un an, au moins promettent-ils de revenir (car leur épopée n'est pas finie) mais en prime avec la garantie que la série a encore 54 épisodes à venir, au terme desquels elle s'achèvera. On n'a pas du tout cette garantie-là avec Isola qui sort de manière de plus en plus décousue sans un horizon défini.

C'est plus ce flou qui m'irrite que les délais, je le répète. La politesse minimale des auteurs est de donner aux lecteurs leur objectif (en termes de nombre d'épisodes, d'intrigue, de périodicité). Sinon les fans les plus fidèles ont le légitime sentiment de se sentir baladés, soumis à un calendrier improbable. Même la plus belle des séries peut ne pas y survivre.

samedi 14 septembre 2019

ISOLA #9, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Il faut décidément être très patient pour lire Isola puisque le précédent épisode était sorti le 26 Juin dernier ! Ce qui sauve cette série, c'est la qualité de chaque nouveau numéro, mais bon sang, que c'est long... Et pour moins de trente pages. Ce neuvième chapitre, le pénultième de ce deuxième arc, marque toutefois un vrai tournant, dans la narration et le cliffhanger. (Presque) de quoi tout pardonner à Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk...


Rook est toujours sous la coupe de Miluse. Cette dernière a réussi à écarter Olwyn en l'obligeant à coucher dehors. Elle a littéralement envoûté la capitaine au point de lui faire croire que les légumes de son jardin ne sont pas pourris.


Impuissante mais pas résignée, Olwyn entreprend de découvrir le secret de la cabane de Miluse, alors qu'elle dort avec Rook. La tigresse voit, grâce à son regard altéré par la magie de son frère, que les animaux que retient prisonnier Miluse sont en fait des enfants dans des cages.


Mais en voulant les libérer, elle alerte la jeune sorcière qui tente de la tuer. Olwyn ne doit la vie sauve qu'à l'intervention de la mère de Miluse. Tandis que la tigresse emmène les otages au loin, Miluse tue sa mère. Le bruit engendré par cette pagaille réveille Rook, qui recouvre ses esprits.


Une fois suffisamment éloignés de la cabane de Miluse, les enfants transformés reprennent forme humaine et invitent la tigresse à les suivre jusqu'au village de la tribu de Kaji pour que les sorciers la libèrent du sortilège de Asher.


Rook a également fui Miluse et recherche sa reine, en vain. Découragée, elle se reproche d'avoir cédé aux charmes de la sorcière. Mais elle se reprend quand une voix familière la réconforte. Olwyn sous sa forme humaine se présente devant sa capitaine.

Revenons brièvement sur la parution de Isola. Les comics, par leur périodicité traditionnelle (c'est-à-dire mensuelle), ont formé les lecteurs à une habitude proche de l'addiction. Il nous faut notre dose, quasiment comme un drogué. Mais pas seulement...

En effet, bien qu'on les nomme séries, les comics sont en fait plus proches du feuilleton : les épisodes se suivent, ils forment des histoires au long cours le plus souvent. Le rythme de parution mensuel est donc idéale pour ce type de narration qui nécessite de ne pas laisser filer trop de temps entre chaque numéro.

En devenant bimestriel, Isola, qui est un comic-book où il ne se passe déjà pas grand-chose, où l'action au sens le plus spectaculaire est rare, impose au lecteur d'avoir une bonne mémoire pour se souvenir de ce qui s'est passé précédemment, parce qu'on ne lit pas que ce titre. Si encore chaque épisode était devenu plus garni en changeant de parution, on aurait eu la satisfaction d'en avoir plus même si on en avait moins souvent. Mais ce n'est pas le cas.

On pourra alors imaginer ce qui nécessite autant de temps à Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk pour ne produire qu'un épisode en deux mois. Comme le résultat reste superbe et envoûtant, on n'ose pas trop râler. Mais il est certain qu'on pardonnera moins facilement aux auteurs le jour où ils livreront un numéro inférieur en qualité.

Ce n'est pas le cas cette fois-ci car ce neuvième chapitre est un des meilleurs depuis le début. L'écriture et le dessin sont virtuoses : tout ou presque est raconté du point de vue d'Olwyn, donc d'une tigresse muette et placée en situation délicate. Pourtant Fletcher et Kerschl parviennent à rendre admirablement les sentiments de frustration et de détermination de l'animal, à faire progresser le récit par petites touches et péripéties tendues.

Le découpage de Kerschl est extraordinaire par sa variété dans la valeur des plans, leurs compositions, l'expressivité des personnages. Vous doutez qu'on puisse vibrer à l'enquête d'une tigresse, lisez donc cet épisode et vous verrez ce qu'un artiste de génie peut tirer de cette contrainte. C'est bluffant.

Le lettrage et la colorisation ajoutent à la magie, suggérant à chaque plan une ambiance captivante, stressante ou ensorcelante. Fletcher et compagnie auraient pu tirer sur la ficelle et développer quelques épisodes durant ce séjour empoisonné chez Miluse, mais en deux chapitres, ils produisent une histoire dense, électrisante, troublante, pleine d'images mémorables et originales.

Jusqu'à la toute dernière, une pleine page superbe encore, qui renverse complètement la situation et pourrait donner une impulsion radicalement nouvelle à la série entière.

Dommage hélas ! qu'il faille attendre deux mois et quelques pour savoir à quoi elle va aboutir. Mais Isola nous a habitués aux miracles autant qu'elle nous enseigne la patience.

jeudi 27 juin 2019

ISOLA #8, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Cet épisode d'Isola, c'est un peu le changement dans la continuité. Ceux qui sont exaspérés par le rythme lent et la parution bimestrielle le seront encore, mais pourtant les choses bougent. Brenden Fletcher avec Karl Kerschl et Msassyk parient sur les ambiances, comme toujours, mais introduisent un rebondissement qui redistribue les rôles et va certainement altérer l'intrigue.


Rook et Olwyn ont repris leur route après leur escale mouvementée dans le village troglodyte des femmes aux enfants disparus. Rook consulte ses cartes et entraîne Olwyn dans un canyon, à l'écart des manoeuvres de l'armée et des rebelles.


Une nuée d'oiseaux inquiétants et au cri strident éprouve durement Rook qui, ensuite, en traversant une forêt, tombe malade. Olwyn remarque une femme commerçant avec un membre d'un clan local.
  

Celle-ci examine Rook et l'emmène chez elle où elle la soigne. Pourtant Olwyn est sur ses gardes. Elle remarque dans une cabane attenante des enfants prisonniers mais lorsqu'ele veut s'en approcher, elle en est incapable.


Une seconde tentative, en suivant Miluse, leur bienfaîtrice, révèle le sombre secret de celle-ci : elle semble être une sorcière qui transforme les enfants en animaux. Rook, cependant, se rétablit et accepte de poursuivre son repos sur place.


Miluse est visiblement attirée sexuellement par Rook et ceci, plus ce qui se passe dans la cabane, déplaît à Olwyn. La sanction tombe : la tigresse n'a plus le droit de séjourner à l'intérieur.

La reprise du voyage de Rook et Olwyn laisse d'abord penser à un épisode et une nouvelle étape dans l'intrigue de Brenden Fletcher et Karl Kerschl. Mais c'est un faux semblant : d'ailleurs, tout ce chapitre est construit sur des fausses pistes.

Le tournant s'opère rapidement quand, de manière brusque et inexpliquée, Rook tombe malade et est recueillie par une sorte de guérisseuse itinérante, Miluse. Elle héberge la capitaine et sa tigresse chez elle et soigne la jeune femme avec beaucoup d'attention.

Le comportement de Miluse est un exemple parfait de l'écriture de la série : rien n'y est explicite, tout est suggéré et finit par devenir évident. C'est d'une finesse admirable : la bienveillance de la guérisseuse dérange par son insistance, ses paroles mielleuses. Il est vite acquis qu'elle est lesbienne et nourrit des sentiments ad hoc pour Rook.

Cela introduit une sorte de rivalité implicite entre Miluse et Olwyn, tout en confirmant (si besoin était) que Rook aime les femmes qui la dominent (une reine, une rebouteuse). C'est d'autant plus troublant que la capitaine apparaît d'abord comme la guide de ce périple : encore une fausse piste donc.

Puis Olwyn remarque de drôles de choses dans la cabane attenante au logis de Miluse et là, les auteurs font un lien, tacite toujours, avec ce qui se passait dans l'épisode 7 (le village troglodyte avec ces femmes dont les enfants disparaîssaient ou devenaient des hybrides à moitié animaux). Les soupçons concernant la guérisseuse se confirment : elle n'est pas digne de confiance.

Inévitablement, le clash survient : Olwyn tente de s'interposer entre Rook, de plus en plus soumise (par politesse mais aussi parce qu'elle demeure affaiblie par la maladie), et Miluse. La reine changée en tigre va coucher dehors, sous la pluie. Le piège s'est refermée en même temps qu'il a séparé les deux partenaires. On pense à une répétition du premier arc, quand le shaman Moro avait entraîné Olwyn dans sa tribu, sauf que là, c'est infiniment plus pervers. Tout est beaucoup plus mal engagé pour la suite, et donc l'histoire rebondit de façon palpitante.

Kerschl est une sorte de miniaturiste génial sur ce titre : son dessin ne doit jamais souligner ce que le script suggère mais bien accompagner les intentions du récit. Tout passe par des détails, des attitudes, des expressions.

Le découpage est d'une précision redoutable et, par exemple, il est remarquable de constater que l'artiste déploie des doubles pages pour des scènes où le temps se dilate et où la menace sourd de chaque image. 

Pratiquement tout l'épisode est narré du point de vue d'Olwyn, ce qui rend l'expérience fascinante parce qu'on ressent intensèment la frustration, l'inquiétude, l'umpuissance de la tigresse face la situation. Le seul moment où elle réagit précéde sa défaite mais Kerschl ne devance jamais le lecteur.

Bien entendu, comme toujours, la colorisation de Msassyk est magique : des premières pages lumineuses aux dernières, dans des teintes délavées correspondant à la déchéance d'Olwyn, tout est traduit avec subtilité.

La couverture du #9, représentée à la fin du numéro, promet beaucoup sans garantir quoi que ce soit. A l'image de cette série, pour laquelle il faut être patient certes, mais qui récompense à la mesure de l'attente.

La variant cover de Fiona Staples.

dimanche 31 mars 2019

ISOLA #7, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Malgré un rythme de parution bimestriel, qui est frustrant, retrouver Isola et son univers demeure une expérience ensorcelante. La série de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk est un objet à part dans la production actuelle. Pour cela, on lui pardonne tout.


Grâce à la carte dérobée dans le camp de l'armée royale, Rook peut désormais plus facilement se repérer et éviter les endroits dangereux pour la reine Olwyn, toujours prisonnière de sa forme animale. Ainsi elles restent à l'écart des positions du prince Bastian de Palagrine Rock.


Après avoir descendu une falaise, la capitaine et sa reine se receuillent devant un autel dressé à la gloire de la déesse Kaji dont le visage est sculpté à flanc de roche. Olwyn fait accidentellement tomber une jarre, un cri de femme retentit.


Plusieurs autres arrivent et accompagnent Rook et la tigresse jusqu'à leur village troglodyte. Tous les enfants ont mystérieusement disparu, par la faute du shaman Moro semble-t-il. Une des femmes soupçonne Rook de mentir sur la vraie nature de Olwyn.


Un enfant est capturé, à moitié animal. Une cérémonie est organisée à la nuit tombée pour tenter de conjurer sa transformation. Rook et Olwyn assistent à l'étrange rituel qui se solde par un échec.


Olwyn semble vouloir que Rook libère le garçon mais la capitaine ne préfère pas s'attirer d'ennuis. Elles rentrent au village, sans remarquer qu'une silhouette étrange ne les suit du regard.

Il est de plus en plus évident que Isola s'adresse uniquement à des convertis quand on considère la narration de cet épisode. Pas plus aujourd'hui qu'hier, les auteurs ne donnent en effet beaucoup d'informations sur l'endroit précis où on se trouve, ni même de noms aux personnages que croisent Rook et Olwyn, l'action est minimaliste, souvent cryptique...

Un certain hermétisme domine donc. Ceux qui n'ont pas tenté l'aventure ou n'ont pas été séduits jusqu'à présent resteront à quai avec ce septième chapitre. L'ambiance est à la fois toujours plus envoûtante et toujours plus nébuleuse.

Par ailleurs, il ne se passe pas vraiment grand-chose. Rook et Olwyn parcourt des contrées bizarres, souvent inquiétantes, mais pourtant le fracas de la guerre qui les oblige à prendre des détours, à faire profil bas, reste hors champ. Jamais on ne s'éloigne de la capitaine de la garde et de sa reine transformée en tigresse bleutée.

C'est donc avant tout une question de goût pour ces parti-pris très prononcés qui soude le fan à Isola. Je peux comprendre que certains n'y soient pas sensibles ou soient tentés d'établir des comparaisons avec certains récits de fantasy plus épiques, plus mouvementés, plus denses. Ici, on est clairement aux antipodes de la geste façon Tolkien par exemple avec ses fresques : l'intimiste prévaut et le non-dit s'impose.

Il serait cependant faux de croire que, parce qu'il se passe pas grand-chose, il ne se passe rien. En définitive, c'est une somme de petits rien, de micro-événements qui constitue la trame de l'histoire : descendre une falaise, louer les faveurs d'une déesse devant un auteul de misère, être reçu dans un village troglodyte, assister à une séance de désenvoûtement (qui n'aboutit pas)... Ce n'est pas trépidant et pourtant c'est captivant dans ce que ça ne montre pas directement : des enfants changés en demi-loups, des superstitions, des terres désolées et des habitants primitifs, des silhouettes bizarres aux yeux rougeoyants, etc.

Tout cela forme aussi un univers mais dont les scénaristes effaceraient les origines, nous priveraient d'explications. Il s'agit pas de paresse mais d'une volonté affirmée, confirmée, de laisser au lecteur le soin de meubler, d'imaginer le monde de la série sans lui imposer quoi que ce soit. Si on a envie que cela reste imprécis, flou, pourquoi pas ? Si on pense que cela est comme ça à cause de la magie ou que sais-je encore, pourquoi pas ? Peut-être, au bout du voyage, aura-t-on droit à des révélations. Ou pas.

En tout cas, si on a le sentiment que les auteurs enlèvent le superflu, jusqu'à l'épure, les artistes, eux, éblouissent par la beauté formelle de l'ouvrage. On peut également reprocher à Isola d'être trop un livre d'images, mais ça me semble toujours un curieux reproche à adresser à une bande dessinée, qui est par excellence un média visuel, où l'image constitue une part de la narration (je sais que des fans relativisent cela, mais sous-estimer le dessin, c'est simplement amputer une partie de l'identité, de l'ADN, des comics).

Alors que le premier arc de la série était sorti en cinq mois, celui-ci sera accompli à la fin de l'année. C'est un rythme plus européen qu'américain (à moins que le troisième acte revienne à une parution plus soutenue) tout en ayant une pagnination conséquente (peu de BD européenne font finalement cent pages par an). Mais tant que Isola pourvoiera à des chapitres aussi mémorables, je m'abstiendrai d'être impatient pour à chaque numéro savourer cette série magique.

lundi 18 mars 2019

ISOLA : PROLOGUE, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Paru en complément de programme de la série Motor Crush (écrite par Fletcher et Kerschl et dessinée par Babs Tarr), Isola : Prologue compte cinq parties de deux pages chacune, se situant avant le premier épisode du titre de Brendan Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk. Un avant-goût déjà envoûtant.

Royaume de Mar. La reine Olwyn reçoit ses voisins pour écouter leurs doléances. Pendant ce temps, Rook, de la garde royale, partage un café avec des soldats stationnés près du palais.

Le prince Bastian de Palagrine Rock, invité par le frère d'Olwyn, propose à cette dernière une alliance en prévision d'un conflit contre le Hallam. Mais elle estime cette menace infondée.

Rook est témoin du meurtre des deux gardes avec lesquels elle était. L'assassin l'épargne contre toute attente. Olwyn congédie Bastian et reproche à son frère, Asher, de l'avoir convié. Peu après, elle découvre le capitaine Fallst tué par Bastian qui disparaît avant l'arrivée de la garde. 

Il faut remplacer l'officier et Asher recommande Rook. Contre l'avis de ses conseillers qui la trouvent trop jeune, Olwyn lui confie le poste.

Maintenant que le recueil des cinq premiers épisodes (le premier arc narratif) d'Isola est disponible en v.o. (chez Image Comics) comme en v.f. (chez Urban Comics), et en attendant le septième chapitre de la série (qui est désormais bimestrielle), on peut découvrir le Prologue du projet de Brenden Fletcher, Karl Kerschl avec Msassyk.

Jusqu'à présent cette dizaine de pages n'était lisible qu'en back-up de Motor Crush, autre série de Fletcher et Kerschl chez Image. Le contenu n'est pas indispensable pour comprendre Isola même si cela permet de mieux saisir certaines subtilités relationnelles entre des personnages et le contexte de l'histoire. C'est surtout l'occasion de se laisser une fois de plus envoûter.

Qu'apprend-on ? Olwyn est dépeinte comme une reine respectée et ferme, mais peut-être peu avisée. La guerre menace d'éclater dans le royaume de Mar et l'ennemi, le Hallam, incite Asher, le frère de la régente, à vouloir sceller une alliance avec le prince Bastian de Palagrine Rock. Mais celui-ci souhaite visiblement en profiter pour détrôner Olwyn.

En parallèle, Rook, la jeune militaire, est amenée à remplacer le capitaine Fallst, assassiné. Elle l'ignore, mais elle est le jouet d'une manoeuvre ourdie par Asher avec Bastian, le premier comptant sur l'inexpérience et l'affection aveugle de la jeune femme pour Olwyn à des fins politiques.

La suite est connue (du moins pour ceux qui ont suivi la série) : Olwyn va apprendre le double jeu d'Asher et le réprimander une fois de trop. Il lui jette un sort qui la transforme en tigresse avant que Rook ne le tue. L'enchaînement de ces faits oblige Rook à évacuer Olwyn du royaume, direction : Isola, où elle pourra recouvrir forme humaine - même si Rook ne croit pas à l'existence de cette île légendaire...

Ce qui est intéressant, c'est de découvrir que les deux héroïnes ont été manipulées et que leur fuite était inévitable. Olwyn a mésestimé la menace de la guerre mais, plus encore, celle de son frère et de Bastian. Sa suffisance signe sa perte : d'ailleurs même quand elle intronise Rook comme son nouveau capitaine de la garde royale, elle lui demande d'abord si elle l'aime assez pour remplir cette mission, avant de lui demander si elle donnerait sa vie pour sa reine.

L'homosexualité de Rook (et, plus suggestivement, d'Olwyn) devient plus évidente : les deux jeunes femmes sont amies depuis l'enfance et la beauté magnétique de la reine trouble manifestement sa nouvelle protectrice, qui, évidemment, l'aime et donnerait sa vie pour elle (les événements de la série le prouveront). Mais le talent de scénaristes de Fletcher et Kerschl est de ne jamais appuyer ces évidences.

Isola est une série qui s'est imposée par sa splendeur visuelle, véritable arme narrative pour un récit économe en contextualisation et en dialogues. Kerschl et Msassyk avaient déjà établi, dans ces dix pages, la charte graphique de la BD, avec ses couleurs douces, ce rendu incroyable, cette simplicité dans le trait, l'élégance des compositions. Il y a véritablement quelque chose d'hypnotique dans cette production, à condition de se laisser aller. Sinon on peut complètement passer à côté et trouver cela trop léger.

Malheureusement, le vrai ennemi de cette série est sa périodicité : le premier arc terminé, plusieurs mois se sont écoulés avant que le sixième épisode ne sorte et c'était pour apprendre que désormais il faudrait attendre à chaque fois deux mois entre chaque chapitre. On oubliera de se plaindre une fois le futur numéro en mains, mais quand même c'est très frustrant.

vendredi 18 janvier 2019

ISOLA #6, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Enfin ! Après quatre longs mois d'absence (mais les auteurs avaient prévenu les lecteurs de cette pause à la fin du premier arc), Isola est de retour. Mais cette fois à un rythme bimestriel... Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk, loués par une presse conquise et des auteurs impressionnés, continuent d'enchanter.


La reine Olwyn, revenue à sa forme de tigresse, s'est assoupie aux côtés de la capitaine Rook sur les rives d'un marais. Elle est réveillée par l'appel de son prénom et se dirige vers la rivière sans réveiller sa partenaire.


Là, dans l'eau, elle voit un corps de femme sur lequel elle se penche et qui la saisit au cou par les mains. Olwyn redevient une fillette et la femme dans l'eau est sa mère qui lui demande la faire revenir. Rook se réveille et trouve la tigresse au bord de l'eau.


Une colonne de fumée s'élève au loin, le matin venu. Rook et Olwyn vont dans sa direction et, cachées sur un promontoir rocheux, aperçoivent un campement de l'armée royale. Rook décide de s'y infiltrer pour se ravitailler en nourriture et en armes.


A l'exception d'un maréchal-ferrand qui lui offre un café, la capitaine n'est pas reconnue par les soldats, cachée par sa visière. Elle trouve vite la tente où sont entreposées vivres et armes. Elle consulte aussi une carte de la région.
  

Un jeune écuyer, Robird, la surprend mais jure de garder le secret. Il informe Rook que le régiment se déplace vers Palagrine Rock puis l'observe s'éloigner depuis un mirador. Robird voit alors la capitaine et la tigresse.

L'histoire reprend donc exactement là où on l'avait laissée, avec Olwyn, de nouveau changée en tigresse, et Rook assoupies dans le marais où elles ont fui. La beauté toujours saisissante des images de Karl Kerschl et Msassyk parlent pour elles-même et Brenden Fletcher sait leur qualité pour ne pas les accompagner d'un texte récapitulatif ou de dialogues superflus.

Le reste est à l'avenant, économe en mots, déroulant les quelques scènes du récit sur vingt pages. Il ne se passe pas grand-chose et la tension est minime (Rook dans le campement). Certains diront même qu'il ne se passe rien ou que ce qui se passe est quelconque.

Mais ce serait passer à côté de la singularité d'Isola. Certes, tout cela s'inscrit dans un genre (proche de l'heroic fantasy), une structure narrative connu ("le voyage du héros" théorisé par Christopher Vogler). Mais en refusant clairement de se conformer aux codes, aux motifs, Fletcher et Kerschl nous embarquent ailleurs.

Tous les éléments esthétiques, presque décoratifs, tous les repères de la série ne sont pas au service d'un divertissement touffu, plein de rebondissements, au rythme échevelé. Non, ici, ce qui prime, ce qui prévaut, c'est l'ambiance.

Comme toujours dans ce cas, selon qu'on y sera sensible ou pas, la série envoûtera ou laissera indifférent. Il faut accepter de s'y abandonner, de renoncer à ce qu'elle promet si elle respectait les règles, pour la savourer, en tomber littéralement amoureux. Comme le dit Rook au tout début, appréciant le décor apaisant du marais à l'aube avec Olwyn qui pose sa tête sur les cuisses de la capitaine, on pourrait rester là pour toujours. Sauf qu'il faut gagner Isola pour lever l'enchantement lancé contre la reine, et, peut-être, sauver le royaume.

J'ai déploré le côté show-off, pressé, exténuant même, de séries Image comme Death or Glory, The Weatherman, Crowded, même si elles sont réalisées avec talent. Isola est leur absolu contrepied : tout y est calme, contemplatif, d'une beauté magique. C'est décompressé, minimaliste, enchanteur, mélancolique aussi. Une vraie proposition de BD, un vrai geste, radical. Et une vraie audace donc, plus osée que d'enchaîner les péripéties à longueur de page. Un comic-book au ralenti, beau pour le plaisir, dont on ignore où il nous mène (Isola est peut-être une chimère).

Comme Rook, je resterai bien là pour toujours. Et je plains presque ceux qui ne sont pas ensorcelés par ce bijou.  

jeudi 30 août 2018

ISOLA #5, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Avec ce cinquième épisode s'achève le premier arc narratif de Isola, sans doute la série la plus envoûtante sur le marché actuellement. Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk ont réservé aux fans un dénouement provisoire très intrigant qui nous assure que l'épopée de la capitaine Rook et de la reine Olwyn n'est pas près de se terminer...


Les sorciers de Moro se pressent pour transférer l'esprit de la reine Olwyn dans le corps d'un autre animal. Mais la capitaine Rook s'interpose. La cérémonie est de toute façon interrompue définitivement peu après lorsque des villageois paniquent à cause de l'arrivée de soldats menaçants.


Pring, qui avait guidé jusque-là Rook et Olwyn, les entraîne jusqu'à un radeau et leur conseille de fuir par le fleuve. Les villageois les chassent à coups de pierres. Rook s'éloigne avec la reine au plus mal pour une traversée sans carte.


En descendant le fleuve, Rook remarque que des animaux de la forêt et des marais semblent les accompagner depuis les rives. Elle s'allonge auprès de Olwyn. Fiévreuse, cette dernière évoque un fantôme des bois. Rook pense qu'elle évoque une légende d'Isola mais la reine perd connaissance.
  

Rook accoste et porte dans ses bras Olwyn pour la déposer sur la berge. Les animaux de la forêt et des marais entourent les deux femmes enlacées parterre. Olwyn se réveille dans l'au-delà face à son défunt frère Asher, qui l'avait transformée en tigresse. Il lui tient des propos énigmatiques sur des ordres à suivre.


Olwyn se réveille, bien vivante... Mais à nouveau changée en tigresse. Rook constate la métamorphose aussi et s'incline devant sa reine. Elles se recouchent l'une contre l'autre, sous une bâche en tissu qui les protège de la pluie.

Lire Isola est vraiment une expérience dans laquelle il faut accepter de glisser sans trop se poser de questions. Le rythme languide, les péripéties éparses, les rebondissements étranges, les personnages égarés, le cadre à la fois magique et inquiétant, tout concourt à tester le lecteur, privé de repères.

Mais pour qui s'y abandonne, c'est un voyage, un trip envoûtant. Cet épisode pourrait tout entier le résumer. Il ne s'y passe pas grand-chose : la fuite d'un village, la descente d'un fleuve sur un radeau, l'agonie d'un personnage, un passage éclair dans l'au-delà, un coup de théâtre qui renvoie au début de l'histoire... Et pourtant on est captivé, ému, hypnotisé.

Brenden Fletcher et Karl Kerschl ont produit un scénario où les ambiances comptent plus que la narration traditionnelle. C'est un exercice d'équilibriste, mais très abouti. Bien entendu, on peut juger cela fluet, manquant d'intensité, d'action. Ce n'est pas faux. Mais depuis cinq épisodes, le traitement n'est plus une surprise, on sait où on met les pieds et donc inutile d'attendre autre chose.

Est-ce à dire que rien ne surprend ? Non, comme en témoignent des moments subtils qui prêtent à diverses interprétations. Par exemple, il semble acquis que Rook nourrit plus que de la loyauté envers sa reine. Celle-ci ne considère pas sa capitaine comme une simple subalterne non plus. Un lien secret, qui ne dit pas son nom, s'est noué entre elles deux. Les symboles abondent dans ce récit : la descente du fleuve renvoie au Styx, par lequel les morts atteignent le royaume des morts, et d'ailleurs Olwyn y fait un bref détour, revoyant et pardonnant à son frère. D'autres éléments conservent intact leur mystère comme ces animaux, parfois atypiques, qui accompagnent les deux héroïnes et semblent les protéger. Le renard en particulier est devenu une sorte de totem dans l'histoire, annonçant de mauvaises passes, surtout pour qui en veut à Rook et Olwyn.

Le sens à donner au rebondissement final est à la discrétion de chacun. On peut y lire une volonté de boucler une boucle. D'autres y verront une histoire qui tourne en rond. D'autres encore la supériorité du sortilège lancé par Asher sur toute autre magie, sur la nature. Il faudra certainement attendre le prochain arc narratif pour, peut-être, en savoir plus. En tout cas, c'est diablement étonnant.

Isola est aussi une série qui repose énormément sur son aspect visuel et ne s'en cache pas. L'économie des dialogues, le silence pesant qui domine dans de nombreuses scènes, le fait même qu'Olwyn a passé jusqu'à présent plus de temps en étant une tigresse qu'une femme, réduisent le langage au maximum et altère donc la narration écrite et graphique.

Mais aussi (surtout ?) Karl Kerschl et Msassyk font de Isola un livre d'images d'une beauté à couper le souffle. Il ne s'agit pas d'éblouir pour le simple plaisir d'étaler sa virtuosité, tout cela sert le cadre du récit en représentant un monde dont l'époque et la situation sont encore nébuleux. Peut-être est-on là sur une Terre parallèle, ou alors dans un futur lointain, ou un passé réécrit, ou dans une pure fantasy.

En tout cas, les planches s'enchaînent comme les épisodes, sublimes, époustouflantes. Le trait délicat de Kerschl et les couleurs aux nuances infinies de Msassyk sont prodigieux. Comment résister à un tel spectacle ?

En étant patient assurément car la série va faire un long break. La suite ne paraîtra qu'à partir de Janvier 2019. De quoi certainement donner à l'équipe créative le temps de s'avancer suffisamment sans négliger la qualité. Mais, sur de vrai, on n'oubliera pas de repartir pour Isola l'an prochain.

vendredi 13 juillet 2018

ISOLA #4, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Chaque mois, depuis Avril dernier, la perspective de retrouver l'univers envoûtant de Isola est l'assurance de lire une vingtaine de pages dépaysantes et magiques comme, sans doute, aucune autre série actuelle n'en procure. La saga de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk est sur le point de clore son premier arc (dénouement avec le #5, en Août) et ce nouveau numéro fascine et surprend toujours aussi puissamment, répondant à une question essentielle mais posant de nouvelles interrogations.


Rook a accepté de subir un rituel de purification à la suite de la reine Olwyn qui a partiellement recouvré son apparence humaine grâce au vieux Moro. Elle est ainsi amenée à revivre les événements ayant abouti à leur périple. Tout a commencé par une dispute entre la régente et son frère, Lord Asher, au sujet d'un projet de mariage diplomatique avec le roi Bastian de Palagrine Rock...


Contredisant son frère, Olwyn refusait de s'unir à celui qui avait assassiné de sang-froid leur compagnon, Fallst. Contrarié, Asher usa de magie pour écarter sa soeur en la changeant en tigresse. Rook, entendant sa reine crier sous le coup de ce sortilège et de sa transformation, intervint en pourfendant Asher, le tuant.


La transe est interrompue par de nouveaux cris, cette fois émis par le vieux Moro, car la bande des archers que pensait avoir semé Rook attaque le village. Les hommes-ours et loups ripostent tandis que Rook cherche ses armes. 


Visée par des flèches, elle est sauvée in extremis par Olwyn qui s'interpose mais est mortellement blessée. Rook contre-attaque avec férocité et oblige les archers à battre en retraite provisoirement. Puis elle voit la reine à terre.


Les sorciers de la communauté peuvent sauver Olwyn mais ce miracle a un prix élevé : soit ils transfèrent son esprit dans le corps d'un autre animal sacrifié pour l'occasion, soit Rook accepte de l'accueillir et donc que son corps soit l'hôte de deux esprits (le sien et celui de la reine). Moro lui déconseille les deux solutions et l'invite à préparer les funérailles de la reine dont l'âme reposera à Isola.

Le flash-back qui ouvre ce quatrième épisode explique donc dans quelles circonstances la reine Olwyn a été métamorphosée en tigresse. Par un évocateur ricochet, on comprend aussi la situation du royaume à ce moment-là : une guerre couvait entre la régente et le roi Bastian du territoire de Palagrine Rock. Si Olwyn, comme le souhaitait son frère, Lord Asher, acceptait d'épouser son ennemi, le conflit serait résolu et bien des vies épargnées. Mais cela revenait à s'unir à un meurtrier.

Témoin de cette scène dramatique, pivotale, Rook a tué Asher, mais trop tard car il avait déjà fait usage de la magie pour transformer Olwyn. La reine ainsi changée, plus personne ne pouvait prétendre qu'il s'agissait de la fière monarque : seule issue, la fuite. Et ainsi la guerre déclarée par Bastian.

C'est la première fois depuis le début d'Isola que Brenden Fletcher et Karl Kerschl livrent des informations aussi claires et d'un bloc sur la genèse de l'aventure de leurs héroïnes. Pourtant, les deux scénaristes entretiennent encore un flou artistique puisqu'on n'a toujours pas vu le roi Bastian, et les ravages de la guerre n'ont été qu'entraperçues jusqu'à présent. Il semble bien que les différents royaumes de ce monde soient identifiés par des caractéristiques propres (le fait qu'Olwyn et Asher étaient noirs suggèrent un territoire africain, avec des subordonnées blancs comme Rook, et une régence féminine servie par d'autres femmes de confiance). 

Pour le reste, le lecteur ne peut que supposer : la guerre a, semble-t-il, permis l'émergence de bandes diverses, comme celle des archers qui resurgissent ici de manière foudroyante et déterminante - apparemment il s'agit de mercenaires commerçant avec Bastian. Les soldats d'Olwyn sont en déroute, comme on a pu le voir dans le deuxième épisode (avec le compagnon d'armes de Rook dans la bibliothèque). Et des peuplades vivent dans des régions cachées, volontiers hostiles, comme la communauté à laquelle appartient le vieux Moro, qui pratique une forme de magie semblable à celle de feu Lord Asher - c'est-à-dire capable de transformer des humains en bêtes (les hommes-ours, les hommes-loups qui se cachent dans les marais) ou d'inverser le procédé. C'est tout un univers, très foisonnant, qu'on devine progressivement.

Ce mode de narration exige la participation du lecteur qui doit accepter de suivre le récit en en ignorant des parties importantes mais qui a aussi le loisir de fantasmer sur ce qu'il n'a pas encore vu, sur ce qu'il ignore et sur ce qui va arriver. Le cliffhanger de l'épisode est à cet égard merveilleux et tragique à la fois : Olwyn va-t-elle vraiment périr ? Rook va-t-elle la sauver d'une manière ou d'une autre ?

Cet enchantement historique s'accompagne de celui, graphique, accompli par Kerschl et Msassyk : Isola est vraiment la plus belle BD actuelle en provenance des Etats-Unis. L'intensité esthétique de chaque page contribue de manière essentielle à l'immersion dans ce monde féerique et étrange, avec une colorisation virtuose. A chaque moment sa teinte dominante - du mauve ici, de l'orange là, du gris, du bleu. C'est magnifique.

Le trait fin, élégant, précis, vif de Kerschl et son découpage à la fois simple et dynamique donnent vie à ce récit dont les personnages ont à la fois un aspect familier, des inspirations évidentes, et en même temps ce je-ne-sais-quoi de décalé, qui réinvente une sorte d'heroic fantasy mais débarrassé des influences de classiques comme J.R.R. Tolkien, Robert E. Howard, ou H. Rider Haggard.

Vivement le mois prochain.  

vendredi 15 juin 2018

ISOLA #3, de Brenden Fletcher, Karl Kerschl et Msassyk


Depuis trois mois maintenant, ouvrir chaque nouvel exemplaire, c'est l'attente récompensée de replonger dans un comic-book féerique, une série vraiment dépaysante, peut-être la plus belle actuellement produite. Ce troisième numéro d'Isola confirme tout le bien que j'en pense et je ne saurais que trop vous recommander ce titre.


Le capitaine Rook est capturée par la bande d'archers qu'elle a trouvée là où elle avait laissée la reine Olwyn. Ils la cherchent aussi, sachant qui est la tigresse et qui est responsable de son apparence. Mais le chef des archers veut la retrouver avant la tombée de la nuit.


Cependant, la rein Olwyn suit le vieux Moro dans les marais, à pied d'abord puis à bord d'un barque. Il gagne la confiance de la tigresse en lui jurant ne lui vouloir aucun mal et en lui assurant que lui et son peuple l'accueilleront et la protégeront car Isola n'est qu'une chimère.
  

Sur la piste de la reine, Rook accepte d'aider les archers à la retrouver quand ils évoquent Moro. Elle a pour cela un livre dérobé à la bibliothèque lors de sa précédente escale qui contient des plans. Mais l'apparition d'un renard bleu distrait les archers, qui le considèrent comme l'incarnation d'un mauvais esprits, et Rook en profite pour leur fausser compagnie.


Moro et Olwyn arrivent chez le vieillard où ils sont accueillis par des prêtres. De son côté, Rook sème les archers dans les marais en suivant le renard bleu grâce auquel elle retrouve la piste de la reine. La nuit venue, elle fait un feu pour se réchauffer et sécher ses vêtements lorsqu'elle surprend des pêcheurs. Mais elle est attaquée par un ours.


Lorsqu'elle revient à elle, Rook est veillée par Moro et retrouve Olwyn qui, sortant d'un bassin, a repris forme humaine à l'exception de la tête et qui réclame vengeance...

L'épisode débute par une scène onirique qui désoriente le lecteur, pourtant désormais habitué à être surpris de la sorte. On s'interroge sur son sens : est-ce une vision du futur ? Un simple cauchemar de la reine Olwyn (dont on découvre le visage humain pour la première fois) ? Une fausse piste ?

Brenden Fletcher et Karl Kerschl continuent d'entretenir le mystère, laissant au lecteur de l'espace pour se raconter leur propre histoire au sein de celle qu'ils ont imaginée. Il faut, je le répète, accepter de manquer d'informations, de repères pour apprécier l'expérience spéciale que propose Isola : si vous n'y êtes pas disposée, vous vous exposez à un lecture frustrante ; par contre si vous vous y abandonnez, le résultat est particulièrement envoûtant.

L'intrigue fonctionne comme autant d'étapes dans le périple du capitaine Rook et de la reine Olwyn qui bravent à chaque épisode un ou plusieurs dangers pour gagner Isola. Mais cette fois-ci, elles sont séparées et le récit évolue dans deux directions parallèles et simultanées. Surtout la révélation que Rook est (comme on pouvait le supposer) est une jeune femme éclaire d'un jour nouveau la relation qu'elle entretient avec Olwyn.

Effectivement, il ne s'agit plus d'un capitaine de la garde royale veillant à la sécurité d'une reine transformée en tigresse et fuyant son royaume pour atteindre la terre promise d'Isola. A la fin de ce numéro, leurs retrouvailles s'expriment par une étreinte qui trahit les sentiments de Rook envers Olwyn : elle tient bien plus à sa reine qu'un simple soldat le ferait, il est évident qu'elle en est amoureuse et donc cette romance (à sens unique ?) est homosexuelle, donc plus troublante.

Cette féminisation impacte tout le chapitre puisque Rook, avant qu'on ne la voit pour la première fois en sous-vêtements, ce qui dévoile son genre, est captive de la bande d'archers, un groupe d'hommes dont le chef la nargue et dont les sbires la raillent (voir la scène où elle lit l'ouvrage censé les orienter vers le refuge de Moro : un texte nébuleux qui perd davantage qu'il ne guide). Ainsi encadrée, Rook est dominée, menacée, moquée, pour la première fois vraiment en situation précaire.

De son côté, Olwyn suit Moro à travers les marais : la conversation est à sens unique puisque seul le vieillard l'entretient. Mais ça ne veut pas dire que la tigresse est passive: elle fait même preuve d'une forme de malice qui rappelle aussi son rang quand, sur la barque où ils se trouvent, Moro bascule dans l'eau à cause du déséquilibre causée par le poids du fauve en mouvement. Lorsqu'elle arrive chez lui, elle considère avec méfiance les prêtres, enfants, adultes qui l'observent et dont on ne saurait dire s'ils sont effrayés par la présence d'une tigresse ou impressionnés par celle d'une reine même transformée en bête.

Karl Kerschl et Msassyk donnent à ce monde une puissance visuelle toujours impressionnante, vraiment unique. Pas seulement par rapport au contexte de l'histoire, mais dans le soin apporté à ce qui le peuple : renard bleu que des archers superstitieux prennent pour un mauvais esprit, marais inquiétants, et créatures étranges mi-hommes, mi-animaux comme cet ours qui attaque Rook ou ces lointains pêcheurs à têtes de loup. Déjà, dans le précédent épisode, la fillette qui remettait le livre au capitaine avait un bras qui ressemblait plus à une patte : dans ce monde où la magie a métamorphosé une reine en tigresse, il semble aussi que des mutants évoluent, partiellement bestiaux, potentiellement dangereux.

Le découpage adopté est simple, pas d'excentricités dans les enchaînements, sauf ici quand, justement, après que Rook ait été assommée par un coup de patte d'homme-ours, elle perd connaissance et durant une page, son esprit divague, en proie à de fugitives mais douces visions, comme en écho à la scène onirique et dramatique au début. Le rendu est superbe, traduisant parfaitement cet entre-deux entre perte de connaissance et réveil.

Tout cela est souligné par une mise en couleurs splendide, avec ici une dominante de verts, mais toujours avec cette douceur ensorcelante, ouatée. Qui vient donner aux moments les plus bizarres un contraste saisissant, comme lorsqu'on assiste aux retrouvailles de Rook et Olwyn, aux trois quarts réformée.

Spectacle vraiment magique, Isola confirme son statut à part : d'une beauté formelle extraordinaire, son récit est également captivant.